Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues (part 2 of 3)
Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est beaucoup plus usité qu’en France. Undankbar wie der Kuckuck.
=COUDE.=—Lever le coude.
C’est-à-dire boire.
On dit aussi Plier le coude. L’expression se trouve dans les Serrées de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours où il est bon de bien plier le coude.
Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante; adorons et buvons!
Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude.
Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe qui s’explique par cet autre: Qui veut guérir ses yeux, doit s’attacher les mains.
=COURTAUD.=—Courtaud de boutique.
On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa Néologie, prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans acheter parce qu’on a surfait: Cours tôt, c’est-à-dire cours vite après lui.
=COURTISAN.=—Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur.
C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en recevant des outrages, et en remerciant.
Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.
Henri Estienne (Dialogue du langage françois italianisé) donne cette recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme front d’airain, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»
=CRAMOISI.=—Sot en cramoisi.
C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit rouge-cramoisi, violet-cramoisi[32]. On lit dans Rabelais (liv. V, ch. 46): Rimer en cramoisi, c’est-à-dire faire des vers aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de couleur.—Aujourd’hui l’expression en cramoisi ne s’adapte plus guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le sens péjoratif. Il en est de même en italien: Poltrone in cremisino signifie poltron au suprême degré.
Le mot cramoisi vient du mot arabe kermès passé dans notre langue, où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. Le peuple dit kermoisi, et il est à observer que le peuple a conservé la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.
=CRACOVIE.=—Avoir ses lettres de Cracovie.
Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe craquer (mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. Avoir ses lettres de Cracovie, signifie donc être reconnu et proclamé menteur.
Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’arbre de Cracovie, pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de Pologne. Le prototype de ces cracovistes était un abbé dont on ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’abbé trente mille hommes, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne; il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.
=CRÉPIN.=—C’est tout son saint-crépin.
C’est tout son avoir. On dit aussi: Porter tout son saint-crépin;—Perdre tout son saint-crépin. Ces façons de parler populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et appellent ce petit bagage saint-crépin, du nom du saint qu’ils ont pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre crépin et crepida, bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.
Offre de saint Crépin.
Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les offrait dans celle qui les attendait, on appella offre de saint Crépin, une offre qui ne se réalise point.
=CRITIQUE.=—La critique est aisée et l’art est difficile.
Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: Il est aisé de reprendre et malaisé de faire mieux. Mais c’est à tort qu’on croit réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.
=CROCHET.=—Aller aux congres sans crochet.
C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: Aller aux mûres sans crochet.
=CROCODILE.=—Larmes de crocodile.
Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il veut attirer pour en faire sa proie.
=CROIX.=—Chacun porte sa croix en ce monde.
Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de l’évangile où le Sauveur dit: Si quis vult me sequi deneget semetipsum et tollat crucem suam (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX, v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa croix.
Le mot croix, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres auteurs en offrent plusieurs exemples.
A dix il faut faire une croix.
Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui paraît y mettre le comble.
Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:
Et trois: Quand nous serons à dix nous ferons une croix.
«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente Histoire de la parole, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., Commentaire de Molière).
Faire une croix à la porte de quelqu’un.
Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y traçant une croix.
Jouer à croix et à pile.
Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une croix, et sur l’autre celle de deux piles ou piliers. Les uns pensent, avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende: XRISTIANA RELIGIO[34].
Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, et ils disaient: Caput aut navis, tête ou vaisseau. Macrobe et saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: Fiore o santo, fleur ou saint, parce que les monnaies de Florence et de quelques autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols est: castillo y léon, par allusion aux figures empreintes sur leurs pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. En Angleterre, on appelle king’s side, côté du roi, celui où est l’effigie du monarque, et cross’ side, côté de la croix, celui où se trouve ce signe du christianisme.
Jeter une chose à croix et à pile.
C’est abandonner une chose aux chances du hasard.
N’avoir ni croix ni pile.
C’est n’avoir pas le sou.
=CROSSE.=—Crosse d’or, évêque de bois.
Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un pareil reproche.
=CROUPIÈRE.=—Tailler des croupières à quelqu’un.
Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, coupait ou taillait les croupières.
=CRUCHE.=—C’est une cruche.
C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, vas scientiæ, vase de science[35]. De là aussi, par opposition, l’usage d’appeler un ignorant, une cruche ou un cruchon.
C’est une cruche sans anse.
C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a point de prise, un animal indécrottable.
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise.
A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui paraît être du commencement du XIV^e siècle. Tant va pot à eue (eau) qu’il brise.
On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit.
=CUIR.=—Faire un cuir.
Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épître:
Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper les loisirs des laquais et des pages, Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart, Servir de second tome aux airs du Savoyard!
Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les pataqui, pataquiès du savetier, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des s et des t finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot cuir était souvent répété, qu’est venue la locution populaire faire un cuir, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, parler comme un savetier, comme un faiseur de savates.
Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, dans le Journal grammatical, et que d’autres journaux ont reproduite; mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser que l’expression Faire un cuir a été imaginée comme variante de l’expression Écorcher la langue, en raison de l’analogie que présentent écorcher et faire un cuir.
On dit aussi: Faire un velours, par allusion à Faire un cuir; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le cuir et le velours, que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. Il va-t-à Paris est un cuir; Il va-z-à Paris est un velours.
Faire du cuir d’autrui large courroie.
C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:
Faire son preu (profit) d’autruy dommage Et d’autruy cuir larges correies.
Plaute a dit: De meo tergo degitur corium, le cuir est pris de mon dos, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.
=CUIRASSE.=—Trouver le défaut de la cuirasse.
C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: Le défaut de la cuirasse, pour signifier l’endroit où la cuirasse défaillait, manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on pouvait enfoncer le poignard.
Petite cuisine agrandit la maison.
La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une maison.
=CUJAS.=—Commenter les œuvres de Cujas.
Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils appelaient cela commenter les œuvres de Cujas, et cette expression passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la fille du maître.
Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle cette épigramme latine qui est assez bien tournée:
Viderat immensos Cujati nata labores Æternum patri promeruisse decus. Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem Filia: quod potuit corpore fecit opus.
Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.
=CUL.=—Être à cul.
C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de se rasseoir, ce qui s’appelait être à cul ou être mis de cul, comme on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre tous les régents et orateurs, et les mit de cul.»
Lamonnoye, dans le Glossaire alphabétique qui se trouve à la suite des Noëls bourguignons, donne une autre explication que je vais rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «Le diable est à cul. C’est comme si l’on disait: le diable est poussé à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le cul rangé contre un mur; il est acculé. On appelle accul le lieu où l’on est acculé.»
Cul-de-plomb.
Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.
Demeurer entre deux selles le cul à terre.
Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit par aucun des deux.
=CULOTTE.=—Porter la culotte.
On dit aussi: Porter le haut-de-chausses.—Ces deux expressions, parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu’elles portent le haut-de-chausses, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»
On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé de démontrer qu’Ève porta la culotte, dans le sens propre comme dans le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement: Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata; ce qu’un ancien traducteur a rendu en ces termes: Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des culottes. L’auteur des Illustres Proverbes aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le droit de porter culotte.
Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé un fabliau intitulé: Sire Hains et dame Anieuse. Ces deux époux n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder: il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a donné lieu aux expressions: Porter le haut-de-chausses et Porter la culotte.
Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux de l’Histoire du monde renversé, sont attestés par de graves et véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux que personne les usages et les coutumes de notre nation.
Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari.
C’est un sans-culotte.
Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula le Sans-culotte, par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter la livrée du Parnasse, c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. C’est ainsi que le nom de va-nu-pieds avait été appliqué par les partisans aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, la véritable explication du mot sans-culotte (voy. le Nouveau Paris, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène Labaume, auteur de l’Histoire monarchique et constitutionnelle de la révolution française, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le 10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela des sans-culotte; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait combien ils le rendirent fameux.
=CYGNE.=—Le chant du cygne.
«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: C’est le chant du cygne.» (BUFFON.)
D
=D.=—Tout se fait dans le monde par quatre grands D.
Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.
=DADA.=—C’est son dada.
Dada est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser, dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens: C’est son califourchon. Le mot califourchon, qui ne s’emploie substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà, jambe delà.
=DAME.=
Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise, quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient, prenaient à témoin la vierge nommée Sainte-Dame, Notre-Dame, expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens que nous employons l’interjection dame. On trouve dans la farce de Patelin:
Sainte-Dame! comme il barbote!
Et dans l’Apparition du maréchal de Chabannes, par Guillaume Cretin:
Notre-Dame! Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.
De Notre-Dame est venue, par aphérèse, l’exclamation tre-dame, usitée dans le langage de la populace.
=DAMER.=—Damer le pion à quelqu’un.
C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est beaucoup plus habile que lui.
Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier, laquelle était au-dessus de la première.
=DANAÏDES.=—Le tonneau des Danaïdes.
On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.
On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.
=DANGER.=—Au danger on connaît les braves.
La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur, le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien, répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»
Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:
Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!
Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: Verdopple die Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer; double les dangers, dit le héros, et non pas les auxiliaires.
Le danger dissout tous les liens.
Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans consolation.
Danger passé, saint moqué.
Scampato il pericolo, gabbato il santo. On dit aussi: Péril passé, promesses oubliées. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt qu’on est arrivé au port. Dans les Facéties de Pogge, il est parlé d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie. La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du liv. IX:
Un passager, pendant l’orage, Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans: Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants N’aurait pas coûté davantage. Oh! combien le péril enrichirait les dieux, Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire! Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère De ce qu’on a promis aux cieux. On compte seulement ce qu’on doit à la terre. Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier; Il ne se sert jamais d’huissier.
=DANSE.=—Après la panse, la danse.
Les Espagnols disent: Barriga caliente, pie durmiente; à panse chaude, pied endormi. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de Salerne:
Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis.
Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.
Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on peut le voir dans les Causes naturelles de Plutarque (ch. 21), où il est rapporté.
L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur des canapés.
Théophraste, dans ses Caractères, a signalé comme un contre-temps ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.
Donner une danse à quelqu’un.
C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs disaient, dans le même sens: Faire chanter à quelqu’un le bonheur des tortues. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane: «O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»
Le mot danse, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs ouvrages, tels que la Danse macabre, la Danse des morts, la Danse des femmes, la Danse des aveugles ou Danse aux aveugles, etc.
Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la dénomination de maître à danser, et on le désignait même ainsi sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais l’appelait l’aveugle qui fait danser, parce qu’il exécute aveuglément les arrêts de la justice.
=DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse Fait un métier qui peu avance._
Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi facilement que chez nous. Autres temps, autres mœurs.
=DARIOLETTE.=
Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour, parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman d’Amadis. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement riolé (rayé). Mais M. Éloi Johanneau pense que dariolette est venu de dariole, petite pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel et de vérité.
Scarron, dans son Virgile travesti, liv. IV, dit de la sœur de Didon:
En un cas de nécessité Elle eût été dariolette.
Regnier, sat. 5, appelle dariolet un entremetteur.
Doncq’ la même vertu le dressant au poulet, De vertueux qu’il fut, le rend dariolet.
=DÉ.=—Le dé en est jeté.
C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi qu’il en puisse arriver. Alea jacta est, proverbe célèbre que César prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος
=DÉCHAUSSER.=—Il ne faut pas se déchausser pour manger cela.
C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.
=DÉCOUDRE.=—Il faut en découdre.
C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte désassembler, découdre, dans le combat au joindre, pour que le poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font les gens du peuple, on découd ou déchire ses habits.
=DÉCOUVRIR.=—Plus on se découvre plus on a froid.
Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre, et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve sans obligeance. Qui chante ses maux épouvante, suivant un autre proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.
=DÉFIANCE.=—La défiance est mère de sûreté.
C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables, est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens, ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.
«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse.»
=DÉFRUCTU.=—C’est un bon défructu.
Le défructu (mot oublié dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne De fructu ventris tui, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres, sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer. Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations, lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de là vint l’expression: C’est un bon défructu, pour signifier un bon régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.
Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général au bailliage d’Auxerre, ayant été élu coryphée du défructu dans la cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge avec tant de magnificence que plus ne se pouvait.
=DÉGOÛTÉ.=—Au dégoûté le miel est amer.
On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): Anima satiata calcabit favum; l’ame rassasiée méprisera le rayon de miel.—Nous disons encore: A ventre soûl, cerises sont amères.
=DÉLUGE.=—Après moi le déluge.
Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit en latin:
Me mortuo, conflagret humus incendiis.
Que la terre après moi des flammes soit la proie.
Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans, s’écria: J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant, et il agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne expression de son féroce égoïsme.
Les Indiens disent: Quand je me noie, tout le monde se noie.
=DEMAIN.=—Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui.
Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires. Ceux qui disent Je ferai demain sont des imprudents. Les Latins les comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre cras, cras, demain, demain, ce qui avait donné lieu à l’expression Sponsio corvina, promesse de corbeau, dont saint Augustin s’est servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir. Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?.... Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»
(YOUNG.)
«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges, si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit, sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio, imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)
Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses Commentaires (liv. II, p. 540), l’appelle la devise d’Alexandre-le-Grand, et le rapporte en ces termes: Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas au lendemain. Le mot anuit est synonyme de aujourd’hui. Les uns prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes, les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé par contraction de ante noctem (avant la nuit); mais ces étymologies sont justement révoquées en doute: il est évident que anuit est dérivé de la préposition en et du vieux substantif huy ou hui qui signifie jour. En hui est une expression qui se trouve dans nos plus anciens livres, notamment dans le Roman de Rou, par Robert Wace. Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons encore en hui de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans la Chronique publiée par M. Sauvage, p. 156.)
=DÉMÉNAGEMENT.=—Trois déménagements valent un incendie.
Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop fréquents déménagements.
=DÉMÉNAGER.=—On n’est jamais si riche que quand on déménage.
Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin de sa vie, il s’écria: En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand on déménage.
=DÉMENTI.=—Un démenti vaut un soufflet.
Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus graves que d’appeler quelqu’un menteur, et le titre XXXII^e de la loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui n’a jamais fait d’autres héros que les héros du meurtre.
=DÉNICHEUR.=—A d’autres, dénicheur de merles.
Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre. Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par Boursault dans ses Lettres à Babet. Un jeune manant de vingt-deux ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir. Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie, la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle? ajouta promptement le confesseur.—A d’autres, dénicheur de merles, lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas attraper deux fois.
=DENT.=—C’est l’histoire de la dent d’or.
Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en us, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son livre de Oraculis.
Avoir une dent de lait contre quelqu’un.
C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour ainsi dire avec le lait.
Malgré vous et vos dents.
Feydel, auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie française, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution originaire était Malgré vous et vos aidants, et que le mot aidants devint ensuite dents par la figure que les lexicographes appellent aphérèse, comme Antoinette est devenu Toinette. L’abbé Morellet lui reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir, dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre inintelligible, comme dants au lieu de aidants. Il faut que l’étymologiste nous explique comment dants est devenu dents. Les dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque qu’on peut employer; on dit: Montrer les dents, Avoir une dent contre quelqu’un, Déchirer à belles dents, etc., toutes phrases dans lesquelles la substitution d’aidants à dents serait ridicule.»
L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse latinité du moyen âge: Malegratibus dentium ejus, qu’on trouve dans le Glossaire de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve aussi Malgré vous et vos dans, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui sont plus puissants que vous. Dan, dant ou damp est un vieux mot qui signifie seigneur, maître.
=DÉPOUILLER.=—Il faut dépouiller le vieil homme.
C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. Dépouiller le vieil homme ou Se dépouiller du vieil homme, est une expression employée dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de dépouiller le vieil homme à l’entrée du sanctuaire.
On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme.
On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des patriarches, emportait secrètement ses téraphim, idoles qu’elle avait adorées dans son enfance.
Il ne faut pas se dépouiller, ou se déshabiller, avant de se coucher.
Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage. Ce proverbe paraît pris de l’Ecclésiastique, qui dit, ch. XXXIII: «Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient, que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre mort.»
Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui qui donne son bien avant sa mort. Quien da lo suyo antes de su muerte, que le den con un maço en la frente.
Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. Si vultur es, cadaver expecta, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait dévorer la succession d’un parent encore en vie.
Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir de se dépouiller pour se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir.»
=DÉRATÉ=.—Courir comme un dératé.
C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement (liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (equisetum) employée en décoction dans un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines, consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre heures.»
Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.
=DÉSIRER.=—Qui désire est en peine.
Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés, et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.
Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.
N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup.
Proverbe qui se trouve dans Sénèque: Non qui parum habet sed qui plus cupit pauper est.
Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.
On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.
Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce qu’il possède.
C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce qu’on a.
Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.)
C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne désirer que ce qu’on a.
=DEUIL.=—Deuil joyeux.
Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, Pleurer au tombeau de sa belle-mère.
Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil.
On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose. On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre, et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien radouci.
=DEVISE.=—Entendre la devise.
C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une ancienne pièce qui a pour titre: Nouvelle moralité d’une pauvre fille villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur des chastes et honnestes filles, à quatre personnages. Le valet du seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il vient lui faire de la part de son maître:
Vous n’entendez point la devise, Pauvre sotte!
Le mot devise est un des plus anciens de la langue française, et depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier dans la Science et l’Art des devises. Geoffroy de Villehardouin, sous Philippe-Auguste, donne le nom de devise à un testament. Devise se prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous le règne de Jean-le-Bon: Lors fera Diex (Dieu) à sa devise. Les limites et bornes des champs s’appelaient aussi devises, apparemment du latin dividere, diviser. Enfin le même terme servait aussi à désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.
=DIABLE.=—La beauté du diable.
C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme dont le mot se trouve dans ce proverbe: Le diable était beau quand il était jeune. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à cause de sa rébellion.
Le diable n’est pas si noir qu’on le fait.
Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le diable malfez ou maufez (mal fait), et les peintres le représentent horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter Luciabel en si grand orgueil.
Crever l’œil du diable.
Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa troisième églogue:
Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.
Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert.
Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale: Envoyer ou Aller au diable de Vauvert, et par corruption, au diable vert.
Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.
Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper.
Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite quelque perfidie.
Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.)
On appelle patenôtres du diable, les prières de l’hypocrite qui, sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal, comme dit le proverbe hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: Patenôtre ou Pater du diable (the devil’s Pater), dont le principal mérite consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des malédictions de l’autre.
Le diable chante la grand’messe.
Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.
Les Portugais disent: Detras de la cruz esta el diablo; le diable est derrière la croix.
Les Espagnols: Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario; par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher.
Les Anglais: Were god hat is church the devil will his chapel; il n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle.
Les Italiens comme les Anglais: Non sì tosto si fa un tempio a Dio come il diavolo ci fabrica una capella apresso.
Les Allemands: O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden Teufel slellt; que le crime est rusé! il place un ange devant chaque démon. Ce qui revient à l’expression française: Couvrir son diable du plus bel ange, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa Nouvelle douzième.
L’Évangile compare l’hypocrite à un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans.
Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme.
Un homme malheureux ne l’est pas toujours.
Les Turcs disent: Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et avec lui croîtra le trèfle.
Tirer le diable par la queue.
Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.
Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: Tirer le diable par la queue, on doit la chercher en prenant pour point de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que le diable, c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, est souvent à la porte d’un pauvre homme. Ce proverbe a fait supposer entre le diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer quand on les tire par la queue.
Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel il est condamné pour se procurer de quoi vivre.
On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa Lucrèce Borgia, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement.»
Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage, et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit plus d’une fois à tirer le diable par la queue.
Le diable bat sa femme et marie sa fille.
Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe nous a conservé dans sa Préparation évangélique (liv. III, ch. 1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela, le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments. Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la fête des dédales ou des statues qu’on célébra depuis, tous les ans, en grande pompe, à Platée en Béotie.
La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été l’effet de leur division.
Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe humide, est le diable qui bat sa femme, qui l’emporte sur sa femme, tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est l’auteur ou le père, est le diable qui marie sa fille. On sait que Jupiter a reçu le nom de diable et de grand diable dans le langage des chrétiens.
Les Italiens se servent du dicton le nozze del diavolo, les noces du diable, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.
Faire le diable à quatre.
C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès. Les Italiens disent: Far el diavolo e la versiera, faire le diable et la sorcière.
Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints, la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables, et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression Faire le diable à quatre.
Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.
Il y a un ancien recueil de Diableries, qui a été publié par un nommé Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne aujourd’hui beaucoup de prix.
Le diable devenu vieux se fit ermite.
On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le livre intitulé: Veridica ratio de dæmonio Puck; le diable Bronzet s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable que les Espagnols appellent Duende a porté aussi le capuchon[37]. C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe. Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: Vie du terrible Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu; in-4^o gothique. Lyon, Mareschal, 1496.
Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une galanterie repentante ou répudiée.
On dit de ces pénitentes retardataires qu’elles offrent à Dieu les restes du démon, pensée originale que j’ai prise pour fondement de l’épigramme suivante:
La vieille Arsinoé, fuyant les railleries Des amants échappés à ses galanteries, Dévote par dépit, dans un mystique lieu, Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.
Martyr du diable.
Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’ensorcellement des niaiseries, fascinationi nugarum, et continuellement tourmenté dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés, et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.
M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs forcés. C’est vraiment un martyr du diable.
C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande.
Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part, s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que, dans les mystères et les diableries, les valets de Satan, étaient souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur dévouement pour ses intérêts.
Il a les quatre poils du diable.
Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée par Ducange, au mot barba: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, avec trois poils de ma barbe.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits, notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec l’esprit infernal: Cet homme a les quatre poils du diable.
Ce qui vient du diable retourne au diable.
Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices et de crimes. Du diable nous venons, disait-il, et au diable nous retournons. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri II, père de Richard-Cœur-de-Lion. De diabolo venit et ad diabolum ibit; il vient du diable, et au diable il retournera. (J. BRONTON, Ap. scr. fr., XIII, 215.)
Quand il dort le diable le berce.
Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet, impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres, et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot pour nous l’appliquer. Quand le Français dort, disent-ils, le diable le berce. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint l’application à la vivacité française pour laquelle le repos est un état violent et incommode.
Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait aussitôt un Français pour accepter le défi.
Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.
L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux proverbe.
De jeune ange vieux diable.
On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans nos jardins.
C’est le diable à confesser.
Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par extension, d’une chose très difficile, presque impossible.
Loger le diable dans sa bourse.
Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource, Et logeant le diable en sa bourse, C’est-à-dire n’y logeant rien.
(LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.)
On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre vieux poëte Saint-Gelais:
Un charlatan disait en plein marché Qu’il montrerait le diable à tout le monde. Si n’y eust nul, tant fust-il empesché, Qui ne courust pour voir l’esprit immonde. Lors une bourse assez large et profonde, Il leur déploye et leur dit: Gens de bien, Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien? —Non, dit quelqu’un des plus près regardans. —Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans?
Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait: ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille. Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que voici: Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix pour l’en chasser.
Les menteurs sont les enfants du diable.
Le diable est nommé le père du mensonge dans l’Écriture sainte, et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du diable, signifie calomniateur.
Envoyer quelqu’un à tous les mille diables.
On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien Duplex, et se firent nommer les mille diables.
=DIAMANT.=—C’est un diamant sous le marteau.
Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion est consignée dans le Propriétaire des choses, liv. XVI, ch. 8, où il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un jeune bouc a la faculté de le dissoudre. Credat judæus Apella.
=DIEU.=—L’homme propose et Dieu dispose.
C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: Los dichos en nos, los hechos en dios; les dits en nous, les faits en Dieu.
Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la Providence. L’homme dispose sa voie, dit la Sagesse, et Dieu conduit ses pas; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, l’homme s’agite et Dieu le mène.»
Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard, dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort secret qu’il remue.»
Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture.
La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de toutes les créatures.—Les Espagnols disent: Les petits oiseaux des champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel. Il y a dans leur proverbe je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil, dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.
Servir Dieu, c’est régner.
Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée d’un père de l’Église, Servire Deo regnare est. Il a beaucoup d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III):
Dis te minorem quod geris imperas.
Dieu donne le froid selon le drap.
Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de son Apologie d’Hérodote, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, Dat nivem sicut lanam, dont Godeau a fait la paraphrase suivante:
Lorsque la froidure inhumaine De leur vert ornement dépouille les forêts, Sous une neige épaisse il couvre les guérets, Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.
Dieu vous bénisse!
Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en 591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce qui introduisit la coutume de dire: Dieu vous bénisse! Mais cette coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie. Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par Strada et par d’autres savants.
HISTOIRE DE L’ÉTERNUMENT.
Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance, Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit. Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane, retentirent en formant les sept tons de la gamme.
Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile, il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée ravi lui dit: Bien te fasse! et ce souhait fit tant d’impression sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas la question qui nous occupe.
Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête, regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela, assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.
Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer l’assistance divine en leur faveur.
Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.
Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des compliments de la part de ceux qui l’entendent.
Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour d’un nouveau membre de la société, du premier vivat qui soit sorti de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce rapport, existera toujours pour les ames sensibles.
On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps, des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis Ahuno-var et Ashim vuhû, lorsque tu entends éternuer.»
Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument, et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples, soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait, selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi, de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,
Les exemples fameux ne nous manqueront pas.
Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle l’eût faite en vain tant de fois.
Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi! leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le cerveau humide!
Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.
Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions; c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, De genio Socratis, on verra qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son génie l’avertissait.
On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire: Sternuit tibi amor, l’amour a éternué pour vous. Ce que Parny s’est peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:
Éternuez en assurance, Le dieu d’amour vous bénira.
L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour recevoir les félicitations de ses sujets.
Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle, avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.
L’auteur de l’Histoire de la conquête du Pérou rapporte que lorsque le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.
Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît affligé d’un rhume général.
Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus sérieuses, n’en sont pas moins risibles.
Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument. Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer au bon ton qui ne permet plus de dire Dieu vous bénisse à quelqu’un, si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement observée pendant tant de siècles.
Ressembler au bon Dieu de Gibelou.
Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant Jésus de chiffons de toute espèce.
Promettre ou jurer ses grands dieux.
Les païens, comme on sait, avaient de grands dieux et de petits dieux, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient en jurant par les petits dieux.
=DINDON.=—Être le dindon de la farce.
Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois appelés pères dindons, par allusion à ces oiseaux de basse-cour, dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression Être le dindon de la farce, ou Être le dindon d’une chose.
C’est la danse des dindons.
Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort ancienne:
Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile; le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une longue perche pour leur faire observer les règles du chassez et du croisez. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut tohu bohu, et les spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec des pieds à la sainte-menehould.
=DÎNER.=—Qui dort dîne.
«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature, et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles viandes.»
On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): Qui dort, il boit.
Que le riche dîne deux fois.
Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes: Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi, dîne et soupe deux fois.—C’est une espèce de défi donné au riche par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim!
=DIRE.=—Bien dire fait rire, bien faire fait taire.
Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font pas applaudir par leurs bonnes actions.
Tout est dit.
Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius. (Térence.)
Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles, il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien.
=DISEUR.=—L’entente est au diseur.
Unusquisque verborum suorum optimus interpres est. Celui qui parle est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.
Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: An scire atque intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis abunde consequaris, taces?
Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu’il pense, Dis-moi, qui peut t’empêcher De te servir du silence? (MAYNARD.)
Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression, tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.
Diseur de bons mots, mauvais caractère.
Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux dépens de leur cœur, et qui aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot.
Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs.
Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement ceux qui font le moins. Nous disons encore: Grand vanteur, petit faiseur.
Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est étroit de main. (Proverbe italien.)
La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe de main courte. (Proverbe espagnol.)
Great cry and little wool, grand cri et peu de laine.—Proverbe anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs mystères, le diable était représenté tondant les soies de ses cochons.
=DOIGT.=—Mettre le doigt dessus.
C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: Rem acu tangere, toucher la chose avec l’aiguille. Ce que Cicéron appliqua plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.
Savoir une chose sur le bout du doigt.
La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de Savoir sur l’ongle, expression traduite de l’expression latine ad unguem qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle est bien faite.
Mon petit doigt me l’a dit.
Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle a été agréablement employée par Molière dans une scène du Malade imaginaire que tout le monde connaît.
«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait expliquer Mon petit doigt me l’a dit, par mon petit dé (dé pour dex, ou dieu) me l’a dit, faisant allusion au génie de Socrate, à la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.»
Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter à l’oreille le petit doigt, nommé auriculaire pour cette raison. Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.
Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant composa une chanson dont le refrain était:
Holà! citoyen Beurnonville, Le petit doigt n’a pas tout dit.
Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce.
Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce proverbe est plaisamment travesti dans le Médecin malgré lui (act. I, sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: Entre l’arbre et le doigt il ne faut pas mettre l’écorce.
=DON.=—Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don.
Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous est donné.
Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir.
Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en est peut-être l’inventeur.
=DONNER.=—Qui tôt donne, deux fois donne.
Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: Bis dat qui cito dat. «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine, et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet, le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance, témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.»
On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand il arrive.
«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: Allez et revenez, je vous le donnerai demain, lorsque vous pouvez le lui donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.)
Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais pénitence. (Zend-Avesta de Zoroastre.)
On ne donne rien pour rien.
On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la glu dérober le bien d’autrui, Viscatis humatisque muneribus non sua promere sed aliena corripere. (Epist. 30, lib. IX.)
Les Italiens disent: Chi da ensegna rendere, qui donne enseigne à rendre; et les Arabes: Qui apporte, emporte.
Donner un œuf pour avoir un bœuf.
Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: Pileum donat ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau. Les Espagnols ont les deux dictons suivants: Con una sardina pescar una trucha, avec une sardine pêcher une truite.—Meter aguja y sacar reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue.
=DORMIR.=—Dormir la grasse matinée.
Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot grasse a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure dans le sens de grande qu’il a quelquefois; et l’expression Dormir la grasse matinée, ou la grande matinée, est traduite du latin Mane totum dormire.
Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: Hazer plazer al sueno, faire plaisir au sommeil; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier sur La Fontaine:
Il laisse à son gré le soleil Quitter l’empire de Neptune, Et dort tant qu’il plaît au sommeil.
Nous disons encore proverbialement: Faire honneur au soleil. Cet honneur consiste à le laisser lever le premier.
=DOS.=—Il tombe sur le dos et se casse le nez.
Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à fait malencontreux. Les Basques disent: Les vers s’engendrent dans sa salière;—les Provençaux: Il ferait faire naufrage à une barque chargée de crucifix;—les Italiens: Si romperebbe il collo in un filo di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille.—Nous disons encore: Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat.
=DOUBLURE.=—Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure.
On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. Ars deluditur arte.—Les Italiens disent: Duro con duro non fece mai bono muro, dur contre dur ne fit jamais bon mur.
=DOUCEUR.=—Plus fait douceur que violence.
Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe dit: On prend plus de mouches avec du lait, ou du miel, qu’avec du vinaigre.
=DOUTE.=—Dans le doute abstiens-toi.
Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté et expliqué en ces termes: Quod dubites ne feceris; æquitas enim lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ. Ce qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.»
=DOUTER.=—Qui doute ne se trompe point.
Qui dubitat non errat. C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas en doutant.
Error opinando non dubitando venit.
=DRAGÉE.=—Tenir la dragée haute à quelqu’un.
C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain appât à son espérance.
Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir autrement qu’avec la bouche.
=DRAP.=—Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs.
C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire paraître encore plus noir.
=DRAPEAU.=—Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine.
Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu, dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.
Le mot drapeau, autrefois drapel, qu’on croit dérivé, dans le sens d’enseigne, de l’italien drapello, n’est pas très ancien en français. Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été déchirée, car drapel (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois un pareil sens.
=DUIRE.=—Ce qui nuit à l’un duit à l’autre.
Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe duire, que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie convenir, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.
E
=EAU.=—Il n’est pire eau que l’eau qui dort.
Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce (liv. VII) que les Bactriens disaient: Altissima flumina minimo sono labuntur, les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le moins de bruit. Il se trouve avec explication dans les vers suivants extraits du livre IV des Distiques de Caton, qui furent composés dans le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom:
_Demissos animo et tacitos vitare memento: Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._
Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.
L’eau échauffée prend plus vite la gelée.
C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation. Ce que Descartes, dans son traité des Météores (discours 1^{er}), explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement est aussi le plus prompt à en revenir.
Croyez cela et buvez de l’eau.
Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.
Mettre de l’eau dans son vin.
C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit à mêler de l’eau dans le vin pour modérer, comme dit Platon, une divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre[38], ou pour calmer, comme dit Plutarque, les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable inventeur, dans ses Apothéoses qui commencent en ces termes: «Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie, qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses Essais (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.»
Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé des Romains:
Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.
L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela prouve évidemment que les Romains mettaient de l’eau dans leur vin.
L’eau trouble est le gain du pêcheur.
Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre. De là ce proverbe, et l’expression proverbiale Pêcher en eau trouble, c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques, soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: Troubler l’eau du lac pour pêcher des anguilles. Ce qu’Aristophane applique à un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir aux dépens du public.
Ne faire que de l’eau claire.
C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé, avec ce quatrain:
Pendant que le soleil m’éclaire Je parais de grande valeur; Mais ma plus brillante couleur Ne fait que de l’eau toute claire.
Revenir sur l’eau.
C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur. Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt qu’elle cesse d’être retenue par la main.
Pindare, dans ses Pythiques (ode 2), s’est comparé à cette écorce qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; immersabilis undis, comme dit Horace.
Les eaux sont basses.
Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux basses sont ordinairement sans poisson.
=ÉCHELLE.=—Après lui il faut tirer l’échelle.
Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus coupable le dernier, et par conséquent de retirer l’échelle après lui puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.
=ÉCHO.=—Dans la tempête adore l’écho.
Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: Quand les vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho. Il pense que Pythagore a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus conforme à la nature de l’écho.
Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux agitations populaires par ce proverbe: La foudre épargne ceux qui dorment; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les Symposiaques de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent: L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les batailles des vautours.
Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de sauver la cité par l’ascendant de la vertu.
=ÉCOLE.=—Révéler les secrets de l’école.
C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples étaient obligés de tenir secrètes.
Faire l’école buissonnière.
Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et particulièrement les écoles buissonnières. Mais l’expression est beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher. Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans un passage de la Nouvelle de l’Hérétique (las Novas del Heretge), poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine dans les églises, ni sur les places; tu la prêches dans les bois, dans les broussailles et les buissons.
Tu no vols demostrar ta predicatio En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo, Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso[39].
Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel de penser qu’on a dit Faire l’école buissonnière par la même raison qu’on dit Prendre ou Se donner campos, en faisant allusion aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et chercher des nids dans les haies et les buissons?
=ÉCOSSAIS.=—Fier comme un Écossais.
Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un temps immémorial, Proud as a Scotchman, et naturalisé en France dans le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII, pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme aux yeux de tous les Français.
=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—C’est un écoute-s’il-pleut.
Un écoute-s’il-pleut est proprement un moulin qui ne va que par des écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une promesse illusoire, une mauvaise défaite.
=ÉCOUTE.=—Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait.
La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On appelle proprement écoutes les endroits où l’on se cache pour écouter ce qui se dit.
Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui attirent tout ce qu’il y a de mauvais.
L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. Cunctis sermonibus qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum maledicentem tibi.»
=ÉCRIT.=—Les paroles s’envolent, et les écrits restent.
Verba volant et scripta manent.—Ce proverbe a deux sens: le premier est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: Les effets sont des mâles, et les paroles sont des femelles; c’est-à-dire les effets ont plus de force que les paroles.
Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.
Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent effaçât l’écriture.»
On lit dans l’Inconséquence du jugement public, par Diderot, ce joli passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse. Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du temps pour amener la chance fatale.»
Les Italiens ont ce proverbe: Pensa molto, parla poco, scrivi meno; pense beaucoup, parle peu, écris moins.
=ÉCUELLE.=—Manger à la même écuelle.
Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une assiette commune; ce qui s’appelait manger à la même écuelle, expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce:
Et si sachiez que chascun jour En une escuelle menjoient.
(Manuscr. de la Bibl. du Roi, n. 7588.)
Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la charité de cette sainte envers les pauvres, dit:
Mengier les fit en s’escuelle.
(Manuscr. de la Bibl. du Roi, n. 7218.)
Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier dans ses Mémoires (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui. Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait, et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat, alors je le fis.»
Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur.
C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas.
Il a bien plu dans son écuelle.
C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.
=ÉGLISE.=—Près de l’église et loin de Dieu.
Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension, en parlant d’un faux dévot.
Se marier en face de l’église.
Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple, pourquoi l’on dit Se marier en face de l’église, il ne faut point se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré, comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII dit le jeune: Solutamque a lege prioris viri IN FACIE ECCLESIÆ quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio.
Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve cette recommandation: Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive IN FACIEM ECCLESIÆ, coram deo et sacerdote et populo; que l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou EN FACE DE L’ÉGLISE, en présence de Dieu, du prêtre et du peuple.
On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à la porte de l’église de Notre-Dame.
Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer, prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques, particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue, devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la cérémonie.
A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son Uxor hebraica (operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu’en face de l’église.
=ÉLÉPHANT.=—Faire d’une mouche un éléphant.
C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est, comme dit Pascal, grossir un néant en montagne. Cette expression proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.
On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces petits poissons comme des baleines.»
=ELLÉBORE.=—Avoir besoin de deux grains d’ellébore.
Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les Romains disaient dans le même sens: Naviget Antyciram, qu’il aille à Antycire.—O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!
Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui paraissait privé de la raison: Il a besoin d’Archigenès, comme on dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait beaucoup écrit sur son art et sur la physique.
=EMPLOI.=—L’emploi fait connaître un homme.
Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près dans le même sens que cet autre: A l’œuvre on connaît l’ouvrier.
=EMPRUNT.=—Emprunt n’est pas avance.
Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours par ronger une fortune ou grossir une misère, comme dit le bonhomme Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate, indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires:
Voulez-vous sûrement rétablir vos finances? Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.
L’emprunt du Gascon.
Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est cette espèce d’emprunt:
Je commence à manquer de vivres, J’attends des fonds de mon pays: Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six. —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres.
=ENCENS.=—Selon les gens l’encens.
Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le principe et les autres comme la conséquence du dicton:
Diabolus. Super latrinam non debes dicere primam.
Monachus. Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra.
Voici une imitation de ces vers:
Un jour le diable ayant trouvé Saint Pacome sur un privé, Qui disait tout bas ses matines, S’écria: Dans un sale lieu, Pacome, peux-tu prier Dieu, Et faire un autel des latrines! Lors le bon moine lui repart: Que cela ne te mette en peine; Ce qui monte en haut, Dieu le prenne; Ce qui tombe en bas soit ta part.
Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens. L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea, disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani, savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: Utrum liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare psalmorum? A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels, puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch. II, v. 8): Volo ergo viros orare in omni loco, je veux qu’on prie en tout lieu.
L’encens entête et tout le monde en veut.
Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, Tu m’aduli ma mi piace. Tu me flattes, mais tu me plais. Mot charmant dont on trouve une traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était familier à Henri IV: Tu me flattes, mais va toujours. Je ne sais si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par un moine italien, s’écria: C’est un peu fort, mais ça fait toujours plaisir.
Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer; tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux effet.
L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)
=ENCLUME.=—Il faut être enclume ou marteau.
Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal ou d’en faire: «Il faut être enclume ou marteau dans ce monde, disait Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
Il vaut mieux être marteau qu’enclume.
C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.
Être entre le marteau et l’enclume.
C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière fit un jour une application très plaisante et très philosophique de cette expression proverbiale. On lui lisait un article du Mercure de France (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il, entre le marteau et l’enclume, et c’est bien sans la moindre malice que je l’y ai placé.
Les Latins disaient comme nous: Inter malleum et incudem, entre le marteau et l’enclume. Ils disaient aussi: Inter sacrum et saxum, entre l’autel et la pierre. Métaphore empruntée des sacrifices qui se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le traité comme je frappe la victime.
A dure enclume, marteau de plume.
C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau de plume sur une enclume solide.
=ENFANT.=—Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison.
Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés en apprentissage d’honneur, bravoure et courtoisie, dans les châteaux des seigneurs suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard, car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la correction. De là cette façon de parler: Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une expression qui a la même origine, le fouetter comme un page.
Les hommes sont de grands enfants.
«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la suite de la vie.» (Bossuet.)
L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.
Les enfants sont ce qu’on les fait.
Proverbe qui se trouve dans les Adelphes de Térence (act. III, sc. 5): Ut quemque suum volt esse, ita est. Chaque enfant est ce que son père veut qu’il soit.—C’est une erreur de croire que les enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il reçoit, comme la plante à sa racine.
Il n’y a plus d’enfants.
On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient: Pueri nasum rhinocerotis habent, les enfants ont un nez de rhinocéros, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros, à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet animal a tiré son nom, qui signifie nez cornu.
Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette sottise?—Maman, c’est l’Ave Maria.
Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:
Nos enfants, messieurs et mesdames, A quinze ans passent nos souhaits: Tous nos fils sont des hommes faits, Toutes nos filles sont des femmes.
=ENFOURNER.=—A mal enfourner on fait les pains cornus.
Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.
=ENGRENER.=—Le premier venu engrène.
Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.
=ENNEMI.=—Il faut se défier d’un ennemi réconcilié.
L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de garde de lui. Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum tuum et custodi te ab illo.» (Cap. XII, v. 10 et 11.)
Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit.
«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus tôt leur faictes un pont d’argent afin de les renvoyer.» (RABELAIS, liv. IV, ch. 43.)
Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: Hosti fugienti pontem substerne aureum.—On en a attribué l’invention à Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.
Les présents des ennemis sont funestes.
Ce proverbe est tiré de l’Ajax furieux de Sophocle (v. 665). Ajax mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’Énéide, lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se donner la mort.
Il n’y a point de petit ennemi.
Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la langue latine en ces termes: Inest et formicæ bilis, la fourmi même a sa bile.—Les Turcs disent: Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne fût-il pas plus gros qu’une fourmi.
=ENSEIGNE.=—A bon vin point d’enseigne.
Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: A bon vin il ne faut point de bouchon. Le mot bouchon désigne ici un petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: Vino vendibili suspensâ hederâ nihil opus.—Les Espagnols disent: El bon vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi.
A bonnes enseignes.
Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles appelaient faveurs, joyaux, noblesses, noblois, connaissances ou enseignes. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet, un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue l’expression A bonnes enseignes, qui s’emploie pour signifier: à bon titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples: Il ne faut donner des éloges qu’à bonnes enseignes.—Il ne faut prêter son argent qu’à bonnes enseignes.
On dit aussi: A fausses enseignes dans un sens contraire. «Giles, évêque de Reims...., jouissait à fausses enseignes de quelques terres appartenant au roi.» (PASQUIER, Recherch., p. 129.)—A telles enseignes que..., est une expression qui équivaut à celle-ci: La preuve en est que...
=ENTENDRE.=—Il ne faut pas condamner sans entendre.
Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en France, je remarquerai qu’un article de la constitution perpétuelle dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.
Il faut entendre les deux parties.
«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque (Contredits des philosophes stoïques) rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.» (J.-J. Rousseau, Émile, liv. IV, note.)
Sénèque dit dans sa Médée (act. II, sc. 2): Celui qui a prononcé sur une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées, s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice.
_Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ, Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._
=ENVIE.=—Il vaut mieux faire envie que pitié.
Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il existe dans presque toutes les langues.
L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet.
En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école: Invidia plus officit subjecto quam objecto.—Horace a très bien dit: L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui.
Invidus alterius macrescit rebus opimis.
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:
Invidus acer obit sed livor morte carebit.
C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis dans la bouche de madame Pernelle.
Envie passe avarice.
Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre, je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce que le premier aura demandé.»
Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler, répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position. Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé. Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul son logis.
=ÉPAULE.=—Jeter ses dettes derrière l’épaule.
Il est à Paris plus d’un drôle Empruntant dans tous les quartiers Et jetant assez volontiers Les dettes derrière l’épaule. (H. MOREL.)
D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de Chrenecruda ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité. Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont venues, dit-on, les expressions Jeter ses dettes derrière l’épaule ou par dessus l’épaule, et Payer par dessus l’épaule, pour signifier ne point payer.
Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue, Rejeter quelque chose derrière soi, dont le sens était: n’en pas tenir compte, l’oublier. Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes, dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.
Pasquier, dans ses Recherches (liv. VIII, ch. 47), a donné une autre explication. «Nous disons un homme estre riche ou vertueux par dessus l’épaule, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu, et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets, chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur l’espaule: à quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit par dessus l’espaule, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe) en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux, trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit et par une témérité populaire.»
Porter quelqu’un sur les épaules.
C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’il montait à cheval sur les épaules de quelqu’un. Leur expression avec laquelle la nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses Euménides (vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée. Plaute, dans l’Asinaire (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant à Argyrippe:
Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras.
Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu veux avoir cet argent.
Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie (ode 17 du liv. V):
Vectabor humeris tunc ego inimicis eques.
Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.
Notez que, dans un conte des Mille et une Nuits, le supplice dont Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux qu’il a ensorcelé.
Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on, le nom de prélat formé de prælatus, porté devant. Un évêque de Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur, comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là, suivant Millin, leurs titres de premiers barons de la chrétienté, ce nom de chrétienté étant alors spécialement consacré pour désigner la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: Dieu aide au premier baron chrétien.
Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage d’un procès-verbal: Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum deputatis magnifice portatus est.
=ÉPÉE.=—A vaillant homme courte épée.
La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue que celle des Lacédémoniens.
Se faire blanc de son épée.
«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements; au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous, blanc ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.» (L’abbé MORELLET.)
=ÉPELER.=—Épeler en rasades.
C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:
Ores, amis, qu’on n’oublie De l’amie Le nom qui nos cœurs lia! Qu’on vide autant cette coupe, Chère troupe, Que de lettres il y a.
Neuf fois, au nom de Cassandre, Je vais prendre Neuf fois du vin du flacon, Afin de neuf fois le boire, En mémoire Des neuf lettres de son nom.
Voyez l’article Boire à la santé.
=ÉPERON.=—Gagner ses éperons.
C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.
Vilain ne sait ce que valent éperons.
Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les roturiers ou vilains servaient à pied.
=ÉPERVIER.=—On ne saurait faire d’une buse un épervier.
C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les Anglais disent: You cannot make a silken purse of a sow’s ear. On ne peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon.
Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle.
Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus forte que le mâle.
=ÉPINE.=—L’épine en naissant va la pointe devant.
Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus tendre enfance. Venena statim à radicibus pestifera sunt, les plantes vénéneuses le sont dès leur racine même.—Les Anglais disent dans le même sens: It early pricks that will be a thorn, de bonne heure pique ce qui deviendra une épine.
Qui sème épines n’aille déchaux.
Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber sur lui-même. Le mot déchaux, qui signifie déchaussé, n’est plus usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales sans bas, comme les carmes nommés carmes déchaux.
=ÉPINGLE.=—Être tiré à quatre épingles.
Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et le tenir croisé sur le sein. L’importance des quatre épingles dans la toilette est attestée par le passage suivant d’un règlement de la paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital de Paris, rédigé il y a plus de trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset, crier la confrérie. Item, doit à chasque pèlerin et pèlerine quatre épingles pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»
=ÉPITAPHE.=—L’épitaphe est la dernière des vanités.
Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous: Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur l’épitaphe.
=ERGO-GLU.=
On disait autrefois ergo-gluc.—C’est un terme des écoles pour signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase ergo Guoguelu dixit, or Guoguelu l’a dit, phrase usitée dans l’ancienne université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, ergo-glu serait l’abrégé de ergo glu capiuntur aves, donc les oiseaux se prennent avec de la glu. Ce qui revient à ce que Molière fait dire au Médecin malgré lui: «Il arrive que ces vapeurs ossabundus, nequeis, nequer, potarinum, quipsa, milus..., voilà justement pourquoi votre fille est muette.»—Glu ou gluc est, à ce qu’ils prétendent, un mot tronqué pour gluce, ablatif de glux, glucis, qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de glus, glutinis, colle, glu.
=ESCLAVE.=—Être esclave de sa parole.
Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des emprises, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui, animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers et d’écuyers anglais. L’expression Être esclave de sa parole est probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le passage suivant des Assises de Jérusalem (ch. 119): «Si aucun autre que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance que il est à pooir d’autrui pour dète.»
Quelques auteurs ont fait dériver l’expression Être esclave de sa parole de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait son esclave en se laissant couper les cheveux.
Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de sclavus, sclave, esclavon ou slave, nom d’un peuple originaire de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il signifie illustre, glorieux.
=ESPAGNE.=—Faire des châteaux en Espagne.
C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide, c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le plus riche et la source des richesses les plus abondantes.
Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un anachronisme bien prouvé par ce vers du Roman de la Rose, publié longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:
Lors feras chasteaulx en Espagne.
Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi l’on appelle châteaux en Espagne des choses qui n’existent que dans l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son esprit des châteaux en Espagne.
La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par la considération des grands biens échus en partage aux principaux guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à l’expression Faire des châteaux en Albanie, dont le sens est absolument semblable à celui de Faire des châteaux en Espagne. Ce nom d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient fait construire que très peu; Munitiones quas galli castella nuncupant anglicis provinciis paucissimæ fuerant (Ord. Vit., XI, 240), et cela fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la perte de tout le pays.
Je vais, je viens, le trot et puis le pas, Je dis un mot, puis après je le nye, Et si tu bastis sans reigle ni compas, Tout fin seulet, les chasteaulx d’Albanye. (VERGIER D’HONNEUR.)
La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire des châteaux en Espagne, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.
On dit qu’une personne fait des cachots en Espagne, par opposition aux châteaux en Espagne, et pour signifier qu’elle se forge des chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep, définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»
M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse, lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: Changement de Domicile:
Quand je rêve tout seul, à travers la campagne, Je me creuse parfois des fosses en Espagne. Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours. Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours. Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?
=ESPÉRANCE.=—L’espérance est le pain des malheureux.
Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils, si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?
L’espérance est le viatique de la vie.
L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, Dum spiro, spero, tant que je respire, j’espère, appartient à tout le genre humain.
L’espérance est le songe d’un homme éveillé.
Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie très spirituellement: Un emprunt fait au bonheur. Mais cet emprunt est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables arides des déserts.
Les Arabes disent: Qui a de longues espérances a de longues douleurs.—Ils disent aussi: Qui voyage sur le char de l’espérance a la pauvreté pour compagne.
Les Italiens ont ce proverbe: Assai guadagna chi vano sperar perde. Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance.
Espérance bretonne.
Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée, s’explique par celle-ci: Attendre comme les Bretons Arthur, qui est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes. Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: Hic jacet inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ. Cette prétendue découverte ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est mort.» (Explanat. in proph. Merlini, p. 19, lib. I.)
=ESPRIT.=—Avoir l’esprit enfoncé dans la matière.
Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est empruntée de l’expression latine demersus in corpus homo, homme plongé dans le corps, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.
L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité, et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:
Subtile pectus venter obesus non parit.
On dit aussi: Avoir la forme enfoncée dans la matière, locution que Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la reléguant dans le jargon des Précieuses ridicules. Ce mot forme signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens nommaient la forme essentielle.
Bienheureux les pauvres d’esprit.
L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum; bienheureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient; ce qui doit s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.
Les grands esprits se rencontrent.
Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont, doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.
S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets. Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: Un auteur est un homme qui prend dans les livres tout ce qui lui passe par la tête.
=ESTOMAC.=—Mauvais cœur et bon estomac.
Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain. Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.
On pense que la maxime anti-sociale Mauvais cœur et bon estomac fut inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et tranquille en offrit constamment l’application.
=ESTRADE.=—Battre l’estrade.
Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le mot estrade, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien strada, mais du latin strata, que quelques auteurs, notamment Eutrope, ont employé dans le sens de pavé, au lieu de strata via. On trouve dans Virgile, per strata viarum. L’expression Battre l’estrade et le vieux verbe estrader se disaient primitivement, au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient appelés estradiots, nom que plusieurs étymologistes font dériver du grec στρατιὠτης, soldat, parce que les premiers qui eurent cette fonction avaient été tirés de la Grèce.
=ÉTAMINE.=—Passer par l’étamine.
Aussitôt qu’une fois ma verve me domine, Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.
L’étamine est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’étamine ou tamis des apothicaires.
=ÉTOILE.=—Son étoile commence à blanchir, ou à pâlir.
Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres expressions proverbiales: Être né sous une heureuse étoile,—Être né sous une malheureuse étoile,—Ne pouvoir résister à son étoile.
=ÉTRANGLER.=—Je veux que ce morceau m’étrangle, si...
Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient chacun neuf deniers constatait la culpabilité.
Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.
=ÊTRE.=—Connaître les êtres d’une maison.
C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le manuscrit du Roman du Renard:
Lors s’en vint droict à la fenestre Com cil qui bien savoat l’estre.
Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot êtres y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: estres, aistres, aitres, astres, et âtres, sans que son acception varie avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot est dérivé du latin atrium. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant qu’il signifie quelquefois route, chemin, le fait venir de strada.
=ÉTREINDRE.=—Qui trop embrasse mal étreint.
Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui entreprend trop ne réussit point.
Mais d’embrasser tant de matières En ung coup, tout n’est pas empraint. Qui trop embrasse, mal estraint. (G. COQUILLART.)
Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: Dum omnia volumus scire, nihil scimus; en voulant tout savoir, nous ne savons rien.
Pluribus intentus minor est ad singula sensus.
On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: Naturam amplectitur omnem, il embrasse toute la nature. Un plaisant y ajouta: Qui trop embrasse mal étreint. Buffon alors fit supprimer l’éloge et la critique.
=ÉVÉNEMENT.=—Les grands événements procèdent des petites causes.
Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions, dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil, l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés, avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»
Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements sont mûrs pour arriver. Elles sont causes occasionnelles et non pas efficientes. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si important dans toutes les choses de ce monde!
«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par un autre.»
Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement son éruption.
=EXCEPTION.=—Il n’y a point de règle sans exception.
Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous les cas particuliers.
L’exception confirme la règle.
L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire précisément la preuve qu’elle existe. Le mot confirme n’est pas ici d’une exactitude rigoureuse; suppose vaudrait peut-être mieux.
=EXCUSE.=—Qui s’excuse s’accuse.
Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire. Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute excuse implique quelque idée de faute. Nescio quid peccati portat secum omnis purgatio. (Térence.)
=EXIL.=—Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang.
Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de jours de l’alcyon (jours tranquilles) appliquée à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de verser du sang.
=EXPÉRIENCE.=—Expérience passe science.
C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de tous les maîtres.—Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat. (Cicéron.)
=EXTRÊME.=—Les extrêmes se touchent.
Napoléon disait: Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas.
F
=FABLE.=—Être la fable du public.
C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les Latins disaient: Esse fabula aliorum, en prenant le mot fabula dans l’acception d’entretien, discours, et peut-être aussi dans celle de pièce de théâtre. Cette locution, dont la nôtre est littéralement traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. Racine a fait dire à Achille (Iphigénie, act. II, sc. 7):
Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?
=FÂCHER.=—Qui se fâche a tort.
On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien: «Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»
=FACE.=—Face d’homme porte vertu.
On dit aussi: Face d’homme fait vertu.—Ces proverbes signifient que la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.
=FAGOT.=—Sentir le fagot.
C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite sous le règne de François II, qui institua les chambres ardentes chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}. Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination de sarmentitii, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec des fagots de sarment.
Il y a fagots et fagots.
Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui fait dire à Sganarelle (Médecin malgré lui, act. 1, sc. 6): «Il y a fagots et fagots, mais pour ceux que je fais...»
Conter des fagots.
C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles périodiques, la Gazette de France[43], donna lieu à cette phrase proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et comme leurs cris alternatifs Gazette! Fagots! firent événement pour tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception synonymique.
Cette explication peut s’appeler un fagot, car elle repose sur un fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: La querelle de Gaultier Garguille et de Périne sa femme, ne laisse aucun doute sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; tu me contes des fagots pour des cotterets.» Conter est mis ici pour compter; la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe latin computare, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une édition de Boileau où l’on trouve:
Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.
Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’Entrée du roi et de la reine, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.
J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où conter pour compter revient à chaque couplet:
Si tu peux me conter les fleurs Du printemps, etc.
Un fait que je garantis, c’est que conter, dans le sens de calculer, énumérer, a été employé plus souvent que compter par les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.
Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis plus surprise s’ils nous ont débité tant de fagots.
=FAILLIR.=—On apprend en faillant.
C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont ce beau proverbe: Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta.
Qui bronche sans tomber accélère ses pas.
=FAIM.=—La faim de Sancerre.
Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero (Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: Il avait la faim de Sancerre dans les entrailles (dialogue IV, Des rares et éminentes qualités des ânes de ce temps).
Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.
=FAIRE.=—Fais ce que dois, advienne que pourra.
Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: Non vis esse justus sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être souvent, même avec infamie.
Fais ce que je dois et non ce que je fais.
Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): Super cathedram Moysi sederunt pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite: secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt. Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas.
Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne les appelait des dupeurs d’oreille.—D’après un adage ingénieux des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et donne la farine: Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis farinam exhibet.—Nous disons dans le même sens: La cloche appelle à l’église, mais elle n’y entre pas.—Les Anglais disent: The friar preached against stealing when he had pudding in his sleeve. Le moine prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche.
=FAMILIARITÉ.=—La familiarité engendre le mépris.
Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être respecté. Saint Bernard dit: Familiaris dominus fatuum nutrit servum. Un maître familier nourrit un valet impertinent.—Les Italiens disent: Dimestichezza di padrone, capello di matto; familiarité de maître, chapeau de fou, c’est-à-dire signe de folie.
=FAMINE.=—La famine amène la peste.
Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce proverbe, traduit du latin Famem pestilentia sequitur, fut employé au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais la famine amène la peste, et la peste atteint les rois.
=FANTAISIE.=—La fantaisie fait la loi à la raison.
Le mot fantaisie désignait autrefois l’imagination: il désigne aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait presque toujours céder la raison.
=FARINE.=—Gens de même farine.
On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée chez les Latins. On lit dans Sénèque: Omnes hi sunt ejusdem farinæ; ces gens-là sont tous de même farine, c’est-à-dire ils sont tous de même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.
Réussir mieux en pain qu’en farine.
Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.
Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac.
Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent: When it rains omelettes, the devil upsets the plates. Quand il pleut des omelettes, le diable enlève les assiettes.
=FATRAS.=—C’est du fatras.
Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée fatras, où un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:
Le prisonnier Qui n’a argent Est en danger, Le prisonnier. Pendre ou noyer Le fait l’agent, Le prisonnier Qui n’a argent.
On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: C’est de la riqueraque. On appelait autrefois riqueraque une sorte de longue chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, à peu près dans le même genre que le fatras. Pierre Lefèvre, curé de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son Art de pleine rhétorique.
=FÉE.=—Il ne faut pas courroucer la fée.
C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même sens que le proverbe Il ne faut pas réveiller le chat qui dort.—La croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire du mal. Le Grand d’Aussy (Recueil de fabliaux, tom. I, page 79) raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées.
=FEMME.=—Ce que femme veut, Dieu le veut.
Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a inspiré à La Chaussée ce joli vers:
Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.
Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux hommes comme aux femmes: Nobis animus est deus; notre esprit est un dieu pour nous.—Quod volumus sanctum est; ce que nous voulons est saint ou sacré. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint Augustin.
Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux.
Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, se marier pour les yeux, ou, suivant l’expression de Corneille, épouser un visage.
Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux fermés.
La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a.
C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur réalité propre, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.
La plus honnête femme est celle dont on parle le moins.
«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques.»
Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la vérité de cette maxime: c’est l’expression Faire parler de soi; quand elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se rapporte à un homme. Cette femme fait parler d’elle est une phrase qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son compte par une conduite répréhensible; Cet homme fait parler de lui se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses talents ou par ses belles actions.
Prends le premier conseil d’une femme et non le second.
Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: elles ont l’esprit primesautier, suivant l’expression de Montaigne; elles savent pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les délibérations politiques.
Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: Les premiers conseils des femmes, disent-ils, sont les meilleurs, et leurs dernières résolutions les plus dangereuses.
Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé.
Une femme honnête est vraiment un don divin, et il n’y a pas de plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? Procul et de ultimis finibus pretium ejus. (Salomon, Prov., c. 31, v. 10.)
Il n’est attention que de vieille femme.
Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.
Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des yeux battus.
Maison faite et femme à faire.
Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.
La femme est toujours femme.
C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. Varium et mutabile semper femina. (Virg.)
Foi de femme est plume sur l’eau.
Un proverbe des Scandinaves dit: Ne vous fiez point aux paroles de la femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne.
Il ne faut pas se fier à femme morte.
Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute d’une colonne élevée sur ce tombeau.
Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un habillement complet et une couronne avec une feuille de persil.
Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les infiniment petits.
Bonne femme, mauvaise tête: Bonne mule, mauvaise bête.
Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: Sylva nuptialis, la Forêt nuptiale, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables, quæ sunt dulcia et amicabilia; mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en abandonna la façon au diable: de capite noluit se impedire, sed permissit illud facere dæmoni.
Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut.
Un autre proverbe dit grossièrement: A tout heure chien pisse et femme pleure.—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est le résultat d’une étude particulière.
Ut flerent oculos erudiere suos.
Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas.
C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne va jamais jusqu’à révéler son âge.
A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt.
On dit aussi: A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage de l’argent. Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.
Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie.
Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en s’écriant: Ma maîtresse se meurt, il lui répond:
Quoi! n’est-ce que cela? Je croyais tout perdu de crier de la sorte.
Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une femme y dit: Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue.
Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début de sa fable intitulée La femme qui se noie:
Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n’est rien; C’est une femme qui se noie. Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer.
Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, espérance qui fut promptement réalisée.
On trouve dans l’Art d’aimer, poëme d’un trouvère, le passage suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter.»
La Chronique bordelaise, année 1314, rapporte ce fait singulier: A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du coupable qu’un témoignage de repentir.
Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l’avertissement que voici: Bon battre sa femme en hui.
Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité pour son voisin. Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi puerum. Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.
Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»
Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: Porter la culotte.)
Jean Belet, dans son Explication de l’office divin, parle d’un singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal[44].
Qui femme a, noise a.
Saint Jérôme dit: Qui non litigat cœlebs est, celui qui n’a point de dispute est dans le célibat, ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames; elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.
_Temps pommelé et femme fardée Ne sont pas de longue durée._
Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, les éponges du ciel, par une métaphore assez heureuse. Ce signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir mettre sur leur visage plus que Dieu n’y a mis, comme dit le troubadour Pierre de Résignac.
Il faut toujours que la femme commande.
Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont elles ne se vantent pas.
Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.
On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d’y affluer.
Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne.
Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des anciennes cours d’amour.
Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts.
La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.
Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines.
Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs histoires, notamment les Antiquités de Paris, par Sauval, an 1457, parlent des capitainesses investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, ou montées en croupe avec eux.
Les femmes sont trop douces, il faut les saler.
Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion à l’ancienne farce des Femmes salées, dont il est parlé dans l’Histoire du Théâtre français. Voici la piquante analyse que M. A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtés de rire.»
Trois femmes font un marché.
C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: Tre donne e una oca fan un mercato.—On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché.—Les Auvergnats disent: Les femmes sont faites de langue, comme les renards de queue.
La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller.
Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine; car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.
Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils disent: Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine.
Ils disent encore: Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt schlagen. A femme trépassée, il faut tuer la langue en particulier.
D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: Lingua mulieris ne quidem excisa silet. L’idée de ce proverbe, que saint Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses épîtres, paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!
La rage du babil est-elle donc si forte Qu’elle doive survivre en une langue morte!
Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir; ce qui donna lieu au distique suivant:
_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur: Mirum eum linguâ quod taceat mulier._ Il se peut que sans langue une femme caquette, Mais non qu’en ayant une elle reste muette.
=FESSE-MATHIEU.=—C’est un fesse-mathieu.
C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est venue par corruption de feste-Mathieu, c’est-à-dire fête-Mathieu, parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression de l’Évangile, sedebat in telonio, est fêté par les collecteurs, les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, Enrichir saint Mathieu, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit dans ces deux vers de Joachim du Bellay:
Et puis mettre tout en gage Pour enrichir saint Mathieu.
On trouve, dans le Glossaire de la langue romane, le terme de fesse-maille dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne par celui de fesse-pinte un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui s’explique très bien de la même manière que fesse-mathieu.
Quelques étymologistes prétendent que fesse-mathieu est une abréviation corrompue de, il fait le Mathieu, ou il fait comme saint Mathieu; quelques autres veulent qu’il soit venu de face à Mathieu, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble préférable à toutes les autres.
=FER.=—Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a employé dans son Apocoloquintose: Oportet ferrum tundere, dum rubet.
=FÊTE.=—Il n’y a point de fête sans lendemain.
Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un second repas, qu’ils appelaient repotia, du verbe repotare, parce qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.
Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues.
C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le prélude de la douleur.
Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.
Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le Dépit amoureux (acte I, sc. 1):
Pourquoi subtiliser et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable? Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer! Laissons venir la fête avant de la chômer.
Aux bonnes fêtes les bons coups.
C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.
=FÉTU.=—Cela ne vaut pas un fétu.
C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même: Όυδὲ γρὐ; et les Latins: Ne festuca quidem.
C’est un cogne-fétu.
On dit aussi: Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien. «Un cogne-fétu, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient le nom de Callipide à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.
=FEU.=—Il faut faire feu qui dure.
Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. C’est une variante de la maxime de Pythagore: Ne mets pas au feu le fagot entier.
Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée.
Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu.
Faire du feu violet, ou Faire feu violet.
Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du feu d’artifice violet.
Les Provençaux disent dans le même sens: Aco soun d’Espagnaous, ce sont des Espagnols; et par Espagnols ils entendent les étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles sont désignées par le nom de Bretons. J’ignore si c’est pour une raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les Bretons avaient des habits rouges.
Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.
Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un.
L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux dans l’arène avec des pétards.
J’en mettrais la main au feu.
Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après, c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. Le pied de Sitah, disent les historiens, était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses. Les Grecs, à une époque très reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. Dans l’Antigone de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui qui l’a méditée ou qui l’a faite.»
Dans un Voyage en Lybie, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été endommagée par le contact.
La Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant nous apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y a un juge suprême appelé Mebasscha, au tribunal duquel ressortissent toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le beschaa (c’est le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve; c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui par la grâce du diable a léché vingt fois le beschaa sans en éprouver aucun mal.
Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, sans doute, le même secret que les jongleurs dits incombustibles. Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II, la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.
=FÈVE.=—C’est le roi de la fève.
Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du roi de la fève paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, et saluaient celui qui en était investi en criant: Phœbe domine, comme on crie aujourd’hui: Le roi boit. Cette espèce d’invocation à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, on lui disait Phœbe, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. De là les expressions phœbissare et phœbe facere, usitées en basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant tirer la fève. De là aussi la dénomination de Roi de la fève, qui n’est qu’une altération des mots Phœbe domine; et ce qui confirme une telle étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et non une fève.
Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:
_Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit Omnia: vis ingens illis et magna potestas Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._
Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la ville était remplie.
Les fèves fleurissent.
Florent fabæ. Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.
Cum faba florescit stultorum copia crescit.
En avoir pour sa mine de fèves.
Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était insupportable, le nommaient mangeur de fèves. La même dénomination existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle macho-fabos, mache-fèves, celui qui fait preuve d’imbécillité ou d’extravagance.
Il n’est pas fou, dit un vieux proverbe, mais il tient un peu de la fève. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut pour l’être.
Dans le Festin de Pierre par Molière (act. II, sc. 1), le paysan Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, il en avait pour sa maine de fèves.» Maine est-il ici une altération du vieux mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs, ou bien du mot mine, mesure de capacité dont il est question dans l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire mine en jargon. Du reste maine et mine sont égaux pour le sens général.
=FIACRE.=—Cela n’empêche pas son fiacre d’aller.
Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris. Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation, la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme, s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque cela n’empêche pas mon fiacre d’aller. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi qu’on dise d’eux.
=FIDELIUM.=—Passer les choses par un fidelium.
C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.
Suivant E. Pasquier (Recherches, liv. VIII, ch. 33), cette façon de parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière, et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous nominativement dans le fidelium, dernière oraison de l’office des morts.
On lit dans la satyre Menippée: «Les autres villes n’eussent pas brûlé du feu de la rébellion, si leurs députés eussent passé par le même fidelium,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.
=FIER.=—Fier comme Artaban.
Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle, et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double diadème avec le titre de grand roi.
Fier comme un pou.
Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre, aujourd’hui inusitée: Fier comme un pou sur son fumier. Le mot pou y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s. Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)
Fier comme un pou, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: Gallus cantat in suo sterquilinio; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq gaulois: Non, non; c’est un oiseau qui chante sur le fumier.
Fier comme un pou sur une gale.
Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente encore plus ancienne, Fier comme un pou sur son fumier, le mot pou ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la malpropreté. On trouve dans Le pédant joué de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 2), Se carrer comme un pou sur une rogne.
=FIERABRAS.=
Les grammairiens pensent que le nom de fierabras a été formé par altération de la phrase il fiert à bras, dans laquelle fiert est la troisième personne du présent indicatif du verbe férir, frapper; et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière suivante: fier-à-bras. Mais une telle étymologie et une telle orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans peine en traçant l’histoire et la généalogie de fierabras, qui sont assez curieuses. Fierabras a dû sa première origine à la combinaison de l’adjectif et du substantif latin ferrea brachia, bras de fer, dont voici les transformations successives. De ferrea brachia la latinité corrompue fit ferrebracchia, mot cité dans le Glossaire de Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume IV, comte de Poitou. A ferrebracchia la langue romane substitua ferabras, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. Ferabras fut enfin remplacé par fierabras, qui, dans le livre des Douze pairs, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le manuscrit en vers des Miracles de la Vierge, est une dénomination du diable. Fera dans ferabras et fiera dans fierabras sont des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux où l’on appelle une fourche de fer fourca fera et fource fiera, expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée Le loup, la mère et l’enfant.
Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières L’ajustent de toutes manières.
Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que fierabras était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, qui ont tous mis fierabras en un seul mot, et je ne crains pas d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, comme fierabras, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.
=FIÈVRE.=—La fièvre de Saint-Vallier.
Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon, dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures, et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre, regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme en présence du danger.
On trouve dans les Contes d’Eutrapel: Il en fut quitte pour une once de la peur de Saint-Vallier.
=FIGUE.=—Faire la figue à quelqu’un.
C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index, pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.
Et li fels la figa denant: Tenetz, dis-el, en vostra gola.
On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, Saxonia, lib. VI, c. 6;—Herman Cornerus, Apud Eccard, II, 729;—Paradin, de antiq. statu Burgundiæ, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15. Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée Tacor, le visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main, en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des hautes-œuvres, en disant: Ecco la fica, voilà la figue; le tout sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe de dérision qui s’appelle, chez eux, Far la fica, et chez nous, Faire la figue.
M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres raisons qu’il a exposées dans l’article Béatrix de la Biographie universelle. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où est-elle donc venue? Le mot fica, figue, n’y désigne-t-il pas une tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné à la mule le nom hébreu de Tacor, signifiant un fic qui s’engendre au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de fica dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi l’expression Far la castagna (faire la châtaigne ), tout à fait synonyme de Far la fica. Or le terme de castagna, comme celui de fica, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.
Les Latins disaient: Ostendere medium unguem. Mais cette locution employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par montrer la moitié de l’ongle ou le bout du pouce entre deux doigts; elle signifiait: montrer le doigt du milieu, la partie y étant prise pour le tout, et elle était la même que cette autre: Digitum porrigere medium. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé verpus, à verrendo podice, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt infâme, et Martial impudique.
Moitié figue, moitié raisin.
Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les Italiens disent: Moitié mâle, moitié femelle; et les Auvergnats: Moitié chien, moitié lièvre.
=FIL.=—Sa vie ne tient qu’à un fil.
Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve dans ce vers d’Ovide:
Omnia sunt hominum tenui pendentia filo.
A toile ourdie, Dieu envoie le fil.
Dieu aide à celui qui a bien commencé.
=FILER.=—On ne peut filer si l’on ne mouille.
Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les morceaux sans les arroser.
Filer le parfait amour.
C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le Mystère d’Hercule sur leur théâtre. On sait que ce titre de Mystère consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet profane comme à un sujet religieux.
Dame qui moult se mire, peu file.
Les Espagnols disent: La muger quanto mas mira la cara, tanto mas destruye la casa. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de mots: Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine.
Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer. De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter. Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales que les courtisanes et damoiselles masquées de son temps portaient le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à devenir général: Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise, ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter. Cependant cet usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.
=FILLE.=—Faire d’une fille deux gendres.
C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale est traduite de celle des Latins: Unicâ filiâ duos parare generos.
Quand la fille est mariée, viennent des gendres.
Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.
=FILS.=—Chacun est le fils de ses œuvres.
Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font être; il tire sa valeur réelle de lui-même.
Au demeurant le meilleur fils du monde.
Le meilleur fils du monde se disait autrefois dans le même sens que Le meilleur enfant du monde. Ce vers devenu proverbe, qui se place comme un Gloria patri à la suite des critiques qu’on fait de quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François I^{er} comment il a été volé par son valet.
J’avais un jour un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur fils du monde.
C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après l’énumération de pareilles qualités.
=FIN.=—La fin couronne l’œuvre.
Finis coronat opus. Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.
En toute chose, il faut considérer la fin.
Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage.»
=FION.=—Donner le fion à une chose.
«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand le bouton était fait, l’artiste disait: A présent, sire, il faut lui donner le fion. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit: Apprenez moi ce que c’est que le fion dans la langue française. Sire, répondit le Neuchâtelois, le fion, c’est la bonne grâce.» (Mercier, Tableau de Paris, tome V, ch. 70.)
D’après le Dictionnaire du bas langage, imprimé en 1808, le fion est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le perfectionner.
=FLAMBE.=—Soldat de la petite flambe.
C’est la même chose que Chevalier de la petite épée. En termes d’argot, la petite flambe, comme la petite épée, désigne un couteau à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’être flambé se dit dans le même sens qu’être ruiné.
=FLAMBEAU.=—C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre.
Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère, communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font espérer la guérison d’un mourant.
=FLAMBERGE.=—Mettre flamberge au vent.
Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire, tirer l’épée, dégaîner. La flamberge, ou grande flambe, était une épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une flamberge, et l’on a regardé à tort le nom de flamberge comme particulier à l’arme du héros.—Notez que flambe, d’où vient flamberge, s’est dit autrefois pour flamme.
=FLANC.=—Se battre les flancs.
Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat, est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une pareille métaphore en appelant Alcée la queue du lion. Mais leur expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.
=FLANDRE.=—Faire flandre.
C’est faire comme en Flandre, c’est-à-dire faire faillite, s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants qu’il y avait dans ce pays.
=FLANDRIN.=—C’est un grand flandrin.
De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.
On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et allongés, que les maquignons appellent flandrins.
=FLATTER.=—Qui te flatte veut te tromper.
Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps.
La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.
Suivant le proverbe basque, le flatteur est proche parent du traître. Lausengaria traidorearen hurren ascasia.
Les Italiens disent: Gola degli adulatori sepolcro aperto; bouche des flatteurs, sépulcre ouvert; ce qui est traduit littéralement de ces paroles du psalmiste: Sepulcrum patens est guttur eorum.
Pessimum inimicorum genus laudantes (Tacite, in Agric., cap. 41). Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis.
=FLEUR.=—Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur.
Qui pingit florem non pingit floris odorem.
Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable vertu.
=FLEURETTE.=—Conter fleurettes.
Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette raison, florettes ou fleurettes, de même qu’on nomme encore florins une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte d’une fleur. Ainsi conter fleurettes aurait d’abord signifié compter de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: Amour peut moult, argent peut tout. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu’il y a entre conter et compter; mais ce n’est point là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la locution conter des fagots. Cependant je n’adopte point l’opinion de Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par fleurettes les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins de même, rosas loqui. On trouve, dans quelques auteurs français du quinzième siècle, dire florettes[46], et il existe un vieux livre intitulé: «Les fleurs de bien dire, recueillies aux cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»
=FLÛTE.=—Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour.
Nous disons encore: Ce qui vient de flot s’en retourne de marée, ce que le flux amène est emporté par le reflux.
Les Latins disaient: Salis onus undè venerat illuc abiit, par allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on sait, est formée d’eau de mer.
Les Italiens disent: Farina del diavolo se riduce in crusca. Farine du diable se change en recoupe.
Les Anglais disent: What is got over the devil’s back, is spent under his belly. Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son ventre.
Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la même signification, et reviennent à celui-ci: Biens mal acquis ne profitent point. Malè parta malè dilabuntur.
Il est du bois dont on fait les flûtes.
Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette autre: Il est de tous bons accords.
Il souvient toujours à Robin de ses flûtes.
On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse; on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de grands verres appelés flûtes, ne pouvait cependant en perdre le souvenir[47].
=FLÛTEUR.=—Les flûteurs d’Orléans.
M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er} et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous. Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé.
=FOI.=—Par ma foi.
Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près insignifiant.
Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux.
Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers.
=FOIRE.=—La foire n’est pas sur le pont.
Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un pont et sur le pont même.
=FOIREUX.=—Les foireux de Blois.
Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires accordées à leur ville par nos anciens rois.
=FOLLE.=—Tout le monde en veut au cas de la reine folle.
Brantôme, dans ses Dames galantes, rapporte cet ancien proverbe, que Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses faveurs.»
Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. Ella e la pila dell’acqua benedetta.
=FONTAINE.=—Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.
Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de l’Arioste:
_Come veleno e sangue viperino, L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote. Or quivi muore, e quel che più l’annoia El sentir che nell’acqua sene muoia._
Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau.
=FORCE.=—Force n’est pas droit.
Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve.
Force n’est mie drois: piéça l’ai oi dire.
On dit aussi: Où force règne droit n’a lieu.
=FORGERON.=—A force de forger on devient forgeron.
Fabricando fit faber. Par l’exercice on parvient à faire les choses facilement; l’usage est un excellent maître.
=FORMALISTE.=—Dieu nous garde des formalistes.
«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des formalistes!» (Charron.)
=FORTUNE.=—Faire fortune.
«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville; elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.)
Bien danse à qui la fortune chante.
Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune.
Chacun a dans sa vie un souris de la fortune.
Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna.—Proverbe du moyen-âge que le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne lui sourit plus!
Grande fortune, grande servitude.
Magna fortuna, magna servitus.—Celui qui possède une grande fortune est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que, dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel réellement.
Être affligé d’une grande fortune.
C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété; car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer, s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance. Les richesses sans la vertu, dit Sapho, sont des hôtesses trop fâcheuses.
=FOSSÉ.=—Au bout du fossé la culbute.
On pense à tort que le mot bout est ici un mot impropre qu’il faudrait remplacer par le mot bord. D’après un usage féodal, les manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la tête la première. De là ce dicton, Au bout du fossé la culbute, dont on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses, on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent.
=FOU.=—Le fou se trahit lui-même.
Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque: Stultus ipse se prodit.
Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. Cor insipientium provocat stultitiam. (Salom., Prov., chap. XII, v. 25.)
Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: Der Kuckuck seinen einigen Namen ruft aus. Le coucou chante son propre nom.
Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère:
Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo. Si la poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu.
Qui ne sait être fou n’est pas sage.
La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se mettre sous leur protection. Sanitatis patrocinium est insanientium turba. (St Augustin, de Civit. Dei, lib. VI, c. 10.)
Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise. (Montaigne, Ess., liv. III, ch. 9.)
On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune. (Fontenelle.)
Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul.
Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une pareille conduite.
La raison même a tort quand elle ne plaît pas. (LACHAUSSÉE.)
Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la sagesse à savoir à propos contrefaire le fou.
J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il faut avoir l’air fou et être sage.
Un fou avise un sage.
«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise... Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon est ordinaire.» (Montaigne, Ess., liv. III, ch. 8.)
On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point.
Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le sage.
C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie.
Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous.
Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe.
Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre. (Proverbe turc.)
Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent. (Proverbe espagnol.)
Au rire on connaît le fou.
Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie.
L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire. Cet appréciateur burlesque prétend que le ha ha ha caractérise les flegmatiques, le hé hé hé les bilieux, le hi hi hi les mélancoliques, le ho ho ho les sanguins. Il ne fait pas mention expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître, malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font les épines en brûlant sous la marmite, Sicut vox spinarum sub ollâ, ita risus stultorum. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un moment et n’amène pas de bon résultat.
Plus fou que ceux de Béziers.
Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de sa dame l’a rendu plus fou que ceux de Béziers. C’est encore un espèce de proverbe injurieux que Dans chaque maison de Béziers il y a la chambre d’un fou; et les habitants de cette ville paraissent reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant d’eux-mêmes: Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous.
Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays,
Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,
Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers,
On ne manque guère d’ajouter, ut iterum crucifigeretur, pour être crucifié de nouveau.
Plus on est des fous, plus on rit.
Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale Rire comme un fou, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils s’excitent l’un l’autre à la joie.
Fou qui se tait passe pour sage.
Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit labia sua intelligens. (Salomon, Parab., c. XVII, v. 23). L’insensé même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il tient sa bouche fermée.
Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux ivrognes.
Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent continuellement.
Tous les fous ne portent pas la marotte.
Proverbe qui a le même sens que cet autre: Tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons.—Les Italiens disent: Se tutti i pazzi portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche. Si tous les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau d’oies.
=FOUETTER.=—Chacun se fait fouetter à sa guise.
Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de se faire fouetter à sa guise. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire, avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici: Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci leur répliquaient: Chacun se fait fouetter à sa guise.
La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant du psaume Miserere, pendant la durée duquel on ne cessait de l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un homme bien battu: Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos; depuis le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume.
=FOURGON.=—La pelle se moque du fourgon.
Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot fourgon désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou la braise dans le four.—Les Espagnols disent: Dice la sartena a la caldera: Tirte alla, culo negro. La poêle dit au chaudron: Retire-toi, cul noir.
On disait autrefois: Le piètre se moque du boiteux; et par le mot piètre, formé de pes tritus (pied trituré, broyé), on entendait un boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des personnes.
=FRANÇAIS.=—Parler français.
La langue française est moins susceptible qu’aucune autre d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée. Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de grammaire que ce qui n’est pas clair n’est pas français; et c’est à cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer, dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir on ne sèmerait plus la guerre dans des paroles de paix.
On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression parler français doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque, énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts. «Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs ces grands voiles. C’est par là qu’elle parle françois.»
Montaigne dit encore: «Il faut parler françois, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.»
Les Latins se servaient de l’expression latinè loqui, parler latin, à laquelle ils attachaient le même sens.
Parler français signifie aussi parler avec autorité, d’un ton menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur celui du peuple qui la parle.
=FRANCOLIN.=—Muet comme un francolin pris.
Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre intitulé: Portraits d’oiseaux:
Le francolin étant oiseau de pris, En liberté chante et se tait en cage; Aussy celui qui a peu de langage Est dit Muet comme un francolin pris.
=FRELAMPIER.=—C’est un frelampier.
C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de frélampe, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison peut-être, le font venir de frère lampier, frère allumeur de lampes dans les couvents. Borel l’explique par charlatan; mais cette acception n’est plus usitée, si elle l’a été.
=FRELUQUET.=—C’est un freluquet.
C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que sa parure. Le mot freluquet est dérivé du roman Freluque rapporté dans le Glossaire de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon, petit paquet de cheveux.
=FRÉQUENTER.=—Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es.
On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit. La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les courtisans de Lycomède.
=FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature, Mais son amitié n’est pas sûre._
Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de Cicéron: Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non satis habet firmitatis. (De Amicitiâ, cap. VI.)
On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce vers charmant.
Un frère est un ami donné par la nature[48].
La borne sied très bien entre les champs de deux frères.
«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.»
Il y a un proverbe espagnol qui dit: Partir como hermanos: lo mio, mio; lo tuyo de entrambos. Partager comme frères: le mien est mien; le tien est à nous deux.
Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française Partager en frères exprime une pensée différente; elle signifie: partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application.
=FRIANDISE.=—Avoir le nez tourné à la friandise.
Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: Il est comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise, phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée sur le portail de l’église, regardait la rue aux Oues (aux Oies), dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49]. C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression Avoir le nez tourné à la friandise, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air d’aimer le plaisir.
=FRICASSÉE.=—Sentir de loin la fricassée.
Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler, employée par Brantôme (Capitaines étrangers, t. II, p. 177), fait allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe II.
=FRINGALE.=—Avoir la fringale.
C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une corruption de faim-valle. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire fraim pour faim a changé d’abord faim-valle en fraim-valle, puis en fraim-galle, et finalement en fringale. Quant à l’étymologie de faim-valle, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des Mimes et enseignements, 1581):
Tout l’été chanta la cigale, Et l’hiver elle eut la faim-vale.
«Vale est ici adverbe, et vient de valdè; ou adjectif, et vient de valens, ou de valida.»
=FROID.=—Souffler le chaud et le froid.
C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les dispositions de ceux à qui l’on parle.
Plutarque, dans son Traité du premier froid, ch. VII, rapporte cette expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air extérieur qui est froid.
On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni accointance avec un homme qui d’une même bouche souffle le chaud et le froid.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité.
Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous «crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.)
=FRONDEUR.=—C’est un frondeur.
On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta qu’il fallait imiter les frondeurs qui ne frondaient pas en présence des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les défenses de ceux-ci. (Ces frondeurs étaient des enfants de Paris qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du ministre, dit qu’il allait fronder cet avis. Ses amis applaudirent à l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots frondeur et fronde, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de ce ministre, et le second le parti de l’opposition.
=FUMÉE.=—Il n’y a point de feu sans fumée.
Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre par le soin qu’on met à la tenir secrète.
Il n’y a point de fumée sans feu.
En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les Italiens disent: Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese. On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays.
La fumée s’attache au blanc.
La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.
La fumée suit ou cherche les belles.
Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée (Deipnos. liv. VI), où un parasite dit: Comme la fumée je vole aux belles. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, Fumus pulchriorem persequitur, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée; mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier que l’envie poursuit le mérite.
=FUMIER.=—L’œil du fermier vaut fumier.
La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et la recommandait en disant: Frons occipitio prior; ce que Pline le naturaliste a expliqué par cette remarque: Frontem domini plus prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que le front du maître est plus utile que son occiput.
=FURIE.=—La furie française.
Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: Non possiamo resistere a la furia francese; paroles que Le Tasse a rappelées dans le septième chant de la Jérusalem délivrée, pour caractériser la valeur impétueuse de notre nation, l’impeto franco.
Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle ne me paraît pas admissible. La furie française était proverbiale longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans l’article de ses Adages intitulé: Gallica furia. Il a donné pour fondement à cette expression la remarque faite par César et par quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils séjournent, ils sont moins que femmes.»
Aristote a donné le nom d’audace Celtique à cette intrépidité qui fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.
=FUSEAU.=—Le fuseau doit suivre le hoyau.
La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste oisive quand il travaille.
=FUSÉE.=—C’est une fusée difficile à démêler.
C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve, en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau, en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je lui filerai une fusée très difficile à démêler. Bientôt après il tint parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.
=FUSIL.=—Se coucher en chien de fusil.
Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire: rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du froid.
G
=GABATINE.=—Donner de la gabatine à quelqu’un.
C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. Gabatine est dérivé du vieux mot gab ou gabe, qui signifiait: raillerie, moquerie. On avait aussi autrefois le verbe gaber ou gabber, et l’on disait dans le même sens: gaber ou gabber quelqu’un.
=GABEGIE.=—Il y a là dessous de la gabegie.
C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur prononciation efféminée a fait subir à notre langue. Gabegie ou gabbegie est fait de gabba et de bugia, ruse et mensonge.»
=GALBANUM.=—Donner du galbanum à quelqu’un.
Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante du même nom.
=GALÈRE.=—Qu’allait-il faire dans cette galère?
Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est embarqué dans une mauvaise affaire, doit son origine à une scène des Fourberies de Scapin, où le vieux Géronte, apprenant que son fils Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à six fois: Que diable allait-il faire dans cette galère? Cette scène, que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du Pédant joué, où le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à plusieurs reprises: Que diable aller faire dans la galère d’un Turc? Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.
=GALIMATHIAS.=—C’est du galimathias.
Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat, extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots gallus et Mathias, que la langue finit par lui fourcher; au lieu de dire gallus Mathiæ (le coq de Mathias), il dit galli Mathias (Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu d’appeler galimathias tout discours embrouillé et confus.
Il y a deux sortes de galimathias, disait Boileau, le galimathias simple, et le galimathias double. Le galimathias simple est celui que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le galimathias double est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.
Je citerai comme exemple curieux du galimathias double une phrase facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)
On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot, s’écria-t-il, c’est celui de Mathias, qu’il faut placer immédiatement après le nom de l’auteur.
Voltaire avait créé le terme galithomas, pour exprimer certaine enflure voisine du galimathias, qu’on trouve quelquefois dans le style de Thomas, dont Gilbert a dit:
Thomas assommant, quand sa lourde éloquence Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.
La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.
=GANT.=—Jeter le gant à quelqu’un.
Le défier au combat.
Ramasser ou relever le gant.
Accepter le défi.
Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire, et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une d’elles jetait à terre son gant que l’autre ramassait, et, l’épée à la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire eût prononcé sur le différend.
Avoir perdu ses gants.
Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie, parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau: Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit. (Cambden, ad ann. 1559.)
Vous n’en aurez pas les gants.
C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue, qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle. Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la paragante, mot qui signifie proprement pour des gants, et qui se trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:
Dessus l’avide espoir de quelque paragante Il n’est rien que leur art avidement ne tente.
En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des lettres de ce noble nom.
Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité; il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des fourrures et des étoffes.
=GAUTIER ET GARGUILLE.=—Se moquer de Gautier et de Garguille.
Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):
Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.
«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et sans distinction. L’auteur du Moyen de parvenir a dit dans le même sens: Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume. Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve Gautier et Garguille dans le premier des contes imprimés sous le nom de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an 1557: Riez, dit-il, et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce fut Garguille.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)
=GELER.=—Plus il gèle, plus il étreint.
Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.
=GÉNIE.=—Il n’y a point de génie sans un grain de folie.
Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ, dit Sénèque, qui attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie, soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (Probl., sect. 30.)
Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable inspiration.
En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète, un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.
C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal remarque à ce sujet, que l’extrême esprit est accusé de folie, et que rien ne passe pour bon que la médiocrité.
Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.
=GEORGE.=—Laissez faire à George, il est homme d’âge.
On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII, pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge, puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans l’administration des affaires publiques une expérience comparable à celle des plus sages vieillards. Être homme d’âge signifiait alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les intérêts du roi dans ceux du peuple.
Être monté comme un saint George.
Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue, les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.
Rendre les armes à saint George.
«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages, s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène, ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de sorte qu’il rendit, pour ainsi dire, les armes à saint George. Ce fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, Comment. de Regnier.)
Brave comme saint George.
Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat. VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils recevaient leurs grades au nom de Dieu et de monsieur saint George. Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin saint George le bon chevalier dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre des Anglais était saint George, comme celui des Français était saint Denys. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se signala parmi les premiers croisés, fut appelé filius Georgii, fils de saint George, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine avait coutume d’invoquer saint George, avec saint Maurice et saint Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la foi. Le nom de Géorgie, donné à une province de l’Asie, est venu de ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles, se plaçaient toujours sous la protection de saint George, en qui ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé La mappemonde.
Celle gent sont boin crestien, Et ont à nom Georgien. Car saint George crient toujours, En bataille et ès estours Contre payens, et si l’aourent Sur tous outres et l’honnourent.
=GIBELET.=—Avoir un coup de gibelet.
On sous-entend à la tête, et l’on suppose que la cervelle de la personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu a été percé avec le petit forêt qu’on appelle gibelet. On dit dans le même sens: Avoir un coup de marteau.—Avoir un coup de hache.—Avoir la tête fêlée.
=GIBET.=—Le gibet ne perd jamais ses droits.
C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, Le gibet n’est que pour les malheureux, dont le sens est, que les richesses et le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.
On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud. Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité. Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue, il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays civilisé.
Malheureux comme un gibet.
Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres appelés malheureux, maudits par la religion et réputés stériles, tels que le peuplier, l’aune et l’orme. Infelices arbores, damnatæque religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus, ulmus. (Pline, Hist. nat., lib. XXVI.) C’est probablement de là qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet, ce que Pasquier a pris pour titre du chapitre 40 du livre VIII de ses Recherches, où il prétend que cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet, remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut pendu; un général des finances de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier, lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire, la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres, pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»
Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains sur le cheval Séien. C’était un superbe animal qu’une généalogie fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius, se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon; et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait de réussir en rien: Equum habet seianum; il a le cheval séien ou le cheval de Séius.
Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à lui bien des gens.
Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des filous repris de justice, ce qui s’appelait essoriller, et il les clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac, qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le protectorat de Cromwell.
=GILLE.=—Faire Gille.
S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé d’accepter la couronne qu’on lui offrait.
On trouve dans le Ménagiana l’exorde d’un sermon qui fut prêché, le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le petit-père André. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur, quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du Gille, témoin le proverbe si commun, Gille le niais, il n’en est cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car, s’il a été Gille, il n’a point été niais; au lieu que la plupart des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils ne sont pas des Gilles. C’est, messieurs, ce que je me propose de vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute l’économie. Gille n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne changez de vie et ne devenez des Gilles, comme votre glorieux patron: seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit faire Gille au diable, lorsque l’ange lui dit: Ave, Maria, etc.»
=GLACE.=—Rompre la glace.
Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la fermeté.—Cette expression, traduite du latin scindere glaciem, est une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui, se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.
=GLOSE.=—La glose d’Orléans est pire que le texte.
Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de guépins (voyez ce mot), et a donné lieu au proverbe que la glose d’Orléans est pire que le texte; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses Antiquités d’Orléans, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius, dans la Forêt nuptiale de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les Instituts de Pierre de Belle-Perche, en latin, de Bellâ perticâ (liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: Glossa Aurelianensis est quæ destruit textum. La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte.
=GNAC.=—Il y a du gnac.
C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier. Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon dont le nom se terminait en gnac: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du gnac, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans le vers suivant:
En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.)
Notez que gasconner s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a été employé dans ce sens par Brantôme.
=GODARD.=—Servez M. Godard! sa femme est en couches.
Le nom de Godard, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était un synonyme de Godon, autre vieux mot que le prédicateur Olivier Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé Unus grossus godon qui non curabat nisi de ventre; un gros godon qui n’avait cure que de son ventre.
Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de félicitation équivalente à un Gloria patri, une exclamation d’amical et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore d’un impertinent qui se donne des airs de commander.
Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, désignée par l’expression Faire la couvade, qui en indique clairement le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (Argaunotiq., ch. II), en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où les hommes, dit-il, se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font soigner par elles. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.
La locution populaire Faire l’accouchée, c’est-à-dire se tenir au lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la couvade?
=GOGO.=—Avoir tout à gogo.—Vivre à gogo.
Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—Gogo est une réduplication du celtique go, qui signifie: beaucoup, en profusion. Les Anglais disent: To be born with a silver spoon in the mouth. Être né avec une cuiller d’argent à la bouche.
=GONIN.=—C’est un maître Gonin.
Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):
Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin, Il faut en devinaille être maître Gonin.
Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du premier volume de ses Dames galantes, parle d’un maître Gonin, fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre maître Gonin, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses Disquisitions magiques, en rapporte un fait par où, s’il était véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].
Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau maître Gonin, habile joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux. Le nom de Gonin d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de gone, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient cette robe. Un tour de maître Gonin, c’est proprement un tour de moine.
=GORGE.=—Faire rendre gorge à quelqu’un.
C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle gorge la mangeaille de l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.
L’oiseau ne vole pas sur sa gorge.
Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en sortant de table.
Faire une gorge chaude de quelque chose.
Gorge chaude est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’elles en font une gorge chaude ou des gorges chaudes.
=GOUJON.=—Avaler le goujon.
Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte, comme font M. et madame Oronte dans la comédie de Crispin rival, lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.
=GOUSSAUT.=—C’est un franc Goussaut.
Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: Je suis un franc Goussaut. Or, Goussaut était le nom d’un président qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est précisément cela que j’ai voulu dire.
On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de goussaut s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd pour la volerie, comme la buse.
=GOÛT.=—Il ne faut pas disputer des goûts.
Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’il ne faut point disputer des goûts, et on a raison, quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.»
=GOUTTE.=—La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise tard.
On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils sont travaillés de cette maladie.—Les goutteux sont martyrs avant d’être confesseurs, dit un autre proverbe plus ancien.
Goutte tracassée est à demi-pansée.
L’exercice est un bon remède contre la goutte.
Au mal de la goutte Le mire ne voit goutte.
Ovide a dit la même chose dans ce vers:
Tollere nodosam nescit medicina padagram.
Mire est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.
La goutte vient de la feuillette ou de la fillette.
Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui passe pour en être l’auteur.
=GRÂCE.=—Donner le coup de grâce à quelqu’un.
Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait autrefois coup de grâce, le coup que le bourreau donnait sur l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.
Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce.
Expression citée dans les Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au culte de bonne grâce ou bonne fortune à laquelle on consacrait des tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à celles que les Latins attachaient à l’adage indulgere genio, que je crois devoir traduire par choyer son bon génie, car cet adage me paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues, chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des Septante: Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen, etc. Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des libations pour le bon génie, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend que gad signifie la bonne fortune, et meni le bon génie.
=GRAIN.=—Être dans le grain.
Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus qu’il ne leur en faut.
=GRAISSER.=—Graisser la patte à quelqu’un.
Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La Mésangère a prétendu que le mot patte désignait ici un pied de chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il s’est fondé sur l’expression plus récente graisser le marteau, c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la dime de carnibus porcinis (des chairs de porc), Graisser la patte s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont aujourd’hui en possession.
=GRAPIN.=—Se noyer dans la mare à Grapin.
Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement, quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans, dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits, et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon, messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.
=GRATTE-CUL.=—Il n’est point de si belle rose qui ne devienne gratte-cul.
Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne laide. Les Italiens disent: Non fû mai cosi bella scarpa che non diventasse brutta ciabatta; il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne soit devenu laide savatte.
_Non semper idem floribus est honos Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.)
Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.
=GREC.=—Être Grec.
Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe græcari, agir à la manière des Grecs, et ils appelaient l’art de tromper, ars pelasga, art des Grecs.
On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’il n’est pas grand Grec, ou habile Grec.
Passez, c’est du grec.
C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne pouvait être lu: Græcum est, non potest legi.
=GREDIN.=—C’est un gredin.
Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier ordre qui se tenaient toujours sur les gradins, c’est-à-dire sur les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On leur donnait à cause de cela le nom de gredins, corrompu de celui de gradins, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni qualités, un mauvais gueux.
Gredin s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que, dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.
=GRELOT.=—Attacher le grelot.
Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans la fable de La Fontaine, Conseil tenu par les rats, l’assemblée décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se présente pour l’exécution:
Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen, Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d’attacher le grelot, L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot; L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire On se quitta.
L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit: Celui qui a attaché le grelot doit le détacher. Celui qui a commencé une entreprise doit la terminer.
=GRENIER.=—Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier.
Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au premier elle le retranche au second: Quod corporis addit moli detrahit ingenio natura.—Un proverbe latin traduit du grec dit: Amens qui longus, un homme grand est un sot.
Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire: «Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre: «Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal meublé.»
Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français, homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire, répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est d’ordinaire le plus mal garni.»
=GRENOBLE.=—Faire la reconduite de Grenoble.
C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le maltraitant.
Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les poursuivent à coups de pierres.
=GRENOUILLE.=—Faire le métier de la grenouille.
C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.
Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue.
On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux, qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre intelligence.
=GRIBOUILLE.=—Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie.
On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: Il est aussi sot que Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie. Gribouille et Dorie sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, c’est un gribouille, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient forgé à plaisir.
=GRIGOU.=—C’est un grigou.
Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien grieco, ou de l’espagnol griego, qui a la même signification. L’abbé Morellet le fait dériver du latin gregarius.
=GRINGALET.=—C’est un gringalet.
On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance, sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.
=GRIVE.=—Soûl comme une grive.
Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles ont un goût particulier. Linnée (Fauna suecica, p. 71) parle d’une litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.
=GRUE.=—Faire la grue.
C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé le peuple grue. Dans cette dernière expression, grue se prend pour bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: Maître Gonin est mort, le monde n’est plus grue.
Faire le pied de grue.
Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste (liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil: les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là cette expression triviale, Faire le pied de grue, pour dire attendre longtemps sur ses pieds.
Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole.
Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage qui est incertain.
La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on peut le voir dans le vieux livre intitulé: Viandier pour appareiller toutes manières de viandes, par Taillevent.
=GUÉPIN.=—Les guépins d’Orléans.
L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet de guépins, qui est dérivé du bas latin guespa pour vespa, guêpe, comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:
_Aurelias vocare vespas suevimus. Ut dicere olim mos erat nasum atticum._
Bonaventure des Périers, dans son conte d’une dame d’Orléans qui aimait un écolier, oppose le terme de guépin à civil et poli. C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût guespine.
Dans la Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans, en 1539, guespin est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.
On trouve dans le Mercure d’octobre 1732, une autre origine que voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules. On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie pierre brillante. C’était une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui de guespin ou guépin.»
=GUEULE.=—Venir la gueule enfarinée.
C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment d’enfourner, sèment de la farine à la gueule ou bouche de leur four, afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux farces dites enfarinées, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine? (Voyez Jean farine.)
A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule.
On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement voulpil, est un vieux mot dérivé de vulpillus diminutif de vulpes (renard), et chet est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe chéir ou chéer (choir, tomber.)
=GUEUX.=—Gueux comme un rat.
Ne serait-ce pas gueux comme un ras qu’il faudrait dire? On ne voit pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de son espèce, tandis que ras, au lieu de rat, donne l’idée d’un malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans l’abandon et la misère.
On dit plus fréquemment, gueux comme un rat d’église; ce qui est tout à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église. Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.
Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin.
Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe leur est justement appliqué.
=GUI.=—A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!
C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la distribution du gui de chêne.
Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant. (OVIDE.)
Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes des maisons, pour demander des étrennes.
=GUIGNON.=—Porter guignon.
Porter malheur.—Le mot guignon, dérivé du verbe guigner (regarder du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de regarder, qui est celle de l’envie.
_Non istic oblique oculo mea commoda quisquam, Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.)
Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.
Les Espagnols appellent, mal de ojos, mal des yeux, non le mal qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination du mauvais œil.
=GUILLEDOU.=—Courir le guilledou.
Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche. Guilledou, suivant Ménage, est dérivé de gildonia, espèce d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, courir le guilledou est une corruption de courir l’aiguillette, et peut signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces portes est appelée guildou dans l’Histoire du roi Charles VII (édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé d’un château de Bretagne appelé Guilledou, soit à cause de sa tour, soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court les lieux de prostitution est tout naturellement will do you...? Voulez-vous...? si l’on considère que le w anglais se change souvent en g, et que dou a pu remplacer do you pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment courir le guilledou est mener la vie d’un libertin, demandant aux filles will you? ou will do you...?
=GUILLOT.=—Être logé chez Guillot le songeur.
C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de Brieux conjecture que, Guillot le songeur a été mis pour Guillan le pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il s’oubliait souvent lui-même.
Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille.
Guiller est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.
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=HABIT.=—L’habit ne fait pas le moine.
Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert, Stat.—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui revient au même, que l’habit ne fesait pas le moine. (Godefroy, sur la coutume de Normandie). On lit dans les Décrétales de Grégoire IX, qui siégeait dès l’an 1227: Cùm monachum non faciat habitus, sed professio regularis.
Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens Isiacum linostolia non facit, la robe de lin ne fait pas le prêtre d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner, par Ovide, la dénomination de linigera turba.
On trouve L’habit ne fait pas l’ermite, dans le fabliau intitulé: Frère Denise, Cordelier, par Rutebœuf.
Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches.
Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de Théognis: Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice.
Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier sans que l’autre devienne au même instant plus léger.
L’habit volé ne va pas au voleur.
Les biens mal acquis ne profitent point.
Porter un habit de deux paroisses.
Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre, équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale porter un habit de deux paroisses, qui n’a pas besoin d’être expliquée au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un homme à deux visages, ou comme disaient les Latins, homo bilinguis, un homme à deux langues, ou à deux paroles.
La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses.
Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage noir et blanc de la pie.
=HABITUDE.=—L’habitude est une seconde nature.
Ferme in naturam consuetudo vertitur. (Cicéron, de invent., lib. I, cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature n’est-elle qu’une première habitude.
=HAIE.=—N’approchez pas des haies.
Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons, les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée. Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il s’écria à plusieurs reprises: N’approchez pas des haies. Ce qui devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.
=HALLEBARDE.=—Cela rime comme hallebarde et miséricorde.
Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou disparates.
Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.
Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible, que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que, quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent. Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il accoucha du quatrain suivant:
Ci gît mon ami Mardo_che_. Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_. Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_. Dieu lui fasse misérico_rde_.
(Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)
Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là vint le proverbe cela rime comme hallebarde et miséricorde.
La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi, les rimes de hallebarde et miséricorde, qui étaient admises d’après le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.
On dit aussi: Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne et lanterne.
=HARDI.=—Hardi comme un saint Pierre.
Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.
=HARENG.=—La caque sent toujours le hareng.
Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a reçues.—On dit aussi: Le mortier sent toujours les aulx.
_Quo semel est imbuta recens servabit odorem Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.)
=HARO.=—Crier haro sur quelqu’un.
C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot haro est celle qui le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait, dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut, le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la ressemblance qu’il y a entre l’exclamation ha! Rol et haro que ce dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815; mais c’est encore une erreur. Haro est un dérivé du verbe celtique haren (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme harau qui signifie secours. On trouve dans le Vieux Testament en vers: harau, harau, je me repens.
Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice, il était connu des Romains qui le nommaient quiritatio quiritum. Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république, ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens; et du temps de l’empire, ils s’écriaient: O César! ce dernier cri était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons, dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’âne d’or, en traversant un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement ô à plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire César.
La clameur de haro fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin, fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans quelque temps le reste de sa terre.
=HATE.=—La trop grande hâte est cause du retardement.
Qui nimiùm properat seriùs absolvit (Tite-Live, lib. XXII, c. 39). Qui se hâte trop finit plus tard.
Festinatio tarda est (Q. Curt., lib. IX, c. 9). On se retarde par trop de précipitation.
Ipsa se velocitas implicat (Senec., Épist. 44). L’extrême promptitude s’embarrasse elle-même.
=HATER.=—Qui se hâte trop se fourvoie.
On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les soins nécessaires. La précipitation gâte tout; elle est imprévoyante et aveugle. Festinatio improvida et cæca (Tite-Live, lib. XXII, c. 5).
Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue latine en ces termes: Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien en se hâtant fait des petits aveugles. Ce proverbe est fondé sur l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la génération risque de produire des petits difformes.
=HAUBERGEON.=—Maille à maille se fait le haubergeon.
Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits anneaux de fer accrochés ensemble.
=HERBE.=—Mauvaise herbe croît toujours.
Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent beaucoup. Les Espagnols disent: yerva mala no la empece la elada. A mauvaise herbe la gelée ne nuit point.
Sur quelle herbe avez-vous marché?
C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur qui avait marché dessus (elle se nommait l’herbe de fourvoiement); telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à s’emporter sans raison: Il a marché sur une pierre mordue d’un chien enragé. Tetigit lapidem a cane morsum.
Manger son blé en herbe.
Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: Mangiare l’agresto il giugno. Manger le verjus au mois de juin.—Un dissipateur demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que vous avez mangé votre blé en herbe.
Écouter l’herbe lever.
Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de Fortunatus dans le roman de ce nom.
Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean.
Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean, dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, Trait. des superst., liv. IV, c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, Erreurs popul., liv. II, c. 2.)
=HÈRE.=—C’est un pauvre hère.
C’est un homme sans mérite, sans considération, un pauvre sire. Ce mot est dérivé de l’allemand Herr, qui signifie Seigneur. Une métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, ross et buch, coursier et livre, sont devenus chez nous rosse et bouquin.
=HÉRÉSIE.=—Un sot ne fait point d’hérésie.
Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses Études historiques, a très bien montré l’affinité des hérésies et des systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme. Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la métaphysique d’Aristote.
=HÉRITIER.=—Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis.
Ce proverbe est traduit de ce vers latin:
De male quæsitis non gaudet tertius hæres.
Il a pour pendant cet autre proverbe: Qui bien acquiert possède longuement.
N’est héritier que celui qui jouit.
Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre proverbe dit: Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds nus.
=HÉROS.=—Il n’y a point de héros pour son valet de chambre.
On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui disait: Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de chambre. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison, mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (Ess., liv. III, c. 2.)
«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants; la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était eux qui les avaient faites.» (Massillon.)
La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.)
Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme.
(M. de LAMARTINE.)
=HEUR.=—Il n’y a qu’heur et malheur.
C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi:
Tous faits humains dépendent de fortune, Non de conseil ni de prudence aucune.
Plutarque, dans son Traité de la fortune, s’est attaché à démontrer la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle en donnant des résultats différents à des entreprises semblables; ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un trône,
Multi _Committunt eadem diverso crimina fato. Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._
L’Ecclésiasle dit: Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum gratiam, sed tempus casumque in omnibus (c. IX, v. 2). J’ai vu sous le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure.
«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de la fortune.» (Montaigne.)
=HEURE.=—L’heure du berger.
L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de berger, employé comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les pastorales galantes.
L’heure du berger se prend aussi pour le temps propre à réussir en quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin, où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: Ils ne savent donc pas que le crime a aussi son heure du berger. Ce mot caractérise Danton.
Chercher midi à quatorze heures.
Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation, de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze, mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps, encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures sont exactement marquées.
On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un cadran solaire placé sur la façade d’une auberge:
Vous qui fréquentez ces demeures, Êtes-vous bien? tenez vous-y, Et n’allez point chercher midi A quatorze heures.
=HEUREUX.=—N’est heureux que qui le croit être.
Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a.
A l’heureux l’heureux.
La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: In beato omnia beata.
Plus heureux que sage.
On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville, en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils, pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on dit dès lors de ce peuple: Il est plus heureux que sage. Ce qui s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences.
Heureux comme un roi.
Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges.
Plus heureux qu’un enfant légitime.
On dit aussi heureux comme un bâtard, ce qui est la même chose. Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule, Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: heureux comme un bâtard.
On ne doit appeler personne heureux avant sa mort.
Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments, de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, nemo ante obitum felix, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse, elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, Dict. phil., art. HEUREUX.)
«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.» (Montaigne, Ess., liv. III, c. 2.)
=HEURTER.=—On se heurte toujours où l’on a mal.
Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils passent inaperçus.
=HIC.=—Voilà le hic.
Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le monosyllabe hic, abrégé de hic sistendum, hic advertendum (ici il faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier, a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: c’est là le hic; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.)
=HIRONDELLE.=—Une hirondelle ne fait pas le printemps.
Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (Morale, liv. I.)
Hirondelles de carême.
On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire, religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient, comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes, les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche, leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à regretter.
=HOC.=—Cela m’est hoc.
Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine dans la fable 8^e du liv. V:
Oh! que n’es-tu mouton! car tu me serais hoc.
Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le hoc, dans lequel on dit hoc, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue d’oil et en langue d’hoc, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer le contentement, on disait oil, tandis que dans l’autre on disait hoc. (Oil et hoc signifient oui.) De là, ajoute-t-il, il a été tout naturel de dire cela vous est hoc, pour je vous accorde ce que vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis hoc[54].
=HONNEUR.=—L’honneur est le loyer de la vertu.
C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille, rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος
Trop tard, hélas! la gloire arrive, Et toujours sa palme tardive Croît plus belle sur un cercueil. (FONTANES.)
Les honneurs changent les mœurs.
Honores mutant mores et non sæpe in meliores.
Plutarque (Vie de Sylla, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial, doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel, implacable.
Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, soutient que les honneurs ne changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer;
Car honneurs ne sont pas muance, Ains sont signes de démonstrance Quels mœurs en eulx devant avoient Quant ès petits estats estoient.
Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs dans les esprits mal faits.
C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en faveur, il est encore un homme de notre connaissance.
Il villano nobilitato non cognosce suo padre. Le vilain anobli ne connaît pas son père.
=HONNI.=—Honni soit qui mal y pense.
Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors. Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due au simple hasard, il dit à haute voix: Honni soit qui mal y pense. Et comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle (1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements militaires de ce temps[55].
Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire, dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en changeant l’orthographe du dernier mot: Honni soit qui mal y PANSE.
=HONTEUX.=—Il n’y a que les honteux qui perdent.
Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. Honte fait dommage, dit un autre proverbe.
Jamais honteux n’eut belle amie.
En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse violence, suivant l’expression de l’Évangile: Vim patitur regnum cœlorum.
=HORLOGE.=—Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les horloges.
Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus facile d’accorder les philosophes que les horloges. Horam non possum tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia conveniet.»
Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just, en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir, il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres. Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de trouver le seul moyen de les mettre d’accord.
=HOROSCOPE.=—L’horoscope des trois papes.
Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le furent en effet: c’est ce qu’on appelle l’horoscope des trois papes (Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de cette prédiction, à laquelle croira qui voudra.
=HOTE.=—Qui compte sans son hôte compte deux fois.
On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce proverbe.
=HUCHE.=—Enflé du vent de la huche.
Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois vent de la huche un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née d’une allusion à cette pratique superstitieuse.
=HUITRE.=—C’est une huître à l’écaille.
On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation, ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne fort stupide.
Raisonner comme une huître.
C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une huître dans la Circé de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine, que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant, lui répondent par de semblables arguments; ils raisonnent comme l’huître.
=HUPPÉ.=—Les plus huppés y sont pris.
C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris.
Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef orné d’une huppe ou d’une houppe; la huppe était une touffe de plumes et la houppe un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet remarque qu’on disait les plus huppés en parlant des gens de guerre, et les plus houppés en parlant des clercs ou gens de lettres. Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à leur casque.—Montaigne a dit des plus crêtés pour des plus huppés. (Ess., liv. III, ch. 5.)
I
=I.=—Mettre les points sur les i.
L’addition du point sur l’i minuscule est une invention moderne. Son origine date de l’époque où l’on adopta les caractères gothiques. Deux i se confondant quelquefois avec un u, on les distingua par des accents tirés de gauche à droite, et cet usage s’étendit à l’i simple, quoique, selon l’auteur du Dictionnaire diplomatique, l’i simple pût s’en passer. Les accents devinrent des points au commencement du XVI^e siècle. Ce dernier changement, adopté d’abord par quelques copistes, parut vétilleux à quelques autres, et de là vint la locution mettre les points sur les i, dont on fait l’application à une personne qui pousse l’exactitude jusqu’à la minutie.
=ILOTE.=—Traiter quelqu’un comme un ilote.
C’est-à-dire avec une excessive rigueur.—Les ilotes étaient originairement les habitants de la ville d’Hélos, située près de l’embouchure de l’Eurotas, en Laconie. Devenus tributaires de Sparte sous le règne d’Agis, ils entreprirent de reconquérir leur indépendance sous celui de Sous; mais ayant été vaincus, ils furent réduits en esclavage avec toute leur postérité, et distribués dans les terres des vainqueurs pour être employés aux travaux de l’agriculture. Depuis lors, traités toujours avec barbarie, quelquefois égorgés par milliers, sous prétexte que leur trop grand nombre pouvait les porter à la révolte, ces malheureux se perpétuèrent dans cet état d’oppression jusqu’au temps de la domination romaine. L’empereur Auguste leur rendit la liberté et leur permit de prendre le nom d’Eleuthéro-Laconiens, en mémoire de leur affranchissement. Ce qui n’empêcha pas celui d’ilotas de rester comme synonyme d’esclaves.—Ils auraient dû être appelés hélotes, dit l’abbé Gedoyn, mais parce qu’ils étaient λιλῶτες (prisonniers de guerre), ils furent appelés hilotes ou ilotes, tant à cause du nom d’Hélos qu’à cause de leur état.
=IMAGINATION.=—L’imagination est la folle du logis.
L’imagination est de toutes les facultés intellectuelles la plus sujette à s’égarer quand la raison ne lui sert pas de guide; elle est la cause de beaucoup d’écarts, de beaucoup de folies. Théophraste compare l’imagination sans jugement à un cheval sans frein.—Cette dénomination proverbiale de folle du logis a été employée pour la première fois par sainte Thérèse. Montaigne, Malbranche, Voltaire, etc., ont pris plaisir à la répéter.
=IMPOSSIBLE.=—A l’impossible nul n’est tenu.
Dieu lui-même ne peut pas l’impossible, et s’il fesait, par exemple, d’une buse un épervier, ce qui serait un grand miracle, il ne pourrait faire également que cet épervier n’eût pas été une buse.—Bien des gens allèguent ce proverbe pour se dispenser d’accomplir des devoirs; mais leur mauvaise volonté est la cause de ce qu’ils attribuent à une impossibilité prétendue. Nolle in causâ est, non posse prætenditur. (Senec. Épist. 116.)
Les Basques disent: Ésina ascar-ago da es sina. L’impossible a plus de force que le serment.
=INCENDIE.=—Il ne faut qu’une étincelle pour allumer un grand incendie.
Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre, et il n’importe pas moins de prendre garde à l’étincelle qui peut mettre le feu à la cervelle d’un homme, qu’à l’étincelle qui peut mettre le feu à sa maison.
=INGRAT.=—Obliger un ingrat, c’est perdre le bienfait.
Cela est vrai des bienfaits qui partent d’un espoir intéressé, mais non de ceux qui partent d’un sentiment généreux. Dans ce dernier cas, un bienfait ne peut être perdu, puisque la bienfaisance porte sa récompense avec elle; et en supposant même qu’il puisse l’être, ne vaut-il pas mieux que ce soit dans les mains de l’ingrat que dans celles du bienfaiteur?
Obliger un ingrat, c’est acheter la haine.
On ne peut guère être indifférent envers un bienfaiteur, et si l’on n’est point reconnaissant on est ingrat. La reconnaissance produit l’amour, et l’ingratitude la haine; par conséquent les bienfaits sont comme des arrhes de l’une ou de l’autre de ces affections. Pourquoi la première est-elle si rare et la seconde si commune? Serait-ce parce que la bienfaisance est presque toujours exercée sans délicatesse et que l’obligé se trouve placé à l’égard du bienfaiteur comme un débiteur à l’égard d’un créancier? Ou bien faut-il en chercher la raison dans cet orgueil secret qui révolte le cœur de l’homme contre toute supériorité?—Quelqu’un a dit spirituellement à ce sujet: Dieu a commandé le pardon des injures, et non pas celui des bienfaits.
Qui oblige fait des ingrats.
Quand j’accorde une grâce, disait Louis XIV, je fais un ingrat et vingt mécontents.
Un des plus grands obstacles à la bienfaisance, ou du moins un prétexte spécieux pour ne pas l’exercer, c’est la crainte de l’ingratitude. Cette crainte qui, poussée à l’excès, devient l’inhumanité même, a dicté le proverbe florentin: Non fai bene e non avrai male! Ne fais point de bien, et tu n’auras point de mal. Maxime détestable, à laquelle trop de faits donnent une apparence de fondement.
Opposons à cette maxime un adage oriental qui présente le plus beau précepte de la charité évangélique: Donne du pain à un chien, dût-il te mordre.
=INJURE.=—Qui supporte une injure s’en attire une nouvelle.
Veterem ferendo injuriam, invitas novam. (TÉRENCE.)—La conclusion à tirer de ce proverbe n’est pas qu’il faut se venger d’une injure, car la vengeance n’est pas permise, et loin de remédier au mal elle peut souvent l’accroître, mais qu’il faut repousser une injure de telle sorte qu’elle n’ose plus se renouveler; ce qui se fait toujours plus sûrement par une noble fierté de caractère que par d’odieuses représailles.
Le meilleur remède des injures, c’est de les mépriser.
Convicia, si irascare, agnita videntur: spreta exolescunt. (Tacite, Annal., liv. IV, c. 34.) S’irriter des injures, c’est presque reconnaître qu’elles sont méritées; les mépriser, c’est en détruire tout l’effet.—Un grand cœur doit dédaigner les offenses. Quand on me fait une offense, disait Descartes, je tâche d’élever mon ame si haut que l’offense ne parvienne pas jusqu’à elle.
=INNOCENT.=—C’est un innocent fourré de malice.
La Monnoye pense qu’au lieu d’innocent fourré de malice, on a dit primitivement innocente fourrée de malice, par équivoque d’une sorte de robe nommée innocente avec une fille ou femme qui fait l’innocente, la simple, et qui dans l’ame ne l’est point.
Donner les innocents.
La fête des innocents se célébrait autrefois d’une façon singulière. On tâchait de surprendre le matin, au lit, les jeunes personnes et de leur donner le fouet par forme de jeu. Cette indécente parodie du martyre qu’Hérode fit subir aux enfants de Bethléem et des environs, était désignée par l’expression donner les innocents, ou par le verbe innocenter dont Marot s’est servi dans l’épigramme suivante, qui indique jusqu’où pouvait aller l’abus de la chose:
Très chère sœur, si je savois où couche Votre personne, au jour des innocents, De bon matin j’irois à votre couche Veoir ce gent corps que j’aime entre cinq cents. A donc ma main (veu l’ardeur que je sens) Ne se pourroit bonnement contenter De vous toucher, tenir, taster, tenter: Et si quelqu’un survenoit d’aventure, Semblant ferois de vous innocenter. Seroit-ce pas honneste couverture?
Aux innocents les mains pleines.
On dirait qu’il y a une providence qui protège les innocents et les imbéciles, les fait réussir dans leurs entreprises et ne les laisse manquer de rien. (Voyez le proverbe, Les sots sont heureux.)
=INNOVER.=—Il est dangereux d’innover.
Cette maxime est bonne ou mauvaise suivant les circonstances. Mais remarquons qu’en général les peuples l’adoptent lorsqu’il faut la rejeter, et qu’ils la rejettent lorsqu’il faut l’adopter. C’est parce qu’ils paraissent souvent ne changer que par inquiétude, éprouvent des révolutions qu’ils n’ont ni méditées, ni prévues, et se conduisent comme au hasard.
Ce mauvais résultat de l’innovation a donné lieu à cette autre maxime: Non innovetur etiam in melius. Qu’on n’innove pas même en mieux.—Richard Hooker, théologien anglais, surnommé le Judicieux, qui a écrit sur les lois de la discipline ecclésiastique, dit que le changement du pis au mieux n’est jamais sans inconvénient, car il y a dans la constance et la stabilité un avantage général et durable qui doit contrebalancer toujours les avantages lents et tardifs d’une correction graduelle.
=INTENTION.=—C’est l’intention qui fait l’action.
C’est l’intention, ou la fin qu’on se propose en agissant, qui apprécie et détermine le degré de bonté ou de méchanceté de l’action.—On dit aussi: L’intention vaut le fait, en présumant que celui qui a voulu l’action en a voulu toutes les suites.
La bonne intention doit être réputée pour le fait.
C’est-à-dire qu’après s’être montré bien intentionné à l’égard de quelqu’un, on mérite sa reconnaissance pour le bien qu’on a voulu lui faire, comme si on le lui avait fait.—Ce proverbe ne doit s’employer que dans un sens restreint et déterminé par une juste appréciation des faits. Il serait absurde de l’appliquer à de bonnes intentions exécutées avec une imprudence impardonnable et suivies d’un effet nuisible. Il ne faut pas qu’un sot puisse le prendre pour excuse, et prétendre qu’on doive lui être obligé, lorsqu’il aura compromis ou desservi quelqu’un par ses sottises avec les meilleures intentions du monde, lorsqu’il se sera conduit comme l’ours émoucheur qui casse la tête à son maître avec un pavé, pour le délivrer de l’importunité d’une mouche.
Les bonnes intentions sont trop souvent alléguées pour justifier des fautes, et elles ont trop souvent de mauvais effets peu différents du mal fait à dessein, pour mériter d’être prises en considération. Aussi, est-ce avec raison qu’un proverbe, usité en Portugal, en Espagne et en France, dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce que Bossuet s’est rappelé peut-être lorsque, tonnant contre les vices déguisés en vertus, il s’est écrié avec une admirable énergie: Toutes ces vertus dont l’enfer est rempli.
=IOTA.=—Cela ne vaut pas un iota.
L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet grec, la naine des lettres, suivant l’expression de Cœlius, pumilio litterarum, quod omnium et figurâ et sono tenuissima sit et minima. C’est pourquoi il a été employé comme synonyme de la plus petite chose dans ce passage de l’Évangile selon saint Mathieu: Iota unum aut unus apex non præteribit à lege donec omnia fiant. Il serait donc naturel de penser que la locution a été introduite par cela seul. Cependant on lui attribue une autre origine que je vais rapporter avec quelque détail, parce qu’elle se rattache à un fait important de l’histoire ecclésiastique, celui du triomphe momentané de l’arianisme. Les fauteurs de cette hérésie et les Eusébiens, qui avaient été toujours d’accord pour attaquer le dogme de la consubstantialité, s’étant divisés à cause de la fausse proposition de foi faite à Ancyre, l’empereur Constance, intéressé à réunir les deux partis, crut y réussir en convoquant un concile d’Orient et un concile d’Occident. Le premier fut tenu à Séleucic, ville d’Isaurie. Saint Hilaire, qui y assista et qui nous en a laissé une relation, dit qu’il n’y eut pas plus de quinze évêques défenseurs de la bonne doctrine attaquée par cinq cents autres. Il s’y manifesta une telle divergence d’opinions parmi les sectaires, qu’ils se séparèrent sans avoir rien conclu. Le second, où les orthodoxes se trouvaient en majorité, eut lieu à Rimini dans la Romagne. Il fut également troublé par une dispute des plus opiniâtres, à propos d’un iota que les novateurs voulaient introduire dans le mot grec omoousion, consubstantiel, qui serait alors devenu omoIousion, de semblable substance, ce qui n’aurait exprimé qu’imparfaitement l’essence divine du Fils égal au Père. Ce changement favorable aux progrès de l’erreur d’Arius fut repoussé. Mais l’empereur, qui voulait qu’on l’adoptât, parvint à gagner par la ruse et par la violence dix évêques que le concile avait députés vers lui pour l’instruire de ses actes, et il leur fit souscrire une formule contraire à la décision rendue. Puis il se hâta de les renvoyer à leur assemblée dont il avait eu soin de retarder la clôture. Elle refusa d’abord de communiquer avec eux; ensuite la plupart des membres se relâchèrent de cette rigueur et signèrent à leur tour. A la vérité, ils croyaient ne faire qu’un acte de conciliation, puisque la formule était catholique dans le fond, mais dès qu’ils s’aperçurent que les ennemis de la foi triomphaient à la faveur de la forme, ils se rétractèrent malgré les persécutions de Constance. L’iota fut alors proscrit et méprisé, et l’on affecta de dire, pour désigner une chose de nulle valeur, qu’elle ne valait pas un iota.
=ISRAÉLITE.=—C’est un bon israélite.
Dans l’Évangile selon saint Jean (ch. i, v. 47), Jésus-Christ dit de Nathanaël, qui était un homme bon, franc, sincère, craignant Dieu et aimant la justice: Ecce verè israelita in quo dolus non est. Voilà un véritable israélite en qui il n’y a nul artifice. C’est de là qu’est venu l’usage d’appeler bon israélite un homme plein de candeur et même un peu simple.
Racine s’est souvenu sans doute de l’expression de l’Évangile, lorsqu’il a dit dans la première scène d’Athalie:
Je vois que l’injustice en secret vous irrite, Que vous avez encor le cœur israélite.
J
=JACOBIN.=—C’est un Jacobin.
C’est un ardent révolutionnaire, un anarchiste.
Au commencement de la révolution, lorsque la manie des clubs anglais se répandit en France, le premier qui s’y forma fut le club composé des députés de la Bretagne, auxquels se réunirent bientôt un grand nombre de députés étrangers à la Bretagne, tels que Barnave, Rabaud de Saint-Étienne, Péthion, Buzot, etc.; il s’établit à Versailles sous le titre des Amis de la constitution, mais quand l’Assemblée nationale eut suivi le roi à Paris, il s’y transporta aussi et choisit pour lieu de ses séances le couvent des jacobins[57], situé dans la rue Saint-Honoré, d’où il prit le nom de club des Jacobins. C’est là que ses membres professèrent ces sanglantes doctrines qui bouleversèrent la France et imprimèrent la terreur à toute l’Europe. Chose étrange! c’était ce même couvent où s’étaient tenues les assemblées de cette sainte ligue, dont l’un des actes les plus religieux fut l’assassinat de Henri III, par Jacques Clément, et les mêmes voûtes qui avaient entendu jurer la mort de ce roi et celle de Henri IV, son successeur, retentirent de cris de mort contre Louis XVI.
=JALOUSIE.=—Il n’y a point d’amour sans jalousie.
On lit dans saint Augustin: Qui non zelat, non amat. Qui n’est pas jaloux n’aime point.—Un des articles du Code d’amour était conçu en ces termes: Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi. La vraie jalousie fait toujours croître l’amour.
On dit aussi: La jalousie est la sœur de l’amour. Proverbe qui a inspiré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:
L’amour, par ses douceurs et ses tourments étranges, Nous fait trouver le ciel et l’enfer tour à tour. La jalousie est la sœur de l’amour, Comme le diable est le frère des anges.
=JAMBE.=—Jouer quelqu’un sous jambe.
Métaphore prise du jeu de paume ou du jeu de boules, dans lesquels un habile joueur, qui fait sa partie avec une mazette, s’amuse quelquefois à jouer sous jambe afin de mieux montrer sa supériorité. Cette expression s’emploie pour marquer l’avantage qu’on croit avoir sur quelqu’un, le peu de cas qu’on fait de l’adresse ou du savoir de quelqu’un, exemple: Je jouerais cet homme sous jambe ou par dessous jambe.
Prendre ses jambes à son cou.
S’enfuir de toute sa vitesse. Cette expression très hardie paraît fondée sur ce que, dans la rapidité de la fuite, la tête jetée en avant du corps a l’air de se mêler au mouvement des jambes. Les Anglais et les Allemands rendent la même idée par des figures analogues. Les premiers disent: to go neck and heels together; aller cou et talons ensemble; et les seconds: Kopf über, Kopf unter laufen; courir la tête, tantôt dessus tantôt dessous, ou d’une autre manière: Über Hals und Kopf laufen; courir sur cou et tête.
=JAQUEMART.=—Armé comme un jaquemart.
On pense généralement que cette expression désigne Jaquemar de Bourbon, troisième fils de Jacques de Bourbon, connétable de France sous le roi Jean. C’était un seigneur fort brave, qui se signala dans toutes les guerres et dans tous les tournois de son temps, particulièrement dans ceux qui furent célébrés à Paris, en 1389, à l’occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Il ne se montrait en public qu’armé à l’avantage, disant que les armes n’étaient faites que pour cela, et, de son vivant même, son nom, devenu appelatif, était appliqué aux hommes qu’on voyait armés de pied en cap.
D’autres prétendent que l’expression armé comme un Jaquemart, rappelle une statue de métal représentant un homme armé, qu’on mettait autrefois à côté des horloges, pour frapper les heures sur le timbre. Cette statue, suivant l’ancien Dictionnaire des origines, tirait son nom de celui de Jacques Marc, habile ouvrier qui en fut l’inventeur. Suivant Ménage, au contraire, elle était ainsi nommée à cause de la jaque dont elle était revêtue et du marteau qu’elle avait à la main; jaque mart, étant l’abrégé de jaque marteau.
=JAR.=—Entendre le jar.
Être fin, rusé, difficile à tromper. Jar est l’abrégé de jargon et entendre le jar ou le jargon, c’est proprement entendre un langage auquel les autres ne comprennent rien.
Le radical jar ou jars désigne un oison, et la terminaison gon est dérivée du mot celtique comps qui signifie langage. Cette étymologie, donnée par M. Nodier, est d’autant plus probable que jargon s’est dit originairement du bruit que font les oisons.
=JARDIN.=—Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un.
Cette locution, très usitée pour signifier des sarcasmes ou des quolibets lancés indirectement, est une allusion au scopélisme[58], crime de ceux qui jetaient des pierres dans la terre d’autrui, pour empêcher de la cultiver. Le scopélisme, né de la haine des pasteurs contre les agriculteurs, était très fréquent dans l’antiquité. Il avait lieu quelquefois dans le moyen-âge, malgré la sévérité des lois qui en condamnaient les fauteurs à la peine capitale. Il existe encore chez les Arabes nomades, qui disposent les pierres dans une forme mystique, pour avertir que ceux qui labourent le champ où elles sont placées seront poignardés.
=JARDINIER.=—C’est le chien du jardinier, qui ne mange pas de choux et n’en laisse pas manger.
Cela se dit d’un homme qui ne jouit pas d’une chose qu’il possède, et qui ne permet pas que les autres en jouissent. Les Grecs et les Latins disaient: C’est un chien dans une crèche, parce que le chien ne mange pas d’avoine et empêche le cheval d’en manger.
=JARNAC.=—Coup de jarnac.
Coup de traître, coup imprévu, et même mortel.—Quelques auteurs pensent que cette expression fait allusion au meurtre de Louis de Bourbon, tué, en 1569, sous les murs de la ville de Jarnac, par Montesquiou dont Voltaire a dit dans la Henriade:
Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin.
Suivant l’opinion la plus accréditée, elle est venue du fameux duel qui eut lieu, le 10 juillet 1547, dans la cour du château de Saint-Germain-en-Laye, en présence de Henri II, entre Guy Chabot de Jarnac et François Vivonne de Lachataigneraie. Celui-ci était l’homme le plus fort de la cour, et le plus redouté dans ces sortes de combats. Jarnac, quoique affaibli par une fièvre lente, le terrassa, au grand étonnement des spectateurs, en lui donnant inopinément un coup sur le jarret; mais il ne voulut pas lui ôter la vie, et, s’adressant au roi, dont Lachataigneraie était le favori: Sire, dit-il, je suis assez vengé si vous me croyez innocent de la mauvaise action dont j’ai été accusé par mon adversaire[59].—Me le donnez-vous, répondit Henri II.—Oui, sire, pourvu que vous me teniez homme de bien.—Vous avez fait votre devoir, reprit le monarque, et votre honneur vous est rendu.—Après cela le vainqueur fut conduit par les héraults à l’église de Notre-Dame, où il rendit grâces à Dieu et fit appendre ses armes. Cependant Lachataigneraie, honteux de sa défaite, déchira les bandages qu’on avait mis sur sa blessure, et mourut peu de jours après. Henri II fut si fâché de sa mort qu’il jura solennellement d’abolir le duel judiciaire, et en effet il n’y en eut pas d’autre depuis lors.
L’expression de coup de Jarnac a été sans doute popularisée par ce duel, mais en a-t-elle tiré réellement son origine? Il paraît qu’elle a existé antérieurement pour désigner le coup d’une espèce de poignard nommé jarnac, peut-être parce qu’il était fabriqué dans la ville de Jarnac, comme un autre poignard, dont le manche s’adapte au bout du fusil, a été nommé baïonnette de la ville de Baïonne où il a été inventé.
=JARNICOTON.=
Jarnidieu ou je renie Dieu, était autrefois un juron très usité dans certains moments d’impatience et de colère. Henri IV l’avait souvent à la bouche. Le père Coton jésuite, son confesseur, l’engagea à se défaire de cette mauvaise habitude, et voyant qu’il y retombait toujours: Sire, lui dit-il, s’il vous faut absolument renier quelqu’un, reniez tout autre que Dieu; reniez-moi plutôt.—Eh! bien, soit, répondit le prince; je dirai désormais je renie Coton. Il tint parole, et ce nouveau juron passa dans le langage populaire sous les termes corrompus jernicoton et jarnicoton.
=JEAN.=
Jean! que dire sur Jean? C’est un terrible nom, Que jamais n’accompagne une épithète honnête. Jean-des-Vignes, Jean-Lorgne.., où vais-je? Trouvez bon Qu’en si beau chemin je m’arrête. (Madame DESHOUILIÈRES.)
On donne le nom de Jean à un benet, à un mari qui souffre patiemment les infidélités de sa femme. L’acception de dénigrement attachée à ce nom, soit seul, soit accompagné d’une épithète, vient sans doute de ce qu’il a été souvent confondu avec son homonyme jan, dont on peut voir l’explication dans l’article CORNES.
Faire comme saint Jean, qui donnait le baptême sans l’avoir reçu.
Se mêler d’enseigner ce qu’on n’a pas appris.
=JEAN DE LAGNY.=—C’est un Jean de Lagny, il n’a pas hâte.
Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, allait à Paris à la tête de ses gens, lorsqu’il reçut à Châtillon-sur-Seine un ordre du roi qui lui défendait de poursuivre sa route. Malgré cette défense, il s’avança jusqu’à Lagny où il séjourna deux mois, pendant lesquels il envoya plusieurs messages en cour, dans l’espérance d’obtenir ce qu’on lui refusait. Mais toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira en Flandre. Les Parisiens se moquèrent de la longue inaction où il était resté et l’appelèrent Jean de Lagny qui n’a hâte, sobriquet passé depuis en proverbe.
=JEAN DES VIGNES.=
On croit que ce sobriquet proverbial date de la bataille de Maupertuis ou de Poitiers, dont les suites furent si désastreuses pour notre nation. Le roi Jean commandait plus de cinquante mille hommes contre le prince Noir qui n’en avait que quinze mille, retranchés, à la vérité, dans un poste avantageux, sur un coteau couvert de vignes, et par conséquent d’un accès très difficile à la cavalerie, qui fesait alors la principale force des armées. L’ennemi, à la faveur de cette position, pouvait opposer une résistance vigoureuse; cependant sa perte n’en était pas moins assurée, parce que les vivres lui manquaient. Aussi demanda-t-il une capitulation de retraite, pour laquelle il proposait de payer tous les frais de la guerre, de rendre toutes ses conquêtes, et de ne plus combattre contre la France pendant sept ans. Il semblait convenable de rejeter ses offres et d’exiger qu’il demeurât prisonnier; mais il y avait de la folie à vouloir le forcer dans ses retranchements, lorsqu’on était certain de l’obliger, en l’affamant, à se rendre à discrétion sous peu de jours. Tel fut l’avis des capitaines les plus expérimentés. Le monarque refusa de l’adopter, en disant que c’était une honte de prétendre vaincre sans coup férir; et, par une ardeur toujours si naturelle et quelquefois si funeste aux Français, on brusqua imprudemment l’attaque en lançant un corps de gendarmerie dans un défilé montant contre les Anglais, ou plutôt contre les Gascons qui formaient les trois quarts de leurs troupes. Ce corps, resserré dans un lieu qui ne permettait pas de faire agir plus de quatre combattants de front, fut culbuté, et sa fuite jeta le plus grand désordre dans le reste de l’armée, que le prince Noir fit charger aussitôt avec impétuosité. Les cavaliers français, dont le plus grand nombre avait reçu l’ordre de se tenir à pied, n’eurent pas le temps de se remettre sur leurs arçons, et ceux qui purent le faire se virent entravés dans tous leurs mouvements par les vignes au milieu desquelles ils étaient placés. Tous les moyens que le désespoir est capable de suggérer furent en vain employés pour ressaisir l’avantage. Il resta tout entier aux Anglais, et le roi Jean, fait prisonnier dans la mêlée, reconnut, malheureusement trop tard, que la bravoure et la supériorité du nombre ne sont pas toujours des gages assurés du succès des armes. Son inexpérience pendant cette sanglante journée lui fit donner le surnom de Jean des Vignes, appliqué depuis à tout mal avisé qui s’enferre lui-même.
Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé.
C’est ce qu’on appelle, dans le langage de la galanterie, une passade, c’est-à-dire un commerce avec une femme que l’on quitte aussitôt après qu’on l’a possédée. Jean des Vignes est une altération de gens des vignes, et l’expression rappelle ces unions illicites qui se forment entre les vendangeurs et les vendangeuses de divers pays, et qui ne durent que le temps de la vendange.
=JEAN DE WERT.=—Je m’en moque comme de Jean de Wert.
Jean de Wert, fameux général allemand, ainsi nommé du village de Wert, en Gueldre, lieu de sa naissance, s’était emparé de plusieurs places de la Picardie, en 1636. Il avait rendu son nom extrêmement redoutable. Ayant été fait prisonnier deux ans après, avec trois autres généraux, à la bataille de Rhinfeld, par le duc de Weimar, allié de la France, il fut envoyé à Paris, où sa défaite fut célébrée dans une foule de chansons populaires. Alors il ne resta plus de trace de la terreur qu’il avait inspirée. Les enfants même, dont il était devenu l’épouvantail comme un autre Croquemitaine, furent tout à fait rassurés, et de là vient l’expression proverbiale, employée dans le même sens que Je m’en moque comme de l’an quarante, ou Je m’en moque comme de Colin-Tampon.
On trouve dans le Mercure Galant du mois de mai 1702 (page 77) un article curieux de Mlle L’héritier sur Jean de Wert, où il est dit que le temps de la captivité de ce général fut appelé proverbialement le temps de Jean de Wert.
=JEAN-FARINE.=—C’est un Jean-Farine.
C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a nommé depuis le Gilles ou le Pierrot.
=JEAN-LORGNE.=—C’est un Jean-Lorgne.
Un sot, un niais, un badaud.—Jean-lorgne, ou Jan-lorgne est une abréviation de Jean, ou Jan qui lorgne. On dit aussi faire le Jan-Lorgne.
Tandis que, faisant les Jan-Lorgnes, Nous regardions de tout côté. (Voyage de Bréme.)
=JEU.=—Le jeu ne vaut pas la chandelle.
La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, le jeu ne vaudrait pas la chandelle.»
Être à deux de jeu.
Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont à deux de jeu, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage.
On verra beau jeu si la corde ne rompt.
C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants, si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas.
Ce sont des jeux de prince.
Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car faire du mal est, dit-on, un plaisir de grand seigneur, et c’est pour cela qu’on appelle jeux de prince des jeux ou des amusements, dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour autrui.
Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été nommé protecteur. On lui présenta le Dictionnaire qui n’était pas encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur l’expression jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les font: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de supprimer, fut conservée.
=JEUDI.=—La semaine des trois jeudis.
On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.
Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident, parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.
Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15 degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai, douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés, il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là justement la semaine des trois jeudis, passée en proverbe comme synonyme de calendes grecques, pour désigner une époque chimérique à laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets des belles promesses.
Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui paraissent avoir suggéré la première idée de la semaine des trois jeudis.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence, car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers, tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient, et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique et en traversant la mer du Sud.
Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois jeudis. (Pantagruel, ch. 1.)
La semaine des deux jeudis.
Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi, fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi.
On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris, 1723:
La propre veille de Saint-Jhean, En la sepmaine à deux jeudis, Il fut fait et créé notaire Au balliage de Pauquaire.
=JEÛNE.=—Double jeûne, double morceau.
Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.»
Les Basques disent: Barurac hirur asse, le jeûne a trois soûlées. Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le déjeûner du lendemain.
Notre proverbe se rend encore de cette manière: Double jeûne, double collation.—Le mot collation a une origine curieuse. Formé du latin collatio, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de l’Eglise, collationes patrum; et pendant longtemps faire collation ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire, où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent, bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût point altérée pour avoir bu sans manger, frustulum panis ne potus noceat, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et voilà comment l’acception ascétique du mot collation se perdit dans une acception gastronomique.
=JEUNE.=—Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait.
Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement le savoir et le pouvoir.
Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes.
Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs, au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait, et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit.
Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a conservé dans sa Rhétorique (liv. II, ch. 23): La mort est un mal, disait Sapho, et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir.
=JOCRISSE.=—C’est un jocrisse.
C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction la plus importante des jocrisses français est de mener les poules pisser; celle des jocrisses grecs et latins était de les traire. Deux choses que les seuls jocrisses peuvent supposer faisables.
=JOSSE.=—Vous êtes orfèvre, monsieur Josse.
Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé, est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du 1^{er} acte de l’Amour médecin. C’est la réponse que fait Sganarelle à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de rendre la santé à sa fille malade.
=JOUEUR.=—De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient joueur.
Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie. Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans d’interdiction.
=JOUR.=—Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour.
L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): Nihil autem opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur: quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis. Il n’y a rien de caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera prêché sur les toits.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien, demain mal, et vice versâ. Les Grecs exprimaient proverbialement la même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin:
Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca. La journée est tantôt une bonne mère et tantôt une marâtre.
Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme.
Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine.
=JUBÉ.=—Faire venir quelqu’un à jubé.
C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: ordonnez, disposez de moi comme il vous plaira. Jube, impératif du verbe latin jubeo, signifie ordonnez.
=JUGEMENT.=—Beaucoup de mémoire et peu de jugement.
Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand développement de la première nuit au développement de la seconde, que l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»
Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement, et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des Auvergnats: Jean a étudié pour être bête.
=JUMENT.=—Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval.
Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure d’une femme. Les Espagnols disent: Coces de yegua amores para el rocin. Ruades de jument sont amours pour le roussin. Les Latins disaient d’après les Grecs: Jucunda sunt amicæ dextræ verbera. Les coups d’une main amie sont doux.
=JURER.=—Jurer sur la parole du maître.
Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in verba magistri, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation de cette autre jurare in verba imperatoris, employée à Rome, dès les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter sans examen tous les ordres qu’il donnerait.
=JUREUR.=—Jureurs de Bayeux.
On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise ce mot caractéristique de l’un d’eux: J’en jurerais, mais je ne le parierais pas. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom proverbial d’être plus déterminés jureurs que les autres; et il est probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques, sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que Guillaume reçut les serments d’Harold.
=JUSTICE.=—L’extrême justice est une extrême injure.
«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament, et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.)
«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute, et l’extrême justice est une injure, lorsqu’elle n’a nul égard aux considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en principe que l’esprit de modération doit être celui du législateur.
Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: Summum jus, summa injuria.
Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut son habit taché par du jus, qu’un domestique y laissa tomber en desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: Summum jus, summa injuria. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le latin.
On aime la justice dans la maison d’autrui.
Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible; Et tel qui n’admet point la probité chez lui, Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. (BOILEAU, sat. XI.)
Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des droits bien faibles sur nous dès qu’elle entre en concurrence avec nous-mêmes, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte de souffrir l’injustice.»
J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa Lettre à d’Alembert: «Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.»
Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral?
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=LABUTTE.=—Père Labutte.
Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que rien ne vienne troubler ses jouissances.
Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa figure... l’imagination supplée à sa présence.»
Les Italiens disent: Fra Gaudentio, frère Gaudence.
=LAGNY.=—Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge.
Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais traitement par ses indiscrètes plaisanteries.
Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister, fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en s’écriant: Je leur apprendrai combien vaut Lorges. Aussitôt qu’il les eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite, qu’il suffisait de prononcer le mot orge pour les mettre en fureur. Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu de société en dialogue, combien vaut l’orge.
=LAINE.=—Se laisser manger la laine sur le dos.
Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur arrachent la laine.
=LAMBIN.=—C’est un Lambin.
Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron, Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales c’est un Lambin, il ne fait que lambiner, dont on se sert en parlant de quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en finit pas.
=LAME.=—La lame use le fourreau.
La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald, exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente, comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»
=LANCE.=—Rompre une lance ou des lances.
La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient. Ils fesaient assaut de lances dans les tournois, et souvent ils en brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au figuré, rompre une lance ou des lances avec quelqu’un, c’est-à-dire se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui disputer un avantage, une supériorité, et rompre une lance ou des lances pour quelqu’un, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre contre ceux qui l’attaquent.
Baisser la lance devant quelqu’un.
C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi baisser la lance pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre cette expression avec cette autre, baisser les lances, qui, dans nos anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions couraient l’un sur l’autre, lances baissées.
Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance.
C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat.
=LANGUE.=—La langue va où la dent fait mal.
On disait autrefois: Où deult la dent. Deult est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe douloir, dérivé du latin dolere.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses peines.
Les dents sont bonnes contre la langue.
Proverbe cité dans le Lexique de l’ancienne langue britannique, par Boxhomius: Da daint rhag rafod. Il s’explique très bien par cet autre: Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après avoir parlé.—Les Arabes disent: La bouche est la prison de la langue.
Il vaut mieux glisser du pied que de la langue.
Ce proverbe est pris du latin: Satius est equo labi quàm linguà. Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les plus grands maux sur leur auteur.—Lapsus falsæ linguæ quasi qui in pavimentum cadens (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche par sa langue est comme une chute sur le pavé.
La langue est le témoin le plus faux du cœur.
On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le prince de Talleyrand: La parole nous a été donnée pour déguiser notre pensée.
Tirer la langue.
C’est faire une grimace en montrant la langue.
«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci, qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me} Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête, d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens Gaulois de tirer la langue.» (Diderot.)
Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par Manlius Torquatus fut représenté tirant la langue, et Marius fit ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à Rome.
C’est une langue de la Pentecôte.
Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise, qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui trouve toute vérité bonne à dire: C’est un échappé de la Pentecôte. Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions.
=LANGUEYER.=—Pour savoir le secret d’un maître, il faut langueyer les valets.
C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets. Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils langueyèrent les valets de chaque prétendant, et, après cette enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le verbe langueyer n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la signification.
=LANTERNE.=—Prendre des vessies pour des lanternes.
Les Italiens disent: Prendere lucciole per lanterne. Prendre les vers luisants pour des lanternes.
Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et est intitulée: Lanterna ex vesicâ, la lanterne de vessie. Il y fait parler ainsi cette lanterne:
_Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me Vesicam contra qui venit esse putat?_
Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui vient vers moi me prend-il pour une vessie?
Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa route. Cependant prendre des vessies pour des lanternes, c’est se tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie pour une lanterne.
Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il, c’est un homme qui prend des vessies pour des lanternes.
=LARIGOT.=—Boire à tire larigot.
Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un mot grec qui signifie larynx, et ils disent que boire à tire larigot signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs, pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient, dit-il, en s’écriant: Je bé à ti, ré Alaric Goth (Je bois à toi, roi Alaric Goth). Cette étymologie est au moins amusante.
En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait autrefois à Rouen une grosse cloche appelée la Rigault, du nom de l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela boire en tire la Rigault ou à tire la Rigault.
On trouve souvent le mot Larigot employé pour désigner un fifre, une flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans son églogue intitulée les Pasteurs:
Margot Qui fait danser ses bœufs au son du Larigot.
Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, boire à tire larigot, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou comme un musicien; ce que le peuple appelle flûter, chalumeller.
=LARME.=—Rien ne sèche plus vite que les larmes.
Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois l’application et l’explication. Qui multùm in suorum misericordiam ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant. Qui compte beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes sèchent vite.—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a dit le rhéteur Apollonius, rien ne sèche plus vite que les larmes. Lacrymà nihil citiùs inarescit.» (Traité de l’Invent., liv. I, ch. 55.)
=LARRON.=—Bien est larron qui larron emble.
Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre. Embler est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν (emballein), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin involare, formé de vola, paume de la main, et employé pour dire: prendre ou retenir dans la paume de la main.
Embler se trouve dans le Roman de la Rose, dans les Ordonnances de saint Louis, et dans les Commandements de Dieu en vieux français, qui disent: L’avoir d’autrui tu n’embleras. Saint-Simon s’en est servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir toujours tendu à embler la besogne d’autrui.
Du verbe embler, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est venue l’expression adverbiale d’emblée, c’est-à-dire tout d’un coup, du premier effort.
S’entendre comme larrons en foire.
Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—Les coquins se devinent, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt faite entre eux. Aristote (Morale, VI, 1) cite le proverbe suivant, que les Grecs employaient dans le même sens: Le larron connaît le larron, comme le loup connaît le loup.
On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: Spinæ se invicem complectuntur. Les ronces se tiennent entrelacées.
=LATIN.=—Perdre son latin à une chose.
Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où parler latin était le nec plus ultra de la science. On dit d’une chose très difficile à faire: Le diable y perdrait son latin. Les Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce proverbe très curieux: Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto una corregia nell’acqua. Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint un gros pet dans l’eau.
=LÉGAT.=—Être plus occupé que le légat.
Le chancelier Duprat, cardinal et légat à latere, fut accablé d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion, la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er}, le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent naissance à l’expression proverbiale être plus occupé que le légat, pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et qui ne sait où donner de la tête.
=LÉSINE.=—Compagnon de la lésine.
Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: Della famosissima compagnia della lesina, etc. De la très fameuse compagnie de la lésine, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de points sur les i, pour épargner l’encre.
=LESSIVE.=—Faire une lessive.
Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle, non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit consacrer à l’usage de dire la bonne fortune.
Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la lessive des alchimistes.
Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde Junctus aquæ cinis est nobile lixivium: Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal, Si dissolvatur, mox oleasus erit. Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte, Laudatus sophies nascitur inde lapis.
Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre philosophale si renommée.
A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive.
C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave éthiopien pour lui rendre le teint clair.
Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, je lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc.
On dit aussi: A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive. «L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde. Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait toujours un âne.» (Saady.)
=LETTRE.=—La lettre tue, et l’esprit vivifie.
C’est l’axiome théologique, littera occidit, spiritus autem vivificat. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots, mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils disent proverbialement que le Coran porte tantôt une face de bête, et tantôt une face d’homme, pour signifier la lettre et l’esprit.
Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles qu’on veut blâmer.
=LIÈVRE.=—Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite.
Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, mis en vogue, dit-il, par un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est consacré par une opinion générale. Frivolo quodam joco, cui tamen debeat subesse causa in tantâ persuasione.
Le jeu frivole consiste dans le rapprochement des mots lepus, leporis (lièvre), et lepos, leporis (grâce, agrément). La raison est peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour.
Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son livre III:
Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis: Formosus septem, Marce, diebus eris. Si non derides, si verum, lux mea, narras, Edisti nunquam, Gellia, tu leporem.
Isabeau, lundi m’envoyastes Un lièvre et un propos nouveau; Car d’en manger vous me priastes, En me voulant mettre au cerveau Que par sept jours je serais beau. Resvez-vous? avez-vous la fièvre? Si cela est vray, Isabeau, Vous ne mangeastes jamais lièvre.
(CL. MAROT.)
Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant.
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On disait autrefois mémoire de connil (de lapin). L’explication que Laurent Joubert, dans ses Erreurs populaires, a donnée de cette dernière expression convient également à la première. «Le connil, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement courte.»
Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois.
Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. Qui court deux lièvres à la fois n’en prend aucun, dit un autre proverbe.
Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant.
Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès.
=LIMOGES.=—Convoi de Limoges.
Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit dans notre langue le verbe reconduire et le substantif reconduite, improprement employés aujourd’hui pour conduire et conduite, fut nommé convoi de Limoges, soit parce qu’il était né dans cette ville, soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs.
=LIMONADIER.=—Limonadier de la passion.
On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion.
=LINCEUL.=—Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul.
Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le troubadour Pons de Capdueil:
Alexandres qui tot le mon avia Ne portet ren mas un drap solamen.
Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul.
On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre; je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?»
La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste (ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son travail.»
Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.»
Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât: «Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière sublime.
=LION.=—A l’ongle on connaît le lion.
Ex ungue leonem. Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un homme d’un grand talent ou d’un grand caractère.
Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les yeux cet animal.
Il faut coudre la peau du renard à celle du lion.
On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes, la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures. Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. Il faut, répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, coudre la peau du renard où manque celle du lion.—Pindare avait dit avant Lysandre: Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion et de la prudence du serpent.
Habillé comme un gardeur de lions.
Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que ces animaux redoutables le reconnaissent mieux.
=LISIÈRE.=—La lisière est pire que le drap.
Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: Quei de’confini sono ladri o assassini. Les gens des confins sont larrons ou assassins. En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin.
=LIT.=—Comme on fait son lit on se couche.
C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises, et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela est rappelé par ce proverbe si vulgaire, Comme on fait son lit on se couche.
=LITANIES.=—Tourner du côté des litanies.
Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies, qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur, étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient, par exemple: Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis imperatorem; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un peu trop profane, et il donna naissance aux litanies.
=LIVRE.=—Un grand livre est un grand mal.
Mot du poète grec Callimaque, bibliothécaire d’Alexandrie, qui disait aussi: Un petit livre vaut mieux qu’un gros, parce qu’il contient moins de sottises. Les deux propositions sont vraies en général, et elles s’expliquent très bien par ces pensées extraites de J.-J. Rousseau: «L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à faire de présomptueux ignorants.... Tant de livres nous font négliger le livre du monde, ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient à son feuillet.—Celui qui aime la paix ne doit point recourir aux livres; c’est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables...; les subtilités s’y multiplient; on y veut tout expliquer, tout décider, tout entendre. Incessamment la doctrine se raffine et la morale dépérit toujours plus.—J’ai cherché la vérité dans les livres, je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai consulté les auteurs, je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre dieu que leur réputation.—Professeurs de mensonge, c’est pour abuser le peuple que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre.»
Je crains l’homme d’un seul livre.
Timeo virum unius libri. Parce que l’homme qui s’est bien nourri de la lecture d’un seul livre, qui en possède bien toutes les parties, qui en a bien fécondé, bien développé toutes les idées par ses méditations, est un adversaire redoutable pour ceux qui voudraient argumenter avec lui sur les matières explicitement ou implicitement contenues dans ce livre qu’on suppose bon.
Il n’y a presque pas d’effets que ne puisse produire, presque pas d’obstacles que ne puisse surmonter le génie d’un homme, soit dans la vie active, soit dans la vie spéculative, quand il l’applique invariablement à un seul objet. Diderot a dit: «L’homme qui est tout à son métier, s’il a du génie, devient un prodige; et, s’il n’en a point, il s’élève par une application constante au-dessus de la médiocrité. Heureuse la société où chacun serait à sa chose, et ne serait qu’à sa chose! Celui qui disperse ses regards sur tout, ne voit rien ou voit mal.» (Sat. 1^{re}, sur les caractères.)
J’y brûlerai mes livres.
Je mettrai tout en œuvre pour le succès de cette affaire.
Cette façon de parler, dit l’abbé Morellet, est une allusion à la folie d’un certain alchimiste qui, cherchant la pierre philosophale, après s’être ruiné en charbon, et n’ayant plus que le dernier coup de feu à donner pour obtenir le grand-œuvre, emploie à chauffer son fourneau jusqu’à ses livres, dont il ne doit plus avoir besoin.
=LOI.=—Si veut le roi, si veut la loi.
Lorsque l’abolition du combat judiciaire eut rendu la connaissance et par conséquent l’étude des lois indispensable, les seigneurs, jusqu’alors juges dans leurs terres, désertèrent les tribunaux, et l’administration de la justice devint le partage des hommes de loi. Voilà l’origine de notre magistrature, et cette grande innovation ne remonte pas plus haut que les dernières années du XIII^e siècle. A cette époque, l’esprit de Grégoire VII animait encore ses successeurs, et les hauts barons s’agitaient pour reconquérir ce qu’ils avaient perdu sous les derniers règnes. A peine établi, le parlement lève sur toutes les classes de la société le glaive de la justice, en frappe indistinctement tout ce qui se montre hostile envers la couronne, et force l’épée des barons et la crosse des évêques à s’incliner devant la majesté du trône. Bientôt il ne reste en France qu’une seule autorité, l’autorité du roi, et le droit public des Français se concentre dans la maxime: Si veut le roi, si veut la loi.
Loisel a interprété d’une manière constitutionnelle cette maxime de l’ancienne jurisprudence, en disant qu’elle signifie que le roi ne peut vouloir que ce que veut la loi; mais pour qu’elle présentât un pareil sens, il faudrait qu’elle eût ses deux termes déplacés, et que le conséquent fût l’antécédent: Si veut la loi, si veut le roi, signifierait le régime de la légalité; si veut le roi, si veut la loi, signifie le régime du bon plaisir.
=LONGIS.=—C’est un Saint-Longis.
C’est-à-dire une homme plein de lenteur dans tout ce qu’il fait. Saint Longis, dont le nom seul a donné lieu à cette façon de parler, est le soldat qui perça d’un coup de lance le flanc droit du Sauveur crucifié, comme le disent les deux vers suivants, extraits d’une vie manuscrite de Jésus-Christ, et cités dans le glossaire de Carpentier.
Longis le coté droit ouvri Et sang et aigue s’en issi.
La tradition rapporte que ce soldat, s’étant fait chrétien, fut martyrisé à Césarée, en Cappadoce.
=LORIOT.=—Compère Loriot.
Petit aposthème qui se forme au bord de la paupière et qui s’appelle ordinairement orgeolet ou orgelet, à cause de sa ressemblance avec un grain d’orge. Ce nom très singulier de Compère Loriot est venu d’une vieille opinion dont il est parlé dans l’Histoire naturelle de Pline (liv. XXX, ch. XI), et dans les Symposiaques de Plutarque (liv. V, quest. VII). Ces deux auteurs ont prétendu que le regard du loriot est salutaire aux personnes attaquées de la jaunisse, attendu que cet oiseau a la propriété d’attirer et de recevoir par les yeux l’humeur bilieuse dont l’épanchement cause cette maladie. Or, comme une telle opinion a été fort accréditée autrefois en France, et comme on a cru aussi que l’orgeolet provenait de quelque émanation morbifique reçue par l’organe de la vue, on a été amené de là, par une transition naturelle, à la dénomination de Compère Loriot, employée d’abord pour désigner le malade et appliquée depuis au mal.
=LORRAIN.=—Lorrain vilain, traître à Dieu et au prochain.
On prétend que ce dicton a été imaginé du temps de la ligue, par les partisans des Valois, contre les Guises, princes de la maison de Lorraine, qui voulaient usurper le trône, et qu’il ne concerne pas les Lorrains à qui on l’applique abusivement. Il est bien vrai qu’il fut très usité en ce temps, mais on peut croire qu’il existait antérieurement, et qu’il avait été fait pour les Lorrains en général, puisque d’autres dictons fort anciens leur reprochent de semblables défauts.
=LOUER.=—Il ne faut pas louer un homme avant sa mort.
Parce qu’un homme, tant qu’il vit, est sujet à démentir les éloges dont il peut avoir été l’objet.—Ce proverbe est pris du passage suivant de l’Ecclésiastique (ch. XI, v 30): Ante mortem ne laudes hominem quemquam, quoniam in filiis suis agnoscitur vir. Ne louez aucun homme avant sa mort, car on connaît un homme par les enfants qu’il laisse après lui.
Le havamal des Scandinaves dit: Louez la beauté du jour quand il est fini.
Vauvenargues pense que le proverbe Il ne faut pas louer un homme avant sa mort, a été inventé par l’envie et a été adopté trop légèrement par les philosophes. Au contraire, dit-il, c’est pendant leur vie que les hommes doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être: c’est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
Socrate voulait qu’on donnât des louanges aux hommes de bien, comme de l’encens aux dieux.
Qui se loue s’emboue.
Laus propria sordet. La propre louange pue.
Ce proverbe est du moyen-âge. Les anciens ne connaissaient pas la modestie, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils pensaient que chacun avait droit de se louer soi-même, personne ne pouvant mieux savoir que lui comment il voulait être loué, et que la voix qu’il se donnait était une voix de plus, et une voix qui comptait. Les hommes les plus célèbres de Rome se conformaient volontiers à ce principe. Cicéron mandait à Atticus: «Vous avez reçu l’histoire de mon consulat que j’ai écrite en grec; quand j’aurai achevé la même histoire en latin, je vous l’enverrai, et je vous en promets une troisième en vers, afin de faire mon panégyrique de toutes les manières possibles. Pourquoi attendrais-je que les autres me louent, puisque je m’en acquitte si bien moi-même?»
Ce franc amour-propre des anciens ne valait-il pas mieux que cette fausse modestie des modernes, qui a été si bien nommée par Labruyère, le dernier raffinement de la vanité.
=LOUP.=—Avoir vu le loup.
Cette expression s’applique à un homme, pour signifier qu’il a vu le monde, qu’il est aguerri et expérimenté; mais elle s’applique à une femme pour lui reprocher une conduite déréglée. Dans ce dernier cas, c’est comme si l’on disait: cette femme est une louve; dénomination qu’on donnait autrefois aux prostituées, afin de les rendre odieuses par une comparaison convenable à leur vie brutale. On lit dans l’Amphithéâtre sanglant par P. C., évêque de Bellay: «Ces malheureuses louves (c’est-à-dire ces femmes débauchées) sont toujours prêtes à la curée et souffrent une faim canine de la chair humaine.» Les Latins employaient le mot lupa, louve, dans la même acception, comme on peut le voir dans le discours de Cicéron pro Milone. Acca Laurentia, qui allaita Romulus et Rémus, avait reçu cette qualification de ses voisins, à cause de la voracité de son appétit charnel. Lupanar signifiait lieu de prostitution.
Savoir la patenôtre du loup.
Lorsqu’on veut faire entendre à quelqu’un qui fait des menaces qu’on saura bien l’empêcher de les effectuer, on dit qu’on sait la patenôtre du loup, par allusion à une prière ainsi nommée à laquelle la superstition du moyen-âge attribuait la vertu d’éloigner les loups des bergeries. Voici cette singulière oraison telle que le curé Thiers l’a rapportée: «Au nom du Père + du Fils + et du Saint-Esprit +. Loups et louves, je vous conjure et charme: je vous conjure au nom de la très sainte et sur-sainte, comme Notre-Dame fut enceinte, que vous n’ayez à prendre ni écarter aucune des bêtes de mon troupeau, soit agneaux, soit brebis, soit moutons (on nomme les bestiaux que l’on veut préserver des loups), ni à leur faire aucun mal.» (Traité des superstitions, liv. VI, ch. 2.)
On croit encore à l’efficacité de la patenôtre du loup dans plusieurs hameaux du département de l’Aveyron, et il y a de prétendus sorciers appelés louvetiers qui, fesant métier de la dire, jouissent d’un grand crédit auprès de certains métayers.
Enfant de loup, qui n’a jamais vu son père.
Lorsque les louves sont en chaleur, dit Buffon, ce qui arrive en hiver, plusieurs mâles suivent la même femelle et cet attroupement est sanguinaire, car ils se la disputent cruellement. Ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive presque toujours qu’ils mettent en pièces celui qu’elle a préféré. De là cette expression proverbiale par laquelle on désigne un bâtard.
Quand on parle du loup on en voit la queue.
Proverbe dont on fait l’application, lorsqu’il survient une personne au moment où l’on parle d’elle. Cette personne est probablement assimilée au loup, parce que sa présence inattendue déconcerte et fait taire, de même que l’apparition subite du loup produit un étonnement et une crainte qui coupent d’abord la parole. Mais pourquoi est-il question de la queue du loup, au lieu de la tête qui semblerait plus convenablement rappelée? C’est peut-être parce que cet animal, qui aperçoit ordinairement l’homme avant d’en être aperçu, se détourne rapidement pour s’enfuir, et ne se laisse voir que par derrière, et peut-être aussi parce que le mot queue forme une assonance, une sorte de rime, avec le mot leu (loup), qui figura primitivement dans le proverbe.
Les Latins disaient: Lupus est in fabulâ. Le loup est dans le discours. Ce qui doit être fondé sur la même raison que le proverbe français. Cependant il y a des parémiographes qui prétendent que lupus in fabulâ signifie proprement le loup dans la comédie, et fait allusion à une antique tradition romaine qui rapporte qu’un jour où l’on représentait, en plein air, sur le bord du Tibre, une pièce de théâtre, dans laquelle il s’agissait de Romulus et de Rémus allaités par une louve, on vit paraître un loup qui étonna comme un prodige, les spectateurs interdits. Mais ce fait est évidemment apocriphe, et ce qui prouve que fabula doit se traduire ici par discours, et non par comédie, c’est qu’on trouve dans Plaute et dans d’autres auteurs: Lupus est in sermone.
Le peuple parisien n’emploie guère que dans une acception de blâme le proverbe Quand on parle du loup on en voit la queue. Toutes les fois qu’il veut montrer de la politesse ou s’exprimer dans un sens d’éloge, il ne manque pas d’y substituer une de ces phrases poétiques: Quand on parle du soleil on en voit les rayons.—Quand on parle de la rose on en voit le bouton.
A chair de loup dent de chien.
Proverbe qui s’applique dans le même sens que: A rude âne rude ânier.—A méchant méchant et demi. Les Danois disent très originalement: Dur contre dur, s’écriait le diable en opposant son derrière au tonnerre.
Il faut hurler avec les loups.
Il faut s’accommoder aux mœurs, aux manières des gens avec lesquels on vit, avec lesquels on se trouve lié, quoiqu’on ne les approuve point.—Ce proverbe correspond au proverbe latin qu’on trouve dans les Bacchides de Plaute (act. IV, vers 10): Versipellem frugi convenit esse hominem pectus cui sapit. Il convient qu’un homme sage et avisé change quelquefois de peau; mot à mot, devienne versipellis. Les Latins entendaient par versipellis le loup-garou, c’est-à-dire l’homme à qui la superstition populaire attribue le pouvoir de se transformer en loup, et de revenir ensuite à sa première forme. Ainsi quand on dit: Il faut hurler avec les loups, c’est à peu près comme si l’on disait: Il faut savoir se faire loup-garou.
=LOYER.=—Qui sert et ne persert, son loyer perd.
Ce proverbe est le même que celui-ci: Qui sert et ne continue, sa récompense est perdue. L’un et l’autre sont fondés sur une ancienne coutume d’après laquelle les domestiques qui s’étaient loués pour un temps n’avaient droit à aucune partie de leurs gages, s’ils venaient à quitter leur service avant l’expiration du temps convenu. Leur sens moral est qu’on n’obtient rien sans la persévérance.
=LUCE.=—A la Sainte-Luce, les jours croissent du saut d’une puce.
L’année solaire se compose de 365 jours et 6 heures moins 11 minutes. Dans la correction faite au calendrier, sous Jules César, on négligea de tenir compte de ces onze minutes qui, étant employées de trop, tous les ans, avaient formé dix jours[61], vers la fin du seizième siècle. Comme il en résultait, dans l’office ecclésiastique un dérangement qui, croissant toujours, aurait fini par dérouter tous les calculs, le pape Grégoire XIII ordonna de passer du 5 octobre au 15 du même mois, en supprimant ces dix jours dans l’année 1582, qui n’en eut ainsi que 355, ce qui la fit surnommer la petite année. Avant cette suppression, par laquelle l’année civile fut mise en harmonie avec l’année solaire, les jours diminuaient jusqu’au onze décembre, dont la nuit était la plus longue de toutes, comme l’atteste cette épigramme d’Owen:
_Nupsisti undecimo cur, Pontiliana, decembris? —Nulla magis nox est longa diesque brevis._
Pourquoi, Pontiliana, vous êtes-vous mariée le onze décembre?—C’est qu’il n’y a pas de nuit plus longue, ni de jour plus court.
Par conséquent les jours recommençaient à augmenter le treize décembre, qui correspondait alors, comme le vingt-trois aujourd’hui, au lendemain du solstice d’hiver, et c’est même ce qui avait fait choisir le treize pour l’anniversaire de la fête de sainte Luce, à cause de l’analogie de ce nom avec le mot latin lux, lumière. Ainsi le proverbe, qui est faux maintenant, était vrai autrefois, et le poète Passerat avait raison de dire:
Heureux jour de Sainte-Luce, Qui croît du saut d’une puce, Raccourcissant les ennuis Qu’apportent les longues nuits.
=LUNE.=—Aboyer à la lune.
Crier contre une personne à qui on ne peut nuire, faire des menaces impuissantes. Métaphore prise des chiens qui, d’après une opinion populaire, aboient contre la lune dont l’éclat les blesse. Quo plus lucet luna, magis latrat molossus. Plus la lune brille, plus le mâtin aboie.
La lune n’a rien à craindre des loups.
C’est aussi une opinion populaire que les loups ne peuvent souffrir la clarté de la lune, et qu’ils poussent des hurlements à sa vue. De là le proverbe traduit du latin, luna tuta à lupis, pour marquer l’impuissance des critiques et des envieux contre un mérite supérieur. Ce proverbe, dans le moyen-âge, s’appliquait particulièrement aux impies vainement déchaînés contre l’Église, dont la lune est le symbole mystérieux.
Poltron comme la lune.
C’est sans doute parce qu’elle se cache derrière les nuages que la lune est devenue le type de la poltronnerie. Mais si elle se cache, du moins elle n’a jamais reculé, et le soleil ne peut en dire autant. Toutefois il faut avouer que, depuis sa reculade, il s’est tenu constamment immobile à son poste.
Changeant comme la lune.
Je n’ai pas besoin de faire sentir la justesse de cette comparaison. Il me suffira de citer l’apologue suivant, rapporté par Plutarque, dans le Banquet des sept sages (ch. XLII): «La lune, un jour, pria sa mère de lui faire un manteau qui allât juste à sa taille. Eh! comment le pourrais-je, répondit la mère, puisque tu changes de taille toutes les semaines?»—Ce joli apologue sera certainement plus agréable aux lecteurs qu’un commentaire, et il leur donnera en même temps l’origine de cette autre expression proverbiale: Cela lui va comme un manteau à la lune, c’est-à-dire cela ne lui va pas du tout.
Faire un trou à la lune.
C’est manquer à ses engagements, faire faillite.—D’où vient donc cette expression qui paraît déraisonnable? Car si l’effet qu’elle signale était produit par chaque faillite, le disque de la lune devrait nous apparaître comme une écumoire. Je crois qu’elle ne désigne pas le satellite de la terre, mais certain corps opaque qu’on appelle la lune de Landernau, et qu’elle est tout simplement une variante comique de cette autre expression, facere bombum (faire un pet), employée pour dire, faire banqueroute. Si une telle explication, que je regarde comme la plus probable, n’était pas admise, je proposerais la suivante: autrefois le terme des contrats et des paiements était ordinairement fixé à la lune qui précède et détermine la fête de Pâques, avec laquelle commençait l’année, sous la troisième race de nos rois, jusqu’au règne de Charles IX. C’est pourquoi les débiteurs qui ne payaient pas plus à l’échéance de la pleine lune que s’il n’eût pas été pleine lune, ou qui déclinaient cette échéance par une banqueroute, furent supposés faire une brèche ou un trou à la lune; et cette locution figurée fut bientôt dans toutes les bouches, parce qu’elle joignait à la singularité le mérite de rappeler un proverbe des anciens, qui disaient d’un homme ingénieux à chercher des expédients dilatoires, lorsqu’il devait accomplir ses promesses ou acquitter ses dettes: Laconicas lunas causatur. Il allègue les lunes lacédémoniennes.
Ce proverbe des lunes lacédémoniennes était venu de ce que la mauvaise foi des Lacédémoniens envers les autres peuples, prenait souvent pour prétexte un conseil donné par Lycurgue, de n’entreprendre aucune expédition militaire ni aucune affaire importante, tant que la lune n’était pas dans son plein.
La lune annonce par sa pâleur la pluie, par sa rougeur le vent, et par sa blancheur la sérénité.
Pallida luna pluit, rubicunda flat, alba serenat.
Ce proverbe est fondé sur l’expérience, et il est d’une vérité incontestable. Mais de ce que la lune, à ses différentes phases, indique des changements de temps, il ne faut pas conclure qu’elle les produise. Malgré l’opinion généralement répandue dans les campagnes à ce sujet, il n’y a point de raisons pour affirmer l’influence de la lune sur les vicissitudes de l’atmosphère, et il y en a beaucoup, au contraire, pour la révoquer en doute, tant qu’on n’aura pas prouvé par une longue suite d’observations que ces vicissitudes se distribuent avec précision sur les époques des points lunaires, conformément à leur nature et à celle de ces points. Que devient d’ailleurs l’influence de la lune dans les climats où le temps reste constamment le même pendant plusieurs mois?
La lune de miel.
Le premier mois du mariage, où tout est douceur pour les époux. Expression prise de ce proverbe arabe: La première lune après le mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d’absinthe.
=LUNEL.=—Il est de Lunel.
Il est timbré, il est fou. Ancien dicton, rapporté par Le Duchat, et moins usité aujourd’hui que cet autre qui a la même signification: Il a une chambre à Lunel. Ces dictons n’ont pas d’autre fondement, sans doute, qu’une mauvaise allusion de Lunel à la lune, qui, d’après l’opinion populaire, exerce une malicieuse influence sur le cerveau et détermine les accès des maniaques, nommés pour cette raison lunatiques.
=LUNETTES.=—Bonjour, lunettes; adieu, fillettes.
C’est-à-dire qu’il faut quitter l’amour, quand on commence à prendre les lunettes; ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où notre cœur est souvent en meilleur état que nos yeux, et où nous sommes d’autant plus à plaindre, qu’en amour tout nous abandonne, sans que nous voulions rien abandonner.
On dit aussi: Les lunettes sont des quittances d’amour.
=LURON.=—C’est un luron.
«Ce mot très caractéristique, très populaire, sans être trop trivial, et que Désaugiers, toujours si correct, a souvent employé dans ses jolies chansons, ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il y a plus: on ne lui connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine lur, qui exprime une des racines les plus gracieuses et les plus fluides que puisse articuler la voix humaine, est tout à fait inusitée chez nous comme initiale. Je ne serais pas éloigné de croire que luron est fait de ce mimologisme commun du chant et de la danse, de ce trala deri dera, qui supplée aux paroles, et quelquefois à la musique dans les fêtes joyeuses du peuple, et qui a fourni aux vieux chansonniers, entre autres gais refrains, luron, lurette et lalure. Un luron ne demande qu’à chanter et à danser. Ma lurette est devenu, dans ce sens, un nom de femme. Dans le langage grivois, on appelle une fille de mœurs suspectes, une landarirette, une luronne. Ménage n’aurait pas manqué de tirer luron de l’italien lurcone, un homme de plaisir, un voluptueux, un gourmand. S’il n’avait pas l’origine que je lui attribue, je le chercherais plus volontiers dans les langues du nord. C’est à elles que nous devons son complément godelureau, littéralement un bon lureau, ou un bon luron. Nous avons conservé cette dernière expression en adoptant l’autre.» (M. Ch. Nodier.)
=LUSTUCRU.=—C’est un lustucru.
Terme burlesque qui est formé des mots l’eusses tu cru, et qui s’emploie pour suppléer à un nom qu’on a oublié, quand on ne veut marquer aucune considération pour la personne qui porte ce nom. Le Roux dit qu’on traite de lustucru un benet, un sot, un mari trompé.
Le mot lustucru a été usité au féminin, si l’on en juge par un poème burlesque, intitulé le Mariage de Lustucru, et terminé par ces deux vers:
Et le pauvre Lustucru Trouve enfin sa lustucrue.
=LYNX.=—Avoir des yeux de lynx.
Au propre, c’est avoir la vue fort bonne; au figuré, c’est pénétrer les pensées, les secrets, les desseins des autres.—Cette expression nous est venue des anciens, qui attribuaient au lynx, animal dont les yeux sont très perçants, la faculté merveilleuse de voir à travers les murs.
M
=MAÇON.=—J’aimerais mieux servir les maçons que de...
On lit dans le Blason des faulces amours, par Guillaume Alexis:
Mieux vaudrait servir les maçons Que d’avoir au cœur tels glaçons.
Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre: J’aimerais mieux être aux galères. Elle fait allusion à la peine qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en les condamnant à servir les maçons. Œxmelin parle d’un chef de flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient au service des maçons.
Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis.
Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, j’aimerais mieux être prêtre, dans le même sens que j’aimerais mieux être maçon. C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice avant d’être persécutée. Sicut dicitur mallem esse judæus, sic dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere. (Guillelm de Podio Laur. In prologo ap. scr. fr. XIX, 194.)
=MAGNIFICAT.=—Il ne faut pas chanter le magnificat à matines.
Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le magnificat, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps.
Corriger le magnificat.
Le magnificat, que Tillemont appelle la gloire des humbles et la confusion des superbes, a toujours été considéré, sous le rapport littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause de cela qu’on a dit corriger le magnificat, pour signifier, faire des critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu d’en faire.
On dit aussi corriger le magnificat à matines, afin de faire ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections.
=MAILLE.=—N’avoir ni sou ni maille.
C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois dans le même sens, n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée, parce que la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une forme carrée.
Avoir maille à partir avec quelqu’un.
Au propre, c’est avoir une maille à partager (partir, dérivé du latin partiri, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que la maille.
=MAIN.=—Une main lave l’autre.
Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés: Un barbier rase l’autre. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels que se prêtent les gens d’une même profession.
La bonne main.
M. Ch. Nodier, dans sa Linguistique, dit que la main a été l’étalon primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse: «Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore la bonne main cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit avoir la cinquantaine et le pouce. Il a tiré dix mille francs de ce marché et le pouce. Je conviens que cette autorité est bien triviale, et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour dire ce qui n’a jamais été dit.»
Jouer à la main chaude.
Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle devait éprouver sous son contact.
Jeux de main, jeux de vilain.
Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant une observation proverbiale, ils engendrent souvent des querelles.
Se laver les mains d’une chose.
Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner qu’on était innocent d’un crime. Lavavi manus meas inter innocentes, dit le Psalmiste (Ps. LXXII, v. 13). J’ai lavé mes mains parmi les innocents. Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs, et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient consommer en crucifiant Jésus-Christ.
=MAITRE.=—Passer quelqu’un maître.
Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas.
C’est un petit-maître.
Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie. C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières, mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison on les appella petits-maîtres.—Suivant une autre opinion, cette dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville, le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la Fronde.
=MAL.=—Le mal retourne à celui qui le fait.
Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les méchants les maux qu’ils font aux hommes.—In insidiis suis capientur iniqui. Les méchants seront pris dans leurs propres piéges. (Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.)
Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu.
Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous envoie.—Proverbe tiré de l’Ecclésiastique, ch. xi, v. 14: Bona et mala... à Deo sunt: les biens et les maux... viennent de Dieu.
Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter patiemment.
=MALENCONTRE.=—Qui se soucie, malencontre lui vient.
Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il lui crée de nouveaux maux, dit le Hava-mal des Scandinaves.
L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque, mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en attendant espérons mieux.
Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se pressait de rire dans la crainte de pleurer.
=MALHEUR.=—A quelque chose malheur est bon.
Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages que nous n’aurions pas eus sans elle.
Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque influence salutaire.
Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (de Iside et Osiride, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété.
Sénèque, dans le quatrième chapitre de son Traité de la Providence, s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux que Dieu les tient dans les afflictions.
La vertu s’affermit sous les coups du malheur.
On lit parmi les adages des Pères de l’Église: Qui non erit Jacob, non erit Israel. Il faut être Jacob pour devenir Israël.—Jacob eut à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie fort contre le Seigneur. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62].
Les anciens disaient: Que je te plains, ô toi qui fus toujours heureux! Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité, proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!»
Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon! Solon!
Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames sensibles.
Non ignara mali miseris succurrere disco. Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.)
Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre qui la produit, etc.
M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été blessés eux-mêmes.»
Le malheur développe l’intelligence. Vexatio dat intellectum (Isaïe, ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. Ingenium mala sæpe movent (Ovide).
«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines, est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller... L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé de Besplas, Essai sur l’éloquence de la chaire.)
Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient.
Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont broyés.
On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le même effet que le feu sur l’encens.
Nos pères avaient ce proverbe: Plus le safran est foulé, mieux il fleurit. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment pas.
Le malheur se plaît à la surprise.
Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.
=MANCEAU.=—Un Manceau vaut un Normand et demi.
Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de la monnaie de Normandie. Le denier manceau valait un denier et demi normand.
=MANCHE.=—C’est une autre paire de manches.
C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note du livre IV, chapitre 58, de Tristan-le-Voyageur, par Marchangy: «C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante; mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras, et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne servaient à rien. On leur doit le proverbe: C’est une autre paire de manches.»
Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement, ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est question de deux amants qui se jurèrent de porter manches et anneaux l’un de l’autre. Ces livrées adoptées pour être le signe de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire c’est une autre paire de manches, que cette expression fut proverbiale en naissant.
Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le voici: On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre paire de manches.
L’expression tenir quelqu’un dans sa manche, pour dire en être assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage: peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas, elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression autrefois usitée, tenir quelqu’un dans sa bourse. Henri II, roi d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, se vantait, en montrant ces lettres publiquement, de tenir le pape et tous les cardinaux dans sa bourse. Quia nunc D. papam et omnes cardinales habet in bursâ suâ. (Apud scrip., fr. XVI, 593.)
L’emploi de manche pour bourse se trouve encore dans la phrase proverbiale, aimer plus la manche que le bras, c’est-à-dire aimer mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv. III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont pas donné la raison.
=MANCHOT.=—Il n’est pas manchot.
Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII, ch. 31): Non manci fuere milites. Elle fait le sel d’une espèce de prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en revanche, tu auras des enfants qui ne seront pas manchots.»
=MANGER.=—Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger.
Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas, Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur son appétit, vesci citra saturitatem, comme dit la traduction latine de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car alors, l’estomac devient le gouffre de la vie, suivant l’expression hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de creuser sa fosse avec les dents! l’intempérance l’emporte sur toutes les considérations, et elle fait périr plus de monde que l’épée. Gula plures quàm gladius perimit.
Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies? Comptez donc les cuisiniers. Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos numera (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée la nourrice des vertus.
=MANTEAU.=—Il ne s’est pas fait déchirer le manteau.
Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins. Scindere penulam signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je ne les y aie pas engagés que faiblement. Horum ego vix attigi penulam, tamen remanserunt. (L’abbé Tuet.)
Nous disons aussi: Il ne s’est pas fait tirer la manche.
S’il fait beau, prends ton manteau; s’il pleut, prends-le si tu veux.
Il faut prévoir les éventualités fâcheuses et se prémunir contre elles, lors même qu’elles ne paraissent pas probables.
De loin contre l’orage un nautonier s’apprête, Avec le vent en poupe il songe à la tempête. (PIRON.)
Quant à la seconde partie du proverbe, c’est une manière originale de faire sentir l’importance attachée au conseil exprimé dans la première.
=MARGUERITE.=—A la franche marguerite.
Telle est la disposition du cœur de l’homme que, dans toutes les passions qu’il éprouve, il ne saurait jamais s’affranchir d’une sorte du superstition. On dirait que ne trouvant, dans le monde réel, rien qui réponde pleinement aux besoins d’émotion et de sympathie produits par l’exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un monde merveilleux. C’est surtout dans l’amour que se manifeste cette disposition. L’amant est curieux, inquiet. Il veut pénétrer l’avenir pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes ou ses espérances à toutes les pratiques que son imagination lui fait croire capables de changer la volonté du sort ou de la disposer en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des assurances contre les craintes dont il est agité. Il les interroge sur les sentiments de celle qu’il adore. Les fleurs qui lui présentent son image lui paraissent surtout propres à révéler l’oracle de l’amour. Lorsqu’il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en arrache les feuilles l’une après l’autre, en disant tour à tour: Elle m’aime, pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément. Si la dernière feuille amène pas du tout, il gémit, il se désespère; si elle amène passionnément, il s’enivre de joie, il se croit destiné à la félicité; car la marguerite est trop franche pour le tromper.
=MARIAGE.=—En mariage trompe qui peut.
Il n’est pas besoin d’expliquer ce proverbe; mais il est bon de recommander à ceux qui se marient de s’en souvenir, et à ceux qui sont mariés de l’oublier.
Un bon mariage est difficile à faire même en peinture.
C’est ce que dit un plaisant en voyant les sept sacrements du Poussin, où le tableau du mariage est plus faible que les autres, et le mot passa en proverbe.
Les mariages sont écrits dans le ciel.
C’est-à-dire que les mariages sont souvent imprévus, et semblent dépendre de la destinée plutôt que des calculs humains.—Je ne sais s’il est vrai que les mariages soient écrits dans le ciel; mais il est sûr qu’il y en a toujours beaucoup sur lesquels le diable a de bonnes hypothèques.—Une donzelle, qui ne trouvait point à se marier, s’écriait un jour avec un certain dépit: Vous verrez que si mon mariage est écrit au ciel, c’est assurément au dernier feuillet.
=MARIÉE.=—Il a vu la mariée.
Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui a été troublé par une fausse alerte, fait allusion à une anecdote militaire que Strada rapporte ainsi: lorsque l’armée espagnole envoyée en Flandre, sous les ordres du duc d’Albe, était établie près de Groningue, à dessein de chasser de la Frise le comte Louis de Nassau, les éclaireurs, ayant entendu de loin des tambours, et distingué quatre drapeaux qui venaient à eux, coururent annoncer au duc que l’ennemi arrivait. Mais, au lieu de l’ennemi, c’était une nouvelle mariée que des paysans conduisaient avec tout l’appareil d’une fête rustique, et les quatre drapeaux étaient des morceaux d’étoffe flottant au-dessus de quelques chariots recouverts de branchages, où se trouvaient les femmes des gens invités à la pompe nuptiale. L’historien assure que le duc d’Albe, trompé par ses coureurs, fit prendre lui-même les armes à son armée, qui ne les déposa qu’après avoir fait une décharge générale pour saluer la noce qu’elle vit défiler. Cet événement, ajoute-t-il, passa aussitôt en proverbe parmi les troupes Wallonnes, et depuis lors les soldats ne manquent jamais de demander à ceux qui arrivent à la hâte de la découverte en témoignant de la frayeur, s’ils ont vu la mariée.
=MARIER.=—Qui se marie à la hâte se repent à loisir.
Un mariage contracté trop vite devient souvent une source intarissable de regrets, parce qu’il est rarement fondé sur le rapport des caractères, sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les époux.
Nul ne se marie qui ne s’en repente.
Les peines sont inséparables de l’état de mariage.—Un proverbe espagnol dit: Madre, que cosa es casar?—Hija, hilar, parir y llorar. Ma mère, qu’est-ce que se marier?—Ma fille, c’est filer, enfanter et pleurer.
Les femmes provençales qui maigrissent dans les soucis du mariage, ont ce singulier proverbe: Se uno marlusso venie veouso, serie grasso. Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait.
Les maris provençaux ne sont pas non plus enchantés de leur sort conjugal, si l’on en juge par cet autre proverbe qui leur est familier: Dons bouns jours à l’home sur terro, quand pren mouilho e quand l’enterro. Deux bons jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et quand il l’enterre. Ce qui a paru digne d’être reproduit dans ce vers fameux:
Il n’est que deux beaux jours, l’entrée et la sortie.
Le jour où l’on se marie est le lendemain du bon temps.
Avec ce jour doivent commencer les préoccupations de l’avenir. Les jeux et les divertissements cessent d’être de saison. Il faut pourvoir aux besoins du ménage, et travailler sans relâche pour l’entretien de la femme qu’on a prise et des enfants qui viendront. Bacon a dit, dans un style noblement figuré: Quiconque a une femme et des enfants, a donné des otages à la fortune.
=MARMOT.=—Croquer le marmot.
Attendre longtemps.—L’origine de cette expression est fort controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope imitée par La Fontaine, dans laquelle une fermière, pour faire cesser les pleurs de son petit garçon, le menace de le donner au loup, qui ayant entendu cela, en passant, vient se planter sur la porte de la maison, dans l’espoir de croquer le marmot, et, après une vaine attente, finit par être assommé. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les compagnons peintres de croquer un marmot (de tracer le croquis d’un marmot) sur un mur, pour se désennuyer, lorsqu’ils sont obligés d’attendre.—Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé marmot, à cause de la figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en baisant ce marmot, il avait l’air de vouloir le croquer, le dévorer. Ainsi, il fut très naturel de dire figurément croquer le marmot, pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente doit faire éprouver. Cette explication est confirmée d’ailleurs par l’expression italienne mangiare i catenacci, manger les cadenas ou les verrous, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.
Égayons cet article par une anecdote que racontait le duc de Biron, un jour qu’il voulait prouver la difficulté qu’ont les étrangers à comprendre les locutions figurées de la langue française:—Milady B***, disait-il, avait eu la bonté de me donner un rendez-vous au bois de Boulogne et l’inhumanité d’y manquer. Au bout de deux heures, je m’ennuyai de l’attendre, et, de retour chez moi, je lui écrivis pour me plaindre de son inexactitude. Par malheur il y avait dans mon billet qu’il était bien mal à elle de m’avoir ainsi fait croquer le marmot. Milady savait assez mal le français. Elle prend son dictionnaire, et, trouvant que croquer signifie manger et que marmot veut dire enfant, la voilà qui conclut que, dans ma fureur, j’avais mangé ou voulu manger un enfant. Aussi dit-elle à une de ses amies qui entrait en ce moment chez elle: C’est un monstre que ce duc de Biron; je ne veux le voir de ma vie. Lisez ce qu’il m’écrit.
=MAROUFLE.=—C’est un maroufle.
En terme de peinture, maroufler un tableau, c’est coller un tableau peint avec de la colle forte ou des couleurs grasses en l’appliquant sur une toile, ou sur un panneau de bois, ou sur un enduit de plâtre, ou sur une muraille. Il y a lieu de croire que c’est de cette espèce de maroufle, ou portrait collé, qu’est venu le terme injurieux de maroufle, qui s’applique à un rustre ou à un coquin.
=MARTEL.=—Avoir martel en tête.
Quelques étymologistes ont pensé que cette façon de parler était une allusion à Charles-Martel, dont les taxes multipliées, disent-ils, et les impôts de tout genre, fesaient que les contribuables l’avaient toujours en tête.—Il y a une autre explication beaucoup meilleure: martel est un vieux mot qui signifie marteau. Ainsi avoir martel en tête, c’est, au figuré, avoir la tête rompue par le souci, par l’inquiétude, comme par un marteau. On emploie fréquemment le verbe marteler pour inquiéter, tourmenter. Exemple: Voilà une affaire qui lui martellera le cerveau; ou simplement qui le martellera.
=MARTIN.=—Prêtre Martin qui chante et qui répond.
On appelle ainsi un homme qui fait, comme on dit, la demande et la réponse, qui veut se mêler de tout.
Et sera le prestre Martin, Il chantera et respondra. (ALAIN CHARTIER.)
«Les femmes font le prestre Martin, car comme elles agrandissent le regret du mari perdu..., elles publient aussi tout d’un train ses imperfections.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. 4.)
Martial d’Auvergne a dit le prestre et Martin, au lieu du prestre Martin, dans la quatre-vingt-unième stance de l’Amant rendu cordelier à l’observance d’amour. Voici le passage qui contient cette variante:
J’estoye le prestre et Martin, Car je respondoye en chantant, Et parloye françois et latin.
Plus d’un âne à la foire a nom Martin.
C’était autrefois l’usage de donner des noms de saints aux animaux, et l’âne reçut celui de Martin. De là ce proverbe qui s’employait autrefois pour signifier qu’il ne faut pas affirmer une chose d’après un simple indice.
Une tradition proverbiale dit qu’un nommé Martin, huché sur un de ses ânes, n’en retrouvait pas le nombre, parce qu’il oubliait de se compter, c’est-à-dire l’âne sur lequel il était monté.
=MARTYR.=—Être du commun des martyrs.
Cette expression est prise de l’office ecclésiastique de communi Martyrum, qui est l’office général des martyrs. Elle s’applique à un homme qu’aucun talent, aucune qualité particulière ne distingue de la foule des gens médiocres.
=MATE.=—Enfants ou compagnons de la mate.
On appelait ainsi autrefois les escrocs et les filous, parce qu’ils avaient coutume de s’assembler, dit Le Duchat, sur une place nommée la Mate. De mate est venu matois qui signifie rusé.
Il y a un fait très curieux à signaler dans l’histoire des enfants ou compagnons de la mate: c’est que Charles IX en fit appeler plusieurs fois quelques-uns auprès de lui pour prendre des leçons de filouterie. Ce fait est rapporté par Brantôme.
=MATINES.=—Le retour est pire que matines.
Pour exprimer que la suite d’une affaire est plus mauvaise que le commencement. On dit aussi: Dangereux comme le retour de matines. Les deux expressions sont fondées, suivant Pasquier, sur ce que les ecclésiastiques, en revenant des matines, qu’on disait autrefois dans la nuit, étaient souvent exposés aux attaques de leurs ennemis, qui les attendaient dans l’obscurité au détour de quelque rue. Le Duchat pense qu’il s’agit du danger que ces ecclésiastiques avaient à courir auprès des femmes de mauvaise vie qui guettaient leur sortie de l’église pour leur proposer d’entrer chez elles.
Étourdi comme le premier coup de matines.
C’est-à-dire comme un homme qui est réveillé par le premier coup de matines, et qui, étant encore à moitié endormi, ne sait ce qu’il fait.—Les matines, qu’on nommait aussi les primes, étaient autrefois appelées proverbialement primes-sottes, primæ stultæ, et le premier coup de la cloche qui sonnait cet office était appelé éveille-sots, primus matutinarum sonitus evigilans stultos, parce qu’il servait de signal, en certains jours marqués pour la réunion de la confrérie des sots.
=MÉCHANCETÉ.=—Méchanceté porte sa peine.
Le méchant est la victime de sa méchanceté. Attalus dit dans Sénèque, épître 81: Maximam sui veneni partem ebibit nequitia. La méchanceté boit elle-même la plus grande partie de son poison. Suivant saint Augustin, il n’y a pas de méchant qui ne se fasse du mal à lui-même avant d’en faire aux autres; il est comme le feu qui ne consume rien s’il ne brûle lui-même auparavant. Nemo malus qui non sibi priùs noceat: sic esse putate quomodo ignem; nisi ardeat non incendit (in Psalm. 34).
Saint Augustin remarque encore que l’homme est méchant de peur d’être malheureux, et qu’il est encore plus malheureux parce qu’il est méchant. Ne miser sit, malus est; et ideo miser est quia malus est (in Psalm. 32).
«Jamais ne comprendrons-nous, s’écrie Bossuet, que celui qui nous fait injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons; que lui-même se perce le cœur pour nous effleurer la peau, et qu’enfin nos ennemis sont des furieux qui, voulant nous faire boire pour ainsi dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, et avalent les premiers le poison qu’ils nous préparent?»
=MÉDAILLE.=—Toute médaille a son revers.
Chaque chose peut être considérée sous deux faces différentes. Il n’y a pas de bonne affaire qui n’ait son mauvais côté.
Les revers des plus belles médailles anciennes sont presque tous négligés, et c’est là ce qui a donné lieu au proverbe. Mais pourquoi ces revers sont-ils négligés? Serait-ce par flatterie? a dit quelque part Diderot. Aurait-on voulu que rien ne luttât avec l’image du prince?
=MÉDARD.=—_S’il pleut le jour de saint Médard, Il pleut quarante jours plus tard._
Je regarde saint Médard comme un des meilleurs saints du paradis, et je ne puis croire qu’il soit l’auteur des longues pluies qui tombent trop souvent dans les mois de juin et de juillet. Est-il croyable, en effet, qu’après s’être montré constamment le bienfaiteur des habitants de la campagne, durant son séjour sur la terre, il cherche à leur nuire, depuis son installation dans le ciel, et se donne là-haut le singulier passe-temps d’amonceler des nuages pour noyer leurs fruits et leurs blés? D’ailleurs sur quoi se fonderait une imputation pareille? Toutes les observations météorologiques ont constaté que saint Médard, arrivant à une époque où la nature ne songe point encore à devenir variable, ne saurait produire, ni présager aucune intempérie dans la saison. C’est le 8 juin qu’échoit régulièrement la fête de cet aimable fondateur de la rosière de Salency, lorsque les roses brillent dans toute leur pompe; et une circonstance si peu suspecte ferait plutôt penser que, s’il avait quelque autorité sur l’atmosphère, il aimerait mieux en préparer les plus pures influences, ne fût-ce que pour ces belles fleurs qu’il a destinées à couronner la vertu. Un si doux emploi paraîtrait du moins assorti aux habitudes de sa vie. Pourquoi donc a-t-on imaginé de lui assigner un rôle tout opposé? A quel propos l’a-t-on représenté triste et sombre auprès d’un long baromètre qui marque une pluie de quarante jours? J’ai lu quelque part, que cela pourrait avoir eu pour premier fondement une anecdote rapportée par les légendaires. Cette anecdote dit, que saint Médard se trouvait un jour au milieu des champs en nombreuse compagnie, lorsqu’une forte averse fondit tout à coup d’un ciel sans nuage. Tout le monde en fut mouillé jusqu’à la peau, et lui seul n’en reçut pas la moindre goutte, attendu qu’un aigle officieux vint déployer ses vastes ailes au-dessus de sa tête, et lui servir de parapluie jusqu’au logis paternel. Mais pour rattacher à ce fait l’origine du préjugé établi à l’égard de notre saint, il aurait fallu supposer que c’était lui qui avait fait pleuvoir sur son prochain, supposition que le récit de ses pieux biographes n’autorise nullement. Il est beaucoup plus probable que si l’on a fait de saint Médard un intendant des eaux pluviales, un maître du déluge, magister diluvii, comme l’ont appelé de vieilles chroniques, c’est parce que, avant la réformation du calendrier, il avait sa fête plus rapprochée du solstice d’été, dont la présence influe réellement sur le temps. Cependant cela n’indique point la raison des quarante jours de pluie énoncés dans le proverbe. Reste à examiner ce que marque ce nombre de jours qui paraît ne pas avoir été précisé sans dessein. Ne serait-ce point une allusion au déluge? Ce grand cataclysme, suivant une tradition répandue dans le moyen-âge, commença l’année 600 de l’âge de Noé, au dix-septième jour du second mois nommé chez les Juifs Iiar, ou Zéus, quantième correspondant au 10 mai de notre calendrier, et il finit l’année suivante, après une durée de 394 jours, dont on fait ainsi le calcul.
Durée de la pluie, 40 jours. Durée de l’augmentation des eaux, 150 Durée de la diminution des eaux, 150 Intervalle du desséchement de la terre, 40 Attente pour le premier envoi de la colombe, 7 Attente pour le second envoi de la colombe, 7 —————- Total 394 jours. —————-
En rappelant ce nombre de jours à l’année solaire, on trouvera que les 365, dont elle se compose, sont compris dans l’espace du 10 mai 600 au 10 mai 601, et que les 29 restants, comptés à partir de cette dernière date (10 mai), aboutissent juste au 8 juin, anniversaire de l’époque où Noé sortit de l’arche et de la fête de saint Médard; et c’est ce qui a peut-être donné lieu d’imaginer que, s’il vient à pleuvoir ce jour-là, on est menacé d’une pluie de 40 jours ou d’un second déluge.
Ces explications sur l’influence attribuée à saint Médard sont les meilleures qu’il m’ait été possible de donner. Elles s’accordent assez bien avec les mœurs du moyen-âge, où les clercs, seuls possesseurs de quelque science, en rattachaient toutes les observations à des faits religieux vrais ou faux. Je n’ose me flatter toutefois qu’on ne me reprochera point d’avoir laissé un peu la certitude en souffrance. Et qui pourrait se flatter de dire au juste pourquoi le saint du jour fait la pluie et le beau temps?
Ris de saint Médard.
Grégoire de Tours, chapitre 95 de la Gloire des confesseurs, nous apprend que saint Médard ayant le don d’apaiser le mal de dents, était représenté la bouche entr’ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour avertir ceux qui auraient ce mal de recourir à lui. Comme ce saint, entr’ouvrant ainsi la bouche, paraissait rire, mais d’un ris forcé, de là est venue l’expression ris de saint Médard, pour dire un ris à contre-cœur.
Regnier a employé cette expression dans ce vers de sa 8^e satire:
D’un ris de saint Médard il me fallut respondre.
=MÉDISANT.=—L’écoutant fait le médisant.
Quelqu’un disait à un sage: Une personne vous a diffamé en ma présence.—Si vous n’aviez pas écouté cette personne avec plaisir, repartit le sage, elle ne m’aurait point diffamé.
La réponse était juste. On ne médit d’ordinaire que parce qu’on est écouté, et le médisant n’est guère plus coupable que l’écoutant. Le premier a le diable sur la langue, dit saint Bernard, et le second l’a dans l’oreille.
Suivant un autre proverbe, la moitié du monde s’applique à médire, et l’autre moitié à écouter les médisances. Si cela est vrai, il faut en conclure que l’homme qui voulait qu’on pendit par la langue ceux qui médisent, et par les oreilles ceux qui écoutent les médisances, souhaitait la destruction du genre humain.
Une comtesse de Poitiers, nommée Alienor, disent les chartres de cette ville, avait établi des peines afflictives contre les femmes médisantes, dans un code de lois qu’elle avait rédigées elle-même en latin. Voici un article curieux de cette pénalité: «Si une femme est convaincue de médisance, elle sera liée sur un âne avec une corde, et de plus elle sera plongée trois fois dans l’eau.»
=MÉLUSINE.=—Faire des cris de Mélusine.
On a prétendu que Mélusine était une altération de mère Lucine, mater Lucina, déesse invoquée par les femmes en couches, et que l’expression signifiait proprement crier comme une femme qui accouche.—Cette expression a une tout autre origine: elle rappelle la fée Mélusine, dont Jean d’Arras a écrit, vers la fin du XIV^e siècle, la merveilleuse histoire, que des écrivains français et allemands du XVI^e siècle ont augmentée d’une infinité de détails. A les en croire, Mélusine était une fée aussi prudente qu’habile, à qui l’on doit la construction de Saintes, de La Rochelle, des châteaux de Lusignan, de Pons, d’Issoudun, et enfin tous les monuments qui subsistent encore dans le Poitou. Elle avait épousé Raimondin, comte de Poitiers, sous la condition qu’il ne s’informerait jamais de ce qu’elle devenait le samedi. C’était le jour où, après s’être métamorphosée en serpent, elle allait se jeter dans une cuve pleine d’eau. L’imprudente curiosité de Raimondin fut punie par les reproches amers de Mélusine, qui disparut aussitôt du château de Lusignan, où, suivant la tradition populaire, elle est cependant revenue plusieurs fois depuis, mais seulement dans des occasions importantes, et pour annoncer par des cris effroyables de terribles calamités, principalement lorsque quelque seigneur de la maison de Lusignan ou quelqu’un des rois de France était menacé de la mort. Brantôme nous assure que lorsque le château fut rasé par ordre de Henri III, plusieurs personnes la virent distinctement en l’air, et que les officiers de l’armée l’entendirent se lamenter comme une fauvette dont on détruit le nid et dont on dérobe les petits. On prétend qu’elle reparut, dans la suite, au milieu des décombres de l’antique manoir, pour annoncer la mort de Henri IV et de Louis XIII. Son histoire, que l’empereur Charles-Quint et la reine Catherine de Médicis voulurent apprendre sur les lieux mêmes, est connue de tous les paysans du Poitou. Aujourd’hui encore, les mères ne cessent d’en faire des récits aux petits enfants, qui pâlissent d’effroi en les écoutant.
=MENTEUR.=—Un menteur n’est point écouté, même en disant la vérité.
Mendaci homini ne verum quidem dicenti credere solemus. (Cicero, De divin., n^o 146.)
Un homme habitué à mentir se plaignait de ne trouver que des incrédules, un jour qu’il venait de dire la vérité.—Eh pourquoi, lui répliqua-t-on, vous êtes-vous avisé de la dire?
A menteur, menteur et demi.
C’est-à-dire qu’il est bon de réfuter un mensonge par un mensonge plus grand encore, comme l’enseigne l’apologue dans lequel l’homme qui prétend avoir vu un chou gros comme un chêne, trouve un plaisant qui lui répond qu’il existe une marmite grande comme une église, faite exprès pour faire cuire ce chou.
Il faut qu’un menteur ait bonne mémoire.
Les menteurs sont habitués à débiter tant de choses, qu’il leur est presque impossible de ne pas se contredire. Pour éviter cet inconvénient, ils auraient besoin de se faire exprès une mémoire.—Ce proverbe se trouve dans le recueil des Adages des Pères de l’Église, en ces termes: Memoriam custodem habere mendacem oportet. J’ai lu quelque part qu’il fut appliqué au grammairien Didyme, qui avait traité de ridicule une histoire inventée par lui-même et insérée dans un de ses ouvrages. Ce qui n’était pas bien étonnant de la part de cet auteur qui avait composé trois mille cinq cents traités, travail prodigieux pour lequel il avait été surnommé Chalkenteros, homme aux entrailles d’airain.
=MENTIR.=—Il n’enrage pas pour mentir.
Feydel prétend qu’enrage est ici une altération d’enraie, qui s’écrivait autrefois enrage, et qu’il faudrait dire: Il n’enraie point pour mentir. Sur quoi l’abbé Morellet lui reproche de ne fournir aucune preuve de son assertion et d’ignorer complétement le sens du dicton qui est: Pour mentir il ne sort point de son état naturel, c’est de sang-froid et par habitude qu’il ment.—L’abbé Morellet a probablement raison contre Feydel. Cependant l’explication qu’il donne me parait laisser quelque chose à dire. Citons d’abord le dicton entier: Il est de la compagnie de saint Hubert; il n’enrage point pour mentir. Remarquons ensuite qu’on attribuait à saint Hubert le privilége de préserver de la rage tous ses parents et toutes les personnes qui étaient taillées de son étole merveilleuse, qu’un ange lui avait apportée de la part de la mère de Dieu[64]. Après cela, il sera facile de comprendre l’idée qui a déterminé l’emploi du verbe enrager dans ce dicton, qu’on applique aux chasseurs dont saint Hubert, comme on sait, est le patron.
Il y avait à Metz et en plusieurs autres endroits de la Lorraine, au XVI^e siècle, une compagnie de Saint-Hubert, ou un ordre des Menteurs. Tous les membres s’engageaient par serment à ne jamais dire la vérité en fait de chasse. Les candidats juraient à genoux; les chevaliers attachaient leurs fusils par la bandoulière à des pitons enfoncés dans le tronc d’un chêne; le président siégeait sur une borne.
=MERLE.=—Fin comme un merle.
Le merle, disent les naturalistes, est un oiseau très fin, qui se tient en sentinelle pour avertir sa femelle et ses petits de l’approche de l’oiseau de proie. Son adresse à les garantir de ses serres, ajoutent-ils, a peut-être donné lieu à l’expression proverbiale.
S’il fait cela, je lui donnerai un merle blanc.
Expression dont on se sert pour défier quelqu’un de faire quelque chose qu’on regarde comme impossible. On croyait autrefois qu’il n’y avait point de merles blancs. Cependant cette espèce de merles existe; elle est même assez commune dans plusieurs contrées, notamment en Savoie et en Auvergne.
=MÉTIER.=—Qui a métier a rente.
Les Allemands disent: Jedes Handwerk hat einen goldenen Boden. Chaque métier a son fonds d’or.
Il n’est si petit métier qui ne nourrisse son maître.
Les Grecs et les Latins disaient: Un artiste vit partout. M. de Chateaubriand a observé que l’idée de J.-J. Rousseau de faire apprendre un métier à Émile n’était que ce proverbe, dont Néron se servait pour répondre à ceux qui lui reprochaient l’ardeur avec laquelle il se livrait à l’étude de la musique. Il est singulier, a-t-il dit, que la pensée d’un philosophe ne soit que le mot d’un tyran. Réflexion plus brillante que juste: car il n’y a rien de singulier qu’un philosophe se rencontre avec un tyran dans une pensée qui n’appartient pas à ce tyran, mais à tout le monde.
Un proverbe persan dit qu’un cordonnier, en courant le monde, peut toujours écarter la misère; mais qu’un roi, hors de son royaume, peut se voir exposé à mourir de faim.
Un métier ne met pas seulement à l’abri du besoin, il met encore à l’abri du vice; et il serait bon que les parents, quels que soient leur rang et leur fortune, fissent apprendre à leurs enfants une industrie manuelle, comme le recommandait l’école pharisienne chez les Juifs, d’après cette maxime du Talmud: Tout homme qui ne donne pas une profession à ses enfants, les prépare à une mauvaise vie.
=MEUNIER.=—Devenir d’évêque meunier.
On prétend que ce proverbe est altéré, et qu’il faut dire d’évêque aumônier; mais est-ce qu’on n’a pas vu des métamorphoses aussi étranges? Témoin Denis le Tyran réduit à être maître d’école, dit Nicot, dans son Recueil de proverbes, imprimé il y a plus de deux cents ans. Pape et puis meunier est un proverbe qui se trouve dans ce recueil. On y trouve aussi d’évêque aumônier; mais ce proverbe-là paraît moins ancien et n’est pas aussi bien fait que l’autre, qui présente une opposition plus forte. (L’abbé Morellet.)
Quelques étymologistes disent que l’expression devenir d’évêque meunier a eu pour origine l’élévation d’un meunier à la dignité d’évêque, et le rabaissement d’un évêque à la condition de meunier, parce que l’évêque ne put parvenir à résoudre plusieurs questions qui lui furent proposées par un roi, tandis que le meunier, qui prit sa place et parut habillé en évêque devant le roi, les résolut toutes. La dernière était de dire ce que le roi, pensait: «Sire, vous pensez parler à un évêque, et vous parlez à un meunier.» Mais il est évident que cette histoire, racontée dans un vieux fabliau, a été imaginée d’après l’expression proverbiale qui n’est qu’une traduction de celle des Latins, Ab equis ad asinos: passer des chevaux aux ânes, ou de maître de chevaux devenir maître d’ânes. La traduction fut faite à une époque où les évêques avaient autant de chevaux que les meuniers avaient d’ânes[65].
=MEURTRIER.=—Hardi ou assuré comme un meurtrier.
Saint Romain, qui délivra les habitants de Rouen du terrible dragon connu sous le nom de Gargouille, était accompagné d’un larron et d’un meurtrier, lorsqu’il fit cette miraculeuse expédition dans la forêt de Rouvray; mais à la vue du monstre, le larron s’enfuit épouvanté, tandis que le meurtrier resta courageusement auprès du saint. Cette tradition populaire, dont l’auteur de la Vie de saint Romain ne parle point, a donné lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
=MIEUX.=—Le mieux est l’ennemi du bien.
«L’homme s’ennuie du bien, cherche le mieux, trouve le mal, et s’y soumet crainte de pire.» (M. le duc de Levis.)
Ce proverbe, emprunté de l’italien Il meglio e l’inimico del bene, fait allusion au mieux futur contingent, c’est-à-dire au mieux qu’on cherche et non pas à celui qu’on a trouvé, pour signaler ce faux système de perfectibilité qui, égarant l’esprit humain loin des routes de l’expérience, le conduit trop souvent à des innovations funestes, et pour enseigner à respecter les choses établies lorsqu’elles sont bonnes, au lieu de les détruire sous prétexte de les améliorer. Il exprime une vérité du premier ordre qui n’a jamais été méconnue impunément. C’est de l’oubli de cette vérité que sont nées, dans tous les temps, les révolutions qui ont couvert l’Europe de mille plaies. Puisse la génération actuelle, éclairée par tant de malheurs, l’ériger en loi conservatrice des avantages dont elle jouit, et se conformer à cette heureuse circonspection sans laquelle il n’y a plus de sécurité pour le présent ni de garantie pour l’avenir! Courir après le mieux, c’est imiter la folie des premiers habitants de l’Arcadie qui couraient après le soleil, et qui, s’imaginant qu’ils l’atteindraient sur une montagne où ils le croyaient arrêté, trouvaient, en arrivant au sommet, que cet astre était aussi loin d’eux qu’auparavant. Le mieux n’est qu’un fantôme trompeur toujours prompt à s’évanouir dans le tourbillon des fausses espérances où l’on prétend le fixer, et la raison consiste à regarder le bien comme le plus beau partage de la condition humaine:
Non qu’on ne puisse augmenter en prudence, En bonté d’ame, en talents, en science: Cherchons le mieux sur ces chapitres-là; Partout ailleurs évitons la chimère. Dans son état heureux qui peut se plaire, Vivre à sa place et garder ce qu’il a. (VOLTAIRE.)
=MILIEU.=—Il n’y a point de milieu.
Dans certains cas, il faut opter entre le pour et le contre; il n’y a point un troisième parti, non est tertium, comme disaient les Latins. Ce qu’on appelle un mezzo termine ne paraîtrait alors que le signe d’un esprit équivoque et réservé qui voudrait satisfaire à de doubles vues. Les passions ne veulent point reconnaître la neutralité, qui est d’ailleurs un point très difficile à saisir, et l’homme qui se placerait juste entre deux personnes divisées paraîtrait à chacune d’elles plus rapproché de son adversaire que d’elle-même. C’est un effet des lois de l’optique, dit ingénieusement Chamfort, comme l’effet par lequel le jet d’eau d’un bassin semble moins éloigné du bord opposé que de celui d’où on le regarde.
=MITRAILLE.=—Avoir de la mitraille.
C’est-à-dire de la basse monnaie. Ce mot est une altération de mitaille qui désignait autrefois une monnaie de billon, ayant cours particulièrement en Flandre.
=MOINE.=—Se faire moine après sa mort.
Expression qui doit son origine à une dévotion singulière qui consistait à se faire enterrer avec un habit de moine, dans l’espérance qu’on échapperait par ce moyen aux griffes du diable. Cette dévotion, que Jean de Meung a critiquée dans le roman de la Rose, fut très commune dans le XIII^{e}, le XIV^{e}, le XV^{e} et le XVI^e siècle.
Jean de Brienne, empereur de Constantinople, mort en 1327, qui a été comparé par les poëtes grossiers de son temps à Hector, à Judas Machabée et à Roland, à cause de ses prouesses dans la Terre-Sainte, eut l’ambition d’entrer au paradis revêtu de la robe d’un cordelier.—En 1502, Gilles Dauphin, général des cordeliers, voulant témoigner sa reconnaissance des bienfaits que son ordre avait reçus du Parlement de Paris, accorda aux membres de ce parlement la permission de se faire enterrer en habit de cordelier. (Registres du parlement, 27 janvier 1502.)
Mieux vaut gaudir de son patrimoine que le laisser à ribaud moine.
Il vaut mieux dépenser son bien dans les plaisirs que le laisser à quelque couvent où il ne servirait qu’à entretenir le déréglement des moines.—Ce vieux proverbe, cité par G. Meurier a rapport à l’usage presque général, sous le règne de saint Louis, de faire des legs en faveur des monastères et des églises. Un autre proverbe dit: Grande chère et petit testament, les prêtres sont trop riches. En effet, le clergé regorgeait alors de richesses provenues des donations multipliées des fidèles auxquels on persuadait que leurs pieuses libéralités dans ce monde leur seraient rendues dans l’autre avec usure.
=MORE.=—Traiter quelqu’un de Turc à More.
C’est-à-dire avec une extrême dureté, comme les Turcs traitaient autrefois les Mores.
=MORION.=—Donner le morion.
Sorte de punition qu’on infligeait autrefois à un soldat, en le frappant sur le derrière avec la hampe d’une hallebarde ou la crosse d’un mousquet, pendant qu’on lui fesait tenir une pique au bout de laquelle était placée une armure de tête appelée morion. Voici comment M. A. A. Monteil raconte la chose d’après l’Alphabet militaire. «Quand un soldat est condamné aux honneurs du morion, il est d’abord obligé de se choisir parmi ses camarades un parrain. Aussitôt le parrain le désarme, lui place le chapeau sur la pointe d’une pique, qu’il lui donne à tenir, et le fait mettre dans la position de quelqu’un à qui l’on va donner le fouet sur les chausses, et véritablement le lui donne avec le bois d’une arquebuse. On compte les coups de cette manière: on lui demande s’il est gentilhomme; il doit répondre qu’il l’est, puisqu’il est soldat: on lui dit alors qu’un gentilhomme doit avoir tant de pages, tant de valets, tant de chiens, tant de faucons; et autant de pages, autant de valets, autant de chiens, autant de faucons, autant de coups. On lui demande combien de tours il y a à son château: s’il répond qu’il ne s’en souvient pas, on répond pour lui; autant de tours, autant de coups. On lui demande ensuite quels sont les princes de la famille royale: il les nomme ou on les nomme pour lui; autant de princes, autant de coups. On passe aux maréchaux de France, aux officiers du régiment: il les nomme ou on les nomme; autant de maréchaux, autant d’officiers, autant de coups. De temps en temps le parrain ajoute: Honneur à Dieu! service au roi. Tout pour toi, rien pour moi.
Le tambour avait battu un ban au commencement, il en bat un autre à la fin.»
=MORT.=—Il y a remède à tout, hors la mort.
On trouve dans l’Imitation de Jésus-Christ: Nemo impetrare potest à Papâ bullam nunquam moriendi; ce que Molière a très bien traduit par ce vers de sa comédie de l’Étourdi:
On n’a point pour la mort de dispense de Rome.
La mort assise à la porte des vieux guette les jeunes.
C’est à-dire que les vieux ont à redouter le voisinage de la mort et les jeunes sa surprise. Ce proverbe est tiré de celui-ci qu’ont souvent employé les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge: Dies ultimus senibus est in januis, juvenibus in insidiis.
La mort, disent les Turcs, est un chameau noir qui s’agenouille devant toutes les portes.
Rien n’est plus certain que la mort, rien n’est plus incertain que l’heure de la mort.
Notre dernière heure à tous nous est inconnue, mais elle arrive inévitablement pour les jeunes comme pour les vieux, et Dieu n’accorde à personne un tour de cadran comme à Ézéchias.
Un homme mort n’a ni parents ni amis.
Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard I^{er}, roi d’Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu’on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l’étendue? Si un homme revenait à la lumière, quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»
Les vers suivants, extraits d’une pièce de M. Victor Hugo, A un voyageur, reviennent aussi au proverbe, et sont dignes de figurer à côté du beau passage que j’ai rapporté.
Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères, Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! Pouvoir des ans vainqueurs! Les morts durent bien peu; laissons-les sous la pierre. Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière Moins vite qu’en nos cœurs. Voyageur! voyageur! quelle est notre folie? Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie, Des plus chers, des plus beaux! Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse, Et combien, sur la terre, un jour d’herbe qui pousse Efface de tombeaux!
Les morts ont tort.
Pour dire que, lorsqu’un homme est mort, on rejette sur lui la faute de beaucoup de choses; qu’on excuse volontiers les vivants aux dépens des morts. L’abbé Tuet a rapporté l’origine de ce proverbe au duel judiciaire, où le combattant qui succombait sous les coups de son adversaire était réputé coupable, parce qu’on pensait que la divinité, prise pour juge de la cause, manifestait toujours le bon droit par la victoire. Mais l’abbé Tuet ne s’est pas souvenu que, longtemps avant l’usage dont il parle, on disait proverbialement en latin, qui periere arguuntur; ce qui a été traduit en français par les morts ont tort. Pline-le-Naturaliste (liv. XXIX), parlant des médecins qui s’instruisent aux risques et périls des malades, et qui tuent avec impunité, a observé que les reproches ne tombent point sur ces assassins privilégiés, et que ce sont les morts qui ont tort: ultro qui periere arguuntur.
=MOUCHE.=—Prendre la mouche.
Se fâcher, s’emporter sans sujet. Allusion aux mouvements d’impatience d’un homme qui veut prendre ou chasser une mouche toujours obstinée à revenir lui piquer la figure. Les Italiens qui ont la même expression, saltar la mosca, disent aussi la mosca vi sali al naso. La mouche vous saute au nez. Nous disons de même quelle mouche vous pique?
C’est une fine mouche.
C’est une personne très fine et très rusée.—Mouche s’est dit pour espion, et de mouche, pris dans ce sens, on a fait mouchard. C’est à tort qu’on a prétendu que le mot mouchard était dérivé du nom d’un certain père de Mouchy, opiniâtre ennemi de la réforme, et qui en fesait observer les sectateurs secrets par des espions à ses gages.—«Il était inutile, dit M. Ch. Nodier, de chercher là l’étymologie de mouchard, qui se présente tout naturellement dans musca, qui avait la même acception figurée chez les Latins, comme on peut le voir plusieurs fois dans Plaute et dans Pétrone. Mouche est d’ailleurs encore synonyme de mouchard, tant dans ce sens particulier que dans son usage proverbial: une fine mouche.—Je voudrais être mouche.
Les mouches de cour sont chassées. (LA FONTAINE.)
«Mouche de cour se lit déjà dans l’Éperon de discipline, d’Antoine du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy était encore fort jeune.»
Faire la mouche du coche.
Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de la mouche du coche, a dit: «La gillette s’écrie: Oh que je fais de poudre!» Trait fort plaisant et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste!
=MOUCHER.=—Il ne se mouche pas du pied.
Les Latins appelaient un homme fin, homo emunctæ naris, ce qui signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même sens, un homme qui ne se mouche pas du pied, parce qu’un homme qui voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil.
=MOULIN.=—C’est un moulin à paroles.
Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens analogue: J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine.
Jeter son bonnet par-dessus les moulins.
C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on fesait aux enfants: Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je ne sais ce que tout cela devint.
Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une formule de la même espèce: Ici la fable alla tomber dans l’eau.—On fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on vient de lire.
Se battre contre des moulins à vent.
Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des moulins à vent, qu’il prenait pour des géants.
=MOUSSE.=—Pierre qui roule n’amasse point de mousse.
C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien, et passé dans la langue latine en ces termes: Saxum volutum non obducitur musco. Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au préjudice des bonnes mœurs.
Dans maint auteur de science profonde J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde: Très rarement en devient-on meilleur. Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.)
=MOUTON.=—Revenir à ses moutons.
Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son sujet.
Cette expression est prise de la farce de Patelin, dans laquelle M. Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit, à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant: Sus, retournons à nos moutons.
Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la nôtre: Jam dic, Posthume, de tribus capellis. Posthume, parle enfin des trois chèvres.
=MULE.=—Ferrer la mule.
C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense.
Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce que le cocher avait gagné à faire ferrer, quanti calceasset, et il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, Vie de Vespasien, ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression ferrer la mule est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes, pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement des mules.
=MULET.=—Garder le mulet.
Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui, avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque maison.
Têtu comme un mulet.
J.-J. Rousseau a dit: Têtu comme la mule d’Edom.
Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre, et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi que le dit un proverbe provençal: Il n’y a pas de mulet qui ne tue son conducteur.
On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est ce qu’attestent quelques ex voto qui représentent l’animal furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage.
Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées, il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque toujours du côté des mulets.
=MULOT.=—Endormir le mulot.
Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper.
Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir.
En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement fit distribuer ces soufflets dans les provinces.
=MUR.=—Les murs ont des oreilles.
On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est important de tenir secrètes.
A ce proverbe correspond celui des Latins: Staterii paries, le mur de Statérius. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison.
=MUSER.=—Qui refuse muse.
La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de Molière:
Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
Muser signifiait autrefois faire acte de folie, et musar équivalait à fou. Vous parlez comme hardi musar, répondit saint Louis à Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente péchés que d’être mézeau (lépreux). Mais ces deux mots perdirent, dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot:
Qui muse à quoi que ce soit, Toujours perte il en reçoit.
Notez que le verbe morari (muser) se prenait aussi, chez les Latins, dans le même sens que le verbe insanire (être fou), avec cette seule différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la mort de Claude, dont il était le fils adoptif: Desiit morari inter homines. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes.
N
=NAPPE.=—Trancher la nappe.
C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui venait couper devant lui la touaille, ou la partie de la nappe qui lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66]. «Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi. Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu, ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie. Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à bout.»
=NÉCESSITÉ.=—Nécessité n’a point de loi.
Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s’est servi de ce proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son Traité sur le précepte et la dispense: Necessitas non habet legem, et ob hoc excusat dispensationem. La nécessité n’a point de loi, et c’est pour cela qu’elle excuse la dispense.—On dit aussi: Nécessité contraint la loi.
Faire de nécessité vertu.
Faire de bonne grâce une chose qui déplaît, mais qu’on est obligé de faire; agir de son plein gré, mais fort à contre-cœur, comme dit le Jupiter d’Homère: ἑλὠν ἀέκοντίγε Θυμῷ (Iliad., liv. IV, v. 43).
Ce proverbe est littéralement traduit du proverbe latin qu’on trouve dans saint Jérôme et dans saint Pierre Chrysologue: Facere de necessitate virtutem.
Racine a su ennoblir ce proverbe dans ces vers de Britannicus (act. II, scène 3):
Qui, dans l’obscurité, nourrissant sa douleur, S’est fait une vertu conforme à son malheur.
=NÈFLE.=—Avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent.
On vient à bout de bien des choses avec du soin et de la patience. Les Persans disent: Avec du temps et de la patience, le verjus devient doux; et les Chinois: Avec du temps et de la patience, les feuilles de mûrier deviennent de la soie.
=NEZ.=—Avoir bon nez.
Avoir de la sagacité, prévoir les choses.—Métaphore prise des chiens de chasse habiles à découvrir et à suivre la trace du gibier par le moyen de l’odorat. On dit aussi: Avoir le nez fin.—Le nez était chez les Latins, comme chez nous, l’organe qui servait à caractériser la sagacité et la finesse. Olfactoriæ nares.—Emunctæ nares.
Les Hébreux regardaient aussi le nez comme l’organe de l’intelligence et de la sagesse. Job assure que l’esprit de Dieu est dans ses narines, et Isaïe conseille de se reposer sur la prudence d’un homme dont l’esprit est dans ses narines.
Mener quelqu’un par le nez.
C’est lui faire faire tout ce qu’on veut.—Cette expression, qui était également usitée chez les Grecs et chez les Latins, est une allusion aux buffles que l’on conduit au moyen d’un anneau de fer passé dans leurs narines.—Notez qu’on disait autrefois embuffler, dans le même sens que mener par le nez, comme on peut le voir dans le dictionnaire de Cotgrave.
Saigner du nez.
«Cette expression, dit Laurent Joubert, vient de ce que la saignée affaiblit le cœur quand elle est copieuse; car les forces consistent au sang et aux esprits qui se perdent insensiblement; et, de cette perte, le cœur étant refroidi devient craintif, et l’on n’ose entreprendre ou exécuter ce où l’on voit quelque danger.»
Il y a une explication plus simple proposée par un médecin: C’est que la peur donne un saignement de nez à certains individus, de même qu’elle donne un flux de ventre à certains autres.
Voici une origine historique qui me semble très admissible:
Pendant la peste qui, après avoir dépouillé l’Afrique et l’Asie, ravagea l’Europe et particulièrement la France, vers le milieu du XIV^e siècle, on remarqua, en divers endroits, que cette terrible maladie ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée de quelque saignement de nez; et comme un pareil symptôme causait alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit occasion de dire au figuré: Saigner du nez, pour exprimer le manque de courage et de résolution.
Tirer les vers du nez à quelqu’un.