Dans la Haute-Gambie (part 2 of 3)
Belancoumfo[20] (Ceratanthera Beaumetzi Heckel) appartient à la famille des Scitaminées, tribu des Mantisiées. Ce végétal croît un peu partout dans ces régions. Il aime surtout les marigots à eau limpide et courante. C’est un purgatif et un tænifuge énergique. Les indigènes du Soudan et de la Haute-Gambie s’en servent couramment ; mais ils en utilisent principalement les propriétés purgatives. Nous l’avons trouvé en grande quantité dans le Tenda, le Gamon, le Damentan, le Coniaguié, le Niocolo, le Dentilia, et le Badon. Nous en avons également relevé quelques échantillons dans le Tiali, mais en petite quantité. Il est à la côte occidentale d’Afrique ce qu’est le Kousso à la côte orientale. On trouve sur tous les marchés ses rhizômes qui sont seuls employés, et il est connu de toutes les peuplades qui habitent nos colonies du Sénégal, du Soudan et des Rivières du Sud. Les Mandingues de la Gambie le nomment : Belancoumfo ; les Sousous, Gogoferé et Gogué ; les Sosés, Baticolon ; les Mandingos, métis portugais de la Casamance, Cassion ; les Ouolofs, Garaboubiré ; les Malinkés du Soudan, Dialili ; les Bambaras, Baralili ; les Kroumans, Paqué ; les Timnés, Abololo ; les Akous, Bachunkarico ; les Pahouins du Gabon, Essoun ; les Peulhs, les Toucouleurs, les Sarracolés, Dadigogo (nom formé des deux mots dadi (racine) et Gogo, nom proprement dit de la plante. Quoiqu’il en soit, au Soudan, au Sénégal et dans les Rivières du Sud, c’est surtout sous les noms de Belancoumfo et de Dadigogo que ce végétal est le plus connu.
Arrivé à complet développement, cette plante mesure environ un mètre à un mètre cinquante de haut. Elle a absolument l’aspect d’un roseau flexible, qui s’incline facilement dans le sens du courant du marigot où elle croît. Ses feuilles ont environ de 12 à 15 centimètres de long sur 3 à 5 de large. Elles sont d’un beau vert légèrement velouté à la face supérieure. Leur face inférieure est plus pâle et leur nervure médiane y est fortement accusée. Leur pétiole est très allongé et fortement engaînant dans la moitié de sa longueur environ.
Ce végétal présente au point de vue floral un dimorphisme tout particulier. Les fleurs apparentes, d’après les renseignements qui nous ont été donnés, sont d’une belle couleur jaune orangé. M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, qui a étudié ce végétal dans tous ses détails, a reconnu que ces fleurs étaient stériles, et que les fleurs clandestines, cléistogames, étaient seules fécondes.
Le fruit est ovoïde, légèrement allongé, long de 3 à 6 centimètres, à l’état de maturité complète, et de couleur rougeâtre. Il renferme plusieurs graines noirâtres, ovales, ressemblant beaucoup à celles de l’Amomum Melegueta Rosc., que nous avons trouvé en quantité notable dans le Niocolo. Il s’ouvre spontanément quand il est sec. La floraison a lieu en septembre, et les fruits sont mûrs en novembre et décembre. La racine est un rhizôme, dont le diamètre est d’environ un centimètre à un centimètre et demi. Sa couleur est légèrement jaunâtre. Il acquiert de grandes dimensions, prolifère très rapidement, et le lit des marigots du Damentan en est littéralement tapissé. A des distances qui varient de deux à cinq centimètres, il présente des bourrelets assez saillants, d’où émanent les rejets de la plante. Ce rhizôme se casse facilement, et sa chair présente une belle couleur blanche. Cette chair est, de plus, excessivement aqueuse.
Toutes les parties du Belancoumfo exhalent une odeur poivrée très prononcée, qui rappelle beaucoup celle du gingembre. Le rhizôme possède cette odeur à un degré bien plus pénétrant que les feuilles ou les graines. Le goût en est également poivré. On sait que les noirs aiment beaucoup cette saveur. Aussi mangent-ils souvent, surtout dans les régions où il croît un petit fragment de Belancoumfo, pour « se donner la bonne bouche » (sic).
C’est surtout dans les Rivières du Sud, à partir de la Casamance, que les Noirs se servent du Belancoumfo comme tænifuge. Suivant les régions, ils se l’administrent sous forme de décoction, d’infusion ou de macération. Dans la Haute-Gambie, le Bondou, le Soudan et le Sénégal, ce sont surtout ses propriétés purgatives qui sont appréciées. Je dirai même que je n’y ai rencontré que fort peu d’indigènes qui connaissent ses propriétés tænifuges. Voici comment on s’en sert dans ce cas. On peut administrer le rhizôme de Belancoumfo soit à l’état frais, soit sec. Frais, on le mange tel quel. Deux fragments de 10 à 15 centimètres de longueur suffisent pour provoquer une abondante diarrhée. On le coupe encore en petits fragments, de trois centimètres environ de longueur, que l’on met à macérier pendant vingt-quatre heures dans l’eau froide. On décante et on boit environ un verre et demi de cette liqueur après y avoir ajouté un peu de sel. — Si, au contraire, le rhizôme est sec, on le pile et la poudre ainsi obtenue est mise à infuser dans l’eau tiède pendant douze à quinze heures environ. Ceci fait, on décante et l’on boit environ un verre de la liqueur ainsi obtenue après y avoir ajouté un peu de sel. Dans les deux cas, on obtient un effet purgatif violent. La dose de poudre à employer est de soixante à quatre-vingts grammes par litre d’eau.
M. le professeur Schlagdenhauffen, de Nancy, a isolé le principe actif de cette plante. C’est une huile essentielle qui possède à un haut degré les propriétés tænifuges. Il résulte des expériences absolument concluantes faites par MM. Heckel et Dujardin-Beaumetz que vingt gouttes de cette huile enfermées dans une capsule de gélatine et administrées au réveil, suffisent pour provoquer l’expulsion d’un tænia. Il est bon, afin de hâter l’évacuation, d’administrer deux heures après une dose d’huile de ricin.
Le grand avantage de ce tænifuge est de ne provoquer ni nausées, ni vertiges, et d’agir rapidement.
22 décembre. — A trois heures et demie du matin, je réveille tout mon monde et à quatre heures nous nous mettons en route. La nuit a été très bonne et nous avons tous très bien dormi. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ sont rapidement faits. Les porteurs marchent bien et la route est très belle. Elle parcourt d’abord la partie Sud du plateau sur lequel nous avons campé ; puis par une pente assez raide, nous arrivons dans une petite vallée où nous traversons le marigot de Niantafara à 4 h. 50. Ce marigot est tributaire de la Rivière-Grey. A 6 heures 45, nous traversons le marigot de Filandi, à 7 heures 35 celui de Nomandi, qui forme la séparation entre le pays de Damentan et celui des Coniaguiés. Enfin, à 7 heures 45, nous franchissons le marigot de Talidian sur les bords duquel nous faisons la halte.
Pendant que nous prenions un peu de repos, Sandia aperçut dans la brousse, à gauche de la route que nous suivions, quatre grands gaillards qui s’enfuyaient à toutes jambes dans la forêt. Fodé, le guide que me donna le chef de Damentan, courut aussitôt après eux, les appela, se fit reconnaître et enfin les décida à venir nous rejoindre. C’étaient des Coniaguiés venus dans cette région chasser la grosse bête. En m’apercevant, leur premier mouvement est de reculer ; mais ils s’enhardissent et s’avancent vers moi. Je leur tends la main, malgré toute la répugnance qu’ils m’inspirent. Car, je n’ai jamais rien vu d’aussi sale et d’aussi dégoûtant. Leur taille élevée, leur coiffure et leur costume tout particulier, que nous décrirons plus loin, me prouvèrent que Sandia ne m’avait pas trompé. Je leur souhaite la bienvenue et leur demande de me conduire auprès de leur chef. Ils y consentent volontiers et l’un d’eux même, qui paraissait être supérieur aux autres fit, à ce sujet, une plaisanterie assez intelligente que je tiens à relater ici : A la question que lui posa Fodé, notre guide, il répondit d’un petit air malin : « Nous étions venus ici pour chasser et nous n’avons encore rien tué, mais nous retournerons quand même avec vous, car nous avons trouvé un blanc. C’est la meilleure chasse que nous puissions faire et cela nous portera bonheur ». Ils m’offrirent alors un gigot de biche grillé qu’ils tirèrent d’une peau de bouc de propreté plus que douteuse. Je l’acceptai tout en me promettant bien de ne pas y toucher, et, en échange, je leur fis donner, par Almoudo, quelques poignées de sel. Ce petit cadeau eut l’air de leur plaire beaucoup et ils m’en remercièrent vivement. Je donnai alors le signal du départ. Les Coniaguiés prirent la tête de la colonne, et à 8 heures, nous nous remîmes en marche sous un soleil brûlant. A 8 heures 35, nous traversons un petit marigot que l’on me dit être celui de Poutou-Pata. Nous longeons alors une vaste plaine marécageuse que nous parcourons de l’Ouest à l’Est et à l’extrémité de laquelle on traverse de nouveau, à 9. h. 15, le marigot de Poutou-Pata. Cette disposition m’intriguant beaucoup, car je ne pouvais me figurer qu’à si peu de distance je puisse retrouver le même cours d’eau, Fodé, que j’interrogeai à ce sujet, me tira d’embarras en m’expliquant qu’à peu de distance à l’Est du point où nous avions franchi la première fois ce marigot, il se divisait en deux branches, l’une Ouest et l’autre Est. Cette dernière est de beaucoup plus importante que la première. Elle peut avoir six mètres de largeur environ et un mètre de profondeur à l’endroit où nous l’avons traversée. Pendant la saison des pluies sa largeur triplerait et sa profondeur serait bien plus grande également. Le courant, qui y est à peu près nul en la saison où nous sommes, serait relativement rapide pendant l’hivernage. La branche Ouest est insignifiante. Ce n’est qu’un petit ruisseau bourbeux qui n’a pas plus de deux mètres de largeur. L’espace compris entre les deux branches est un véritable marécage à fond d’argile et couvert de plantes aquatiques.
A une centaine de mètres environ de la branche Est du marigot de Poutou-Pata, le terrain s’élève sensiblement. Par une pente douce de deux kilomètres de longueur environ, on arrive sur un vaste plateau formé d’argiles compactes excessivement boisé et où croît une brousse épaisse. A trois kilomètres du marigot de Oudari, le terrain s’abaisse légèrement et l’on arrive ainsi sur les bords de ce petit cours d’eau où nous devons camper. Il est 11 h. 5 quand nous y arrivons. Cinq cents mètres environ avant de faire halte, nous avions relevé sur la route le passage d’une troupe d’éléphants. Elle devait être nombreuse, à en juger par les traces qu’elle avait laissées. Sur un espace de plusieurs centaines de mètres à droite et à gauche de la route, le sol était absolument bouleversé, des arbres relativement volumineux étaient renversés et l’herbe avait complètement disparu. En voyant tout ce désordre, Almoudo se mit à rire bruyamment. Je lui demandai le motif de cette gaieté qui me surprenait chez un garçon habituellement taciturne et réservé. « Eh ! eh ! me dit-il, l’aphant y en a beaucoup rigolé, va, y a content pour faire bêtises ». J’avoue qu’à cette réponse je ne pus m’empêcher d’éclater de rire moi-même.
L’aspect géologique du terrain que nous avons parcouru du marigot de Bamboulo à celui de Oudari est bien peu différent de celui des terrains que nous avons antérieurement visités. Ce n’est qu’une succession de plateaux argileux et ferrugineux séparés les uns des autres, à peu de distance par de petites vallées marécageuses à sol d’argile où coulent les marigots. Pas la moindre trace de latérite.
Au point de vue botanique, les télis sont peu nombreux, et nous ne trouvons que les essences que nous avons précédemment signalées. Mentionnons particulièrement quelques Karités de la variété Mana, et d’énormes plantes grasses. Les lianes Saba et Delbi y sont excessivement abondantes, et y acquièrent des proportions énormes.
La direction générale du marigot de Bamboulo à celui de Oudari, est Sud-Sud-Est et la distance qui les sépare est de 31 kilomètres environ.
A peine sommes-nous arrivés à l’étape, que les hommes de Damentan et ceux de Sandia me construisent, en peu de temps, sous la direction d’Almoudo, un gourbi fort confortable. Mes quatre Coniaguiés s’en mêlent, et ce ne sont pas les moins actifs ni les plus maladroits. A midi tout est terminé, et chacun s’est construit un petit abri en branchages, pour se garantir des ardeurs du soleil. Notre camp est situé à l’ombre d’un superbe Cail-cédrat, autour duquel s’enroule une liane à caoutchouc, un vrai Saba, énorme et couverte de fruits qui, malheureusement, ne sont pas encore mûrs. Je la saigne dans la soirée, et elle me donne, malgré le vent d’Est, un suc relativement abondant.
La journée se passa sans incidents et sans fatigue et, à la nuit tombante, tout le monde se coucha autour des feux, car la température s’était considérablement refroidie. Pour moi, je m’enroulai dans ma couverture et m’endormis aussitôt.
23 décembre. — La température, un peu froide pour les indigènes qui grelottent littéralement au réveil, est excellente pour moi. Tout le monde a bien dormi. Je fais lever le camp à quatre heures et demie, et à cinq heures nous nous mettons en route. Les porteurs marchent bien, et tous sont animés de la meilleure volonté. A quelques centaines de mètres du campement, nous sommes obligés de traverser le marigot de Oudari, dont les bords sont couverts d’une luxuriante végétation. Le passage est très pénible, car son lit est encombré de branches mortes et de racines. Je suis obligé de descendre de cheval. On fait d’abord passer l’animal, et je suis porté sans accident, sur l’autre rive, par Almoudo et Samba, le palefrenier. L’eau y est peu profonde, 60 centimètres au plus, et la largeur est d’environ 15 mètres.
Ce marigot, comme tous ceux de cette région, est tributaire de la rivière Grey. La végétation se fait de plus en plus maigre à mesure que nous avançons vers le Sud-Est, et, à peine avons-nous traversé le marigot, que nous entrons dans une vaste plaine argileuse, stérile, de plusieurs kilomètres de largeur et littéralement couverte de termitières de toutes formes et de toutes tailles.
Tous les voyageurs qui ont parcouru le Soudan français connaissent ces constructions bizarres qu’élève un peu partout cet industrieux insecte que l’on désigne sous le nom de termite. Il appartient à l’ordre des Névroptères et ressemble au premier aspect à une grosse fourmi blanche dont il a, du reste, les mœurs. On le rencontre partout au Sénégal et au Soudan, où il prolifère avec une rapidité surprenante. C’est assurément un des insectes les plus voraces de ces régions lointaines. Partout et à toutes les époques de l’année, il faut s’en garer, car il s’attaque aussi bien au cuir, à la laine, au bois, etc., etc. Que de fois ne nous est-il pas arrivé, en ouvrant une de nos caisses de provisions, d’y trouver un nid de ces malfaisants animaux. Aussi, lorsqu’on campe dans la brousse, faut-il avoir grand soin de placer sur des pierres assez élevées les objets que l’on veut préserver de leur atteinte. De même, il ne faut pas négliger de suspendre aux branches des arbres voisins ou bien aux montants de son gourbi, ses bottes, guêtres et vêtements ; on risquerait fort, si on ne prenait pas cette précaution, de constater le lendemain, au réveil, des dégâts difficiles à réparer ; car c’est surtout la nuit que le termite commet ses déprédations. Le jour, il se tient caché au fond de sa cellule où l’on n’accède que par un labyrinthe de galeries ingénieusement construites. Il habite par colonies innombrables dans ces édifices bizarres qu’ils savent élever en peu de temps. Il existe deux types principaux de ces étranges constructions ; l’un a absolument la forme d’un énorme champignon à pied volumineux et relativement court. L’autre, tout en hauteur, affecte les formes les plus curieuses. Ce sont de véritables tours avec clochetons, pans coupés et gracieuses aiguilles. Le premier se trouve surtout dans les terrains argileux et le second dans les terrains ferrugineux et à latérite. Les termites qui les habitent semblent appartenir à deux variétés différentes. C’est à l’aide de la terre transportée et enduite par eux d’une sorte de bave gluante, que ces insectes arrivent en peu de temps à élever ces importantes constructions. Ils ne travaillent que pendant la nuit et il est facile de constater le matin ce qui a été édifié par ces infatigables maçons. Au soleil, la bâtisse durcit rapidement et acquiert bientôt la solidité du ciment. Nous en avons vu fréquemment qu’il était difficile d’attaquer à la pioche. Les indigènes se servent de la terre de termitières pour construire des murs et surtout pour fabriquer la sole sur laquelle ils élèvent leurs demeures. Pour cela, on prend des fragments de termitière que l’on pile. Avec le sable que l’on a ainsi obtenu, on confectionne en y ajoutant de l’eau une sorte de mortier qui, lorsqu’il est sec, est excessivement résistant.
A l’intérieur de cet édifice sont creusées des galeries tortueuses et innombrables où se logent les habitants. Au centre, se trouve le chef de la colonie, la reine, qui est toujours plus volumineuse que les autres.
D’après ce que nous venons de dire, on comprendra aisément combien le termite peut causer de ravages dans les murs de nos constructions où l’on n’a pu utiliser la chaux. Toute l’argile qui a servi à les édifier est, en peu d’années, criblée de galeries qui en diminuent considérablement la solidité. Le termite s’attaque également au bois. En peu de temps, il détériore les planchers, les chevrons et nous avons vu des cases de noir s’écrouler parce que les portants avaient été minés par des milliers de ces insectes.
Comme la fourmi, il est migrateur, mais ce n’est que pendant la nuit que les colonies changent de résidence. Quand ces déplacements ont lieu, elles n’oublient rien dans l’habitation qu’elles quittent et elles emportent leurs provisions et leurs œufs. Il n’est pas rare de voir ainsi de nombreuses termitières désertes et abandonnées. C’est la terre de celles-ci que les indigènes emploient le plus volontiers pour leurs constructions.
Un vaste plateau ferrugineux fait suite à cette triste plaine. Il s’étend jusqu’au marigot de Bôboulo que nous traversons à 6 h. 55, et dont le passage, relativement facile malgré la vase, se fait sans accident. A quelques centaines de mètres de là nous franchissons un petit marigot sans importance qui en dépend. Leurs bords sont couverts de beaux bambous qui obstruent la route et dont les jeunes rameaux nous fouettent désagréablement la figure. A partir de ce point la route devient de plus en plus pénible. Les collines et les petites vallées se succèdent sans interruption et le terrain s’élève d’une façon sensible à mesure que nous avançons. Au pied des collines coulent des marigots profonds, à bords à pic et difficiles à traverser. A 8 h. 15 nous franchissons celui de Oupéré. Il est peu large et peu profond, mais sa traversée présente de réelles difficultés. Son lit est encombré de roches excessivement glissantes formées de quartz et de grès ferrugineux et ses bords sont absolument à pic. Ce gué est très pénible à pratiquer pour les animaux et il ne faut avancer qu’avec précaution pour éviter des accidents. La végétation y est puissante et l’on y trouve les belles essences des pays tropicaux. Du marigot de Oupéré au marigot de Mitchi, la route traverse une verdoyante colline à laquelle succède une fertile vallée au fond de laquelle coule ce dernier cours d’eau. A 9 h. 23 nous arrivons sur sa rive gauche. La traversée nous a demandé plus de vingt minutes. Ce marigot est le plus large que nous ayons rencontré depuis la rivière Grey. Il a environ cinquante mètres d’une rive à l’autre au point où nous l’avons franchi. Sa profondeur à cette époque de l’année est à peu près d’un mètre cinquante centimètres. Sa rive droite, absolument à pic, est formée d’argiles excessivement glissantes et sa rive gauche est formée de roches énormes. Au milieu se trouve un petit banc de sables très fins. La profondeur à cet endroit ne dépasse pas trente à quarante centimètres. Son lit est partout ailleurs formé par une couche de vase dans laquelle on enfonce à chaque pas d’une dizaine de centimètres. Ignorant ce détail, je voulus le passer à cheval. Mal m’en a pris, car je m’administrai un bain de pied tel qu’en arrivant sur l’autre bord, je fus obligé de changer de vêtements des pieds à la tête. Pendant la saison des pluies le gué n’est pas praticable. Aussi les indigènes ont-ils construit, pour traverser ce marigot, un véritable pont suspendu qui repose sur les branches des arbres des deux rives et qui n’est formé que de bambous et de branchages solidement liés entre eux mais qui ne reposent au milieu sur aucun pilotis. Il faut être singe ou noir pour s’aventurer sur une semblable construction. J’ai vu avec angoisse plusieurs de mes porteurs le franchir avec leur charge sur la tête. Je n’eus heureusement à regretter aucun accident.
La végétation est sur les bords du marigot de Mitchi remarquable de vigueur et de force. C’est un enchevêtrement de lianes et de végétaux de toutes sortes absolument inextricable. Je n’énumérerai pas toutes les essences que j’y ai reconnues, nous avons déjà décrit la plupart d’entre elles. Je ne citerai que le palmier oléifère dont j’ai vu là le premier échantillon. D’après les renseignements qui m’ont été donnés il serait assez commun dans toute cette région.
Le palmier oléifère ou palmier avoira (Elæis Guineensis Jacq.), est très-rare au Soudan et au Sénégal. On ne commence guère à le rencontrer que dans le bassin de la Gambie, et plus on s’avance dans le Sud, et plus il devient commun. Il se multiplie rapidement, croît spontanément et ne demande aucune culture. Dans les pays de production, il donne deux récoltes par an en mars et en novembre. Chaque pied donne deux ou trois régimes au plus qui portent un grand nombre de fruits. Ces fruits qui ressemblent à de grosses cerises, sont formés par un sarcocarpe fibreux et huileux et contiennent une amande grasse incluse dans un noyau très dur et qui est connue dans le commerce sous le nom d’amande de palme. Ces fruits donnent une huile qui, sous le nom d’huile de palme, est utilisée avec avantage par nos industriels. Voici comment les indigènes la fabriquent. Les fruits mûrs sont jetés dans une fosse de terre entourée d’un petit mur et tapissée de feuilles du végétal. On y verse une quantité d’eau assez considérable pour qu’ils y baignent. Puis on les écrase de façon à en détacher la pulpe. L’opération terminée, on verse encore de l’eau, on agite violemment et à plusieurs reprises. L’huile apparaît alors à la surface en écume rougeâtre. On la recueille dans de grands canaris en terre (sortes de vases) placés sur des brasiers ardents. Elle est alors soumise à une ébullition prolongée puis tamisée ensuite dans un grand vase à moitié rempli d’eau. Le liquide ainsi obtenu est alors écrémé et c’est l’huile de palme du commerce.
Cette huile est d’un beau jaune orangé. Elle exhale une odeur très agréable d’iris ou plutôt de violette. Elle rancit rapidement au contact de l’air. Elle a une saveur douce et se solidifie au-dessous de 30°. On la désigne alors sous le nom de Beurre de palme. Les indigènes de la Haute-Gambie lui donnent en langue mandingue le nom de N’té N’toulou. Elle sert à assaisonner certains mets qui ne sont pas à dédaigner.
De l’amande du palmier oléifère, on extrait également une matière grasse solide, qui peut servir, quand elle est fraîche, aux mêmes usages que le beurre. Les indigènes ne l’utilisent pas. L’huile et les amandes de palme donnent lieu, en Gambie, dans les Rivières du Sud et sur toute la côte occidentale d’Afrique, depuis Sainte-Marie-de-Bathurst, à des transactions commerciales relativement importantes.
Du marigot de Mitchi au marigot de Bankounkou, la route ne présente aucune difficulté. Elle traverse un plateau absolument stérile et dénudé qui se termine au S.-S.-E. par une pente douce qui vient mourir sur la rive droite du marigot. Nous le traversons à 10 h. 30. Il est peu large, dix mètres au plus, et il y coule toujours une eau limpide et claire sur un lit formé de petits cailloux de quartz fortement colorés en rouge par de l’oxyde de fer. J’y fais une halte de quelques minutes pour permettre aux hommes de s’y désaltérer.
Peu après, nous gravissons une petite colline formée de quartz et d’argiles et nous arrivons sur un plateau formé de conglomérats ferrugineux et de latérite. Tout ce plateau n’est qu’un vaste et beau lougan de mil, arachides, etc., etc., où nous trouvons bon nombre de travailleurs occupés à la récolte. Ils portent tous cet étrange costume national qui a le don d’exciter l’hilarité de mes hommes, de Gardigué, mon petit domestique, et de Samba, mon palefrenier tout particulièrement. Appuyés sur leur long fusil à pierre, ils nous regardent curieusement passer sans manifester la moindre crainte. Mais il n’en est pas de même des femmes et des enfants. Ma vue seule a le privilège de les effrayer. Elles s’enfuient à mon approche en entraînant leurs petits et ce ne sont pas leurs vêtements qui retarderont leurs courses, car elles sont absolument nues. Au lieu de se réfugier au fond des cases du village de culture, nous les vîmes grimper agilement dans les arbres. Samba rit aux éclats en voyant cette gymnastique et il caractérise exactement en deux mots cette retraite burlesque : « Femmes Coniaguiés y a même chose Golo » (golo signifie singe). J’avoue que cette comparaison était absolument exacte. De là et à peu de distance, nous traversons une petite colline peu élevée, mais excessivement raide, d’où l’on a une vue splendide qui rappelle, mais en mieux, celles que l’on a dans le Konkodougou et le Diébédougou (Bambouck). A nos pieds s’étend une grande et belle vallée couverte de beaux arbres verdoyants et touffus. De loin je reconnais de superbes palmiers, de gigantesques rôniers, d’énormes n’tabas. C’est, en un mot, la végétation luxuriante des tropiques avec sa fraîche et éternelle verdeur. Du point où nous sommes on me montre à l’horizon une colline relativement élevée, au sommet de laquelle se dressent de magnifiques rôniers. Cette colline n’est que le versant Nord-Nord-Ouest du vaste plateau du Coniaguié. Encore quelques kilomètres et je serai enfin dans ce pays dont le nom seul excitait tant ma curiosité. Je pourrai voir ses sauvages habitants et étudier leurs coutumes et leurs mœurs. Ce ne fut pas sans une certaine émotion, je dirai plus, sans une certaine appréhension que je m’engageai dans l’étroit sentier qui y conduit, car je me posais cette éternelle question que se sont toujours adressée ceux qui ont voyagé en Afrique, en arrivant devant un village inconnu : « Comment serai-je reçu ? » Ce n’est certes pas la crainte qui dicte au voyageur une semblable réflexion. Quand on s’aventure dans ces régions inexplorées, quand on marche vers l’inconnu, on a fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie. Mais des considérations plus élevées viennent vous assaillir et au moment de toucher au but on se demande si quelque malencontreux hasard ne viendra pas entraver le succès du voyage.
A travers les conglomérats qui couvrent le terrain à droite et à gauche de notre route, je pus constater la présence de nombreux échantillons d’une Ménispermée fort commune au Sénégal dans la province du Cayor et que je n’ai guère reconnue au Soudan que dans les environs de Kayes, non loin du petit village de Goundiourou. C’est le Tinospora Bakis Miers[21]. On trouve ses racines dans toutes les officines des marchands indigènes sur les marchés de Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque. Les noirs utilisent ses propriétés toniques, diurétiques et fébrifuges. Ils l’emploient surtout contre la fièvre bilieuse simple ou rémittente à laquelle ils sont aussi sujets que l’Européen. Ils en font des décoctions, des macérations, et son usage est particulièrement fréquent chez les peuples d’origine Ouolove et Sérère.
C’est par une pente douce que l’on arrive sur le vaste plateau du Coniaguié, et à peine y avons-nous fait deux kilomètres que nous apercevons sur notre gauche le premier des villages de cette étrange peuplade. C’est Iguigni.
Iguigni est un gros village d’environ 600 habitants. Sa population est formée de Malinkés musulmans, émigrés du Ghabou lors de la conquête de ce pays par Moussa-Molo, et de Coniaguiés. Nous décrirons plus loin la façon dont sont construites les cases de ces derniers. Quant au village Malinké, nous n’en dirons rien que nous ne sachions déjà. Il est 11 heures quand nous y passons. Il fait une chaleur torride et le vent du Nord-Est balaie de sa brûlante haleine ce plateau relativement élevé.
Karakaté. — A un kilomètre d’Iguigni, nous laissons encore à gauche, à cinq cents mètres environ de la route, le village de Karakaté, dont la population, uniquement composée de Coniaguiés, s’élève à environ 600 habitants. Les cases y sont fort espacées les unes des autres et les intervalles sont plantés de tabac, tomates, etc., etc. Les habitants, assis devant la porte de leurs cases, le fusil entre les jambes, nous regardent curieusement passer. Beaucoup d’entre eux nous suivent et se joignent à ma caravane. Ils sont plus surpris qu’effrayés, et rien dans leurs gestes ou leur attitude ne peut nous faire redouter de leur part la plus petite hostilité.
A 11 heures 23, il nous faut nous arrêter au village de Ouraké. Ouraké est un gros village de 800 habitants environ. Sa population est formée de Peulhs, de Malinkés et de Coniaguiés. Il est situé à 200 mètres environ de la route. C’est là que réside le chef qui est chargé de veiller à la sécurité de cette partie de la frontière et qui donne ou refuse aux voyageurs l’autorisation de séjourner sur le territoire Coniaguié. Avant de se prononcer il lui faut auparavant consulter l’oracle, et comme cela demandera quelque temps nous faisons la halte sous un beau fromager où nous sommes bientôt entourés par les indigènes dont le nombre augmente à chaque instant. Je profite de ce repos pour demander à Fodé en quoi consiste la pratique à laquelle se livre le chef pendant que nous l’attendons. Il me dit alors qu’il va tuer un poulet, l’éventrer ensuite et que c’est dans ses entrailles qu’il verra si nous venons dans le pays avec de bonnes ou de mauvaises intentions et s’il doit nous en accorder l’entrée ou nous faire rebrousser chemin. Mon guide finissait à peine son récit que le chef parut à la porte de sa case et s’avança vers notre groupe. De taille élevée, barbe et cheveux grisonnants et les bras chargés de bracelets en fer et en laiton, il peut avoir 60 à 65 ans. Il s’assit en face de moi, me souhaita le bonjour et me demanda ce que je venais faire dans le pays. Sans doute que mes réponses le satisfirent, car il me déclara que je pouvais aller à Yffané, la résidence du chef du pays, mais pas ailleurs, et qu’il me donnait pour m’y conduire le courrier que j’avais expédié de Damentan. Il ajouta d’un air entendu qu’il savait bien que je ne venais pas au Coniaguié pour leur faire du mal et qu’au contraire, je ne leur dirais et ne leur apporterais que de bonnes choses. Je n’eus pas de peine à comprendre ce qu’il voulait par là et je lui fis immédiatement donner par Almoudo environ 5 kilogs. de sel et une poignée de belle verroterie, présent auquel il fut très sensible et dont il me remercia à plusieurs reprises. Nous allions nous remettre en route lorsqu’arriva le jeune fils que Fodé avait eu dans ce pays d’une femme Coniaguiée à l’époque où il y faisait le métier de dioula. C’était un jeune homme de dix-huit ans environ, grand, fort bien découplé et portant le costume coniaguié. Il ne manifesta, du moins extérieurement, aucune joie de revoir son père. Il n’en fut pas de même de Fodé, qui fut tout heureux de me le montrer et de le retrouver. Tout cela ne m’étonna guère, car je savais depuis longtemps combien le noir était peu expansif et aime peu à faire parade de ce qu’il ressent.
Dès que le vieux chef d’Ouraké nous eut déclaré que nous pouvions nous rendre à Yffané, nous nous remîmes en route. Cent cinquante ou deux cents guerriers Coniaguiés nous escortent et rien n’est curieux à voir comme cette compagnie d’hommes presque nus, le fusil sur l’épaule, se pressant sous les pieds de mon cheval pour mieux me voir. Je n’eus dans ce voyage d’Ouraké à Yffané qu’à me plaindre de leur importune curiosité. Peu après avoir quitté Ouraké, nous nous dirigeons vers le S.-S.-O., mais nous ne tardons pas à revenir à l’Est. La route est très belle, littéralement couverte partout d’un sable très fin de latérite. Elle traverse de beaux lougans et je constate que les argiles font presque absolument défaut. Nous croisons à chaque instant d’autres routes qui sillonnent en tout sens le plateau. C’est un véritable dédale dans lequel il nous eut été difficile de nous reconnaître si nous n’avions pas eu un guide pour nous conduire. Pendant le trajet relativement court qui sépare Ouraké d’Yffané, le Coniaguié qui nous menait au chef du pays nous fit fréquemment changer de direction. Etait-ce pour nous dépister, je l’ignore. Toujours est-il que lorsque je lui fis demander par Fodé les motifs de ces brusques tours et détours, il répondit qu’il agissait ainsi pour me faire éviter les endroits dangereux. Il ne fallait pas passer par ci parce que les chevaux mourraient immédiatement, il ne fallait pas s’aventurer par là parce que cela aurait nui à la bonne réussite de notre voyage. Cet autre endroit ne pouvait être foulé par les sabots de nos chevaux parce qu’un chef y était enterré et que personne autre que ses frères ne pouvaient parcourir ces lieux sans s’exposer aux plus grands dangers. D’après son dire, il y aurait ainsi dans tout le Coniaguié des endroits funestes aux voyageurs ignorants ; il est vrai qu’il en est aussi qui leur sont propices. Enfin à midi trente, par une chaleur étouffante et une brise de Nord-Est brûlante et intolérable, nous arrivons devant Yffané, capitale du Coniaguié et résidence du roi qui le gouverne. Notre guide va lui annoncer notre arrivée et nous dit, en attendant, de nous asseoir sous un beau tamarinier qui est l’arbre à palabres du village. Peu après, nous le voyons s’avancer vers nous suivi de plusieurs de ses notables. C’est un homme de cinquante ans environ, grisonnant et de taille élevée. Rien dans son costume ne le distingue de ses congénères, et il est tout aussi nu, tout aussi sale que le moindre de ses sujets.
Je n’ai jamais vu être humain plus abruti, si tant est que l’on puisse donner le nom d’hommes à ces primates qui ne se distinguent du singe que par leur langage articulé. C’est à peine s’il nous souhaite la bienvenue. Je lui expose en peu de mots ce que je viens faire dans son pays, et lui demande de m’y laisser résider. A cela, il me répondit que je pouvais rester et aller camper dans un petit village de Malinkés musulmans, situé à deux cents mètres environ de l’endroit où nous nous trouvions alors, et il ajouta qu’il désirait que ni moi ni mes hommes n’entrions dans le village Coniaguié. Enfin, à une heure, nous pouvons nous installer dans notre campement et nous sommes cordialement reçus par notre hôte, marabout Malinké, que Sandia connaissait depuis longtemps déjà. Peu après notre arrivée, la cour dans laquelle se trouvait la case que j’habitais, était absolument envahie par les curieux. Hommes, femmes, enfants, tous plus ou moins nus, tous aussi sales et aussi dégoûtants, se pressent devant ma porte. Je ne puis la tenir fermée ; car elle est immédiatement ouverte si j’essaie de me soustraire à leurs regards indiscrets, et je suis obligé de faire ma toilette au milieu de tout ce peuple. Quelques-uns plus hardis pénètrent jusque dans ma case, me saluent, s’asseoient, regardent et s’en vont. J’ai beau leur faire répéter par Fodé que j’ai besoin d’être seul, rien n’y fait, et le défilé des visiteurs continue. Je ne puis m’en débarrasser qu’en leur faisant dire que je vais dormir. Ils sortent bien de la case, mais restent devant la porte qui doit demeurer ouverte. J’étais à peine installé sur mon lit de camp pour prendre après mon déjeuner un peu de repos, que le chef du pays vint me visiter. Tout en mangeant, j’avais interrogé notre hôte (diatigué), à son sujet. Il m’apprit qu’il se nommait Tounkané. On juge de sa surprise quand je l’appelai par son nom et lui dit de s’asseoir. Alors commença avec lui, par l’intermédiaire d’Almoudo et de Fodé, une de ces longues conversations au cours de laquelle il me fallut répondre à ses mille questions, toutes plus ou moins enfantines. Le plus petit et le plus insignifiant des objets dont je me servais, excitait sa curiosité et aussi son envie. Un couvert en ruoltz, surtout, le ravissait et il me demanda de lui en faire cadeau pour fabriquer des bracelets pour lui et ses femmes. Cela ne me gênant pas le moins du monde, car j’en avais de rechange, j’accédai à son désir, et pour que pareil fait ne se renouvelât pas, ce qui aurait pu m’embarrasser, je ne me servis plus pendant le reste de mon séjour à Yffané que de fourchettes et de cuillers en fer. Mais ce qui l’étonna et aussi l’effraya le plus, ce fut de me voir allumer ma cigarette avec une allumette. Pendant mon séjour à Mac-Carthy j’avais fait une ample provision de Suédoises, car j’avais appris, par expérience, combien elles sont précieuses dans la brousse, et à Yffané j’en avais emporté quelques boîtes, laissant la plus grande partie à Damentan. Tout en causant avec Tounkané, j’en demandai une à Almoudo et l’allumai négligeamment sur la boîte. En voyant jaillir ainsi la flamme, Tounkané, effrayé, se leva précipitamment et voulut sortir de ma case en criant qu’il ne voulait pas qu’un homme qui « portait ainsi le feu dans sa poche » reste plus longtemps dans son pays. Il fallut que notre hôte lui expliquât l’emploi de ces petits morceaux de bois et pour calmer sa frayeur lui déclara qu’il pourrait aisément en faire autant. Je lui en donnai une boîte de suite et il fut ravi de voir que lui aussi pouvait porter le feu dans sa main, car de poche il n’en avait point. Son costume était trop primitif pour cela.
Il me fallut lui expliquer en détail ce que je venais faire dans le Coniaguié. Sans doute que mes réponses le satisfirent, car il me demanda de répéter le lendemain dans un grand palabre auquel il convierait tous les chefs du pays, ce que je venais de lui dire. Je le lui promis et il se retira sur ces mots, à la nuit tombante. Peu après, il m’envoya un bouc pour mes hommes et pour moi, deux de ces beaux poulets, dont Sandia m’avait tant parlé, mais pas le moindre couscouss et pas le plus petit grain de mil, et, si notre hôte n’en avait pas donné à ma troupe, mes compagnons se seraient couchés sans manger. Ce fut également à la générosité de ce brave homme que nos chevaux durent d’avoir une maigre ration de paille d’arachides et de mil. De mon côté, je ne voulus pas être en reste avec Tounkané et je lui fis aussitôt porter quelques bouteilles de gin qui lui firent le plus grand plaisir.
Je pus enfin sortir un peu et visiter les environs, mais je dus rentrer bientôt au logis, car j’étais absolument obsédé par les curieux qui m’entouraient de toutes parts. Heureusement que de ma case je pouvais parfaitement voir le village Coniaguié et, bien qu’il me fût interdit de le visiter, me faire une idée de son importance ainsi que de la façon dont il était disposé.
Yffané ou Youffané est un gros village de 1200 habitants environ. Sa population est uniquement formée de Coniaguiés. Il m’a paru bien entretenu, du moins autant que j’ai pu en juger, ses cases m’ont semblé en bon état. Au centre se trouvent celles du chef, elles sont construites au milieu d’un carré parfait dont les quatre côtés sont formés par des cases bien alignées où habitent les jeunes gens non mariés du village qui lui forment, pour ainsi dire, une sorte de garde particulière. Ces cases sont très rapprochées les unes des autres, elles n’ont qu’une seule porte qui regarde les derrières de la case voisine de façon à ce que l’on ne puisse voir d’une habitation ce qui se passe dans l’autre. Il est absolument ouvert et ne possède aucun système de défense, ni tata, ni sagné. Il est entouré de beaux lougans de mil, arachides, etc., etc., et a, en résumé, un aspect gai qui contraste étrangement avec la tristesse des villages fortifiés des pays Malinkés et Bambaras.
Non loin d’Yffané, à quelques centaines de mètres au plus, se trouvent trois villages Malinkés peu importants que l’on désigne sous le nom de Yffané-Maninka-Counda (village Malinké d’Yffané en langue Mandingue de la Haute-Gambie). Ces villages ne diffèrent en rien des autres villages Malinkés dont nous avons parlé dans le cours de ce récit.
La route du marigot de Oudari à Yffané présente une curieuse disposition de terrain. Ce n’est qu’une succession de plateaux entrecoupés par de petites vallées où coulent de clairs marigots. Le terrain s’élève progressivement jusqu’au plateau du Coniaguié. Le baromètre baisse au fur et à mesure que l’on avance. Au point de vue géologique, des argiles compactes dans les vallées. Les collines et les plateaux sont formés de quartz, de grès et de conglomérats ferrugineux. La roche s’y montre partout à nu. La latérite n’apparaît qu’aux environs du Coniaguié et le plateau sur lequel sont construits les villages est uniquement formé de cette espèce de terrain.
Au point de vue botanique, quelques rares bambous maigres et rachitiques sur les plateaux. Dans les vallées, au contraire, végétation riche : rôniers, légumineuses, n’tabas, caïl-cédrats, etc., etc. Le plateau du Coniaguié présente encore de nombreux échantillons de Karités. Les deux variétés Shee et Mana y sont également communes. Enfin, nous y trouvons encore, entre autres végétaux importants, de beaux spécimens de lianes à caoutchouc (Saba et Delbi). Les fromagers et les tamariniers y sont également très communs et y atteignent d’énormes proportions.
Du marigot de Oudari à Yffané, la route suit une direction générale S.-S.-E., et la distance qui sépare ces deux points peut être évaluée à environ trente-trois kilomètres.
A nuit close, tous les visiteurs regagnèrent le village Coniaguié. Je pus dîner en paix et me coucher vers huit heures du soir. Mais je dus laisser ouverte la porte de ma case, et des hommes armés montèrent, pendant toute la nuit, une garde active dans la cour qui la précédait.
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CHAPITRE XV
Séjour à Yffané. — Deuxième journée. — Tam-tam. — Chiens. — Chacals. — Cris bizarres dans le village. — Étrange coutume. — Nombreux visiteurs. — Visite de Tounkané. — Grand palabre. — Pas de vivres. — Cordiale et généreuse hospitalité des Malinkés. — Tounkané me demande en cachette une bouteille de gin. — Abondance du gibier dans les environs d’Yffané. — Troisième journée. — Nombreuses visites de dioulas Malinkés établis dans le pays. — Les pintades. — Tounkané me fait cadeau d’un bœuf. — Je puis enfin me procurer un peu de mil et de fonio. — Refus de Tounkané de me donner des porteurs pour retourner à Damentan. — Dans la soirée il me promet de m’en donner le lendemain matin. — Il enverra deux délégués à Nétéboulou pour s’aboucher avec le commandant de Bakel. — Heureux résultat de mon voyage. — Départ d’Yffané. — Tounkané me donne deux guides, mais pas de porteurs. — D’Yffané au marigot de Oudari. — Campement à Oudari. — Inquiétudes de Sandia. — Arrivée de quatre Coniaguiés qui font route avec nous. — Du marigot de Oudari à Damentan. — Les antilopes. — Les sangliers. — Arrivée à Damentan. — Joie d’Alpha-Niabali de me revoir. — Récit de Sandia et d’Almoudo. — Ils m’apprennent les dangers que nous avons courus au Coniaguié.
24 décembre. — Nous avons tous passé une excellente nuit. Nous en avions bien besoin : car après l’étape et la journée d’hier, nous étions absolument exténués. Pour moi, j’ai très bien reposé, malgré les chiens, les chacals et le tam-tam. Hier soir, à peine Tounkané m’eût-il quitté, que commença dans le village coniaguié, un vacarme épouvantable. On s’y enivra avec le gin que j’avais donné au chef, et la population entière se livra à un tam-tam effréné qui se prolongea fort avant dans la nuit. Les chiens se mirent de la partie et aboyèrent jusqu’au lever du jour, surexcités par la présence de nombreux chacals qui, chaque nuit, viennent rôder autour des cases en poussant des hurlements furieux et aigus. Les hyènes elles-mêmes nous firent visite et un de ces répugnants animaux s’aventura même jusque dans la cour de ma case. Pendant plusieurs heures, leurs glapissements lugubres se firent entendre et tinrent mon brave Almoudo éveillé durant la plus grande partie de la nuit. Pendant tout notre séjour au Coniaguié, ce brave serviteur ne dormit jamais que d’un œil, et nuit et jour, avec Sandia, il veilla à ma sécurité avec un soin jaloux.
Des cris bizarres au commencement de la nuit et assez espacés frappèrent plusieurs fois mon oreille avant que je m’endorme. Intrigué, j’en demandai la cause à Sandia et à Almoudo qui, l’ignorant, interrogèrent à ce sujet notre hôte. Je les vis revenir en riant aux éclats et quand je leur demandai le motif d’une si grande hilarité ils me répondirent : « Coniaguié y en a gueulé comme ça parce que y a bien content avec son femme ». Je n’eus pas de peine à comprendre ce qu’ils voulaient dire et ce détail de mœurs est un des plus curieux que j’aie jamais enregistrés. Je le recommande tout particulièrement aux méditations des ethnologistes.
Dès le point du jour, je suis littéralement assailli par une bande de curieux. Ils pénètrent de force dans ma case, et je suis obligé de mettre un de mes hommes en faction, à ma porte, pour être un peu chez moi. Mais il me faut la laisser ouverte. De temps en temps un curieux passe la tête par l’ouverture, me regarde d’un air ahuri et se retire pour faire place à un autre.
J’étais assis à ma table occupé à rédiger mes notes, lorsque tout-à-coup, j’entendis au dehors de grands cris accompagnés d’éclats de rire. Je sortis aussitôt et je devinai de suite les motifs de toute cette gaieté en voyant un grand gaillard de Coniaguié qui s’astiquait à tour de bras la poitrine et les cuisses à l’aide de ma brosse à souliers. Voici comment cela était arrivé. J’avais rapporté de Mac-Carthy quelques boîtes de cirage, et, arrivé à l’étape, mon petit domestique Gardigué avait pour fonction spéciale de nettoyer mes bottes. Assis devant ma porte, il se livrait à cet exercice en présence de nombreux curieux qui le regardaient, bouche béante, procéder à ces soins de propreté. Mais où leur stupéfaction fut au comble, ce fut lorsqu’ils virent Gardigué, après avoir étendu le cirage, le faire luire à l’aide de la brosse ad hoc. L’un d’eux, plus hardi que les autres, lui fit demander par Fodé de lui prêter un instant ce curieux instrument. Ce à quoi mon domestique consentit non sans difficultés. Notre Coniaguié prit la brosse avec précautions, l’examina attentivement et se mit à se frotter vigoureusement, espérant sans doute obtenir sur son cuir le brillant qui l’avait tant émerveillé. Ce fut à ce moment que j’arrivai. Le résultat se faisant attendre, j’entendis mon loustic de gamin lui dire que pour faire luire sa peau il faudrait au préalable l’enduire de cirage. Notre homme ne voulut pas se soumettre à l’expérience. Je l’ai beaucoup regretté.
Vers neuf heures du matin, Tounkané vint me rendre visite. Je me plains de ce que mes hommes n’aient rien eu hier à manger et lui déclare que s’il ne veut pas me procurer le mil et le fonio qui m’est nécessaire pour les nourrir, je me verrai forcé de partir. Il me promet de s’en occuper, mais me déclare aussi qu’il n’y aurait rien d’étonnant s’il ne pouvait pas réussir, car il ne peut pas forcer les gens à me vendre leurs denrées s’ils ne voulaient pas. Or, je savais pertinemment que le village regorgeait absolument de tout ce dont j’avais besoin. Il est venu me saluer, dit-il, me demander comment j’avais passé la nuit et m’annoncer que tous les chefs du pays sont réunis sous l’arbre à palabre, en dehors du village Coniaguié, ce même tamarinier sous lequel je l’ai attendu hier, et qu’ils m’attendent. Je m’y rends aussitôt sans armes, selon mon habitude, et accompagné d’Almoudo, de Sandia, Fodé et Mandia, le frère du chef de Son-Counda. Les hommes de Sandia y étaient déjà arrivés et, munis de leurs vieux fusils à pierre, s’étaient répandus dans la foule. Mais leur présence eût été bien inutile et ils n’auraient rien pu faire au cas où nous eussions été attaqués par les deux ou trois cents guerriers qui nous entouraient.
Je m’asseois sur mon pliant que m’a apporté Gardigué au pied de l’arbre. Sandia et Mandia sont auprès de moi ainsi que Fodé et Almoudo. Tounkané est en face de moi, à cinq mètres environ, et les chefs et leurs guerriers forment le cercle autour de nous. Après les avoir tous salués, je leur expose ce que les Français font pour leurs amis et tout l’avantage qu’ils auraient à « être avec nous ». De ce fait, ils pourraient être certains que Moussa-Molo et le Fouta-Djallon les laisseraient tranquilles chez eux et ne viendraient plus les attaquer. Nous ne voulions point prendre leurs terres, car ils savaient bien que nous en avions assez partout, et la meilleure preuve que je n’étais pas venu dans leur pays avec l’intention de leur nuire, c’était qu’ils pouvaient s’assurer que je n’avais pas de fusil et pas un seul soldat. Or, ils n’ignoraient pas que nous en avions beaucoup. Nous ne demandions qu’une seule chose, en échange de la protection que nous leur donnerions, c’est qu’ils laissent nos dioulas faire chez eux leur commerce en toute liberté, qu’ils les défendent, contre les voleurs et que si les blancs venaient dans leur pays, ils y soient reçus en amis et puissent s’y établir.
Mon petit discours, qu’Almoudo traduisait en Mandingue et que Fodé répétait en langue Coniaguiée, produisit le meilleur effet. J’eus à peine terminé qu’un vieux chef se leva et cria à tue-tête que j’avais dit de bonnes paroles et que j’étais un bon homme. Tounkané me répondit qu’il savait bien que je n’étais pas venu pour leur faire du mal, qu’il avait appris que partout où j’étais passé je n’avais porté préjudice à personne. J’avais eu raison de ne pas emmener de soldats avec moi, car si j’en avais eu un seul avec son fusil, je ne serais jamais entré dans le Coniaguié, il m’aurait arrêté au marigot de Nomandi qui sépare, comme nous l’avons dit plus haut, son pays de celui de Damentan. Ils seront contents d’être nos amis, à condition que nous l’aidions à battre Tierno-Birahima, un chef de colonne du Fouta-Djallon, qui se trouvait à N’Dama, au Sud du Coniaguié, et qui était venu l’attaquer dernièrement sans motifs. Il l’avait bien repoussé et battu à plate couture, mais il avait été attaqué et il voulait se venger.
Je lui répondis que je ne pouvais lui accorder cela de suite, que cela ne me regardait pas, je n’étais venu chez eux que pour savoir s’ils voulaient être nos amis et que pour régler toutes ces conditions, il n’avait qu’à envoyer deux de ses notables à Nétéboulou ou à y aller lui-même. Là, ils trouveraient le commandant de Bakel qui avait tout pouvoir pour faire « un papier avec eux », et pour arranger leurs affaires.
Ces propositions furent acceptées et il fut entendu qu’il enverrait deux de ses notables pour régler à Nétéboulou toutes ces affaires avec le commandant de Bakel qui y devait venir incessamment. Tounkané ajouta même que ce seraient son propre fils et son frère qu’il chargerait de cette mission. Enfin, au moment de nous séparer, je lui promis que j’écrirais au commandant pour le mettre au courant de tout. Chose que je ne manquai pas de faire en arrivant à Damentan.
Quand tout fut bien convenu entre nous, je me retirai, non sans avoir serré la main à tous les chefs présents, et les laissai délibérer entre eux et causer avec Sandia. Ce palabre n’avait pas duré moins de trois heures et il était midi quand je regagnai mon logis, enchanté d’avoir obtenu si rapidement un tel résultat.
Tounkané n’a pas tenu sa promesse et mes hommes n’ont absolument rien à manger. Il nous faut encore avoir recours à l’obligeance des Malinkés. Mon hôte heureusement a tout prévu et il a fait fabriquer pour mon personnel un excellent couscouss. Je l’interrogeai longuement sur cette façon de procéder des Coniaguiés à mon égard, et il me déclare que cela ne l’étonne nullement, car ils ont l’habitude de ne jamais rien donner ni vendre aux voyageurs et que c’est toujours chez eux qu’on vient camper. Cette particularité m’a toujours frappé, car, en général, au Soudan, l’hospitalité la plus large et la plus généreuse est toujours donnée aux voyageurs. Cette peuplade fait, sous ce rapport, exception, et diffère absolument de toutes celles que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Grâce aux Malinkés nous n’eûmes pas trop à souffrir des privations que nous auraient imposées l’avarice et la sauvagerie des Coniaguiés. Aussi en partant fis-je à notre diatigué (hôte) un superbe cadeau qui le dédommagea amplement de toutes les dépenses qu’il avait pu faire pour nous.
Je prenais sur mon lit de campagne un peu de repos quand vers deux heures de l’après-midi arriva Tounkané absolument ivre-mort. Almoudo eut toutes les peines du monde à l’empêcher d’entrer, et il ne se retira que lorsqu’il fut bien certain que je dormais. Il s’en assura lui-même et vint me regarder de si près que je sentis son haleine empestée de gin sur mon visage. Je ne bougeai pas et il s’éloigna en disant qu’il reviendrait plus tard, car il voulait absolument me voir puisque j’étais son ami.
A cinq heures du soir, je le vis arriver de nouveau, dégrisé, mais absolument abruti. Nous causâmes amicalement pendant quelques instants, et entre autres choses me promit de me donner tous les hommes dont j’aurais besoin pour m’accompagner et porter mes bagages à Damentan.
Pendant que nous devisions ainsi, un homme entra tout-à-coup dans ma case et vint lui dire qu’un énorme Koba (variété d’Antilope) paissait tranquillement non loin du village. Il dépêcha immédiatement plusieurs chasseurs à sa poursuite. Je lui demandai alors si ces animaux étaient communs dans les environs. Il me répondit qu’il y en avait tant que souvent ils s’aventuraient, surtout pendant l’hivernage, jusque dans l’espace restreint qui séparait le village Coniaguié du village Malinké et qu’ils y en avaient fréquemment tué. Il fit alors sortir tous ceux qui l’avaient accompagné, et, à voix basse, il me dit qu’il avait quelque chose à me demander. Intrigué, je lui dis de parler. Il me raconta alors que, hier soir, les hommes du village avaient bu toute la caisse de gin que je lui avais donnée et qu’il ne lui en était rien resté. Il me priait de lui en donner une bouteille pour lui. J’accédai immédiatement à son désir, et lui en fis remettre une par Almoudo. Il s’en empara vivement, la cacha sous la loque qui lui servait de boubou et s’enfuit aussitôt vers le village comme un voleur. Il dut lui faire de nombreuses caresses, car je ne le revis pas de la journée.
Dans la soirée, je sortis un peu pour me reposer et j’emportai mon appareil à photographier. J’avais l’intention, puisqu’il m’était interdit de visiter le village Coniaguié, d’en prendre un cliché. Je dus y renoncer, car j’avais à peine disposé mon instrument que je fus entouré par tous les guerriers qui m’avaient suivis et qui m’intimèrent l’ordre de remporter le tout dans ma case. Ils croyaient que c’était un canon, et, malgré tout ce que purent leur dire Sandia, Almoudo et même le marabout Malinké chez lequel j’étais logé, je dus me soumettre et rentrer au logis. J’étais absolument furieux.
Le reste de la journée se passa sans incidents, et je me couchai à la nuit tombante, fatigué et exaspéré par tous les visiteurs qui n’ont cessé de m’assaillir tout le jour de leurs indiscrétions.
25 décembre. — La nuit s’est très bien passée et, sans les chiens et les chacals, j’aurais très bien dormi. Fréquemment, j’entendis les cris étranges qui m’avaient tant intrigué hier et Almoudo ainsi que le vieux Samba, mon palefrenier, m’avouèrent au réveil qu’ils en avaient beaucoup « rigolé » pendant la nuit (sic). Dès le point du jour, ma cour est envahie par les visiteurs et les curieux. Je n’ai pas besoin de dire que, comme la nuit précédente, je fus gardé à vue par un poste de Coniaguiés en armes, et que je dus laisser ma porte grande ouverte. La même comédie qu’hier recommence et elle durera toute la journée. Je remarque que les hommes armés sont beaucoup plus nombreux. Il en est venu de tous les villages environnants, me dit mon hôte, mais rien dans leur attitude ne me fait craindre quoi que ce soit de leur part. Ce sont des curieux, voilà tout, qui veulent voir cet étrange animal qu’on appelle un blanc. Tounkané vient me voir plusieurs fois dans la matinée, mais il m’est impossible d’en rien tirer, il est absolument ivre-mort et incapable de parler.
Une petite querelle de ménage entre le vieux Samba et sa femme vint à propos à ce moment-là me permettre de me débarrasser de cet insupportable ivrogne. Je m’empressai de le congédier. Voici ce qui était arrivé. Depuis notre départ de Kayes, le vieux Samba, sa femme et le cuisinier s’étaient liés de la plus étroite amitié. Tout cela faillit bien se terminer à Yffané. Je ne sais trop pour quel motif une discussion s’éleva entre la femme et le cuisinier. On en vint vite aux gros mots et madame Samba se permit des expressions et vomit des insultes telles à l’égard des parents de notre homme qu’il avertit immédiatement le mari de la façon dont sa femme venait de traiter « son famille ». Elle avait insulté son père, elle avait insulté sa mère. Ce sont des choses qu’un noir ne pardonne pas. Mis au courant de l’affaire, le palefrenier l’eut vite réglée. Une bonne volée de coups de corde apprit bien vite à la mégère ce qu’il en coûte de se livrer à l’égard des ancêtres d’un ami à de semblables intempérances de langage. Je ferai remarquer que notre cuisinier était autant, sinon plus, le mari de la belle que le palefrenier. C’est là ce qui fait le piquant de l’affaire. Dès que j’entendis leurs cris, je priai Tounkané de se retirer pour me permettre d’aller voir ce qui se passait. Il s’en alla de bonne grâce, en me promettant qu’il allait m’apporter un bœuf. Il m’avait fait tant de promesses depuis mon arrivée que je ne m’attendais pas plus à lui voir tenir celle-ci que les autres. Aussi mon étonnement fut-il grand quand on vint m’annoncer que le bœuf était là. Je vais le voir comme c’est l’usage, et je donne l’ordre de l’abattre immédiatement. On dut le tuer à coups de fusil, car ces bœufs vivent absolument à l’état sauvage et il serait dangereux de s’en approcher de trop près. Le partage en est immédiatement fait. J’envoie à Tounkané un quartier de devant, selon la coutume au Soudan, j’en donne aux chefs, à mes hôtes, etc., etc. Bref, on fit bombance ce jour-là. Il était temps, car depuis notre arrivée dans le Coniaguié, nous avions été absolument réduit à la portion congrue. Tounkané poussa même l’amabilité jusqu’à m’envoyer un peu de fonio pour mes hommes et du mil pour nos chevaux qui ne vivaient depuis trois jours que de brousse et d’un peu de paille d’arachides. Quant à la peau de l’animal je la distribuai entre les hommes de ma caravane pour qu’ils puissent se faire des sandales.
J’eus encore, dans cette matinée, la visite des quatre chasseurs qui m’avaient accompagné du marigot de Talidian à Yffané. Ils allaient repartir pour la chasse et avant de s’en aller ils venaient me saluer et me souhaiter bon voyage. Je les remerciai et leur fis quelques petits cadeaux auxquels ils furent très sensibles. Almoudo leur fit alors raconter par Fodé comment Tounkané nous avait reçus et leur demanda de nous procurer du mil et du riz ou fonio pour la route d’Yffané à Damentan. Ils sortirent aussitôt en me promettant qu’ils allaient s’en occuper. En effet, quelques instants après, je les vis revenir avec plusieurs femmes qui consentirent à me vendre pour de la verroterie, du gin et du tabac, la quantité de mil et de fonio qui m’était nécessaire pour nourrir mes hommes et mes chevaux pendant trois jours. Je fis demander à ces femmes pourquoi elles n’étaient pas venues plus tôt m’offrir leurs marchandises. Elles me répondirent que ce n’était pas l’habitude du pays et que, de plus, on le leur avait défendu. Leurs paroles m’intriguèrent beaucoup et je me demande encore aujourd’hui qui avait bien pu leur faire semblable défense et dans quel but.
Dans la journée, vers deux heures de l’après-midi, Almoudo vint m’annoncer que des dioulas Malinkés voulaient me saluer. Je les fis immédiatement entrer, et, après les salutations d’usage, celui qui paraissait être le chef prit la parole et me dit qu’ils étaient venus de Yokounkou, leur village, distant de 15 kilomètres environ d’Yffané, pour me remercier d’être venu dans le pays et pour me donner l’assurance qu’ils seraient très heureux de voir les Français diriger les affaires de Coniaguié parce qu’ils savaient que le commerce se ferait alors librement et qu’ils pourraient circuler en toute sécurité dans le pays. Ils avaient appris comment Tounkané m’avait traité. Cela ne les avait pas étonnés, car les Coniaguiés étaient réputés partout comme une peuplade très inhospitalière. Aussi ils m’apportaient des œufs, des poulets et du mil pour mes hommes et pour mes animaux. Il termina en me disant que si je voulais aller dans leur village j’y serais le bienvenu et que je n’y manquerais de rien tant que je voudrais y rester. Je les remerciai sincèrement de leur invitation et leur dis que je ne pouvais aller chez eux, car j’étais très pressé de rentrer à Kayes et que je comptais partir le lendemain matin. Je leur fis alors quelques cadeaux et entre autres choses je leur donnai quelques mains de papier qui leur firent le plus grand plaisir. Ils se retirèrent en me renouvelant de nouveau l’assurance de tout leur dévouement aux Français et en me promettant qu’ils feraient tout ce qui dépendrait d’eux afin que Tounkané envoyât au plus tôt ses mandataires à Nétéboulou pour signer avec le commandant de Bakel un traité d’amitié. Ils ajoutèrent que je ferais bien de me méfier des Coniaguiés.
L’un d’eux revint quelques minutes après leur sortie pour me proposer de lui acheter deux pintades. Almoudo lui demanda alors combien il voulait les vendre. Deux sacs de sel, dit-il ; ce qui faisait environ 25 francs. Je ne pouvais décemment pas me permettre une semblable prodigalité. Enfin, après bien des pourparlers, il finit par rabattre son prix et j’eus ces deux gallinacés pour quatre moules de sel et quelques feuilles de papier. Ce n’était pas payer trop cher l’espoir de deux bons rôtis.
Tounkané revint me voir vers quatre heures du soir avec ses femmes et son dernier-né ; il me fallut leur faire à chacune un petit cadeau ; à l’une je donnai de la verroterie, à l’autre du tabac, à celle-ci du laiton pour se faire un bracelet, à celle-là de la laine rouge, à cette autre un morceau d’étoffe écarlate, etc., etc., à Tounkané son inévitable bouteille de gin. Tout le monde me remercia, mais quand je demandai si j’aurais le lendemain les hommes qui m’étaient nécessaires pour retourner à Damentan, il me répondit qu’il ne pouvait pas me les donner parce que ce n’était pas l’habitude du pays.
Dans la soirée, il me fit encore demander du gin : je lui en envoyai quelques bouteilles et peu après je le vis arriver. Il venait me remercier, me dire que tout était réglé entre nous, qu’il enverrait son fils et son frère à Nétéboulou pour s’entendre avec le commandant de Bakel et que je pourrais partir le lendemain matin à l’heure que je voudrais, qu’il s’était arrangé pour réunir les quelques hommes qui devaient m’accompagner, mais que je ne devais pas trop y compter car il craignait bien qu’au moment du départ, ils refusent de venir ; il ajoutait qu’il ne pouvait pas les forcer et que dans le Coniaguié, chacun était libre de faire ce qu’il voulait.
Je me couchai à la nuit tombante, enchanté du résultat auquel j’étais arrivé et que j’étais loin d’espérer à mon arrivée dans le Coniaguié. Il y avait bien un point noir, la question des porteurs. Mais bah ! nous nous étions bien débrouillés en d’autres circonstances, nous saurons bien nous débrouiller encore, comme le disait le brave Almoudo.
26 décembre. — Je passai une très-bonne nuit et dès le point du jour, je réveillai tout mon monde. Je dépêche immédiatement Almoudo et le chef de la case où je suis logé vers Tounkané pour le saluer en mon nom et pour lui dire que nous n’attendons plus pour partir que les hommes qu’il m’a promis hier. Il me fait répondre que personne ne veut porter et qu’il ne peut pas, à son grand regret, tenir la promesse qu’il m’a faite. Il fallut donc nous débrouiller nous-mêmes et organiser notre convoi avec nos propres ressources. Les hommes de Sandia et les miens prennent alors les bagages et nous nous disposions à nous mettre en route, lorsque Tounkané arriva. Il vient me saluer, me dit-il, et me souhaiter un bon voyage. Nous nous serrons la main comme de vieux amis et il me donne deux guides auxquels il recommande à plusieurs reprises de me mettre dans la bonne route. Il est six heures du matin quand nous quittons Yffané. Nous passons en vue du village dont les habitants nous regardent défiler avec indifférence. Il fait une température très fraîche. Tout le monde grelotte et les enfants, pour se réchauffer, tiennent dans les mains un tison enflammé sur lequel ils soufflent fréquemment pour en activer la combustion. Nos guides nous font prendre un tout autre chemin que celui que nous avions suivi à notre arrivée dans le pays. Nous ne trouvons sur notre passage que le village d’Ouraké et deux petits villages Malinkés. Cela nous fait gagner environ trois kilomètres. Dans ce trajet, nous rencontrons plusieurs troupeaux de beaux bœufs qui se précipitent sur nous au galop et nous chargent. Heureusement que les guides sont là et les écartent. Il paraît que la vue de gens habillés a le don d’exaspérer tout particulièrement ces animaux qui sont habitués à ne voir que des hommes absolument nus. Nous traversons, sans encombre, le marigot de Bankounkou et celui de Mitchi, où je suis obligé de me mettre à l’eau. Là, nos guides nous demandent à retourner à Yffané. N’ayant plus besoin de leurs services, car la route nous était maintenant bien connue, je les congédie et leur donne quelques kolas qu’ils acceptent avec le plus grand plaisir, car ce fruit est très rare dans le pays et ils en sont particulièrement friands.
La traversée du marigot de Oupéré, de celui de Bôboulo et de celui de Oudari se fait sans accidents, et à une heure de l’après-midi nous sommes arrivés sur la rive droite de ce dernier où je trouve avec plaisir la bonne case que mes hommes m’y avaient construite quelques jours avant.
Pendant cette longue étape, je n’ai rien à signaler d’intéressant que la rencontre que nous fîmes à quelques centaines de mètres du marigot de Oupéré d’une colonie nombreuse de fourmis magnians qui émigrait sur le sentier, sur une longueur d’environ deux cents mètres. Nous fûmes obligés, de ce fait, d’opérer un détour dans la brousse pour les éviter, car leurs douloureuses morsures sont excessivement redoutées des indigènes et les chevaux eux-mêmes sont affolés par l’intolérable cuisson qu’elles déterminent.
Nous avons constaté l’existence au Soudan français de cinq espèces différentes de fourmis : 1o la fourmi ordinaire que les Malinkés désignent sous le nom de « Méné-méné » ; 2o une petite fourmi noire qui habite généralement les cases et dont la morsure est excessivement douloureuse et que l’on désigne sous le nom de « Dougou-méné » (dougou village et méné fourmi) ; 3o la fourmi rouge « Méné-oulé », qui mord cruellement et qui peut même provoquer des ampoules semblables à des brûlures ; 4o la fourmi-cadavre qui habite surtout dans les lougans et qui est ainsi nommée parce qu’elle exhale une odeur fétide qui rappelle celle d’un cadavre en putréfaction. Une seule de ces fourmis suffit pour empester une case toute entière ; 5o la fourmi-magnian, la plus terrible de toutes. Elle est très volumineuse et sa longueur peut atteindre parfois un centimètre et demi à deux centimètres. Sa couleur est noirâtre. Elle est excessivement vorace. Ses morsures sont excessivement douloureuses et provoquent parfois l’engourdissement du membre qui a été blessé. Elles vivent en colonies nombreuses et émigrent fréquemment. Lorsqu’elles s’attaquent à une charogne elles l’ont rapidement dévorée et n’en laissent absolument que les os. Si l’on est menacé d’une invasion de ces terribles insectes, il suffit pour s’en débarrasser de tracer un sillon en avant d’elles et la colonne obliquera toujours soit à droite soit à gauche. Je me suis très bien trouvé, toutes les fois que j’ai été mordu, de laver la blessure avec de l’alcool à 90° ou bien avec une solution concentrée de bichlorure de mercure. La douleur cesse presque immédiatement. En pareil cas, les indigènes se servent de beurre de karité dont ils étendent une épaisse couche sur la morsure et par-dessus laquelle ils appliquent deux ou trois feuilles de téli (Erythrophlæum guineense) qu’ils maintiennent à l’aide d’un chiffon pendant plusieurs heures. Ce procédé nous a également bien réussi.
Peu après notre arrivée au campement de Oudari éclata, dans la brousse, sur la rive opposée du marigot, un immense incendie. Nous entendîmes toute la journée le crépitement des flammes et je craignais tellement de lui voir gagner notre campement que je fis débroussailler au loin autour de nous et placer mes bagages en dehors de ma case. Le vent était heureusement pour nous. Il soufflait du Nord-Est et poussait les flammes du côté de la rive opposée à celle sur laquelle nous étions campés. Malgré cette circonstance, je ne fus pas sans inquiétudes et recommandai à mes hommes de veiller avec soin. Tout se passa bien et je n’eus aucun désastre à déplorer.
Vers trois heures de l’après-midi, arrivèrent quatre hommes d’Yffané. Ils me demandèrent à camper avec nous et à nous accompagner à Damentan d’où ils voulaient aller à Yabouteguenda chercher du sel en échange de beurre de karité dont ils avaient de fortes charges. Je leur accordai l’autorisation qu’ils sollicitaient et ne les revis plus qu’à notre arrivée à Damentan, où ils vinrent me saluer et me souhaiter un bon voyage.
Sandia, malgré tout ce que je pus lui dire, n’était pas tranquille. Il faut se méfier des Coniaguiés, me répéta-t-il plusieurs fois dans la journée, car ce ne sont pas de bons hommes et ils peuvent bien venir nous attaquer cette nuit. J’étais bien rassuré à ce sujet et j’étais bien persuadé que je n’avais rien à redouter de semblable. Je ne voulus cependant pas empêcher Sandia de faire une ronde minutieuse autour du camp, à la nuit tombante. Il en fouilla avec soin tous les environs et ne se coucha que lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait rien de suspect : mais je suis bien certain qu’il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là.
27 décembre. — Excepté Sandia, tout mon monde a bien dormi et j’eus quelque peine à réveiller mes hommes à trois heures du matin. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ se font très rapidement. Il fait encore nuit noire quand nous nous mettons en route, et cependant, la marche est bonne. C’est qu’il fait un froid des plus vifs et je constate huit degrés seulement au thermomètre centigrade. C’est une des plus basses températures que j’aie observées dans ces régions. De plus, une rosée abondante et froide couvre absolument la brousse et, peu après le départ, nous sommes littéralement trempés jusqu’aux os. Aussi, à chaque halte, nous faut-il faire de grands feux pour nous réchauffer et nous sécher. A peu de distance du marigot de Nomandi, dans une vaste plaine que venait de dévaster un immense incendie, nous vîmes défiler devant nous un superbe troupeau de 25 à 30 antilopes de la variété que les indigènes désignent sous le nom de « Koba ». Cet animal est excessivement commun au Soudan et il en existe plusieurs espèces dont les principales sont : le Koba, le Dumsa et le Diguidianka. On les reconnaît à la forme de leurs cornes, à leur stature, et à leur pelage. Ainsi le Dumsa est généralement de petite taille. Son poil est alezan foncé et ses cornes sont droites, de taille moyenne à l’âge adulte, et fortement acérées. Le Koba est, au contraire, de forte taille, son pelage grisâtre et sa bouche est blanche. Ses cornes sont en général annelées, rejetées en arrière et ont une courbe à concavité postérieure. Le Diguidianka est le plus volumineux de tous, il est généralement aussi le plus farouche. Son pelage est alezan et sa taille peut atteindre celle d’un cheval de cavalerie légère. Ses cornes très fortes atteignent parfois un mètre à un mètre cinquante de longueur. Elles sont fortement annelées. Très lourdes, elles sont fortement implantées dans l’os frontal et comme elles pourraient gêner l’animal quand il est poursuivi, il lève fortement la tête de façon à ce qu’elles viennent reposer sur son dos. Tous ces animaux sont très vigoureux et détalent avec une effrayante rapidité. Aussi ne peut-on les chasser qu’à l’affût ou bien les tirer avec des armes à longue portée. Leur chair est excessivement savoureuse.
Nous revoyons, en passant, notre campement du marigot de Bamboulo, et à peine étions-nous dans la vallée de Damentan que nous faisons fuir devant nous une belle troupe de sangliers. Je remarque dans leurs rangs plusieurs vieux solitaires énormes et un grand nombre de jeunes marcassins. Ils défilent tranquillement à deux portées de fusil de nous environ. Cet animal, que les indigènes nomment Diéfali, est très commun dans toute cette région. Les musulmans ne le chassent pas car il est défendu par le Koran de manger sa chair. Aussi, il se multiplie considérablement et cause de grands ravages dans les lougans de mil et de patates dont il est très friand.
A midi nous arrivons enfin à Damentan. Tout le monde fait la sieste ou bien est occupé dans les lougans. Mais la nouvelle de notre arrivée s’est bientôt répandue et tout le village ne tarde pas à venir me saluer et à venir prendre de nos nouvelles. On ne comptait plus nous revoir, car, avec leur exagération habituelle, les noirs qui y étaient venus du Coniaguié, n’avaient pas manqué de dire que Tounkané ne voulait pas nous laisser revenir à Damentan. Ce fut avec un grand plaisir que je repris possession de ma bonne case et que je pus enfin me reposer un peu. Je crois bien que mes hommes revirent cet hospitalier village avec encore plus de satisfaction que moi si cela était possible.
Alpha-Niabali était absent lorsque nous arrivâmes. Il était allé dans ses lougans surveiller la récolte de son mil. Il fut aussitôt prévenu et ne tarda pas à venir me rejoindre. Grande fut sa joie de nous voir sains et saufs et il ne me cacha pas que pendant les quelques jours qu’avait duré notre voyage, il avait été fort inquiet de notre sort. Il avait appris la façon peu cordiale avec laquelle Tounkané nous avait reçus et il n’en avait été nullement surpris. Mais ce qui le scandalisa le plus ce fut le peu d’empressement que ce sauvage avait mis à nous procurer notre nourriture. « Je te l’avais bien dit, me dit-il, ce sont de véritables bœufs (missio) ». Il fallut lui raconter en détail notre voyage sans rien omettre. On peut bien penser que la conversation ne languit pas. Sandia nous raconta alors tout ce qui s’est passé dans le village Coniaguié pendant notre séjour à Yffané. Il a été tenu chaque jour au courant des faits et des gestes des habitants par notre hôte qui y avait ses grandes et ses petites entrées, et s’il ne m’a prévenu de tout ce qui se tramait contre nous, c’est uniquement pour ne pas m’effrayer. Je compris alors pourquoi il insistait tant pour que je parte et pourquoi il était si inquiet pendant tout le voyage de retour. Il m’avoue alors n’avoir été réellement tranquille que lorsque nous eûmes traversé le marigot de Nomandi qui forme la limite entre le Coniaguié et le Damentan. Je ne crois point que ma vie ait été aussi sérieusement menacée à Yffané que ce brave homme de chef veut bien le dire. Malgré cela, je tiens à relater ici tous les détails qu’il m’a donnés au retour quand tout péril fut éloigné. Je commence dès le début, dès mon entrée sur le territoire Coniaguié, et voici à peu près ce que nous raconta Sandia et que me traduisit fidèlement Almoudo.
Les quatre hommes que nous avions rencontrés au marigot de Talidian avaient été apostés là pour nous suivre dans la brousse et épier nos faits et gestes. L’œil perçant de Sandia les découvrit et force leur a été dès lors de faire route avec nous. A Ouraké, le chef ne nous fit attendre si longtemps pour nous autoriser à aller à Yffané qu’afin de permettre aux guerriers du village de se rassembler pour nous escorter. A partir de là, en effet, le nombre des guerriers Coniaguiés ne fit qu’augmenter et c’est entourés de cent ou cent cinquante fusils que nous arrivâmes à Yffané. Dès que je fus installé dans le village Malinké, et après l’entretien que j’y eus avec Tounkané dans ma case, on discuta ferme dans la soirée, dans le village Coniaguié pour savoir si on nous laisserait retourner à Damentan. Mais on ajourna toute décision au lendemain, quand on aurait entendu ce que j’avais à dire.
Après le palabre, on discuta longuement dans le village où tous les chefs Coniaguiés étaient réunis. Il paraîtrait que beaucoup opinaient pour qu’on nous mît tous à mort ; mais le chef Tounkané déclara qu’il ne fallait pas agir ainsi, car, étant venu chez eux sans armes et sans escorte, il était évident que je ne voulais pas leur faire de mal ; mais il fallait, sous tous les prétextes, nous empêcher de retourner chez nous, d’où nous n’aurions pas manqué de revenir bientôt après avec une colonne pour nous emparer du pays. Ce fut cette opinion qui prévalut. Aussi, comme première mise à exécution me demanda-t-il de rester un jour de plus pour lui faire plaisir. Ce que j’accordai, malgré Sandia et Almoudo qui, étant au courant de la situation, voulaient me faire partir de suite. Je me souviens encore qu’à ce moment-là quand je déclarai à Tounkané que je resterais un jour de plus, selon sa demande, Almoudo me répéta à plusieurs reprises : « Y a pas bon quand noir y a dire, tu partiras demain, tu partiras demain, si toi y a resté, Coniaguié y a faire captif ».
Dans la troisième journée, nouveau conciliabule entre les chefs Coniaguiés. Il est alors décidé que pour m’empêcher de partir, on s’emparera de mes hommes ; et pour mieux atteindre ce but, on ne me donnera personne pour porter mes bagages ; mais on n’agira que lorsque tous les guerriers du pays seront réunis. Je m’étonnais aussi d’en voir depuis la veille arriver de tous côtés. Le soir, Tounkané vint me voir et entre autres choses me demanda de ne pas partir le lendemain matin et de ne me mettre en route que le soir, parce que, disait-il, des chefs de villages éloignés devaient venir me saluer et les Malinkés devaient m’apporter un bœuf. Je le lui refusai et ce fut alors que me voyant absolument décidé à partir, il me promit qu’au point du jour j’aurais les hommes qui m’étaient nécessaires. Prévenus par notre hôte de ce qui s’était passé la veille, Sandia et Almoudo me déclarent qu’il faut absolument partir le lendemain matin, puisque j’ai déclaré que je partirais ce jour-là, et que si Tounkané ne donne pas des hommes, on se débrouillera avec les nôtres et que, s’il le faut, ils porteront eux-mêmes les bagages. Comme je l’ai dit plus haut, le lendemain matin, en effet, nous ne pûmes pas avoir les quelques porteurs qui me manquaient. Nous nous sommes débrouillés et Tounkané fut, je crois, bien heureux de nous voir partir.
Je ne donne bien entendu, ce récit que, sous toutes réserves, et uniquement d’après ce que m’ont rapporté mes hommes. Pour moi, je tiens à affirmer que je n’ai rien eu à reprocher aux Coniaguiés, que leur indiscrétion, la garde active qu’ils ont montée autour de ma case et aussi la façon peu hospitalière dont ils nous ont traités. Du reste, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir sur ces gens-là, j’ai acquis la certitude qu’ils n’avaient pas fait une exception pour moi et qu’ils recevaient ainsi tous les étrangers qui s’aventuraient dans leur pays.
Quand nous eûmes terminé le récit de nos aventures au Coniaguié, Alpha-Niabali me demanda aussitôt la permission de se retirer pour donner des ordres afin qu’on nous préparât tout ce qu’il fallait pour notre dîner, car, disait-il, vous devez avoir faim. Il fit immédiatement envoyer du mil en quantité considérable pour les chevaux. Ces pauvres bêtes, absolument affamées, et qui n’avaient, pour ainsi dire, vécu depuis huit jours que de brousse sèche et d’un peu de paille d’arachides, firent bombance ce jour-là et mangèrent double ration de mil. A la nuit tombante, les femmes du village apportèrent à mes hommes, de bons couscouss de mil, de riz, de fonio avec de la viande et du lait. Ils rattrapèrent le temps perdu et ce fut avec joie qu’ils m’entendirent déclarer à Alpha que je resterais encore un jour à Damentan. J’avais grand besoin de repos, et je voulais mettre un peu d’ordre dans mes notes.
Ce soir-là tout le monde se coucha et s’endormit de bonne heure et j’avoue que je ne fus pas de ceux qui dormirent le moins profondément. Le lendemain s’écoula sans incidents, ce fut encore pour toute ma caravane une journée de repas pantagruéliques et de festins copieux. Pour moi, j’ai pu mettre à jour la plus grande partie de mes notes et faire mes préparatifs de départ pour le lendemain matin. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai retrouvé absolument intacts tous les bagages que j’avais confiés à Alpha-Niaboli. Je le remercie de sa généreuse hospitalité, et lui fais un beau cadeau avant de nous séparer. Il est enchanté et m’assure une fois de plus de tout son dévouement pour les Français. « Demain matin, me dit-il, je viendrai te saluer avant ton départ et mon fils partira avec toi pour aller trouver à Nétéboulou le commandant de Bakel et l’assurer que je veux absolument être ami avec vous. »
* * * * *
CHAPITRE XVI
Le pays de Coniaguié et le pays de Bassaré. — Limites. — Frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Faune. — Animaux domestiques. — Les bœufs. — Les poulets. — Les pintades. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. — Populations. — Ethnographie. — Ethnologie. — Sociologie. — Opinions diverses sur l’origine des Coniaguiés et des Bassarés. — Les villages. — Les habitations. — La nourriture. — La coiffure. — Le vêtement. — Organisation de la société. — La famille. — Rôle de la femme dans les affaires publiques. — Religion. — La guerre. — Les armes. — Fabrication de la poudre. — Langage. — Situation politique actuelle. — Rapports des Coniaguiés avec leurs voisins. — Notes diverses sur les Bassarés.
Le pays de Coniaguié et celui de Bassaré étaient absolument inconnus jusqu’à ce jour. Aucun Européen n’avait visité avant nous cette région et ce qui nous permet de le présumer, c’est que nous ne la trouvons mentionnée dans aucune relation de voyage et ce que l’on en savait jusqu’à ce jour, on ne l’avait uniquement appris que par de vagues renseignements. Ce n’est que sur la carte dressée par MM. les lieutenants Plat et Huillard, de l’infanterie de marine, que nous trouvons le nom de « Batiari ». C’est ainsi qu’ils désignent cette contrée, et cette indication permet de supposer que ces deux consciencieux géographes en avaient entendu parler. Certains autres auteurs, en parlant du N’Ghabou, disent bien que le Bassary et le Conadjy en étaient des provinces, mais aucun ne donne à leur sujet aucun renseignement ni aucun détail. Tout au contraire, le pays compris entre la rivière Grey et les pays de Niocolo, Sabé, Tamgué a toujours été considéré jusqu’à ce jour comme absolument désert et inhabité. Pour nous, nous désignerons sous ces deux noms de Coniaguié et de Bassaré, toute cette vaste étendue de terrains qui se trouve située au Sud-Sud-Est de Damentan et qui est habitée par ces peuplades qui diffèrent si profondément par leurs mœurs et leurs coutumes des autres peuples du Soudan.
Limites. Frontières. — Pour plus de clarté disons tout d’abord que nous comprendrons dans la même description le pays de Coniaguié et celui de Bassaré. Les deux peuplades qui les habitent sont, en effet, de même race et ont les mêmes mœurs, mais leur langage est un peu différent. D’après les renseignements que nous avons pu recueillir, ce pays se trouverait à peu près situé entre les 14° 45′ et 15° 10′ de longitude Ouest et les 12° 25′ et 12° 56′ de latitude Nord. Ces limites ne sont absolument que très approximatives. Sa plus grande longueur du N.-O. au S.-E. est d’environ 80 kilomètres et sa plus grande largeur du S.-O. au N.-E. ne dépasse pas 50 kilomètres. Sa superficie est à peu près de 4,000 kilomètres carrés, sur lesquels environ un quart serait habité et cultivé. Il confine au Nord et au Nord-Est au territoire de Damentan, à l’Est au Niocolo et au Sabé, au Sud aux pays de N’Dama, de Pajady et de Toumbin, enfin à l’Ouest aux pays de Pajady, de Toumbin et au Fouladougou. Sa frontière est des plus irrégulières. Il est séparé du Damentan par le marigot de Nomandi. La rivière Grey le sépare du Fouladougou. Ailleurs, rien de certain. Pas de frontières naturelles. Du reste, dans ces régions, il est séparé des pays voisins par de longs espaces de terrains absolument déserts et inhabités.
Aspect général du pays. — Le pays des Coniaguiés et des Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée, diffère complètement des autres parties du Soudan que nous avons parcourues. C’est une succession de collines et de vallons qui lui donne l’aspect le plus mouvementé. L’aspect de la région avoisinant la rivière Grey est tout différent. Nous retrouvons là les vastes plaines argileuses que nous signalions entre Son-Counda et Damentan. Il en serait de même pour la partie qui confine au Niocolo et au Sabé. La végétation, pauvre sur les plateaux est, au contraire, excessivement riche dans les vallées et sur les flancs des collines. Dans les régions avoisinant la rivière Grey et le Niocolo, nous ne trouvons plus que la végétation rare des terrains marécageux à fonds d’argiles. La partie habitée qui est constituée par un vaste plateau d’environ 800 à 1,000 kilomètres de superficie a un aspect riche et agréable que n’ont pas les autres régions. Les nombreux villages et les vastes lougans qu’on y rencontre lui donnent un aspect de fertilité et de richesse que n’ont pas les autres pays du Soudan.
Hydrologie. — Nous ne pouvons parler de l’hydrologie du pays de Coniaguié et de Bassaré qu’uniquement en ce qui concerne la région que nous avons parcourue. Elle est des plus riches et toutes les vallées sont arrosées par des marigots où coule en toute saison une eau claire, limpide et délicieuse à boire. En général, au pied de chaque colline coule un marigot. D’après nos renseignements, tous ces marigots seraient tributaires de la rivière Grey et la plupart d’entre eux la feraient communiquer avec la Gambie. Nous ne donnons ceci, bien entendu, que sous toutes réserves. De Damentan à Yffané on trouve successivement les marigots suivants, dans le Coniaguié, le Talidian, le Poutou-pata qui se divise en deux branches, le marigot de Oudari, celui de Bôboulo, de Oupéré, de Mitchi, et de Bankounkou, qui reçoit celui de Malé qui traverse de l’Est à l’Ouest le Coniaguié et sépare le territoire des Sankoly-Counda de celui des Biaye-Counda ; ce sont les deux familles qui peuplent ce pays. Sur le plateau lui-même, à part le marigot de Malé, on ne trouve aucun cours d’eau, et on ne se sert pour les usages domestiques que de l’eau de puits qui est, du reste, excellente. Par-ci par-là, on rencontre aussi quelques mares, mais elles sont rares et de peu d’importance. Comme on le voit, toute cette région est supérieurement arrosée, et c’est à la présence de tous ces marigots que les vallées où ils coulent doivent leur grande fertilité.
La rivière Grey arrose le Coniaguié sur une longueur d’environ quarante kilomètres. Elle reçoit toutes les eaux qui découlent le long des flancs du plateau, à l’Ouest. Nous avons longuement parlé plus haut de cette rivière, nous n’y reviendrons pas ici. Nous ne pourrions, du reste, rien ajouter à ce que nous avons déjà écrit à ce sujet.
Orographie. — L’orographie du pays des Coniaguiés et des Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée, est des plus simples. La rive gauche de la Gambie est longée dans tout son cours par une chaîne de collines peu élevées, boisées, et qui se distinguent au loin dans la plaine. De ces collines partent des contre-forts en grand nombre qui, perpendiculaires à ces dernières, se dirigent vers la chaîne peu élevée qui longe la rive droite de la rivière Grey. De telle sorte que les deux rangées de collines de la Gambie et de la rivière Grey forment, pour ainsi dire, les deux montants d’une échelle dont les contre-forts signalés plus haut seraient les échelons. Entre ces collines s’étendent de belles vallées au fond desquelles coulent les marigots. Ceux-ci sont dans tout leur cours absolument parallèles aux collines dont ils suivent le pied. Leur orientation est la même, Sud-Ouest, Nord-Est. Toutes ces collines dont nous venons de parler sont relativement peu élevées : 30 à 35 mètres au maximum. Elles sont généralement incultes et inhabitées. Leur sommet s’étale en un plateau plus ou moins vaste, aride, en général, sauf pour celui du Coniaguié et celui du Bassaré. Leurs flancs sont généralement boisés ; mais c’est surtout sur les bords des marigots que se voit la végétation la plus puissante. Par-ci, par là, dans les plaines, nous trouvons encore quelques-unes de ces collines isolées que l’on rencontre dans la plupart des régions soudaniennes. Mais elles sont de plus en plus rares et elles ont un aspect absolument dénudé.
Constitution géologique du sol. — La constitution géologique du sol diffère suivant que l’on s’approche de la Gambie et de la rivière Grey ou que l’on s’en éloigne. Près de ces grands cours d’eau, nous trouvons presque uniquement des argiles compactes à sous-sol de terrain ardoisier. Ailleurs, c’est le terrain de la période secondaire, par excellence. Les collines sont uniquement formées de roches que l’on ne rencontre que dans les terrains de cette nature. Les grès, les quartz ferrugineux y abondent, et, presque partout nous trouvons le conglomérat ferrugineux à ossature de grès et de quartz et à gangue argileuse. Nous ne trouvons la latérite que sur le plateau du Coniaguié, proprement dit, et par-ci par-là quelques rares îlots de peu d’étendue qui sont, du reste, peu cultivés. Sur les plateaux, la roche se montre à nu en maints endroits. Aussi, sont-ils souvent d’une aridité remarquable. Dans les vallées, c’est le terrain d’alluvion et les vases qui dominent surtout sur les bords des marigots. Les berges de ceux-ci sont rarement formées d’argiles, le plus souvent c’est la roche qui domine. Le fond en est généralement rocheux ou formé de petits cailloux de grès ou de quartz ferrugineux. Parfois aussi, il est absolument couvert d’une épaisse couche de détritus végétaux. Les sables font complètement défaut, sauf dans la portion habitée, où, cependant, ils ne forment qu’une couche peu épaisse. L’humus ne se rencontre uniquement que sur les bords des marigots et dans le voisinage de quelques marais. Il est entièrement formé de détritus végétaux très abondants dans ces régions. De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que tout le pays Coniaguié appartient aux terrains de formation secondaire, et, à ce point de vue, il se rattache au système géologique auquel appartient le Fouta-Diallon tout entier.
Faune. Animaux domestiques. — La faune est, on le comprend aisément, des plus riches et des plus variées. On y trouve tous les animaux sauvages que l’on rencontre dans les régions analogues du Soudan. Les antilopes les plus variées ; les biches, les gazelles y foisonnent. Le sanglier est très commun dans les vallées, où il trouve en abondance les jeunes racines dont il est si friand. Le bœuf sauvage est très commun surtout sur le plateau du Coniaguié. Dans les vastes plaines qui longent les bords de la Gambie et du Koulontou (rivière Grey), nous trouvons surtout l’éléphant et l’hippopotame auxquels les habitants du pays font une chasse acharnée. Les animaux nuisibles ne manquent pas non plus ; ils habitent surtout les collines rocheuses et les alentours des villages. Dans les lieux déserts, c’est le lion, la panthère, le lynx, le chat-tigre. Dans le voisinage des villages, le chacal, l’hyène et une sorte de chien sauvage élisent domicile. Ils sont si nombreux que, la nuit, si on n’y est pas habitué, leurs cris empêchent littéralement de dormir. Les oiseaux sont très communs. Perdrix, outardes, pintades, passereaux de toutes sortes, etc., etc., y abondent.
Parmi les animaux domestiques, nous citerons particulièrement les bœufs, moutons, chèvres, chiens, chats. Les bœufs sont très nombreux au Coniaguié. Chaque village en possède un troupeau de plusieurs centaines de têtes. Ils sont de grande taille et très vigoureux. De toutes les espèces que nous avons vues au Soudan, c’est assurément celle qui se rapproche le plus de notre bœuf de France. D’une façon générale, on peut dire que le bœuf du Coniaguié n’est pas domestiqué, mais simplement apprivoisé. Les troupeaux vivent dans les taillis qui avoisinent les villages, et, le soir, rentrent coucher auprès des cases. Habitués à ne voir que des individus absolument nus, l’aspect des boubous flottants que portent, en général, les noirs, a le don tout particulier de les irriter. Ils n’hésitent pas alors à vous charger. Leur chair est très bonne ; mais il faut une circonstance toute particulière, fête ou passage d’un chef, pour que les propriétaires se décident à en abattre une tête et, encore, faut-il la sacrifier à coups de fusil. C’est une véritable chasse qui est parfois féconde en accidents. Le lait des vaches n’est pas utilisé.
Les chevaux sont absolument inconnus, et les quelques ânes que l’on y rencontre y sont amenés par les rares dioulas qui y viennent commercer.
Les moutons et les chèvres y sont élevés en nombre relativement considérable. Leur chair est assez bonne et forme la base de l’alimentation animale des habitants.
Les chiens sont très communs et les chasseurs les dressent à poursuivre le gibier. Ils manquent absolument de nez.
Les poulets foisonnent dans tous les villages. Outre la petite espèce que l’on rencontre dans tout le Soudan, il existe encore au Coniaguié une variété qui rappelle nos grosses poulardes d’Europe. Ces volatiles sont très estimées dans les pays voisins. Il nous a semblé cependant que leur chair était plus dure et moins savoureuse que celle des autres espèces. Les Coniaguiés excellent dans l’art d’élever les chapons, et, il n’est pas de village qui n’en possède plusieurs centaines. La pintade franche y est aussi assez commune, mais elle y est généralement peu estimée. Outre la pintade grise que l’on trouve partout au Soudan en liberté, nous avons remarqué au Coniaguié une variété qui, par son plumage d’un blanc jaunâtre, diffère absolument de la première. Sa chair est tout aussi savoureuse. Citons enfin quelques canards de Barbarie et quelques canards armés qui portent aux ailes de formidables éperons.
Flore. Productions du sol. Cultures. — La flore du pays de Coniaguié varie sensiblement suivant les régions où on l’examine.
Dans les plaines qui avoisinent la Gambie et la rivière Grey, nous ne trouvons qu’une végétation pauvre. Quelques rares Joncées, mais des Cypéracées énormes qui atteignent des hauteurs étonnantes. C’est la brousse dans toute l’acception du mot. Par-ci par-là quelques rôniers difformes, et, sur les bords du fleuve, quelques rares palmiers d’eau. Dans les plaines, quelques arbres rabougris se montrent de loin en loin et donnent au pays l’aspect de steppes soudaniennes. Toute autre est la flore des vallées. Là, nous trouvons les grandes essences botaniques qui caractérisent les régions tropicales des Rivières du Sud. Les fromagers, les baobabs, les n’tabas, les caïl-cédrats, les Légumineuses gigantesques se montrent partout et y atteignent de colossales proportions. Sur les bords des marigots, ce sont surtout les bambous et les télis que l’on rencontre le plus fréquemment. Les lianes à caoutchouc et à Vahea sont partout fort nombreuses. Sur les flancs des collines et sur les plateaux, la flore devient moins puissante, mais elle est encore très riche. Les Graminées y constituent un excellent fourrage pour les animaux, et, à chaque pas, nous rencontrons de superbes karités des deux variétés shee et mana. Ces végétaux sont surtout très abondants sur le plateau du Coniaguié, et nous en avons vu de nombreux échantillons dont le tronc atteignait en grosseur celle du corps d’un homme vigoureux. L’oranger et le citronnier n’existent pas, que je sache, dans cette partie du Soudan. Par contre, il y existe une grande variété de ficus.
Les plantes cultivées y sont les mêmes que dans tout le reste du Soudan. Les lougans y sont très bien entretenus et très riches. On y trouve en quantité le mil, les arachides, le riz, le maïs. Autour des villages, on cultive surtout le tabac, les tomates, l’oseille, etc., etc. Le fonio y occupe de vastes lougans. En résumé, toute cette partie du pays Coniaguié peut être considérée comme une vaste exploitation agricole. Du reste, dans tous les pays voisins, elle a la réputation d’être excessivement fertile.
Populations ; Ethnographie ; Ethnologie ; Sociologie. — Le pays de Coniaguié est habité par trois races différentes. On y trouve, en effet, des Malinkés, des Peulhs et des Coniaguiés. Ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux et sont, en vertu du droit de premiers occupants, les maîtres du sol. Relativement à son étendue, ce pays est très peuplé, si toutefois l’on ne considère que la partie qui est habitée. Tous les villages sont situés sur le plateau dont nous avons parlé plus haut. Aussi sont-ils fort rapprochés les uns des autres, et, à peine distants de deux ou trois kilomètres au plus. Les espaces compris entre chaque village sont partout cultivés et forment de riches lougans. La population totale du pays, si nous y ajoutons celle de quelques petits villages isolés dans la brousse et dont nous n’avons pu avoir les noms, peut s’élever à environ 7,000 ou 8,000 habitants dont les quatre cinquièmes sont Coniaguiés et le reste Malinké et Peulh.
1o Peulhs. — Les Peulhs sont les moins nombreux. Ils ne forment que cinq villages dont la population peut s’élever à environ quatre ou cinq cents habitants au plus. Voici les noms de ces villages :
Labouqui. Boumoufoulacounda.
Kérouané. Calloia.
Yrratilia.
Ces Peulhs sont venus là, mi-partie du Fouta-Diallon, mi-partie du Fouladougou. Les uns sont des Musulmans fanatiques et les autres des buveurs de gin enragés. Ils s’adonnent principalement à la culture et à l’élevage des bestiaux. La plupart ont cherché dans le Coniaguié un refuge contre les exactions des almamys du Fouta-Diallon et de Moussa-Molo, le souverain du Fouladougou. Leurs villages sont, comme partout ailleurs, construits en paille, et, en général, sales et mal entretenus. Ils vivent là tranquillement sous la protection des Coniaguiés qui, à l’encontre des autres peuples, ne les molestent et ne les tracassent jamais.
2o Malinkés. — Les Malinkés sont de beaucoup plus nombreux. Ils forment plusieurs villages qui sont, en général, situés non loin du village Coniaguié auquel ils empruntent le nom. Ces villages sont, pour la plupart, construits en paille. On n’y trouve que fort peu de cases en terre bâties comme celles des autres pays Malinkés. Pas de tatas. Le village est simplement entouré d’une légère palissade faite en tiges de mil. Voici les noms de ces villages :
Tamba-Coumba-Coto.
Navaré-Maninka-Counda.
Iguigui-Maninka-Counda.
Yffané-Maninka-Counda (Il y a trois petits villages Malinkés de ce nom autour du village Coniaguié).
Uttiou-Maninka-Counda.
Yokounkou-Maninka-Counda (Trois villages Malinkés de ce nom autour du village Coniaguié).
Kidaqui-Maninka-Counda.
Tatini-Maninka-Counda.
Idiri-Maninka-Counda (Trois villages Malinkés de ce nom).
Feddé-Maninka-Counda (Trois villages Malinkés de ce nom).
La population de ces différents villages forme un total d’environ 1,500 ou 2,000 habitants. Les Malinkés du Coniaguié sont, en grande partie, venus du N’Ghabou aujourd’hui Fouladougou, chassés par la guerre sans merci que leur firent Moussa-Molo et son père. Ils sont pour la plupart musulmans et s’adonnent spécialement à la culture. Beaucoup d’entre eux se livrent en même temps au commerce. Ce sont eux qui, en grande partie, introduisent dans le pays les quelques étoffes, le sel, la verroterie, etc., etc., dont font usage les Coniaguiés. C’est surtout à Mac-Carthy et à Yabouteguenda qu’ils se procurent tout ce dont ils ont besoin pour leur commerce. Bien qu’ils vivent en très bonne intelligence avec leurs hôtes qui ne les pillent et ne les rançonnent jamais, ils seraient très heureux de voir le pays soumis à l’influence française ; car ils ne doutent pas que la paix la plus profonde y règnerait alors et qu’ils pourraient faire leur petit trafic en toute sécurité. Pendant notre séjour dans le Coniaguié, les Malinkés d’Yffané me rendirent de signalés services et ce fut à eux que mes hommes durent de ne pas souffrir de la faim.
La majorité des Malinkés du Coniaguié appartient à la grande famille Mandingue des Dioulas. Je ferai remarquer à ce propos qu’il importe de ne pas confondre la famille des Mandingues Dioulas avec les commerçants auxquels les Européens donnent ce nom. C’est à tort que nous appelions ces colporteurs Dioulas, car cette appellation qui peut s’appliquer aussi bien à des Ouolofs, des Sarracolés, des Bambaras, etc., etc., qu’à des Malinkés, peut donner lieu à des confusions contre lesquelles il est important que le lecteur se mette en garde. Peut-être l’origine de cette expression vient-elle de ce que les Malinkés Dioulas de la rive droite du Niger sont surtout marchands ambulants. On aurait alors, à la longue, donné ce qualificatif à tous les colporteurs du Soudan à quelque race qu’ils appartiennent. On a toutefois toujours soin d’y ajouter le nom de leur nationalité. Ainsi on dira : un dioula Malinké, un dioula Sarracolé, un dioula Peulh, etc., etc. Mais si l’on parle d’un Malinké de la famille des Dioulas on dira : un dioula au même titre que l’on dit : un Tarawaré, un Sisoko.
3o Coniaguiés. — Les Coniaguiés sont de beaucoup les plus nombreux. Ils forment un grand nombre de villages dont voici les noms :
Karakaté.
Iguigui.
Benania.
Ouraké.
Poumoukia.
Tianané.
Kogani-Counda.
Yffané (résidence du chef du pays).
Ceddé.
Oussou (No 1).
Oussou (No 2).
Yokounkou.
Ygguissaia (No 1).
Ygguissaia (No 2).
Oussouqui (No 1).
Iviri.
Akoungou.
Bambou.
Cotta.
Kounkali (No 1).
Kounkali (No 2).
Yalloupadinia.
Uttiou.
Tiékaia.
Ouiané.
Ypparé.
Oussouqui (No 2).
Navaré.
Boumbou.
Boutinti.
Tatini.
Countifounti.
Tafoumaia.
Batianké.
Tiakourou.
Nouma.
Paqueni.
Oulousato.
Kidaqui.
D’où vient cette peuplade ? Quelle est son origine ? A quelle grande race du Soudan pouvons-nous la rattacher. Je reconnaîtrai franchement qu’à ce sujet, je n’ai pas une opinion encore bien arrêtée. Je me contenterai de rapporter ici les versions diverses que j’ai recueillies à leur sujet. Je ne crois point qu’il faille les rattacher à la famille des Kroumens de la côte de Guinée, bien que leur costume, leur aspect extérieur et leurs mœurs permettent de les confondre avec ces derniers. Ils en diffèrent profondément par des caractères anthropologiques qui ne peuvent laisser aucun doute et sur lesquels nous aurons occasion de revenir plus loin. De même, j’estime que rien ne nous permet et de les rattacher à la grande famille des Sarracolés ou Soninkés. Certaines cartes portent, en effet, comme celle de Vallière, que toute cette région est habitée par des Soninkés. Cela provient, à n’en pas douter, d’une erreur facile à expliquer. L’opinion dont m’a fait souvent part mon excellent ami, le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, me semble des plus plausibles et je crois devoir la mentionner ici. D’après lui, cette erreur proviendrait de ce que, à Bady et dans tout le Tenda-Touré, on se sert souvent de l’expression « nous autres, Soninkés ». Ce qui ne veut pas dire du tout qu’ils appartiennent à la race Sarracolée, mais bien : « hommes restés buveurs, » comme le dit Hecquart et non « hommes restés païens, » comme le disent d’autres auteurs.
Pour moi, j’opinerais volontiers pour les rattacher à la famille des Malinkés. Mais alors, nous aurions affaire à des Malinkés dégénérés ou plutôt à des Malinkés restés absolument à l’état sauvage. Selon toutes probabilités, les Bassarés, les Coniaguiés et d’autres familles établies dans le Haut N’ghabou ont eu leur berceau sur les bords du Niger, qu’ils ont abandonné avec la grande émigration de Koli-Tengrela vers le XIVe siècle. Cette émigration s’est répandue dans toute la vallée du Haut-Sénégal, et un groupe principal est descendu dans le Fouta-Diallon. On peut supposer que quelques familles, fuyant devant les agressions incessantes des Peulhs, se sont réfugiées dans les forêts de la rive gauche de la Gambie. Traquées ensuite comme des animaux, aux prises avec la faim et les bêtes féroces, elles ont dû mener là une existence des plus misérables. Les Coniaguiés et les Bassarés pourraient être regardés comme les derniers descendants de ces familles errantes.
Mais c’est là, bien entendu, une simple supposition : certains caractères que nous avons pu constater chez ces peuplades et surtout une grande parenté de langage nous permet de la regarder comme vraisemblable. Du reste, les griots que nous avons interrogés à ce sujet, les chefs que nous avons questionnés et, parmi eux, notre ami Abdoul-Séga, l’intelligent chef de Koussan-Almamy (Bondou), ne mettent pas en doute l’origine Mandingue de ces peuplades. Leur opinion ne diffère guère de la nôtre que sur l’époque à laquelle aurait eu lieu cette migration. D’après eux, elle serait de beaucoup antérieure à celle de Koli-Tengrela. Nous ne croyons cependant pas qu’il en soit ainsi ; car nous n’avons trouvé nulle part trace de leur passage avant cette époque. S’il en était ainsi, il faudrait admettre, ce qui serait beaucoup plus vraisemblable, que les Coniaguiés et les Bassarés sont absolument originaires du bassin de la Haute-Gambie. Ce que nous ne saurions admettre, étant donné surtout ce que nous savons des migrations de la race Mandingue.
Une autre version, aussi vraisemblable que la précédente sur l’origine des Coniaguiés et des Bassarés, est la suivante. D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ce ne seraient que des captifs qui auraient fui en masse le Fouta-Diallon, et auraient cherché là, sur ces plateaux difficilement accessibles, un refuge contre les Peulhs, leurs anciens maîtres. Le Bondou était autrefois, avant sa colonisation par Malick-Sy et ses Toucouleurs, habité par de nombreuses populations Malinkées, absolument sauvages, dont les Badiars, les Oualiabés, etc., etc., étaient les principales. Maka-Guiba, un des successeurs de Malick-Sy, voulant reconquérir le pays et rétablir l’autorité de ses ancêtres, fut puissamment aidé dans ses campagnes par les bandes de ses cousins alors almamys du Fouta-Djallon. Ceux-ci envoyèrent pour le secourir une armée de plus de 20,000 hommes, lesquels, la guerre terminée, rentrèrent dans leur pays, chargés de butin et emmenant en captivité la plus grande partie de ces peuplades Malinkées dont, aujourd’hui, nous ne retrouvons plus de traces dans le Bondou. Ceci étant admis, d’une façon générale, ne pourrait-on pas en conclure que ces captifs s’enfuirent un beau jour et vinrent se réfugier dans les forêts de la Haute-Gambie, dans le N’ghabou ? Les Coniaguiés et les Bassarés seraient donc les descendants des Badiars, Oualiabés, etc., etc., qui peuplaient autrefois le Bondou. Ce qui permettrait d’accepter cette manière de voir, c’est que, dans les pays voisins, quand on demande des renseignements sur leur origine, on ne peut obtenir que ceci, c’est que ce sont d’anciens captifs du Fouta-Djallon. Quoiqu’il en soit, nous pouvons aisément, d’après tout cela, admettre que ce sont des peuplades d’origine Mandingue. Toutefois, nous tenons à faire, à ce sujet, toutes réserves. La question reste pendante et tout ce que nous venons d’en dire n’est que suppositions. Une étude ethnographique plus complète que la nôtre pourrait seule résoudre cet intéressant problème scientifique.
Les villages Coniaguiés sont, en général, beaucoup plus propres et mieux entretenus que la plupart des villages des autres pays Soudaniens que nous avons visités. Ils présentent aussi un tout autre aspect. La forme des cases diffère complètement de celles que nous avons vues jusqu’à ce jour. Elles sont rondes et construites en bambous tressés. Leurs dimensions sont des plus petites, environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres de diamètre sur deux mètres cinquante centimètres à trois mètres de hauteur. La porte s’élève jusqu’au toit, et, de chaque côté d’elle, se dressent jusqu’au dessus du toit les deux bambous qui lui servent de montants. Le toit est petit, plus élevé que celui des cases des autres Noirs, et son bord dépasse de fort peu le corps de la case. Ce qui leur donne absolument l’aspect d’une ruche d’abeilles. Le sommet du chapeau est souvent terminé par un ornement en bambou. Il est formé par un morceau de bois vertical qui sert de support, sur lequel est fixé un autre morceau de bois en forme de croissant dont la partie convexe regarde le ciel et supporte des morceaux de bambous d’environ quinze centimètres de longueur.
La case est immédiatement construite sur le sol qui a été bien battu au préalable. Pendant la nuit la porte est fermée à l’aide d’une natte grossièrement faite à l’aide de chaumes de Graminées ou de tiges de Cypéracées, nattes qui sont connues dans tout le Soudan sous le nom de Sécos. Au milieu de la case se trouve une petite dépression de terrain de 0m40 environ de diamètre et qui tient lieu de foyer. Quant au mobilier, il est des plus primitifs : une natte ou de la paille sur laquelle couche le propriétaire et voilà tout.
En général, une case n’est habitée que par un seul individu, homme ou femme. Les enfants, jusqu’à ce qu’ils soient nubiles, habitent généralement, de préférence, avec la mère. Contrairement à ce qui se passe chez les autres peuples du Soudan, les femmes, chez les Coniaguiés et les Bassarés, ne travaillent pas à la construction des habitations. Ce soin incombe uniquement aux hommes. C’est, du reste, un travail peu fatiguant et l’édification de ces demeures primitives demande peu de temps. Huit ou dix pieux en bois sont disposés en cercle et solidement fichés en terre. Sur ces pieux sont attachés à l’aide de lianes ou de cordes de bambous, la grande natte de bambous qui formera les parois de l’habitation. Au-dessus, se place le toit, également en bambou ou en chaume et muni de son ornement particulier. Un ou deux jours au plus sont amplement suffisants pour cette besogne.
Les cases du chef du pays, à Yffané, sont placées au centre d’un quadrilatère dont les côtés sont formés par des rangées de cases semblables à celles que nous venons de décrire. L’ouverture en est dirigée toujours dans le même sens et regarde les derrières de la case voisine. Ces cases sont peu espacées les unes des autres, environ un mètre au plus. Elles sont habitées par les jeunes gens non mariés du village, qui forment, pour ainsi dire, la garde particulière du chef. Ils y habitent seuls et sont toujours armés. Rarement, ils s’éloignent tous du village, et dans les expéditions, ils escortent le chef.
Le Coniaguié est un noir de haute stature. Les hommes de petite taille sont relativement rares. La moyenne est d’environ un mètre soixante-douze centimètres. La coloration de leur peau est un peu moins foncée que celle de la peau du Ouolof et rappelle plutôt celle du Malinké. Les membres inférieurs sont généralement longs relativement aux membres supérieurs. Les cuisses sont assez fortes mais les mollets sont grêles. Les membres supérieurs grêles, en général, sont d’une longueur démesurée et leur mensuration, prise de l’articulation scapulo-humérale à l’extrémité du médius, permet de constater qu’ils atteignent aisément le bord supérieur de la rotule. Les cheveux sont crépus. La face revêt à un degré moins prononcé le caractère simiesque de celle du Malinké. Le nez est moins épaté, les lèvres moins lippues et l’angle facial est plus ouvert. Le prognathisme est moins prononcé. Les pectoraux sont bien développés, et les organes des sens, la vue et l’ouïe, sont excessivement subtils. Cela tient évidemment au genre de vie qu’ils mènent et à la vie de plein air à laquelle ils sont condamnés dès leur enfance.
La femme diffère peu des négresses des autres races soudaniennes. Toutefois elle nous a semblé plus forte et mieux musclée. Sa face est également moins repoussante et ses membres inférieurs mieux développés. Sa taille est à peu près la même.
Les Coniaguiés se nourrissent absolument comme les autres peuples du Soudan. C’est le couscouss, farine de mil, de maïs ou de fonio et le riz qui constituent la base de leur alimentation. Ils les mangent cuits simplement à l’étuvée ou mélangés avec de la viande de bœuf, de mouton, de chèvre ou de poulet ou bien encore de gibier quelconque : antilope, biche, gazelle, sanglier, etc., etc. Ce sont les femmes qui préparent les repas, et, contrairement à ce qui se passe dans le reste du Soudan, elles mangent souvent avec leurs enfants à la même calebasse que les hommes. Chez eux, comme chez les peuples que nous avons déjà visités au Soudan, le quartier de devant d’un animal abattu est toujours le morceau réservé aux chefs. Ce sont des buveurs effrénés, et ils ont un penchant tout particulier pour les liqueurs alcooliques, le genièvre surtout, que les dioulas leur procurent ou qu’ils vont chercher à Yabouteguenda et parfois jusqu’à Mac-Carthy. Ils ne fabriquent pas de dolo, cette sorte de bière de mil dont les Bambaras et les Malinkés sont si friands. Par contre, ils affectionnent tout particulièrement le sel et les substances excitantes : piments, poivre, gingembre. Ils vont souvent à Yabouteguenda échanger leur beurre de Karité contre quelques sacs de cet excellent sel qu’importe en si grande quantité en Gambie la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique. Quant aux piments, poivre et gingembre, ils les trouvent sur place.
Le Coniaguié n’est pas tatoué. Cette coloration bleue des lèvres et des gencives, si estimée des élégantes des pays Malinkés et Toucouleurs, y est absolument inconnue. On se contente d’enduire les cheveux de beurre de Karité. Par exemple, tous ont un faible tout particulier pour les odeurs quelles qu’elles soient. Les hommes ont pour les parures un goût bien plus prononcé que les femmes. Ils se perforent les oreilles, et y portent des boucles soit en fer soit en cuivre. Ils se procurent ce dernier métal surtout à Mac-Carthy. Ces boucles d’oreilles droites et rigides sont surtout portées par les jeunes gens. Ou bien elles sont simples, ou bien, elles sont doubles. Dans ce dernier cas, elles sont très longues et tombent presque sur les épaules. On peut y remarquer en plus un détail curieux. L’anneau qui entre dans le pertuis pratiqué au lobule de l’oreille porte un appendice dirigé en dehors, lequel se termine par une petite boule supportant un gland fait de laine rouge. Le rouge, est, du reste, la couleur la plus appréciée par cette peuplade primitive. La longueur de la boucle d’oreille simple ne dépasse pas quatre à cinq centimètres. Presque tous les hommes ont les bras couverts de bracelets soit en fer, soit en cuivre. Ils portent, de plus, une ceinture faite, en général, de cuir sur lequel sont cousus en grande quantité des perles en verroterie et en corail. A cette ceinture, et tout le tour du corps sont attachés de petits bouts de cordes d’environ vingt centimètres de longueur, à l’extrémité desquels sont attachées des sortes de lames de fer très minces recourbées sur elles-mêmes. En s’entrechoquant pendant la marche, elles produisent un bruit de ferraille qui les remplit d’aise.
La circoncision se pratique sur l’homme et sur la femme. Cette opération donne partout lieu à des fêtes comme dans les autres pays Soudaniens, du reste. Elle se pratique sur les enfants vers l’âge de quinze ans. De même que les Kroumens et certaines familles Malinkées du Ouassoulou, les Coniaguiés se liment en pointe les incisives de la mâchoire supérieure. Cette opération se fait parfois aussi sur celles de la mâchoire inférieure ; mais elle est généralement assez rare.
La coiffure des hommes et celle des femmes est la même. Elle ressemble à s’y méprendre à celle des femmes Toucouleures du Bondou, des Khassonkées et des Peulhes du Fouladougou. C’est absolument le même cimier de casque dont l’arète est souvent agrémentée de petits glands faits en laine rouge. Certains jeunes gens, pour en rehausser l’éclat, fixent sur le sommet du cimier un ornement fait d’étoffes rouges et bleues et qui peut avoir environ trente centimètres de hauteur. Il ressemble à une véritable crête de coq. Ses deux faces sont ornées de verroterie et de cauris, et son bord supérieur est couvert de petits glands en laine rouge. Son bord inférieur concave a absolument la forme du cimier de la coiffure auquel il est solidement fixé à l’aide de liens. Quand cette coiffure est en place, son extrémité antérieure s’avance jusque sur le front et son extrémité postérieure descend jusqu’à la nuque. On ne peut certes s’empêcher de reconnaître que tout cela est élégant au premier chef, mais, ce doit être bien gênant et bien incommode surtout pour dormir. Impossible de se coucher sur le dos. La coiffure des femmes est absolument la même que celle des hommes ; mais elle est bien moins ornée. En général tout le monde est tête nue.
Le vêtement est des plus simples et des plus primitifs. Le costume des femmes n’a rien à envier en simplicité à celui de notre mère Eve. La plupart sont absolument nues ; d’autres portent entre les jambes une petite bande d’étoffes qui est retenue en avant et en arrière par une corde passée autour des reins. D’autres enfin portent un pagne qui ne descend guère qu’à mi-cuisses. En général, ce sont les femmes mariées qui seules s’affublent de ces simples atours. Les jeunes filles sont toujours absolument et complètement nues.
Le costume des hommes est un peu plus compliqué. Outre les vêtements que nous appellerions volontiers de luxe et que nous avons décrits plus haut, ils portent encore autour du cou un collier en cuir ornementé de verroteries et qui, large d’environ cinq centimètres, forme un véritable carcan. Son diamètre est de trente centimètres à peu près et il repose gracieusement sur les épaules. Parfois, mais c’est très rare, ils portent aussi un petit boubou qui, jamais, du reste, ne descend au-dessous du nombril. Les fesses sont garanties par un morceau de peau de bœuf ou d’antilope, sur lequel ils s’asseaient et qui est attaché en avant et au niveau du pubis par des lanières de cuir destinées à le maintenir en place. Son extrémité inférieure descend jusqu’à l’union du quart supérieur de la cuisse avec les trois quarts inférieurs.
Le vêtement antérieur, si je puis m’exprimer ainsi, consiste simplement en un étui fait de feuilles de rôniers tressées entre elles et est désigné sous le nom de Sibo, du nom du rônier (Borassus flabelliformis) en Malinké. Ils y introduisent la verge. C’est, en un mot, le manou des Canaques de la Nouvelle-Calédonie. Je me suis souvent demandé quelle pouvait être l’utilité d’une semblable gaîne. Ce n’est certes point un vêtement visant spécialement à l’ornementation. Je serais plutôt porté à croire qu’il est destiné à la protection, et j’estime que les peuples qui s’en servent le portent surtout pour protéger le pénis des piqûres de moustiques. Ce qui me le ferait supposer, c’est qu’on ne trouve cet étui que chez les peuplades qui ne connaissent pas d’autres vêtements et qui habitent dans des régions où l’on rencontre le moustique en grande quantité. Il est généralement tressé grossièrement. Il est finement travaillé. Son extrémité antérieure effilée porte parfois un petit gland fait en laine rouge. Ce sont surtout les jeunes gens qui recherchent ce dernier ornement.
Quand un Coniaguié se rend à Damentan ou à Yabouteguenda, il met généralement un mauvais pantalon que lui prête un habitant d’une de ces deux localités. C’est, du reste, pour eux, une mauvaise recommandation que de porter un boubou quelconque ou un pantalon. Je me rappelle encore ce que me disait au sujet d’un chef de village des environs, le vieux Tounkané, le chef du Coniaguié, à Yffané. « C’est un brave et bon homme, mais pourquoi porte-t-il un boubou, cela n’est pas bon ». Le chef est absolument vêtu comme le plus humble de ses sujets. Il ne porte aucun ornement, aucun signe particulier qui permette de le distinguer des autres.
Le Coniaguié, habitué de bonne heure à vivre dans la brousse, est excessivement brave. Il est absolument incapable de pitié, et, contrairement aux autres peuples du Soudan, peu hospitalier. Ainsi, pendant les quelques jours que nous sommes restés à Yffané, c’est avec les plus grandes difficultés que j’ai pu me procurer ce qui m’était nécessaire pour nourrir mes hommes et mes animaux.
Dans tout le pays, les bestiaux sont attentivement surveillés, mais ils ne sont pas domestiqués au sens exact du mot ; ils ne sont qu’apprivoisés.
Nous ne croyons point que les Coniaguiés soient anthropophages ; mais, par contre, ils feraient, paraît-il, en certaines circonstances, des sacrifices humains. Nous en reparlerons plus loin. Nous ne nous sommes pas aperçu de ces pratiques pendant notre voyage. Nous tenons ce renseignement des habitants du Damentan et nous ne le relatons ici que sous toutes réserves.
Les parents élèvent leurs enfants absolument comme le pratiquent les autres peuples noirs du Soudan. Ils ne s’en occupent guère que pendant leur bas-âge et dès que l’enfant peut manger seul, on le laisse se « débrouiller » de lui-même. Il mange à la calebasse commune.
De même, les enfants ne s’occupent guère de leurs parents, sauf cependant quand ils sont vieux ou impotents et qu’ils ne peuvent plus travailler. La mère y est bien plus respectée que le père, et cela résulte évidemment de leurs habitudes de polygamie.
La femme y est traitée absolument comme dans la majeure partie des peuples africains. C’est à elle que sont dévolus les plus pénibles travaux. J’ai cru cependant remarquer que, surtout en ce qui concerne les travaux des champs, les hommes s’y adonnaient plus volontiers que les autres noirs du Soudan. De plus, dans les affaires publiques, les femmes de chefs jouent un certain rôle sur lequel nous reviendrons plus loin. Bien que le mari soit le maître absolu de ses femmes, il est rare cependant qu’il les vende. Il agit de même pour ses enfants. Comme cela se pratique chez la plupart des peuples du Soudan occidental et du Sénégal, la mère porte son enfant sur le dos. Il est à cheval au niveau du sacrum, repose sur les hanches de celle qui en a charge et est maintenu en place par un morceau d’étoffe à quatre chefs. La partie pleine de cette écharpe est passée sous le derrière de l’enfant, et, des quatre liens, les deux supérieurs viennent s’attacher au-dessus des seins et les deux inférieurs à la taille de la mère.
La guerre est surtout une guerre d’embuscade, et, ce qui semblerait le prouver, c’est que les villages ne sont nullement fortifiés.
Comme armes, ils ne se servent presque uniquement que de longs fusils à pierre, à un coup, qu’ils se procurent à Yabouteguenda et à Mac-Carthy. De bonne heure, les enfants s’exercent à les manier. Il n’y a pas pour ainsi dire de caste guerrière spéciale. Tout homme valide est armé et part en campagne quand il le faut. La poudre dont ils se servent leur est portée par les marchands ambulants ou bien ils vont l’acheter à Yabouteguenda ou à Mac-Carthy, ou encore ils la fabriquent eux-mêmes, à l’aide de salpêtre qu’ils recueillent dans les endroits humides et de soufre qui leur est apporté par les dioulas. Le charbon provient surtout des bambous. — Le mélange se fait en prenant à peu près neuf parties de salpêtre, deux parties de charbon et deux parties de soufre. Le tout est pilé très fin dans un mortier et à l’aide d’un pilon ad hoc. Cette poudre est ensuite tamisée et mise en grains. Elle est d’une qualité absolument inférieure. Aussi préfèrent-ils celle qui leur vient des magasins européens de Gambie.
Les morts sont inhumés au milieu de cérémonies funèbres des plus simples. Elles se bornent à quelques coups de fusil tirés en l’honneur du mort. Chaque décès est l’occasion, dans la famille du défunt, de grandes réjouissances auxquelles sont conviés les amis. Après l’inhumation, tous se réunissent autour de grandes calebasses de couscouss qui sont avidement et gloutonnement dévorées. Point n’est besoin de dire que, si l’on est assez heureux pour posséder quelques bouteilles de gin, elles sont absorbées dans la soirée et la fête ne cesse que lorsque tous les assistants sont absolument ivres-morts.
De ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que la religion de ces peuples primitifs doit être des plus grossières. Bien que nous n’ayons rien pu apprendre d’absolument positif à ce sujet, nous avons pu cependant nous procurer quelques renseignements qui suffiront pour faire connaître en partie les pratiques religieuses bizarres auxquelles ils s’adonnent. Ils ont tous une grande frayeur des sorciers et c’est à eux qu’ils attribuent généralement la mort de leurs proches. Sauf le cas de mort par la guerre, jamais un indigène ne croira qu’on peut mourir de maladie. La nuit, ils se renferment dans leurs huttes, plutôt pour se dérober aux regards des sorciers que pour échapper aux coups de leurs ennemis. Jamais ils ne se mettront en chasse sans avoir au préalable consulté les entrailles d’un animal vivant, d’un poulet de préférence, afin d’être bien certains qu’ils ne seront pas exposés à rencontrer des sorciers et qu’ils pourront échapper à leurs maléfices. De même quand un étranger arrive dans le pays, le chef du village frontière par lequel il est obligé de passer, pratique le sacrifice d’un ou plusieurs poulets et en consulte les entrailles pour savoir quelles sont les intentions du voyageur en venant au Coniaguié, et si sa présence est ou n’est pas un danger pour le pays. Si la réponse est favorable et s’il est bien prouvé que l’on n’est pas animé de mauvaises pensées, on vous laisse entrer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre à être impitoyablement chassé. Il faut dire aussi que quelques présents faits à point au chef rendent l’oracle favorable. C’est ce que nous avons été obligé de faire en arrivant à Ouraké, qui est le village frontière sur la route de Damentan.
D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ces peuplades n’auraient aucune notion d’un dieu quel qu’il soit. Il faut dire que ce sont des Musulmans qui m’ont appris tout ce que je sais à ce sujet, et chacun sait qu’ils traitent d’idolâtres tous ceux qui n’ont pas leur croyance. Toutefois il semblerait certain qu’ils ont un culte tout particulier pour une sorte d’idole en bois, monstrueuse, qui serait, d’après eux, la divinité protectrice du pays. Cette idole se trouverait dans une forêt qui couvre la plus grande partie de la vallée où s’élève le village de Nouma. C’est le premier village que les Coniaguiés construisirent en arrivant dans le pays. Lorsqu’ils redoutent quelque danger pour le pays (la guerre, le feu où les épidémies), ils se rendent, paraît-il, en grande pompe dans la forêt, ils y immolent trois jeunes filles de la famille régnante et arrosent avec leur sang les pieds de leur épouvantable idole. C’est ainsi qu’en 1891, attaqués par les bandes du chef de N’Dama, Tierno-Birahima, un des lieutenants de l’almamy du Fouta-Djallon, ils sacrifièrent trois jeunes filles de la famille du Tounkané, le chef actuel du pays, pour se rendre la divinité favorable et pour détourner de leur patrie les dangers dont elle était menacée. Je me suis laissé dire que si ce sacrifice n’était pas fait, aucun des guerriers n’entrerait avec confiance en campagne. Le triste sort qui menace ainsi les jeunes filles de la famille royale ne les effraie nullement. Elles courent avec joie et fierté au lieu du sacrifice et c’est un honneur pour les familles que de compter ainsi des martyrs qui ont donné leur sang pour sauver la nation entière. Afin que certains esprits bienveillants ne m’accusent pas d’exagération, je tiens à le répéter une fois de plus, je n’ai pu constater la véracité et l’exactitude des faits que je viens de relater plus haut. Je ne les connais que par ce qui m’en a été dit par les chefs des villages voisins du Coniaguié, et je reproduis ici sous toutes réserves le résumé de leurs récits, tout en tenant compte de l’exagération et de l’esprit d’invention qui sont propres aux noirs. — Il n’y a pour ainsi dire pas de prêtres de cette sauvage religion ; ce sont les chefs qui en tiennent lieu et qui sont les sacrificateurs tout désignés. Comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est que dans les circonstances d’une gravité exceptionnelle que l’on immole des victimes humaines. Dans la vie courante, on se contente de sacrifier des animaux vivants : bœufs, moutons, chèvres, poulets, et de préférence ces derniers.
La famille y est constituée comme elle l’est chez les peuples de race Mandingue. L’enfant appartient à son père, qui peut en disposer comme bon lui semble. La parenté suit la ligne masculine et collatérale et les héritages se transmettent de même, aussi bien dans la vie politique que dans la famille.
Nous ne croyons point que l’amour existe, à proprement parler, chez les Coniaguiés. Le mariage n’est, pour ainsi dire, qu’un véritable accouplement plutôt qu’un mariage dans le sens exact du mot. Le baiser y est absolument inconnu. Par exemple, ces peuples absolument primitifs, comme nous venons de le voir, et qui vivent dans un état de nudité presque complet, sont excessivement pudibonds. Il est un fait à remarquer et sur lequel j’appellerai tout particulièrement l’attention du lecteur : c’est que le sentiment de la pudeur existe chez les peuples, qui n’ont qu’un vêtement rudimentaire, à un degré bien plus élevé que chez les peuples civilisés, qui éprouvent le besoin de ne rien laisser voir en dehors de leur figure et leurs mains. C’est que, chez les premiers, tout est naturel, rien n’est convenu. On ne leur enseigne pas cette absurdité qu’il est des parties de notre corps honteuses à montrer et qu’il faut mettre à l’abri de tous les regards. Et pourquoi ? Simplement pour obéir à un usage suranné et stupide. Se conformer à ces habitudes de l’espèce, observer ces conventions dont l’ensemble forme la civilisation, c’est avoir de la pudeur. Pour nous, ce sentiment est inné chez l’homme, et ceux qui en ont fait une vertu sont précisément ces déséquilibrés et ces dégénérés dont l’esprit est hanté par des passions honteuses et qui, là où il n’y a rien que de très naturel, croient devoir, pour les besoins de leur cause, voir autre chose que ce qui y est réellement. Chez les peuples primitifs, l’homme n’a rien à apprendre, le livre de la nature est grand ouvert devant ses yeux. Chez nous, au contraire, la curiosité est d’autant plus excitée qu’on essaie davantage de lui cacher ce que la nature a départi à chacun de nous. C’est cette curiosité, bien légitime d’ailleurs, que l’on regarde comme la véritable violation des lois de la pudeur. La meilleure preuve que nous en pourrions donner c’est que, chez les Coniaguiés, par exemple, la masturbation, le sodomisme et les autres vices de même acabit, qui sont si communs chez nous, sont absolument inconnus. Les quelques rares individus qui s’y adonnent sont regardés plutôt comme des fous que comme des coupables.
Contrairement à ce qui se passe chez certains peuples, l’acte du mariage, au Coniaguié, n’a jamais lieu en public. Quand un mari dit à une de ses femmes de venir dans sa case pendant la nuit, celle-ci doit y pénétrer sans être vue de qui que ce soit. Elle quitte son mari de la même façon dès que l’acte a été consommé et tous les deux poussent alors les cris les plus discordants. Cette particularité nous avait déjà été signalée par notre excellent et regretté collègue et ami, le Dr Crozat, qui l’avait remarquée chez les Bobos, peuplade qui habite dans la boucle du Niger. En toute circonstance, l’acte est toujours consommé au fond de la case, dans la plus complète obscurité et jamais en public ni en plein jour.
La communauté des femmes n’existe pas. Par contre, tous les hommes sont polygames. Il n’y a pas non plus de cérémonie propre pour les mariages. Quand un homme veut se marier, il se contente de demander la jeune fille à son père. Si celui-ci y consent, le futur donne alors un ou deux poulets, ou bien une poignée de verroterie, ou bien encore un ou deux moules de mil (le moule, au Coniaguié, vaut à peu près 1.400 grammes). En aucune circonstance, la femme n’est consultée. Quand tout est convenu, le mari va la prendre dans la maison de son père et la conduit dans la case qu’il a construite pour elle. Ses amis ses et parents l’accompagnent et cette cérémonie donne lieu à des réjouissances et à de copieuses libations. Le mariage est surtout endogamique. On se marie rarement en dehors de la tribu. En cas d’impuissance constatée du mari, ou d’adultère de la femme, les conjoints divorcent d’un commun accord. La prostitution est absolument inconnue, ainsi que l’adultère, du moins du côté de la femme. Le mari n’a généralement pas de concubines, car il peut avoir autant de femmes qu’il en désire. En cas de divorce, les enfants restent pour ainsi dire toujours avec la mère, du moins jusqu’à la puberté. Si le mari vient à mourir, les veuves sont recueillies par son frère cadet, qui doit les nourrir et qui peut les épouser. Il n’y est forcé par aucune coutume. Le lévirat n’est pas obligatoire.
La propriété individuelle existe. Toute parcelle de terre appartient de droit à celui qui en prend soin. Le testament est inconnu et les héritages se font toujours par la ligne masculine collatérale. Le frère hérite des biens du défunt sans aucun conteste par droit d’aînesse.
Au point de vue du gouvernement et de la constitution sociale, le Coniaguié est divisé en deux cantons bien distincts, qui sont habités par deux tribus différentes. Au Nord, les Saukoly-Counda, dont le chef porte le titre de Saukaf (roi). Le chef actuel de cette tribu se nomme Tounkané et il réside à Yffané. — Au Sud, les Biaye-Counda, dont le chef porte le titre de Tchikaré (roi). Ces deux tribus sont séparées l’une de l’autre par le marigot de Malé, affluent de la rivière Grey et qui coule de l’Est à l’Ouest. Ces deux tribus vivent en bonne intelligence, et il m’a semblé que Tounkané, le Saukaf des Saukoly-Counda, jouissait également d’une certaine autorité sur les Biaye-Counda.
Quoiqu’il en soit, l’autorité est exercée dans les deux tribus par un seul chef, qui n’est cependant, en réalité, chef que de nom. Chaque village a son chef particulier, qui l’administre comme bon lui semble. En temps de guerre, par exemple, c’est le roi qui commande à tous les contingents. Je n’ai pas besoin de dire que cette autorité est plutôt nominative qu’effective. La façon dont est nommé le chef est des plus curieuses et mérite d’être signalée. L’ordre de succession n’est ni par ligne directe ni par ligne collatérale. Quand le chef meurt, celui qui est appelé à lui succéder est le fils aîné de la sœur du défunt, et, à défaut de celui-ci, la mère du chef décédé choisit dans la famille régnante l’héritier de la couronne. En cas de décès de cette dernière, c’est la famille royale, réunie en conseil, qui nomme le futur souverain. Enfin, si la famille régnante vient à s’éteindre, ce sont les chefs des différents villages qui désignent la nouvelle famille qui devra présider aux destinées du pays. Tout cela semblerait indiquer que la femme jouit chez les Coniaguiés d’une situation plus élevée que chez les autres peuples du Soudan. Il en est peut-être ainsi pour la famille royale, mais nous ne nous sommes pas aperçu de cette particularité chez les simples citoyens.
Nous croyons que les diverses castes n’y sont pas aussi tranchées que chez les autres peuples. Nous n’y avons reconnu l’existence que de deux classes d’individus bien distinctes : les hommes libres et les captifs. Mais si toute cette organisation sociale est encore très vague pour nous, nous pouvons toutefois affirmer le fait suivant ; c’est que les Coniaguiés, à quelque tribu ou famille qu’ils appartiennent, ne sont jamais captifs les uns des autres. Les captifs sont toujours d’une autre nationalité : Peulhs et Malinkés surtout. En toute circonstance, les captifs y sont bien traités. Ils ne sont jamais frappés et vivent de la même vie que leurs maîtres. On se contente de les faire travailler et de les surveiller pour qu’ils ne s’évadent pas. En tout cas, la captivité est loin d’y être organisée comme elle l’est, par exemple, chez les Malinkés, et le nombre des captifs y est excessivement restreint. Ce ne sont que des captifs faits à la guerre. Le commerce des esclaves, à proprement parler, n’y existe pas.
Le chef n’est pas mieux considéré que le plus simple des sujets. On ne lui paye aucune redevance, et il n’existe aucun impôt dans le pays.
Les Coniaguiés n’ont aucun signe de reconnaissance particulier, et je doute même qu’on puisse regarder comme un véritable vêtement national, l’espèce d’étui dans lequel les hommes emprisonnent leur verge.
La justice n’y existe qu’à l’état absolument rudimentaire. Il n’y a aucun code écrit. Du reste, toute espèce d’écriture y est absolument inconnue. Les traditions y ont seules force de loi et la raison du plus fort y est toujours la meilleure. Si un différend s’élève entre particuliers, quand ils ne le règlent pas spontanément, c’est au conseil des vieillards du village que l’on a recours ; mais, en général, leurs jugements sont rarement exécutés. On se contente, pour ainsi dire, uniquement de leur demander un avis.
Quand on part en guerre et que l’on a fait un butin quelconque, chacun a pour sa part uniquement ce dont il a pu s’emparer dans le pillage. Le chef n’a point de part particulière et il n’a nullement le droit de prélever quoi que ce soit sur ce que chaque guerrier peut rapporter.
Les Coniaguiés sont surtout un peuple agriculteur et chasseur. Leurs lougans sont bien cultivés et ils récoltent en abondance, mil, maïs, arachides, riz, fonio, etc., etc. Ils produiraient bien plus s’ils n’étaient sans cesse exposés aux attaques de leurs voisins. Pour pouvoir cultiver en sécurité, ils sont obligés de placer des sentinelles autour des lougans afin de protéger les travailleurs. Leurs procédés de culture ne diffèrent en rien de ceux des autres peuples du Soudan. Les fumures, cultures alternantes, irrigations y sont inconnues et tous les travaux des champs se font à la main à l’aide de pioches absolument rudimentaires. — Les animaux n’y sont dressés à aucune espèce de travail.
Les jeunes gens surtout sont des chasseurs émérites. Ils ne poursuivent guère que la grosse bête, antilope, bœuf sauvage, éléphants, et quand ils ont tué quelque chose, chaque famille a sa part des dépouilles de l’animal. Le chasseur qui a tué la bête tient surtout à avoir la queue qu’il porte à la ceinture en guise de trophée. La chasse ne fournit pas uniquement les moyens d’existence ; mais on peut dire toutefois qu’au Coniaguié, c’est à la vénerie surtout que l’on a recours quand on veut manger de la viande. On n’y chasse absolument qu’au fusil, et parfois on se sert de chiens dressés dans ce but à la chasse à courre. De bonne heure, les enfants s’habituent à tirer de l’arc, et ils acquièrent en peu de temps une telle habileté à cet exercice, qu’ils atteignent aisément, à des distances relativement grandes, avec des flèches en bambous dont la pointe a été durcie au feu, de belles pièces de gibier, telles que perdrix, pintades, rats palmistes, etc., etc.
On chasse généralement en troupe, huit ou dix au plus, et l’on ne rentre jamais au village qu’après avoir tué un bel animal. Pendant leur séjour dans la brousse, les chasseurs vivent de gibier qu’ils font griller sur des charbons ardents. On peut dire enfin que la chasse n’entraîne jamais de longues migrations à la suite du gibier. Un groupe de chasseurs ne reste jamais plus de dix ou douze jours dehors.
La pêche est absolument inconnue.
En fait de céramique, on ne connaît absolument que les quelques poteries grossières que fabriquent les femmes et qu’elles font cuire au feu à l’air libre. Tout cela est très primitif.
De tous les métaux, le fer et le cuivre sont les seuls, à peu près, qui soient connus et utilisés. Le fer est extrait sur place par la méthode dite Catalane, et le cuivre leur vient de Mac-Carthy ou de Yabouteguenda, en tiges d’environ un mètre de longueur. Ces deux métaux leur servent uniquement à fabriquer des bijoux et quelques sabres et couteaux. La trempe est inconnue. Les Coniaguiés ont un goût tout particulier pour l’or et l’argent. On ne saurait s’imaginer combien ils sont fiers et heureux quand ils possèdent une bague ou un bracelet en l’un ou l’autre de ces métaux. Je me souviens que pendant mon séjour à Yffané, Tounkané, le chef du pays, vint un jour me voir au moment où j’achevais mon repas du matin. Le couvert en ruolz dont je me servais attira de suite son attention. Naturellement il me le demanda pour s’en faire des bracelets, me dit-il ; je refusai d’abord. Mais il insista tellement et je vis que je lui ferais un si grand plaisir que je fus forcé de le lui donner. Je me gardai bien de lui montrer dans la suite ce que j’avais encore, car il n’aurait pas manqué de m’importuner de nouveau jusqu’à ce que je m’en sois départi en sa faveur. Tant que je restai à Yffané, je fus obligé de ne plus me servir que de couverts en fer. L’or y est absolument rare et je ne me souviens pas d’avoir entendu dire qu’il y en eut un gisement quelconque de ce précieux métal.
Les armes sont en fer et se composent uniquement de mauvais fusils de traite à pierre que leur apportent les dioulas ou qu’ils vont acheter à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda, de poignards et de sabres qu’ils fabriquent eux-mêmes. Ils fabriquent également les haches dont ils se servent pour défricher.
Il n’y existe aucune arme défensive, pas de casques, ni de boucliers, ni de cuirasses. Il n’y a pas non plus d’armes empoisonnées.
En campagne, les femmes accompagnent les guerriers ; mais ne se battent pas. Elles ne font uniquement que porter les munitions et les provisions.
Les fardeaux sont portés par les hommes et par les femmes, surtout sur la tête. Dans tout le Coniaguié, il n’y a, pour ainsi dire, pas de routes, de simples sentiers seulement. Trois chemins donnent accès au plateau, et ils sont tous les trois gardés par un village frontière où se trouvent toujours en permanence un nombre assez grand de guerriers armés.
Les échanges commerciaux se font uniquement en nature. On exporte surtout des peaux, du beurre de karité, des arachides, et on importe des liqueurs alcooliques, des armes, de la poudre, du sel, des kolas, de la verroterie, et très peu d’étoffes. D’après ce que nous avons dit du vêtement, on comprendra aisément qu’il n’y ait dans tout le pays aucun tisserand.
La mémoire est, chez le Coniaguié, assez peu devéloppée. La mémoire des dates leur fait absolument défaut. Celle des faits est très obtuse et c’est surtout celle des lieux qui est la plus développée. Ils savent se diriger dans les forêts avec une justesse de coup d’œil qui étonne. Le moindre objet, un rocher, un arbre qu’ils auront remarqués quelques jours auparavant, suffisent pour leur permettre de retrouver leur route s’ils se sont, par hasard, égarés.
On garde peu de temps le souvenir des morts, et, malgré tous mes efforts, je n’ai pu obtenir d’eux le récit d’une tradition ou d’une légende quelconque concernant leurs tribus. Quand je leur ai demandé d’où ils venaient, au moment de leur arrivée sur les bords de la Gambie, ils m’ont toujours et uniquement répondu : « de là-bas » en me montrant l’Est. Peut-être ignorent-ils absolument quelles sont leurs origines et quelle est leur histoire ? Peut-être aussi n’en veulent-ils rien dire ? Je serais plutôt tenté de me ranger à cette dernière opinion, car je sais combien il répugne aux Noirs, à quelque race qu’ils appartiennent, de parler de leur histoire et de leur passé.
Tous ces êtres ignorent absolument leur âge. La notion du temps n’existe pas pour eux. Je me souviens encore quel fut l’ahurissement de mon interprète Almoudo quand je lui dis de demander à un jeune Coniaguié, de 18 à 20 ans environ, quel était son âge. Celui-ci lui répondit avec un sérieux imperturbable : « deux cents ans ». Ils n’ont même pas, comme les autres noirs du Soudan, la mémoire de certains faits saillants qui permettent d’établir leur âge d’une façon approximative. Ainsi si l’on demande à un Malinké ou à un Toucouleur son âge, il vous dira bien qu’il n’en sait rien, mais il ajoutera immédiatement : « j’ai été circoncis l’année de la prise de Sabouciré par les Blancs », par exemple. Comme on connaît exactement l’époque à laquelle a eu lieu ce fait d’armes et que l’on sait que la circoncision se pratique vers l’âge de 15 ans, il est facile de reconstituer d’une façon très rapprochée l’âge du sujet observé.
Il est, par exemple, une mémoire qui est très développée chez les Coniaguiés, c’est celle des outrages reçus et des défaites essuyées. Il est peu de peuples qui en conservent un souvenir aussi vif, et leur plus grand désir est de se venger et de rendre à leur ennemi œil pour œil, dent pour dent.
Le Coniaguié est, en général, peu parleur. Il écoute distraitement, s’occupant de tout ce qui l’entoure, et, quoiqu’on lui puisse dire, il reste absolument impassible. Il a cela de commun avec la plus grande partie des peuples noirs. Je le crois cependant moins capable d’attention que le Malinké, le Bambara, le Toucouleur et surtout le Ouolof.
La langue parlée au Coniaguié ressemble un peu à la langue malinkée, mais elle nous a semblé plus harmonieuse. On y retrouve un grand nombre de mots mandingues, ce qui nous permettrait encore plus d’admettre une parenté quelconque entre ces deux peuples. Le Coniaguié, par contre, n’est pas comme le Malinké prodigue de formules de politesse. Ainsi quand ils se rencontrent, ils échangent simplement les salutations suivantes : du lever du soleil à midi on dit : « Pissoé » ; de midi au coucher du soleil : « Diakoé », et, à partir du coucher du soleil jusqu’à son lever : « Mondoé ».
La langue coniaguiée est presque uniquement formée de mots primitifs ; les mots composés sont absolument inconnus. C’est, du reste, le propre des langues à leur premier âge. Ils ont des mots particuliers pour exprimer des idées générales ou abstraites, mais il est impossible de les ramener à des racines concrètes. Un exemple suffira. L’homme, en général, se dit : « assary ». La femme, en général, « asbalé ». Quelques autres mots que nous avons retenus permettront de se rendre un compte exact de l’harmonie de cette langue : Ainsi : asseoir se dit : « niogori », attendez : « nopiri », toi ou vous : « vaudji », moi : « amé », père : « ibâ » (en malinké, père se dit : bâ), mère : « nouma », venir : « aïdji », partir : « djeneb ».
La numération est, paraît-il, décimale, et pour compter l’on se sert indifféremment de cailloux, de graines et plus particulièrement de lignes. On ignore, par exemple, les chiffres et l’on ne sait faire de tête aucune opération arithmétique. Voici les noms des dix premiers nombres :
Un Dampo. Six Divian.
Deux Noky. Sept Goby.
Trois Ouanar. Huit Diovay.
Quatre Ouanaky. Neuf Dionak.
Cinq M’Bed. Dix Ouarraky.
On ne connaît ni la semaine, ni aucune période de temps qui s’en rapproche.
Comme mesure du temps on ne connaît absolument que le mois lunaire, et les années se comptent du commencement de la saison des pluies au commencement de la saison pluvieuse suivante. Quant à l’année solaire, ils n’en ont aucune notion et ils ne connaissent les heures du jour que par la distance du soleil au-dessus de l’horizon. Par contre, ils savent parfaitement s’orienter le jour par le soleil, la nuit par la lune quand elle se montre, ou par les étoiles. Si l’on demande sa route à un Coniaguié et qu’il vous indique du doigt la direction dans laquelle se trouve le village où vous désirez aller, vous pouvez être certain qu’en suivant ses conseils, vous ne vous écarterez que rarement de la bonne voie. Cette facilité et l’exactitude avec lesquelles ils s’orientent, sont communes d’ailleurs à toutes les peuplades du Soudan.
En résumé, d’après ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Coniaguié se rapproche sensiblement du Malinké ; à notre avis, ou bien c’est un Mandingue dégénéré, ou bien c’est un Mandingue qui n’a pas encore progressé.
Situation politique actuelle. — Rapports des Coniaguiés avec leurs voisins. — La situation politique au Coniaguié est actuellement déplorable. On peut dire que tout le monde y commande et que personne n’y obéit. C’est la raison principale de la faiblesse de ce peuple. Mieux conduits et surtout mieux commandés, ils résisteraient mieux aux attaques de leurs voisins. Quoiqu’ils fassent cependant, nous estimons qu’ils finiront par disparaître un jour ; car ils sont dans un état d’infériorité évidente vis-à-vis de ceux qui les entourent. Ils ne sont, à tout point de vue, que mal armés pour soutenir la lutte à laquelle ils sont journellement exposés et à laquelle leurs voisins et ennemis sont mieux préparés. A part le pays de Padjisi et de Toumbin, les Coniaguiés ne vivent en bonne intelligence avec aucun de leurs voisins, ou plutôt ils sont sans cesse en butte à leurs attaques. C’est, en effet, chez eux que Moussa-Molo et les colonnes du Fouta-Djallon vont faire la plupart de leurs captifs. Non loin du Coniaguié, dans le Sud-Est, existe à N’Bama, en permanence, une colonne de Peulhs commandée par un marabout du nom de Tierno-Birahima, qui n’est qu’un lieutenant de l’Almamy du Fouta-Djallon. Ils pénètrent, à chaque instant, sur le territoire Coniaguié et y font toujours de nombreux captifs. Quelque temps avant mon arrivée cependant, les Coniaguiés, attaqués à Uttiou par Tierno-Birahima, avaient mis complètement son armée en déroute et fait de nombreux prisonniers.
Pendant longtemps, ils ont été avec Damentan en guerre ouverte. Mais depuis quelques années, ils vivent en meilleure intelligence et tout fait espérer que, de leur fait, la paix ne sera pas de longtemps troublée.
Aucune nation européenne n’a jamais eu aucun rapport avec eux, nous sommes les premiers qui les ayons visités et ils nous ont manifesté tout le désir qu’ils ont d’entrer en relations avec nous. Je crois qu’une entente avec eux ne pourrait qu’être utile pour asseoir définitivement notre autorité dans cette partie du Soudan. Nous aurions par là entrée dans les provinces septentrionales du Fouta-Djallon et pourrions tenir en respect Moussa-Molo et ses Peulhs. De plus cette possession nous donnerait encore environ une centaine de kilomètres de la rive gauche de la Gambie, et nous mettrait plus directement en rapport avec le Niocolo et les autres dépendances du Fouta-Djallon dans ces régions. Nous serions enfin absolument maîtres de tout le cours de la Rivière Grey. Pendant mon séjour dans ce pays je n’avais aucune qualité pour conclure avec ses chefs un arrangement quelconque, mais je réussis à décider Tounkané à envoyer des mandataires auprès de M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, à Nétéboulou, où il devait se rendre, afin de s’aboucher avec lui qui, comme commandant du cercle de Bakel, avait tous les pouvoirs nécessaires pour régler cette importante question. J’ai appris depuis que Tounkané avait tenu sa parole, que ses hommes avaient rencontré le capitaine Roux à Damentan et qu’un traité d’amitié y avait été signé.
RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LE PAYS DE BASSARÉ
Dans le Sud-est de Damentan et à l’est du Coniaguié, dont le sépare une profonde vallée, se trouve le pays de Bassaré, dont les villages, comme ceux du Coniaguié, s’élèvent sur un vaste plateau de même formation géologique que le précédent. Ce pays est habité par une population de même race que celle du Coniaguié, mais dont la langue est complètement différente. Ils ont le même costume et à peu de choses près les mêmes usages. Nous ne ferons qu’indiquer ici ce en quoi ils diffèrent de leurs voisins.
Dans le Bassaré n’habitent que des Bassarés. C’est le nom que l’on donne aux habitants de ce pays aussi sauvage que son voisin. Il n’y a ni Peulhs, ni Malinkés.
Le chef de ce pays porte le titre de Mounelli (roi). Le chef actuel se nomme Tamba et réside à Kénieri-Sarra, qui est la capitale du pays. Le pouvoir du Mounelli est très limité. Les Bassarés forment, pour ainsi dire, une sorte de république dans laquelle le roi n’est que le président d’un conseil composé de tous les chefs de villages. Il n’y a que dans les affaires graves, telles que guerres, assassinats, révoltes, etc., etc., qu’il peut user de son autorité. Il dirige également les guerriers en campagne.
Les Bassarés, comme les Coniaguiés, du reste, ne connaissent pas l’esclavage. Chacun est libre sur leur petit territoire. Si un captif évadé d’un autre pays vient chercher un refuge chez eux, il appartient à celui qui l’a trouvé. Que celui-ci soit un homme, une femme ou un enfant, il devient, du fait de sa trouvaille, propriétaire de l’évadé qui ne tarde pas d’ailleurs à être adopté par la tribu.
Les mariages entre Bassarés se font sans aucune cérémonie, le consentement de la femme seul suffit, mais est absolument indispensable. Quand le fiancé a été agréé par celle qu’il recherche en mariage, il doit donner au père de celle-ci, ou à son défaut à son frère aîné un fusil neuf, et à sa future femme cinq chèvres. Après quoi il peut emmener sa femme chez lui.
Si, pour une cause quelconque, le divorce est prononcé, la femme doit rendre à son ex-mari les cinq chèvres qu’il lui avait données en dot et son père ou son frère aîné doit rendre le fusil qu’il avait reçu. Dans ce cas-là, les enfants restent avec leur mère ; mais si rien de ce qu’il avait donné ne lui est rendu, le père les garde avec lui jusqu’à complet remboursement.
Les Bassarés sont peut-être la seule peuplade du Soudan que nous connaissions dans laquelle la femme soit consultée sur le choix de son mari. Ce fait semblerait prouver qu’elle y est moins asservie que chez les autres.
Comme chez les Coniaguiés, on ne trouve chez les Bassarés ni tisserands, ni cordonniers, ni charpentiers, ni griots, ni marabouts. Ils n’ont que quelques forgerons qui fabriquent leurs couteaux, sabres, poignards, haches et instruments de culture.
On n’y paye aucun impôt, aucune redevance de quoi que ce soit et à qui que ce soit. Le chef du pays est cependant nourri par les jeunes gens non mariés qui composent sa garde, comme cela a également lieu au Coniaguié. Leurs cases entourent également celles de leur chef, et ils doivent cultiver ses lougans et récolter le mil, maïs, etc., etc. Ils font, en un mot, tous les travaux du chef jusqu’au jour où ils se marient. Ils quittent alors les cases qu’ils occupaient dans la demeure royale, si je puis parler ainsi, vont habiter dans le village et deviennent absolument libres de leurs actes. Ils sont de suite remplacés à la maison du roi.
La langue des Bassarés est plus harmonieuse encore que celle des Coniaguiés. Elle se rapproche beaucoup plus du Mandingue que cette dernière, mais on dirait qu’ils ont pris en plus quelque chose du rhythme, de l’intonation et de la sonorité de la langue Peulhe. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans la langue Bassarée comme une sorte de mélange des langues Peulhe et Mandingue. C’est encore un idiôme presque uniquement formé de mots primitifs. Les mots composés y sont très rares et, chose curieuse, elle ne se rapproche en rien de la langue Coniaguiée. Je tiens à bien établir ce fait, car il me paraîtrait intéressant d’élucider ce problème. Il serait curieux de rechercher comment et pourquoi ces deux peuplades, qui ont assurément la même origine et dont les mœurs et les coutumes sont à peu de choses près les mêmes, parlent une langue toute différente. Certes, il n’est pas douteux que ces deux idiomes dérivent d’une même langue-mère, mais comment s’est-elle si différemment modifiée ? Voilà le problème à résoudre. Nous avons pu recueillir quelques mots de ce langage. Nous les reproduisons ici. L’orthographe que nous avons adoptée est absolument conforme à la prononciation :
Cheval se dit : Efanassi. Pagne se dit : Atchiandi.
Ane Fali. Pièce de Guinée N’godji.
Poulet Etiaré. Salutation Nessouma.
Calebasse Ecusop. Sabre Doukouma.
Tabac Sirra. Poudre Piki.
Peau de bouc Ematel. Homme Sassané.
Grand homme Karé-ké. Femme Iokaré.
Enfant Bitakibou. Bœuf N’guidy.
Chèvre Emetchi. Mouton Iouféi.
Venir Diokou. Partir Viené.
Se lever Kamily. Rester Niououali.
Eau Méno. Boire Nesseb.
Manger Diampolé. Dormir Mérassi.
Viande Ematioré. Attendre Battili.
Couteau Etchiatchi. Donnez-moi Flil.
Comment vous appelez-vous ? Ou atchi alou ?
Les Bassarés ont la numération parlée. Elle est par cinq ; à cinq on reprend cinq et un, cinq et deux, etc., etc. Ils ne connaissent aucun chiffre écrit et pour compter se servent de cailloux, de lignes qu’ils tracent sur le sable, ou de graines, comme les Coniaguiés. Voici les dix premiers nombres :
Un se dit : Amati. Six se dit: Bandiouga-Mati.
Deux Bati. Sept Bandiouga-Bati.
Trois Batass. Huit Bandiouga-Batass.
Quatre Banass. Neuf Bandiouga-Banass.
Cinq Batio. Dix Epo.
Le Bassaré était autrefois un pays fort peuplé. Aujourd’hui, il est presque désert. Cela tient à ce que, continuellement en guerre avec leurs voisins du Fouta-Djallon, ils ont vu détruire la plus grande partie de leurs villages, et leur population emmenée en captivité.
La population du Bassaré, qui pouvait autrefois être évaluée de 6 à 8,000 habitants, est tout au plus aujourd’hui de 2,000 habitants. Ils sont, du reste, comme leurs voisins les Coniaguiés, destinés à disparaître un jour et à fournir de captifs le Fouta-Djallon et le Fouladougou.
Voici les noms des villages qui ne sont pas encore tombés sous les coups des guerriers Peulhs :
Kénieri-Sarra (capitale). N’guero’-Koulé.
N’guéro-Daly Naugaroua.
N’guéro-Kiss N’guéro-Tchindy.
N’guéro-Poug Noumpou.
Nikaré Peuqui.
Nauné Maucatia.
Kessi Cotatou (No 1).
Noukaré Boutioutonia.
Coutiaki N’Ténou.
Sériguia Tiakessi.
Akoudou Cotatou (No 2).
Aujourd’hui, le pays de Bassaré est, au point de vue politique, divisé en deux fractions, l’une amie des gens du Fouta-Djallon, et, par conséquent, ennemie du Coniaguié, l’autre amie du Coniaguié. Inutile de dire que les deux partis vivent dans un état de guerre continuelle.
Les Bassarés, comme les Coniaguiés, recherchent notre amitié. Comme eux, ils sentent qu’ils ont besoin d’être protégés contre leurs ennemis.
* * * * *
CHAPITRE XVII
Repos à Damentan. — Départ de Damentan. — De Damentan à la Gambie. — Le Manioc. — La pourghère. — Traces du passage d’une hyène. — Arrivée sur la rive droite de la Gambie. — Une forêt de rôniers. — Le gué de Voumbouteguenda entre Damentan et Bady. — Le fils du chef de Damentan vient me rejoindre. — Passage de la Gambie. — Entre la Gambie et Bady. — Immense incendie. — Une superstition bizarre. — Description de la route entre Damentan et Bady. — Géologie. — Botanique. — Datura. — Sendiègne. — M’Bolon-M’Bolon. — Arrivée à Bady. — Le village. — Le chef. — Nous sommes bien reçus. — La population. — Grand nombre de goîtreux. — Maladies de la peau. — Palabres. — Sandia me quitte pour retourner à Nétéboulou. — Départ de Bady. — Sansanto. — Niongané. — Beaux lougans d’arachides. — Arrivée à Iéninialla. — Belle réception. — Description de la route de Bady à Iéninialla. — Géologie. — Botanique. — Le Vène. — Départ de Iéninialla. — Le pont sur le Barsancounti. — Passage de la rivière Balé. — Rencontre d’une députation des notables de Gamon venus au devant de moi. — Arrivée à Gamon. — Belle réception. — Belle case. — Description de la route de Iéninialla à Gamon. — Géologie. — Botanique. — Le Nando. — Le Fouff. — Les dattiers. — Les piments. — Description du village. — Le chef. — Palabres. — Plaintes des habitants.
29 décembre. — Après avoir pris à Damentan un jour de repos bien mérité et pendant lequel mes hommes et mes animaux se rattrapèrent du jeûne forcé du Coniaguié et se remirent des fatigues de la route, nous quittâmes à cinq heures du matin cet hospitalier village et nous nous dirigeâmes vers Bady, où j’avais l’intention de faire étape ce jour-là. Les préparatifs du départ se font lentement, toujours à cause des porteurs qu’on ne peut arriver à rassembler. Au moment où j’allais monter à cheval, Alpha-Niabali vint me serrer la main, me souhaiter un bon voyage et m’annoncer, ainsi qu’il me l’avait promis, que son fils se préparait à m’accompagner pour se rendre avec Sandia à Nétéboulou pour s’y aboucher avec le commandant de Bakel. Mais n’étant pas encore prêt à partir, il se mettrait en route plus tard et me rejoindrait sur la rive droite de la Gambie au gué de Voumbouteguenda. « A dater d’aujourd’hui, me dit-il, quand je le quittai, je suis pour toujours l’ami des Français ».
A peine avons-nous quitté le village que nous marchons d’une vive allure. La route traverse d’abord les lougans du village que l’on trouve immédiatement après avoir franchi la branche nord du marigot de Damentan, qui est à sec à cette époque de l’année. Sur les bords de ce marigot je remarquai de nombreux pieds de manioc et quelques échantillons de pourghère que pendant le reste de mon voyage je n’avais vu jusqu’à ce jour qu’en très petite quantité.
Le manioc (Manihot dulcis H. Bn.), est assez rare au Soudan. On ne le trouve guère que dans le Belédougou, le Manding, le Gangaran et les régions Sud de nos possessions. La variété à laquelle appartient le manioc du Soudan est le manioc doux. Les maniocs vénéneux y sont relativement très-rares. Les indigènes le plantent par bouture, chaque année, au commencement de la saison des pluies. Les tubercules sont bons à manger vers la fin de février. La tige vit plusieurs années, mais elle se dessèche pendant la saison des pluies. Les tubercules, au contraire, se conservent parfaitement dans la terre pendant toute la saison sèche, et émettent de nombreux rameaux qui se flétrissent à leur tour. Mais les tubercules de deux ou trois ans deviennent durs et coriaces. C’est pourquoi il est préférable, pour la consommation, de les cueillir chaque année et de multiplier la plante par boutures. Les indigènes mangent le manioc cuit sous la cendre ou bien bouilli et mélangé à leur couscouss. Ils en sont très friands. Dans tous les jardins de nos postes, le manioc est cultivé avec succès. Ses tubercules sont d’excellents légumes pour les potages, et je me souviens avoir mangé à Kita des galettes frites à la poële et faites avec de la farine de manioc, du sucre et des jaunes d’œufs. Elles étaient absolument savoureuses et n’auraient pas été déplacées dans aucune de nos meilleures pâtisseries. On sait combien le tubercule du manioc ordinaire (M. edulis Plum.) est vénéneux et quelle est la préparation qu’il faut lui faire subir pour le rendre inoffensif. Il est connu que, dans le manioc doux, le principe nuisible est très peu abondant et que la cuisson suffit pour le faire disparaître. On ne saurait en nier l’existence, car les animaux sont incommodés s’ils mangent simplement les feuilles, et meurent empoisonnés s’ils boivent le suc extrait du tubercule. Le manioc appartient à la famille des Euphorbiacées. Il affectionne surtout les climats pluvieux et est précieux par ce seul fait que son tubercule se conserve longtemps dans la terre. Quant à l’aliment qu’il donne, il se digère facilement, est très rafraîchissant, mais possède peu de principes nutritifs.
La Pourghère. — La Pourghère (Jatropha curcas L.) ou Médicinier cathartique appartient à la famille des Euphorbiacées. C’est une plante à feuilles lobées ou palmées, à fleurs dioïques disposées en grappes et pourvues d’un calice et d’une corolle. Les mâles ont dix étamines monadelphes et les femelles un ovaire à trois loges monospermes, avec trois styles bifides. Son port rappelle celui du ricin et ses graines, plus grosses que celles de ce dernier végétal, sont noirâtres plutôt que mouchetées. Leur forme est celle des graines de ricin. La pourghère donne des graines oléagineuses et éminemment purgatives et émétiques. Elle croît et se multiplie au Sénégal, au Soudan et dans les Rivières du Sud avec une grande rapidité. On s’en sert surtout dans les Rivières du Sud, le Baol, le Sine, le Saloum, etc., etc., pour faire des haies de jardins. Nous avons vu à Damentan une jolie plantation de coton complètement entourée de pourghères. Les indigènes en utilisent les graines comme purgatives. Deux de ces semences suffisent pour déterminer une abondante évacuation. Six à huit graines occasionnent des symptômes alarmants d’empoisonnement. L’absorption d’une douzaine de graines est suivie de mort. L’huile est purgative à la dose de huit à dix gouttes au plus. Une dose plus élevée ne manquerait pas d’entraîner de graves accidents. Cette huile peut servir également à l’éclairage. Elle brûle en donnant peu de fumée et peu d’odeur. Elle est encore utilisée avec avantage pour la fabrication des savons et pour le graissage des machines. Elle est très fluide, presque incolore, âcre, et très peu soluble dans l’alcool. Cultivée sur une grande échelle, la pourghère pourrait donner de sérieux profits, car elle demande peu de soins et donne un rendement considérable. Les quelques essais faits jusqu’à ce jour, mal dirigés, et peu encouragés, n’ont donné aucun résultat appréciable. Il faut dire aussi qu’on n’y a apporté aucune méthode et aucun soin et que l’on s’est vite lassé de lutter contre l’apathie des Indigènes, tout est à recommencer.
Après avoir traversé les lougans du village, la route de Damentan au gué de Voumbouteguenda longe, à environ deux kilomètres de Damentan, une grande mare que l’on laisse sur la gauche. A trois kilomètres de là, on traverse le petit marigot de Mahéri, profondément encaissé et à sec à cette époque de l’année. Peu avant d’y arriver et pendant que nous faisions la halte horaire, une odeur épouvantable se fit tout à coup sentir. Intrigué, j’envoyai mon interprète Almoudo à la découverte dans la direction d’où elle semblait provenir. Peu après, il revint et me dit que c’étaient les « cabinets » de la hyène qui sentaient aussi mauvais. Je voulus avoir l’explication de ce fait et mes hommes m’apprirent alors que cet animal avait l’habitude d’aller toujours au même endroit déposer ses excréments, et que ces lieux d’aisance étaient toujours situés non loin de son repaire. Le fait est que je pus constater moi-même l’existence dans le même lieu d’une grande quantité de matières fécales qui exhalaient une odeur absolument repoussante. J’ignorais ce détail de mœurs de cet animal immonde, et je consigne ici ce fait comme il m’a été donné, sous toutes réserves, bien entendu.
A huit heures trente minutes nous arrivons enfin sur la rive gauche de la Gambie, après avoir traversé une large plaine marécageuse couverte de Cypéracées gigantesques. Le fleuve est devant nous profondément encaissé. C’est là le gué de Voumbouteguenda ; il tire son nom d’un petit village malinké qui existait il y a quelques années encore non-loin en amont et qui est aujourd’hui détruit. Les habitants sont allés habiter à Damentan.
Les rives de la Gambie en cet endroit, et à cette époque de l’année, sont très escarpées. Il faut descendre de cheval pour s’avancer sur la belle plage de sable que les eaux en se retirant ont mise à découvert. A Voumbouteguenda, pendant l’hivernage, la Gambie a environ cinq cents mètres de largeur, mais au moment où nous l’avons traversée, elle n’a pas plus de deux cents mètres. Par la plage sablonneuse qui se trouve sur la rive gauche, on arrive à peu près jusqu’au milieu du lit du fleuve. Là existe un chenal dont la profondeur, à la fin du mois de décembre, est d’environ trois mètres à trois mètres cinquante et la largeur, 60 à 70 mètres. Le courant y est excessivement rapide. Il va falloir passer ce chenal en radeau. Quand on l’a traversé, on aborde à une sorte de banc de plusieurs centaines de mètres de longueur, qu’on doit parcourir pendant environ 200 mètres pour pouvoir traverser à gué un second chenal de quatre mètres de largeur et de 0m80 centimètres de profondeur. On atterrit alors sur la rive du Tenda (rive droite), non sans être couvert de vase et de débris végétaux. Un mois après, vers la fin janvier ou au commencement de février au plus tard, le gué est praticable pour les piétons.
Les rives de la Gambie sont en cet endroit couvertes de superbes rôniers qui forment de chaque côté une véritable forêt. Sauf de rares interruptions, elle s’étend, du reste, tout le long du fleuve presque jusqu’à son embouchure. Il y en a là qui sont absolument énormes et nulle part, ailleurs, je n’ai vu d’aussi beaux échantillons de ce précieux végétal.
La veille de mon départ de Damentan, j’avais expédié un homme à Bady et lui avais bien recommandé de dire au chef de ce village de m’envoyer à Voumbouteguenda vingt hommes avec tout ce qu’il fallait pour construire un radeau. Je n’ai pas besoin de dire qu’aucun d’eux n’était arrivé quand nous atteignîmes le gué. Fort heureusement, un des hommes de Sandia aperçut attaché à la rive opposée un grand radeau fait en tiges de feuilles de palmier et en tout semblable à celui qu’il nous avait fallu construire pour traverser la rivière Grey. Immédiatement il se mit à l’eau, traversa le chenal à la nage, reconnut la route que nous avions à suivre, et, malgré le courant amena à notre rive le précieux esquif. Mais nous manquons de cordes pour installer le va-et-vient, et il faut en faire. Les lianes ne seraient pas assez résistantes à cause du courant. Aussi les hommes de Sandia et les miens vont-ils couper de jeunes pousses de rôniers qui abondent dans toute cette région, et après les avoir légèrement passées à la flamme pour les ramollir, ils les tressent solidement et en peu de temps ont vite confectionné la longueur qui nous est suffisante. Pendant ce travail, les hommes de Damentan se vautrent sur le sable et regardent tranquillement notre personnel se débrouiller du mieux qu’il peut. Quoique nous fassions et quoique nous disions, nous ne pouvons pas arriver à les décider à se mettre à la besogne. Mais l’arrivée du fils du chef qui, comme je l’ai dit plus haut, devait me rejoindre en cet endroit, change les choses de face, et, sur son ordre, tous se mettent avec ardeur au travail.
Ce brave garçon, chargé par son père de se rendre à Nétéboulou avec Sandia pour y voir le commandant de Bakel et signer avec lui le traité qui doit placer son pays sous notre protectorat, est accompagné par deux des principaux notables de Damentan, et il emmène, pour l’offrir au commandant, un beau mouton blanc castré que l’on désigne dans le pays sous le nom de Samoné.
L’opération du passage se fait sans accidents. On y procède absolument comme je l’ai décrit plus haut pour la rivière Grey, et à midi tout est terminé. Mon vieux Samba fait passer les animaux à la nage. Pour moi, je traverse le dernier et suis obligé de faire comme tout le monde, de me mettre à l’eau et de franchir environ un kilomètre, ayant de l’eau jusqu’aux aisselles, pour atteindre la rive opposée. Enfin, tout se passe à merveille et je constate avec plaisir que tout mon monde est autour de moi, sur la rive droite, et qu’il ne me manque aucun de mes bagages.
Pendant l’opération, arrivent trois hommes de Bady qui nous annoncent que les autres les suivent et que s’ils sont en retard, c’est qu’ils étaient allés, dès le matin, préparer ce qu’il fallait pour construire un radeau. Je congédie alors les hommes de Damentan et nous nous mettons en route pour Bady, en n’emportant que les bagages indispensables. Les autres colis sont laissés sur la berge sous la garde de deux de nos hommes. Les gens de Bady qui arrivent les porteront au village.
Il fait une chaleur épouvantable ; mais, nous marchons tout de même d’une bonne allure. Tout le monde a hâte, après une journée aussi pénible, de prendre un peu de repos dans une bonne case, à l’abri du soleil brûlant.
De la Gambie à Bady, la route ne présente aucune difficulté et nous la faisons sans encombre. A environ six kilomètres du fleuve nous sommes obligés de faire un assez long détour pour éviter un immense incendie de brousse. Tout est en feu autour de nous. Cela ne contribue pas à rafraîchir l’atmosphère. Les gens de Bady nous disent que le feu brûle ainsi depuis trois jours. Nous n’avons aucun accident à regretter fort heureusement. Dans toute cette route la plus grande difficulté est occasionnée par les nombreux passages d’hippopotames et d’éléphants. Il faut avoir grand soin d’éviter ces fondrières dans lesquelles les chevaux pourraient parfaitement se casser les jambes.
Nous étions arrivés à environ cinq kilomètres du village, lorsque je vis tout à coup accourir à moi et tout effaré mon vieux palefrenier Samba, qui marchait en avant avec le guide. Il venait nous dire à Sandia, à Almoudo et à moi que les hommes du village avaient coupé le cou à un poulet sur la route. Il craignait d’y voir l’indice d’une mauvaise réception. Je me fis expliquer par mes Malinkés ce que signifiait cet usage, et voici ce qu’ils m’apprirent. Quand dans un village Malinké ou Bambara, on apprend qu’une colonne ou un étranger de marque, blanc ou noir, est en route pour s’y rendre, on a l’habitude, si on ne le connaît pas, de couper le cou à un poulet et on répand son sang sur la route par laquelle doit arriver l’étranger ou la colonne, afin que, de cette visite, il ne résulte aucun dommage pour le village. Je ne saurais mieux comparer cette superstition qu’à celle qui consiste, dans la religion catholique, à faire brûler des cierges devant des images de saints pour se les rendre favorables. Cette coutume des Malinkés n’est pas plus ridicule que cette dernière pratique d’une religion civilisée. Elle est plus primitive, moins raffinée, et voilà tout. Nous arrivons enfin à Bady à trois heures trente. A un kilomètre et demi environ du village, nous avions traversé le petit marigot de Fayoli qui traverse la route et qui, en cette saison, n’a plus qu’un mince filet d’eau.
Au point de vue géologique, la route de Damentan à Bady ne présente rien de nouveau à signaler. Un petit plateau de latérite se trouve en quittant Damentan. Il est en entier cultivé. A partir de là, les argiles compactes et les plateaux rocheux se succèdent jusqu’à la Gambie. Sur la rive droite, on traverse d’abord une vaste plaine marécageuse qui s’étend jusqu’au Ouli et qui est bornée au Nord-Ouest par les collines du Ouli, au Nord et au Nord-Est par celles du Tenda. Elle est couverte d’une brousse épaisse, d’une hauteur prodigieuse, à travers laquelle il est excessivement pénible de se frayer un chemin. Par-ci par-là on aperçoit très clairsemés quelques arbres rachitiques et rabougris. Son sol est argileux. A sec pendant la belle saison, elle est complètement inondée pendant la saison des pluies. De là, on arrive par une rampe douce à un plateau formé d’argiles et de conglomérats ferrugineux. Il s’étend jusqu’à trois kilomètres de Bady, où apparaît de nouveau la latérite. Le fond de la Gambie, à l’endroit où nous l’avons traversée, est formé de sables très fins et de petits cailloux qui résultent de la désagrégation par les eaux des conglomérats ferrugineux qui se rencontrent sur les berges dans le haut cours du fleuve.
Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre, sauf sur les bords de la Gambie, où se trouve une belle forêt de superbes rôniers semblable à celle que nous avons déjà signalée sur la rive opposée. Outre des végétaux déjà connus nous citerons particulièrement quelques rares pieds de lianes Saba et Delbi (Vahea) et un petit bois de superbes Karités de la variété Mana, situé à environ sept kilomètres de la Gambie. Parmi les végétaux nouveaux que j’ai pu remarquer pendant le trajet, je citerai le Datura, le Sendiègne, et une plante comestible que les Malinkés désignent sous le nom de M’Bolon-M’Bolon.
Le Datura (Datura Stramonium L.) de la famille des Solanées, croît en grande quantité dans le Sud de nos possessions Soudaniennes. Il affectionne particulièrement les endroits humides et à l’abri des rayons du soleil. Il acquiert, dans ces régions, des proportions surprenantes. Je ne crois point que les indigènes connaissent ses propriétés thérapeutiques. J’ai entendu dire cependant qu’ils en prenaient parfois comme aphrodisiaque, mais j’ignore absolument quelle est la partie de la plante qu’ils emploient, et quel en est le mode d’administration.
Le Sendiègne. — Les indigènes désignent sous ce nom les racines d’un petit arbuste très commun dans toute cette région et qu’ils utilisent contre la blennorrhagie. Ce végétal m’a paru être une Légumineuse. Ils font avec la racine pilée ou concassée des infusions et des tisanes qu’ils regardent comme absolument souveraines contre la blennorrhagie. Cette plante est très connue au Soudan des marabouts et des forgerons et on la trouve sur le marché de Kayes aussi bien que sur celui de Saint-Louis au Sénégal.
Le M’Bolon-M’Bolon. — C’est une petite plante herbacée de la famille des Légumineuses, qui croît dans le Tenda, le Dentilia, le Konkodougou, le Diébédougou, etc., etc., et dont les indigènes utilisent les feuilles et les jeunes pousses comme condiments. Elle est surtout cultivée dans le Diébédougou, le Konkodougou et le Tenda. Elle peut atteindre au maximum trente à quarante centimètres de hauteur. Tige herbacée dont la grosseur ne dépasse jamais celle du petit doigt. Feuilles lancéolées, longues d’environ quatre centimètres. Leur face supérieure est vert pâle, lisse. Leur face inférieure blanchâtre et légèrement rugueuse. Si on écrase entre les doigts une de ces feuilles, elle exhale une odeur vireuse très prononcée. Leur saveur est légèrement acidulée. Le fruit est une gousse à valves excessivement convexes et qui se dessèchent très rapidement. Ces valves sont transparentes et à leur charnière viennent s’insérer les graines très nombreuses, petites, ressemblant à celles du radis, brunes. Elles se détachent très facilement de leur point d’insertion, et sont presque toujours libres dans la gousse.
Les indigènes du Tenda, du Diébédougou et du Konkodougou font bouillir les feuilles du M’Bolon-M’Bolon, les réduisent en pâte qu’ils mélangent avec leur couscouss ou bien s’en servent pour fabriquer une sorte de sauce verdâtre dans laquelle ils trempent leur poignée de couscouss ou de riz avant de le manger. Le goût de ce condiment rappellerait un peu celui des épinards. Il est cependant moins fade.
Notre arrivée à Bady fit sensation, car on y avait appris notre voyage à Damentan et au Coniaguié. Tout le village est là pour nous voir et Sandia, qui a autrefois habité le Tenda, distribue à droite et à gauche de nombreuses poignées de mains. On nous conduit aussitôt au campement que l’on a préparé pour nous, et pour ma part je suis très bien logé dans une case vaste et bien aérée. J’étais à peine installé qu’arrivent les bagages que nous avions laissés sur la berge. Les hommes de Bady, qui sont allés les chercher, nous ont croisés dans la plaine à quelques centaines de mètres du fleuve, mais la brousse est si touffue et si haute que nous n’avons pu les apercevoir. Il y avait à peine dix minutes que nous étions partis lorsqu’ils sont arrivés à l’endroit où les attendaient nos hommes. Il ne me manque rien. Rien n’est avarié. Tout est donc pour le mieux.
Bady est un village d’environ 500 habitants Malinkés non musulmans. Il a absolument l’aspect de tous les villages Malinkés que nous avons déjà visités. Les rues y sont étroites, sales, et les cases construites en terre, rondes et couvertes d’un toit pointu en chaume. Beaucoup tombent en ruines. Ce qui donne au village un aspect absolument désolé. Il était autrefois entouré d’un assez fort tata dont on voit encore les ruines. Ce tata a été remplacé par un sagné bien construit et d’environ trois mètres de hauteur. On accède par trois portes dans le village. Ces portes, très épaisses, sont toujours fermées pendant la nuit, car les environs sont souvent infestés par des bandes de Peulhs pillards du Tamgué qui viennent jusque sous les murs du village enlever les bœufs, les enfants, les femmes et les captifs. Les habitants présentent le type parfait du Malinké, ivrogne, puant et abruti. Il n’y a pas à s’y méprendre. Ce sont surtout des cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans de mil, maïs, arachides et de vastes rizières. Leur troupeau compte environ cinquante têtes de bétail. On y trouve également en notable quantité des chèvres, moutons et poulets. Mes hommes et mes animaux sont bien nourris et l’on me donne à profusion tout ce dont j’ai besoin.
Le chef, qui est venu me voir peu après mon arrivée, est un vieillard aveugle, impotent, absolument incapable de quoi que ce soit, et littéralement abruti.
La première chose qui m’ait frappé en arrivant à Bady est le grand nombre de goîtreux que l’on y rencontre. Cette affection y est plus commune chez la femme que chez l’homme. Le nombre des aveugles y est aussi relativement considérable, et l’on y voit également beaucoup de malades atteints de vieux ulcères absolument repoussants. J’y ai constaté en outre l’existence d’une sorte de maladie de la peau qui ne guérit qu’en faisant disparaître le pigment. Aussi voit-on quantités d’individus ayant, de ce fait, les mains ou les pieds absolument blancs. Toutes ces affections sont, du reste, très communes dans tout le Tenda. Je crois qu’il faut les attribuer à l’alimentation presque exclusivement végétale dont font usage les habitants de Tenda. On y mange rarement de la viande et le sel y est à peu près inconnu. Les Malinkés attribuent la maladie de peau à laquelle ils sont sujets dans ce pays à l’usage journalier qu’ils font des Diabérés, je veux dire les turions de cette Aroïdée du genre Arum que nous avons précédemment décrite sous le nom d’A. cornui.
De Damentan à Bady, la route suit une direction générale Nord-Est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ vingt-neuf kilomètres.
Les fatigues que nous avions éprouvées pendant la journée me décidèrent à rester un jour de plus à Bady. En outre, Sandia devant me quitter là pour retourner à Nétéboulou, je n’étais pas fâché de rester un jour encore avec lui pour lui faire toutes mes recommandations et pour lui confier un volumineux courrier à destination de France.
30 décembre. — La nuit, bien que très fraîche, a cependant été moins froide que les précédentes. Le ciel a été couvert pendant la plus grande partie de la nuit et il a soufflé une forte brise de Nord-Est. Au réveil, le ciel est encore couvert et le soleil voilé. Une buée épaisse obscurcit l’horizon. Pas de rosée. La brise vient toujours du Nord-Est.
Tout mon monde a bien dormi jusqu’à sept heures du matin. On s’est remis des fatigues d’hier.
Vers dix heures du matin, le ciel s’est complètement éclairci. Le soleil est brillant et il souffle un vent d’Est brûlant. Il fait une chaleur étouffante.
Le chef m’envoie dans la matinée un superbe bœuf pour mon déjeuner. On le tue aussitôt et la viande en est distribuée pour deux jours aux hommes. J’en fais donner pour trois jours à Sandia ainsi qu’aux différents chefs qui nous accompagnent, et qui doivent me quitter demain pour se rendre à Nétéboulou. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai envoyé au chef du village, selon la coutume, un quartier de devant et que tout le village en a eu sa part.
Dans la soirée, tous les chefs des villages environnants vinrent me voir avec le chef du pays. Bien malgré moi il fallut organiser un grand palabre qui ne dura pas moins de deux heures. Le Massa ou chef du pays se plaignit à moi de ce que son autorité était méconnue des villages qui dépendaient de Bady, et que, particulièrement le chef de Bamaki était l’organisateur de tout ce qui se faisait contre lui dans le pays. Je crus devoir lui faire de sévères remontrances et l’avertis que j’allais causer au commandant de Bakel pour lui demander de le punir d’une façon exemplaire. Le Massa se retira enchanté du résultat du palabre. Quel ne fut pas mon étonnement quand une heure après, il vint me demander de ne pas mettre ma menace à exécution. Je lui déclarai que je n’en maintenais pas moins ma décision et profitai de la circonstance pour le blâmer vertement d’être aussi faible. D’après cela, il ne devrait s’en prendre qu’à lui si les sujets ne lui obéissaient pas mieux. Il en est de même, du reste, dans tous les pays Malinkés, et, il ne faut attribuer le désordre politique qui y règne sans cesse, qu’à la faiblesse unique dont les chefs font preuve dans l’exercice du commandement.
Avant de me coucher, je fis à Sandia toutes mes recommandations ; je lui donnai toutes mes instructions et lui confiai un courrier volumineux qu’il se chargeait de faire parvenir à Bakel.
31 décembre. — La nuit a été très fraîche. Le ciel clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, ciel clair, rosée abondante. Brise de Nord. Température froide. Le soleil se lève brillant.
Les porteurs sont réunis à l’heure dite. Aussi pouvons-nous nous mettre en route dès le point du jour. Je fais, avant de monter à cheval, mes adieux à Sandia. Ce brave homme est tout ému, et, je puis bien le dire, c’est avec grand regret que je me sépare de lui. Vivant dans son intimité depuis cinq mois, j’avais pu apprécier ses qualités rares chez un noir. Je serre également la main à tous les chefs qui m’ont accompagné et, attristés par cette séparation, nous nous mettons en route pour Iéninialla, où j’ai décidé de faire étape ce jour-là.
La route de Bady à Iéninialla se fait sans encombre et rapidement. Les porteurs marchent bien et rien ne nous retarde. A 600 mètres environ du village nous traversons une des branches du marigot de Fayoli et peu après nous arrivons au village de Niongané, où nous sommes obligés de faire une courte halte pour permettre aux porteurs de prendre leurs fusils, parce que, disent-ils, la route n’est pas sûre. Il paraît, en effet, que depuis quelques jours une bande de pillards du Tamgué rôde dans les environs. — Un peu avant d’arriver à Niongané nous avions laissé sur la gauche la route de Bamaki et, sur la droite, celles de Kénioto et de Dalésilamé.
Niongané est un village de Malinkés musulmans qui dépend de Bady. Sa population est d’environ trois cents habitants. Il est de forme absolument circulaire et est entouré d’un tata en ruines et d’un double sagné en excellent état. Tout autour se trouvent de riches lougans de mil, maïs et arachides. A six heures dix minutes nous passons devant le petit village de Sansanto. La population peut s’élever à environ 450 habitants. Ce sont des Malinkés musulmans. Il est entouré d’un tata peu élevé, mais bien entretenu et tout autour se trouvent de superbes lougans bien cultivés.
A deux kilomètres environ de Sansanto nous traversons le marigot de Damoutakoudiala, dont les bords sont couverts de beaux palmiers et de superbes Caïl-cédrats (en Malinké Diala). Le passage en est très facile. Nous laissons sur notre droite le petit village de Kénioto dont on voit les lougans de la route. Quelques kilomètres plus loin on traverse sans aucune difficulté le marigot de Nafadala, branche de celui de Barsancounti qui, lui-même, est un affluent du Niéri-Kô. C’est plutôt un vaste marécage couvert d’herbes palustres qu’un marigot à proprement parler. A quelques centaines de mètres du Nafadala se trouve le petit village de Iéninialla, où nous devons passer la journée.
La route de Bady à Iéninialla suit à peu près une direction Nord-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est environ de quinze kilomètres cinq cents mètres. Elle ne présente aucune difficulté. Les marigots qu’on y rencontre sont faciles à traverser et les chevaux ne s’y embourbent pas. Pas de collines ; elle traverse un pays absolument plat. A mentionner seulement un petit plateau de roches ferrugineuses qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. La plus grande partie du chemin se fait à travers de superbes lougans de mil et d’arachides. Au point de vue géologique nous mentionnerons tout particulièrement les vastes bancs de latérite qui se trouvent entre Bady et jusqu’à quatre kilomètres au-delà de Sansanto. Là la latérite fait place à une plaine d’argiles compactes et au petit plateau formé de quartz et de conglomérats ferrugineux, qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. Deux kilomètres environ avant d’arriver à ce dernier village, la latérite réapparaît et toute la plaine dans laquelle il s’élève est formée de ce terrain. Aussi est-elle d’une grande fertilité et très bien cultivée. Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement la présence dans les marigots de nombreux spécimens de Belancoumfo[22]. Leurs rives présentent aussi quelques télis et de beaux caïl-cédrats. En arrivant à Iéninialla nous avons remarqué quelques beaux n’tabas et fromagers. Les nétés y sont également très nombreux et très beaux. Enfin, surtout sur le petit plateau dont nous venons de parler, nous avons pu remarquer quelques beaux échantillons de ce végétal si précieux pour nos constructions au Soudan et que l’on désigne sous le nom de Vène.
Le Vène (Pterocarpus erinaceus) appartient à la famille des Légumineuses papilionacées. C’est un bel arbre dont la tige, généralement droite, atteint parfois quatre à cinq mètres de hauteur. Son écorce blanchâtre permet aisément de le reconnaître dans la forêt et de ne pas le confondre avec ses voisins. Son feuillage est généralement maigre et d’un blanc terne. Il fleurit vers la fin de janvier. Son bois est à grain fin, très dur, serré et très propre pour la menuiserie fine. Il est moins attaqué que les autres bois par les termites. On le trouve en grande quantité dans tout le Soudan et pourrait être l’objet d’une exploitation sérieuse. A l’incision, son écorce laisse découler une sorte de cachou à saveur excessivement astringente. Les indigènes utilisent les propriétés astringentes de son écorce contre les diarrhées et rebelles comme fébrifuges. Ils en font des macérations très concentrées dont ils boivent par jour environ la valeur de deux verres à Bordeaux matin et soir. Le vène est utilisé dans nos ateliers pour la menuiserie et pour la construction de nos chalands. On s’en sert également avec avantage pour fabriquer des traverses de chemin de fer et pour la construction des charpentes de nos postes.
Iéninialla, où nous allons passer cette dernière journée de l’année 1891, est un village d’environ 450 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. Il est relativement propre et bien entretenu. Il est entouré d’un petit tata encore en assez bon état et d’un solide sagné fait de grosses pièces de bois jointives d’environ trois mètres de hauteur. Iéninialla possède de superbes lougans et un beau troupeau d’une centaine de têtes. C’est un des villages les plus riches que j’ai rencontrés sur ma route pendant ce long voyage. J’y suis reçu d’une façon remarquable, du reste j’y étais attendu. Hier, le chef, aussitôt après avoir reçu mon courrier qui lui annonçait mon arrivée pour aujourd’hui, avait expédié deux hommes à Bady pour me souhaiter la bienvenue, et pour me conduire dans son village, prévenance qui est peu familière aux noirs et que je tiens à signaler tout particulièrement.
Je suis très bien logé dans une belle case très propre et à laquelle on a fait la toilette pour me recevoir. Nous ne manquons de rien et tout ce dont j’ai besoin pour mes hommes, mes animaux et pour moi m’est apporté avec empressement dès mon arrivée, sans que j’aie même la peine de demander quoique ce soit. Le chef m’offre un joli petit bœuf pour mon « déjeuner » (sic). Il est immédiatement sacrifié et distribué entre mes hommes et les habitants. Bien entendu j’ai fait porter au chef un quartier de devant. Couscouss, mil, riz, poulets, œufs nous sont offerts à profusion et rien ne manque de tout ce que l’on peut trouver dans un village noir.
Je passe à Iéninialla une journée excellente. Dans la soirée, j’expédie à Gamon un courrier pour annoncer au chef de ce village mon arrivée pour le lendemain. Le fils du chef est plein de prévenance pour moi et il est venu dès mon arrivée me saluer de la part de son père qui, vieux et malade, ne peut pas marcher. Je ne manque pas d’aller dans la soirée le voir et le remercier de sa généreuse hospitalité. Je lui fais avant de partir un petit cadeau d’étoffes, de kolas et de verroteries pour ses femmes. Il me remercie le plus chaleureusement du monde et nous nous séparons enchantés l’un de l’autre.
1er janvier 1892. — Aujourd’hui, c’est le premier jour d’une nouvelle année. J’ai supporté bien des fatigues, bien des misères et éprouvé bien des désillusions pendant celle qui vient de s’écouler. J’ai appris la mort de plusieurs de mes meilleurs amis, tombés au champ d’honneur sur cette terre inhospitalière, terrassés par ce climat meurtrier qui ne pardonne pas. Le minotaure soudanien ne se rassasie pas. Il lui faut encore des victimes et toujours ce sont les plus nobles et les meilleures qu’il sacrifie. Devant ces tombes à peine fermées, découvrons-nous avec respect. Ils sont morts en braves pour la civilisation, pour la France, victimes du devoir et de leur dévouement. Espérons que l’année qui commence sera plus clémente et que ceux que nous aimons et estimons seront épargnés.
Cette nuit du 31 décembre 1891 au premier janvier 1892 a été excessivement froide. Brise de nord, ciel clair et étoilé. Au réveil, ciel clair, brise de nord. Rosée abondante, le soleil se lève brillant. Température très froide.
Les porteurs sont réunis à l’heure dite et, à cinq heures, au point du jour, nous pouvons nous mettre en route. Aucun incident à noter. Nous marchons d’un bon pas pour nous réchauffer. — A 5 h. 45, nous traversons le marigot de Barsancounti. En cet endroit, il n’a pas moins de cinquante mètres de largeur. Fort heureusement les habitants de Iéninialla ont eu l’excellente idée de construire au-dessus de son cours un pont en bois, primitif il est vrai, mais qui est assez ingénieux. Il se compose de deux rangées de pieux solidement enfoncés dans le lit du marigot, et distants les uns des autres d’environ 80 centimètres. Les deux rangées sont séparées l’une de l’autre par un intervalle d’un mètre cinquante centimètres environ. C’est la largeur du tablier. Ces pieux sont réunis entre eux par des traverses longitudinales solidement attachées à l’aide de cordes de bambous. Sur ces traverses repose le tablier qui est formé de pièces de bois jointives réunies entre elles, à leur extrémité, par des cordes également en bambous ou en fibres de baobab. Tout le convoi passe sur ce pont sans aucun accident. On est obligé cependant de faire passer mon cheval à la nage. L’eau est absolument glacée. A six heures vingt-cinq nous traversons le marigot de Sekoto et enfin à huit heures quinze la rivière Balé. Le fond de ce petit cours d’eau, à peine large de 40 mètres, est excessivement vaseux et couvert d’une épaisse couche de détritus végétaux. Il faut se mettre à l’eau et ce n’est qu’au prix de mille difficultés et en enfonçant dans la vase jusqu’à mi-jambes que nous arrivons sur la rive opposée. A quelques kilomètres de là nous rencontrons plusieurs guerriers de Gamon que le chef envoie au devant de nous pour nous escorter et nous conduire au village. Ils nous apportent des peaux de bouc remplies d’une eau fraîche et limpide. Elle est la bienvenue, et, après nous être désaltérés, nous nous remettons tous en route. Enfin, à onze heures quarante-cinq minutes, nous arrivons à Gamon, après avoir traversé à quelques centaines de mètres du village le petit marigot de Diéfagadala dont les bords sont couverts de superbes rizières.
La route de Iéninialla à Gamon suit une direction générale à peu près Est. La distance qui sépare ces deux villages est environ de 29 kilomètres. Ce trajet présente comme difficultés sérieuses le passage des marigots dont le fond, celui surtout de la rivière Balé, est extrêmement vaseux. Pas de collines. Le pays est absolument plat et couvert d’une brousse épaisse.
Au point de vue géologique, on ne rencontre pas de terrains nouveaux. Ce sont toujours les mêmes, argiles, latérite et plateaux ferrugineux. En quittant Iéninialla, on suit le banc de latérite qui commence à deux kilomètres environ à l’Ouest du village. Ce banc fait place brusquement aux argiles et aux vases qui couvrent les rives du Barsancounti-Kô et que l’on trouve à deux kilomètres environ avant d’arriver sur les bords de ce marigot. Nous signalerons un petit banc de latérite entre le Barsancounti-Kô et le Sekoto-Kô et qui est cultivé. Dès que l’on a quitté la plaine marécageuse qui s’étend à un kilomètre cinq cents mètres du Sekoto, on traverse un vaste plateau ferrugineux absolument nu. Ce plateau se termine brusquement à cinq cents mètres de la rivière Balé pour faire place à un vaste marécage à fond argileux qu’il faut traverser pour arriver à la rivière. Nouvelle plaine marécageuse sur la rive gauche de la rivière, puis argiles pendant trois kilomètres environ. La route traverse ensuite un petit plateau formé de quartz ferrugineux et, à partir de là, ce ne sont plus que des argiles. La latérite réapparaît à cinq kilomètres environ avant d’arriver à Gamon en deux petits îlots de peu d’étendue. Enfin, la colline sur laquelle est construit le village est elle-même formée d’argiles recouvrant un sous-sol de quartz et de conglomérats ferrugineux.
Le fond des marigots est formé d’une couche épaisse de vase qui repose sur des argiles grasses et très profondes. Tous ces cours d’eau sont tributaires de la rivière Balé, laquelle est formée par l’apport des marigots d’une grande partie du Tiali. Elle se jette dans la Gambie. Le marigot de Diéfagadala, qui passe à Gamon, se jette dans le marigot de Couiankô, lequel se rend au Niocolo-Koba. Le marigot de Couiankô fait communiquer le Niéri-Kô avec le Niocolo-Koba.
Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement les fourrés de bambous qui s’étendent sur les rives des marigots et les lianes delbis et sabas (Vahea) qu’on y rencontre partout en quantités considérables. Signalons encore la présence de beaux fromagers, baobabs et nétés. Pendant la route mes hommes me montrèrent deux végétaux dont on utilise les racines dans la pharmacopée indigène. C’est le Nando[23] et le Fouff[24]. Le nando est préconisé surtout contre les coliques et le fouff contre la blennorrhagie. Cette dernière racine est caractérisée par une pénétrante odeur qui ressemble un peu à celle du jasmin[25]. Ces deux végétaux sont encore assez communs dans le Cayor et dans les environs de Khayes.
Dans l’intérieur même du village de Gamon existe un assez grand nombre de papayers et de dattiers, et, dans les cours des habitations, nous avons remarqué de nombreux pieds de piments dont les indigènes ont un soin jaloux. Le dattier que l’on trouve au Soudan, dans le Kaméra, le Guidimakha, le Tiali, le Niéri, le pays de Gamon appartient à une variété de petite taille. Il prospère à merveille et les dattes qu’il donne sont excessivement savoureuses. Malheureusement les indigènes ne s’adonnent que fort peu à la culture de ce précieux végétal. Je suis persuadé que, dans certaines régions, il serait très facile de le multiplier, et de créer de belles plantations. Ceux que nous avons vus à Gamon étaient arrivés à complet développement et, d’après le dire des habitants, donneraient chaque année une abondante récolte.
Le piment qui est le plus généralement cultivé par les indigènes appartient à cette variété que l’on désigne sous le nom de Poivre de Cayenne (Capsicum frutescens. L. Solanées). Il est rouge vif, long de 20 à 30 millimètres, large de 7 à 9 à sa base, rétréci au voisinage du calice, qui est cupuliforme. Son odeur est très forte, caractéristique, et sa saveur d’une âcreté insupportable. Les noirs en sont très friands et s’en servent pour assaisonner leur couscouss dont il relève le goût fade et écœurant. Le piment est, de plus, regardé par eux comme un véritable spécifique contre les hémorrhoïdes. Pour l’administrer, ou bien ils se contentent de le mélanger à doses assez fortes avec les aliments, ou bien ils le pilent quand il est sec et absorbent dans du lait trois ou quatre grammes de la poudre ainsi obtenue. Il faut avoir le palais des noirs pour ingurgiter ainsi une dose aussi forte de poudre de piment. Mais, administrée dans du pain azyme, elle ne cause aucun désagrément. Nous avons pu en faire nous-même l’expérience et le résultat que nous avons obtenu a été concluant sous tous les rapports.
Gamon est un gros village de près de 1200 habitants. Sa population est formée de Malinkés marabouts pour la grande partie. De plus, il s’y trouve des habitants appartenant à toutes les races du Soudan : nous y reviendrons plus loin lorsque nous traiterons de l’ethnographie de ce pays. — Nous y fûmes très bien reçus et on nous donna à profusion tout ce dont nous avions besoin : mil pour mon cheval, couscouss pour mes hommes, œufs et viande fraîche pour moi. De plus, je suis très bien logé, dans une belle case, vaste et bien aérée. Aussi n’ai-je pas trop souffert de la chaleur, bien qu’elle fût absolument torride ce jour-là.
Dans l’après-midi, le chef vint me voir avec ses principaux notables. C’est un homme jeune encore, peu loquace et très intelligent. Son nom est Koulou-Takourou. Il se fit auprès de moi l’écho des plaintes de tous les habitants du village. Depuis qu’ils se sont placés, me dit-il, sous notre protectorat, nous n’avons rien fait pour eux. Ils sont à chaque instant pillés par les Peulhs du Tamgué et nous ne faisons rien pour les protéger contre leurs incursions. Dernièrement encore, un parti de rôdeurs s’est avancé jusque sous les murs du village et ils ont enlevé deux hommes et sa propre fille. Il désirerait, ajouta-t-il, être autorisé à faire sa police lui-même et à se défendre contre ses ennemis puisque nous ne pouvons pas nous en occuper. Je lui promis de parler de tout cela à qui de droit. C’est tout ce que je pouvais lui répondre et tout ce que je pouvais faire.
* * * * *
CHAPITRE XVIII
Le Tenda et le pays de Gamon. — Frontières, Limites. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, productions du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations. — Ethnographie. — Organisation politique. — Rapports avec les pays voisins. — Rapports avec les autorités françaises.
Bien que le Tenda et le pays de Gamon soient deux pays absolument distincts, bien qu’ils n’aient entre eux aucun lien politique ou administratif, il est d’usage de les accoler ainsi. Nous suivrons donc cet usage pour la description physique du pays, nous réservant de faire ensuite des chapitres particuliers pour ce qui les intéresse aux autres points de vue.
Le Tenda, en y comprenant le pays de Gamon, forme un petit État qui, sans être étendu et considérablement peuplé, a cependant pour nous, au point de vue de notre influence en Gambie, une réelle importance. Aussi en donnerons nous une description aussi complète que possible sous tous les rapports.
Frontières, limites. — Les frontières du Tenda, à l’encontre de celles des autres pays que nous avons visités, sont assez nettes. Ses limites extrêmes sont à peu près comprises entre les 15° 30′et 14° 45′ de longitude Ouest et les 12° 55′ et 13° 17′ de latitude Nord. Au Sud, il est borné par la rivière Gambie, à l’est par le Niocolo-Koba, affluent de la Gambie, au Nord par une ligne fictive qui, partant du Niocolo-Koba au point où cette rivière reçoit le marigot de Situdiouma-Kô, se dirige au nord-ouest jusqu’aux environs de Gamon, passe entre ce village et celui de Bokko dans le Diaka, s’infléchit un peu vers le sud jusqu’à la mare de Tioké, et, enfin, de ce point se dirige franchement au sud vers la Gambie, qu’elle atteint au point où se jette le marigot de Dialakoto. Du reste, dans tout ce parcours, elle suit le marigot qui forme la frontière ouest du Tenda.
Le Tenda confine au sud au pays de Damentan dont le sépare la Gambie, à l’ouest au Diaka et au Ouli, au nord au Diaka et au pays désert qui le sépare du Tiali, enfin à l’est et au sud-est au pays de Badon.
Aspect du pays. — L’aspect général du pays est tout différent suivant que l’on parcourt la région sud ou la région nord. Toute la région sud, qui avoisine les rives de la Gambie, est d’une tristesse inimaginable. Ce n’est qu’une vaste plaine absolument stérile, couverte par les eaux pendant l’hivernage, desséchée pendant la bonne saison et couverte alors d’une végétation de nature absolument palustre. Par-ci par-là, quelques arbres rares et rabougris émergent au-dessus d’une brousse épaisse dont les Carex et autres Cypéracées forment les principaux éléments. Ces derniers végétaux prospèrent là à merveille et y atteignent des dimensions telles que chevaux et cavaliers y disparaissent complètement. Les sentiers y sont à peine visibles, cachés au milieu des herbes qui les recouvrent et transformés en véritables fondrières par les hippopotames et les éléphants qui abondent dans toute cette région. Cette plaine s’étend jusqu’au Ouli. A mesure qu’on s’élève dans le nord, le terrain devient plus accidenté, mais ce n’est qu’à sept kilomètres environ des rives du fleuve que l’on commence à apercevoir les premières ondulations du sol. Dans la région nord, le pays change absolument d’aspect, et nous y retrouvons ces plaines et ces petites collines qui caractérisent le Soudan dans sa partie Est. Là, le sol est éminemment fertile. Dans chaque vallée, se trouve un petit village qui est toujours entouré de belles cultures. Nulle part, je n’ai vu un petit coin de terrain aussi gai et aussi bien cultivé que cette riante vallée qui s’étend de Bady au marigot de Barsancounti, lequel se trouve à trois kilomètres et demi environ au nord-est de Iéninialla. Ce n’est qu’une suite ininterrompue de beaux lougans qu’arrosent de petits marigots dont les rives sont couvertes d’une luxuriante végétation. Toute la partie de la région nord qui confine au Diaka est également très riche. C’est là où s’élevaient autrefois les principaux villages du Tenda. La guerre a malheureusement presque complètement dépeuplé ce pays.
A partir de Gamon et jusqu’au Niocolo-Koba, c’est la désolation dans toute l’acception du mot. C’est la véritable steppe soudanienne avec ses roches nues et sa végétation rachitique. Le pays y est d’une aridité remarquable, et c’est à peine si, sur les bords des marigots, on rencontre quelques rares bambous, quelques rares essences botaniques qui sont l’apanage des terrains pauvres en humus. Les bords de la Gambie y sont comme partout couverts d’une luxuriante végétation, mais qui s’étend à peine à deux cents mètres à l’intérieur des terres.
Hydrologie. — A ce point de vue le Tenda et le pays de Gamon appartiennent tout entiers au bassin de la Gambie. C’est de ce fleuve, en effet, que sont tributaires tous les marigots que l’on y rencontre et c’est elle qui reçoit également deux petites rivières, le Niocolo-Koba et la rivière Balé, qui arrosent ses régions sud-est et nord-est. Il n’y a que fort peu de marigots qui se jettent directement dans la Gambie et encore sont-ils de maigre importance. Presque tous se rendent soit à la rivière Balé, soit au Niocolo-Koba ou plutôt, ce qui serait plus exact, se réunissent pour former ces deux rivières. Beaucoup de ces marigots communiquent entre eux ou bien même communiquent avec le Nieri-Kô ou avec des marigots qui appartiennent au bassin de ce dernier.
La Gambie sert de limite sud au Tenda pendant environ cinquante-cinq kilomètres de son cours, du confluent du Niocolo-Koba à la naissance du marigot de Dialakoto qui sépare le Tenda du Ouli. Cette partie de son cours n’a encore été l’objet d’aucune étude sérieuse. Je doute même qu’elle ait jamais été parcourue par un explorateur quelconque. On ne s’est guère jusqu’à ce jour avancé plus loin que le barrage de Kokonko-Taloto, ou l’embouchure de la rivière Grey. Golberry reconnut, en effet, le confluent de cette dernière avec la Gambie, mais il n’a pas fait, de son cours entre ces deux points une étude hydrologique qui mérite d’être signalée. Tout ce que nous en pouvons dire, c’est en interrogeant les hommes du pays et particulièrement les chasseurs d’éléphants et d’hippopotames que nous l’avons appris. Sa largeur moyenne serait au moment des plus basses eaux de trois à quatre cents mètres au maximum. Pendant la saison des pluies elle doublerait et triplerait même en certains endroits. En toutes saisons, son courant est excessivement rapide. Son impétuosité augmente considérablement au commencement de la belle saison, alors que, rentrée dans son lit, la Gambie reçoit les eaux des affluents et des marigots qui l’alimentent. Mais à la fin de la saison sèche on ne trouve plus guère de courant que là où le fleuve trouve un obstacle à son cours, un petit barrage à franchir. — Elle coule entre deux rives à pic et le niveau de sa masse d’eau, du jour où il est le plus élevé à celui où il est le plus bas, varie de douze à quatorze mètres environ. Les rives sont couvertes d’une riche végétation, mais elle ne s’étend pas à plus de deux cents mètres au delà du fleuve. Plus loin c’est la brousse et le marais, surtout sur la rive droite. Pendant la saison des pluies, alors que ses eaux ont atteint leur niveau le plus élevé, elle serait navigable pour les chalands en bois à fond plat, et, pendant la saison sèche, les pirogues seules pourraient la remonter. On n’y rencontre pas, à proprement parler, de barrages ; mais son lit est en maints endroits obstrué par des quantités considérables de roches qui changent son cours en véritables rapides. Ailleurs ce ne sont que des bancs de sables très fins ou bien encore son fond est constitué par ces petits cailloux ferrugineux, ronds, qui proviennent de la désagrégation des conglomérats. Il n’y a guère que le gué de Voumbouteguenda, où nous l’avons traversée entre Damentan et Bady qui soit réellement praticable. Encore ne l’est-il absolument que pendant trois mois de l’année, janvier, février et mars. La crue du fleuve commence à se faire sentir dans le courant du mois d’avril, et elle atteint son maximum vers le milieu de septembre. Pendant la saison des pluies, ses eaux sont jaunâtres et charrient une grande quantité de matières terreuses. Pendant la saison sèche, au contraire, elles sont d’une limpidité parfaite et ne contiennent qu’une quantité insignifiante de matières organiques. A cette époque de l’année c’est une eau potable de qualité supérieure et qui est propre à tous les usages domestiques. On peut la boire sans la filtrer et sans en être le moindrement incommodé. Mais, pendant l’hivernage, on ne peut s’en servir qu’après l’avoir fait reposer, puis décanter et filtrer.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la Gambie ne reçoit dans le Tenda aucun marigot qui mérite d’être mentionné. Par contre, deux rivières assez importantes lui apportent le tribut de leurs eaux, la rivière Balé et le Niocolo-Koba.
Le Niokolo-Koba n’a pas, à proprement parler, de source ; il est formé par l’apport d’un grand nombre de marigots qui drainent les eaux d’infiltration de la partie Nord du pays de Badon ou qui viennent du Tiali et du Niéri. C’est une jolie petite rivière où l’eau coule en toutes saisons. Ses berges sont taillées à pic, comme celles de tous les cours d’eau de cette région. Sa largeur, qui n’est guère que de 30 à 40 mètres pendant la saison sèche, atteint 250 à 300 mètres pendant l’hivernage. Son lit est formé de sables et de roches dans la plus grande partie de son cours. Les marigots qu’elle reçoit arrosent plutôt le pays de Gamon que le Tenda proprement dit. Ces marigots sont fort nombreux. En voici les principaux : Si nous remontons le cours de la rivière, nous trouvons tout d’abord, à peu de distance de son embouchure, le marigot de Kéré-Kô, qui reçoit lui-même le marigot de Diéfagadala. qui passe à Gamon. Un peu plus haut se trouvent le Sourouba-Kô et le Firali-Kô, que l’on traverse en allant de Gamon à Sibikili. En amont du confluent de ce dernier avec le Niocolo-Koba se trouve l’Oussékiri-Kô et plus haut l’Oussékiba-Kô, tous les deux de peu d’importance. Enfin le Condouko-Boulo, lequel reçoit le Saramé-Kô. Tous ces marigots reçoivent un grand nombre de marigots secondaires sans aucune importance.
La rivière Balé se jette dans la Gambie à environ trente kilomètres en aval du confluent du Niocolo-Koba. Comme cette dernière, elle n’a pas une source propre, elle est formée par l’apport des eaux d’un grand nombre de marigots qui lui viennent du Niéri, du Tenda et du Diaka. Elle reçoit, en outre, un grand nombre de marigots assez importants qui communiquent entre eux pour la plupart ou qui communiquent avec des marigots tributaires du Niéri-Kô ou du Niocolo-Koba. Le cours de la rivière Balé est excessivement sinueux, et, pendant la saison sèche, il est peu rapide. Sa largeur est d’environ dix mètres pendant la saison sèche et trente à quarante mètres pendant la saison des pluies. Ses berges sont à pic et formées d’argiles grasses et très glissantes qui les rendent difficilement accessibles. Son lit est encombré de racines, de feuilles et de vases qui forment une couche excessivement épaisse. Aussi le passage en est-il très difficile surtout pour les animaux. Tandis que les eaux du Niocolo-Koba sont d’une grande pureté, celles de la rivière Balé sont, au contraire, en toutes saisons, absolument souillées. Elles contiennent une grande quantité de matières terreuses et de détritus végétaux. Aussi pourrait-il être dangereux d’en faire un usage prolongé. Pour s’en servir sans en être incommodé, il faut avoir grand soin de les bien filtrer et encore ne sont-elles jamais, malgré cette précaution, d’une limpidité parfaite. Cela tient évidemment à la nature des couches de terrain qui composent son lit. De plus, ses berges sont excessivement boisées ; outre les grands végétaux qui les couvrent, des lianes gigantesques forment au-dessus de son cours, en s’attachant aux arbres, un dôme sous lequel on est absolument à l’abri des rayons du soleil.
Dans le Tenda, la rivière Balé reçoit deux marigots assez importants :
1o Le Barsancounti-Kô, large, vaseux, dont le courant est pendant la saison sèche à peine sensible. Il passe à environ quatre kilomètres de Iéninialla, au nord-est, et reçoit lui-même le Nafadala-Kô, que l’on traverse à environ huit cents mètres à l’ouest de ce village en venant de Bady ; 2o Le Sékoto-Kô, peu large mais très profond et vaseux. Tous ces marigots renferment un grand nombre de pieds de Belancoumfo, dont les habitants se servent journellement comme purgatif. Aux environs des villages leurs bords, qui sont couverts généralement de vastes marais, sont transformés en belles rizières d’un grand rapport et dont les Malinkés ont un soin tout particulier.
Non loin du confluent de la rivière Balé avec la Gambie et à dix kilomètres en aval environ, se trouve le confluent du marigot de Tamou-Takou-Diala, que l’on rencontre à environ un kilomètre et demi à l’est du village de Sansanto. Ce marigot peu important n’est remarquable que par la quantité vraiment prodigieuse de palmiers qui croissent sur ses bords. A cinq kilomètres environ en aval de ce dernier nous trouvons le marigot Fayoli-Kô divisé en deux branches qui passent non loin de Bady, l’une à l’est et l’autre à l’ouest de ce village. Nous citerons enfin en terminant le marigot de Dialacoto, qui sépare le Tenda du Ouli, et qui est ainsi appelé du nom du village qui est situé non loin de son cours et qui borne la frontière du Ouli dans cette région.
Le Tenda, comme on le voit, est assez fortement arrosé. C’est à n’en pas douter à cette condition qu’il doit la grande productivité de quelques-unes de ses régions. Cette fertilité serait bien plus grande si les habitants savaient mettre à profit, en les canalisant et en les faisant servir à irriguer leurs champs d’une façon méthodique, ces nombreux cours d’eau dont le sort les a dotés.
Tous les marigots et rivières dont nous venons de parler suivent le régime des eaux de la Gambie. Seules les deux rivières Balé et Niocolo-Koba sont navigables pendant quelques kilomètres seulement à leur embouchure, pendant les hautes eaux et pour des embarcations d’un faible tirant d’eau.
Pour les usages domestiques, dans la plupart des villages du Tenda et à Gamon on ne se sert que d’eau de puits. Ces puits sont peu profonds en général, car on trouve la nappe d’eau souterraine à six ou huit mètres au-dessous du sol. L’eau que l’on en tire est blanchâtre sous une faible épaisseur, elle contient en petite quantité des matières terreuses dont il est facile de la débarrasser en la laissant reposer et en la décantant ensuite. Elle ne contient d’ailleurs aucune matière nuisible. Ces puits, qu’il faut nettoyer fréquemment, donnent en quantité suffisante l’eau nécessaire aux besoins des habitants.
Orographie. — Le Tenda et le pays de Gamon sont plutôt des pays de plaines que de montagnes. L’orographie en est des plus simples, car les reliefs de terrain y sont peu considérables. On ne rencontre, pour ainsi dire, pas de collines dans le Tenda, proprement dit, et c’est à peine si le terrain s’élève un peu dans la région nord-est.
Nous trouvons, au contraire, dans le pays de Gamon quelques rares chaînes de hauteurs qui sont presque toutes parallèles à la Gambie et dont la direction est orientée Est-Ouest. L’aspect du pays change sensiblement, et, aux plaines fertiles du Tenda, ont succédé des plateaux ferrugineux absolument arides. Ces hauteurs peu élevées n’atteignent guère que vingt à vingt-cinq mètres d’élévation et sont les derniers contre-forts du massif rocheux qui limite à l’ouest le désert de Coulicouna. Dans le Tenda les marigots et la rivière Balé coulent en plaines ; dans le pays de Gamon, au contraire, ils coulent, ainsi que le Niocolo-Koba, entre deux rangées de petites collines orientées pour la plupart Nord-Est Sud-Ouest. Ces collines sont également peu élevées et absolument arides.
On rencontre encore dans le Tenda et le pays de Gamon quelques-unes de ces collines isolées si communes dans tout le Soudan et dont nous avons eu fréquemment l’occasion de parler dans le cours de ce travail.
Mentionnons enfin en terminant de nombreuses petites collines argileuses isolées que l’on trouve par ci par là notamment aux environs des villages. Elles sont, en général, recouvertes d’une couche épaisse de latérite et très fertiles. C’est sur une colline de cette nature que s’élève le village de Gamon. Elle peut avoir environ trois kilomètres de large sur six de long. C’est là que se trouvent pour la plupart les lougans des habitants. Son versant ouest est assez rapide, mais son versant sud-est s’affaisse par une pente douce d’environ deux kilomètres de longueur. A son point le plus élevé, cette colline n’a pas plus de quinze mètres de hauteur. Elle est constamment balayée par les vents de Nord et de Nord-Est, et elle est abritée contre les vents de Sud et de Sud-ouest par la rangée de collines qui longe la rive droite de la Gambie et dont l’élévation est plus considérable.
Constitution géologique du sol. — La constitution géologique du sol du Tenda diffère peu de celles des autres pays du Soudan Français. Ce sont toujours les mêmes éléments et les mêmes terrains. Le terrain ardoisier alterne avec les terrains à quartz et à roches ferrugineuses. La latérite y est abondante, surtout dans le Tenda proprement dit. C’est à la période secondaire qu’il convient assurément de rattacher la formation de ces régions.
Les bords de la Gambie sont formés de terrain purement argileux en grande partie. On rencontre bien en quelques endroits des bancs de quartz et de grès, mais ils sont assez clairsemés et de peu d’étendue. Par ci par là se trouvent dans cette vaste plaine, qui s’étend depuis le confluent du Niocolo-Koba jusqu’aux collines du Ouli, quelques marécages à fond de vases reposant sur un substratum d’argiles absolument compactes et imperméables. Au-dessous de cette couche on trouve le terrain ardoisier bien caractérisé par des schistes, parmi lesquels le schiste lamelleux domine. A partir du point où il se termine au Nord, le terrain ardoisier alterne avec la latérite et de vastes plateaux rocheux où abondent les grès, les quartz et les conglomérats ferrugineux à gangues d’argiles siliceuses. A deux kilomètres environ de Bady nous ne trouvons plus que de la latérite. Elle forme un véritable îlot d’environ 30 kilomètres de longueur sur 20 à 25 de large, et c’est dans cet espace restreint que s’élèvent les quelques villages du Tenda. A partir de la rivière Balé nous n’avons plus que du terrain ardoisier jusqu’aux environs de Gamon où la latérite reparaît de nouveau. Quelques plateaux rocheux formés de grès et de quartz simples et ferrugineux émergent bien en quelques endroits ; mais ils sont, en général, de peu d’étendue. De Gamon au Niocolo-Koba rien que des roches et plateaux ferrugineux arides.
Les collines du pays de Gamon sont en majeure partie formées de grès, de quartz et de conglomérats. Les schistes y sont assez rares. Le granit et le gneiss y font toujours défaut. La terre végétale y est peu abondante, car le peu qui s’y forme par suite de la désagrégation des conglomérats et des roches cristallines est entraîné dans les plaines par les pluies torrentielles de l’hivernage. — On ne trouve guère d’humus que sur les bords des marigots du Tenda. Il se forme là par suite de la décomposition des matières végétales qui y abondent. Il manque absolument sur les bords des marigots du pays de Gamon qui sont, en général, peu boisés.
Climatologie. — Le climat du Tenda et du pays de Gamon ne diffère pas sensiblement de celui des autres contrées du Soudan. C’est le climat des pays tropicaux par excellence. L’hivernage y commence un peu plus tôt que sur les bords du Sénégal, et la saison sèche y est plus courte que dans les régions plus septentrionales. La température y subit les mêmes variations et l’atmosphère y est plus longtemps saturée d’humidité. De plus, le paludisme s’y fait sentir davantage et nul doute que l’Européen ne s’y débilite rapidement s’il était forcé d’y résider longtemps. En résumé, cette région est peu faite pour des organismes habitués à vivre dans des climats tempérés. La partie la moins malsaine serait peut-être le village même de Gamon, par le seul fait qu’il est relativement à l’abri des vents humides du Sud et du Sud-Ouest.
Flore. Productions du sol. Cultures. — La flore est peu riche et peu variée. Nous retrouvons là les mêmes essences que l’on trouve partout au Soudan, et, en plus, quelques-uns des végétaux que l’on ne rencontre que dans les rivières du Sud. Légumineuses, Combrétacées, Cypéracées, Sterculiacées, Malvacées, sont les principales familles qui y soient représentées. Sur les rives de la Gambie, on trouve de beaux rôniers et sur les bords des marigots quelques palmiers. Nous mentionnerons tout particulièrement le Karité dont on trouve de nombreux échantillons dans le Tenda surtout. La variété mana y est bien plus commune que la variété Shée. Dans les marigots situés entre Bady et Gamon abonde le Belancoumfo. Nous pourrions citer encore un grand nombre de végétaux, mais ce serait répéter ce que nous avons déjà dit. Les habitants exploitent en petite quantité le Karité, et ils ne fabriquent guère de beurre que ce qu’il leur faut pour leur consommation.
Le Malinké du Tenda se livre particulièrement à la culture. J’ai cru remarquer que les hommes s’y adonnaient plus volontiers que dans les pays voisins. En tout cas, leurs lougans sont toujours et partout très bien entretenus. On y trouve en abondance tout ce que les Noirs sont habitués à cultiver ; le mil, l’arachide, le maïs, les haricots, le fonio, le riz y sont très abondants, et il est rare qu’il y ait jamais de famine. Autour des villages on voit de nombreux petits jardins où sont cultivés avec succès courges, calebasses, tomates, tabac, oseille et ces délicieux petits oignons dont est si friand l’Européen appelé à vivre dans ces régions désolées. Ce n’est guère que dans le Tenda que j’ai vu cultiver sur une grande échelle cette Aroïdée dont les turions sont connus sous le nom de Diabérés et que les indigènes mangent avec tant de plaisir et en si grande quantité. Les procédés de culture employés y sont les mêmes que ceux des autres pays du Soudan et l’étendue de terrain ensemencée chaque année ne dépasse pas le cinquième de ce qui pourrait être cultivé.
Faune. Animaux domestiques. — La faune est peu variée. Nous citerons parmi les animaux nuisibles : la panthère, le guépard, le lynx, le lion, le chat-tigre, etc., etc. Parmi les animaux sauvages, mais non nuisibles, nous mentionnerons tout particulièrement, les antilopes, biches, gazelles, singes et surtout l’hippopotame et l’éléphant que l’on trouve en grand nombre dans les plaines avoisinant la Gambie. Les gens du Tenda s’adonnent fréquemment à la chasse de ces grands animaux et elle est souvent fructueuse. L’ivoire qu’ils récoltent ainsi est échangé à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda contre de la poudre, du sel, des kolas, des étoffes, etc., etc. Il n’en vient jamais à notre comptoir de Bakel, bien qu’il ne soit guère plus éloigné que la colonie anglaise.
Les habitants du Tenda sont des apiculteurs émérites. Tout autour des villages, les arbres sont couverts de ruches et la quantité de miel et de cire qui s’y récolte est relativement considérable. Le miel est consommé sur place et la cire, mise en pains, est vendue à Mac-Carthy. Les ruches dont se servent les Malinkés du Tenda sont en bambous ou en chaumes de Graminées tressés. Elles ont à peu près la forme de cet engin de pêche dont on se sert en France pour prendre les goujons dans les eaux courantes et qui ressemble à une bouteille. Les abeilles pénètrent dans l’intérieur par une ouverture. La cavité est cloisonnée et c’est sur ces cloisons que les abeilles construisent leurs rayons. La forme de ces ruches est celle d’un cône. Pour retirer le miel, il suffit d’enlever la ruche de l’arbre et de soulever le fond qui est mobile. Tous ne savent pas procéder à cette opération et se préserver des piqûres. Il en est dont le seul métier est de récolter le miel, moyennant une modique redevance.
En leur qualité de Malinkés, les habitants du Tenda se livrent relativement peu à l’élevage. Aussi leurs troupeaux sont-ils bien moins nombreux qu’ils pourraient l’être. On trouve cependant dans les villages des bœufs, des moutons et surtout beaucoup de chèvres. Les poulets y sont aussi très communs.
Populations. — Ethnographie. — Relativement à son étendue, le Tenda, en y comprenant le pays de Gamon, est fort peu peuplé. C’est à peine s’il compte de trois à quatre mille habitants répandus dans neuf villages : Bady, Iéninialla, Dalésilamé, Niongané, Sansanto, Bamaky, Kénioto, Talicori, Gamon. La population du Tenda, proprement dit, ou Tenda-Touré, comme on l’appelle, est presque uniquement composée de Malinkés.
Les premiers habitants du Tenda furent des Malinkés de la famille des Sania qui émigrèrent du Bambouck sous la conduite de Fodé-Sania, un des lieutenants de Noïa-Moussa-Sisoko. Ils quittèrent leur chef en même temps que les Sania du Kantora dont ils sont, du reste, parents ; mais pendant la route, une partie de la caravane, attirée et captivée par la richesse en gibier du pays et par la fertilité du sol, se sépara des autres et se fixa dans le Tenda-Touré. Ce sont encore les Sania qui sont les chefs du pays. Ils ne fondèrent que deux villages, Bady et Bamaky. Bady est encore aujourd’hui la résidence du chef du Tenda-Touré. Le chef actuel se nomme : Faramba-Sania. C’est un vieillard absolument impotent, abruti par l’abus des liqueurs alcooliques.
Peu après l’installation des Sania dans le Tenda vinrent se fixer auprès d’eux bon nombre d’autres familles malinkées qui émigrèrent soit du Bondou, soit du Bambouck, soit des bords de la Falémé pour se soustraire aux attaques incessantes des almamys pillards du Bondou. Enfin, il y a une trentaine d’années, quelques familles, à la suite de la conquête du Ghabou et de la majeure partie du Kantora par Alpha-Molo et son fils Moussa, le chef actuel du Fouladougou, vinrent encore se réfugier dans le Tenda et demander l’hospitalité aux Sanias. Malgré ces émigrations successives et souvent nombreuses, la population du Tenda n’a jamais été plus nombreuse qu’elle ne l’est maintenant. Cela tient à ce que ce pays a toujours été en butte aux attaques des almamys du Bondou et qu’ils l’ont souvent pillé et ravagé. Nous y reviendrons plus loin.
Il n’y a plus guère maintenant dans tout le Tenda-Touré que deux villages qui ne soient pas musulmans. C’est Bady et Bamaky, c’est à dire les villages des Sanias, les chefs du pays par droit de premiers occupants. Ils ont conservé les habitudes d’intempérance de leurs ancêtres et sont grands amateurs de gin, tafia, absinthe, dolo, en un mot de toute espèce de liqueurs alcooliques. Ils ne diffèrent en rien de leurs congénères du Kantora, du Ouli, du Bambouck, etc., etc. Comme ceux que nous avons visités partout, les Malinkés, proprement dits, du Tenda-Touré sont voleurs, pillards, menteurs, ivrognes, dégoûtants, et leurs villages sont d’une saleté repoussante. Les Musulmans sont moins abrutis que leurs congénères ; leurs villages sont plus propres et mieux entretenus. Ils sont également moins paresseux et s’adonnent plus volontiers au commerce et à l’agriculture. Aussi leurs lougans sont-ils généralement bien cultivés, leurs récoltes sont meilleures et plus abondantes. On sent qu’il règne, en un mot, dans leurs villages, un bien-être qui est absolument inconnu chez leurs voisins.
L’islamisme a fait dans le Tenda-Touré de rapides progrès. Déjà bien avant le prophète El Hadj Oumar, la majorité de la population professait la foi musulmane. Cette religion qui convient si bien aux mœurs et aux aspirations naturelles de la race noire a fini par être adoptée par tous ceux qui vinrent se grouper autour des Sanias. Il n’y a que cette famille qui soit restée fidèle à son culte pour l’alcool, et encore, s’ils ne sont pas musulmans de fait, ils le sont certainement de cœur. S’ils ne font pas Salam, c’est uniquement parce qu’ils ne pourraient pas s’enivrer à leur aise. Tout dans leurs actes, soit publics, soit domestiques, indique qu’ils se sont déjà inclinés devant le Koran, et, au Tenda comme dans tous les autres pays Bambaras et Malinkés, du reste, les conseillers les plus influents des chefs, ceux dont les avis font autorité, sont toujours des marabouts renommés par leur piété et leur austérité.
Nous avons vu que, dans le pays de Gamon, il n’y a qu’un seul village, Gamon, grosse agglomération de plus de douze cents habitants. Gamon a les mêmes origines que Tamba-Counda. C’est un village de captifs. Il fut fondé, il y a déjà de nombreuses années, par un captif Malinké, évadé du Bondou et nommé Samba-Takourou. Peu à peu son village grandit et d’autres captifs évadés vinrent se fixer auprès de lui avec leurs familles. Il ne tarda pas à y avoir là un centre important de population. Ils construisirent alors un fort tata et se retranchèrent solidement derrière les murs. Bien leur en prit. Les almamys du Bondou, comme nous le verrons plus loin, encouragés par l’origine même du village, tinrent à honneur de venir souvent l’attaquer. Gamon résista toujours à leurs assauts et infligea à ces pillards de profession de sanglantes défaites bien méritées, du reste. D’ailleurs, les habitants de Gamon ne le cédaient à personne pour voler et piller les caravanes qui s’aventuraient dans ces régions. Il fallut notre intervention pour faire cesser cet état de choses qui persista jusqu’au jour où, en 1887, le colonel Galliéni plaça le Tenda et le Gamon sous notre protectorat. Avec de telles origines, on comprend ce que doit être la population de Gamon. C’est un ramassis de gens de toutes nationalités et de toutes races, mais ce sont les Malinkés qui dominent. Le chef est toujours un Malinké de la famille des Takourou. Le chef actuel se nomme Koulou-Takourou. Il n’y a, pour ainsi dire, pas de Toucouleurs à Gamon, mais on y trouve des Bambaras, des Sarracolés, et surtout des Malinkés. Les Musulmans dominent et la famille du chef appartient à la religion du prophète. Du reste, chacun est libre à ce point de vue, et lors même que l’on ne fait pas le Salam, on peut être sûr de trouver à Gamon, près des Musulmans, aide et protection. Dans tous les pays voisins, il est d’usage de regarder comme libre, tout captif qui réussit à gagner Gamon. Il est certain de trouver là un refuge et la liberté. Si son maître se hasardait à venir le réclamer, il serait défendu par tous les guerriers du village, et l’on sait ce qu’il en coûte de s’adresser à Gamon. Aucun chef n’a jamais pu s’en emparer et c’est à cela qu’il doit tout son prestige.
Aujourd’hui Gamon est bien déchu de son ancienne splendeur. Ce n’est plus la forteresse qui a tenu tête à tous les guerriers de Bondou, et à la porte de laquelle il fallait montrer patte blanche pour entrer. Son tata, renommé partout autrefois par son épaisseur et sa solidité, tombe en ruines. Par les décombres, on peut aisément juger de ce qu’il était jadis. Celui qui entoure les cases du chef est un peu mieux entretenu, sans cependant être en bon état. Quant au village lui-même, c’est un village Malinké dans toute l’acception du mot. C’est tout dire.
Organisation politique. — Il n’existe, pour ainsi dire, pas d’organisation politique dans le Tenda. L’autorité y est représentée par le chef de la famille des Sanias, qui réside à Bady, Faramba-Sania, qui porte le titre de Massa. Cette autorité est plutôt nominative que réellement active. C’est, du reste, chez les Malinkés, une coutume de ne pas obéir au chef. Il est plutôt une sorte de juge que l’on consulte dans les circonstances graves sans jamais pourtant suivre ses conseils. Eux-mêmes, du reste, font tout ce qu’il faut pour ne pas être obéis et pour perdre vis-à-vis de leurs sujets le peu de prestige que la naissance aurait pu leur donner. Dans la majorité des cas, quand, par hasard, il veut faire acte d’autorité, il est toujours obligé de capituler. Il n’existe aucun impôt. Les différents villages ne payent au Massa et à leurs chefs aucune redevance. Chaque village est, pour ainsi dire, indépendant chez lui et règle lui-même les affaires.
Il existe dans le Tenda et le pays de Gamon trois chefs absolument indépendants :
1o Le chef du Tenda-Touré, qui réunit autour de lui les villages suivants : Bady, où il réside, Iéninialla, Dalésilamé, Niongané, Sansanto, Bamaky et Kénioto ;
2o Gamon, qui ne relève que de son chef ;
3o Talicori. Ce village est peuplé par des Malinkés musulmans de la famille des Sanés, venus comme les Sanias du Bambouck. Le chef actuel se nomme Ouali-Sané. Talicori peut avoir environ six cents habitants.
Dans ce dernier village, il n’existe pas plus d’organisation politique que dans le Tenda-Touré proprement dit. C’est l’anarchie la plus complète. Tout le monde commande et personne n’obéit.
Rapports du Tenda avec les pays voisins. — Le Tenda vit en bonne intelligence avec les pays voisins, le Bondou, le Ouli, le Diaka, le Niéri et le Tiali. Mais il n’en a pas toujours été ainsi et ce n’est que depuis notre intervention dans ses affaires que la paix règne dans le pays. Les almamys du Bondou se sont pendant de longues années acharnés contre lui. Sous prétexte de faire la guerre aux infidèles et de les convertir à l’Islam, leurs colonnes les ont souvent attaqués, ont détruit beaucoup de leurs villages et emmené leur population en captivité. La religion n’était que le prétexte et le vol et le pillage ont toujours été les motifs qui les ont toujours guidés dans leurs campagnes contre ce malheureux pays. Depuis Maka-Guiba il n’y eut pas, pour ainsi dire, d’almamy qui ne se crut pour un motif quelconque obligé d’aller attaquer un quelconque des villages du Tenda. Mais celui qui se distingua particulièrement dans ces injustes guerres fut Boubakar-Saada. Quand, après la prise de Guémou sur les Toucouleurs par le lieutenant-colonel Faron, en 1859, Boubakar eût été délivré de ses pires ennemis, il ne songea plus qu’à reconquérir par les armes tous les captifs que lui avaient enlevés les guerres qu’il avait eu à soutenir contre les lieutenants d’El Hadj Oumar. Sous prétexte que le Tenda s’était alors joint à ses ennemis et que ses habitants retenaient de force les émigrés du Bondou qui y étaient venus chercher refuge, et s’opposaient à leur retour dans leur patrie, il marcha vers le mois de mars 1860 contre Talicori et s’en empara sans coup férir. Les Malinkés n’opposèrent aucune résistance sérieuse. Les deux frères du chef périrent dans le combat, et Boubakar revint à Senoudébou, sa résidence, avec un riche butin composé principalement de captifs et d’étoffes du pays. — En 1862, sans aucun motif, il alla attaquer le village de Guénou-Diala non loin de Bamaky. Surpris, Guénou-Diala fut emporté presque sans combat. Les guerriers furent massacrés, le village pillé et détruit et la population fut emmenée en captivité dans le Bondou. En décembre de la même année, nouvelle campagne contre le Tenda. Cette fois c’est Sitta-Ouma que Boubakar vint attaquer sous prétexte que les habitants de ce village avaient pillé une caravane du Bondou. Sitta-Ouma tomba sous les coups de l’almamy qui y fit un riche butin en captifs et en bœufs surtout. Ces deux villages détruits par les Toucouleurs du Bondou n’ont pas été reconstruits. Mais en 1864, il essuya devant Tinguéto, village situé dans les environs de Bady et aujourd’hui disparu, une sanglante défaite bien qu’il fût venu l’attaquer à la tête d’une forte armée composée de Toucouleurs du Bondou et de leurs alliés du Natiaga et du Khasso. Boubakar, dans cette affaire, échappa par miracle aux guerriers Malinkés. En 1870, par exemple, il prit une éclatante revanche et s’empara du village de Sitta-Ouma, que les Malinkés échappés au pillage de l’ancien village de ce nom avaient construit non loin des ruines de ce dernier. Cette fois, le nouveau Sitta-Ouma fut détruit de fond en comble et toute sa population fut emmenée en captivité dans le Bondou. — En 1874, au mois de mars, les derniers habitants de ce village, attaqués de nouveau dans leurs ruines par Ousmann-Gassy, fils de Boubakar, se défendirent avec acharnement. Ousmann-Gassy parvint cependant à y pénétrer et à y faire quelques prisonniers ; mais il en fut vivement chassé par les défenseurs qui s’étaient retranchés au milieu des ruines de l’ancien tata du chef. Obligé de battre en retraite, il fut sans cesse en butte aux attaques des Malinkés qui le poursuivirent pendant plusieurs jours. Il perdit dans cette campagne un grand nombre de guerriers, et, parmi eux, le chef de Dalafine (Tiali). Il réussit cependant à ramener quelques captifs à Sénoudébou.
Un traité conclu entre Boubakar, les chefs du Tenda-Touré et de Gamon mit fin à ces guerres continuelles. Mais la paix ne devait pas régner longtemps. En effet, au mois de mars 1881, Boubakar se disposait à marcher avec ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Fouta-Toro et du Khasso contre Koussalan (Niani), lorsqu’arrivé à Sambardé, sur les bords du Niéri-Kô, il y fit la rencontre de quelques dioulas du Bondou qui vinrent se plaindre à lui qu’en revenant du Niocolo, où ils étaient allés commercer, ils avaient été pillés par les guerriers de Gamon, et, malgré leurs réclamations, on n’avait jamais voulu leur rendre leurs marchandises. Le traité passé avec les chefs du Tenda était donc ouvertement violé. Boubakar envoya alors quelques cavaliers à Gamon pour le leur faire remarquer, mais le chef du village et ses notables leur répondirent avec arrogance, les maltraitèrent même et les chassèrent du village en leur déclarant que si Boubakar voulait avoir les marchandises qu’ils avaient pris aux gens du Bondou, il n’avait qu’à venir les chercher. A cette nouvelle, Boubakar, furieux, renonça alors à son expédition contre Koussalan et marcha contre Gamon. Il comptait bien s’en emparer dans la première quinzaine d’avril ; mais toutes ses attaques furent repoussées et il dut se retirer à Bentenani pour pouvoir le harceler sans cesse par des escarmouches répétées, avant de donner un assaut définitif. Aussi, peu de jours après, envoya-t-il contre Gamon trois cents guerriers environ, sous la conduite de ses fils Saada-Amady et Ousmann-Gassy. Le 30 avril, ils arrivèrent devant Gamon, échangèrent quelques coups de fusil avec les défenseurs et s’emparèrent de quelques bœufs. Mais ils ne purent s’emparer du village et furent obligés de rentrer à Bentenani quelques jours après, sans avoir obtenu de résultats appréciables. Gamon résistait à toutes les attaques. Cela dura ainsi jusqu’au mois de juin suivant, époque à laquelle les habitants de Gamon, voyant que la saison des semailles approchait, comprirent que s’ils voulaient cultiver en paix leurs lougans, il leur importait de traiter avec Boubakar pour échapper à la famine qui les menaçait. Le chef vint donc trouver l’almamy à Bentenani, s’entendit avec lui et un nouveau traité fut conclu. Boubakar revint alors hiverner à Sénoudébou avec ses guerriers.
Mais ce nouveau traité ne devait pas mieux être observé par Gamon que l’ancien. De nouveau, les guerriers de ce village se livrèrent à des pillages en règle des caravanes du Bondou. Boubakar résolut d’en finir cette fois avec eux. Il leva donc une nombreuse armée, dans ce but, et aidé par ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Khasso et du pays de Badon, il vint camper, au mois de janvier 1883, à Bentenani, d’où il expédia, comme la première fois, des émissaires à Gamon, pour sommer les habitants d’avoir à lui rendre les marchandises qu’ils avaient volées à ses hommes ou bien l’équivalent. Le chef refusa de les recevoir et les fit immédiatement chasser du village sans même leur permettre de s’y reposer un instant. Boubakar procéda alors comme il l’avait fait à sa précédente campagne et se mit à les harceler par des colonnes volantes jusqu’au mois de juillet, époque à laquelle les plaines marécageuses du Tenda étant inondées, les cavaliers ne pouvaient plus tenir la campagne. Il ajourna donc ses projets, hiverna à Bentenani et attendit le retour de la belle saison pour frapper un coup décisif.
Donc, au mois de février 1884, il se mit en route avec toutes ses bandes. Il vint camper à Safalou, dans le Diaka, et de là à Tenda-Médina, village qui n’existe plus aujourd’hui et qui était situé sur la frontière du pays de Badon. De là, il envoya contre Gamon une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne était commandée par son fils Ousmann-Gassy. Il put arriver avec ses guerriers jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le combat dura trois heures, au bout desquelles Ousmann-Gassy dut battre en retraite après avoir perdu beaucoup des siens. Au fort de la mêlée, un des fils de Toumané, chef du pays de Badon, nommé Couroundy, qui avait été élevé par Boubakar et qu’il aimait beaucoup, fut tué aux côtés d’Ousmann-Gassy. Il commandait les auxiliaires du Badon.
Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de quatre jours, les habitants, dévorés par une soif ardente, se précipitèrent sur les portes pour les enfoncer. Les guerriers du Badon ayant entendu le tumulte accoururent vers le village qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent vigoureusement et arrivèrent franchement jusque sur le tata. Par une brèche qu’ils y pratiquèrent à coups de pioche, ils purent pénétrer jusque dans l’intérieur du village et y incendier quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre sur le lieu de l’incendie, éteignirent le feu qui commençait à se propager, et repoussèrent les guerriers du Badon.
Etroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon ne pouvaient se procurer assez d’eau pour étancher leur soif. Arrêtés, comme nous venons de le voir, dans une première sortie par les guerriers du Badon, ils en tentèrent peu après une seconde du côté du campement des guerriers du Bondou. Trois cents guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée, malgré tous les efforts des notables qui voulaient s’y opposer, et se dirigèrent vers le marigot. Les guerriers du Bondou se portèrent immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre heures, ils échangèrent une vive fusillade et des deux côtés personne ne recula. Boubakar-Saada fit dans cette affaire des pertes très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne furent tués à ses côtés et peu après eux, un de ses confidents intimes, El Hadj Kaba qui avait été élevé avec lui et qui avait partagé sa mauvaise comme sa bonne fortune, tomba mortellement frappé d’une balle au front. Il expira quelques minutes après. Toutes ces pertes découragèrent profondément l’almamy et il décida alors de battre en retraite, désespérant de s’emparer d’un village si bien défendu.
A cette vue, les habitants de Gamon qui, déjà, renonçaient à soutenir plus longtemps la lutte, poussèrent de grands cris de joie et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se transforma bientôt en une déroute générale et la poursuite fut des plus vives et des plus acharnées. Elle était dirigée par un brigand renommé dans le pays, du nom de Mahmoudou-Fatouma et qui était venu à Gamon, avec ses hommes, prêter main-forte aux guerriers de ce pays, quelques jours seulement avant son investissement par Boubakar-Saada. L’armée du Bondou fut harcelée nuit et jour jusqu’à un kilomètre environ de Safalou (Diaka) et elle rentra à Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers qui furent passés aussitôt par les armes ou vendus comme captifs dans le Niani. Boubakar rentra à Sénoudébou, très affecté de ce désastre, et sa mort, survenue peu après, vers la fin de 1884, délivra Gamon de son plus redoutable ennemi.
Gamon, délivré de Boubakar-Saada, faillit bien avoir dans la personne du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, un ennemi encore plus acharné que ne l’avait été l’almamy du Bondou. Voici d’où était venue cette haine du marabout contre ce grand village. Mahmadou-Lamine-Dramé, né à Safalou (Diaka), habita dans son enfance à Cocoumalla, petit village voisin de Safalou et qui n’existe plus aujourd’hui. Un jour qu’il avait accompagné sa mère et son jeune frère dans leurs lougans pour y faire la cueillette de l’indigo, des pillards venus de Gamon, qui était alors en guerre avec le Bondou, les surprirent dans leur travail et les emmenèrent en captivité à Gamon. Arrivés au village, ils furent mis aux fers par les guerriers qui les avaient pris et qui comptaient bien en tirer un profit considérable en les vendant à quelque dioula de passage. Quelques jours après, une caravane venant des bords de la Gambie et se dirigeant vers le Bondou et le Guidimackha, passa par Gamon. Les habitants chargèrent alors son chef de prévenir les gens de Cocoumalla, que la femme d’Alpha-Ahmadou, marabout de ce village, et ses deux enfants, étaient captifs chez eux. Le marabout, averti, fit tout ce qu’il put pour les racheter. Mais avant qu’il eût pu réunir la somme que lui demandaient les gens de Gamon, la mère de Mahmadou-Lamine, la femme du marabout de Cocoumalla, mourut en peu de jours. Mahmadou-Lamine seul et son frère revinrent donc à Cocoumalla. Revenu dans la maison paternelle, il y continua ses études d’arabe, et, dans ses prières, il demandait toujours à Allah la punition des infidèles de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et l’avaient mis aux fers ; lorsqu’il commença à se créer des partisans, en 1884, il demanda à Boubakar-Saada, peu avant la mort de ce dernier, de joindre ses forces aux siennes afin de faire la guerre aux Infidèles et surtout de détruire Gamon, pensant bien que celui-ci, qui ne pouvait oublier l’échec qu’il y avait reçu en 1883-84, ne manquerait pas de s’allier avec lui. Boubakar lui fit répondre qu’il ne recherchait l’alliance d’aucun marabout, qu’il ne marcherait qu’avec les amis de la France, et que quels que soient les desseins du marabout, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par les armes. Boubakar mourut quinze jours après, et Gamon, pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine, n’ignorant pas les desseins de celui-ci à son égard, marcha bravement avec nous. Le fils de son chef en personne commanda les auxiliaires qu’ils nous fournirent et se conduisit vaillamment pendant la campagne. Les événements empêchèrent Mahmadou-Lamine de mettre à exécution les menaces qu’il proférait contre lui et il mourut sans s’être vengé.
Le Tenda-Touré n’a jamais de démêlés avec les villages libres, ses voisins, Talicori et Gamon. Certes, il y a bien toujours de temps en temps quelques histoires de captifs. Il ne peut pas en être autrement. Essayer de modifier cela ce serait vouloir changer le caractère, les coutumes, l’instinct des Malinkés. Ce ne sera qu’avec le temps et beaucoup d’adresse et de patience qu’on pourra y arriver. C’étaient tous autrefois de fameux pillards, et Gamon avait sous ce rapport une bien triste célébrité. Aujourd’hui tout cela a cessé, grâce à notre influence, et la paix et la bonne entente régnent dans ces régions que la guerre a si longtemps troublées. Par contre, le Tenda et le Gamon sont souvent en butte aux rapines des Peulhs du Fouladougou et du Foréah. Il n’est pas jusqu’aux habitants du Tamgué qui ne viennent jusque sous les murs des villages enlever des bœufs et des captifs et même des hommes libres qu’ils vont généralement vendre au Fouta-Djallon. En résumé, de pillards ils sont devenus les victimes de plus pillards qu’eux. C’est la peine du talion.
Rapports du Tenda avec les autorités françaises. — Le Tenda tout entier, ainsi que le pays de Gamon, sont placés sous le protectorat de la France.
Gamon a traité avec nous après la colonne de Dianna, et c’est le premier janvier 1887 que le colonel Galliéni signa avec Oussouby, chef du pays, le traité de protectorat. Talicori et le Tenda-Touré ne vinrent à nous qu’en 1888 et le traité qui nous lie à eux a été signé à Khayes le 9 novembre 1888 par le chef d’escadron d’artillerie de marine Archinard, commandant supérieur, et Ouali-Sané, chef de Talicori, et Kolé-Mahady, chef de Bady (Tenda-Touré).
Au point de vue administratif et politique, le Tenda et le pays de Gamon dépendaient autrefois du commandant de Bakel. Mais, depuis les dernières instructions de Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, ces régions sont placées sous les ordres du gouverneur du Sénégal et sont administrées par un fonctionnaire qui, d’après les renseignements que j’ai eus dernièrement, réside à Nétéboulou (Ouli).
Conclusions. — Le Tenda et le pays de Gamon, maintenant tranquilles et ne demandant qu’à se développer, devraient être l’objet de plus de sollicitude de notre part qu’ils ne l’ont été depuis qu’ils sont placés sous notre protectorat. Nous n’avons absolument rien fait pour eux et pourtant il y a là une source assez importante de produits à exploiter pour notre commerce. L’ivoire, la cire, les arachides, le beurre de Karité pourraient fournir l’objet de transactions importantes.
Pour cela, il serait urgent de pacifier le pays et de le débarrasser des pillards qui le pressurent. Une bonne organisation politique est indispensable, et il faudrait rendre aux chefs leur autorité, mais les surveiller de façon à ce qu’ils n’en abusent pas. En agissant ainsi, on pourrait peut-être tirer de ce pays quelque chose, si on arrivait à secouer la torpeur et l’inertie de ses habitants et à leur faire passer leur goût immodéré pour les captifs. Ce sera la tâche la plus difficile.
* * * * *
CHAPITRE XIX
Départ de Gamon. — Difficultés au moment de se mettre en route. — Toujours les porteurs sont en retard. — De Gamon au marigot de Firali-Kô. — Route suivie. — Tumulus. — Respect des Noirs pour les morts. — Campement sur les bords du marigot. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Fogan ou Tirba. — Le Cantacoula. — Nouvelle lune. — Pratique religieuse des Noirs à cette occasion. — Départ du Firali-Kô. — Route suivie du Firali-Kô au marigot de Sandikoto-Kô. — Rencontre d’un lion. — Le Niocolo-Koba. — Campement sur les bords du Sandikoto-Kô. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Hammout. — Du Sandikoto-Kô à Sibikili. — Route suivie. — Chasse au bœuf sauvage. — Récit de Mahmady au sujet d’un éléphant. — Arrivée à Sibikili. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Bambou. — Une maladie particulière sur ce végétal. — Réception à Sibikili. — Tout le village est ivre. — Description du village. — Fortifications Malinkées. — En route pour Badon. — Route suivie. — Rencontre d’une députation que le chef envoie au devant de moi. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Calama. — Arrivée à Badon. — Belle réception. — Le village. — Le chef. — La population. — Je tombe sérieusement malade.
2 janvier 1892. — La température a été pendant la nuit un peu moins froide que la nuit précédente. — Ciel clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, brise de Nord, température fraîche, ciel clair. Le soleil se lève brillant. Hier, pendant toute la journée, mes hommes se sont occupés de faire des provisions pour la route, car nous allons avoir au moins deux jours à passer dans la brousse. Le chef du village met la plus grande obligeance et la meilleure volonté pour leur procurer tout ce dont ils auront besoin pour se nourrir pendant ce temps-là. Il me promet également de me donner quelques hommes pour aider mes porteurs et un bon guide. Aussi, je le remercie chaleureusement de sa belle réception et lui fais cadeau d’un peu de verroterie, de kolas, et de quelques mètres d’étoffes.
A quatre heures quinze minutes, tout mon monde est debout, bien dispos. Pour moi, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Les chiens du village n’ont pas cessé d’aboyer. Les préparatifs du départ sont rapidement faits, et nous n’attendons plus pour nous mettre en route que les hommes de Gamon qui doivent nous accompagner et qui, d’après les promesses du chef, devaient être réunis devant ma case à la première heure. Nous perdons plus d’une heure pour les rassembler. Il faut aller les sortir les uns après les autres de leurs cases, où ils semblent dormir profondément. Le chef était absolument navré de ce contre-temps, et il vint même me dire que si je n’y allais pas moi-même, ils ne se dérangeraient pas. Voilà pourtant comment est respectée l’autorité du chef dans les villages Malinkés. Ne pouvant décemment pas faire sa besogne, je lui donnai Almoudo, mon interprète, pour le seconder. Peu après, tous étaient rassemblés devant ma porte et à six heures nous pouvions enfin nous mettre en route. Il était temps, car je commençais à être absolument exaspéré. A peine étions-nous sortis du village qu’ils se mettent tous à marcher comme des enragés. Tant mieux, nous arriverons plus tôt à l’étape.
Non loin de la route et à peu de distance de Gamon, nous passons devant un tumulus, fait de conglomérats ferrugineux. Chaque homme de ma caravane, en passant auprès, y jeta un petit morceau de bois ou un fétu de paille. Intrigué, je demandai à Almoudo la raison de cette pratique. Il me répondit que c’était là la sépulture d’un homme, et que tout noir en passant devant, devait y jeter un morceau de bois ou de paille, « afin d’avoir de la chance et pour prouver au défunt qu’on ne l’oubliait pas. » Voilà certes une coutume qui paraîtra bizarre au premier abord. Mais en y réfléchissant bien, elle ne paraîtra pas plus extraordinaire que celle qui consiste à orner, à certaines époques de l’année, les tombes de nos morts. C’est plus primitif, plus naturel et voilà tout. La pratique des noirs vaut bien la nôtre. Au moins, dans ce simple fait de jeter un morceau de bois sur une tombe, il n’y a aucune espèce d’ostentation, aucune satisfaction de vanité, rien de ce luxe malsain et si déplacé que nous aimons tant à afficher dans nos cimetières. C’est le respect dans toute sa simplicité.
En général, les tumulus que l’on rencontre ainsi le long des routes recouvrent les restes de chefs ou de marabouts fameux.
La route se fait sans aucun incident. Après avoir traversé les lougans du village qui, de ce côté, sont immenses et bien cultivés, nous franchissons à 7 h. 50 le marigot de Sourouba, à 8 h. 40 celui de Kéré-Kô et à 9 h. 25 celui de Firali-Kô, où nous campons, car il faudrait marcher encore trop longtemps pour trouver de l’eau. En moins d’une heure, mes hommes et les porteurs de Gamon m’ont construit un gourbi fort confortable à l’ombre d’un magnifique bouquet de superbes bambous. Almoudo se multiplie pour accélérer la besogne. Malgré ses travers, et il en a beaucoup, c’est un serviteur bien précieux et qui, je crois, m’est absolument dévoué.
La route de Gamon au campement du Firali-Kô ne présente absolument aucune difficulté. Elle traverse un pays absolument nu et plat et les marigots que l’on y rencontre, Sourouba-Kô, Kéré-Kô et Firali-Kô n’offrent aucune difficulté.
Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler, si ce n’est la fréquence des plateaux rocheux. En quittant Gamon, on traverse d’abord un petit banc de latérite où se trouvent les lougans du village. A partir de là, la latérite et les argiles compactes ne font qu’alterner pendant environ six kilomètres. Ces dernières sont plus étendues que la première, dont, dans cet espace, on ne rencontre que trois ilots de fort peu d’étendue. Ils sont cultivés et les lougans de mil et d’arachides occupent toute leur surface. A partir de là, la route ne fait que traverser d’immenses plateaux rocheux, formés de quartz et de conglomérats ferrugineux très abondants. Entre ces plateaux, s’étendent de petits vallons, uniquement formés d’argiles d’une dureté remarquable, et recouvrant un sous-sol formé de quartz et de conglomérats, dont les roches émergent par ci par là à fleur de sol.
Les marigots que nous avons traversés viennent tous du Niocolo-Koba et l’un d’eux, le Firali-Kô, d’après les dires des indigènes, ferait communiquer le Niocolo-Koba avec la rivière Balé.
Au point de vue botanique, jamais je n’ai traversé de pays plus désolé. La végétation y est d’une pauvreté extrême, sauf sur les bords des marigots, où l’on trouve de véritables fourrés de bambous. Les plateaux sont absolument dénudés. Par ci par là, et fort espacés les uns des autres, quelques rares arbres aux formes bizarres, étranges, dépourvus de feuilles et peu susceptibles de vous abriter contre les rayons du soleil. Nous ne noterons seulement que quelques lianes Saba sur les bords du Firali-Kô, quelques fromagers, quelques dondols et enfin, sur les plateaux rocheux, de nombreux échantillons d’une fleur désignée sous le nom de Fogan, et quelques spécimens d’un curieux végétal que les indigènes désignent sous le nom de Cantacoula et qui est assez commun au Soudan.
Le Fogan, comme l’appellent les Ouolofs, est désigné par les Bambaras sous le nom de Tirba et par les Malinkés sous le nom de Tirbo. C’est une plante terrestre à tige souterraine qui est bien connue de tous ceux qui ont voyagé au Soudan. Vers le mois de décembre, la tige émet un pédoncule long d’environ cinq centimètres et qui se termine par un bourgeon floral. La fleur est éclose vers le commencement de janvier. Elle est caractéristique. Ses larges pétales jaunes ne permettent pas de la confondre avec les autres fleurs similaires que l’on pourrait rencontrer. Elle est peu odorante et très fugace. Les pétales tombent cinq ou six jours après leur éclosion et sont remplacés par un fruit capsulaire qui arrive à maturité vers le mois de mai. Quand la capsule est sèche, elle s’ouvre d’elle-même et laisse échapper de nombreux flocons d’une bourre blanche ressemblant à de la soie végétale. Dans cette bourre sont noyées une quinzaine de graines noirâtres. Cette bourre brûle presque instantanément si on y met le feu avec une allumette, en ne laissant, pour ainsi dire, pas de résidu. Le Fogan affectionne tout particulièrement les terrains ferrugineux, et il croît, de préférence, dans les interstices des roches. On le rencontre rarement dans les argiles et la latérite. Les indigènes attribuent à ses graines des vertus aphrodisiaques[26].
Le Cantacoula est un arbuste qui a de grandes ressemblances, par son port et son fruit, avec l’oranger. Les plus beaux spécimens ne dépassent pas deux mètres à trois mètres cinquante de hauteur et leur tronc à sa partie moyenne n’a pas plus de dix à quinze centimètres de diamètre. Les feuilles qui sont d’un vert pâle rappellent par leur forme celles de l’oranger. Elles sont généralement rares et tombent dès les premières chaleurs. Ses rameaux portent des dards acérés qui peuvent atteindre de quatre à cinq centimètres de longueur. Il fleurit vers la fin de septembre. Ses fleurs blanches ou jaunes sont situées à l’extrémité de petits rameaux et ne tombent guère que quinze ou vingt jours après leur éclosion. Le fruit qui les remplace a absolument la forme d’une orange, et sa couleur, quand il est mûr. Ce fruit possède une coque très épaisse et très résistante dans laquelle sont noyées, au milieu d’une pulpe abondante, trente ou quarante graines de forme discoïde. Cette pulpe excessivement acide est légèrement et agréablement parfumée. Elle est précieuse pour le voyageur pendant les grandes chaleurs, car elle est excessivement rafraîchissante et désaltère celui qui en fait usage. Elle aurait, paraît-il, des vertus astringentes, et les indigènes l’utiliseraient contre certaines diarrhées rebelles. Le Cantacoula croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et surtout dans les terrains à roches ferrugineuses. Il affectionne tout particulièrement les plateaux rocheux et les versants dénudés des collines. Son fruit arrive à maturité complète à la fin de janvier et dans le courant de février. Il se détache difficilement, et, pour le cueillir, il faut couper le pédoncule à l’extrémité duquel il s’insère. Les indigènes utilisent sa coque pour en faire des tabatières et s’en servent pour fabriquer des récipients dans lesquels ils renferment les grains de cette espèce d’encens, que l’on désigne sous le nom de hammout et sur lequel nous reviendrons plus loin. Dans le premier cas, ils se contentent de percer au niveau du point d’insertion du fruit avec son pédoncule, un trou d’environ un centimètre et demi de diamètre. Par ce trou, ils vident la pulpe et les graines que contient la coque. Ils la laissent exposée au soleil pendant plusieurs jours et la garnissent ensuite de tabac. Le trou est bouché à l’aide d’une petite cheville en bois. Dans le second cas, ils coupent la coque, à peu près aux deux tiers, la débarrassent de sa pulpe et de ses graines, la font sécher au soleil et la remplissent ensuite de hammout[27].
La journée, au campement de Firali-Kô, se passa paisiblement. Vers la fin du jour, arrivèrent deux hommes qui revenaient de Sibikili. Ils me demandèrent à passer la nuit au campement, ce que je leur accordai volontiers. Je leur fis donner en plus à manger, ce qui les remplit d’aise. En revanche, ils m’annoncèrent que j’étais à peine à moitié chemin de Gamon au Niocolo-Koba. J’aurais préféré une autre nouvelle.
De Gamon au campement du Firali-Kô, la route suit, à peu près, une direction générale Est-Sud-Est et la distance qui les sépare est environ de 16 kil. 500.
Aujourd’hui c’est jour de liesse pour les noirs. C’est le premier jour de la lune. Ils l’attendent avec impatience et quand elle paraît, on la salue à coups de fusil. Citons à ce propos une nouvelle pratique religieuse qui leur est commune à tous, aussi bien aux musulmans qu’aux autres. Dès que le mince croissant de l’astre des nuits paraît à l’horizon, on les voit se tourner vers lui. Avec l’index de la main droite ils simulent par gestes la forme de la lune en murmurant quelques paroles et en crachant. Voici l’explication qui m’a été donnée de cette curieuse pratique religieuse. Les noirs ne voient dans la lune qu’un être animé qui peut leur nuire aussi bien que leur faire du bien. C’est pourquoi, quand elle apparaît, ils l’invoquent de la façon que nous venons de décrire afin qu’elle exauce leurs désirs. On ne doit cracher que trois fois seulement en disant cette prière et autant que possible à intervalles égaux. Ceci est encore pour nous une preuve que les religions primitives ne sont à leur origine qu’un culte voué aux grands phénomènes de la nature.
Il a fait pendant toute la journée une température assez supportable, malgré un fort vent d’Est. Vers quatre heures, le soleil s’est un peu voilé. Légère buée à l’horizon. La brise tombe et la température devient lourde et orageuse.
3 janvier 1892. — La nuit s’est passée sans aucun incident. Température assez fraîche. Nuit claire et étoilée. Brise de Nord assez forte. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Rosée abondante dans les vallées, nulle sur les plateaux.
Les préparatifs du départ se font rapidement. Personne ne se fait tirer l’oreille pour se lever, et à 4 h. 15 nous pouvons nous mettre en route. La marche est un peu hésitante au début, mais dès que le jour commence à poindre, nous marchons d’une vive allure. A 5 h. 25, nous franchissons le marigot de Oussékiri-Kô, et à 6 h. 15, celui de Oussékiba-Kô, sur les bords duquel nous faisons la halte. A 6 h. 30, nous nous remettons en route, et à 2 kil. 500 du marigot de Oussékiba-Kô, les porteurs qui sont en avant viennent me dire qu’ils ont trouvé une superbe antilope, qui avait été égorgée par un lion, et qu’il dévorait quand ils sont arrivés. Il s’est enfui à leur approche et ils ont pu le voir. C’était, parait-il, un superbe animal. Ils me demandent l’autorisation de dépouiller l’antilope et d’en emporter la viande, ce que je leur permets, me promettant de profiter aussi de cette bonne aubaine. Ils s’y mettent tous, et en une demi-heure, ils ont le temps de faire l’opération et d’ingurgiter chacun un énorme bifteck. Inutile de dire que mes lascars n’étaient pas les derniers à la curée. Cette antilope était très belle et elle était pleine. Avant de partir, les porteurs mangent la viande du fœtus. Le lion avait bondi sur la croupe, où on voyait distinctement les traces de ses puissantes griffes. Il lui avait brisé les reins, et quand mes hommes l’ont dérangé de son repas, il avait commencé à dévorer les filets et une partie du petit. Je prends pour moi une cuisse et ce qui reste des filets, les reliefs du festin du lion, en un mot. A 7 h. 30, nous nous remettons en route. Un quart d’heure après, nous faisons lever une superbe biche et un peu plus loin un troupeau d’une douzaine d’antilopes, qui détalent à notre approche. A huit heures, nous franchissons le marigot de Saramé, et à 8 h. 30, celui de Condouko-Boulo, où nous faisons halte sous de superbes arbres, les seuls, du reste, que nous ayons trouvés pendant l’étape. Caïl-cédrats, fromagers, nétés, n’tabas, télès, croissent d’une façon surprenante dans le petit coin de la vallée du Condouko-Boulo. Leurs dimensions sont énormes, leur feuillage touffu, et c’est à regret que nous quittons ces délicieux ombrages.
A 8 h. 40, nous repartons, et, chemin faisant, nous faisons lever deux autres troupeaux de superbes antilopes et bon nombre de biches et de gazelles. A 9 h. 45, nous traversons enfin, à gué, le Niocolo-Koba, cette jolie petite rivière qui sert de limite au pays de Bondou et au pays de Gamon. A l’endroit où nous l’avons traversée, elle coule sur un lit de petits cailloux ferrugineux. Ses berges sont à pic et il faut descendre de cheval pour les escalader. Son eau est claire, limpide et fraîche. Aussi ne manquâmes-nous pas de nous y désaltérer et de nous y baigner. Nous arrivons enfin, à 10 heures, sur les bords du Sandikoto-Kô, où nous allons camper. Les bords de ce marigot sont très escarpés et en gravissant le bord opposé à celui par lequel nous sommes arrivés, mon cheval s’abat. Fort heureusement, ni lui ni moi ne sommes blessés. J’eusse été fort contrarié qu’il arrivât quelque chose de fâcheux à cette jolie petite bête ; car c’est un brave et bon animal qui me rend de grands services.
Le campement du Sandikoto-Kô est un des plus mauvais que je connaisse. Il faut camper au milieu de la brousse pour avoir un peu d’ombre. En une demi-heure, Almoudo et les porteurs m’ont construit un gourbi assez confortable. Il était temps, car je commençais littéralement à griller au soleil. Tout autour de nous, une brousse sèche. Je recommande bien à tout le monde de bien faire attention au feu, et pour le combattre, je fais débroussailler un large espace de terrain tout autour de mon gourbi et j’exige que mes hommes aient sous la main de longues branches d’arbre munies de leurs feuilles, pour être immédiatement prêts en cas d’alerte. C’est la meilleure façon d’éteindre ces feux de brousse, qui se propagent toujours avec une rapidité surprenante. Il suffit de battre la zone incendiée, pour étouffer rapidement tout commencement de feu et éviter parfois de graves désordres. Malgré mes recommandations, vers trois heures de l’après-midi, un incendie éclate tout à coup, non loin de mon gourbi. Immédiatement les hommes s’arment de leurs branches et se précipitent vers le lieu du sinistre. En quelques minutes, le feu est éteint, mais pas assez vite cependant pour empêcher de brûler plus de trois cents mètres carrés de brousse. Fort heureusement, mon gourbi se trouvait au vent de l’incendie. Sans cela, il eût été infailliblement consumé, ainsi que mes bagages, ce qui eût été pour moi une perte énorme, difficile à combler, là où je me trouvais. Ce qui m’aurait été le plus pénible, c’eût été certainement la perte de mes papiers, de tous mes cahiers où se trouvent consignées les notes que je me suis toujours efforcé de prendre régulièrement et le plus exactement possible depuis plus de six années que je parcours le Sénégal et le Soudan. Je n’eus pas à déplorer ce désastre. Du reste, dès le commencement de l’incendie, Almoudo, sans que j’eus besoin de rien dire, se précipita dans mon gourbi et, s’emparant de ma précieuse cantine, la porta en lieu sûr. Il ne me la rapporta que lorsqu’on se fût bien assuré que tout danger avait disparu. On comprendra aisément, qu’après cela, je pris les dispositions les plus rigoureuses. Je fis éteindre tous les brasiers que les hommes avaient allumés autour de mon gourbi, et je ne les autorisai à n’allumer leurs feux qu’à l’endroit qui venait d’être débroussaillé par l’incendie. C’est là également que je les fis coucher. Malgré cela, je fus loin d’être tranquille, surtout pendant la nuit.
Du campement du Firali-Kô au campement du Sandikoto-Kô, la route suit une direction générale Est-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux points, est environ de 24 kil. 500.
Jusqu’au Condouko-Boulo, cette route ne présente aucune difficulté sérieuse. Elle traverse un pays plat, présentant à peine quelques légères ondulations du terrain. A partir de ce marigot, il en est tout autrement. Il faut d’abord gravir, par une pente raide, le versant Nord-Ouest d’un vaste plateau ferrugineux, semé de roches, qui rendent la route pénible. Pendant trois kilomètres environ, elle longe le versant Sud-Est de ce plateau. De là, on a une vue magnifique. On voit se dérouler devant soi une immense vallée, au milieu de laquelle coule le Niocolo-Koba. On arrive par une pente douce sur les bords de cette rivière, et si ce n’étaient ses bords escarpés, sa traversée n’offrirait aucune difficulté. Il en est de même pour le Sandikoto-Kô.
Au point de vue géologique, on peut dire que, depuis le campement du Firali-Kô jusqu’à celui du Sandikoto Kô, ce n’est qu’une succession de plateaux formés de roches et de conglomérats ferrugineux. Ils sont peu élevés et séparés par de petites vallées dans lesquelles coulent les marigots. Ces vallées sont formées d’argiles, recouvrant un sous-sol ardoisier. La vallée tout entière du Niocolo-Koba est ainsi formée, et sur ses bords, les schistes apparaissent à nu. — Le fond des marigots est formé de vases peu épaisses, reposant sur un sous-sol de quartz et de conglomérats ferrugineux. Au Niocolo-Koba, dont le courant est très rapide, la vase fait absolument défaut. Les berges sont formées d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la végétation est d’une rare pauvreté. Rien sur les plateaux qu’une herbe mince et ténue et quelques végétaux difformes et rachitiques. Dans les vallées, la végétation n’est réellement belle que sur les bords des marigots, où l’on trouve de majestueuses légumineuses, quelques caïl-cédrats et de nombreux échantillons de lianes Saba et Delbi. Les fromagers, n’tabas, baobabs, etc., sont relativement rares. Sur les deux rives des marigots, s’étend une plaine peu large (un kilomètre cinq cents mètres au plus), où croissent des carex et des cypéracées énormes. Le sol de ces plaines est, sur les bords des cours d’eau, absolument défoncé par les éléphants, et les traces de leurs pas forment de véritables fondrières, qu’il faut avoir grand soin d’éviter pendant la marche. Dans tout ce trajet, je n’ai trouvé d’intéressant à signaler que la plante qui donne cette résine, que les indigènes désignent sous le nom de Hammout.
On désigne sous le nom de Hammout, au Soudan français, une sorte de résine, dont l’odeur rappelle celle de l’encens. Elle est donnée par une plante, dont la hauteur ne dépasse que rarement trois mètres et qui croît, de préférence, dans les terrains pauvres. Le diamètre de son tronc est d’environ vingt à vingt-cinq centimètres au maximum et par ses caractères macroscopiques, elle nous a semblé appartenir à la famille des Térébinthacées[28]. Ce végétal est relativement rare au Soudan, on le trouve en petit nombre un peu partout ; mais c’est surtout dans le Ferlo-Baliniama, qu’il est le plus commun. On en trouve également en notable quantité dans cette partie déserte qui se trouve aux environs de Koussan Almamy (Bondou), entre Kéniémalé, Couddi, Hodioliré et le marigot de Anguidiouol, entre Koukoudak et Kounamba, dans le Tiali.
Cette résine s’extrait, annuellement, du commencement de décembre à la fin d’avril. C’est, paraît-il, l’époque pendant laquelle elle est la plus abondante, et où le rendement est le plus avantageux et la qualité meilleure. De plus, comme en cette saison les indigènes ne sont pas retenus chez eux par les travaux des champs, ils peuvent se livrer plus facilement à cette récolte, qui est pour eux la source de quelques profits.
Pour l’extraire, les indigènes pratiquent sur le tronc de la plante, jusqu’aux maîtresses branches, des incisions en nombre variable, huit ou dix au plus. Ces entailles intéressent l’écorce dans toute son épaisseur. La résine qui en découle est peu abondante et il faut attendre six à huit jours avant d’en avoir une petite boule de la grosseur d’une noisette. On procède alors à la récolte. A l’air libre, la résine durcit par le froid et elle prend une consistance telle que pour la détacher il faut se servir d’une tige de fer, spécialement fabriquée pour cela, ou bien des petites hachettes dont les indigènes usent pour défricher leurs lougans. La liqueur qui vient sourdre à l’incision est généralement blanche et limpide, mais en se coagulant elle prend une couleur opaline légèrement teintée en jaune.
En enlevant la petite boule de hammout qui s’est ainsi formée, les noirs ont l’habitude de détacher toujours en même temps la partie de l’écorce du végétal à laquelle elle adhère d’ordinaire si fortement. Revenus au village, le produit de la récolte est mis à chauffer au soleil pendant quelques jours pour le ramollir et afin de le débarrasser de la plus grande partie des détritus végétaux qu’il renferme. Quand il s’est refroidi et durci, il est pilé, de nouveau ramolli à la chaleur solaire et pétri en forme de boules qui sont renfermées dans des coques de fruits de cantacoula, comme nous l’avons dit plus haut.
La résine durcit alors à la fraîcheur, elle adhère fortement aux parois du récipient qui la contient, et pour l’en retirer, il faut se servir de la pointe d’un solide couteau. Cette résine se présente alors sous l’aspect d’une masse noirâtre, au milieu de laquelle se distinguent aisément les fragments d’écorce qui n’ont pu être enlevés. Son odeur est légèrement térébenthinée et sa saveur très aromatique. C’est sous cette forme que l’on trouve le hammout sur les marchés du Soudan.
Il ne faut pas confondre le hammout avec le Tiéoué, qui est une autre variété d’encens, que les dioulas de Fouta-Djallon, où on le récolte surtout, apportent annuellement dans nos comptoirs et sur les marchés de Bakel, Kayes et Médine. Cet encens est, d’après les indigènes, de qualité absolument inférieure. Il est généralement présenté sur les marchés sous forme de grosses boules grisâtres, à cassure terne et citreuse, non transparentes, se ramollissant sous la dent, et contenant une notable quantité d’écorce. Leur odeur est moins térébenthinée que celle du hammout et la saveur est également aromatique. Le végétal d’où il s’extrait habite surtout le Fouta-Diallon. On le trouve également dans cette partie du Bondou qui confine au Tenda et au pays de Badon. Les noirs ne lui attribuent qu’à un faible degré les propriétés bienfaisantes du hammout.
Le hammout est l’objet au Soudan d’un petit commerce qui est assez actif sur les marchés de Kayes, Bakel et Médine. Les traitants de ces comptoirs accaparent presque tout ce qui est apporté et le revendent soit à Saint-Louis, aux Ouolofs, soit aux habitants du Khasso, du Logo, du Natiaga, du Kaarta et du Guidimakha. Mais de tous, ce sont les Ouolofs et les Khassonkés qui en sont les plus avides. Les femmes ouoloves de Saint-Louis le font brûler sur des charbons ardents, dans des espèces de petits fourneaux fabriqués ad hoc. Le hammout, ainsi brûlé, produit une fumée blanchâtre, et dont l’odeur se rapproche un peu de celle de l’encens. Les indigènes s’en servent pour parfumer leurs cases. En outre ils lui attribuent de puissantes vertus curatives. D’après eux, en effet, le hammout serait, pour ainsi dire, une panacée universelle. Sa fumée serait très saine pour la santé. Elle chasserait les miasmes nuisibles, ferait disparaître les maux de tête, guérirait les bronchites et les rhumes de cerveau, et développerait surtout l’intelligence, etc., etc.
Le prix du hammout varie suivant les époques et les régions. Avant la récolte, une boule de moyenne grosseur se vend, à Kayes, de deux à trois francs, mais quand les arrivages commencent à se faire plus nombreux, le prix baisse rapidement. Ainsi, à Bakel, par exemple, il n’est pas rare, à ce moment, de trouver jusqu’à soixante boules pour une pièce de guinée, soit dix à douze francs environ.
A Saint-Louis, le hammout se vend couramment de un franc cinquante centimes à deux francs la boule. Dans le Guidimakha, trois boules coûtent environ deux francs cinquante centimes en mil, et dans le Khasso, à Kouniakary, par exemple, trois boules se vendent environ cinq francs en mil ou étoffes.
Pendant toute la journée que nous passâmes au marigot de Sandikoto-Kô, mes hommes s’occupèrent à faire boucaner la viande de l’antilope que nous avions trouvée égorgée par un lion pendant l’étape du matin. Ils se livrèrent à ce travail jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. La viande fut d’abord coupée en lanières de trente centimètres de long sur quatre de largeur et deux d’épaisseur. Puis, ces lanières furent étendues sur un séchoir des plus primitifs et qui se compose uniquement de quatre fourches plantées en terre en forme de carré. Sur ces fourches sont placés deux bambous sur lesquels sont fixées des traverses de même bois, au nombre de dix ou douze. C’est sur ces traverses qu’est installée la viande destinée à être boucanée. Ce séchoir est placé à une hauteur telle que la flamme du feu allumé au-dessous ne puisse pas atteindre la viande et la griller. Quand tout est ainsi disposé, on allume un ardent brasier entre les quatre fourches qui servent de support au séchoir. On l’alimente jusqu’à ce que la viande soit parfaitement desséchée.
Dans les villages, où l’on n’a pas besoin de se hâter de faire cette besogne, les lanières sont disposées sur le toit des cases, et la chaleur suffit pour boucaner la viande. Toutefois, on ne peut guère procéder ainsi que pendant la saison sèche, alors que soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. Pendant l’hivernage, quand les vents humides du Sud et du Sud-Ouest se font sentir, il n’est pas possible de procéder ainsi, car la viande est pourrie avant d’être boucanée. Chaque soir, il faut avoir grand soin de rentrer les lanières dans les cases, pour les mettre à l’abri de l’humidité, et de ne les exposer au soleil que lorsque toute humidité de la nuit a complètement disparu.
La viande ainsi préparée peut se conserver indéfiniment. Il se forme à l’extérieur une sorte de croûte épaisse, d’un demi-centimètre, cornée, pour ainsi dire, qui protège le reste de la viande. Il faut avoir soin de l’enlever quand on veut préparer le couscouss. C’est un mets très précieux pour les voyageurs et qui n’est pas à dédaigner même pour des palais européens. Pendant les différents séjours que nous avons faits au Soudan, nous nous sommes parfois estimé très heureux d’en avoir à notre disposition. La viande boucanée au soleil est meilleure que celle qui l’a été au feu. Cette dernière, en effet, sent toujours un peu la fumée, quel que soit le soin que les noirs apportent à bien entretenir le brasier.
4 janvier 1892. — La nuit a été excessivement froide. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord, absolument glaciale. A trois heures du matin, je constate la température la plus basse que j’ai observée depuis le commencement de mon voyage, sept degrés centigrades, trois dixièmes. Au réveil, le ciel est clair. Forte brise de Nord. Rosée abondante. Température excessivement froide. Le soleil se lève brillant. La nuit s’est heureusement passée. Pas le moindre incident. Je n’ai cependant pas pu fermer l’œil, tant je redoutais à chaque instant de voir éclater un incendie. Les précautions prises hier soir furent inutiles, tout se passa à merveille et nous n’eûmes pas l’alerte qui m’avait tant effrayé dans l’après-midi. Nous avons mille peines à rassembler les porteurs. Ces pauvres diables sont littéralement gelés et se chauffent autour des feux. C’est qu’ils sont tous sommairement vêtus.
Rien de curieux à voir comme un campement de caravane noire pendant la nuit. Les ânes, s’il y en a, sont entravés des pattes de devant seulement et peuvent circuler librement dans tout le camp. Les bagages sont ou bien mis au tas, ou bien, ce qui est le plus fréquent, chaque porteur couche auprès de son colis. Les ballots de guinées, sont, de préférence, placés sur une branche d’arbre, étayés avec le bâton de route ou la lance du propriétaire. Ces précautions sont prises pour les préserver de l’humidité du sol et des termites. Quant aux hommes, leur campement est bientôt établi. Pendant les nuits chaudes, une simple couche de feuilles fraîches leur sert de lit. Pendant les nuits froides, au contraire, c’est de la paille sèche, sur laquelle ils s’étendent ; mais auparavant on allume de grands feux que l’on entretient toute la nuit, et c’est autour de ces brasiers ardents que s’installent les dormeurs, si près que l’on se demande comment ils y peuvent résister et comment leurs vêtements ne sont pas brûlés. Les plus prévoyants et les sybarites couchent sur des nattes qu’ils ont eu soin d’emporter. Il en est même qui, pendant la saison chaude, installent des moustiquaires au-dessus de leur lit, précaution souvent utile, surtout lorsque le campement est établi sur les bords d’un marigot.
A quatre heures quinze minutes enfin, nous pouvons nous mettre en route et, dès le départ, mes hommes marchent d’un bon pas, sans doute pour se réchauffer. La route du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili a été relativement mouvementée. A cinq heures dix minutes, nous traversons le marigot de Diala-Kô, joli petit cours d’eau, dont les bords sont relativement boisés et où nous remarquons de beaux échantillons de caïl-cédrats, auxquels, du reste, il doit son nom. Caïl-cédrat se dit, en effet, « Diala », en Malinké. A 5 h. 45, nous faisons la halte un peu plus loin. Je n’ai pas plus tôt ordonné de s’arrêter, qu’immédiatement les porteurs mettent bas leurs charges et vont ramasser du bois sec des deux côtés de la route. De grands feux sont allumés et nous nous mettons tous à nous chauffer sérieusement, et aussi à nous sécher, car la rosée nous a absolument tous inondés. Pendant un quart d’heure, je reste avec plaisir devant un énorme brasier et, quand je vois que tout le monde est à peu près réchauffé, je donne l’ordre de se remettre en route.
Il n’y avait pas cinq minutes que nous marchions, quand notre guide déposa tout à coup son léger bagage et s’élança dans la brousse avec son fusil, sur le côté droit de la route. Il venait d’apercevoir à peu de distance de l’endroit où nous nous trouvions, un énorme bœuf sauvage, qui paissait tranquillement l’herbe fraîche. Il s’approcha en rampant à environ trente mètres de l’animal. Celui-ci le regardait tranquillement venir, levant de temps en temps la tête et ne montrant aucun signe d’inquiétude. Notre homme l’ajusta longuement et tira. De la route, nous vîmes l’énorme bête faiblir et s’abattre. Immédiatement, tous les porteurs posèrent leur charge, et, avec mon autorisation, s’élancèrent dans la direction de notre adroit chasseur. A leur approche, le bœuf se releva et, au lieu de les charger, comme c’est l’habitude de ces sortes d’animaux, il essaya de s’enfuir. Nous le vîmes se redresser péniblement et, traînant la patte droite de derrière, gagner en boîtant, un petit bouquet de bois, situé à peu de distance. Toute ma caravane en débandade l’y suivit et l’y cerna. Immédiatement commença une fusillade désordonnée et je me demande encore comment il se fit qu’aucun d’eux ne fut touché par la balle de son voisin. Pas un projectile ne toucha la bête tant que dura ce désordre. Il fallut que notre guide, chasseur de son métier, rechargeât son fusil et, par un coup bien ajusté, jetât l’animal à bas. Se précipitant alors sur lui, il lui coupa les deux jarrets avec son sabre et notre bœuf, expirant, fut alors tout simplement égorgé, comme un vulgaire bœuf domestique.
C’était un mâle énorme. C’est cet animal que les uns désignent sous le nom de « vache brune » et que les autres appellent : « Lour ». Sa peau est d’un noir grisâtre et bien plus épaisse que celle du bœuf domestique. Les poils y sont relativement rares et excessivement rudes. Sur le dos existe une sorte de crinière assez bien fournie, s’étendant de la tête à la queue et dont les poils ont environ douze à quinze centimètres de longueur. La peau est de plus excessivement luisante. La queue est courte, se terminant par une touffe de poils assez épaisse. Les jambes très fortes sont relativement bien plus courtes que celles du bœuf domestique. La tête est énorme et la mâchoire inférieure déborde un peu en avant la mâchoire supérieure, ce qui donne à l’animal la physionomie féroce du bouledogue. Mais c’est au front que siège ce que la bête présente au point de vue anatomique de plus curieux. Les cornes sont noires, brillantes, courtes, larges et fortes, à légère convexité externe. Le frontal dont elles font partie absolument intégrante, est excessivement large et épais. Tandis que chez le bœuf ordinaire, il est recouvert de peau et de poils, chez le bœuf sauvage, il est complètement à nu et très noir. Il est d’un noir terne, tandis que les cornes sont d’un noir très brillant. Les Malinkés appellent cet animal « Segui ». Sa chair est délicieuse et les indigènes en sont excessivement friands. Il ne se nourrit, pour ainsi dire, que d’herbes tendres et de jeunes pousses d’arbres.
Comme il est très sauvage, sa chasse présente les plus grands dangers ; car, lorsqu’il est atteint, il charge immédiatement le chasseur. Il faut, pour l’avoir, le blesser grièvement du premier coup. Aussi les noirs le tirent-ils presque toujours, soit dans les pattes, soit au défaut des épaules. Il court très vite et peut rattraper aisément un cheval lancé à fond de train.
La balle de notre chasseur lui avait fracassé l’articulation de la cuisse droite. Il avait été déjà blessé et portait au flanc droit la cicatrice d’une balle antérieurement reçue.
Dès que l’animal fut mort, tout le monde s’approcha pour le toucher, le palper. Je fis comme les autres et avec grande curiosité, car c’était le premier que je pouvais voir d’aussi près. Notre chasseur lui coupa aussitôt le bout de la queue sur une longueur d’environ 15 centimètres. C’est là, nous l’avons déjà dit, un trophée auquel, chez tous les peuples du Soudan, les chasseurs tiennent énormément. Ils le pendent généralement à leurs ceintures. Il était absolument impossible de dépecer le bœuf sur place, car cela nous aurait trop retardé, et il nous eût été difficile d’emporter avec nos bagages l’énorme quantité de viande que l’animal ne manquerait pas de donner. Il fut donc décidé que, pour le moment, on abandonnerait là la bête, et que, dès notre arrivée à Sibikili, on enverrait des hommes du village pour le dépecer et en rapporter les morceaux. Mais une caravane de dioulas quelconque pouvait passer par là et s’approprier le produit de notre chasse. Aussi, pour qu’on ne vint pas les voler, mes hommes mirent-ils sur le corps du bœuf un peu de paille sèche, un caillou sur le cou, puis prononcèrent à voix basse des paroles dont je ne pus connaître le sens, marmottèrent des invocations, firent enfin mille pratiques les plus étranges les unes que les autres. Quand j’en demandai l’explication à notre chasseur, il me répondit gravement que maintenant il pouvait passer auprès de sa chasse n’importe qui, il ne la verrait pas et que seuls pourraient la retrouver ceux auxquels il le dirait et auxquels il aurait appris les paroles mystérieuses qu’il fallait prononcer pour cela. Malgré cela, je voyais manifestement qu’il n’était pas tranquille. Aussi je lui dis que tout ce qu’il venait de faire pouvait être très bon, mais que ce qui serait le meilleur et le plus sûr, ce serait de commettre à la garde de la bête un des hommes de Gamon qui nous accompagnaient et qui ne portait rien. Il reviendrait avec les hommes de Sibikili. Chose qui fut faite.
Dans beaucoup de pays, au Soudan, on est absolument persuadé, surtout chez les Malinkés, que l’on peut rendre ainsi invisibles des objets et même des êtres vivants, rien qu’en faisant certaines pratiques plus ou moins bizarres. Je me souviens même avoir vu à Goumbeil, dans le Niéri, un chasseur qui avait la prétention de se rendre invisible pour toute espèce de gibier. Au moment où il se préparait à partir pour la chasse, je le vis mettre dans une calebasse à moitié remplie d’eau, des feuilles d’un végétal dont je ne pus savoir le nom. Il les y remua longuement et à plusieurs reprises. Puis, se mettant absolument nu, il fit sur tout son corps deux ou trois ablutions générales avec cette eau et se frotta partout avec les feuilles humides. Je lui demandais alors s’il était malade et dans quel but il agissait ainsi. Il me répondit sans hésiter qu’il n’était point malade et qu’il faisait cela uniquement pour que le gibier qu’il allait chasser ne le vît pas. Rendu ainsi invisible, il pourrait s’approcher d’aussi près qu’il le voudrait, et tuer à coup sûr tel animal qu’il aurait choisi. Je lui demandai encore si cette plante le rendrait aussi invisible pour les hommes. « Non, me répondit-il, avec cela, le gibier seul ne me verra pas ; mais je connais une autre plante qu’on ne trouve qu’au Fouta-Diallon et qui, si on porte au cou un morceau de sa racine, a la propriété de rendre invisible celui qui la possède pour tous ses ennemis, et cela quand il le désire ». Il avait vu, disait-il enfin, un Foutanké (homme du Fouta) qui, pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, à Touba-Couta, avait disparu trois fois devant ses yeux au moment où il l’ajustait pour le tuer. Je ne crus pas devoir pousser plus loin mon interrogatoire, du moment qu’il avait vu, je n’avais plus rien à apprendre.
La contrée que nous traversons, est, paraît-il, excessivement giboyeuse. On y trouve, en grande quantité, antilopes, biches, gazelles, hippopotames, bœufs sauvages, éléphants, fauves de toutes sortes, etc., etc. A ce propos, je rapporterai ici un fait qui s’est passé hier au marigot de Sandikoto-Kô. A peine étions-nous arrivés au campement que nous entendîmes un coup de fusil assez éloigné de nous. Peu après, un homme qui fait route avec nous, vint me raconter qu’il avait tiré sur un éléphant énorme. Mahmady, un de mes hommes qui était avec lui, ajouta qu’il l’avait vu et qu’il était si gros qu’il l’avait pris pour un rocher (Kouko) (sic).
En effet, à en juger par les traces et les passages que l’on voit partout, on peut en conclure que la région est excessivement riche en gibier. Ce ne sont que passages d’éléphants et d’hippopotames et les bords des marigots sont couverts d’excréments de toutes sortes d’animaux ; à cette époque de l’année surtout, le gibier y abonde parce qu’il vient brouter les jeunes herbes qui poussent après les incendies.
Vers six heures trente minutes, nous nous remîmes en route et sans autre incident nous arrivâmes à Sibikili, à 11 h. 45, après avoir successivement traversé les marigots de Dalesilamé, de Séré-Kô, de Sitadioumou-Kô et sa branche secondaire, le Koumonni-Boulo-Kô qui est situé à 800 mètres environ de Sibikili. Ses bords sont couverts de superbes rizières, et nous l’avons traversé sur un petit pont en bois, des plus primitifs, qui a environ cinq mètres de long sur un mètre cinquante centimètres de large.
La route du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili ne présente aucune réelle difficulté que le passage du marigot de Séré-Kô dont les bords sont escarpés et à pic. Mentionnons aussi à ce point de vue, les nombreux bambous morts, qui obstruent la route, ainsi que les roches ferrugineuses que l’on y rencontre à chaque instant et qu’il faut avoir soin d’éviter.
Au point de vue géologique, ce n’est absolument qu’une succession de plateaux bornés de grès, de quartz et de conglomérats ferrugineux, et de collines de même nature. Au niveau des marigots, elles sont entrecoupées par de petites vallées formées d’argiles et excessivement marécageuses. Ce n’est qu’à partir du Séré-Kô que se montrent quelques ilots de latérite. Nous en trouvons aussi, mais peu étendus et très clairsemés, jusqu’aux environs de Sibikili. La petite colline sur laquelle est construit ce village est uniquement formée de terrain de cette nature, de même aussi que la plaine qui l’entoure. Le terrain ardoisier, proprement dit, est rare et les schistes qui le caractérisent ne se montrent nulle part à nu. Il forme cependant, à n’en pas douter, le sous-sol des argiles compactes dont nous avons reconnu l’existence dans quelques légères dépressions de terrain.
La flore est de plus en plus pauvre. C’est un pays absolument dénué de toute espèce de végétation, on traverse parfois une étendue de plusieurs kilomètres sans rencontrer autre chose que des végétaux absolument rabougris. Ce n’est qu’après avoir passé le Séré-Kô et encore pendant trois kilomètres au plus que la végétation est un peu plus riche. Dans tout le trajet, nous n’avons guère remarqué que quelques caïls-cédrats sur les bords du Diala-Kô, quelques fromagers, et dans la vallée du Séré-Kô quelque rares échantillons de karités (variété Shee). Ce pays était autrefois couvert de bambous, mais ils sont aujourd’hui presque tous morts et ce végétal tend chaque jour à y disparaître.
Le Bambou (Bambusa arundinacea L.), est une Graminée fort commune au Soudan. On le rencontre un peu partout, mais surtout dans le Bambouck, le Bafing, le Koukodougou, le Gamon, le Tenda, le Damentan, le Badon, le Niocolo, etc., etc. Il croît dans presque tous les terrains, mais c’est surtout sur les bords des marigots et dans certaines plaines à fond d’argiles, inondées pendant la saison des pluies, qu’il est le plus commun et qu’il acquiert ses plus grandes dimensions. Toutefois sa tige n’atteint pas au Soudan, dans les terrains qui lui sont les plus propices, un diamètre de plus de six à huit centimètres et sa hauteur quatre ou cinq mètres. Sur les plateaux rocheux, il ne dépasse pas deux mètres d’élévation et trois centimètres au plus de diamètre. Il est là toujours très peu vigoureux.
Ce végétal, si abondant autrefois dans le Gamon, le Badon et le Dentilia, y est devenu depuis trois ou quatre années plus rare et finira par y disparaître complètement. Il est atteint, depuis ce temps, d’une maladie que les indigènes désignent sous le nom de Diambarala. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est attribuée à des pratiques de sorcellerie et que les génies malfaisants (les Mamma-Diombo) sont accusés de les en avoir frappés. Cette maladie, cependant, est causée par un cryptogame parasite qui croît à l’aisselle des jeunes rameaux et qui en un an, deux au plus, finit par tuer le végétal. La tige se flétrit, les feuilles tombent, le bambou sèche sur pied et il suffit d’un vent léger pour en abattre des bouquets entiers. Les tiges ainsi couchées ne peuvent plus servir à rien, car elles ont perdu toute leur souplesse et sont devenues excessivement cassantes. C’est là seulement que nous avons trouvé cette maladie. Nous ne l’avons constatée nulle part ailleurs. Les indigènes du Gamon, Badon et Dentilia sont très affectés de voir ainsi disparaître cette graminée qui leur est si précieuse. Dans tout le Soudan, en effet, on s’en sert pour construire les charpentes des toits des cases. On l’utilise pour fabriquer des nattes, des corbeilles, des cordes, des ruches pour les abeilles et pour construire les clôtures des petits jardinets que l’on trouve aux environs des villages. Les bambous pleins sont préférés pour les constructions et les bambous creux pour les autres usages. Les Bambaras de la boucle du Niger utilisent aussi les jeunes tiges de bambous pleins pour fabriquer leurs flèches, et la corde de leurs arcs est presque toujours faite avec ce végétal.
Le feuillage du bambou constitue un excellent fourrage dont les animaux, les chevaux surtout, sont excessivement friands. Le meilleur et le plus tendre, est naturellement fourni par les rameaux les plus jeunes. Ce fourrage doit probablement ses qualités nutritives à la quantité relativement considérable de sucre que contiennent les jeunes pousses et les jeunes feuilles de cette plante. Cependant, d’après certains indigènes auxquels je l’ai entendu dire, il pourrait à la longue devenir nuisible et il faut bien se garder d’en faire la nourriture absolument exclusive des bestiaux.
Nous venions à peine de traverser le Sitadioumou-Kô, quand nous rencontrâmes, sous un magnifique caïl-cédrat, une députation d’une dizaine de guerriers de Sibikili, conduits par le fils du chef et que ce dernier envoyait au devant de moi pour m’escorter et me conduire au village. Ils avaient eu le bon esprit de nous apporter plusieurs peaux de bouc pleines d’une eau limpide et fraîche avec laquelle nous fûmes heureux de nous désaltérer à long traits ; car si la nuit avait été froide, par contre, la chaleur du jour était devenue, vers dix heures du matin, absolument intolérable. A Sibikili, ce jour-là, je constatai, dans ma case, 41 degrés centigrades. Il faut dire aussi qu’il faisait un vent d’est brûlant. Aussi quand nous arrivâmes à l’étape, étions-nous tous exténués. Deux porteurs même, restés en arrière, ne nous rejoignirent que fort avant dans la soirée.
Notre guide fit aussitôt part aux hommes qui étaient venus au devant de nous de ce qui nous était arrivé le matin et de la belle chasse qu’il avait faite. Il leur dit exactement où ils pourront trouver l’animal. Immédiatement, les hommes de Sibikili me demandent à ne pas m’accompagner au village et aller de suite chercher cette viande, qui est pour eux une si bonne aubaine. Je leur accorde aussitôt l’autorisation de me quitter et tous, à l’exception du fils du chef, se mettent en route pour le Diala-Kô, non loin duquel les attend l’homme que nous y avons commis à la garde de la bête.
Je fus bien reçu à Sibikili et nous n’y manquâmes de rien. Dès notre arrivée, un joli petit bœuf fut immolé à notre intention et toute la journée on fit bombance. Il me fut impossible d’avoir avec le chef et les notables une conversation sérieuse, car tous étaient absolument ivres, et en mon honneur s’étaient livrés à d’abondantes libations de dolo. Ce sont, du reste, des ivrognes fieffés et qui, sous ce rapport, jouissent d’une glorieuse réputation bien méritée. Le chef est un vieillard âgé d’environ 75 ans et ne jouissant, dans son village, d’aucune autorité. De plus, il est aveugle.
Sibikili est un village d’environ 500 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés. Il dépend de Badon dont il reconnaît l’autorité. Il est assez propre et assez bien entretenu pour un village Malinké. Il est entouré d’un tata flanqué de tours pour la défense et en assez bon état. De plus, les cases du chef sont entourées d’un second tata concentrique au premier et qui est assez sérieux. Il est presque neuf. Sa hauteur est environ de quatre mètres. Sa largeur à la base est à peu près d’un mètre cinquante et au sommet elle est de plus d’un mètre. Chaque case forme pour ainsi dire un petit ouvrage de défense. Les gourbis sont réunis entre eux par des murs en terre de vingt centimètres d’épaisseur environ, et on ne peut arriver dans la cour intérieure de l’habitation qu’en traversant une sorte de corps de garde que les Malinkés désignent sous le nom de Boulou ; c’est une case en terre plus élevée généralement que les autres, ronde, couverte en paille ; quelques-unes sont à argamasses, surtout dans les pays Bambaras. Elles sont munies de deux portes, dont l’une donne accès dans la rue et l’autre dans l’intérieur de l’habitation.
Sibikili est, comme la plupart des villages Noirs, situé sur une petite colline que dominent d’autres collines plus élevées. Cette situation, très bonne pour prévenir les attaques des colonnes noires, car on les voit arriver de loin, est détestable pour pouvoir résister à une troupe opérant à l’européenne.
La journée se passe à Sibikili sans aucun incident. Du reste, tout le monde est exténué et aucun de nos hommes n’est capable de sortir du campement. Toute la population du village, les hommes principalement, est ivre et endormie sous l’arbre à palabres. Je ne suis pas, au moins, importuné par leurs visites, et je puis travailler en paix. J’envoie dans la soirée un homme à Badon pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain.
Du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili, la route suit à peu près une direction générale Est-Sud-Est, et la distance est environ de 31 kilomètres.
5 janvier. — La nuit a été un peu moins froide que la précédente. Brise de Nord-Est. Température agréable. Ciel clair et étoilé. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Le soleil se lève brillant. Peu de rosée. Brise de Nord-Est. Température chaude.
J’ai eu hier soir un petit accès de fièvre qui a duré jusqu’à onze heures environ. Ce matin, je me sens assez bien. Malgré cela, je prens une dose de sulfate de quinine. J’ai la langue saburrale et la bouche mauvaise.
Les préparatifs du départ se font assez rapidement et à 5 h. 15 nous pouvons nous mettre en route sans encombre. En sortant du village, nous traversons d’abord une série de petits jardinets où les femmes de Sibikili cultivent avec grand soin du tabac et des oignons. Pas de lougans. Jusqu’à Badon, rien de bien particulier à signaler ; à 6 h. 30, nous traversons le marigot de Fabili ; à 7 h. 55, celui de Bamboulo-Kô, et à 8 h. 25 nous faisons notre entrée à Badon, but de l’étape. Il fait déjà très chaud, et, malgré le peu de longueur de l’étape, je me sens exténué.
A mi-chemin, entre Sibikili et Badon, nous rencontrons une députation d’une quinzaine de guerriers que le chef m’envoie, sous la conduite de son fils, pour nous escorter et nous conduire au village. Nous faisons la halte là où nous les trouvons, et après avoir échangé les salutations d’usage, nous nous remettons en route.
L’arrivée à Badon par la route de Sibikili ne manque pas de pittoresque. On arrive sur un plateau de latérite qui domine le village. De là, on voit toute la vallée au centre de laquelle est construit Badon et au fond à l’horizon, les collines qui longent la rive droite de la Gambie. Ce plateau est bien cultivé, et c’est là que se trouvent la plus grande partie des lougans du village. Au moment où nous l’avons traversé, nous avons chassé devant nous un superbe troupeau d’une trentaine de têtes de bétail qui y paissait paisiblement. La route qui mène des lougans au village suit le versant Sud du plateau. Elle a environ deux mètres de largeur et est bien débroussaillée. Elle est bordée par une jolie haie d’oseille qui, à cette époque de l’année, commençait à être sèche.
La route de Sibikili à Badon n’offre d’autre difficulté que le passage des deux marigots, le Fabili et le Bamboulo-Kô, dont les bords sont à pic et le fond extrêmement vaseux, surtout celui du premier. La plupart du temps, la route traverse un vaste plateau formé de roches ferrugineuses. Ce n’est qu’en approchant de Badon, que l’on rencontre deux petites collines que l’on franchit par des pentes excessivement douces.
Au point de vue géologique, nous n’avons rien de particulier à signaler, si ce n’est l’extrême abondance des roches et des conglomérats ferrugineux, tout le long de la route. Argiles compactes aux environs des marigots. La latérite n’apparaît qu’à deux kilomètres environ de Badon.
Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre. A signaler seulement quelques fromagers, tamariniers, caïl-cédrats et un végétal nouveau, le Calama, sur lequel nous reviendrons plus loin. D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, tout le Badon renfermerait beaucoup de karités, nous n’en avons pas rencontré le long de la route. Beaucoup de bambous également, mais presque tous sont atteints par la maladie.
Le Calama, que les Ouolofs appellent Rehatt, est un beau végétal de haute taille. C’est une Combrétacée, le Combretum glutinosum Perr. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus, sur les terrains rocheux et sur le versant des collines. On le trouve partout au Soudan, mais c’est surtout dans le Bambouck, le Birgo, le Gangaran, le Manding et le Bélédougou qu’il est le plus commun. Les Malinkés l’emploient surtout en teinture. Ce végétal est appelé Calama par les Bambaras, Rehatt par les Ouolofs, Kéré par les Malinkés et Kodioli par les Sarracolés. Les cendres de son bois servent à fixer les couleurs de l’indigo ; les Bambaras et les Malinkés surtout, retirent de ses feuilles une couleur qui leur sert à teindre en jaune sale et en rouge couleur de rouille, leurs boubous et leurs pagnes.
Cette couleur est, pour ainsi dire, la couleur nationale des Malinkés. Ils l’affectionnent tout particulièrement. Voici comment ils procèdent. Ils récoltent les feuilles sur l’arbre quand elles sont encore très vertes, les font sécher puis les écrasent entre leurs mains. Ceci fait, on verse dessus environ deux fois autant d’eau qu’il y a de feuilles et on laisse infuser à froid pendant au moins vingt-quatre heures. On plonge alors l’étoffe à teindre dans cette infusion et on la laisse tremper pendant douze heures. On la retire alors et on fait sécher. La teinte plus ou moins foncée donnée à l’étoffe, tient non pas au temps plus ou moins long qu’elle reste dans la liqueur, mais au degré plus ou moins grand de concentration de celle-ci. Cette couleur est aussi contenue dans les racines, mais je ne me souviens pas avoir entendu dire qu’elles soient utilisées par les indigènes.
Cette teinture est très adhérente. On la fixe à l’aide des cendres du végétal lui-même. Elle résiste même à la pluie, au lavage à l’eau chaude et au savon. Chez les Bambaras et les Malinkés, les femmes de forgerons acquièrent une véritable habileté pour la préparer. La façon de cette teinture se paye environ cinq moules de mil (huit kilos à peu près) par pagne ou par boubou.
Badon est un gros village Malinké d’environ 750 habitants. Sa population est formée à peu près par moitié de Malinkés musulmans et de Malinkés proprement dits. Il est situé au fond d’une jolie petite vallée et, il faut bien l’avouer, pour un village Malinké, il n’est pas trop sale et est assez bien entretenu. Son tata est réparé à neuf et flanqué de tours pour la défense. Le tata intérieur qui entoure les cases du chef a environ quatre mètres de hauteur, un mètre d’épaisseur à la base et quarante centimètres au sommet. Il est en parfait état de même, du reste, que les petits murs qui unissent entre elles les cases d’une même habitation. Badon est construit à la mode Malinkée comme Sibikili.
Le chef actuel, Toumané-Keita, est un homme d’environ 55 ans, littéralement abruti par l’abus journalier qu’il fait des liqueurs fermentées. C’est le Massa (roi) de tout le pays de Badon.
Peu avant d’arriver au village, mes hommes s’arrêtèrent sous un beau tamarinier, qui, à en juger par la façon dont l’herbe était foulée, devait servir d’abri aux caravanes. Ils commençaient à déposer leurs charges et à s’asseoir pour se reposer quand je leur intimai l’ordre d’avoir à continuer la route jusqu’au village. Depuis longtemps, j’avais remarqué qu’avant d’entrer dans les villages, ils manifestaient toujours le désir de s’asseoir ainsi quelques minutes avant de franchir les portes du tata. Je profitai de cette circonstance pour demander ce que signifiait cette façon d’agir. J’appris alors qu’il était d’usage chez les noirs, avant de se présenter dans un village, de s’arrêter ainsi à quelques centaines de mètres, pour se délasser un peu, faire sa toilette et attendre qu’on vienne vous chercher, et qu’on vous autorise à enfin camper dans l’enceinte. Nous n’avions pas besoin de nous conformer à cette coutume puisque le chef nous avait envoyé chercher à mi-chemin.
Nous fûmes très bien reçus à Badon et nous n’y manquâmes de rien. Pour moi, deux heures après mon arrivée, je fus pris d’un nouvel accès de fièvre plus violent que celui de la veille. Il ne cessa que vers quatre heures de l’après-midi. A ajouter à cela un violent rhume de cerveau et une forte bronchite. Je me sentis si faible dans la soirée que je décidai de séjourner à Badon et d’y passer la journée entière du lendemain. Je devais y rester plus longtemps, car je tombai sérieusement malade et fus pendant plusieurs jours incapable de poursuivre ma route.
Je mis à profit cependant mon inaction forcée à Badon pour rassembler le plus de renseignements possible sur le pays. Je les transcris dans le chapitre suivant.
De Sibikili à Badon, la direction générale de la route est Est-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est de 14 kilomètres.
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CHAPITRE XX
Le pays de Badon. — Limites, frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Faune, animaux domestiques. — Flore, productions du sol, cultures. — Populations, ethnographie. — Situation et organisation politiques. — Rapports du pays de Badon avec les pays voisins. — Rapport du pays de Badon avec les autorités françaises. — Le Badon au point de vue commercial. — Conclusions. — Traités passés par le pays de Badon avec la France.
On désigne sous le nom de pays de Badon cette partie du Soudan français qui est comprise entre la Gambie, le Niocolo-Koba et le Dentilia. C’est un pays de peu d’étendue et, pour ainsi dire, désert, mais qui, par sa situation dans le voisinage du Niocolo, pourrait, à un moment donné, avoir une réelle importance.
Limites. — Frontières. — De même que les autres pays noirs, le pays de Badon n’a pas de limites bien définies. Cependant on peut à peu près lui assigner les limites suivantes : Il est compris entre les 14° 25′ et 15° 15′ de longitude Ouest et les 13° 14′ et 12° 47′ de latitude Nord. Sa plus grande dimension est Est-Ouest et mesure environ 120 kilomètres. Sa plus grande largeur est Nord-Sud et mesure environ 55 kilomètres. Sa superficie est environ de 6.000 kilomètres carrés.
Il est limité au Sud par la Gambie, à l’Ouest, au Nord et au Nord-Est par le Niocolo-Koba qui lui forment des frontières naturelles. Au Sud-Est et à l’Est, sa frontière est représentée par une ligne fictive qui, partant de la Gambie, à la naissance du Koussini-Kô, se dirige au Sud-Est jusqu’au marigot de Koumountouro-Kô. De là, elle remonte au Nord jusqu’au Sacodofi-Kô, où elle oblique vers l’Ouest pour se diriger vers le Niocolo-Koba.
Il confine à l’Ouest au pays de Gamon, dont le sépare le Niocolo-Koba, au Sud, au Niocolo dont le sépare la Gambie et la partie Sud-Est de la ligne fictive dont nous venons de parler. A l’Est, il touche au Dentilia et au désert de Coulicouna. Enfin, au Nord-Est, il est voisin du Bélédougou, et au Nord, il est séparé du Tiali par un vaste territoire inculte et inhabité. Comme on le voit, le Badon est un grand rectangle fort allongé dont les grands côtés orientés Est-Ouest sont formés au Sud par la Gambie et au Nord par le Niocolo-Koba. Les petits côtés orientés Nord-Sud sont formés à l’Ouest par le Niocolo-Koba et à l’Est par la ligne fictive qui le sépare du Dentilia.
Aspect général du pays. — Le Badon est une contrée absolument aride, dont l’aspect général est plutôt celui d’un pays de montagne que celui d’un pays plat. Du Niocolo-Koba à Badon, la capitale, on ne voit que des collines absolument dénudées que séparent de profondes vallées où coulent les marigots tributaires du Niocolo-Koba. Dans les vallées, la végétation est plus riche surtout sur les bords des marigots et l’aspect du pays est plus riant. On y rencontre quelques beaux végétaux ; mais, en général, le pays est absolument désolé et on peut y faire des kilomètres et des kilomètres sur des plateaux rocheux, arides et où rien ne pousse qu’une herbe fine et rare et quelques végétaux rachitiques et rabougris.
Ce n’est qu’aux environs de Sibikili que le pays change un peu d’aspect. La végétation plus riche indique que l’on s’est rapproché de la Gambie. Malgré cela, elle est loin d’être aussi belle qu’elle ne l’est ordinairement sur les rives de ce fleuve. C’est que là ses berges sont rocheuses, arides, et que l’humus fait absolument défaut. De Sibikili à Badon, nous retrouvons les collines et les plaines que nous avons mentionnées plus haut. Deux marigots seulement où coule une eau claire et limpide traversent le sentier et, rompant la monotonie de la route, présentent sur leurs rives quelques essences botaniques.
De Badon au Dentilia, c’est la désolation dans toute l’acception du mot. Jamais pays plus triste, jamais désert plus complet. De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Badon est un pays absolument aride. La terre végétale ne se montre absolument qu’aux environs des villages, et encore la partie qui peut être cultivée est-elle de très petite étendue. On verra dans la suite de ce travail que les conditions géologiques du sol peuvent seules être mises en cause pour expliquer cette épouvantable stérilité.
Hydrologie. — A ce point de vue, le pays de Badon est complètement compris dans le bassin de la Gambie, et en partie dans celui du Niocolo-Koba, tributaire de ce grand fleuve. Les marigots y sont fort nombreux et beaucoup d’entre eux ne tarissent jamais. L’eau y coule en plus ou moins grande quantité en toutes saisons.
La Gambie du marigot de Koussini au Niocolo-Koba coule dans le pays de Badon environ pendant 80 kilomètres. L’hydrographie de ce fleuve pendant ce long parcours est à peine connue. Il n’a été fait à ce sujet aucun travail, et, tout ce que l’on en sait, ce n’est que par renseignements qu’on a pu l’apprendre. Le cours en est excessivement rapide, et, en maints endroits, ce fleuve est barré par des rapides qui en rendent la navigation impossible pour les chalands même les plus légers ; mais en toutes les saisons les pirogues y peuvent circuler. Il n’y a pas, à proprement parler, de barrages véritables. En maints endroits, cependant, se trouvent des amoncellements de roches qui laissent entre elles des passages praticables pour les pirogues, mais où le courant est d’une violence et d’une rapidité extrêmes.
Le régime des eaux du fleuve est le même que dans les autres parties de son cours. Les eaux, très-basses pendant la saison sèche, sont excessivement profondes pendant la saison des pluies. Aussi les berges sont-elles rongées et, en général, absolument à pic. Le fleuve coule dans la plus grande partie de ce trajet entre deux rangées de hautes collines qui le longent à peu de distance. Ce n’est qu’après avoir quitté le Niocolo qu’il coule dans une plaine basse et marécageuse qui fait partie du pays de Damentan. Les berges sont, en général, formées de terrains argileux ou de roches, et le fond est ou de roches, de sables siliceux, d’argiles, ou encore formé de petits cailloux roulés de quartz et de grès ferrugineux, produits de la désagrégation des roches et conglomérats que l’on rencontre dans les terrains au milieu desquels li coule.
Dans le Badon, la Gambie ne peut être traversée à gué qu’à Tomborocoto, à environ dix kilomètres de Badon dans le Sud-Sud-Est. Ce gué n’est guère praticable que de janvier à mai, et encore ne peut-on y parvenir qu’avec beaucoup de précautions. Son lit est encombré de roches excessivement glissantes qui rendent l’opération délicate et pénible surtout pour les animaux. Aussi le courant y est-il excessivement violent. Les hommes sont obligés de se munir de solides bambous pour guider leurs pas et pour pouvoir résister au courant qui ne manquerait pas de les entraîner. En cet endroit et aux basses eaux, les berges de la Gambie ne sont pas trop escarpées, mais la vase qui les couvre les rend très-glissantes. Son cours y est coupé dans chaque tiers environ, par un ilot formé de sables et de roches qui y ont été roulées par les eaux. Elle forme donc, pour ainsi dire, deux bras : un grand, le principal, du côté de Badon, qui peut avoir environ deux cent cinquante mètres ; un petit du côté de Niocolo, dont la largeur ne dépasse pas cent mètres. La largeur de l’ilot est de vingt-cinq mètres à peu près. Ce qui nous donne, pour le gué entier, une largeur totale de 375 mètres au plus. Au mois de janvier, il n’y a pas plus de quarante à cinquante centimètres d’eau aux endroits les plus profonds, et à la fin d’avril le gué est à sec dans presque toute sa largeur, sauf sur la rive de Badon, où persiste un chenal d’environ dix mètres de large sur cinquante de profondeur. De même dans le petit bras, l’eau y coule encore pendant toute la saison sèche, mais en très-petite quantité. C’est à peine s’il y en a alors en cet endroit une profondeur de plus de quinze à vingt centimètres.
Dans ce parcours de plus de quatre-vingts kilomètres, pendant lesquels la Gambie coule dans le pays de Badon, elle ne reçoit, sur sa rive droite, qu’un fort petit nombre de marigots, et encore sont-ils de très minime importance. Nous citerons particulièrement : le Koussini-Kô qui lui sert de limite ou plutôt de point extrême, de la ligne fictive qui sépare le Badon du Niocolo au Sud-Est.
Le Fatafi-Kô qui, formé par les eaux du désert de Coulicouna, traverse le Badon du Nord au Sud et se jette dans la Gambie non loin de Tomborocoto.
Le Koroci-Koto qui naît également aussi dans le désert de Coulicouna et dont le cours se dirige du Nord-Est au Sud-Ouest.
Le Bamboulo-Kô. — Ce marigot est formé par trois branches qui drainent et apportent à la Gambie les eaux du Nord et du Nord-Est du pays de Badon. C’est entre ses deux branches principales qu’est construite la ville de Badon ; sa troisième branche, la plus occidentale, est de peu d’importance. Chacune de ces branches reçoit un grand nombre de petits marigots qui les font communiquer entre elles et qui sont à sec pendant la belle saison. Ils n’ont pas de noms particuliers.
Du Bamboulo-Kô au Niocolo-Koba nous ne trouvons plus aucun marigot, se rendant directement à la Gambie, qui mérite d’être mentionné.
Le Niocolo-Koba prend naissance dans le désert de Coulicouna où dans la partie première de son cours, il s’étale en un vaste marais qui pourrait à la rigueur être considéré comme son origine primitive. Il se dirige d’abord du Sud-Est au Nord-Ouest pendant environ soixante-dix kilomètres, puis faisant un grand coude, son cours s’infléchit et il coule alors du Nord-Est au Sud-Ouest pendant environ soixante kilomètres. Il se jette dans la Gambie à quatre-vingts kilomètres, à peu près, en aval du Koussino-Kô. Il forme la limite entre le Badon et le Gamon.
Le Niocolo-Koba reçoit, dans le pays de Badon, un grand nombre de marigots dont nous allons citer les principaux. Nous trouvons en procédant d’amont en aval les cours d’eau suivants : le Sitadioumou-Kô qui reçoit lui-même deux marigots importants sur sa rive droite, le Fabilo-Kô, qui passe non loin de Sibikili, au Sud-Ouest, peu large, cinq mètres au plus, et où coule en toute saison une eau limpide et claire, et le Koumouniboulou-Kô, que l’on traverse en venant de Gamon à Sibikili. Ce dernier est pendant la saison sèche plutôt un véritable marécage qu’un marigot proprement dit ; mais, pendant la saison des pluies, l’eau y coule en abondance ; il déborde sur une notable étendue de terrains, et c’est dans cette partie inondée que les habitants de Sibikili font leurs rizières : elles sont vastes et très productives. Ce sont, du reste, les seules qu’ils possèdent.
A quinze kilomètres environ en aval du Sitadioumou-Kô, on trouve le Séré-Kô ou Kéré-Kô, marigot important, large, à berges encaissées et qui reçoit lui-même le Dalésilamé-Kô, qui lui apporte les eaux qu’il collecte dans l’angle formé par la Gambie et le Niocolo-Koba. Le Dalésilamé-Kô forme avec le Séré-Kô un angle de trente degrés au plus.
Nous trouvons plus loin le Diala-Kô, joli petit marigot fort ombragé et ainsi nommé parce que ses bords sont couverts de magnifiques caïl-cédrats. Sa vallée est sans contredit la moins aride de cette région.
Enfin, à peu de distance du Diala-Kô et au Nord-Ouest, se trouve le Sandikoto-Kô, marigot peu large, mais profondément encaissé dans des rives à pic. Son passage offre de sérieuses difficultés, surtout pour les animaux.
Le Badon est, comme on le voit, fort bien arrosé. Dans la plupart des marigots que nous venons de citer, l’eau coule en toute saison, et, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, il en est qui ne tariraient jamais, même dans les années les plus sèches. Cela tient, croyons-nous, à ce qu’ils communiquent entre eux presque tous par des branches secondaires et même avec la Gambie et le Niocolo-Koba dont ils suivent les variations. Leurs bords à pic et le manque de vases que l’on peut constater aisément pour la majorité d’entre eux, suffisent pour prouver qu’ils sont doués, du moins pendant la saison des pluies, d’un courant rapide.
Comment se fait-il alors qu’arrosé comme il l’est, le Badon soit si stérile. Il faut l’attribuer, je crois, à deux causes principales. La première, c’est que le terrain dont il est formé est excessivement perméable en certains endroits. Les eaux d’inondation y séjournent fort peu et n’ont pas le temps d’y déposer assez de limon pour le fertiliser. Dans d’autres endroits, au contraire, la croûte terrestre, formée d’argiles, est imperméable ; les eaux y séjournent bien longtemps, mais quand, sous l’action de la chaleur solaire, elles se sont évaporées, le terrain qu’elles découvrent se dessèche rapidement. On ne trouve plus qu’une argile durcie absolument impropre à la culture. Du reste, ce que nous disons plus loin de la constitution géologique de cette région, suffira amplement pour expliquer d’une façon plus précise le peu de fertilité de son sol.
Orographie. — Au point de vue orographique, le Badon pourrait être rattaché au système général du Niocolo, dont il n’est, pour ainsi dire, que le prolongement. Il est difficile, malgré tout, d’y trouver un système méthodique, bien défini, et qui lui soit absolument propre. Le terrain y est cependant très accidenté. Ce n’est, du Niocolo-Koba à la Gambie, qu’une suite de collines séparées par de profondes vallées. La hauteur de ces collines ne dépasse guère 50 à 60 mètres, et elles sont disposées avec un certain ordre qui nous permet de donner une idée à peu près exacte du relief du terrain. Nous avons d’abord la chaîne de hauteurs qui, sur sa rive droite, longe la Gambie dans presque tout le cours de ce fleuve. De cette chaîne, partent des collines qui suivent les deux rives des marigots tributaires de la Gambie et qui vont mourir dans l’angle formé par cette dernière et le Niocolo-Koba. Ces collines peu élevées laissent entre elles de profondes vallées au fond desquelles coulent les marigots.
Nous pourrions répéter pour le Niocolo-Koba ce que nous venons de dire pour la Gambie. Dans tout son cours, cette rivière est longée également par deux séries de collines qui viennent se terminer dans le désert de Coulicouna et qui, à l’Est, se raccordent à la chaîne montagneuse qui sépare cette contrée des plaines du Badon-Est et du Dentilia-Ouest. De petites élévations de terrain peu importantes s’en détachent et suivent les rives des marigots tributaires du Niocolo-Koba.
Toutes ces collines sont formées de roches absolument abruptes. La terre végétale y fait absolument défaut et la végétation y est excessivement rare.
Outre ces chaînes de collines dont nous venons de parler, on rencontre fréquemment dans le Badon de ces monticules isolés dont nous avons déjà eu maintes fois l’occasion de parler. Là ils sont formés par des amoncellements de roches que recouvre une mince couche de terre ou de sables formés par la désagrégation des roches sous l’influence des pluies d’hivernage. La colline sur laquelle est construit le village de Sibikili appartient aux élévations de terrain de cet ordre.
Les collines du Badon ont des flancs absolument à pic, surtout dans la partie comprise entre Sibikili et la Gambie par Badon. Aussi la terre et l’humus y font-ils absolument défaut. Ils sont entraînés par des pluies d’hivernage. Les versants sont profondément ravinés, et, de loin, on peut juger de la profondeur de ces excavations. En résumé, il n’y a pas, comme on le voit, dans le Badon, de système orographique dans le sens absolu du mot. On n’y trouve que des collines disposées d’après un certain ordre commun dans toute cette région. Malgré cela, et étant donnée surtout la nature du terrain ainsi que l’orientation des reliefs du sol, on peut rattacher l’orographie de ce pays à celle du Niocolo avec laquelle elle présente de grandes analogies.
Constitution géologique du sol. — Au point de vue géologique on peut dire, surtout en ce qui concerne son ossature, que ce pays de Badon appartient tout entier à la période secondaire. L’analogie des roches que l’on y trouve permet de supposer qu’il fait partie du même soulèvement que ce dernier. Les terrains d’alluvions y sont moins fréquents. Par contre, on y rencontre uniquement les roches qui caractérisent les terrains de cette période. Issu des soulèvements de la période secondaire, le Badon a dû être ensuite recouvert par les eaux, lorsque la croûte terrestre a été assez refroidie pour que les vapeurs contenues dans son atmosphère puissent se condenser. Il ne saurait y avoir aucun doute à ce sujet, les roches usées, limées, aux formes bizarres et déchiquetées qu’on y trouve, en sont une preuve suffisante. Cette période a dû être très longue, à en juger par les traces qu’elle a laissées et qui sont encore évidentes, malgré les milliers d’années écoulées. C’est sans doute à l’époque à laquelle ces eaux se sont retirées qu’il faut rattacher la formation de ces collines isolées, rocheuses, qui, dans cette mer immense, devaient former autant de récifs en ilots, dont l’étendue augmentait au fur et à mesure que le niveau des eaux qui les couvraient jadis baissait, tout en y apportant, chaque année, de nouveaux éléments.
Si on considère le sous-sol dont est formé le Badon, on y trouve deux sortes de terrains : le terrain ardoisier, caractérisé par des schistes de toutes variétés, schistes lamelleux, schistes ardoisiers et schistes micacés. C’est particulièrement le terrain des vallées. En second lieu nous avons un terrain que nous désignerons sous le nom de terrain secondaire et dont les roches principales sont les quartz, les grès, simples ou ferrugineux et les conglomérats de même nature formés de ces deux roches agglutinées dans une gangue silico-argileuse. Les collines en sont presque uniquement formées. Les terrains les plus anciens de la période primaire font absolument défaut. Nous n’avons jamais rencontré, en effet, ses roches caractéristiques, gneiss et granit, et ses roches métamorphiques. De même les terrains tertiaires ne s’y montrent nulle part. Malgré toutes nos recherches, nous n’en avons, en effet, jamais trouvé la moindre trace sous quelque forme que ce soit. Il y existe bien une roche qui contient une faible proportion de carbonate de chaux, mais elle n’existe nulle part en bancs importants. On la trouve à fleur de terre sous forme de petits blocs de la grosseur du poing au maximum. Sa couleur est blanc jaunâtre et sa composition permet de la rattacher à cette catégorie de roches formées par des débris de coralliens, débris que les eaux en se retirant ont dû déposer là et qui, dans la suite, ont été agglutinés par des argiles siliceuses. Cet élément géologique se rencontre en maints endroits au Soudan, notamment dans les environs de Badumbé. On en retire par la cuisson une chaux de qualité inférieure qui, à défaut d’autre, a été utilisée pour nos constructions. Elle est loin de valoir la chaux provenant des coquilles d’huîtres qui sont si abondantes sur les bords de certaines parties du cours du Niger.
Si maintenant nous considérons, au contraire, la croûte terrestre, nous constaterons trois sortes d’éléments géologiques : dans les vallées, des argiles compactes épaisses, formées par la désagrégation aquatique des roches qui composent le terrain ardoisier, et contenant en certains endroits une notable quantité de silice ; par ci, par là sur les bords des marigots, des vases et des dépôts de formation alluvionnaire récente, mais peu étendus et peu épais. La latérite enfin y est peu abondante. On ne la trouve guère qu’aux environs de Badon et de Sibikili. Elle est due à la désagrégation des roches cristallines qui forment le sous-sol du terrain secondaire. Enfin, sur les plateaux, la roche se montre à nu, et on n’y rencontre aucune trace de terre végétale. Le peu qui s’y forme, par suite de la désagrégation des roches et du terreau qui provient des détritus végétaux, est entraîné par les eaux.
La couche d’eau souterraine se trouve à une profondeur relativement faible. Dans les villages, on ne se sert, pour ainsi dire, pour les usages domestiques, que de l’eau de puits. Elle est très bonne. Cela se comprend aisément, si on réfléchit que ce n’est qu’une eau d’infiltration et qu’elle traverse une épaisseur considérable de terrains ne contenant aucuns principes nuisibles. Pendant la saison des pluies, l’eau est très abondante dans ces puits. Elle contient alors en suspension une grande quantité de matières terreuses dont il est facile de la débarrasser en la laissant reposer. Il suffit ensuite de décanter et de filtrer. Pendant la saison sèche, au contraire, elle est peu abondante, mais très limpide. Sous une faible épaisseur, elle a une couleur légèrement opaline. Les puits se vident rapidement, et il faut attendre, pour y puiser à nouveau, une heure ou deux, que le liquide ait filtré en quantité suffisante.
Faune. — Animaux domestiques. — La faune est excessivement riche dans le Badon. On y trouve presque tous les animaux nuisibles et autres, connus au Soudan. Nous citerons particulièrement le lynx, la panthère, le guépard, le chat-tigre, l’hyène, le chacal et le lion, qui est fort commun dans les montagnes. La panthère, le chat-tigre et le guépard y sont, après le lion, les carnassiers les plus communs. Les collines qui avoisinent les villages en sont absolument infestés, et il n’est pas de nuit où, si on n’y veille pas, il ne disparaisse quelque mouton du troupeau ou quelque poule du poulailler. L’hyène et le chacal viennent rôder, pendant les ténèbres, jusque dans les cases, si on n’a pas soin de fermer les portes du tata. Aussi leurs cris qui se mêlent aux aboiements des chiens font-ils un vacarme qui m’a souvent empêché de dormir.
La Gambie et l’embouchure de la plupart des marigots sont habités par des milliers de caïmans, qui y atteignent des proportions énormes. Les reptiles, Boa, serpent noir, serpent Corail particulièrement y sont assez communs, on ne cite cependant que de rares accidents. On y rencontre aussi cette variété de serpent que l’on désigne sous le nom de trigonocéphale, et dont la morsure est loin d’être aussi dangereuse que celle du congénère de la Martinique, par exemple. J’ai pu m’en assurer moi-même. Pendant mon séjour à Badon, un homme du village fut mordu par un de ces repoussants animaux qu’il parvint, du reste, à tuer et dont il rapporta la dépouille. Il avait éprouvé, dit-il, une violente douleur après la morsure. Je constatai, trois heures après, un gonflement prononcé de la jambe blessée, avec une anesthésie complète et un peu de parésie de tout le membre, en même temps, légère prostration. Cet état dura pendant quatre ou cinq jours, au bout desquels ces symptômes s’amendèrent, et, lorsque je partis, le malade était complètement rétabli. Les Malinkés sont très friands de la chair de ce serpent. Ils lui coupent préalablement la tête et le reste est bouilli et mangé avec du couscouss.
Parmi les animaux sauvages non nuisibles, nous citerons surtout les Antilopes. Jamais et dans aucun pays du Soudan nous n’en avions rencontré autant de variétés et en aussi grand nombre. C’est par troupeaux de dix, quinze, que nous les faisions lever sur la route. Le sanglier est aussi très commun, surtout dans la partie qui avoisine le désert de Coulicouna. Pendant le séjour que je fis à Badon, les fils de mon hôte (diatigué) en tuèrent trois en moins de quinze jours.
Nous citerons encore le bœuf sauvage (Ségui en Bambara et en Malinké) il est très commun et, de l’avis des Noirs, le Badon est le pays où on le trouve en plus grand nombre. A ma connaissance, les habitants en tuèrent deux et je pus m’assurer que sa viande était absolument succulente.
La Gambie, le cours inférieur du Niocolo-Koba et des grands marigots sont peuplés d’hippopotames. Citons enfin l’éléphant qui habite surtout les vallées. Les Malinkés du Badon organisent parfois de grandes chasses, et, quand ils sont assez heureux pour en tuer un, ils en mangent la viande et en vendent les défenses à des dioulas de passage, ou bien ils vont jusqu’à Yabouteguenda les échanger contre du sel, de la poudre, des kolas et des étoffes.
On comprendra que, dans un pays aussi giboyeux, les habitants se livrent ardemment à la chasse. Comme les gens du Tenda et du pays de Gamon ils en font leur passe-temps favori. Il n’est pas de jour qu’il n’y en ait quelques-uns qui prennent la brousse dans ce but. Ils restent parfois des semaines entières dehors, et ne rentrent jamais les mains vides. On peut dire que dans le Badon, la seule viande que mangent les Malinkés provient des produits de leur chasse.
Les animaux domestiques y sont relativement nombreux. Badon possède un beau troupeau de bœufs, des chèvres, des moutons, poulets en quantité. Malgré cela, la viande de boucherie y est presque complètement inconnue. Il faut une circonstance grave, présence d’un chef ou fête quelconque pour que l’on abatte un bœuf. Par contre, on y consomme relativement beaucoup de chèvres, moutons et poulets, et à l’époque des circoncisions on en fait de véritables hécatombes pour nourrir les enfants qui ont été opérés.
Flore. — Productions du sol. — Cultures. — La Flore du pays de Badon est une des plus pauvres que nous ayons vue au Soudan. Nulle part le sol ne nous a présenté une aridité semblable. Les collines, les plateaux sont absolument dénués de toute espèce de végétation. Il n’y a que sur les bords des marigots et dans les vallées qu’elle se montre un peu plus riche. Là, nous trouvons de superbes karités des deux variétés Shee et Mana. Les habitants en récoltent le fruit pour en extraire le beurre, mais ils n’en fabriquent que juste ce qu’il leur faut pour leurs usages domestiques, et encore.... Les caïl-cédrats et les grandes Légumineuses sont assez communs sur les rives des marigots et de la Gambie.
Les lianes Saba et Delbi y sont abondantes. La première se trouve surtout sur les bords des marigots et la seconde sur les plateaux.
On comprend que dans un pays aussi désolé, les cultures soient peu importantes, la terre végétale faisant presque partout défaut. Ce n’est qu’aux environs des villages que l’on rencontre quelques rares lougans. Là, comme partout ailleurs, on ne cultive que le mil, le maïs, les arachides, le riz, le tabac, les tomates, etc., etc. Encore la production est-elle excessivement faible et suffit-elle à peine pour les besoins des habitants, et, chaque année, pendant l’hivernage, ils en sont réduits pendant trois mois, à la portion congrue.
Populations. — Ethnographie. — Le Badon, relativement peuplé jadis, est aujourd’hui complètement désert. Il n’y a plus que deux villages, Sibikili et Badon, et encore sont-ils peu peuplés. Badon ne compte guère plus de 750 habitants et Sibikili 500. Tous les autres villages ont été détruits par les Almamys du Fouta-Diallon sans aucun motif, uniquement : « pour faire captifs », comme disent les noirs. Il y a une quinzaine d’années, il restait encore quatre villages : Badon, Sibikili, Marougou, Ouiako. L’almamy du Fouta-Diallon, Birahima, vint les attaquer avec une forte colonne. A son approche tout le monde s’enfuit, mais la majeure partie des habitants de Marougo et de Ouiako fut emmenée en captivité. Les villages furent détruits. Toumané, le chef actuel, après avoir mis sa famille en sûreté, alla demander du secours à Boubakar-Saada, alors almamy du Bondou. Celui-ci ne le lui refusa pas, car depuis longtemps il entretenait des relations amicales avec le Badon et ses guerriers l’avaient souvent secondé dans maintes expéditions. Il rassembla donc ses hommes et en personne vint protéger la reconstruction des tatas de Badon et de Sibikili. A son approche, l’almamy Birahima battit en retraite avec ses hommes et Boubakar ne quitta le Badon que lorsqu’il fut bien certain que ses alliés étaient bien en sûreté derrière leurs murailles. Depuis cette époque ils ne furent plus attaqués par les Peulhs, mais marchèrent avec Boubakar contre Gamon et y furent honteusement battus. En sûreté derrière leurs tatas, ils pillaient et rançonnaient sans pitié les dioulas, jusqu’au jour où ils furent liés avec nous par un traité de protectorat. La population du Badon est uniquement formée de Malinkés venus du Bambouck à la suite de la première grande migration Mandingue qui peupla et colonisa cette partie du Soudan.
Les habitants de Sibikili sont des Malinkés de la famille des Sadiogos. Ils habitèrent d’abord le Niocolo dont ils furent les premiers colons Mandingues. Quelques-uns étaient venus directement du Bambouck à Sibikili. Ceux qui s’étaient fixés dans le Niocolo ne tardèrent pas à en être chassés par l’invasion des Camaras et ils vinrent demander asile à leurs parents de Sibikili. Depuis cette époque, ils ont toujours habité ce village et c’est là seulement qu’on peut rencontrer des représentants de cette ancienne famille Malinkée. Ils sont absolument ahuris et s’adonnent avec passion à l’usage immodéré des boissons alcooliques. Les Sadiogos de Sibikili furent d’abord indépendants, mais lorsque Badon fut fondé par des Keitas venus du Niocolo, ils se soumirent à eux.
Comme ceux de Sibikili, les habitants de Badon sont des Malinkés. Les uns sont musulmans et les autres non. La famille régnante est celle des Keitas. Ils sont venus du Bambouck au Niocolo d’abord, où ils soumirent à leur autorité les Dabos et les Camaras. Un parti traversa alors la Gambie, fonda le village de Badon et soumit les Sadiogos de Sibikili. Autour des Keitas vinrent dans la suite se ranger d’autres familles Malinkées musulmanes. Aujourd’hui, il ne reste plus à Badon que des Keitas et quelques rares Musulmans. Les Keitas de Badon sont absolument dégénérés, et ils sont loin d’avoir pour leur ancêtre Soun-Dyatta, le respect qu’ont les autres membres de cette famille. De même, ils n’ont pas pour l’hippopotame le culte que doit avoir tout bon Keita et ils en mangent volontiers la chair.
Badon est situé à peu de distance de la Gambie, neuf kilomètres environ, à peu près à la hauteur de cette partie de son cours où ce fleuve cesse de couler du Sud au Nord pour se diriger à l’Ouest vers la mer, embrassant ainsi le Niocolo dans la concavité du coude qu’il forme.
Non loin de Badon on montre sur un rocher deux traces de pas, celles d’un homme et d’un bœuf. D’après la légende, ce serait là que passèrent les premiers guerriers Peulhs, lorsque le peuple nomade émigra vers le Fouta-Diallon qu’il devait conquérir. Nous nous sommes fait montrer ces deux empreintes. Elles ne m’ont pas parues aussi nettes que les indigènes le prétendent. On y peut reconnaître cependant la forme d’un pied humain et celle d’un pied de bœuf.
Badon a beaucoup perdu de l’importance qu’il avait autrefois. Malgré cela, sa situation géographique exceptionnelle en fait, à notre avis, un point qu’il est utile et prudent de conserver.
Nous n’avons pas besoin de dire que les Malinkés du Badon possèdent à un haut degré les qualités remarquables qui caractérisent les représentants de cette intéressante race. Ce sont des ivrognes émérites, menteurs, sales, dégoûtants, voleurs et pillards. Notre intervention dans leurs affaires a pu seule les faire rester en paix dans leurs villages et modérer leur goût prononcé pour les vols de grand chemin et les rapines de toutes sortes auxquels tout bon Malinké doit se livrer avec ardeur pour ne pas déroger.
Situation et organisation politiques. — Au point de vue politique le Badon ne possède aucune organisation. C’est le gâchis, par excellence, comme dans tous les pays Malinkés, du reste. Le sol appartient au premier occupant, et tous ceux qui viennent dans la suite s’y fixer doivent obtenir l’autorisation du chef et reconnaître son autorité, autorité qui, d’ailleurs, ne se manifeste d’aucune façon. Le chef du pays ne possède aucun revenu. Il n’y a aucun impôt. Les ordres sont absolument méconnus, même par les captifs. Veut-on faire une expédition militaire, c’est la bagarre la plus complète, le désordre le plus parfait. Tout le monde commande et personne n’obéit. En résumé, le chef du pays n’a sur ses sujets aucune autorité effective. C’est plutôt une sorte de juge que l’on vient consulter, rarement encore, dans les différends qui s’élèvent entre les particuliers. Je n’ai pas besoin de dire que ses jugements ne sont nullement exécutés, surtout par la partie condamnée. Dans les villages, la véritable autorité est représentée par une sorte de conseil auquel prennent part les vieillards et les notables et dans lequel dominent souvent les avis d’un simple griot, forgeron ou captif favori du chef. C’est dans ce conseil que sont discutées toutes les affaires qui peuvent intéresser le pays ou le village.
L’ordre de succession se fait par ligne collatérale, comme chez tous les peuples Noirs du Soudan. Aussi les chefs sont-ils des vieillards ahuris et abrutis qui n’ont ni l’énergie ni l’intelligence voulue pour commander aux autres et pour diriger les affaires du pays. Ils ne maintiennent leur prestige qu’en comblant de cadeaux leurs sujets. Aussi, aujourd’hui qu’ils ont perdu leur principale source de revenus, depuis qu’on a réprimé leurs brigandages, ne peuvent-ils plus faire autant de libéralités. Dès lors leur prestige s’est trouvé diminué. Ce qui n’est pas un mal.
Rapports du pays de Badon avec les pays voisins. — La population du Badon vit en bonne intelligence avec ses voisins du Tenda, du Gamon, du Dentilia et avec les Malinkés du Niocolo. Mais il n’en est pas de même avec les Malinkés du Bélédougou. Ceux-ci viennent à chaque instant piller dans les environs des villages et s’avancent jusque sous leurs murs pour y voler des bœufs et des captifs. De même, les Peulhs du Tamgué et ceux même du Niocolo font dans le pays de fréquentes incursions qui se terminent toujours par l’enlèvement de quelques femmes, enfants, bœufs et captifs.
Les gens du Badon voudraient bien en faire autant et rendre pillage pour pillage ; mais ils n’osent pas, car ils craignent d’indisposer contre eux les autorités françaises. Ces gens-là sont si bêtes qu’ils ne se défendent même pas quand ils sont attaqués. Aussi, de jour en jour, la situation devient-elle pour eux absolument insupportable. Ils sont obligés pour pouvoir faire leurs cultures en paix d’avoir toujours le fusil auprès d’eux. La nuit, des gens armés veillent à la sécurité des villages et quand ils vont en route ou à la chasse, ils sont obligés de s’armer jusqu’aux dents. Un homme voyageant seul serait exposé à être fait captif soit par les Peulhs, soit par les Malinkés du Bélédougou. Ces pillards infestent absolument les routes. Il serait grandement temps de purger cette région de ces êtres malfaisants.
Rapports du pays de Badon avec les autorités françaises. — Le pays de Badon est placé sous le protectorat de la France depuis 1887, à la suite d’un traité passé par le chef du pays, Toumané, avec le capitaine d’infanterie de marine Oberdorf, représentant le lieutenant-colonel Galliéni, commandant supérieur du Soudan français. Ce traité a été renouvelé et modifié en 1888 par le sous-lieutenant d’infanterie de marine Levasseur, agissant au nom du colonel Galliéni.
Depuis cette époque, les gens de Badon ont scrupuleusement observé les clauses du traité. Oh ! il ne faut pas les en louer ; car, s’ils ne l’ont pas violé, c’est uniquement parce qu’ils ont peur de nous. On se tromperait si on s’imaginait le contraire.
Au point de vue administratif, judiciaire et politique, le Badon relève du commandant du cercle de Bakel.
Son importance commerciale et son éloignement du chef-lieu, ont récemment décidé le gouvernement du Soudan à y placer un officier adjoint au capitaine commandant le cercle.
Cette mesure importante ne manquera pas d’être appréciée des dioulas qui hésitaient à passer par cette route, par crainte des exigences du chef de ce village.
Le gouvernement français ne perçoit dans le Badon aucun impôt, aucun droit quel qu’il soit. Notre influence s’y fait peu sentir vu l’éloignement du pays et surtout aussi du peu de goût qu’ont les habitants du pays à avoir avec nous des relations plus étroites.
Le Badon au point de vue commercial. — Conclusions. — Il ne se fait dans le Badon aucun commerce. Cela, du reste, répugne aux Malinkés de ces contrées, qui ne sauraient faire un travail quelconque. Les habitants récoltent juste ce qu’il leur faut pour manger, et ne se livrent à aucune industrie. Ils fabriquent eux-mêmes leurs vêtements avec des étoffes confectionnées par leurs tisserands. Il ne se fait aucune transaction. Malgré cela, le Badon a une certaine importance au point de vue commercial. C’est, en effet, un lieu de transit très fréquenté, et cela tient à sa situation même. Placé au point où se réunissent les routes du Tenda, du Bondou, du Bambouck, à peu de distance de Tomborocoto dans le Niocolo et du gué de la Gambie, Badon est un lieu de passage très fréquenté par les dioulas qui viennent de ces régions et qui se rendent soit dans le Niocolo, soit au Fouta-Diallon ou qui en reviennent. Pendant le séjour que nous y avons fait, nous avons pu juger de l’importance de ce mouvement et nous avons pu constater que chaque jour quinze ou vingt dioulas venant de toutes directions, campaient dans ce village. Aussi le chef, abusant de sa situation, avait-il établi autrefois des droits qui étaient prélevés sur chaque caravane, sans préjudice, bien entendu, du pillage auquel se livraient ses hommes. Nous avons fait cesser cet abus, et aujourd’hui les transactions commerciales se font librement. C’était une source de revenus considérable pour les gens du Badon. Aussi le chef se plaint-il sans cesse de l’avoir perdue. C’est une plainte perpétuelle à ce sujet et le plus grand plaisir qu’on pourrait faire à ce malandrin, ce serait de déchirer le traité qui le lie à nous. Il pourrait alors recommencer à rançonner et à piller sans merci les dioulas. Mais ce n’est ni notre politique ni l’intérêt du pays. De longtemps toutefois, il sera bien difficile de le leur faire comprendre.
De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Badon ne sera jamais un pays de rapport. La nature même de son sol s’y oppose. Malgré cela, il serait bon de s’en occuper quand même et sérieusement, car, par sa situation, ce petit pays pourrait acquérir un jour ou l’autre une grande importance commerciale. Il serait bon de le repeupler, et la chose serait facile en faisant venir des Malinkés soit du Bambouck, soit du Ghabou, soit mieux encore du Coniaguié où les vaincus du Ghabou se sont réfugiés. De plus, il est indispensable de leur faire sentir et notre protection, et, en même temps, notre autorité. Pour cela, il est urgent de purger le pays des bandes de pillards du Bélédougou et des Peulhs du Tamgué qui l’infestent. Enfin, il serait absolument indispensable que, chaque année, le fonctionnaire chargé de l’administrer, le visite et règle les affaires en litige. Voilà, à notre avis, des mesures qui lui permettraient de se développer et peut-être de prospérer un peu.
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CHAPITRE XXI
Séjour à Badon. — Je suis gravement malade d’un accès de fièvre à forme bilieuse hématurique. — Générosité de Toumané pour mes hommes et pour moi. — Sa passion pour le dolo. — Arrivée à Badon d’un envoyé du commandant supérieur du Soudan se rendant au Fouta-Diallon. — Plaintes de Toumané au sujet des gens du Bélédougou. — Ma santé s’améliore un peu. — Passage de nombreux dioulas à Badon. — Plaintes de Toumané au sujet des dioulas. — Comment on tue un bœuf chez les Malinkés. — Je puis enfin partir. — Nombreuse escorte. — Faiblesse extrême. — Départ de Badon pour Tomborocoto (Niocolo). — Route suivie. — Passage de la Gambie. — Arrivée à Tomborocoto. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les Sénés. — Le thé de Gambie. — Tomborocoto. — Mauvaise réputation des habitants. — Je suis bien reçu. — Départ de Tomborocoto. — Route suivie. — Les lougans et les villages de cultures. — Arrivée à Dikhoy. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Poivre. — Enormes haricots. — Dikhoy. — Belle case. — Légende Malinkée. — Un chef parent d’un oiseau. — Départ de Dikhoy. — De Dikhoy à Laminia. — Route suivie. — Médina. — Diengui. — Sillacounda. — Les Karités. — Les troupeaux. — Palabre à Sillacounda. — Passage de la Gambie. — Un bœuf pris par un caïman. — Façon de pêcher des habitants de Sillacounda et de Laminia. — Arrivée à Laminia. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — La chasse. — Le Touloucouna. — Laminia. — Description du village. — Sa population. — Riches troupeaux. — Belles cultures. — Arrivée d’une caravane de dioulas chargée de kolas. — Le kola au Soudan français. — Fanatisme musulman des Diakankés. — Une école de marabouts et de talibés. — Une séance de tatouage.
6 janvier. — Malgré la quinine que j’avais absorbée la veille, j’eus encore le lendemain un violent accès de fièvre qui dura environ trois heures. C’était le troisième en deux jours et j’aurais été bien étonné s’il n’avait pas été hématurique. Du reste, tous les symptômes par lesquels il se manifesta ne pouvaient me laisser aucun doute à ce sujet et je ne fus pas étonné quand vers minuit, ayant besoin d’aller à la garde-robe, je constatai cette couleur malaga foncé des urines qui effraie tant les nouveaux venus au Soudan. J’avais heureusement tout ce qu’il me fallait pour me soigner, aussi n’étais-je pas trop alarmé. De plus, je savais que je ne manquerais pas de soins intelligents, car mon fidèle Almoudo savait parfaitement comment se traite cette grave affection.
Après trois jours d’une médication énergique, je pus me considérer comme absolument hors de danger. Mais j’étais d’une faiblesse extrême et de plus atteint d’une bronchite qui ne me laissait de repos ni nuit, ni jour. Je me vis arrêté à Badon pour longtemps, car je ne me faisais aucune illusion. Avec les faibles ressources dont je disposais, ne pouvant me procurer une alimentation assez substantielle pour recouvrer mes forces, je me demandais avec anxiété quand je pourrais continuer mon voyage. Sans doute, mon courage et mon énergie ne m’avaient pas abandonné, mais j’étais absolument sans force et incapable, de longtemps peut-être, de monter à cheval. Quant à continuer ma route en me faisant porter en litière, je n’y pouvais songer, c’eût été perdre absolument aux yeux des indigènes le prestige dont doit être entouré tout blanc qui voyage dans leur pays. Je ne pouvais me résoudre à me montrer en aussi piteux équipage.
Pendant toute ma maladie, Toumané ne manqua pas un seul jour de venir à plusieurs reprises prendre de mes nouvelles. Il fut toujours pour moi plein d’attention et ne laissa jamais mes hommes et mes animaux manquer de rien. Dès le lendemain de mon arrivée il fit tuer un beau bœuf à notre intention, et, afin que nous ne manquions pas de viande pendant notre séjour chez lui, il envoya aussitôt plusieurs de ses hommes à la chasse. Successivement, ils rapportèrent une belle antilope, deux bœufs sauvages et plusieurs sangliers. Aussi tout le village fit-il bombance pendant les onze jours que j’y séjournai. Mes hommes étaient absolument gavés et seraient volontiers restés plus longtemps à Badon.
Dès que mon état se fût un peu amélioré, Toumané vint causer avec moi chaque jour, matin et soir, mais souvent je fus obligé de faire tous les frais de la conversation, car il était absolument ivre. Il a, en effet, pour les boissons fermentées, et pour le « dolo » en particulier, un goût très prononcé. Quand le soir je lui demandais ce qu’il avait fait de la journée, il me répondait invariablement : « J’ai bu du dolo » et quand, le matin, je lui demandais au moment où il me quittait, ce qu’il allait faire, il ne manquait pas de me dire : « Je vais surveiller la fabrication de mon dolo ». Pour n’en pas manquer, il a même imaginé de frapper Sibikili d’un impôt bizarre. Ainsi, quand dans ce village on fait du dolo, on doit toujours en porter à Toumané, au moins une calebasse. Nous en avons vu arriver ainsi presque tous les jours à Badon, car à Sibikili, quand il y a du mil, on en fabrique plus que de couscouss et les habitants ne le cèdent en rien en ivrognerie à leur chef.
Le 9 janvier, je venais à peine de me réveiller au petit jour après une nuit des plus pénibles, lorsqu’Almoudo vint me dire que Toumané voulait absolument me parler et qu’il avait quelque chose de très grave à me dire. Pour me convaincre, mon interprète ajoutait qu’il n’était pas « saoûl » (sic). Je lui répondis alors de le faire entrer. Toumané pénétra dans ma case avec précautions, ferma la porte avec mystère après s’être bien assuré que personne n’était aux écoutes, s’assit en face de mon lit et me dit à voix basse que dans la nuit était arrivé à Badon un courrier du commandant supérieur qui se rendait au Fouta-Diallon à Timbo. Il était porteur d’une lettre pour l’almamy et malgré les pressantes invitations de Toumané, il n’avait pas voulu se reposer ni venir me voir. Il était trop pressé pour cela. Il n’avait fait que prendre un peu de nourriture et était immédiatement reparti à cheval avec un guide que lui avait donné Toumané. Celui-ci ajouta qu’il avait vu la lettre et le cachet du colonel. Il en était tout fier. Cette nouvelle m’intrigua pendant plusieurs jours, et en arrivant à Kayes, j’appris qu’en effet un courrier avait été expédié au Fouta-Diallon avec un pli pour l’almamy. Il y était question, me dit on, de la mission de M. l’administrateur de Beckmann, qui se trouvait alors dans ces régions. Cela, du reste, m’intéressait fort peu et j’eusse été très heureux de voir ce messager, uniquement pour lui demander des nouvelles du Soudan.
Chaque fois qu’il venait me voir, Toumané ne manquait pas de se plaindre à moi des pillages auxquels les gens du Bélédougou se livraient régulièrement sur son territoire. Le 10 janvier, par exemple, il vint me trouver en toute hâte pour me dire qu’il venait d’apprendre que des pillards avaient été vus dans la brousse. Il voulait me demander l’autorisation de rassembler ses guerriers pour les exterminer. Bien entendu, je lui répondis que cela ne me regardait nullement, qu’il était bien libre de faire ce qu’il voudrait, et que s’il était attaqué, il n’avait qu’à se défendre. Deux jours après il revint à la charge et le lendemain il m’annonçait qu’un homme du Niocolo venait d’arriver dans le village pour le prévenir de ne pas envoyer ses gens en route, car les guerriers du Niocolo tenaient la brousse. Je lui repète ce que je lui disais trois jours avant. Entre autres choses, il me raconte que, dernièrement, ils lui ont enlevé son propre fils. Je lui dis alors de s’adresser au commandant de Bakel. Pour moi je ne puis rien faire, cela ne me regarde pas. De tous ses discours il ressortait pour moi une vérité bien évidente, c’est que Toumané ne demanderait pas mieux que de recommencer le petit métier qu’il faisait autrefois et de détrousser de nouveau les dioulas et les caravanes, sous prétexte de purger son pays des pillards du Bélédougou.
Tous les jours arrivent des caravanes de dioulas qui viennent du Bondou, du Tenda, du Bambouck et qui se rendent au Fouta-Diallon ou à Kédougou, dans le Niocolo, pour y chercher des kolas. A cette époque, il en est peu qui en reviennent, car ce n’est pas encore le moment. Beaucoup d’entre eux viennent me saluer et entre autres le chef d’une caravane dont les marchands sont originaires de Passamassi dans le Ouli ; ce chef était le frère de la femme de mon hôte à Nétéboulou et il savait que j’avais logé dans sa famille. Il me dit entre autres choses, qu’il venait d’acheter des kolas au Fouta-Diallon et qu’il se rendait à Bakel pour les y vendre un meilleur prix. Il m’en offrit une dizaine. Ce cadeau me fit grand plaisir, car j’en étais privé depuis bien longtemps.
Toumané ne manqua pas au sujet de toutes ces caravanes qui passaient par son village de me dire souvent que c’était pour lui une bien grande charge. Car, disait-il, il fallait les loger et les nourrir et beaucoup s’en allaient sans rien donner à leur « diatigué » (hôte) et surtout sans rien lui donner à lui, Toumané, chef du Badon. Malgré lui, il laissait percer le bout de l’oreille et je voyais bien où tendaient toutes ces précautions oratoires. Aussi, afin de le forcer à se déclarer formellement, ne lui répondis-je jamais que d’une façon évasive. Deux jours enfin avant de quitter Badon, comme il venait encore de me réitérer ses jérémiades, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il désirait. Il me déclara alors qu’il serait très heureux si je voulais l’autoriser à faire payer aux dioulas l’hospitalité qu’il leur donnait. C’était, sous une autre forme, le rétablissement de l’impôt qu’il regrettait tant. Je lui répondis que je n’avais aucune qualité pour lui donner cette autorisation et que cela regardait uniquement le commandant de Bakel et le commandant supérieur. Il n’insista pas.
Il y avait neuf jours que j’étais à Badon et ma santé commençait à se remettre. J’étais encore bien faible et d’une maigreur extrême, mais l’appétit était revenu, et, si je n’avais pas été toujours aussi oppressé, j’aurais pu me croire absolument remis de la dure secousse que je venais d’éprouver. Je décidai, malgré cela, de me remettre en route. J’avertis alors Toumané que j’allais nécessairement le quitter et le priai d’expédier dans la journée un courrier à Tomborocoto pour annoncer au chef de ce village mon arrivée chez lui pour le 17. Immédiatement Toumané chargea un de ses hommes de cette mission. Nous fîmes alors nos préparatifs de départ. Toumané, afin que nous ne manquions de rien pendant la route, fit de nouveau abattre un beau bœuf qui fut distribué entre mes hommes et ceux du village. Je fis à ce sujet une remarque qui ne manque pas d’intérêt au point de vue ethnologique. Quand, dans un village musulman, on tue un bœuf, il faut toujours que ce soit un marabout qui lui coupe le cou. On ne fera, du reste, jamais manger à un musulman de la viande qui n’aurait pas été saignée. Cette coutume s’est introduite chez les peuples qui ne pratiquent pas l’islamisme, et partout les animaux destinés à être mangés sont toujours saignés. Chez les Malinkés et les Bambaras, peuples qui, pour la plupart, ne font pas le Salam, c’est un homme libre que ce soin regarde, fils, frère ou parent de chef ; mais jamais le chef lui-même. L’animal mort, c’est aux captifs qu’est confié le soin de le dépecer. Comme on le voit, les plus petites coutumes familières aux Musulmans s’acclimatent vite chez ceux qui ne le sont pas. Tout cela est un signe certain que l’islamisme fait au Soudan français des progrès journaliers.
Pendant tout mon séjour à Badon, il fit une température fort supportable. C’est que nous étions en pleine saison sèche. La journée était bien un peu chaude à cause du vent d’Est qui soufflait régulièrement de neuf heures du matin à cinq heures du soir ; mais les nuits étaient, par contre, assez fraîches et permettaient de goûter quelques heures d’un bon sommeil.
Une grande animation régna dans le village pendant toute la journée qui précéda mon départ. Toumané désignait les guerriers qui devaient m’escorter pour me défendre contre les pillards de Bélédougou, si l’envie les prenait de venir attaquer ma caravane. Je savais pertinemment que toutes ces précautions étaient inutiles, mais je laissai faire Toumané pour ne pas le froisser et lui exprimai toute ma reconnaissance de ce qu’il prenait si grand soin de ma personne. Aussi il fallait voir comme il était fier quand, le soir, il arriva dans ma case à la tête de 25 guerriers armés jusqu’aux dents et qu’il venait me présenter. Il les fit coucher dans la cour de mon hôte et au moment où il allait me quitter je lui fis un beau cadeau d’étoffes, de verroterie et d’argent auquel il fut excessivement sensible.
17 janvier. — Cette dernière nuit que je passai à Badon fut bonne et fraîche. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord-Est. Au réveil, température agréable, ciel sans nuages, pas de rosée, le soleil se lève brillant.
Je réveille tout mon monde à trois heures trente minutes. Les préparatifs se font rapidement et sans désordre. A mon grand étonnement, les porteurs sont réunis à l’heure dite. C’est le fils du chef lui-même qui va me servir de guide jusqu’à Dikhoy, où il va voir ses parents. Il a, pour la circonstance, revêtu son costume de brousse et est littéralement couvert de gris-gris pour se préserver sans doute des balles des Malinkés du Bélédougou, si par hasard nous en rencontrons. Toumané n’a pas voulu me laisser partir sans venir me saluer et comme disent les Noirs « me mettre dans la route ». Il m’accompagne jusqu’à la sortie du village et ne me quitte qu’au moment où je monte à cheval. Nous nous serrons la main et le remercie de nouveau de toutes ses bontés pour moi. A mon grand étonnement, je puis monter à cheval assez légèrement et, au moment du départ, je ne me sens pas trop mal, bien que j’éprouve dans les jambes une grande lassitude. Il est 4 h. 15 quand nous quittons Badon. Il fait un clair de lune splendide et une température si fraîche que je suis obligé de prendre ma pèlerine. En avant et en arrière du convoi marchent les guerriers. Avec une semblable escorte les Malinkés du Bélédougou peuvent venir, ils trouveront à qui parler. J’avoue cependant que si nous avions eu un danger quelconque à courir de leur fait, j’eusse de beaucoup préféré quatre ou cinq tirailleurs avec leurs fusils Gras.
La route se fait sans incidents et sans encombres jusqu’à Tomborocoto (Niocolo), but de l’étape. Elle suit une direction générale Sud-Est-Est, et la distance qui sépare Badon de ce village est environ de dix-huit kilomètres cinq cents mètres. A peu de distance de Badon, nous franchissons les deux branches les plus orientales du Bamboulo-Kô. A 5 h. 15, nous franchissons le marigot de Koroci-Koto. A cette époque de l’année, il est presque complètement à sec, et son lit est obstrué de grosses roches qui, cependant, ne sont pas un obstacle difficile à franchir. A partir de là et pendant plusieurs kilomètres, la route longe le flanc d’une colline rocheuse où nous n’avançons qu’avec mille précautions, car il faut éviter les roches dont elle est couverte. Enfin, à 6 h. 10, nous sommes sur la rive droite de la Gambie, en face du gué qu’il va falloir franchir. Cette opération, malgré les difficultés qu’elle présente, se fait sans accident. Je fais d’abord passer le convoi. Les hommes s’arment de longs et solides bambous pour pouvoir résister au courant, et, grâce à cela, j’ai la satisfaction de voir tous mes bagages arriver sur la rive opposée sans avoir été mouillés. Pour moi, je passe le dernier, et je suis encore si peu solide à cheval que je suis obligé de le faire tenir en bride par son palefrenier et Almoudo. J’arrive enfin à mon tour sans aucun accident sur la rive du Niocolo, où, après avoir pris quelques minutes de repos, nous nous remettons en route. A 6 h. 45, nous laissons sur notre droite la route de Marougou et à 8 h. 45 nous mettons enfin pied à terre à Tomborocoto, devant la case qui a été préparée pour moi.
La plus grosse difficulté que l’on rencontre, de Badon à Tomborocoto, est le passage de la Gambie. Dans le reste de son parcours, la route est cependant bien loin d’être belle. Elle longe, pour ainsi dire, sans cesse, à flanc des collines formées de quartz et de conglomérats ferrugineux, et, en maints endroits, elle est obstruée par de gros rochers. Les conglomérats, en se désagrégeant, donnent de petits cailloux ronds dont sont littéralement pavés les sentiers et qui rendent la marche très pénible pour les animaux et pour les hommes. Cette étape est une des plus fatigantes que nous ayons faites.
Au point de vue géologique, nous n’avons absolument partout que du terrain formé de quartz et de conglomérats. La terre végétale est très rare, et la roche végétale se montre à nu presque partout. Nous n’avons rencontré de latérite qu’aux environs de Badon et de Tomborocoto. Mentionnons aussi quelques argiles le long des rives de la Gambie. Le pays est très accidenté. Ce n’est qu’une suite ininterrompue de collines et de vallées, disposées sans aucun ordre. Le fond des marigots est uniquement formé de roches. La vase fait absolument défaut.
Au point de vue botanique, végétation peu riche, sauf sur les rives de la Gambie. Mentionnons tout spécialement, les nombreux échantillons de lianes Saba et une quantité relativement considérable de karités des deux variétés. Du reste, d’après renseignements, le Niocolo tout entier en renfermerait une grande quantité. Citons enfin de nombreux échantillons de Sénés de toutes variétés et le végétal dont on emploie les feuilles pour faire des infusions si parfumées et que l’on désigne sous le nom de Thé de Gambie.
Le Séné que l’on trouve au Niocolo est donné par une espèce de Cassia que l’on désigne sous le nom de Cassia obovata Coll. C’est une Légumineuse cæsalpinée, on en trouve les trois variétés dans presque tout le Soudan, mais c’est surtout la « platycarpa » Bisch. qui est la plus commune. Toutefois, dans le grand Bélédougou notamment et dans le Sénégal aux environs du poste de Kaaédi, nous avons reconnu l’existence de deux autres variétés, « genuina » et « obtusata ». La variété platycarpa est caractérisée par des feuilles arrondies, obtuses. Ses grappes florales égalent les feuilles et ses gousses sont plus larges, plus incurvées que celles des deux autres espèces. La variété genuina Bisch. diffère des deux autres en ce que ses folioles sont arrondies au sommet, rarement aiguës. Les folioles extrêmes sont obovées et ses grappes florales sont plus longues que les feuilles. Quant à la variété obtusata Vogel, les folioles sont très obtuses au sommet. Les gousses sont en forme de faux. Ses folioles sont rarement toutes tronquées au sommet. Ce végétal, à quelque variété qu’il appartienne, n’atteint jamais de grandes dimensions. Deux mètres cinquante au maximum, il est facilement reconnaissable à ses belles grappes florales qui sont d’un beau violet et à ses fleurs qui sont celles qui caractérisent particulièrement ces Légumineuses cæsalpinées.
Les indigènes connaissent parfaitement les propriétés purgatives du Séné, ils en récoltent les folioles, les font sécher et les administrent en infusion à la dose de 10 à 15 grammes dans environ 200 à 250 grammes d’eau. Ils s’en servent surtout dans les cas de fièvres bilieuses, affection à laquelle ils sont fréquemment sujets, surtout dans le sud de nos possessions Soudaniennes. On trouve le Séné sur tous les marchés du Sénégal et du Soudan.
Le thé de Gambie[29] se trouve particulièrement au Niocolo, dans le Tenda et le Kantora. Il croît de préférence sur les plateaux dans les terrains secs. La plante que les indigènes m’ont montrée ressemble à une Labiée, mais je ne donne ceci que sous toutes réserves. Ils récoltent ses feuilles velues à leur face inférieure, luisantes à la face supérieure. Elles sont oblongues et, au froissement, dégagent une odeur qui n’est pas désagréable. La récolte faite, on les fait sécher et on s’en sert sous cette forme pour faire des infusions que les indigènes s’administrent contre les coliques et les migraines. Le goût rappelle de loin celui du thé de Chine, mais ce qui domine surtout, c’est une saveur amère qui est loin d’être agréable. Ces infusions sont, du reste, fort peu goûtées des Européens.
Tomborocoto, où nous campons, est un village d’environ 450 habitants. Sa population est presque uniquement formée de Malinkés de la famille des Keitas. C’est le premier village du Niocolo que l’on rencontre après avoir traversé la Gambie. Il est situé sur un petit monticule, au milieu d’une plaine qu’entourent des collines relativement élevées. La plaine au milieu de laquelle il s’élève est bien cultivée et c’est là que se trouvent presque tous les lougans du village. Il est assez bien entretenu. Son tata ne tombe pas trop en ruines et celui qui entoure les cases du chef est en très bon état. Une partie du village est construite en dehors des cases. En réalité, Tomborocoto se trouve situé non loin du sommet du grand coude que forme dans cette partie de son cours la Gambie. Il est plus rapproché de la partie Sud-Nord de ce coude que de sa partie Est-Ouest. Il n’en est séparé à l’Est que par une petite chaîne de collines peu élevées et excessivement boisées.
Les habitants de ce village ont une très mauvaise réputation. Ils passent pour être des pillards accomplis. Depuis quelque temps, les almamys du Fouta-Diallon, dont relève le Niocolo, y ont mis bon ordre et les dioulas peuvent y passer sans crainte de se voir détroussés. La situation se prête bien, en effet, à ce genre de brigandage. Tomborocoto est, en effet, situé à la tête de la seule route qui conduit des pays situés au Nord, au Fouta-Diallon, et cette route est excessivement fréquentée par les dioulas qui se rendent dans ces régions pour y faire leurs achats de kolas. Les autorités du Fouta l’ont bien compris et ils ont installé là une sorte de douane sous les fourches de laquelle tous les dioulas doivent passer. L’impôt, ainsi prélevé, est absolument exorbitant. Actuellement, c’est le fils de l’almamy lui-même qui veille à la rentrée de cet impôt. Point n’est besoin de dire qu’il ne se contente pas seulement d’écorcher les dioulas mais qu’il pressure aussi à outrance les habitants du pays.
Je suis très bien reçu à Tomborocoto et le chef du village me donna de bonne grâce tout ce dont j’eus besoin pour mes hommes et pour moi, tout en s’excusant de ne pas pouvoir faire davantage, parce que, me dit-il, ils sont trop « fatigués » (pressurés) par les gens du Fouta-Diallon, surtout depuis que le fils de l’almamy est installé dans le pays.
Dès mon arrivée à Tomborocoto, j’expédie un courrier à Dikhoy, pour prévenir le chef de ce village que j’irai camper le lendemain chez lui et afin qu’il prépare tout ce qu’il faut pour mes hommes et pour moi.
Je passai à Tomborocoto une assez bonne journée. Température agréable. Le vent d’Est un peu faibli. Je suis toujours peu vigoureux, mais je commence à mieux manger.
Dans la soirée, le chef vint me demander si je voulais les autoriser à faire un tam-tam en mon honneur. Je lui répondis que je n’y voyais aucun inconvénient. Aussi, à la nuit tombante, tout le village se réunit-il sur la place principale et, à la lueur de feux de brousses, hommes et femmes dansèrent pendant la plus grande partie de la nuit au son des tambourins. Malgré le mauvais état de ma santé, je dus y faire acte de présence, et en me retirant je ne manquai pas de faire aux griots le cadeau obligatoire en cette circonstance.
18 janvier. — Nuit chaude. Le vent d’Est n’a pas cessé de souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil, température chaude. Ciel un peu couvert. Brise du Nord-Est. Pas de rosée. Quelques nuages à l’horizon. Ils se dissipent vers huit heures.
A 5 h. 15 nous nous mettons en route pour Dikhoy. A mi-chemin, nous traversons les villages de cultures de Tomborocoto et de Dikhoy. Leurs lougans sont immenses et occupent toute une vallée de plus de trois kilomètres de long. Sur les petites collines qui l’enserrent sont les cases des travailleurs. Chaque ménage possède ainsi plusieurs fermes. Au moment des semailles, ils viennent les habiter et y restent tout le temps que doivent durer les cultures et jusqu’à ce que les récoltes soient faites et emmagasinées dans les greniers. Les cultivateurs rentrent alors au village principal où ils restent pendant toute la saison sèche. Ce sont généralement des colonies de captifs qui sont ainsi installées dans la brousse, et le maître vient de temps en temps les visiter. Les lougans situés auprès des villages sont cultivés par les femmes et les enfants.
A 8 h. 30 nous arrivâmes sans encombre à Dikhoy. — La route ne présente pas de difficultés sérieuses. Il n’y a pas de marigots à traverser, et les quelques embarras que l’on y rencontre sont les versants de quelques collines à pic qu’il faut gravir au milieu des roches et des conglomérats ferrugineux. Du reste, on oublie vite la fatigue de ces pénibles ascensions, car, lorsqu’on est arrivé au sommet, on jouit d’un panorama splendide qui repose de la monotonie des plaines sans horizon.
Au point de vue géologique, ce sont toujours les mêmes terrains que nous avons à signaler. En quittant Tomborocoto, on traverse une suite de collines ferrugineuses arides qui, à cinq kilomètres environ du village, se termine par une plaine d’argiles recouvrant un sous-sol de terrain ardoisier dont les schistes, en maints endroits, apparaissent à fleur du sol. Les villages de culture sont situés au milieu d’un bel ilot de latérite auquel succède une bande d’argile. Aux environs de Dikhoy la latérite reparaît.
La flore est peu riche et peu variée dans toute cette région. Nous citerons particulièrement de nombreux spécimens de karités (Butyrospermum) que l’on peut remarquer tout le long de la route et une grande quantité de lianes Sabas (Vahea). On ne trouve que quelques caïl-cédrats et nétés, surtout dans la vallée ou s’élèvent les villages de culture. De plus on trouve encore en notable quantité, dans toute cette région, du gingembre, une Amomée que les indigènes appellent « poivre » ou « Enoné », et des haricots énormes auxquels ils donnent le nom de Fanto.
Le gingembre, que les Ouolofs désignent sous le nom de « Nhydiar », appartient à la famille des Amomées. C’est le Zingiber officinale Roscoë. Il croît surtout à Sierra-Leone et dans le Fouta-Diallon. On trouve son rhizôme sur tous les marchés du Sénégal et du Soudan. Il est long, grêle, légèrement aplati et ramifié. Dépouillé de son écorce jaunâtre, il est alors aussi blanc à l’extérieur qu’a l’intérieur. Il est léger, tendre, et sa texture est un peu fibreuse. Sa saveur est brûlante et son odeur aromatique. Les indigènes en sont très friands. A Saint-Louis, on fabrique avec le rhizôme du gingembre une boisson gazeuse ressemblant à de la limonade et qui est loin d’être déplaisante au goût. Les Ouolofs et les Peulhs particulièrement en font un grand usage pour assaisonner leur couscouss. Ils lui attribuent des vertus aphrodisiaques, et il n’est pas rare de voir des femmes Ouoloves ou Peulhes porter autour des reins des ceintures de rhizomes de gingembre destinées à rendre la vigueur à leurs époux quand ils sont affaiblis par l’âge.
Ce que les indigènes désignent sous le nom de « Poivre » et que les Ouolofs appellent « Enoné » et les Malinkés et Bambaras « Niamoco », c’est la graine d’une Amomée, l’Amomum Melegueta Roscoë, qui est très commune au Fouta-Diallon et que l’on rencontre aussi en grande quantité au Niocolo, et dans les montagnes du Manding. C’est une plante vivace, à rhizôme charnu et à feuilles engaînantes dont le fruit est une capsule à trois loges polyspermes et à déhiscence loculicide. Les semences sont grosses comme des grains de poivre, anguleuses, de couleur brun rougeâtre très odorantes, à saveur âcre et brûlante, rappelant celle du poivre. On ne le trouve qu’en très petites quantités sur les marchés où il est apporté par les dioulas qui viennent du Fouta-Diallon. Il est alors contenu dans les coques de ces fruits qui ressemblent à des oranges, que les Malinkés désignent sous le nom de Cantacoula et dont se servent les Toucouleurs pour enfermer la résine du Hammout. Afin qu’elles se tiennent fraîches, ces graines sont toujours mélangées de feuilles du végétal, que les dioulas ont soin de mouiller un peu, surtout pendant la saison sèche. Les indigènes ont un goût très prononcé pour ces graines. Ils les mangent sèches, entières, en les puisant une à une dans la coque qui les renferme. Les Toucouleurs surtout en sont excessivement friands et ils en ont toujours dans la poche de leur boubou. Réduites en poudre, ils s’en servent encore pour assaisonner leur couscouss. Enfin le Niamoco entre dans la composition d’un fard dont font usage, pour se parer, les Toucouleures, les Peulhes et les Mauresques. Ce fard est une poudre impalpable noirâtre qui se compose de pierre de Djenné pulvérisée et de poivre indigène finement pilé. Cette pierre de Djenné, ainsi nommée parce que c’est là que les dioulas la trouvent, est appelée Kalé en Bambara et Fino en Toucouleur. Sa coloration est d’un beau noir avec des reflets bleus. Il nous a semblé que c’était un sulfure d’antimoine. Les élégantes du Soudan le réduisent en poudre très fine qu’elles mélangent avec de la poudre de Niamoco dans la proportion de deux du premier pour un du second. Elles s’enduisent alors, de ce mélange, les sourcils et le bord libre des paupières. Comme on le voit, il n’y a pas que chez nous des femmes habiles pour le maquillage.
On trouve encore assez communément dans le Niocolo d’énormes haricots auxquels les indigènes donnent le nom de Fanto. Ils sont donnés par une Légumineuse (phaséolée-papilionacée) qui atteint des dimensions énormes. Dans les villages de culture, on la sème autour des cases, et, en peu de temps, ses rameaux ont bien vite couvert celle à laquelle ils s’attachent. Elle est, d’une façon générale, peu cultivée, on lui préfère le petit haricot nain dont nous avons déjà eu l’occasion de parler. Elle donne une gousse longue d’environ douze centimètres, large de trois à cinq, légèrement rosée et excessivement dure et résistante. Sa couleur, quand elle est mûre, est d’un blanc légèrement jaunâtre. Cette gousse contient huit ou dix semences excessivement volumineuses, ayant à peu près la grosseur d’une grosse noisette, longues d’environ deux centimètres à deux centimètres et demi, larges d’un centimètre, et dont les deux faces sont légèrement bombées. Leur couleur est d’un blanc nacré éclatant. Les indigènes les mangent rarement. Ce n’est guère que dans les années de disette qu’ils y ont recours, car ces graines sont excessivement dures, coriaces. Il faut les faire bouillir pendant des journées entières, afin de les ramollir, pour qu’elles puissent être mangées. Leur goût est excessivement fade et loin d’être agréable. On ne peut guère les manger que mélangées avec du mil ou du maïs et surtout après les avoir fortement épicées et pimentées. De plus, les indigènes les accusent de donner une maladie qui fait tomber les dents.
Dikhoy est un village d’environ 400 habitants. La population est uniquement formée de Malinkés Kéitas. C’est la résidence du chef des Malinkés de Niocolo, triste chef, car son autorité est absolument annihilée par l’almamy du Fouta-Diallon, dont il est tributaire. Dikhoy est construit sur un petit monticule qu’entourent de toutes parts des collines peu élevées. Il est situé à deux kilomètres environ de la Gambie, dont il n’est séparé que par une petite colline boisée dont la hauteur n’est que de cinquante mètres environ au-dessus de la plaine. Son enceinte est assez bien entretenue, mais la plupart de ses cases sont inhabitées et tombent littéralement en ruines. Le tata qui entoure les cases du chef est en très bon état. Il peut mesurer environ quatre mètres de hauteur et cinquante centimètres d’épaisseur. Sa forme est rectangulaire et il est flanqué de tours pour la défense. En général, les cases du village sont bien faites ; celles-ci sont en pisé et les chapeaux bien construits. Il est tout entier construit avec une sorte d’argile fortement colorée en rouge par de l’oxyde de fer, coloration qui contribue beaucoup à lui donner un aspect encore plus triste que ne l’ont généralement les villages Malinkés.
Le chef est un homme encore jeune, qui semble avoir quelque autorité dans son village seulement, mais il ne peut guère l’exercer sur les villages Malinkés voisins, qui se retranchent toujours derrière l’almamy du Fouta-Diallon pour lui désobéir.
Je fus reçu à Dikhoy d’une façon fort sympathique, et je n’eus qu’à me louer de mes rapports avec son chef et ses habitants.
Je fus logé dans une belle case, la plus confortable certes du village. Elle est construite à la mode Bambara et toute en terre et en bois. Elle a la forme d’un carré d’environ trois mètres cinquante de côtés. La case Bambara diffère absolument de la case Malinkée. Elle est ainsi construite, ses quatre murs sont faits de briques en argile séchées au soleil et qui ont environ vingt centimètres de long sur quinze de large et cinq d’épaisseur. Placées au-dessus les unes des autres dans le sens de la largeur du mur, elles sont unies entre elles à l’aide d’argile et recouvertes ensuite avec ce même mortier. Une couche plus ou moins épaisse d’un mortier fait d’argile, de cendre et de bouse de vache tapisse ce mur en dehors et en dedans. Quand les quatre murs de la case sont ainsi construits il faut en faire la toiture. Pour cela, on plante solidement en terre, dans l’intérieur de l’habitation, deux ou plusieurs rangées de forts piquets en bois qui se terminent par de solides fourches. Sur ces fourches et sur ces murs reposent des poutres et sur ces dernières s’élève la charpente du toit formée de pièces de bois équarries et jointives. Le tout est solidement attaché pour plus de sécurité avec de fortes cordes en fibres de baobab ou de bambous. Sur cette charpente est alors construite une argamasse, faite d’argile, de sable, de cendres et de bouse de vache. Elle a environ trente centimètres d’épaisseur et est parfaitement raccordée avec les murs. Quand elle est bien conditionnée, elle est parfaitement étanche et ne laisse pas seulement suinter une goutte d’eau. Cette terrasse est construite en pente inclinée du côté dans lequel est ménagée la porte. Tout autour est élevé un rebord d’environ vingt centimètres de hauteur, destiné à forcer les eaux à s’accumuler du même côté. Dans ce rebord sont ménagés deux ou plusieurs trous que l’on garnit d’une dalle en bois et qui permet aux eaux de ne pas séjourner et de s’écouler sur le sol. Parfois, comme à Dikhoy, le tout est recouvert d’un fort chapeau en paille. La porte est faite dans un des côtés, elle est petite et il faut se baisser pour la franchir. Elle est formée d’un panneau en bois épais qui tourne autour d’un axe mobile dans la muraille où il est fixé. Elle se ferme à l’aide d’un loquet assez ingénieux. Dans certaines cases, de petites fenêtres sont faites dans les parois, mais, malgré cela, le grand défaut de ces habitations est d’être peu aéré. Le sol est battu, enduit d’une couche de bouse de vache, et, au centre, une légère dépression chez les Malinkés, où une petite élévation circulaire d’environ cinquante centimètres de diamètre indique la place du foyer.
Je passai à Dikhoy une excellente journée. La chaleur était très supportable et le vent d’Est avait sensiblement diminué d’intensité. Dès mon arrivée, j’expédiai à Lillacounda un courrier pour y annoncer ma visite pour le lendemain.
Dans la soirée, un chef de village des environs qui s’y trouvait de passage vint me faire visite. Notre entretien fut à un moment donné interrompu par un incident que je tiens à relater ici, car il montrera que, bien que les Malinkés subissent l’influence de l’Islamisme, ils n’ont pas abandonné toutes leurs superstitions. Mon petit domestique Gardigué Couloubaly jouait devant la porte de ma case avec un petit oiseau dont il s’était emparé le matin pendant l’étape. Il lui avait attaché un morceau de fil à une patte et il le faisait voler, non sans le brutaliser. C’était un de ces jolis petits passereaux que l’on désigne sous le nom de « petit Sénégalais ». Le chef l’ayant aperçu me demanda de donner l’ordre à Gardigué de rendre la liberté au petit animal. Cela lui ferait grand plaisir, ajouta-t-il, car il était parent de cet oiseau. Son diamou (nom de famille) était Sidibé. J’y consentis, mais à la condition qu’il me dirait comment il se trouvait parent de ce petit animal. Donc, dès que Gardigué, sur mon ordre, eût détaché le fil qui retenait l’oiseau prisonnier, et dès que notre homme se fût bien assuré que son parent s’était envolé au loin, il me raconta la légende suivante que je transcris ici fidèlement : « Un jour, mon grand-père, le premier des Sidibés, étant allé à la chasse à l’éléphant, s’égara dans la forêt et malgré toutes ses recherches ne put retrouver sa route. Il arriva ainsi dans un désert au milieu duquel il marcha pendant trois jours sans pouvoir trouver de l’eau pour se désaltérer ; mourant de soif, il s’était couché un soir se demandant s’il serait encore vivant le lendemain. Au point du jour, il fut réveillé par un petit oiseau qui chantait sur l’arbre au pied duquel il s’était étendu. C’était un « petit Sénégalais. » A peine mon grand-père fut-il debout qu’il se mit à voltiger autour de lui et devant lui, essayant de lui faire comprendre qu’il devait le suivre. Mon grand-père ne douta pas un seul instant que l’oiseau était venu là pour le sauver. Il le suivit donc partout où il voulut le conduire et vers le milieu du jour, ils arrivèrent sur les bords d’un ruisseau où tous les deux se désaltérèrent. Puis l’oiseau reprit son vol et le conduisit jusque dans son village, où il le quitta dès qu’il l’eût vu en sûreté. C’est depuis cette époque que les Sidibés sont parents du « Petit Sénégalais, » car, sans lui, notre père serait infailliblement mort. Aussi nous est-il interdit à tous de le tuer, de manger sa chair ou de souffrir qu’on lui fasse du mal en notre présence ».
Des légendes analogues se transmettent, du reste, dans toutes les familles au Soudan et chacune est alliée à un animal quelconque. C’est ainsi que les Keitas sont parents de l’hippopotame, sans doute parce que leur ancêtre Soun-Dyatta, d’après la tradition, avait été métamorphosé en hippopotame un jour qu’il se baignait à Koulicoro, sur le Niger. Les N’Diaye sont parents du lion, et les Dialo, de la perdrix, si je ne me trompe. D’autres sont alliés au scorpion, d’autres enfin au guépard. Le colonel Galliéni, dans la remarquable relation qu’il a faite de son voyage au Soudan Français, rapporte un fait curieux à ce sujet, que je crois devoir rappeler ici, car il est typique. La mission dont il était le chef, pendant son séjour à Nango, dans le pays de Ségou, avait à la suite d’un réel danger couru par le Dr Tautain du fait d’un trigonocéphale qui lui était passé sur le corps sans le mordre heureusement, découvert dans le toit de la case qu’elle habitait, un nid de ces malfaisants animaux. On voulut remédier à ce danger permanent en incendiant le hangar et en en construisant un autre, mais on dut céder aux prières du cuisinier Yoro, qui, parent du trigonocéphale, s’était mis à implorer les membres de la mission en leur disant qu’il leur arriverait malheur s’ils détruisaient des animaux qui ne leur avaient fait encore aucun mal. Je laisse ici la parole à l’auteur qui fut lui-même témoin du fait. « Le désespoir de notre pauvre cuisinier nous fit beaucoup rire et pensant que nous allions bientôt partir et qu’en somme la reconstruction de notre hangar allait nous priver d’abri pendant plusieurs jours, nous avons écouté ses supplications. Yoro était parent de toute la famille des reptiles ; car quelques jours auparavant, un fait à peu près semblable s’était présenté. Je le vis arriver tout ému, me demandant avec insistance à lui prêter deux mille cauris : « Et pourquoi faire ? » lui dis-je. « Donne toujours, capitaine ; à mon arrivée à Saint-Louis, tu me retiendras sur mes gages vingt francs, cinquante francs même si tu veux ». J’eus bientôt l’explication de son insistance : derrière lui venait un chasseur Peulh qui venait de s’emparer d’un boa, qu’il avait sans doute surpris pendant son sommeil et dont la tête et la queue, fortement liés, l’empêchaient de nuire. Yoro voulait racheter son parent. Je me laissai encore émouvoir et donnai les deux mille cauris. Yoro prit délicatement le boa et s’enfonça dans la campagne avec son précieux fardeau. Nous ne le vîmes reparaître que le soir, ayant rendu la liberté au serpent. Il ne voulut jamais nous donner d’explication sur sa singulière parenté ».
De Tomborocoto à Dikhoy la route suit une direction générale Sud-Sud-Est ; ces deux villages sont distants d’environ quinze kilomètres.
19 Janvier. — Nuit relativement chaude. Le vent de Nord-Est a soufflé toute la nuit. Ciel couvert ; au réveil, brise de Nord-Est. Le soleil se lève voilé. Ciel couvert et bas. La température est assez fraîche. Rosée peu abondante.
A trois heures quarante-cinq minutes du matin, je réveille mes nemrods. Les préparatifs de départ sont lentement faits et, contre mes prévisions, les porteurs sont réunis en temps voulu. Aussi pouvons nous nous mettre en route à quatre heures et demie. Le chef du village vient m’accompagner jusqu’au delà du tata et « me mettre dans la bonne route ». Je lui serre la main avant de monter à cheval, ainsi qu’au fils du chef de Badon qui me quitte là pour retourner auprès de son père. Je suis encore bien faible, mais ma santé s’améliore sensiblement.
La route se fait péniblement pour moi, et pour franchir les marigots, je suis obligé de descendre de cheval et de me faire porter par mon vieux Samba, le palefrenier, et par mon fidèle Almoudo. A cinq heures nous traversons le marigot de Fafa-Kô et à cinq heures quinze celui de Fangoli. Il est six heures dix quand nous passons au petit village de culture de Médina et à travers ses lougans qui sont immenses et bien cultivés. Ils appartiennent à Sillacounda et sont situés sur les versants de petites collines qui s’étendent jusqu’à la Gambie, que nous longeons pendant quelque temps. Dans cette partie de la route, on chevauche, pendant environ deux kilomètres, sur la rive gauche de la Gambie et le sentier se déroule au pied d’une colline à pic dont la hauteur est environ de 40 à 50 mètres. Il faut en faire l’ascension un peu plus loin pour arriver au village de Diengui.
Diengui est un village Diakanké dépendant de Sillacounda. Sa population est d’environ 150 habitants. Il est situé au sommet d’une petite colline et ne possède ni sagné ni tata. De là on a une vue splendide. Au pied de la colline, la Gambie, à l’horizon, à l’Est, les plaines immenses du Dentilia, au Sud et à l’Ouest les collines du Niocolo. C’est un des plus beaux sites que j’ai rencontré au Soudan. Les habitants de Diengui sont de paisibles agriculteurs qui sont venus se fixer là pour y cultiver la terre qui y est très fertile. Nous faisons la halte sous l’arbre à palabres du village, un superbe fromager (Bombax), et la température s’est tellement refroidie que nous y allumons de grands feux de brousse pour nous réchauffer. Peu après notre arrivée, le chef du village, accompagné de ses notables, vint me saluer et m’offrir une vingtaine d’œufs frais qui sont les bienvenus. En causant avec lui, il m’apprend que Sillacounda, le village où j’avais décidé de faire étape, était fort peu éloigné de Laminia. Ils n’étaient séparés que par la Gambie qui était guéable, en cette saison, un peu en amont de Sillacounda. « Il vaudrait mieux que tu passes la Gambie ce matin, en plein jour, et que tu ailles camper à Laminia, me dit-il, ce serait plus prudent que de la passer demain matin pendant la nuit. D’autant mieux que cela te permettrait de partir de très bonne heure pour te rendre à Médina-Dentilia, qui est très éloigné ». Je me rendis sans peine à ce raisonnement et dépêchais aussitôt un homme en avant avec la consigne d’aller annoncer au chef de Laminia que j’irai camper chez lui aujourd’hui. En passant à Sillacounda, il devait informer le chef de ce changement d’itinéraire et lui dire de tout préparer pour qu’en arrivant, je puisse immédiatement passer le fleuve.
Après avoir remercié ce brave chef de son précieux renseignement et après nous être bien réchauffés, nous nous remîmes en route et arrivâmes sans encombre à Sillacounda, à huit heures dix minutes.
Sillacounda est un gros village Diakanké d’environ huit cents habitants. Il est situé sur un petit monticule qui s’élève au milieu d’une vaste plaine bien cultivée et est à peine distant de quelques centaines de mètres de la Gambie. Son tata tombe en ruines, et en maints endroits est remplacé par une simple palissade en tiges de mil. Les habitants sont des musulmans fanatiques, grands agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Le village possède un troupeau de 150 têtes environ. Il est mal entretenu, malpropre et beaucoup de cases tombent en ruines. Par contre, il possède de nombreux pieds de papayers. Les fruits de cet arbre, à cette époque de l’année, ne sont malheureusement pas encore mûrs. Nous nous arrêtons à une centaine de mètres environ du village. Le chef et les principaux notables viennent m’y saluer ; il me faut leur expliquer pourquoi je ne reste pas camper dans leur village. Ils comprennent parfaitement mes raisons, me donnent les conseils et les indications nécessaires pour le passage de la Gambie et le chef lui-même m’accompagne jusqu’au lieu où se trouvent les pirogues. Mais ce palabre nous fait perdre une demi-heure environ et il commence à faire très chaud quand nous arrivons enfin sur les bords du fleuve. Aussi ne suis-je pas fâché de m’y mettre à l’ombre des arbres superbes qui couvrent la rive gauche.
Les porteurs et les animaux remontent un peu le cours du fleuve sous la conduite du fils du chef et vont traverser au gué qui se trouve à environ huit cents mètres en amont. Pour moi je passe en pirogue avec Almoudo, Gardigué et le cuisinier et fais porter sur l’autre rive mes objets les plus précieux par ce moyen. Ils auraient pu être mouillés si les porteurs avaient traversé le gué en les portant sur leur tête, d’autant plus, me dit le chef, qu’en cet endroit la Gambie est pavée de roches excessivement glissantes.
Mais il me faut attendre au moins vingt minutes avant de pouvoir traverser, car les pirogues sont amarrées à l’autre rive et elles appartiennent à Laminia. Celles de Sillacounda ne sont pas là, les pêcheurs du village, partis à la pêche depuis deux jours, les ont emmenées.
Cela me permit de voir dépecer un beau bœuf, sur la berge ; à son sujet, les hommes de Sillacounda me racontèrent qu’il avait été happé le matin même par un énorme caïman. Pendant qu’il buvait tranquillement au fleuve, cet immonde animal l’avait brusquement saisi au museau et l’avait attiré dans l’eau où il l’avait noyé. Mais les bergers qui gardaient le troupeau lui avaient tiré plusieurs coups de fusil et lui avaient fait lâcher prise. Le bœuf avait alors été ramené à la rive, saigné, et on le dépeçait pour le distribuer entre les gens du village. Les accidents de ce genre sont communs à Sillacounda. Aussi faut-il avoir soin, lorsque l’on fait boire les troupeaux, de bien veiller et de tirer sur chaque caïman qui montre sa tête au large. Le bief de Sillacounda en est absolument infesté.
La traversée de la Gambie se fit sans aucun accident et nous abordâmes sur la rive opposée au milieu d’un fourré où je remarquai de nouveaux échantillons de cette liane dont les indigènes utilisent le fruit pour la pêche. La pirogue qui nous porta était creusée dans un tronc de caïl-cédrat. Les dimensions en étaient relativement très-grandes. Sa longueur atteignait quatre mètres et sa largeur quatre-vingts centimètres. Le végétal qui avait donné une semblable bille de bois devait être absolument énorme.
La liane qui donne le fruit dont les indigènes se servent pour empoisonner le poisson se trouve partout au Soudan et de préférence sur les bords des marigots. Elle nous a semblé appartenir à la famille des Cucurbitacées. Sa tige est excessivement volubile et atteint en longueur des dimensions considérables. Son plus grand diamètre ne dépasse pas deux centimètres. Elle est munie de vrilles nombreuses. La face supérieure de ses feuilles est verte, velue. La face inférieure est également velue, mais elle est blanchâtre. La tige et les rameaux sont couverts de poils durs et rugueux au toucher. Le fruit est une capsule déhiscente verte quand elle est mûre, de couleur marron quand elle est sèche. Cette capsule, arrivée à maturité, contient des fibres fines, rugueuses, qui la cloisonnent, et c’est dans ces fibres que sont noyées les graines. D’après les indigènes, ces fibres ne seraient toxiques que pour le poisson. Il les écrasent entre les mains, les jettent dans les marigots et les rivières surtout aux endroits où le courant se fait à peine sentir. Le lendemain ils reviennent recueillir le poisson qui a été empoisonné pendant la nuit, et la pêche est toujours excessivement fructueuse. On peut voir de nombreux échantillons de ces lianes dans tous les villages du Kaméra, sur la rive gauche du Sénégal. Les clôtures en tiges de mil des cases en sont absolument tapissées.
En débarquant sur la rive droite de la Gambie, je trouve mon cheval tout sellé que mon brave Samba tenait en bride en m’attendant. Dix minutes après nous arrivions à Laminia, après avoir traversé de superbes lougans où paissaient de beaux troupeaux de bœufs et de moutons.
De Dikhoy à Laminia, la route suit une direction générale S.-S.-Est, et les deux villages sont distants l’un de l’autre d’environ 18 kilomètres et demi. Cette route est loin d’être facile. Elle présente deux gros obstacles, le passage du marigot de Fangoli et celui de la Gambie. Le marigot de Fangoli est peu large et relativement peu profond ; mais son lit est encombré de roches et ses bords à pic et formés d’argiles glissantes en rendent le passage dangereux, pour les animaux surtout. La Gambie, à l’endroit où on la passe à gué, est large d’environ deux cents mètres. Son lit est obstrué par de nombreuses roches glissantes et le courant y est assez rapide. Aussi, le passage demande-t-il de grandes précautions. On ne doit s’y engager avec des animaux chargés qu’après l’avoir soigneusement explorée.
Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler. Après avoir quitté Dikhoy et jusqu’à un kilomètre environ de Fangoli, on traverse un terrain couvert de roches et conglomérats ferrugineux. A partir de Fangoli et jusqu’au village de culture de Médina, nous n’avons plus que des argiles qui recouvrent un sous-sol de terrain ardoisier. Médina et Diengui se trouvent au milieu d’une large bande de latérite qui s’étend jusqu’à la Gambie. A deux kilomètres de Diengui, elle fait de nouveau place aux argiles et réapparaît à trois kilomètres environ de Sillacounda. La plaine qui s’étend devant le village et le monticule sur lequel il est construit sont uniquement formés de ce terrain. Il en est de même pour Laminia.
Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement l’extrême abondance des karités. On trouve ce précieux végétal tout le long de la route et la plaine de Sillacounda en est absolument couverte. C’est là où j’ai rencontré les plus beaux et les plus nombreux spécimens de cette espèce végétale. Les lianes Saba y sont également très abondantes, surtout aux bords des marigots et sur les rives de la Gambie. Citons enfin la Casse et le Touloucouna.
La Casse est une gousse siliquiforme qui est produite par le Caneficier (Cassia fistula L.), famille des Légumineuses-cæsalpinées. Le Canéficier est un arbre assez grand à feuilles composées, glabres ; fleurs en grappes pendantes à pétales jaunes. Le fruit, connu sous le nom de Casse, est une gousse siliquiforme indéhiscente. Sa longueur est environ de quinze à cinquante centimètres et épaisse de deux à trois millimètres. Elle est lisse, noire, pourvue de deux sutures longitudinales, marquées de sillons annulaires qui correspondent à autant de cloisons transversales. Les graines sont situées entre ces cloisons et noyées dans une pulpe qui est la partie active. Les indigènes ignorent les propriétés de la casse, mais se servent de l’écorce du canéficier, qui contient beaucoup de tannin, pour tanner leurs cuirs. Le canéficier est assez commun au Soudan ; mais c’est surtout dans le grand et le petit Bélédougou et dans le Niocolo que nous en avons relativement vu le plus grand nombre d’échantillons.
Le Touloucouna appartient à la famille des Méliacées. C’est le Carapa Touloucouna L. Il croît surtout dans les rivières du Sud et dans le Niocolo, où nous n’en avons vu du reste que deux échantillons : il est bien plus particulier à la région la plus septentrionale dans laquelle il est commun. Ses graines, bouillies dans l’eau, puis pilées et pressées, donnent une huile onctueuse et très amère. Sa couleur est d’un jaune pâle et pourrait servir à la fabrication des savons. Dans les rivières du Sud, les indigènes s’en servent pour panser certaines plaies. Ils prétendent qu’en s’en frottant les pieds on peut aussi se préserver des atteintes de la puce chique (Pulex penetrans). Nous ignorons si au Niocolo on connaît ses propriétés.
Laminia est un gros village d’environ six cents habitants. Sa population est uniquement composée de Diakankés. Il est situé à environ un kilomètre de Sillacounda, sur la rive droite de la Gambie. Il est situé au milieu d’une vaste plaine bien cultivée et construit sur un petit monticule qui la domine d’environ 20 ou 25 m. Il est dépourvu de tata et de sagné et est très mal entretenu. Les habitants sont de paisibles agriculteurs qui se livrent avec passion à la culture de leurs vastes lougans et à l’élevage de leurs bestiaux. Toute la plaine, en effet, au centre de laquelle s’élève cet important village, est transformée en immense champ de mil, maïs, arachides. Ils sont très bien entretenus. Aussi les greniers regorgent ils de provisions de toutes sortes. De même ils apportent un soin tout particulier dans l’élevage de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont magnifiques, et ils en possèdent un troupeau d’environ deux cents têtes. Les moutons et les chèvres abondent. Ils sont généralement gras et donnent une excellente viande de boucherie.
Bien que Laminia soit situé sur la rive droite du fleuve, il fait quand même partie du Niocolo. Ses habitants sont de la même famille que ceux de Sillacounda.
Laminia me fit un accueil plein de prévenances et les Diakankés auraient bien voulu me garder plusieurs jours encore, mais je me vis forcé, à regret, de décliner leurs offres et, malgré la plantureuse réception que j’y reçus, je décidai quand même de partir le lendemain matin. Les habitants de Sillacounda ne furent pas moins obligeants que ceux de Laminia. Peu après mon arrivée, le chef et les notables vinrent me faire visite et m’apporter du lait, des œufs et du mil. De plus, ils m’envoyèrent dans l’après-midi un joli petit bœuf qui fut aussitôt mis à mort et distribué entre mes hommes et ceux du village.
La journée se passa bien. Le ciel resta couvert, le soleil voilé, et malgré un fort vent de Nord-Est la température fut très supportable.
Vers deux heures de l’après-midi, j’entendis tout-à-coup éclater dans le village de nombreux coups de fusil. Je fis demander au chef, par Almoudo, ce que cela signifiait. Il me fit répondre que c’était parce que les marchands de kolas venaient d’arriver, qu’on brûlait un peu de poudre, selon la coutume, en pareille circonstance. Le kola joue, en effet, un grand rôle dans la vie des indigènes du Soudan, et il s’en fait un commerce relativement important. Nous avons pu faire à son sujet, pendant nos différentes campagnes au Sénégal et au Soudan, de curieuses observations, et recueillir des renseignements précieux sur son commerce, le rôle qu’il joue au Soudan dans la vie des indigènes et celui qu’il est appelé à jouer dans celle des Européens que les exigences du service ou de la profession forcent à résider sous ce climat meurtrier. Bien que cette question soit un peu en dehors de notre sujet, je ne crains pas de la traiter ici, car j’estime qu’un travail sur le Soudan serait incomplet s’il n’y était pas parlé du kola à un point de vue quelconque.
Nous lisons dans la Monographie des kolas africains de M. le professeur Heckel, le passage suivant qui nous semble bien résumer ce que nous avons observé sur le kola au Soudan français, et que notre but est d’exposer plus loin d’une façon aussi détaillée que possible. « Le kola ou gourou, ou café du Soudan (Cola ou Sterculia acuminata, R. Brown), vit entre le 5° de latitude Sud et le 10° de latitude Nord ; il est en plein rapport à dix ans et peut donner jusqu’à 45 kilogrammes de noix chaque année. Il y a deux récoltes, l’une en juin, l’autre en novembre. Les graines de chaque noix pèsent entre 5 et 25 grammes ; les unes sont d’un blanc jaune, les autres d’un rouge un peu rosé ; de là vient la distinction entre les kolas rouges et les kolas blancs ; les graines mises dans un couffin bourré de feuilles qui les recouvrent, peuvent se conserver fraîches pendant 25 à 30 jours. Sur le littoral, les deux principaux marchés sont Gorée et les établissements de la Gambie, le prix des kolas y varie de 225 à 560 francs les 100 kilog.
Le kola est un antidysentérique et un aphrodisiaque puissant ; comme le maté et la coca, il calme la faim et permet de supporter de grandes fatigues ; les noirs en font une consommation considérable. »
Nous n’avons point l’intention de faire ici une élude absolument complète du kola. Après les savants travaux du professeur Heckel, de Marseille, nous estimons qu’il n’y a plus rien à dire sur l’histoire botanique et l’action soit physiologique, soit thérapeutique, de cette précieuse substance. Nous nous bornerons simplement à étudier les produits de ce végétal (graines), au triple point de vue du commerce, du rôle qu’il joue dans la vie des indigènes et de celui qu’il est appelé à jouer au Soudan français dans l’alimentation des Européens.
Lieux de production et culture du Kola au Soudan Français. — D’une façon générale, nous pouvons dire que notre colonie du Soudan français, proprement dite, ne possède aucun lieu de production du kola. Il n’en est pas de même dans certaines autres régions soumises à notre protectorat, surtout dans le Sud. Binger l’a trouvé dans la plus grande partie des régions qu’il a visitées dans le cours de son voyage au pays de Kong, et, d’après cet auteur, le kola n’arriverait à maturité qu’à partir du 8° 1′ de latitude Nord, et, à mesure qu’on s’avancerait vers le Sud, il deviendrait de plus en plus abondant. Il n’a commencé à le rencontrer qu’à partir du 11° de latitude Nord ; mais, à cette latitude, il ne produirait même plus de fruits. Nous trouvons, en effet, à ce sujet, dans la relation de cet important voyage, le passage suivant qui est concluant. L’auteur décrit le village de Kuitampo et il termine ainsi : « Quelques habitations renferment aussi de jeunes arbres à kola, arbres de luxe seulement, car ils ne produisent pas autre chose que des fleurs, et l’on ne rencontre quelques exemplaires donnant des fruits qu’à une quarantaine de kilomètres dans le Sud ». A Kuitampo, on le trouve environ à 8° 1′ de latitude Nord. Jusqu’à quelle latitude trouve-t-on le kola dans le Sud, nous ne saurions le dire. Toutefois, il semblerait ne plus être cultivé à partir de 6° 30′ de latitude Nord.
Le kola, d’après ce que nous venons de dire, ne serait donc cultivé par les indigènes que du 8° 1′ au 6° 30′ de latitude Nord. On le trouve cependant ailleurs que dans les plantations.
Les forêts de certaines régions en renferment en notable quantité. Les indigènes le cultivent en grand dans les régions qu’il affectionne particulièrement. Binger, le seul voyageur qui ait peut-être observé attentivement à ce sujet, le constate à chaque instant. La relation de son voyage est pleine d’attestations de ce genre. Nous n’en citerons qu’une seule, car elle est typique : « En quittant Babraso, nous traversons de splendides plantations de kola. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant avec des palmiers à huile ».
Le kola ne serait donc pas cultivable au Soudan français, puisque cet arbre n’apparaîtrait qu’aux environs du 11° de latitude Nord. Nous croyons cependant qu’il serait bon de s’assurer de ce fait par des essais méthodiques. Peut-être pourrait-on, par des soins entendus, arriver à un résultat satisfaisant.
Dans le cours du voyage que nous venons de faire au Soudan, nous avons trouvé dans la Gambie, la Haute-Falémé et jusque dans le Bambouck, une sterculiacée qui est bien voisine du kola par tous ses caractères. Nous voulons parler du N’taba (sterculia cordifolia). Partout où nous l’avons vu, il acquiert des proportions énormes. Il est très commun dans les cercles de Siguiri et de Bammako. Il nous souvient en avoir vu une belle plantation aux environs de ce dernier poste. Elle fut créée en 1883, par notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, et, grâce à ses soins et à la connaissance approfondie qu’il possède de la culture, elle s’est rapidement développée. Ne serait-il pas possible de faire de même pour le kola. Pourquoi ce végétal ne prospérerait-il pas là où pousse le N’taba ? Aucun essai n’a encore été sérieusement fait à ce sujet. Seul, mon bon ami, le commandant Quiquandon, de l’infanterie de marine, en a fait dans le Kénédougou, pendant son séjour à Sikasso, une plantation qui, à son départ, était en bonne voie de prospérité. Il nous l’a lui-même déclaré. Je crois qu’avec des soins on pourrait arriver à propager ce végétal dans notre colonie. Ce serait une source de profits considérables. De même, croyons-nous, il serait bon de tenter dans nos autres colonies tropicales des essais de cette nature. Déjà aux Antilles, par 14° 5′ de latitude Nord, on a pu obtenir, sous ce rapport, d’après les avis et les conseils de M. le professeur Heckel, des résultats satisfaisants. Nous avons vu des photographies de ce végétal venu dans ce pays et qui ne laissent aucun doute à ce sujet. C’est là une question sérieuse à étudier et à élucider au plus tôt, car, nous le répétons, l’exploitation du kola serait des plus rémunératrices.
Le Kola au point de vue commercial. — Le commerce du Kola qui se fait au Soudan Français est des plus importants. Nous pourrions même dire que c’est le seul produit qui fasse l’objet de transactions suivies, et, à ce point de vue, nous sommes absolument tributaires des colonies anglaises de Sierra-Leone et de Sainte-Marie-de-Bathurst. Le kola pénètre dans notre colonie par plusieurs voies, mais les quantités qui nous viennent par la voie anglaise sont de beaucoup plus considérables.
Saint-Louis qui, lui-même, le reçoit de Gambie et de Sierra-Leone, n’en exporte au Soudan par Bakel et Médine que de très faibles proportions. C’est surtout par Mac-Carthy que se fait l’importation pour tous les pays situés au nord de la Gambie : Ouli, Kalonkadougou, Sandougou, Bondou, Bambouck.
Nous avons pu, pendant notre séjour dans cette ville, nous convaincre de l’importance de ce commerce. Nous avons été heureux de constater qu’il était là tout entier entre les mains du négoce français, que la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique représente si avantageusement et si dignement dans toutes ces régions. Les kolas qu’elle importe lui viennent de Sierra-Leone par Bathurst. C’est par balles de 25, 50 et 100 kilog. qu’elle les livre à ses clients de l’intérieur. Ils sont surtout échangés contre des produits en nature : arachides, cire, ivoire, caoutchouc.
La seconde voie d’importation par laquelle le kola pénètre au Soudan Français, est celle du Fouta-Diallon. La ville où se pratiquent le plus les transactions commerciales concernant ce produit, le plus grand entrepôt est Kédougou, dans le Niocolo. De tous les points des régions situées entre le Niger et la Falémé, les dioulas affluent et vont y faire leurs achats. C’est surtout du mois de novembre au mois de juin que les transactions sont les plus actives. Elles seraient encore bien plus considérables si les almamys du Fouta-Diallon n’avaient pas frappé ce produit d’une taxe exorbitante. Ainsi, tout dioula qui exporte de Kédougou ou d’un point quelconque du Fouta-Diallon ou de ses provinces tributaires, le kola doit payer à la sortie une pièce de guinée ou sa valeur par charge d’âne, soit 50 kilog. et une demi-pièce ou sa valeur par charge d’homme, soit 25 kilog. Cet impôt est énorme, surtout si l’on songe que, dans ces régions, une pièce de guinée vaut de 18 à 25 francs. A Kédougou, tout le commerce des kolas est entre les mains des Sarracolés, et nous en avons vu qui opéraient sur de grandes quantités et réalisaient de beaux bénéfices. Les kolas leur sont apportés du sud par des dioulas, Peulhs et Malinkés surtout. Les achats se paient en étoffes, sel, verroterie, poudre et surtout en captifs.
Le kola jouit à Damentan (Haute-Gambie) et dans le pays des Coniaguiés (contrefort du Fouta-Diallon) de la même faveur que dans tout le reste du Soudan. Les Coniaguiés en sont particulièrement friands, j’ai pu le constater à l’empressement avec lequel ils acceptèrent les cadeaux que je leur faisais de cette graine. Par contre, ils trouvent difficilement à satisfaire leur gourmandise, car le kola y est très rare. Bien que Damentan et le Coniaguié soient relativement peu éloignés de Kédougou, le grand marché de kolas du Niocolo, ils en reçoivent fort peu par cette voie. La plus grande partie de ce qu’ils consomment leur vient de Labé et surtout de Mac-Carthy, elle leur est apportée par les rares dioulas qui sont assez hardis pour s’aventurer dans leur pays sauvage fermé à tout étranger. Aussi, le prix en est-il très élevé, si exorbitant même, que le kola est considéré dans ces régions comme une marchandise de luxe, et qu’il y fait l’objet d’un commerce insignifiant. L’arbre à kolas est absolument inconnu dans ces deux régions, mais j’ai la conviction qu’il y viendrait bien, en raison de la nature du sol et du climat.
Une autre voie de pénétration est celle du Diallonkadougou et du Dialloungala. Je n’ai que des données très vagues sur l’importance du commerce de kola qui se fait dans ces régions, car je ne les ai pas visitées ; mais je puis affirmer avoir souvent rencontré, dans mes voyages à travers le Bambouck, des dioulas qui s’y rendaient pour y faire leurs achats ou qui en revenaient.
La plus grande partie des kolas qui se consomment sur les bords du Niger vient du Sud et de l’Est par les marchés de Tengrela, Kankou, et par la voie du Fouta-Diallon par Timbo et Dinguiray.
On ne saurait s’imaginer l’importance de ce commerce dans les régions comprises dans la boucle du Niger et dans les régions situées au Sud. Il n’y a qu’à lire l’ouvrage de Binger pour s’en rendre un compte exact. En parlant du commerce de l’importante ville de Kong, il dit : « Les filles de l’âge de six ou sept ans vendent et colportent des kolas dans la ville » ; et plus loin : « Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer au loin une partie de l’année, vivent pendant l’absence de leurs maris en vendant des kolas, etc. » Nous relevons dans le passage où il décrit l’important marché de Bobo-Dioulasou : « Les Haoussas sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel pour emporter des kolas. » A propos du gros village de Ouakara, il nous dit que l’élément Peulh n’y est représenté que par quatre familles, et que ce village fait un « gros trafic de sel et de kolas ». Plus loin, il nous apprend que les caravanes qui se rendent du sud vers le Haoussa, « sont surtout chargées de kolas ». « Takla, dit-il plus loin, est un village fort prospère. Les habitants s’occupent activement du commerce de kola, et bon nombre de gens de Kong et de Bouabé viennent y faire provision de ce produit. » Ces quelques citations sont amplement suffisantes pour montrer toute l’importance de ce produit dans cette partie du Soudan.
Les kolas qui parviennent à Bakel et à Mac-Carthy sont emballés dans de grands paniers à l’aide de feuilles très grandes d’un autre végétal congénère ou de l’arbre producteur lui-même. Ces paniers pèsent de 25 à 100 kilog. environ. Ainsi préparée, la graine se garde longtemps intacte et peut impunément se transporter. Mais, dans l’intérieur, ce procédé n’est pas pratiqué. De semblables charges sont très lourdes et très encombrantes pour les moyens de transport dont disposent les Dioulas. Tout, en effet, est porté dans ces régions à tête d’homme ou au moyen d’ânes. Aussi l’emballage est-il bien différent. Les kolas sont toujours noyés dans une grande quantité de larges feuilles d’une Sterculiacée quelconque, ou, à défaut, de paille de fonio légèrement humide. Le panier, au lieu d’être rond, a une forme elliptique.
Il est tressé à l’aide de jeunes tiges d’arbres et présente des mailles assez longues, de façon, sans doute, à être bien aéré, afin d’éviter probablement la fermentation des graines. Il est porté à tête d’homme, et deux cordes, fixées à la partie antérieure, permettent au captif de maintenir l’équilibre sans trop de fatigue. Les charges d’ânes sont, le plus souvent, emballées dans de vieilles toiles ou dans des pagnes hors de service et solidement ficelées à l’aide de cordes faites avec des fibres de bambous ou de baobab. C’est ainsi que les kolas arrivent sur les marchés de Bakel, Kayes, Médine, Bafoulabé, Kita, etc.
Le commerce de détail est des plus répandus. On peut dire que, dans tout le Soudan Français, il n’y a pas de village de quelque importance qui n’ait ses marchands de kolas. Dans les centres importants, c’est au marché que se tiennent les débitants. Dans les petits villages, c’est dans les cases même qu’ils installent leurs produits. En tout lieu, ils ont rapidement écoulé leur marchandise.
Les prix en sont excessivement variables. Ils dépendent sur tout du plus ou moins grand éloignement des centres de production et de la plus ou moins grande abondance des arrivages. Dans certains villages du Bambouck, nous les avons vu vendre dix centimes l’un ; à Bakel, à Kayes et à Médine, ils sont un peu moins chers, et à Bammako, il nous est arrivé de les payer en moyenne quinze à vingt centimes la pièce. Il faut dire aussi que, là, ils sont beaucoup plus volumineux que dans les régions situées plus à l’Ouest. En général, le kola blanc est bien plus estimé que le kola rouge. Aussi se vend-il un peu plus cher partout ; mais, en général, les deux espèces sont mélangées à peu près en parties égales dans les achats.
Nous ne saurions évaluer en argent l’importance de ce commerce, mais nous pouvons affirmer qu’il est très considérable et doit donner lieu à un chiffre important d’affaires.
Rôle que joue le kola dans la vie des indigènes au Soudan. — Le kola joue un rôle important au Soudan français dans la vie des indigènes. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les relations de voyages faits dans ce pays par les différents explorateurs qui l’ont visité. Il a fallu que les indigènes lui trouvent des propriétés bien salutaires pour qu’ils l’aient en si haute estime. Dans presque toutes les circonstances de leur vie sociale on les voit utiliser cette graine. Ainsi, chez les Bambaras et les Malinkés, s’agit-il d’un serment, c’est sur le kola qu’ils jurent. Voici comment on procède à cette cérémonie. Une contestation s’élève-t-elle entre deux noirs, un homme en accuse-t-il un autre, les anciens et les notables devant lesquels est portée l’affaire font comparaître l’accusé. S’il nie ce qu’on lui reproche, on lui fait prêter serment sur le kola. Pour cela, le forgeron principal (il ne faut pas oublier que les forgerons sont les prêtres dans les pays Malinkés, Mandingues et Bambaras), prend un kola bien sain. Il fait placer devant lui celui qui va jurer. Il allume alors un petit feu de paille et y passe le kola, sans doute pour le purifier, puis le prenant de la main gauche, il le pique en maints endroits avec la pointe de son couteau en prononçant la formule du serment. Ces piqûres sont faites pour bien montrer que le kola est sain.
Voici la formule la plus ordinaire de ce serment : « Je jure que je n’ai pas fait ce dont on m’accuse ; si je mens, je veux que ce kola que je vais manger m’empoisonne dans tant de jours ». Cette formule est répétée mot par mot par l’accusé au fur et à mesure que le forgeron la prononce. Ceci fait, le kola est immédiatement mangé en entier et celui qui vient de jurer est tenu de boire une calebasse d’eau pour bien prouver qu’il ne triche pas. Ce serment est le plus terrible qu’un Malinké ou un Bambara puisse prononcer, et il est bien rare qu’il accepte de se soumettre à cette épreuve s’il se sent coupable. Sans doute, il pourrait aussi bien jurer sur le couscouss, le poulet, la viande ; mais aux yeux de tous, les serments ainsi prononcés ne valent pas ceux qui sont prêtés sur le kola.
Autre fait : Il me souvient avoir lu quelque part, et dans je ne sais trop quel récit de voyage, que lorsqu’un Malinké ou un Bambara voulait demander une jeune fille en mariage, il envoyait au père huit kolas blancs. Si celui-là acquiesçait à la demande, il renvoyait au prétendant deux kolas blancs ; dans le cas contraire, il lui faisait parvenir un kola rouge.
Dans les offrandes que les Bambaras et les Malinkés font à leur divinité, ce sont toujours les kolas qui sont en plus grand nombre. Je n’ai pas besoin de dire que, seuls, les forgerons en profitent. De même, ils déposent des kolas sur la sépulture de leurs parents et de leurs amis les plus chers.
Si on veut honorer un chef, on lui offrira toujours des kolas et, de préférence, des kolas blancs. Tous ceux qui ont vécu au Soudan en ont reçu et donné bien des fois durant le cours de leurs voyages dans cette région. Enfin, si on mange un kola, le plus grand honneur que l’on puisse faire à un noir est de partager avec lui. Dans ce cas-là, on doit détacher les deux cotylédons qui sont unis entre eux et en offrir un à son convive. Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples et les faits de ce genre. Ceux que nous venons de citer suffisent amplement, croyons-nous, pour démontrer combien le kola jouit d’une haute estime chez les peuples du Soudan.
Il y a longtemps que les noirs ont reconnu combien cette graine précieuse avait sur leur organisme une heureuse action. Ils lui attribuent toutes sortes de vertus curatives. Ils l’emploient couramment contre les migraines, céphalalgies, diarrhées, dysenteries et surtout contre l’impuissance. Mais c’est principalement quand le noir a une longue course à faire qu’il s’en sert de préférence. Il dit que le kola fait marcher plus vite, calme la soif, empêche la fièvre, fait trouver l’eau la plus mauvaise excellente et, enfin, remplace la viande. Le kola les fait-il marcher plus vite ? Nous ne croyons pas que cette accélération de la marche soit exacte. Disons plutôt que son emploi rend la fatigue moins sensible et permet de marcher plus longtemps. Il me revient, à ce sujet, à la mémoire, un fait que je tiens à relater ici et qui me semble probant.
En 1888, lorsque j’étais commandant du cercle de Koundou, je reçus, un jour, un pli de M. le commandant supérieur du Soudan avec ordre de le faire parvenir au plus tôt à M. le commandant du cercle de Bammako. Je fis immédiatement appeler le courrier habituel du poste, Ahmady-Silla, et lui donnai la consigne de se rendre dans le plus bref délai à Bammako. Je lui demandai ce qu’il désirait comme vivres de route : du sucre, répondit-il, du biscuit et des kolas. Avec ce simple viatique, il s’engageait à être le lendemain rendu à destination. Je lui fis donner immédiatement ce qu’il demandait, et il se mit en route aussitôt. Le lendemain, à une heure de l’après-midi, je recevais une dépêche de M. le commandant de Bammako m’accusant réception du pli.
Mon homme était parti à dix heures du matin : il avait donc mis vingt-six heures pour faire les 135 kilomètres qui séparent Koundou de Bammako. Il fit le trajet de retour en un laps de temps aussi court et quand je lui demandai s’il était fatigué : « Non pas beaucoup, mais un peu, parce qu’il y en a bien bouffé Gourou (Kola) » (sic). Le fait n’a pas besoin de commentaires.
Le kola calme la soif et fait trouver l’eau la plus mauvaise excellente. Comme preuve à l’appui de cette opinion des noirs, nous pourrions citer les noms de bien des officiers qui, comme nous, ont fait au Soudan un usage fréquent du kola. Nous nous contenterons d’affirmer ce fait, pensant bien qu’une expérience de près de cinq années sur laquelle repose notre assertion suffira pour convaincre les plus incrédules.
Les noirs remplacent volontiers la viande par le Kola ; chacun sait que l’usage de la viande est très restreint dans les villages du Soudan. Il faut une circonstance grave pour qu’on immole un bœuf. Aussi les noirs mangent-ils souvent beaucoup de kolas et prétendent-ils que cette graine peut remplacer la viande. Nous ne saurions dire jusqu’à quel point ce fait est exact. Il me souvient qu’à Mac-Carthy, pendant le séjour que nous y fîmes en 1891, la plupart de nos hommes furent atteints par la fièvre, et de plus la viande manquait souvent. Aussi leur donnais-je fréquemment des kolas, et ils ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.
Les noirs regardent encore le kola comme un puissant aphrodisiaque. On sait combien les peuples primitifs tiennent à conserver le plus longtemps possible leur vigueur génésique. Aussi les peuples du Soudan, dans ce but, font-ils une ample consommation de Kolas. Jeunes, les hommes en mangent pour augmenter leur virilité ; vieux, pour la voir reparaître s’ils l’ont perdue, et il n’est pas rare de voir des vieillards réduire en poudre le kola à l’aide d’une râpe qu’ils confectionnent avec de vieilles boîtes à sardines. N’ayant plus de dents, ils sont obligés de le réduire en poudre pour pouvoir l’avaler et l’absorber. Nous ne saurions dire si le kola possède réellement cette propriété si appréciée des noirs. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il jouit universellement au Soudan de cette réputation et qu’il donne, surtout aux jeunes gens, une excitation assez durable. Je doute qu’il agisse de même sur les vieillards.
Les indigènes ne se servent pas seulement du kola dans l’alimentation comme médicament. Ils s’en servent aussi comme teinture. Le kola possède une matière colorante rouge dont ils se servent pour teindre leurs fils et même, dans certaines régions, pour se teindre la barbe.
Nous empruntons ces détails à l’excellent livre du capitaine Binger. Il dit, en effet, en parlant de Bobo Dioulasou : « On y trouve aussi des bandes de coton de Taganora, des fibres d’ananas écrues, rougies au kola ou teintes à l’indigo pour broder les vêtements. » Plus loin, à propos des femmes de Kong : « Les femmes s’occupent beaucoup d’utiliser les feuilles d’ananas, en confectionnant du fil avec leurs fibres. Mis en écheveaux, ce fil est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide de kola ou en bleu avec l’indigo, ou en jaune avec le souaran. » Nous ne croyons pas que, à part les régions visitées par Binger, le kola jouisse au Soudan français d’une grande faveur comme substance colorante.
Nous terminerons ce chapitre par quelques dernières citations destinées à bien montrer toute l’importance que le noir attache au kola. Dans la relation de son voyage au pays de Ségou, Mage rapporte le fait suivant : « Le 8 juillet 1865, à trois heures dix minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps, il m’envoyait 100 gourous par Samba N’Diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous ». Et il m’en donna quelques poignées, puis affecta de chercher dans son guiba (poche sur le devant de la poitrine), de sorte que, croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns, je lui dis : « Si tu en as encore garde-les pour toi ». Il ne m’en avait donné que 32 et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris, 80 pour 100. Le soir, je le sus et lui en réclamai quelques-uns, et bien qu’il dit les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou 15. C’était, en ce moment, une marchandise précieuse, car il allait falloir se tenir éveillé. » Plus loin, lors du siège de Sansandig, les habitants, pour narguer l’armée d’Ahmadou, lui criaient du haut des murs de la ville : « Allons donc Foutankés (hommes du Fouta), venez donc au moins nous attaquer, il ne manque rien ici, voici des gourous ». Et pour complèter l’ironie, ils leur lançaient des poignées de kolas.
Ces deux faits suffisent pour prouver ce que nous avions avancé et n’ont pas besoin de commentaires.
Rôle que le kola est appelé à jouer dans l’alimentation des Européens au Soudan Français. — Nous connaissons aujourd’hui exactement toutes les propriétés physiologiques du kola, et nous savons que les vertus attribuées par le noir à cette graine ne sont pas imaginaires. Ce que depuis des siècles l’instinct de la bête a révélé à l’homme primitif, nous en sommes encore, nous hommes de science et de travail, à le discuter, malgré les données les plus précises. Il faut avouer que le dernier des nègres est plus heureux que nous. Son instinct ne le trompe pas, tandis que notre science nous est parfois bien inutile et bien infidèle. Pourquoi chercher à tous les faits observés des explications qui ne seront jamais qu’à la portée d’un petit nombre d’initiés ? Pourquoi ne pas admettre simplement la réalité du fait brutal et ne pas se contenter des résultats indiscutables d’une expérience plusieurs fois séculaire ? Pourquoi enfin, le kola, agissant sur l’organisme du noir, n’agirait-il pas de même sur celui du blanc ? Nous avons vu, constaté, enregistré maintes fois les bienfaits de cette substance, non seulement sur les indigènes, mais encore sur les Européens. Nous nous en sommes servi pendant toutes les campagnes que nous avons faites au Soudan et, en en usant modérément, nous nous en sommes toujours bien trouvé. Nous pourrions citer des noms de camarades qui pensent absolument comme nous après expérience.
Je ne doute pas que l’usage modéré du kola serait d’un effet salutaire sur l’organisme trop souvent affaibli et débilité des soldats qui font campagne au Soudan. Il y a là des essais sérieux à tenter, et au Soudan Français, pays du kola, rien n’a encore été fait de méthodique à ce sujet. Il n’eu a pas été de même partout et dans d’autres colonies ; en France même, des expériences sérieuses ont été faites par des hommes dont la compétence en semblable matière ne saurait être mise en doute. Les résultats ont été concluants. Nous-même nous avons cru de notre devoir de nous en occuper sérieusement pendant notre dernier voyage, et, bien que notre opinion soit de peu de poids dans une si importante question, nous ne craignons pas de l’écrire ici et de faire connaître ce à quoi nous sommes arrivé. Nous ne parlerons pas de l’emploi en nature du kola. Après ce que nous venons de dire, nous estimons, n’en déplaise à nos adversaires, que la cause est dès maintenant entendue et jugée. Le procès est gagné. Nous ne relaterons ici, sans aucun commentaire, que les résultats des essais tentés par nous sur les hommes et les animaux avec les rations de guerre au kola formulées par M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, dont la compétence scientifique et la haute autorité morale sont universellement reconnues.
La galette (formule du Dr Heckel) pour hommes que nous avons expérimentée sur nous-même nous a donné de bons résultats et nous avons pu, en nous en servant pendant la première partie de notre voyage, faire, sans trop de fatigue, de longues, de très longues étapes. Sans doute cette composition n’est pas parfaite, mais nous estimons que, telle qu’elle est, elle pourrait rendre de grands services, surtout si elle était méthodiquement administrée et si son usage en était surveillé par des hommes compétents et observateurs.
La galette pour chevaux pourrait être utilisée avec profit. Nous avons pu constater, qu’au début, les animaux originaires du Soudan ne la mangent qu’avec difficulté. Mais ils finissent par s’y habituer rapidement. Nourris simplement avec du mil, ils ne mangent que péniblement l’orge et l’avoine qui entrent dans sa composition. Mais deux ou trois jours suffisent pour les y habituer. Le fait suivant en est une preuve évidente. Lorsque je suis arrivé à Nétéboulou (Haute-Gambie), j’avais pour monture une jument indigène originaire du pays de Nioro, d’une maigreur extrême, véritable cheval de l’apocalypse, comme l’appelait un de mes amis, le matin du jour ou je quittai Kayes. Elle n’avait, en raison de son origine, jamais été nourrie qu’avec du mil ; à Nétéboulou, je ne pouvais plus lui en donner ; il n’y en avait même pas pour mes hommes et les habitants du village. Je fus donc obligé de ne la nourrir que de galettes et d’herbes vertes, le fourrage manquant absolument à l’époque de l’hivernage. Il me fallut six jours pour l’y habituer. Pendant plus d’un mois, elle ne vécut que grâce à ces rations de guerre. Quand les galettes vinrent à manquer, elle mourut d’anémie pernicieuse en peu de jours.
J’avais en plus, comme animal de charge, une mule d’Algérie, habituée par conséquent à l’orge. Dès le premier jour que je lui donnai des galettes, elle les dévora de suite avec avidité. Bien qu’elle ne fût nourrie que de ces rations de guerre et de fourrage vert, elle se maintint en bonne santé et engraissa même. Je me souviens combien elle était admirée des habitants du village, et sa mort, survenue à la suite d’un accès pernicieux, stupéfia tout le monde. Détail important : quand elle mourut, il y avait plus de quinze jours que ma provision de galettes était épuisée. Elle ne se nourrissait plus que d’herbes.
La seconde monture que j’eus en remplacement de la jument était un vigoureux cheval que je devais à la complaisance de mon excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel, qui me l’avait envoyé selon les instructions de M. le commandant supérieur. C’était un animal qui mangeait beaucoup. Pendant les 24 jours que je fus obligé de passer à Mac-Carthy, étant à bout de forces et miné par la fièvre, je n’avais, pour l’alimenter, que le mil rouge et dur de Sierra-Leone, que je devais à la générosité de la Compagnie Française, mais que l’animal refusait obstinément. J’avais heureusement trouvé plusieurs caisses de galettes que M. le Dr Heckel m’avait expédiées par l’un des navires de la Compagnie. Pendant 24 jours, l’animal ne mangea que cela et je ne m’aperçus pas au départ qu’il eût maigri ou qu’il eût perdu quoi que ce soit de sa vigueur.
Il en fut de même, du reste, pour le cheval de Nétéboulou qui m’accompagnait. Cet animal, de plus, fut sujet, pendant les premiers jours de notre arrivée, à de fréquents accès de fièvre. Quand nous quittâmes Mac-Carthy, il était complètement remis et fit toujours son service. Je ne veux point dire que l’usage des galettes amena sa guérison ; mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elles y aidèrent beaucoup.
Il fallut trois jours pour habituer ces bêtes aux rations à base de kola. Voilà certes des résultats probants ; quoi qu’on en ait dit et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que le kola est appelé à jouer, un jour ou l’autre, un grand rôle au Soudan dans la vie des Européens et dans l’existence des animaux que nous y employons.
Je fus très heureux de l’arrivée à Laminia de cette caravane de marchands de kolas, car cela me permit d’en renouveler ma provision, qui commençait singulièrement à s’épuiser. Bien que nous fûmes très-près du marché de Kédougou, je les payai encore très cher. Je ne pus pas m’en procurer à moins de 7 francs le cent et encore je fus obligé, pour ne pas être plus écorché, de les faire acheter par Almoudo, en lui recommandant bien de ne pas dire qu’ils étaient pour moi. Je procédais, du reste, toujours de cette façon quand j’avais quelque chose à acheter aux dioulas. Ces honnêtes commerçants ne manquent jamais de mettre en pratique l’axiome que j’avais entendu formuler un jour à Kayes par un forgeron indigène employé au chemin de fer : « Les Blancs, disait-il, ne sont venus chez nous que pour nous donner de l’argent » ; aussi peut-on être assuré qu’ils nous feront toujours payer n’importe quoi le double ou le triple de sa valeur. Je savais qu’Almoudo était foncièrement honnête et incapable de me tromper. Je me suis toujours très-bien trouvé de l’avoir chargé de mes achats.
La case dans laquelle je fus logé à Laminia était située non loin de celle où se tenait l’école des marabouts. Les Diakankés sont tous musulmans fanatiques, pratiquant dévoiement et réellement militants. Ils se sont toujours rangés sous la bannière de tous les faux prophètes qui surgissent si souvent malheureusement au Soudan. El Hadj Oumar n’eût pas de peine à les entraîner à sa suite, et dernièrement encore, ils combattirent aux côtés du marabout Mahmadou-Lamine contre nous et lui donnèrent asile dans le village de Dianna, dans le Diaka, lorsque nos colonnes l’eurent chassé du Bondou. Ils écoutent avec ferveur leurs marabouts, pratiquent avec assiduité leurs enseignements et ne manquent pas de se rendre régulièrement à l’école des jeunes Talibés (disciples). Là, sous la direction d’un marabout, ils apprennent à lire et à écrire l’arabe, et surtout à psalmodier les versets du Coran. Dans une case spécialement affectée à cet usage, ils sont réunis dix ou douze depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. On commence d’abord à leur apprendre à lire, et, pour cela, on leur fait répéter maintes fois le verset du saint livre que le marabout a écrit sur leur planchette de bois. Puis, on leur apprend à écrire. Mais on ne néglige pas pour cela leur instruction religieuse. Plusieurs heures y sont consacrées chaque jour, et rien n’est énervant pour l’Européen comme de les entendre psalmodier en chœur les versets du Coran dont on leur inculque les principes. Le papier est absolument inconnu dans les écoles. Il n’y a guère que les marabouts qui en possèdent quelque peu et encore ne le prodiguent ils pas. Ils s’en servent pour copier le Coran dont tout fervent musulman doit avoir au moins un exemplaire écrit de sa main. Les élèves, pour écrire, se servent d’une petite planchette en bois bien poli. C’est sur cette planchette qu’ils transcrivent la leçon du jour, à l’aide d’un petit morceau de bambou taillé en pointe qui leur sert de plume. L’encre est fabriquée avec un peu de noir de fumée obtenu en faisant griller des arachides et dissous dans un peu d’eau. Cette encre, on le comprend, est assez pâle et peu fixe. Il suffit de passer un peu d’eau sur la planchette pour faire disparaître immédiatement les caractères qui y ont été tracés. D’après ce que nous venons de dire, on peut voir que la planchette des jeunes Talibés n’est autre chose que l’ardoise dont nous nous servons dans nos écoles primaires. — L’eau qui a servi à laver l’écriture d’un grand marabout est, paraît-il, une panacée universelle. Il suffit de la boire pour être immédiatement guéri de n’importe quelle maladie. Je n’ai pas besoin de dire, que dans chaque village, il existe encore des musulmans fameux qui exploitent ainsi la crédulité de leurs coréligionnaires. Car, là comme ailleurs, tout se paye. Un malade est-il désespéré, on va trouver le marabout. Celui-ci fait un salam, écrit sur sa tablette un ou deux versets du Coran, les lave ensuite en ayant bien soin de ne pas perdre une goutte du précieux liquide, et fait avaler cette originale potion au moribond. Coût de la présente, cinq ou six moules de mil ou une vingtaine de kolas. Cela n’empêche pas le malade de mourir. Malgré cela, la famille paye sans murmurer. On se contente simplement de dire que si le gris-gris n’a pas réussi, c’est uniquement parce que l’on ne l’avait pas payé assez cher. Ce simple raisonnement suffira pour bien faire connaître au lecteur le fanatisme de ces gens-là. Il n’est pas étonnant dès lors, que vu leurs bonnes dispositions, les marabouts abusent de la situation exceptionnelle qui leur est faite et se livrent sans pudeur à leur malhonnête industrie.
Les enfants, dans ces écoles, payent à leur professeur une petite redevance en mil, poulets, etc., etc. Ils doivent, de plus, le soir, à la sortie de la classe, aller dans le village quêter de porte en porte pour le marabout qui les instruit. Il est rare qu’ils reviennent les mains vides et ils lui portent régulièrement tout ce qui leur a été donné, sans en rien détourner.
Je crois bien, malgré toute leur assiduité, que la classe ne fut pas régulièrement faite pendant la journée que je passai à Laminia ; car l’arrivée d’un blanc dans un village noir est toujours un gros événement. Chacun veut le voir, lui parler, et les jeunes élèves ne furent pas les derniers à venir me visiter. Aussi ne fut-ce guère que dans la soirée, et encore pendant peu de temps, que je les entendis psalmodier leur leçon du jour.
Vers cinq heures du soir, quand je sortis un peu dans la cour de l’habitation pour prendre l’air au coucher du soleil, je pus assister à une séance de tatouages assez originale pour que je la raconte ici. D’une façon générale, le tatouage est peu usité chez les Noirs. Par tatouages j’entends les dessins bizarres, étranges et burlesques que l’on voit sur le corps des indigènes de certaines îles océaniennes. Chez les noirs du Soudan, et particulièrement chez les peuplades de race Peulhe et Ouolove, il n’y a guère que les lèvres et les gencives qui soient l’objet de pratiques de ce genre. Cette coutume est bien plus fréquente chez la femme que chez l’homme. Elle consiste à tatouer en bleu foncé tirant sur le noir, la lèvre inférieure, et en bleu clair les gencives. L’opération est pratiquée presque uniquement par les femmes de cordonnier. Nous avons pu en suivre exactement tous les détails et ils sont assez curieux pour que nous n’en omettions aucun.
La femme qui opère s’asseoit à l’extrémité d’une natte, les jambes étendues et écartées. Le ou la patiente s’étend sur le dos, la tête reposant sur le pagne de l’opérateur, entre ses jambes.
L’appareil opératoire est des plus simples. Il se compose : 1o d’une poudre noire très fine contenue dans une corne de bœuf ou de chèvre, et obtenue par la calcination d’arachides pilées ensuite et réduites en poudre absolument impalpable ; 2o un ou plusieurs chiffons ; 3o de l’appareil qui sert à faire les piqûres. Cet instrument se compose d’une demi-douzaine environ de dards d’Accacia très acérés et fortement attachés ensemble.
Le patient couché, comme je l’ai dit plus haut, l’opérateur lui relève la lèvre supérieure de la main gauche, s’il s’agit de tatouer les gencives supérieures ; avec la droite et principalement à l’aide du pouce, il étend sur la gencive une petite couche de poudre d’arachides calcinées ; puis, à l’aide de l’instrument décrit plus haut, il pratique des piqûres multiples sur toute la gencive, de façon à ce que le sang jaillisse. Ceci fait, et lorsque la victime a craché tout le sang ainsi extrait, l’opérateur essuie avec le chiffon (lequel sert à tout le monde), en appuyant fortement, puis, à l’aide du pouce de la main droite, il applique sur la gencive une couche relativement épaisse de poudre d’arachides en appuyant fortement. L’opération est faite. Mais pour qu’elle réussisse, on comprend qu’il est nécessaire que la poudre reste en contact pendant plusieurs jours avec la partie intéressée. Pour cela, le patient est obligé de parler le moins possible ou, tout au moins en parlant, de s’efforcer de ne pas remuer la gencive tatouée. Il faut boire et manger avec mille précautions ; enfin, faire en sorte de ne pas enlever la couche de poudre qui doit produire le tatouage. Deux ou trois jours suffisent pour cela, et, alors, après s’être bien lavé, on constate que la gencive a cette belle couleur violacée si appréciée des élégantes.
Beaucoup de femmes se colorent aussi les gencives supérieures et inférieures, ainsi que la lèvre inférieure, ou bien seulement les gencives. Mais il est rare, lorsque la lèvre inférieure est tatouée, que les gencives ne le soient pas.
Le tatouage de la lèvre inférieure se fait absolument comme celui des gencives. Il est bien plus douloureux. Cela se comprend aisément. De plus, la grosseur de la lèvre est de beaucoup accrue, ce qui augmente en même temps considérablement le prognathisme, qui est, comme on le sait, considéré chez les noirs comme un des principaux attributs de la beauté.
Il est très rare que la lèvre supérieure soit tatouée.
En général, les hommes ne se livrent pas à ces pratiques. Quelques-uns, cependant, se font tatouer les gencives supérieures seulement. C’est encore peu fréquent, et cela ne se voit guère que chez les jeunes gommeux.
Parfois, lorsqu’à la suite d’une plaie, il est resté une cicatrice à la figure, dont le tissu est plus clair que la peau qui l’entoure, on procède, d’après la technique dont nous venons de parler plus haut, à un tatouage foncé de cette partie.
La coloration ainsi obtenue persiste pendant deux ou trois mois environ. Après quoi, il faut recommencer, car elle pâlit rapidement.
Les noirs trouvent ce tatouage, chez la femme, très beau. C’est ce qu’il y a de plus chic, me disait un ancien tirailleur. Aussi, n’y a-t-il guère que les femmes, filles de notables huppés ou les griotes qui se payent ce luxe. S’il n’est pas coûteux, il est du moins fort douloureux. Beaucoup d’élégantes reculent devant cette opération qui est, paraît-il, un véritable supplice, surtout lorsqu’il s’agit de tatouer la lèvre inférieure.
CHAPITRE XXII
Le Niocolo. — Limites, Frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Climatologie. — Flore, productions du sol, cultures. — Faunes, animaux domestiques. — Populations, Ethnographie. — Situation et organisation politiques actuelles. — Rapports du Niocolo avec les pays voisins. — Rapports du Niocolo avec les autorités Françaises. — Le Niocolo au point de vue commercial. — Conclusions.
On désigne sous le nom de Niocolo tout ce vaste territoire compris dans ce grand coude que forme la Haute-Gambie entre le Tenda (embouchure du Niocolo-Koba et le massif montagneux du Sabé). Par sa constitution et son aspect général, le Niocolo peut être considéré comme le dernier contre-fort Nord du massif du Fouta-Diallon dont il forme, du reste, une des provinces tributaires. Il a été particulièrement visité par Bayol, Noirot et Levasseur, mais il n’en a jamais été fait une description méthodique. Les quelques notes que nous avons pu recueillir à son sujet permettront de se faire une idée, bien vague certainement, de ce qu’il est et de ce qu’il pourra devenir un jour. En tout cas, il sera facile de se convaincre que, par sa situation géographique, il sera, dans l’avenir, appelé à jouer un rôle important au point de vue de notre influence dans ces régions.
Limites, frontières. — Le Niocolo, d’après ce que nous avons dit plus haut, est à peu près compris entre les 12° 58′ et 12° 28′ de latitude Nord et les 14° 58′ et 14° 28′ de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Comme on le voit, il est relativement étendu si on le compare aux autres pays Noirs que nous avons visités dans cette partie du Soudan. Il est peuplé en conséquence.
Les frontières sont assez bien déterminées pour qu’il n’y ait pas à ce sujet de contestation avec les pays voisins. Il est borné au Nord par la Gambie, au Nord-Est, à l’Est et au Sud par une ligne fictive assez bien définie. Cette ligne qui, partant du gué de la Gambie à Tamborocoto, se dirige directement à l’est, coupe le marigot de Fatafi-Kô et de là se dirige directement au Sud-Est, jusqu’au marigot de Koumountourou. De ce marigot, elle se dirige droit au Sud, coupe les marigots de Daguiri, Kobali, Colongué et aboutit au marigot de Saguiri qui forme la frontière Sud. La frontière Ouest est formée aussi par une ligne fictive qui, partant à peu près du marigot de Nomandi, aboutirait au sud au marigot de Saguiri. Ainsi limité, le Niocolo peut avoir à peu près dans ses dimensions les plus grandes en longueur du Nord-Ouest au Sud-Est, environ 110 kilomètres, en largeur de l’Est à l’Ouest 80 kilomètres. Sa superficie est d’environ 7,500 kilomètres carrés.
Il confine au Nord et au Nord-Est au pays de Badon, à l’Est au Dentilia, au Sud au Sabé et au Coniaguié et à l’Ouest au Coniaguié et au pays de Damentan. Il est séparé de ces deux pays par une large bande de terrain absolument inhabitée. Ce qui est une garantie pour la paix du pays.
Quoi qu’il en soit, et bien qu’il n’ait pas de frontières naturelles bien déterminées, les frontières fictives qui ont été établies par accord avec les pays voisins sont assez bien respectées et il n’y a, pour ainsi dire, jamais de contestation de territoire. Il faut dire aussi que la force et la puissance du Fouta-Diallon sont des garanties suffisantes pour que les différends, s’il y en avait toutefois, se règlent à l’amiable.
Aspect général. — L’aspect général du Niocolo diffère absolument de celui des régions que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Il varie de plus selon les parties que l’on examine. On peut, à ce point de vue, en effet, y considérer deux régions bien distinctes que des caractères tout particuliers différencient l’une de l’autre d’une façon absolument indiscutable. En effet, la région Est est montagneuse et la région Ouest est, au contraire, un pays complètement plat. Une ligne partant au Nord du gué de la Gambie, près de Tamborocoto et venant aboutir perpendiculairement au Sud au marigot de Saguiri, formerait une démarcation assez exacte entre ces deux régions. Non seulement elles diffèrent d’aspect, mais encore leurs productions et leur flore sont tout autres. De plus, tandis que la région montagneuse est excessivement peuplée, la région des plaines l’est très peu. La région des montagnes qui confine à la Gambie, est excessivement arrosée ; la région des plaines l’est moins, bien qu’elle le soit elle-même beaucoup.
La région montagneuse est excessivement pittoresque et diffère absolument de tout ce que l’on est habitué à voir au Soudan. Partout, sur tous les sommets des collines, on a devant soi des horizons immenses qui reposent des plaines et des vastes étendues couvertes de brousse que l’on rencontre au Nord de la Gambie. Ici pas le moindre horizon. La vue est bornée par de minces rideaux d’arbres. C’est la monotonie la plus désespérante. Là, au contraire, l’œil du voyageur se plaît et se réjouit à contempler les vastes étendues qui s’ouvrent devant lui. On éprouve un soulagement délicieux, quand, après avoir franchi des centaines de kilomètres d’une tristesse inouïe, on arrive sur ces plateaux élevés où l’air est plus pur et du haut desquels on peut contempler un ravissant panorama. La poitrine se dilate délicieusement et l’impression que l’on éprouve fait oublier pendant quelques minutes l’aridité des terrains qui vous environnent. La région des steppes du Kalonkadougou et des pays situés au Nord du Sénégal n’a, dans le Niocolo, rien qui lui ressemble, et la région des plaines elle-même a un tout autre aspect. Elle est excessivement vallonée et les vallées des marigots qui l’arrosent sont couvertes d’une riche végétation. Nous verrons dans le cours de cette exposition quelles sont, au point de vue de l’agriculture, les conséquences de ces différences capitales entre ces deux régions. Nous verrons également quelle action la région montagneuse peut avoir sur le climat du pays entier.
Hydrologie. — A ce point de vue, le Niocolo tout entier appartient au bassin de la Gambie. Les marigots qui l’arrosent sont tous tributaires de ce grand fleuve. Ils lui amènent toutes les eaux qu’ils drainent dans les collines. Aussi leur cours pendant la saison des pluies est-il absolument rapide. Pendant la saison sèche, au contraire, ils sont presque complètement desséchés. Leurs berges sont à pic et leurs lits sont littéralement pavés de roches parfois volumineuses que leurs eaux entraînent au loin pendant l’hivernage. Les marigots qui arrosent la région des plaines sont connus. Ce pays, à peu près désert, n’a pas encore été, en effet, exploré et étudié. Mais, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer à ce sujet, tout porte à croire que les cours d’eau y sont nombreux. Au lieu d’être de véritables torrents comme ceux de la région montagneuse, ils sont, au contraire, transformés, en certaines parties de leur cours, en véritables marécages. Pendant l’hivernage ils coulent paisiblement vers la Gambie et lui apportent les eaux d’infiltration des vallées qu’ils arrosent. Pendant la saison sèche, au contraire, l’eau y croupit et leurs berges sont couvertes de vases. Ils suivent les variations et les fluctuations du cours de la Gambie. Ce sont, en un mot, de véritables marigots, apportant au fleuve, pendant un certain laps de temps, le tribut de leurs eaux et recevant ensuite son trop-plein.
Le cours de la Gambie elle-même, de l’embouchure du Niocolo-Koba au gué de Tamborocoto, est fort peu connu. Il serait fort important et intéressant à la fois qu’une étude sérieuse en fût faite par des hommes compétents. Pour nous, nous ne pouvons donner à ce sujet que des renseignements fort incomplets.
La Gambie coule environ pendant soixante-cinq kilomètres, dans le Niocolo, du gué de Tamborocoto au confluent du marigot de Saguiri, et environ pendant cinquante kilomètres du gué de Tamborocoto à la limite extrême, à l’Ouest, du Niocolo. Elle le sépare dans cette dernière partie de son cours du pays de Badon. Du gué de Tamborocoto au marigot de Saguiri, elle forme de nombreux détours. Son cours est interrompu par de nombreux rapides et le courant y est, de ce fait, excessivement violent en certains endroits. Elle y serait difficilement navigable. Elle peut être traversée à gué à Tamborocoto et à Sillacounda. Encore ces gués sont-ils peu praticables, car le courant y est très rapide et le lit du fleuve y est encombré de roches excessivement glissantes qui rendent l’opération difficile, surtout pour les animaux. Les bords du fleuve sont partout à pic et couverts d’une riche végétation. Pendant la saison sèche, le niveau des eaux y est très bas, et, pendant la saison des pluies, il monte parfois de quatorze à quinze mètres et cela en quelques semaines à peine. Enfin le fleuve est littéralement infecté de caïmans et on ne saurait, quand on le traverse, prendre contre eux trop de précautions, surtout pour le passage des animaux. Il en est qui atteignent des proportions colossales et leur voracité est telle qu’ils viennent parfois jusque sur les rives happer des moutons et même des bœufs.
A partir du gué de Tamborocoto, et sur la rive droite en procédant du nord au Sud, la Gambie reçoit dans le Niocolo les marigots suivants dont nous allons décrire brièvement le cours :
Le Fatafi-Kô, qui vient du désert de Coulicouna.
Le Bodian-Kô, qui se jette en face de Dikhoy.
Le Koumountourou-Kô. Il suit à peu près une direction Nord-Est-Sud-Ouest et est formé par deux branches principales dont l’une passe non loin des ruines de Mansakouko et l’autre dans les environs du village de Badioula. Dans son cours, qui peut avoir environ cinquante kilomètres, il passe non loin des ruines de Tasiliman, à environ huit kilomètres de Médina-Dentilia, et il coupe là la route de Laminia. Il se jette dans la Gambie à quatre ou cinq kilomètres environ en aval de Sillacounda. Il reçoit au Nord un grand nombre de branches qui viennent du désert de Coulicouna. Au Sud, il reçoit de le Samania-Kô, dont on traverse les deux branches en allant de Laminia à Médina-Dentilia ; le Bancoroti-Kô, qui passe à Médina-Dentilia et qui est presque à sec pendant la saison sèche ; enfin une dernière branche, moins importante que les autres, le Vandioulou-Kô, passe non loin des ruines de Oualia.
Le Daguiri-Kô se jette dans la Gambie à environ un kilomètre en aval de Laminia. On le traverse à peu de distance de ce village lorsqu’on va à Médina-Dentilia. Il passe à Daguiri et non loin de Samé. Il reçoit quelques affluents de peu d’importance.
Le Kobali-Kô vient du Gounianta, passe à Fodé-Counda, Kobali et se jette dans la Gambie à quelques kilomètres en amont de Samécouta. La direction de son cours est comme celle du Daguiri-Kô, Ouest-Nord-Ouest, Est-Sud-Est.
Le Colongué-Kô est le dernier marigot du Niocolo que la Gambie reçoive sur sa rive droite. Il est formé de plusieurs branches qui viennent du Gounianta et dont la principale passe à environ dix kilomètres des ruines de Diantoum et à Colongué qui lui a donné son nom. La direction de son cours est à peu près Est-Ouest. Dans le Niocolo, il ne reçoit aucun affluent. Il est presque à sec pendant la saison sèche et forme, pour ainsi dire, dans la première partie de son cours, un vaste marécage.
Sur la rive gauche, la Gambie reçoit un grand nombre de marigots dont le cours est, en général, assez restreint et qui, à sec pendant la belle saison, sont transformés en véritables torrents pendant l’hivernage. Cela tient à ce qu’ils coulent, pour la plupart, dans les étroites vallées qui existent entre les montagnes et que, pendant l’hivernage, ils reçoivent les eaux qui coulent sur le flanc des collines. Aussi leurs bords sont-ils à pic et leur lit est-il souvent encombré de roches ; ce qui en rend le passage très difficile. Nous allons en donner une très succincte description.
En procédant du Nord au Sud, nous trouvons à partir du gué de Tamborocoto : Le Niami-Kô, dont la branche principale passe non loin de Nassa.
Le Fangoli-Kô, dont le lit est encombré de roches qui en rendent le passage excessivement dangereux. Il reçoit plusieurs affluents peu importants. Un d’entre eux passe à Niantambouri et un autre à Sacoto.
Le Tian-Kô, qui passe non loin de Marougou.
Le Falagankoli-Kô, qui passe à Tacourou.
Le Sili, qui est formé par deux autres petits marigots peu importants.
Le Mallalivondia-Kô, qui passe à Ibeli.
Enfin le Saguiri-Kô, qui est formé par deux branches dont l’une passe à Iméré, et dont l’autre le fait communiquer avec le Mallalivondia-Kô. Le cours de tous ces marigots a absolument la même direction générale Est-Ouest. Outre les marigots que nous venons de citer, il en existe beaucoup d’autres qui ont la même direction et qui sont si peu importants qu’on ne leur a même pas donné de noms.
Orographie. — Au point de vue orographique, le pays de Niocolo change absolument d’aspect suivant que l’on étudie la région Est ou la région Ouest.
A l’Ouest, pays de plaines, de marécages, nous ne trouvons que quelques rares collines peu élevées, le sol est faiblement vallonné et ne présente, pour ainsi dire, pas de villages dignes d’être mentionnés. Nous ne citerons que la série de petites collines qui longent, à deux kilomètres environ, la rive gauche de la Gambie.
A l’Est, au contraire, nous sommes en plein pays de montagnes. Nous trouvons d’abord sur la rive droite de la Gambie une chaîne de collines assez élevées qui longe le fleuve à quelques centaines de mètres parfois, deux kilomètres au plus. Cette chaîne n’est interrompue que pour donner passage aux marigots qui arrosent cette partie du Niocolo. Ces collines sont relativement élevées et il en est qui atteignent jusqu’à 100 et 125 mètres de hauteur. Nous pourrions dire qu’elles forment la partie Ouest d’une ceinture de hauteurs qui, passant par le Dentilia, le désert de Coulicouna et le Bélédougou, entoure un pays inhabité, véritable plateau rocheux inculte où aucune culture ne peut être tentée. Ces collines émettent de petits contreforts qui longent les marigots qui se jettent dans cette partie de la Gambie et qui arrosent les plaines argileuses du Dentilia.
A l’Ouest de la Gambie, nous avons une série de collines disposées d’après un certain ordre, qui permet d’en donner une description méthodique. C’est d’abord au Nord, un massif assez important aux environs du village de Nana, d’où partent les séries de collines que l’on trouve aux environs de Tamborocoto, Maroucoto, Baïsso, Bantaco, Potaranké, Bantata et Sacoto. Ces collines sont assez élevées, 150m environ, et l’on peut dire qu’elles forment les derniers contreforts des montagnes du Fouta-Diallon qui viennent mourir ici sur la rive gauche de la Gambie, après avoir constitué cette sorte d’arête centrale qui traverse le Kolladé, le Tamgué et le Sabé.
Outre ce système orographique Nord, nous trouvons, en outre, dans cette partie du Niocolo, deux chaînes de collines qui, se rattachant au massif que nous venons de décrire, se dirigent l’une au Sud-Est, en longeant la rive gauche du fleuve, et l’autre directement au Sud en formant la ligne de démarcation véritable entre la région des plaines et la région montagneuse.
La première chaîne de collines dont nous venons de parler se détache du massif Nord aux environs de Tamborocoto et vient se terminer non loin de Kédougou. Elle est interrompue par endroits pour livrer passage aux marigots qui se jettent dans la Gambie. Le long de ces marigots, se trouvent de petits contreforts qui vont rejoindre la chaîne Ouest.
Cette chaîne naît du massif Nord aux environs de Baïsso et se dirige directement au Sud jusqu’à près de Landuni, où elle s’épanouit en un nombre assez grand de rameaux secondaires que l’on trouve aux environs de Saréfitari, Tiokitian et Pataschi.
Outre ces hauteurs principales dont nous venons de parler, on rencontre encore dans le Niocolo bon nombre de collines isolées et ne se rattachant à aucun système. En les voyant on se demande comment elles ont bien pu se former. Parmi celles-ci, nous citerons particulièrement les collines qui entourent Sacoto, celles d’Itato et enfin celles que l’on trouve sur la route du Dentilia à quelques kilomètres de la rive droite de la Gambie.
En résumé, d’après ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que le système orographique du Niocolo forme un tout bien net et qu’il appartient au grand système du Fouta-Diallon dont il peut être considéré comme le rejeton ultime.
Constitution géologique du sol. — Le Niocolo tout entier appartient, nous pouvons dire, au point de vue géologique, à la période secondaire. Sans doute dans sa partie ouest et dans les vallées de certains marigots, nous trouvons des argiles, des alluvions de formation plus récente ; mais le sous-sol lui-même sur lequel elles reposent appartient à la période primaire de même que l’ossature, le squelette du pays, si nous pouvons nous exprimer ainsi. C’est à cette époque qu’ont dû émerger et le Niocolo tout entier et les massifs du Sabé et du Tamgué. Certes, il n’est guère facile de s’y tromper si on considère combien les roches sont usées et limées. Issu des soulèvements de la période secondaire, le Niocolo tout entier a dû être ensuite recouvert complètement par les eaux lorsque la croûte terrestre a été assez refroidie pour que les vapeurs contenues dans son atmosphère puissent se condenser à sa surface. Combien de temps dura ce déluge et combien de temps le Niocolo resta-t-il submergé, nul ne le pourrait dire. Mais ce que l’on peut affirmer, c’est que cette période fut très longue, à en juger par les traces qu’elle a laissées et qui sont encore évidentes, malgré les milliers d’années écoulées.
Si nous considérons le sous-sol dont est formé le Niocolo, nous y trouvons deux sortes de terrains, le terrain ardoisier caractérisé par des schistes de toutes sortes. C’est le terrain de la région Ouest et celui d’une partie de la contrée comprise entre les deux chaînes de collines parallèles dont nous avons parlé plus haut. C’est aussi le terrain d’une partie des rives et du lit de la Gambie. On le rencontre enfin aussi dans la plaine qui confine au Dentilia. En second lieu, nous avons cette sorte de terrain que nous désignons sous le nom de terrains secondaires et dont les roches principales et les plus communes sont : des quartz, des grès et des conglomérats ferrugineux. Les collines de la partie montagneuse en sont presque uniquement formées.
Si maintenant nous considérons, au contraire, la croûte terrestre, nous trouverons dans la région Ouest et dans la plaine qui confine au Dentilia des argiles compactes en couches épaisses, produites par la désagrégation par les eaux des roches du terrain ardoisier. Par ci par là à l’Ouest, quelques marécages où l’on peut trouver des vases et des dépôts alluvionnaires de récente formation.
Dans la partie Est et centrale, nous avons bien en maints endroits des argiles ; mais c’est la latérite qui domine. Elle est produite par la désagrégation des roches cristallines qui forment le sous-sol du terrain secondaire. Les versants des collines sont dépourvus absolument de terre ou sable quelconque. Tout est entraîné par les grandes pluies d’hivernage. Sur les plateaux, la roche se montre à nu partout.
La profondeur à laquelle se trouve la nappe d’eau souterraine varie considérablement. Très éloignée de la surface dans la région des montagnes, elle est à quelques mètres seulement dans la plaine orientale et dans la région Ouest. Dans toute la région montagneuse, on ne se sert que de l’eau de puits pour tous les usages domestiques. Cette eau est délicieuse, cela se comprendra facilement si on réfléchit qu’elle a filtré à travers une épaisseur considérable de terrains ne contenant aucuns principes nuisibles.
Climatologie. — D’après ce que nous venons de dire, on comprendra aisément que le climat du Niocolo soit modifié par les dispositions orographiques et la nature du terrain que nous avons décrites plus haut. Sans doute le Niocolo appartient aux climats tropicaux, par excellence ; mais nous croyons qu’il ne doit pas être aussi insalubre. Nous sommes restés trop peu de temps dans cet intéressant pays pour donner ici une appréciation sérieuse et fondée sur des observations minutieuses. Nous ne pouvons donc émettre que de simples hypothèses qui découlent des principes généraux mêmes de climatologie.
La direction des collines de la partie Est met la portion centrale du Niocolo à l’abri des vents brûlants qui viennent de cette région, de même que les collines de la région Ouest l’abritent pendant l’hivernage contre les vents humides du Sud-Ouest. Ces simples dispositions orographiques suffisent pour tempérer singulièrement l’insalubrité du pays et le climat sous lequel il se trouve. D’autre part, l’orientation des vallées leur permet de recevoir directement la brise de Nord et de Nord-Est, ainsi que celles de Sud et de Sud-Est. Il en résulte évidemment que la température doit y être relativement moins élevée que dans les autres régions qui sont directement exposées aux vents brûlants de l’Est.
Quant à l’action de la masse d’eau souterraine sur la salubrité du pays, nous croyons que, vu son extrême profondeur, elle est de peu d’importance. Sans doute, dans les plaines argileuses et sur les bords du fleuve et des marigots, nous trouvons des marécages et des eaux croupissantes, mais nous croyons que le desséchement se faisant très rapidement, leur action nocive est de peu de durée.
Tout autre est le climat de la région Ouest ; là nous avons le climat chaud, par excellence, et tout ce qu’il faut pour que le pays soit d’une insalubrité remarquable. L’altitude est peu élevée. Tous les vents s’y font sentir et particulièrement le vent de Sud-Ouest. Les marais y sont nombreux et le desséchement n’y est jamais complet. Enfin la croûte terrestre, presque uniquement formée d’argiles imperméables, laisse s’amonceler et croupir à sa surface les eaux de l’hivernage. De plus, la masse d’eau souterraine y est à une minime profondeur et il en résulte une humidité extrême. Chaleur et humidité sont, on le sait, les deux éléments climatériques qui favorisent le plus l’éclosion des miasmes palustres. En résumé, nous estimons qu’il serait bon de faire de ce pays, au point de vue climatologique, une étude complète. On pourrait s’assurer ainsi qu’il jouit peut-être d’un climat plus sain ou plutôt moins malsain que celui des autres régions de cette partie de l’Afrique. D’après ce que nous venons de dire, cette hypothèse paraît vraisemblable.
Flore. — Productions du sol. — Cultures. — La flore du Niocolo diffère peu de celle des autres parties du Soudan. Pauvre sur les collines, la végétation n’est réellement riche que sur les bords du fleuve et des marigots. Là nous trouvons les grands végétaux qui caractérisent les régions des rivières du Sud : caïl-cédrats, fromagers, baobabs, Légumineuses de toutes sortes et absolument gigantesques. Mais il existe dans le Niocolo tout entier, du moins dans les régions Est et centrales, deux végétaux qui méritent une mention particulière. Le Karité (Butyrospermum Parkii) y est partout excessivement commun et ses deux variétés, Shée et Mana, s’y rencontrent. La première y est cependant plus fréquente. Les habitants tirent de la noix une assez grande quantité de beurre qu’ils vont vendre à Yabouteguenda et à Mac-Carthy.
On trouve ce végétal partout, dans le Niocolo ; mais c’est surtout aux environs de Sillacounda, Diengui, Dikhoy qu’il est particulièrement abondant. Toute la plaine de Sillacounda en est littéralement couverte et nous y en avons vu des échantillons qui atteignaient des proportions fort respectables. Le karité, dans cette région du moins, ne pousse pas en forêts compactes. Les pieds sont distants les uns des autres d’environ soixante mètres. Nous croyons que, trop rapprochés, ils se développeraient moins vigoureusement. Il y aurait là matière à créer une véritable richesse agricole, forestière et commerciale pour le pays. Mais il faudrait que ceux qui s’en occuperaient fissent tout par eux-mêmes : car jamais on n’arrivera à faire cultiver par le noir aucun autre végétal que ceux qui sont susceptibles de lui donner un rendement immédiat. On n’arrivera jamais à lui faire semer une seule graine de karité.
Les lianes à caoutchouc Saba (Bambara), et Laré (Peulh), sont aussi excessivement communes dans le Niocolo. On les trouve un peu partout, mais c’est surtout sur les bords du fleuve et des marigots qu’elles sont réellement abondantes. Elles y atteignent des proportions énormes, mais je doute que jamais un noir quelconque récolte un gramme de latex de Laré, quels que soient les moyens que l’on emploie et les arguments qu’on fasse valoir pour leur conseiller ce léger travail. Ce végétal serait également très facile à multiplier dans d’énormes proportions, mais, je le répète, on n’obtiendra jamais rien de l’indigène en dehors de ce qui sort de la routine.
Les cultures sont très riches dans le Niocolo, surtout dans les pays habités par les Diakankés : Diengui, Sillacounda, Samécouta, Laminia. Sous ce rapport les Malinkés commencent à se remuer un peu. Quant aux Peulhs, ils sont loin de ressembler à leurs frères du Ouli et du Sandougou. Ils délaissent volontiers la pioche pour prendre le fusil et aller détrousser les caravanes ou voler des captifs aux alentours des villages Malinkés.
Le mil, maïs, coton, arachides, tabac, etc., etc., en un mot toutes les plantes que l’on cultive au Soudan se voient dans les lougans du Niocolo. Les habitants font de grands et beaux lougans et, pendant toute l’année, ils ne manquent jamais de mil. Leurs procédés de culture sont à peu de chose près les mêmes qu’ailleurs, mais les lougans sont plus soignés. J’ai remarqué que pour les champs de mil, ils ne se contentaient pas seulement de gratter la terre et d’y enfouir la semence à une petite profondeur. Ils font de véritables sillons. Ce qui permet aux eaux de séjourner plus longtemps autour du mil. Aussi celui-ci y atteint-il des proportions inconnues ailleurs. Autour des villages, surtout chez les Malinkés, se trouvent de petits jardinets où sont cultivés, avec grand soin, oignons, tabac, oseille, etc., etc. C’est surtout aux femmes qu’incombe cette besogne.
Faune. Animaux domestiques. — La faune est peu variée. Parmi les animaux nuisibles, citons le lion, assez rare, la panthère, le lynx, le chat-tigre, et, dans la Gambie, le caïman. L’hippopotame abonde surtout dans les marigots de la région Ouest. C’est là aussi la région qu’habite l’éléphant, qui est assez commun. Toutes les variétés d’antilopes, biches, gazelles y sont représentées en grand nombre. Le bœuf sauvage s’y rencontre aussi fréquemment. Tous les habitants du Niocolo se livrent à l’élevage des bœufs, moutons et chèvres. Mais ceux qui, de beaucoup, possèdent les plus beaux troupeaux, sont les Diakankés. Samécouta, Sillacounda, Laminia possèdent chacun plusieurs centaines de têtes de bétail. Les bœufs y sont assez gros et leur viande est excessivement savoureuse. Le lait des vaches, très riche en principes gras, est également excellent. Les moutons et les chèvres y prospèrent à merveille, et ils ne sont pas étiques comme cela se voit dans presque tout le reste du Soudan. Citons pour mémoire les poulets, très nombreux partout. C’est toujours la même volaille décharnée que l’on rencontre partout en Afrique, et qui n’a rien à envier à ses congénères de l’Opéra-Comique. Il y a peu de chevaux dans le Niocolo. D’après les renseignements que j’ai eus à ce sujet, le climat leur serait contraire et ils n’y vivraient pas. Les ânes, petits et vigoureux, y sont très communs, et les dioulas s’en servent pour le transport de leurs marchandises.
Populations. Ethnographie. — Le Niocolo est, relativement à son étendue, très peuplé, surtout dans sa partie centrale. Il n’y a qu’un seul village sur la rive droite de la Gambie, Laminia (village Diakanké). La partie Ouest est à peu près inhabitée. On n’y trouve que deux petits villages Malinkés de très peu d’importance. La population totale du pays peut être évaluée à environ 25 à 28,000 habitants. Ce qui, vu sa superficie, nous donne à peu près trois habitants par kilomètre carré. Il est habité par des Malinkés, des Diakankés, des Peulhs et des Sarracolés. Les Malinkés et les Peulhs sont de beaucoup les plus nombreux. Ils forment un grand nombre de villages situés : les Malinkés au Nord, et les Peulhs au Sud.
1o Malinkés. — Les Malinkés ont été les premiers habitants du Niocolo. Si l’on en croit la légende que racontent volontiers les griots et les vieillards, les premiers habitants de race Malinkée dont on retrouve la trace au Niocolo appartenaient à la famille des Sadiogos, venus du Manding lors de la première grande migration, celle de Koli-Tengrela. Cette famille des Sadiogos arriva on ne sait comment jusque sur les bords de la Gambie et là les uns franchirent le fleuve et se fixèrent dans le Niocolo et les autres se fixèrent à Sibikili, où ils sont encore. Peu après, lors de la seconde grande migration Mandingue dans le Bambouck, sous la direction des Sisokos, arrivèrent les Camaras qui chassèrent les Sadiogos et peuplèrent en partie toute la partie Nord du Niocolo. Les Sadiogos se retirèrent à Sibikili et c’est dans ce seul village que l’on peut encore trouver des représentants de cette ancienne famille Malinkée. Mais les Camaras ne devaient pas jouir longtemps en paix de leur victoire. Après la mort de Soun-Dyatta, un grand courant d’émigration Malinkée se fit de l’Est vers l’Ouest, et dans le Niocolo ne tardèrent pas à arriver deux des plus anciennes familles du Manding les Dabos et les Keitas. Dans le cours du voyage, un certain nombre de Dabos avait quitté la colonne et s’était fixé dans le Kouroudougou, près du Diébédougou, où sont encore leurs descendants. Les Keitas et les Dabos eurent facilement raison des Camaras et les soumirent à leur autorité. Ceux-ci préférèrent obéir que de quitter le pays. Les Keitas prirent alors le pouvoir en main et voulurent pressurer leurs alliés les Dabos comme ils le faisaient pour les Camaras. Les Dabos, irrités, quittèrent le pays et allèrent se fixer dans le Ouli. Il n’en reste plus que fort peu actuellement dans le Niocolo. Dernièrement encore plusieurs cases de Dabos allèrent rejoindre leurs frères du Ouli. Les Keitas sont encore les maîtres du Niocolo, de la partie Nord du moins. Leur chef réside à Dikhoy, chef sans aucune autorité, qui est absolument annihilé par les almamys du Fouta-Diallon.
Les Malinkés du Niocolo ne diffèrent en rien des Malinkés des autres pays. Ils sont aussi vantards, pillards, ivrognes, voleurs et menteurs. Leurs villages sont aussi sales. Ils sont là plus abrutis que partout ailleurs et la main de fer qui les opprime n’est pas capable de leur permettre de se relever tant au moral qu’à tout autre point de vue. Ils forment un grand nombre de villages ; mais Keitas et Camaras habitent à part, et depuis la conquête les unions entre ces deux familles ont été fort rares.
Villages Malinkés du Niocolo.
1o Villages Keitas :
Tomborocoto. Dikhoy (résidence du chef).
Marougoucoto. Bantaco.
2o Villages Camaras :
Bantata. Temansou.
Pataranké. Maniancanti.
Barabané. Vana.
Dapouta. Bala.
Médina. Lacanta.
Tigancali. Mariguilcia.
Baniou. Nientambouré.
Baïsso. Daria.
Les Malinkés habitent le Nord du Niocolo. Une ligne de démarcation bien nette les sépare des Peulhs du Sud. Ils n’ont jamais tenté de s’étendre lors même que le reste du pays était inhabité. Là où ils ont mis le pied pour la première fois, là ils sont restés. C’est là la preuve la plus manifeste du peu de vitalité de ce peuple, qui est appelé à disparaître un jour du Niocolo et à en être chassé par les Peulhs ou à être absorbé par eux.
2o Diakankés. — Les Diakankés du Niocolo sont relativement peu nombreux. Ils forment quatre villages dont la population totale peut être évaluée à environ trois mille habitants. Ces villages sont :
Diengui. — Sillacounda. — Laminia. — Samécouta. — Les Diakankés sont établis là de très longue date. Ils ont quitté le Diaka dès les premiers jours de la conquête de ce pays par les almamys du Bondou. Pressurés par ces derniers, ils ont préféré se soumettre aux exigences du Fouta-Diallon que de supporter les exactions auxquelles ils étaient continuellement exposés dans le Diaka. Ils ont construit alors sur les bords de la Gambie ces quatre grands villages dans des situations hors ligne et au milieu d’un pays excessivement fertile. — Les Diakankés, musulmans fanatiques, sont des gens absolument paisibles pourvu qu’on leur laisse pratiquer en paix leur religion. Ils élèvent de nombreux troupeaux et les greniers de leurs villages regorgent de provisions de toutes sortes. Ce sont de beaucoup les plus riches du Niocolo. Ils sont soumis au Fouta-Diallon auquel ils payent tribut. Chaque année, les quatre villages doivent payer douze bœufs aux almamys. Mais, en dehors de cela, ils sont obligés de répondre aux demandes de leurs maîtres qui envoient chercher mil, arachides, etc., etc. Ils sont fatigués de cela et demandent que cet état de choses cesse au plus tôt.
N’étaient les bœufs qui les empestent littéralement, leurs villages seraient bien entretenus. Les cases y sont propres et en bon état. Chaque village possède une ou plusieurs mosquées qui y sont construites, en paille, avec le plus grand soin. Leurs immenses toits en forme de chapeaux pointus viennent jusqu’au ras du sol, aussi pour entrer dans ces temples, faut-il absolument se mettre à quatre pattes. Chaque jour, les enfants sont réunis dans une case spécialement affectée à leur instruction, et un marabout en renom dans le village, très versé dans la connaissance de l’Arabe et du Coran, les initie aux mystères de la langue sacrée, leur apprend et leur explique les versets du Saint Livre. Ces sortes d’écoles sont très assidûment fréquentées. En résumé, le Diakanké est un peuple fort intéressant, dont nous devrions nous occuper plus que nous l’avons fait jusqu’à ce jour.
3o Sarracolés. — Il eût été fort étonnant de ne pas trouver de village Sarracolé dans le Niocolo. On les rencontre partout où il y a un peu de commerce à faire, et, dans ce pays, ils jouissent, au point de vue commercial, d’une situation fort sortable. Ils n’ont formé qu’un seul village, Kédougou, fort peuplé de gens de toute espèce de races. C’est là que les Sarracolés tiennent, pour ainsi dire, entre leurs mains, la plus grande partie du commerce de la région.
Les Sarracolés du Niocolo sont venus d’un peu partout ; mais ce sont surtout ceux du Guidioumé et du Ghabou qui y sont en plus grand nombre. Les premiers y sont venus à la suite de la conquête de leur pays par El Hadj Oumar, et les seconds, à la suite de la conquête du Ghabou par Alpha-Molo. Ils vivent là en paix, payant au Fouta-Diallon un fort impôt, et vivant en bonne intelligence avec leurs voisins, car ceux-ci ont toujours besoin d’eux.
4o Peulhs. — Les Peulhs du Niocolo ne ressemblent en rien aux Peulhs du Ouli ou du Sandougou. Ils sont venus du Fouta-Diallon à la suite des envahisseurs, lorsque le Niocolo fut soumis à l’autorité de l’almamy. Ils forment un grand nombre de villages situés dans la partie Sud du pays, et là, ils se livrent plutôt au brigandage qu’aux travaux des champs.
Le Peulh de Fouta-Diallon est peut être la pire des races africaines. C’est le voleur de grand chemin et le pillard par excellence. Musulman enragé, et sous prétexte de religion, il se livre à toutes les rapines possibles, aussi bien sur ses coreligionnaires que sur les infidèles. Ils poussent leurs incursions jusque dans le Tenda, le pays de Gamon et même le Koukodougou. Il serait grandement temps de mettre fin à tout cela et de protéger enfin d’une façon plus efficace ceux que, par traités, nous avons promis de protéger.
Les Peulhs du Niocolo vivent en paix avec les autres populations du pays, mais, il n’y a pour ainsi dire aucun rapport entre eux. Chacun reste chez soi. Voici la liste de leurs villages :
Villages Peulhs du Niocolo :
Fadiga. Landé.
Marougou. Tiokitian.
Sakoto. Deloum.
Lacourou. Iméré.
Bandofassi. Etiessé.
Itato. Anrabol.
Pataschi. Bokari.
Koudio. Bandé.
Landieni. Saréfitari.
Niompaya.
Situation et organisation politiques actuelles. — Le Niocolo, avons-nous dit, est tributaire du Fouta-Diallon. La conquête de ce pays par les almamys s’est faite bien aisément et voici dans quelles circonstances. C’est à l’époque où il n’y avait encore dans le Niocolo que des Malinkés ; car les autres peuples sont venus bien après.
Lorsqu’après la mort de Boubou-Malick-Sy, fils de Malick-Sy, le fondateur de la dynastie Sissibé du Bondou, ce pays fut livré en proie aux Malinkés du Bambouck ; Maka-Guiba, héritier de son oncle, fit demander du secours aux almamys du Fouta-Diallon, ses cousins, pour reconquérir le royaume de Malick-Sy. On comprend que ceux-ci ne laissèrent pas échapper une si belle occasion de se livrer quelque peu au pillage. Ils réunirent donc une forte colonne et se mirent en route pour le Bondou, pillant et ravageant tout sur leur passage. Ils arrivèrent ainsi dans le Niocolo. Les guerriers Malinkés voulurent entrer en campagne contre eux, mais les vieillards calmèrent leur ardeur en leur faisant remarquer que le Fouta-Diallon était bien près et bien plus fort qu’eux et qu’ils finiraient toujours par succomber dans une lutte aussi inégale. Il valait donc mieux ne pas s’exposer à la colère de l’almamy et se soumettre à son autorité. Chose qui fut faite, et, depuis cette époque, le Niocolo est tributaire et vassal du Fouta-Diallon. Les populations qui vinrent s’y établir dans la suite acceptèrent une situation déjà existante et payèrent également l’impôt. C’est également à cette époque que des Peulhs du Fouta-Diallon vinrent s’établir dans le Sud du Niocolo et y fondèrent les villages dont nous avons donné plus haut la liste.
La véritable autorité dans le pays est donc celle du Fouta-Diallon et elle s’exerce spécialement pour recueillir l’impôt et pressurer les populations qui lui sont soumises.
Le chef des Malinkés, qui réside à Dikhoy, ne jouit absolument d’aucun pouvoir. C’est, du reste, la coutume dans les pays Malinkés. On vient parfois lui demander son avis dans certaines contestations entre villages ou entre particuliers ; mais il est rarement suivi. En résumé, c’est un chef qui n’en a que le nom.
Les autres villages, Peulhs, Sarracolés, Diakankés s’administrent comme bon leur semble. Chez les Diakankés, le chef de Sillacounda jouit d’une autorité assez respectée des autres villages ; car les quatre villages Diakankés sont tous habités par les membres de la même famille.
En résumé, au point de vue politique, il n’y a réellement qu’une autorité dans le Niocolo, la volonté de l’almamy de Timbo. Nous avons dit plus haut comment elle s’exerçait. Sauf la question de l’impôt, rien n’est réglé. C’est l’anarchie et le désordre par excellence.
Par suite du traité passé avec le Fouta-Diallon, le Niocolo se trouve également placé sous le protectorat de la France. Les habitants du pays voudraient bien nous voir intervenir en leur faveur contre leurs tyrans, mais il serait difficile de faire quoi que ce soit pour eux sans se heurter contre l’autorité de l’almamy. Malgré tout, il est temps qu’une solution intervienne, car nos caravanes et nos marchands sont littéralement dépouillés par les droits exorbitants que l’on exige d’eux.
Rapports du Niocolo avec les pays voisins. — Bien que le Niocolo soit tributaire du Fouta-Diallon, bien qu’il fasse partie du grand empire Peulh, ses habitants ne sont nullement protégés par les Peulhs, bien au contraire. Ils n’ont du protectorat que les charges sans en avoir les avantages, et ses villages, quand ils sont attaqués, ne sont jamais défendus. On ne vient jamais à leur secours. Aussi, leurs voisins ne se gênent ils guère avec eux et ils n’ont pas échappé aux attaques des almamys du Bondou. Aussi, en décembre 1869, sous prétexte que les gens de Marougoucoto avaient pillé une caravane du Bondou, ce qui pouvait bien être vrai, Boubakar-Saada, l’almamy, vint attaquer ce village et s’en empara aisément. La moitié de la population se sauva et le reste fut emmené en captivité. Quelque temps après, Boubakar autorisa ceux qui lui avaient échappé à reconstruire Marougoucoto. Mal lui en prit, car en 1875, ce village s’étant repeuplé et son tata ayant été solidement reconstruit, les habitants recommencèrent leurs brigandages et pillèrent sans merci tous les dioulas et toutes les caravanes venant du Bondou ou du Galam et qui s’aventuraient à leur portée. L’almamy Boubakar leur envoya deux de ses meilleurs guerriers pour leur enjoindre d’avoir à cesser d’harceler sans cesse ses sujets, et leur déclarer qu’en cas de refus il marcherait immédiatement contre eux. Le chef du village lui fit répondre que « s’il était le maître à Sénoudébou, lui il commandait à Marougoucoto, et que si les gens du Bondou voulaient passer par son village pour se rendre au Fouta-Diallon, sans payer l’impôt que toutes les autres caravanes acquittaient sans récriminer, il continuerait à le leur faire payer de force ». De plus ses émissaires ne furent même pas autorisés à se reposer dans le village. On ne leur donna même pas une calebasse d’eau pour se désaltérer et ils furent reconduits sous bonne escorte jusque sur la rive droite de la Gambie. Cette façon de procéder, si contraire à toutes les coutumes noires, équivalait à une déclaration de guerre. Boubakar, à bon droit, le comprit ainsi et se prépara à aller châtier ces insolents. Il fit alors appel à ses alliés du Gadiaga, du Kasso et du Logo, réunit une forte colonne et entra immédiatement en campagne. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto dans les premiers jours d’avril 1875. Mais les habitants étaient prévenus et se tenaient sur leur garde. Suivant une tactique assez commune chez les Malinkés, ils n’attendirent pas l’ennemi à l’abri de leurs murs et s’avancèrent contre Boubakar pour lui barrer la route. Du gué de Tomborocoto, la route suit un défilé que dominent de chaque côté des collines relativement élevées. Elle est de plus littéralement encombrée de roches qui la rendent difficilement praticable. Embusqués derrière les rochers et dans la forêt, ils attaquèrent à l’improviste l’armée coalisée. Malgré une vigoureuse défense, Boubakar fut obligé de battre en retraite, ses troupes se débandèrent et se précipitèrent en désordre vers le gué de Dina (c’est ainsi que les Toucouleurs appellent le gué de Tomborocoto). Poursuivies à outrance par les guerriers de Marougoucoto et leurs alliés, c’est à peine si elles purent franchir la Gambie sous le feu des ennemis embusqués derrière les rochers des collines environnantes. Boubakar et Ousman Gassy, son fils, ne purent, malgré leurs efforts, arriver à rallier leurs hommes et furent obligés de s’enfuir à bride abattue pour échapper aux balles des Malinkés.
Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes, parmi lesquels un de ses neveux, Sidy-Amady-Salif, de la branche des Sissibés de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.
Depuis cette époque, aucune guerre n’a désolé le Niocolo. Les Malinkés qui l’habitent vivent en paix avec leurs voisins du Badon. Ils sont, du reste, de la même famille, ce qui cependant ne serait pas une raison. Il en est de même avec le Dentilia. D’ailleurs, ils ne se sentent plus assez forts pour essayer de brigander sur les routes comme ils le faisaient jadis. Opprimés comme ils le sont par le Fouta-Diallon, ils ne peuvent plus se permettre quoi que ce soit. Autrefois ils se livraient à un pillage en règle des caravanes qui passaient par leur pays. Tomborocoto et Marougoucoto avaient à ce sujet une réputation universelle au Soudan. Mais depuis quelques années, depuis que nous nous sommes occupés, bien peu pourtant, de leurs affaires, les vols ont cessé. Les autorités du Fouta-Diallon y ont mis bon ordre. Nous avons vu quelles étaient leurs relations avec les Peulhs du Sud. Je crois bien qu’ils préféreraient les voir ailleurs que là où ils sont ; mais ils ne peuvent rien dire, ce sont les maîtres.
Les Diankankés vivent absolument à part et n’ont avec les Malinkés que les relations qu’un peuple musulman peut avoir avec un peuple qui ne l’est pas.
Quant aux Sarracolés, ces juifs de l’Afrique, ils sont bien avec tout le monde, pourvu qu’ils en tirent profit et bénéfices, si petits qu’ils soient.
Nous avons vu ce que sont les Peulhs, voleurs, pillards, brigands dans toute l’acception du mot. Il serait temps de leur couper les ailes.
Rapports du Niocolo avec les autorités françaises. — Les rapports du Niocolo avec les autorités françaises sont nuls. Cela se comprend ; nous ne pouvons avoir avec ce pays que des relations absolument indirectes. Les Malinkés, Sarracolés, Diakankés nous verraient avec plaisir intervenir d’une façon plus efficace dans les affaires de leur pays. Aussi lorsqu’ils voient un représentant quelconque de l’autorité française, le traitent-ils avec les plus grands égards.
Quant aux Peulhs, il ne faut pas l’oublier, ce sont des émigrés du Fouta-Diallon et ils reçoivent le mot d’ordre de ce pays ; le fait suivant suffira amplement pour prouver quelles sont leurs façons de penser à notre égard. Me trouvant à Gamon, le chef vint se plaindre à moi de ce que les Peulhs du Niocolo et du Tamgué venaient jusque sous les murs du village voler leurs enfants, femmes, captifs et bœufs. Je lui exprimai mon étonnement de ce fait, car, lui dis-je, ils savent parfaitement que Gamon est Français. « Ah bien oui, me répondit-il, ils s’en moquent pas mal et si on les interroge à ce sujet, ils vous répondent qu’ils ne connaissent pas ce que c’est. Il n’y a pour eux que des villages Malinkés. Aussi ne se gênent-ils pas pour venir sur notre territoire continuellement piller, voler et brigander à outrance ». Pour être convaincu de la chose, il suffit d’interroger à ce sujet les gens du Tenda, du Gamon, du Dentilia et même du Koukodougou. Tous s’en sont plaints à moi et m’ont déclaré que, depuis quelque temps surtout, la présence de ces brigands-là dans le pays leur rendait la situation absolument intolérable.
Le Niocolo au point de vue commercial. — Conclusions. — Le Niocolo, par sa situation géographique, a, au point de vue commercial, une importance énorme au Soudan. C’est, en effet, par le Niocolo que passent la plupart des routes qui mènent du Bambouck, du Bondou, du Tenda, du Ouli, etc., etc., au Fouta-Diallon, routes qui, par conséquent, font communiquer nos comptoirs du Sénégal avec ce grand pays. De plus, c’est dans le Niocolo à Kédougou surtout que les dioulas du Nord viennent faire leurs achats de kolas. On peut dire, à ce point de vue, que Kédougou est l’entrepôt de tout le commerce du Nord avec le Fouta-Diallon. Les almamys l’ont bien compris, aussi celui qui règne actuellement vient-il d’établir à Sakoto une sorte de douane à l’usage des dioulas spécialement. Qu’ils aillent au Fouta-Diallon ou qu’ils en reviennent, il faut payer à l’entrée comme à la sortie, et les droits ne sont pas minimes. Ainsi c’est une pièce de guinée par charge d’âne et une demi-pièce par charge d’homme, soit environ 20 francs et 10 francs. C’est le fils lui-même de l’almamy qui dirige ce service de trésorerie. Je n’ai pas besoin de dire qu’il en profite pour pressurer le pays d’une façon épouvantable.
Comme on le voit, l’importance commerciale du Niocolo est capitale. On devrait s’occuper un peu plus de cette question que nous ne l’avons fait jusqu’à ce jour. Ce qu’il importe surtout pour favoriser le commerce, c’est de supprimer toutes ces douanes et de réprimer le brigandage. Pour arriver à ce résultat, il n’y a qu’un moyen, je le répète, mettre définitivement la main sur le Fouta-Diallon.
* * * * *
CHAPITRE XXIII
Départ de Laminia. — Souhaits de bon voyage. — Pratique religieuse à ce sujet. — De Laminia à Médina. — Dentilia. — Route suivie. — Extraction du fer. — Hauts-fourneaux. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Diabé. — La Fève de Calabar. — Arrivée à Médina. — Dentilia. — Le pavillon tricolore. — Belle réception. — Orchestre original. — Description du village. — En route pour Saraia. — Route suivie. — Bembou. — Badioula. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les ficus. — Le Séno. — Les Strophanthus. — Arrivée à Saraia. — Le village. — Un mariage chez les Malinkés. — Départ pour Dalafi. — Beaux lougans. — Le Caoutchouc. — Arrivée à Dalafi. — Mensonges des habitants. — Respect des Indigènes pour les bœufs blancs. — En route pour Diaka. — Médina. — Route suivie. — L’Anacarde. — Cordiale réception.
20 Janvier 1892. — La nuit que nous passâmes à Laminia fut relativement chaude. Le vent du Nord-Est n’a pas cessé de souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil pas le moindre nuage. Le soleil se lève brillant. Brise de Nord-Est. Température chaude. Pas de rosée. Nous avons une longue étape à faire. Aussi je réveille mon monde dès deux heures et demie du matin. Malgré l’heure matinale les préparatifs du départ se font très rapidement. Les porteurs sont réunis à l’heure dite, et, par un beau clair de lune, nous nous mettons en route à trois heures du matin.
Le chef et les principaux notables n’ont pas voulu me laisser partir sans venir me serrer la main et sans me souhaiter un bon voyage. Même ceux de Sillacounda sont restés passer la nuit à Lamina pour me saluer encore au moment où j’allais les quitter. Tous me remercièrent sincèrement du petit cadeau que je leur fis. J’aurais bien voulu leur donner davantage pour les défrayer un peu des dépenses qu’ils avaient faites pour me recevoir ; mais ma pacotille commençait singulièrement à s’épuiser et il me fallait songer aussi à la longue route qui me restait à faire avant d’arriver dans un de nos postes où je pourrais me ravitailler. Car, dans ce pays, pour être bien vu, il faut donner, toujours donner.
Ce n’est, en effet, que par la force ou par force cadeaux que l’on peut conserver son prestige dans ces régions. Un chef doit être puissant ou généreux. Voyageant sans escorte, il me fallait donc, pour me faire respecter, puiser sans cesse dans mes modestes provisions. « Les cadeaux entretiennent l’amitié », disons-nous en France. Nulle part, plus qu’au Soudan, ce proverbe n’a été plus vrai.
Au moment où nous allions nous mettre en route, je vis un des marabouts du village s’avancer vers Almoudo et lui adresser une question en lui prenant les deux mains. Mon interprète répondit affirmativement, et ce disant présenta au marabout ses deux mains ouvertes, la paume tournée en haut et se touchant par leur bord interne. Le marabout les prit dans les siennes et marmotta quelques paroles en crachant plusieurs fois et légèrement sur la paume. Quand il eut terminé, celui-ci se les passa sur la figure à plusieurs reprises en répétant : « merci, merci. » Je lui demandai ce que signifiait cette pratique. Il me répondit alors que ce marabout était renommé dans tout le pays pour sa sainteté et qu’il venait de faire une prière pour que nous fassions un bon voyage. « Nous pouvons être assurés, ajouta-t-il, maintenant qu’il ne nous arrivera rien de fâcheux pendant la route, car, lorsqu’un grand marabout donne une prière comme cela à un homme, tous les compagnons de celui-ci en profitent, car il est alors l’ami d’Allah. C’est ce qu’il y a de plus que le meilleur. » Je ferai remarquer que mon interprète était un Bambara qui, s’il ne faisait pas Salam, observait du moins toutes les autres prescriptions du Coran. C’est encore là une preuve indiscutable de la grande vénération que, même les peuples du Soudan qui ne la pratiquent pas, ont pour la religion du prophète.
Munis de ce précieux viatique, nous nous mîmes en route pleins de sécurité sur l’issue de notre voyage. Les porteurs marchent bien. A un quart d’heure du village, nous traversons le Daguiri-Kô. Les uns en pirogue et les autres à gué. Ce marigot est peu large et peu profond en cette saison. Les berges sont cependant à pic et, pendant l’hivernage quand ses eaux ont été gonflées par les pluies, sa largeur peut être d’environ de 50 à 60 mètres et sa profondeur de 10 à 12 mètres. L’endroit où il coupe la route de Laminia à Médina-Dentilia est situé à environ trois cents mètres de la Gambie que l’on peut apercevoir, du reste, du haut des berges du marigot. Nous traversons, à peu de distance du Daguiri-Kô, deux de ses affluents. Successivement, il nous faut franchir le Diguia-Kô, le Douta-Kô, affluents de Koumountourou-Kô. Nous laissons sur la droite la route de Dioulafoundou et, à six kilomètres de là, nous arrivons aux ruines de Tasiliman, où nous faisons la halte.
Tasiliman devait être un village qui, à en juger par ses ruines, devait avoir environ 450 ou 500 habitants. Il était situé sur un petit monticule qui s’élève à un kilomètre du Koumountourou-Kô. Sa population l’abandonna à la suite d’un incendie qui dévora toutes ses cases, et alla habiter à Médina-Dentilia et à Dioulafoundou. Le sol est cependant très fertile aux alentours. Les habitants des villages voisins y ont fait de beaux lougans de mil, et toute la plaine qui l’entoure est parsemée de superbes karités. Il existe encore au milieu des ruines du village plusieurs puits qui donnent une eau délicieuse et qui, pendant la saison des cultures, sont bien entretenus par les cultivateurs qui viennent s’installer là pour surveiller leurs champs. Non loin de l’ancien village existent, en effet, quelques cases et quelques greniers à mil que gardent une ou deux familles de captifs.
La traversée du Koumountourou-Kô est assez difficile, bien que ce marigot ne soit pas très large et qu’à cette époque de l’année il soit presque complètement à sec. Mais ses berges sont excessivement élevées et à pic. Aussi faut-il prendre mille précautions pour descendre dans le lit et remonter sur la berge opposée. De plus, le fond est couvert de débris végétaux et encombré de racines qu’il faut avoir soin de faire éviter aux animaux.
A quelques kilomètres du Koumountourou-Kô, nous traversons successivement le plus important de ses affluents, le Samania-Kô, et non loin de ce dernier le Bancoroti-Kô, qu’il reçoit et qui coule au pied du petit monticule sur lequel s’élève le village de Médina-Dentilia.
A peu de distance de là nous laissons sur la gauche huit ou dix fours à extraire le fer, et qui étaient éteints quand nous y sommes passés.
Le minerai de fer est excessivement commun au Soudan. On peut dire d’une façon générale qu’il n’y existe pas de roche qui n’en contienne en plus ou moins grande quantité. Mais ce sont surtout les quartz et les grès qui sont les plus riches. Le fer magnétique est assez rare. On ne le trouve guère que dans le pays de Ségou. Ce métal existe plutôt à l’état d’oxydes unis à de la silice et à de l’argile. Les quartz et les grès ferrugineux forment des conglomérats parfois énormes qui sont agglutinés entre eux par de l’argile. Enfin on trouve encore parfois de petits cailloux roulés qui contiennent une si grande quantité de ce métal que les indigènes s’en servent parfois comme balles de fusil. Certains minerais des environs de Dioulafoundou dans le Bambouck contiennent à peu près 35 % de fer absolument pur. Malgré leurs richesses, il sera de longtemps impossible de les exploiter, vu le bas prix de ce métal en Europe. Il ne sera jamais l’objet d’un commerce d’importation et, pour l’utiliser, il faudrait l’extraire sur place et l’écouler dans le pays. Encore l’exploitation ne sera-t-elle jamais rémunératrice, vu le prix élevé de la main d’œuvre. Il sera toujours moins onéreux de faire venir d’Europe la quantité de métal dont nous pourrons avoir besoin dans nos ateliers.
Les indigènes extraient eux-mêmes le métal dont ils ont besoin pour fabriquer leurs couteaux, sabres et leurs instruments de culture. Toutefois depuis notre installation au Soudan, ils préfèrent de beaucoup s’approvisionner sur nos marchés et il faut aller assez loin dans l’intérieur pour y voir encore fonctionner leurs hauts-fourneaux. Nous avons pu en voir de nombreux échantillons dans les différents voyages que nous avons faits au Soudan dans le Bélédougou, le Niocolo, le Bambouck, le Konkodougou, etc., etc.
Les fourneaux sont généralement construits non loin de la mine d’où on extrait le minerai. Ce minerai est cassé en petits fragments d’environ quatre à cinq centimètres cubes et amoncelé en tas auprès des fours.
Ces fours sont construits en argiles compactes. Leur hauteur est environ de trois mètres et leur circonférence d’un mètre cinquante. Leur forme est à peu près cylindrique ; à fleur de terre trois ou quatre ouvertures ou évents sont ménagées avec soin et sont munies de tuyaux auxquels s’adaptent des soufflets que les ouvriers manœuvrent à la main. Une ouverture plus grande que les autres, et fermée pendant que dure la fonte, communique par un conduit en argile à une sorte de réservoir en pisé destiné à recevoir le fer quand l’opération est terminée. Pour l’obtenir on empile dans le fourneau par couches superposées le minerai et le charbon. Ce dernier est excellent et donne une chaleur suffisante. On le fabrique surtout avec le bois du caïl-cédrat, du vène et du gonakié. Quand le four est chargé, on l’allume par la base et on souffle vigoureusement de façon à accélérer le plus possible la combustion. La cheminée est, de plus, construite pour donner un vigoureux tirage. Aussi l’opération se fait-elle en peu de temps quand le feu est bien allumé. Lorsqu’on juge que la fusion est complète, on débouche l’ouverture dont nous avons parlé plus haut et le métal coule dans le réservoir ménagé à cet effet, et où on le laisse refroidir. Le fer ainsi obtenu n’est pas de la fonte et il a toutes les qualités du fer absolument pur. Les forgerons seuls pratiquent ce métier avec leur famille, et c’est à eux qu’incombe le soin de fabriquer tous les objets dont les noirs se servent pour leurs travaux agricoles. Couteaux, haches, pioches, ainsi que sabres et poignards sont fabriqués avec ce fer qu’ils travaillent au marteau et à l’enclume après l’avoir fait rougir au charbon de bois dont ils entretiennent la combustion avec des soufflets en peaux de boucs et qui sont manœuvrés par leurs aides. Chaque habitant du village qui a besoin de leurs services leur paye une certaine redevance proportionnée à l’importance des commandes.
A dix heures vingt minutes, nous arrivâmes enfin à Médina-Dentilia, par une chaleur très supportable tempérée par une bonne brise de Nord-Est.
De Laminia à Médina-Dentilia, la route suit à peu près une direction générale Est, et la distance parcourue est environ de 32 kil. 500 m. Elle ne présente, pour ainsi dire, pas de grandes difficultés. Seul, le passage du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô nous a un peu retardé.
Au point de vue géologique, nous avons toujours les mêmes terrains. En quittant Laminia, nous traversons le monticule de latérite sur lequel est construit le village. Il s’étend environ jusqu’au marigot de Daguiri. A partir de là, la route traverse une vaste plaine de trois kilomètres de largeur environ et uniquement formée d’argiles compactes. Elle est bornée, à l’Est, par de petites collines que l’on franchit, et où abondent les quartz et les roches et conglomérats ferrugineux. A l’Est de ces collines, nous retrouvons les argiles, et nous les avons jusqu’aux ruines de Tasiliman où apparaît la latérite, sur une étendue d’environ trois kilomètres, puis nouvelles argiles et de nouveau la latérite jusqu’à Médina. La petite élévation de terrain sur laquelle s’élève le village est formée de ce terrain. A peu de distance de Médina, on peut remarquer, de chaque côté de la route, d’énormes blocs de beau granit gris. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet et tâcherons de donner une explication plausible de la présence de ces roches au milieu de terrains où on n’est pas habitué à les rencontrer.
Au point de vue botanique, rien de bien particulier à signaler. Les lianes Saba ont complètement disparu. Les Karités, peu nombreux dans les plaines argileuses, sont plus abondants dans les terrains à latérite. C’est la variété Shée que l’on trouve particulièrement. Les Manas font complètement défaut. Ce végétal est très commun aux environs des ruines de Tasiliman et dans la plaine, au centre de laquelle s’élève Médina-Dentilia. Nous en avons vu dont les dimensions étaient absolument énormes. Deux autres végétaux ont surtout attiré notre attention pendant cette étape, le Diabé et la Fève de Calabar.
Le Diabé n’est autre chose que le Henné (Lawsonia inermis L.) de la famille des Lythrariées. Ce végétal est assez commun au Soudan ; mais on le trouve surtout dans le Bambouck, le Dentilia et le Manding. Les indigènes en utilisent les feuilles pour teindre, en jaune très foncé, leurs cuirs ; mais elles sont surtout estimées des femmes qui s’en servent pour se colorer, en rouge acajou, les ongles et souvent aussi la paume des mains. Voici comment on procède pour obtenir cette coloration si appréciée des élégantes. On récolte les plus jeunes feuilles de Diabé. On les pile de façon à en faire une pâte bien homogène. Puis, on enduit de cette pâte chaque ongle. La main tout entière est ensuite enveloppée de feuilles et on a soin de maintenir très humide ce pansement pendant trois ou quatre jours. Puis on l’enlève, et, les mains lavées, on trouve les ongles teints en jaune rougeâtre acajou. Cette coloration persiste pendant trois ou quatre mois ; après ce temps il faut recommencer l’opération.
Cette teinture des ongles est considérée par les négresses comme un attribut essentiel de l’élégance. Filles, femmes de chefs et de notables ne manquent pas de la faire avec soin. Les griotes s’offrent parfois aussi ce luxe.
Cette pratique est surtout en honneur chez les Peulhs et chez les peuples qui appartiennent à cette race. Elle est plus rare chez les peuples de race Mandingue. Quelques jeunes gens adoptent aussi cette mode, mais ce fait est peu fréquent.
Le Henné est appelé Diabé par les peuples de la race Mandingue et Pouddi par les Peulhs et leurs congénères.
La Fève de Calabar est la graine du Physostigma venenosum Balf. de la famille des Légumineuses papilionacées. C’est une plante vivace, ligneuse, grimpante, atteignant jusqu’à douze mètres de long. Elle croît, de préférence, sur les bords des marigots. Relativement rare au Soudan, nous ne l’avons rencontrée que dans le Diébédougou, non loin de Mouralia, et dans le Dentilia, sur les bords du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô. Ses feuilles sont larges et ses fleurs disposées en grappes pendantes sont roses ou rouges pourpre. Le fruit est une gousse de couleur brun foncé, longue de 15 à 20 centimètres et contenant environ 5 à 7 semences ovales, de couleur brun-chocolat à épisperme dur, cassant, chagriné. Les cotylédons sont volumineux, durs, friables, rétractés et laissent entre eux une sorte de cavité.
Les indigènes du Soudan n’utilisent pas la Fève de Calabar. J’ai pourtant entendu dire que dans certaines de nos rivières du Sud, ils s’en servaient comme poison d’épreuve.
Notre entrée à Médina-Dentilia fit sensation. Dès que l’on aperçut de loin ma caravane, le chef, accompagné de ses principaux notables, vint à mon avance pour me souhaiter la bienvenue. Il était précédé par un orchestre des plus bizarres composé d’une douzaine d’individus armés des instruments les plus étranges. En débouchant dans la plaine au milieu de laquelle s’élève Médina-Dentilia, la première chose qui frappa mes regards fut un beau pavillon tricolore qui flottait à l’extrémité d’un haut bambou au centre du village. J’avouerai franchement, dût-on rire de ma sensibilité, que je ressentis alors une violente émotion. C’est que depuis huit mois que je vivais dans la brousse, c’était la première fois que quelque chose venait ainsi me rappeler vivement la patrie, et ce quelque chose était le pavillon national. On ne saurait s’imaginer tout le plaisir que l’on éprouve à voir flotter les trois chères couleurs, au centre de l’Afrique, à des milliers de kilomètres de la mère-patrie. Mes hommes eux-mêmes ne cachèrent pas toute la joie qu’ils ressentaient, et Almoudo, à cette vue, crut devoir traduire ses impressions par un vigoureux « ya bon » ; exclamation qui a son prix dans la bouche d’un noir. Tous ceux qui connaissent leur caractère en conviendront avec moi.
A peine avions-nous échangé avec le chef et les notables les salutations d’usage, que nous nous remîmes en route pour le village au milieu d’un vacarme assourdissant. L’orchestre qui nous précédait s’en donnait à cœur joie. Les uns frappaient à tour de bras sur d’énormes tam-tams ; les autres soufflaient à pleins poumons dans les instruments à vent les plus étranges. Des femmes enfin chantaient à tue-tête. Je crois que tous les instruments à vent connus des Malinkés étaient représentés dans cet épouvantable charivari, depuis la simple flûte jusqu’à la corne d’antilope et à la corne de bois. Nous allons, du reste, les décrire.
D’une façon générale, on peut dire que les instruments à vent sont peu nombreux au Soudan et on ne les trouve guère que chez les peuples de race Mandingue, Bambaras et Malinkés. Les Bambaras affectionnent tout particulièrement une espèce de trompe faite avec une corne d’antilope. Nous avons vu dans le Bélédougou, à Tiésamébougou et à Déorébougou notamment, des orchestres d’une quinzaine de musiciens ainsi composés. La construction de ces sortes de trompes est bien simple : A l’extrémité effilée de la corne, on perce un trou qui, bien entendu, ne la traverse pas de part en part. L’extrémité ouverte à l’air libre est recouverte d’une peau mince de jeune chevreau ou de jeune mouton, tendue de façon à vibrer mais aussi à laisser échapper l’air. Cette sorte de trompe ne donne jamais qu’un son rauque et qui impressionne fort désagréablement l’oreille un peu civilisée. Il en est cependant qui trouvent cette musique fort agréable. Il n’y a pas à s’en étonner. Tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? Chaque trompe de dimension différente donne un son différend. Nous n’osons pas appeler note le bruit étrange qui en sort. Il en résulte que chaque exécutant produisant son bruit particulier l’un après l’autre, on a comme un espèce d’air. Oh ! il suffit de ne pas être trop difficile en musique, voilà tout. Cet instrument serait excellent pour chasser les oiseaux qui, à l’époque de la maturité, viennent manger le mil dans les lougans.
Les Bambaras nomment cette sorte de trompe Bourou, de même que ces Malinkés de Médina-Dentilia, auxquels elle ne m’a pas semblé trop déplaire. Cet instrument est particulièrement animé par le souffle puissant des captifs.
Sa congénère, la trompe en bois du Bambouck, du Manding, du Konkodougou, du Dentilia et autres pays Malinkés amateurs d’harmonie, est aussi appelée Bourou. Kayes a le bonheur d’en posséder un orchestre, qui, chaque dimanche et jours de fêtes, se fait entendre de cinq à six heures sous les fenêtres du commandant supérieur, avec accompagnement de toutes sortes de tam-tams et au son duquel les négresses exécutent leurs pas les plus gracieux.
Cet instrument, qui est bien le plus désagréable que je connaisse, a la forme d’une clarinette, mais non la même disposition ni le même son. Il se compose d’un tube long d’environ 0m70 et taillé tout d’une pièce dans un morceau de bois, de caïl-cédrat en général. L’extrémité est libre et n’est pas, comme dans la trompe précédente, recouverte par une peau. A l’extrémité la plus effilée se trouve l’embouchure. Elle fait saillie sur le corps de l’instrument et est creusée en cupule, de façon à ce qu’elle s’adapte parfaitement à la bouche. La difficulté pour jouer de cet instrument est d’arriver à en tirer un son. On comprendra facilement, en effet, d’après la description que nous venons d’en faire, qu’il faut des poumons énergiques et un souffle puissant pour faire vibrer ces parois de bois. Eh bien ! nous sommes heureux de constater que nous avons rencontré des artistes qui s’en tiraient à merveille. Cette vigueur pulmonaire est peut-être ce qu’il y a de meilleur à l’actif de la race Malinkée.
Cet instrument est encore la propriété exclusive des captifs. Heureux captifs ! Ils ne sont pas à plaindre.
Les sons arrachés péniblement à cette trompe sont loin de payer en mélodie l’énorme travail qu’ils nécessitent. Rien de plus rauque, de plus assourdissant, de plus effrayant. De loin ils ressemblent, à s’y méprendre, aux braiments de l’âne, et il nous est arrivé de les confondre. Et dire que j’ai connu des officiers qui trouvaient quelque chose d’agréable dans ces fanfares inimaginables, que je qualifierai volontiers de terribles pour nos oreilles européennes.
Autre chose est la flûte de bambou que l’on peut entendre dans tous les pays soudaniens. Elle est des plus simples. Elle est formée d’un morceau de bambou creux d’environ quarante centimètres de longueur. Une de ses extrémités est bouchée et l’autre ouverte. Ce cylindre, d’environ trois à quatre centimètres de diamètre, est percé : 1o d’un trou au voisinage de l’extrémité fermée. C’est que là s’adaptent les lèvres de l’artiste ; 2o de quatre ou six trous pratiqués à l’autre extrémité de l’instrument. Ces trous sont distants entre eux de deux centimètres à deux centimètres et demi et le plus rapproché de l’embouchure est situé à environ dix centimètres de celle-ci. Ce sont ces trous qui, comme dans notre flûte, servent à varier les sons, selon qu’ils sont ouverts ou fermés.
Les sons que donne cet instrument, appelé Fléni par les Bambaras, sont assez agréables, et, n’était le rhythme monotome des airs que jouent les exécutants, l’instrument ne serait pas déplaisant. Tout le monde en joue plus ou moins au Soudan. Mais il est surtout réservé aux forgerons. C’est principalement le soir, ou bien le jour en gardant leurs lougans contre les ravages des oiseaux qu’ils en jouent. Le Fléni fait rarement partie des orchestres, des tam-tams. Les airs que les musiciens exécutent avec cette flûte sont, en général, très tristes et portent à la mélancolie celui qui les écoute. On trouve beaucoup de joueurs de flûte à bord des chalands de la flotille du Soudan. Le soir, au mouillage, les laptots se reposent en en jouant au grand plaisir de leurs camarades.
Je fus ainsi conduit en musique jusqu’à la case qui avait été préparée à mon intention, dans l’intérieur même du tata du chef. Je fus très bien logé et, prévenance qui me fut bien agréable, le chef avait fait installer un bon hamac dans lequel, après avoir procédé à ma toilette, je fus bien aise de me bercer un peu en attendant l’heure du déjeuner. Devant ma porte d’entrée se dressait le bambou à l’extremité duquel flottait le pavillon tricolore. Avant de congédier le chef, je le remerciai chaleureusement de cette délicate attention et lui donnai l’assurance qu’il m’avait fait un sensible plaisir.
Médina-Dentilia est un gros village d’environ douze cents habitants. La population est formée de Malinkés uniquement dont la bonne moitié est musulmane. C’est la résidence du chef le plus influent du Dentilia. Il s’élève sur un petit monticule peu élevé au-dessus d’une immense plaine bien cultivée et qu’entourent de toutes parts des collines d’une hauteur d’environ trente ou quarante mètres et qui de loin nous ont parues exclusivement boisées. Médina-Dentilia est entouré d’un tata peu élevé et peu épais, mais très bien entretenu. Du reste, le village tout entier est beaucoup plus propre que la plupart de ceux que nous avons visités jusqu’à ce jour. On y voit que peu de cases en ruines et les habitants apportent un soin tout particulier à refaire les chapeaux, chaque année, pendant la saison sèche. Les cases du chef, situées au centre même du village, sont entourées d’un solide tata dont la hauteur est de quatre ou cinq mètres et l’épaisseur de deux mètres à la base et quatre-vingt centimètres au sommet. C’est là la partie la plus sérieuse des fortifications du village et cet ouvrage est, à mon avis, absolument imprenable de vive force par une armée noire. Chaque année, le chef le fait réparer par ses captifs, et, de ce fait, son épaisseur en est également augmentée. Si le tata du village était relativement aussi bien entretenu, Médina-Dentilia serait, de toute la région, le village le mieux défendu. L’enceinte du village a deux kilomètres et demi de développement et celle qui entoure les cases du chef, le réduit central, pourrions-nous dire, trois cent cinquante mètres. On accède dans l’enceinte extérieure par trois portes, dont l’une regarde l’Ouest, l’autre le Nord, et la troisième le Sud-Est. Chaque nuit, elles sont fermées et solidement barricadées. Deux portes seulement permettent de pénétrer dans le tata central. L’une est au Sud et l’autre au Nord. Elles sont peu larges et ne peuvent livrer passage qu’à un seul homme à la fois. A chaque porte succède une sorte de corps de garde solidement construit en terre, et, pour pénétrer dans l’intérieur du tata, il faut franchir une seconde porte qui n’est pas plus large que la première. Chaque habitation particulière forme en plus un ouvrage de défense, comme cela existe dans la plupart des villages Malinkés. Mais ce qui distingue Médina des autres villages dont nous avons déjà parlé, c’est que toutes ces fortifications domestiques y sont en très bon état. Les rues sont excessivement étroites. Elles s’enchevêtrent d’une façon inextricable et il n’est pas difficile de s’égarer dans tout ce dédale.
Je fus reçu par la population de Médina-Dentilia aussi bien que par le chef. Mes hommes furent littéralement gavés de nourriture. Un bœuf fut mis à mort aussitôt après mon arrivée et la viande en fut distribuée entre ma caravane et le village. Des calebasses de couscouss, de riz, de fonio nous furent apportées en grand nombre, et Samba, le cuisinier lui-même, qui était cependant une rude fourchette, avoua qu’il ne pouvait plus manger, « y a plein », répétait-il, en se frappant sur le ventre à chaque invitation nouvelle qu’on lui faisait de s’asseoir autour de la calebasse.
Médina est, en effet, un village très riche, qui possède un joli troupeau de bœufs d’une centaine de têtes, et un grand nombre de chèvres, moutons et poulets. De plus, ses greniers à mil sont toujours bien approvisionnés, car ses lougans sont très fertiles et les bras ne manquent pas pour les bien cultiver.
J’y passai une excellente journée et pus m’y reposer des fatigues de la longue étape de la matinée. Dans l’après-midi, j’expédiai un courrier à Saraia pour annoncer au chef de ce village que j’irais camper chez lui le lendemain.
21 janvier 1892. — La nuit a été excessivement fraîche. La brise a soufflé du Nord toute la nuit. Ciel clair et étoilé. Au réveil, température très froide. Brise du Nord. Ciel clair et sans nuages. Le soleil se lève brillant. Je fais lever tous mes hommes à deux heures et demie. Les préparatifs du départ se font rapidement, mais nous sommes retardés par les porteurs qu’on ne peut arriver à rassembler. A 3 heures 45, seulement, nous pouvons nous mettre en route.
Malgré l’heure matinale, le chef du village et ses notables viennent m’accompagner jusqu’à la sortie du village et, après m’avoir mis dans la route, ils me demandent à rentrer dans leurs cases. Je les remercie de nouveau de leur cordiale réception et monte à cheval après leur avoir serré la main et fait un cadeau peu en rapport, je l’avoue franchement, avec l’accueil que j’avais reçu.
Il n’y avait pas un quart d’heure que nous avions quitté Médina, que je vis accourir vers moi un homme chargé d’un gros paquet de ces petites bandes d’étoffes de coton que fabriquent les tisserands Malinkés et qui, dans toutes ces régions, servent de monnaie courante. Je m’arrêtai aussitôt. Après m’avoir salué, il me dit que son maître, le chef de Dioulafoundou, ayant appris mon arrivée dans le pays, l’avait envoyé à Médina pour me saluer et pour m’offrir des étoffes comme don de bienvenue. Mais il faisait nuit noire quand il était entré dans le village, et comme on lui avait dit que je dormais, il n’avait pas voulu me réveiller, car il savait que j’étais très fatigué. Je le remerciai, le chargeai de faire tous nos compliments à son chef et le priai de lui donner l’assurance que son cadeau m’avait fait le plus grand plaisir. Je lui remis en même temps un petit présent pour son maître et continuai ma route, après lui avoir serré la main. Avec ces bandes d’étoffes, je me fis faire, à Saraia, une couverture qui me fut précieuse pendant le reste de mon voyage, par les nuits fraîches de janvier et de février.
La route se fit rapidement et sans aucun incident. Les porteurs marchent bien. Ils veulent se réchauffer. A un kilomètre environ de Médina, nous franchissons le marigot de Bancoroti, dont les bords à pic offrent pour les animaux une réelle difficulté. A quatre heures quarante-cinq minutes, au jour levant, nous passons, sans nous y arrêter, devant le village de Bembou.
Bembou est un énorme village, très étendu, dont la population peu s’élever à environ mille habitants. Il n’est pas circulaire comme la plupart des autres villages Malinkés. Son tata a plutôt la forme d’un double rectangle. Il est composé de deux rectangles, un grand et un petit, accolés l’un à l’autre. C’est le premier village que je vois ainsi construit. Ce tata est peu élevé, trois mètres au plus et peu épais. Mais il est excessivement bien entretenu. Il est flanqué de tours dont les murs sont percés de trous par lesquels, en cas de siège, les défenseurs peuvent passer le canon du fusil et tirer sur l’ennemi sans s’exposer à ses balles. Quatre portes permettent de pénétrer dans l’intérieur du village. La première, située à l’angle Nord-Est, fait face à la seconde située à l’angle Nord-Ouest. La troisième est percée au milieu de la face Sud du tata et la dernière est située dans l’angle rentrant que forment en se rejoignant deux des côtés des deux rectangles. Nous faisons au clair de la lune le tour du village. Toutes les portes sont fermées. Personne ne se montre sur la muraille, seuls, quelques chiens font entendre de furieux aboiements. Ce tata a environ un développement de deux kilomètres. A l’intérieur, les cases du chef sont défendues par une enceinte qui nous a paru bien plus sérieuse que l’enceinte extérieure. Ce tata peut avoir environ quatre mètres cinquante centimètres de hauteur. Il domine de beaucoup les cases qui l’entourent et il est également flanqué de tours. De la route, au clair de la lune, il m’a apparu comme un véritable donjon féodal.
Bembou est situé au milieu d’une vaste plaine bien cultivée, sur un petit plateau qui la domine de quelques mètres à peine. Tout autour se voient à l’horizon de petites élévations de terrain. Sa population est uniquement formée de Malinkés, dont quelques familles seulement ne pratiquent pas la religion du prophète.
En quittant Bembou, la route traverse de beaux lougans, puis un vaste plateau formé de roches et de conglomérats ferrugineux, puis de nouveau des lougans.
A 6 h. 45 nous passons, sans nous arrêter, devant le petit village de Badioula. Quelques habitants nous regardent par-dessus les murs, tout étonnés de ce que nous ne nous arrêtions pas dans leur village. Peu avant d’y arriver et à quelques centaines de mètres du village, nous laissons sur notre gauche un joli petit jardinet bien cultivé et où sont plantés de nombreux pieds de tabac que des femmes et des enfants sont occupés à arroser.
Badioula est un village malinké musulman dont la population peut s’élever à 350 habitants environ. Il est entouré d’un petit tata circulaire, flanqué de tours, et qui nous a paru en bon état, de même que le tata du chef que l’on aperçoit de la route et qui domine de beaucoup les cases du village. Les habitations de loin ne nous ont pas cependant parues être aussi bien entretenues que celles de Médina. Badioula est construit sur un petit monticule qui domine de vastes et beaux lougans.
Jusqu’à Saraia, où nous arrivons à huit heures vingt-cinq minutes, rien de bien particulier à signaler.
De Médina à Saraia, la route suit une direction générale Est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ vingt kilomètres cinq cents. Elle n’offre qu’une seule difficulté, encore facilement surmontable ; c’est le passage du marigot de Bancoroti-Kô. A partir de ce point, on traverse un pays absolument plat, où on ne trouve aucun marigot, et la route est très belle.
Au point de vue géologique, nous trouvons les mêmes terrains et les mêmes roches. En quittant Médina, on traverse une bande de latérite qui s’étend environ jusqu’au marigot de Bancoroti, puis on rencontre quelques argiles compactes et enfin la latérite réapparaît à deux kilomètres environ du village de Bembou et jusqu’à Saraia, elle alterne avec le terrain ferrugineux. Saraia est construit sur un monticule de terrain uniquement formé de latérite et richement cultivé.
Au point de vue botanique, les karités sont toujours excessivement abondants. Quelques-uns sont en fleur. Voici un fait important à signaler. La floraison de ce précieux végétal a lieu en janvier et février. C’est l’espèce Shée qui domine ici. Très peu de Manas. Les lianes Sabas ont réapparu et nous en avons vu de beaux échantillons, moins beaux toutefois que ceux qui viennent sur le bord des marigots. Remarqué aussi de nombreux spécimens de cantacoula, quelques beaux baobabs, ainsi que quelques fromagers, peu de Légumineuses. Enfin nous citerons en terminant les ficus très abondants, les sénos, et de beaux pieds de strophanthus.
Les Ficus sont très communs au Soudan. On y trouve les variétés les plus nombreuses de ce beau végétal. Les plus fréquentes sont : le Ficus sycomorus L., le Ficus Afzelii L., le Ficus rugosa L., le Ficus macrophylla Desf. Ce dernier est très commun, surtout dans le Bondou. C’est, pour ainsi dire, le seul arbre de toute cette région qui donne un beau feuillage. Le Ficus elastica Roxb., qui donne du caoutchouc, est malheureusement assez rare au Soudan, on ne le trouve guère que dans la Haute-Gambie, la Haute-Falémé et dans le haut cours du Bakhoy et du Bafing. Nous en avons trouvé quelques rares échantillons dans le Dentilia, le Konkodougou et le Bambouck. Quant au Banyan (Ficus religiosa W.), il est très commun dans tout le bassin de la Haute-Gambie, où il atteint des proportions gigantesques. Le Niocolo, le Badon, le Dentilia et le Gounianta notamment en possèdent de superbes échantillons. A l’incision, il donne également du caoutchouc ; mais il paraîtrait qu’il est de plus mauvaise qualité que celui qui est extrait du Ficus elastica.
Le Séno (Bambara et Malinké) est un végétal sur lequel je ne saurais trop attirer l’attention de ceux qui sont appelés à voyager au Soudan français. C’est un arbuste de taille moyenne qui, par son port, son feuillage, ses fruits et ses fleurs, rappelle absolument une rosacée du genre Prunus. Jusqu’à ce jour je l’avais considéré comme tel, n’ayant pu constater que ses caractères macroscopiques. Mais après un examen attentif, M. Cornu, professeur au Museum d’Histoire naturelle de Paris, est arrivé à le déterminer exactement. C’est une Olacinée du genre Ximenia[30]. Ce végétal est assez commun au Soudan, surtout dans le Fouladougou, le pays de Kita, le Manding, le Bambouck, le Dentilia et le Kuokodougou. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et dans l’interstice des rochers. Très rare sur les bords des marigots, il fait également défaut dans les terrains argileux. Cet arbuste atteint au plus trois mètres de hauteur. Sa tige, rarement droite, est difforme et son diamètre ne dépasse pas dix centimètres. A sa partie supérieure, elle émet un grand nombre de rameaux qui portent, en général, quelques dards acérés d’environ trois centimètres au plus de longueur. Ce caractère n’est pas constant. Ces rameaux ne sont pas parfaitement cylindriques, ils sont plutôt polyédriques et leur écorce, au bout de peu de temps, prend une teinte grisâtre caractéristique. Les feuilles sont simples, entières, généralement stipulées. Leur face supérieure est d’un beau vert foncé et leur face inférieure est blanchâtre. Elles sont peu abondantes. La fleur est blanche, régulière, à cinq divisions, et croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Les fruits ressemblent, à s’y méprendre, à la prune mirabelle. Ils sont moins allongés cependant et parfaitement sphériques. Ils sont presque toujours très abondants. Leur grosseur est celle d’une grosse noisette. Verts quand ils sont jeunes, ils sont d’un beau jaune doré quand ils sont arrivés à maturité. Tous ceux qui ont voyagé au Soudan les connaissent parfaitement. Ils possèdent une pulpe peu abondante, rafraîchissante, d’un goût aigrelet, légèrement aromatique et très agréable. Le noyau, très volumineux relativement à le grosseur du fruit, est d’un blanc bleuâtre ou jaunâtre. Il se laisse facilement broyer sous les dents et est complètement rempli par une amande d’un beau blanc nacré. Cette amande a un goût très agréable de laurier-cerise. Mais il faut bien se garder de la manger. Elle contient, en effet, une proportion considérable d’acide cyanhydrique. L’ingestion de sept ou huit d’entre elles suffit pour provoquer de graves accidents toxiques. J’en ai eu un jour un exemple frappant sous les yeux. Dans le courant du mois d’avril 1888, je faisais route de Koundou à Kita, avec M. le sous-lieutenant Fournier, décédé l’année suivante à Bammako ; à peu près à mi-chemin de Koundou au village de Siguiféri où nous devions faire étape, nous trouvâmes un magnifique Séno absolument chargé de fruits arrivés à maturité complète. Nous en fîmes chacun une ample provision. J’en mangeai environ une quinzaine, mais sans absorber une seule amande. Mon compagnon, au contraire, que, par mégarde, je n’avais pas songé à avertir, en croqua une dizaine à peu près. Tout se passa bien jusqu’à Siguiféri, où nous arrivâmes deux heures après. Mais à peine étions-nous installés à notre campement qu’il se plaignit de nausées et de violentes coliques. Peu après, quatre heures environ après l’ingestion des fruits, diarrhée abondante, vomissements fréquents, pâleur du visage, sueurs profuses et froides, légère stupeur, grande fatigue générale. J’eus de suite l’explication de tous ces symptômes quand, sur ma demande, il m’eût avoué avoir mangé une dizaine d’amandes de Séno. Vers cinq heures du soir, il se sentit un peu mieux et nous pûmes nous remettre en route. Mais ce ne fut que deux jours après qu’il fut complètement rétabli. Pendant tout ce laps de temps il éprouva fréquemment de désagréables nausées et surtout une saveur persistante d’amandes amères qui l’écœurait et l’empêchait absolument de manger.
Les Strophanthus sont relativement communs au Soudan. Il en existe à ma connaissance trois variétés, le Strophanthus hispidus D. C., le Strophanthus gratus Franchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment, surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le Strophanthus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de « Ravin des Voleurs ». Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais là où il croît vigoureusement c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle Apocynée vivace dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige peu volumineuse a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant et j’ai vu des individus chez lesquels il faisait absolument défaut. Le fruit tout spécial et qui ne permet pas de se tromper est un follicule sec long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur de celles du café, sont plus comprimées et sont munies d’une longue aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.
Les Bambaras de la boucle du Niger s’en servent pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom de Kouno en Bambara. Les Malinkés disent également Kouno. Ils n’en font généralement pas usage, du moins dans la partie du Soudan que nous avons visitée. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances et même les balles.
Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de Kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »
Comme Binger, je n’ai donc pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de calabar et voici ce qui me le ferait supposer. Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbe Physostigma venenosum qui croissait tout près. Je demandai alors à un de nos hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait. Il me répondit seulement : « Y a bon pour Kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. » Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du Kouno et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.
Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.
Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine[31] qui, à l’assaut de Dienna, reçut, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée, me racontait à ce sujet ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais dès le lendemain il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que pendant quelques secondes son cœur cessait de battre et éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.
Saraia est un gros village d’environ onze cents habitants. La population est uniquement composée de Malinkés. Marabouts ou non, ils sont là mélangés à peu près par moitié comme cela a lieu dans la plupart des villages du Dentilia. Saraia est construit sur un plateau assez élevé au-dessus de la plaine qui l’environne et on le voit de loin, trois kilomètres au moins en venant de Médina-Dentilia. Toute cette plaine est très bien cultivée et on y voit de nombreux échantillons de beaux ficus et de superbes karités. Elle peut avoir environ 8 kilomètres du Nord au Sud et cinq de l’Est à l’Ouest. On accède par une pente douce au plateau sur lequel est construit le village. De là on aperçoit toute la plaine environnante et à l’horizon une série de petites collines peu élevées qui l’entourent comme d’une ceinture. Le village est entouré d’un tata absolument insignifiant. Il n’a guère plus d’un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur. En aucun endroit il ne dépasse en hauteur celle des murs des cases. Son épaisseur n’est pas de plus de quarante centimètres. Il est presque circulaire et construit en zig-zags de façon à ce que les défenseurs puissent croiser leurs feux. Comme tous les tatas de cette région, il est complètement fait en argiles fortement colorée en rouge par des oxydes de fer. Malgré son peu d’épaisseur, et grâce à sa disposition en crémaillère et aussi aux matériaux qui entrent dans sa construction, il résiste parfaitement aux grandes pluies de l’hivernage. Il est muni de tours rondes relativement élevées pour la défense et est percé de quatre portes qui donnent accès dans l’intérieur du village. Ces portes sont du reste ce qu’il y a de plus remarquable dans tout ce système de fortification. Au lieu d’être rondes, comme elles le sont généralement, elles sont carrées. Elles font saillie d’environ trois mètres en dedans et en dehors du mur d’enceinte. Leur longueur dans le sens de la muraille a à peu près huit mètres, et leur largeur perpendiculairement au tata est de six mètres cinquante. Leur hauteur, sans y comprendre le toit, dépasse quatre mètres. Un homme à cheval peut y passer aisément. Le toit en paille, bien construit, a la forme d’une pyramide rectangulaire. En cas de siège, ce toit est enlevé, afin que les assiégeants n’y puissent pas mettre le feu. A environ quarante centimètres du bord supérieur de la tour se trouve un plancher fait avec des morceaux de bois jointifs et sur lesquels s’embusquent des tireurs en cas d’attaque. Les portes, au nombre de deux, sont en bois et très solidement construites. Une, située à l’extérieur et s’ouvrant en dedans, bien entendu, donne accès en dehors du village. L’autre, située à l’intérieur et s’ouvrant dans le même sens que la première, permet enfin de pénétrer dans le village. Pendant la nuit, ces deux portes sont solidement fermées et étayées avec de fortes pièces de bois. Ces constructions, qui ont certes dû demander beaucoup de travail, ne servent absolument à rien au point de vue de la défense de Saraia, car le tata, trop peu important, peut être facilement escaladé. Le tata qui entoure les cases du chef est beaucoup plus sérieux. Il peut avoir environ quatre mètres de hauteur sur quatre-vingts centimètres d’épaisseur. Il est également flanqué de tours pour la défense et, entre chaque tour, se trouve des contreforts, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour en augmenter la solidité. Il peut avoir environ cent cinquante mètres de diamètre et deux cent cinquante mètres de développement. Comme le tata extérieur, il est circulaire. Le développement de ce dernier est de deux mille mètres au maximum. Les cases du village sont en assez bon état ; mais il en est beaucoup qui sont inhabitées et qui ne tarderont pas à tomber en ruines.
Saraia est un village relativement riche. Il possède de grands et beaux lougans, de nombreux moutons, beaucoup de chèvres et de poulets et un troupeau d’environ cent cinquante bœufs. J’y fus très bien reçu et n’eus rien à demander. Dès mon arrivée, le chef m’envoya à profusion tout ce dont je pouvais avoir besoin : du mil pour mon cheval, du couscouss et du riz pour mes hommes, et, pour moi, du lait, des œufs, des poulets. Un bœuf fut occis à mon intention et distribué entre mes hommes et les gens du village, selon la façon de procéder que j’avais adoptée en pareille circonstance. La journée se passa sans aucun incident. J’expédiai un courrier à Dalafi pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain. La température fut très douce et j’aurais passé une bonne nuit, si le tamtam qui fit fureur jusqu’au matin ne m’avait tenu éveillé. C’est qu’on célébrait ce jour-là un mariage. Les deux conjoints étaient fils et fille de notables influents du village. Dans la journée, le chef était venu me faire part de cette cérémonie et m’avertir qu’on ferait grand tamtam, si toutefois cela ne me dérangeait pas. En lui répondant que je n’en serais pas incommodé, je ne savais que trop à quoi m’en tenir, car je n’ignorais pas que le charivari allait durer toute la nuit. Bien que les deux mariés et leur famille ne fussent pas musulmans, tout le village indistinctement prit part à la fête. Je pus y assister également et me rendre un compte exact de ce qu’est cette cérémonie chez des Malinkés non musulmans. Qu’on me pardonne, dans le cours de la description que je vais en faire, d’entrer dans des détails qui paraîtront peut-être scabreux pour certains esprits enclins à voir le mal là où il n’y a rien que de très naturel. L’ethnologie, à mon avis, n’admet pas de réticence, ne souffre pas de sous-entendus. C’est une science absolument exacte qui ne s’appuie que sur des faits ; quels qu’ils soient, on ne saurait les passer sous silence. Honni soit qui mal y pense, comme dit notre vieux proverbe.
Lorsque tout est arrangé, c’est-à-dire lorsque fiancé et père de la jeune fille sont d’accord sur la dot à payer par le premier et que cette dot est versée en totalité ou en partie, on fixe le jour où la jeune fille sera livrée à son époux, où le mariage sera consommé. L’époux fait alors construire dans sa concession la case où devra habiter désormais sa jeune femme. S’il ne possède pas assez de captifs pour ce travail, il l’exécute lui-même avec l’aide de ses amis. Je n’ai point besoin de dire que la fiancée n’est jamais consultée sur le choix de son époux. Dans tout cela, elle n’est qu’une marchandise et rien de plus, marchandise qui a sa plus ou moins grande valeur. La journée qui précède le mariage est occupée tout entière à lui faire, pour la dernière fois, sa coiffure de jeune fille et à la parer. Ce sont toujours les femmes de cordonniers et de forgerons qui, moyennant une modique redevance, se chargent de ce soin. Les amies de la jeune fille se rendent, dès l’aurore, dans sa case et ne la quittent plus que lorsqu’elle entrera dans la maison de son mari. Cette coiffure est, comparée à celle des femmes mariées, d’une remarquable simplicité. Les cheveux sont divisés en trois masses à peu près égales, deux pariétales et une occipitale. Ces masses sont disposées chacune en quatre ou cinq tresses à l’extrémité desquelles on attache une boule d’ambre, ou quelques grains de verroterie, ou bien encore une pièce de monnaie. Généralement il existe au sommet de la tête une tresse plus longue que les autres, au bout de laquelle est fixée également un ornement quelconque. Le tout est fortement enduit de beurre ordinaire ou de beurre de karité.
Quand la fiancée a été ainsi coiffée, le tam-tam commence alors sur la place principale. Le fiancé y doit assister et y doit danser. Il est accompagné par ses amis et ses parents. Sa future femme n’y paraît pas. Vers neuf heures du soir, tam-tam en tête, tous se dirigent vers la case de la jeune fille, qui, à l’approche du cortège, sort de sa demeure et prend place avec ses amies derrière les musiciens. La noce, si je puis parler ainsi, est alors disposée dans l’ordre suivant : En tête le tam-tam, immédiatement derrière les jeunes filles qui chantent à tue-tête en frappant des mains pendant que tam-tam fait fureur. Enfin le marié vient le dernier entouré de ses amis. On se rend ainsi à la case nuptiale dans laquelle l’épouse pénètre la première ; le lit nuptial est préparé, une natte et par-dessus un pagne blanc. Dans la case, outre les époux, se trouve une troisième personne, une vieille captive, en général, de celles devant lesquelles on n’a pas besoin de se gêner, qui, comme me le disait Almoudo « n’ont honte de rien ». Elle est là pour constater que chacun des conjoints fait bien son devoir. Dès que les deux époux sont entrés dans la case, les chants et le tam-tam se taisent complètement, chacun fait silence. Quand tout est consommé et que les traces sanglantes du sacrifice sont bien marquées sur la pagne blanc, le mari le remet à la vieille captive, et celle-ci va le montrer aussitôt aux amis et parents du marié qui attendent devant la case. Alors, les chants reprennent immédiatement, le tam-tam retentit avec fureur et on brûle beaucoup de poudre. Tout ce vacarme continue pendant la nuit entière jusqu’au lever du soleil. Le marié et la mariée pendant ce temps restent dans leur case. Le lendemain, grand festin, on mange force calebasses de couscouss, on tue un bœuf, des moutons, on fait de véritables hécatombes de poulets. Dans les villages non musulmans on s’enivre de dolo. Le marié seul prend part à ces agapes. La mariée doit, pendant huit jours, ne pas sortir de la case nuptiale que la nuit, pour satisfaire ses besoins, et encore doit-elle être toujours accompagnée par une femme mariée. Elle peut cependant recevoir les visites de ses amies. Le marié est libre de rester dans la case ou d’aller et venir comme bon lui semble ; mais, en général, il ne se montre pas. Quand les huit jours sont écoulés, on fait alors à l’épousée sa coiffure de femme, et elle peut alors sortir. C’est encore l’occasion de réjouissances, de tam-tams, de festins et de soûleries pantagruéliques.
Cette coiffure est bien plus compliquée que la précédente et est longue à édifier. Elle varie selon les races et souvent de village à village. Mais, en ce qui concerne les Malinkés, elle se rattache à un type constant que nous allons décrire aussi exactement possible.
Les cheveux sont partagés en cinq parties, deux pariétales, deux occipitales et une supérieure. Les parties pariétales et occipitales sont tressées et les tresses sont ramenées en avant, trois pariétales de chaque côté et deux occipitales. Ces tresses sont maintenues en place par une bandelette d’étoffe que les femmes portent souvent autour du front et qui vient s’attacher à la nuque. Mais voici en quoi surtout cette coiffure se fait particulièrement remarquer. La masse supérieure des cheveux qui est la plus considérable est divisée en deux parties égales du front à la nuque, et chaque partie est tressée avec sa voisine de l’autre côté, de façon à former une sorte de cimier de casque qui a parfois jusqu’à huit centimètres de hauteur en son point le plus élevé. Afin qu’il soit bien résistant et ne s’affaisse point, chose qui ne manquerait pas de se produire avec les seuls cheveux, l’entrelacement est fait par-dessus une masse compacte de chiffons ou de crins. En arrière, ce cimier se termine par une tresse d’environ quinze centimètres de longueur, véritable queue sur laquelle on fixe toutes sortes de petits gris-gris, d’ornements en verroterie et à l’extrémité de laquelle sont attachées des pièces de monnaie ou des boules d’ambre.
Cette coiffure est excessivement solide et dure plusieurs mois sans se déformer. On la refait cependant tous les trois mois environ. Afin que les cheveux aient la souplesse voulue pour se prêter à toutes les combinaisons artistiques, ils sont fortement enduits de beurre. De là une odeur épouvantable qui décèle de loin la présence d’une négresse. Les intervalles qui sont laissés entre les tresses et le cimier sont noircis avec de la poudre d’arachides grillées et mieux avec de la pierre de Djenné (Kalé), finement broyée et que l’on étend soit avec le pouce nu, soit à l’aide d’un chiffon. Pour ne pas déranger cet édifice auquel les négresses tiennent beaucoup, elles ne se lavent jamais. Aussi possède-t-il toujours une nombreuse garnison.
D’une façon générale, on peut dire que la coiffure est une des plus grandes préoccupations des négresses du Soudan, à quelque race qu’elles appartiennent. Aussi il faut voir avec quelle patience, elles se soumettent aux exigences des coiffeuses. Etendues sur une natte, la tête reposant sur les genoux de l’artiste, il lui faut prendre les postures les plus bizarres et les plus anormales pour lui faciliter sa tâche. Il faut environ deux jours pour confectionner un pareil édifice. Le premier jour est consacré à défaire l’ancienne coiffure et à démêler les cheveux. On se sert pour cela d’un simple poinçon en bois dur, généralement, et d’un peigne également en bois, et qui n’a pas plus de sept à huit dents. Il ressemble à ces peignes que certains noirs, les Bambaras particulièrement, fixent, par coquetterie, dans leur chevelure, sur les côtés de la tête. Quand les cheveux sont ainsi bien démêlés, leur volume a, pour ainsi dire, quadruplé, les négresses ont alors une tête hirsute et ébouriffée qui ressemble à ces têtes de loup dont nous nous servons en France pour enlever les toiles d’araignées de nos plafonds. Pour passer la nuit elles s’enveloppent alors la tête dans un mouchoir qui emprisonne complètement les cheveux. Il faut toute la journée du lendemain pour exécuter le chef-d’œuvre capillaire que nous venons de décrire. Il faut voir alors, quand tout est terminé, avec quelle complaisance les élégantes se regardent dans ces petits miroirs que les dioulas leur vendent à des prix exorbitants.
La façon d’une semblable coiffure se paye couramment quatre à cinq moules de mil, soit environ six à huit kilogrammes.
22 janvier. — Pendant la nuit que nous passâmes à Saraia, personne de nous ne ferma l’œil. Cela se comprend aisément. La température fut excessivement agréable. Le ciel resta clair et étoilé et il souffla une légère brise du Nord assez fraîche. Au réveil, le ciel est pur, sans nuage. Pas de rosée, le soleil se lève brillant. Comme l’étape doit être relativement courte d’après les renseignements qui m’ont été donnés, je ne réunis mon monde qu’à cinq heures du matin. Les préparatifs du départ se font assez rapidement, mais comme toujours ce sont les porteurs qui nous retardent. Il faut que tout mon monde s’en mêle et aille les cueillir littéralement dans les cases où ils ont passé la nuit. La plupart d’entre eux, du reste, a assisté au tam-tam, et y a dansé. Aussi dormaient-ils profondément quand il fallut partir. Enfin, grâce à Almoudo et à mon petit Gardigué, qui fut réellement impayable en cette circonstance et qui, à lui seul, me ramena plus de la moitié des hommes, la caravane put s’organiser et à six heures nous quittions Saraia. Une heure et demie après nous étions à Dalafi, où je comptais bien me reposer ce jour-là. J’avais compté, comme on le verra plus loin, sans la malice et les mensonges des Malinkés de ce village.
De Saraia à Dalafi, la route suit une direction générale Est-Nord-Est et ces deux villages ne sont distants l’un de l’autre que de sept kilomètres et demi. Elle ne présente aucune difficulté. Il n’y a aucun marigot important à signaler ni aucune colline. Elle traverse un pays absolument plat. De plus, elle est un peu débroussaillée et a environ deux mètres de largeur. De chaque côté se trouvent sans interruption de beaux lougans qui appartiennent les uns à Saraia et les autres à Dalafi. Par ci par là quelques cases s’élèvent au milieu des champs de mil. Elles sont destinées à servir d’abri aux travailleurs, pendant les grandes pluies de l’hivernage. Elles sont inhabitées pendant la saison sèche alors qu’on ne peut faire aucune culture.
Au point de vue géologique, nous ne trouvons absolument partout que de la latérite, sauf un petit ilot d’argiles compactes situé à peu près à mi-route.
Au point de vue botanique, beaucoup, beaucoup de karités, dont quelques-uns sont en fleur. Les lianes Sabas sont également assez abondantes. Notons encore quelques beaux ficus, quelques caïl-cédrats, de belles Légumineuses et, enfin, en arrivant à Dalafi, sur les bords d’un petit marigot à fond vaseux, quelques échantillons de Fafetone.
Le Fafetone n’est autre chose que le Calotropis procera R. Br. de la famille des Asclépiadées, qui donne par incision le caoutchouc. Fafetone est le nom ouolof de cette plante. Les Malinkés l’appellent N’goyo, les Bambaras N’gei et les Peulhs Poré. C’est une liane qui atteint parfois des dimensions considérables. Elle croît partout dans les rivières du Sud, au Gabon, au Fouta-Djallon, sur les bords du Tankisso et dans la majeure partie des régions situées dans la boucle du Niger. Elle aime un terrain humide ; aussi est-elle très commune dans les pays où l’hivernage se prolonge. Au Soudan, au contraire, où la saison des pluies ne dure guère plus de quatre mois au maximum, on ne la trouve que sur les bords des marigots. Elle fait absolument défaut dans le Bondou, le Ferlo, le Kaméra, le Fouladougou, le Bambouck et le Manding. Elle est, par contre, très abondante dans le bassin de la Gambie et de la Haute-Falémé. Elle sécrète un suc laiteux qui, par évaporation, donne du caoutchouc d’excellente qualité.
Les Noirs du Soudan ignorent absolument tout procédé pour recueillir le caoutchouc. Ce n’est guère qu’à partir de la Gambie qu’on commence à le récolter et la production augmente sensiblement, au fur et à mesure qu’on s’avance dans le Sud. Mac-Carthy est le point le plus septentrional où l’on commence à voir apparaître ce précieux produit. Les indigènes du Sud de la Gambie en apportent chaque année davantage aux comptoirs de la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique et de la Bathurst trading Compagny limited. En 1890, il en a été acheté environ 4,500 kilog. et, d’après les renseignements qui m’ont été donnés, cette quantité n’était qu’un minimum comparé aux achats faits depuis. Le caoutchouc que les indigènes apportent aux factoreries de Gambie est en boule de la grosseur du poing environ. Sa couleur est brune foncée à la surface ; mais, à l’intérieur, il est blanc grisâtre. Quand on les fend par le milieu, on constate à l’intérieur des lacunes assez grandes remplies d’un liquide parfois abondant, surtout quand la récolte a été récemment faite. Ce liquide est absolument nauséabond. Aussi les commerçants, avant d’acheter, ont-ils l’habitude de les fendre pour le faire écouler et aussi pour s’assurer qu’il n’est pas fraudé ; car les indigènes ont l’habitude, dans certaines contrées, d’introduire des cailloux à l’intérieur des boules. A Mac-Carthy, le caoutchouc se vend à peu près un franc vingt-cinq centimes le kilogramme. Les noirs mélangent parfois à leur stock de boules, des boules de gutta. Les traitants les refusaient toujours comme du caoutchouc de mauvaise qualité ; il n’en est plus de même aujourd’hui.
Les dioulas emploient, paraît-il, l’écorce du Fafetone comme stimulant. Il lui attribuent des vertus aphrodisiaques[32]. Les feuilles de ce végétal ont, de plus, disent les Malinkés du Ghabou et les Peulhs du Fouladougou, la propriété de clarifier l’eau. Les Pahouins du Gabon, les Soussous et les Balantes fabriquent, avec ses fibres, des fils très résistants. Enfin les graines sont entourées d’une soie courte qui sert à faire des fils qui, colorés en jaune ou en rouge, servent à coudre les boubous des élégants du Fouta-Djallon. On dit que cette soie serait dangereuse à manier et à travailler, car elle est très-cassante et les petits fragments que l’on peut absorber par la voie respiratoire détermineraient de graves affections pulmonaires.
Dalafi est un village Malinké qui peut avoir environ six cents habitants. Il est construit dans une sorte de cuvette au milieu d’une jolie petite plaine bien cultivée. Il est entouré d’un faible tata assez mal entretenu. Il en est de même, du reste, du tata qui entoure les cases du chef. D’ailleurs, d’une façon générale, le village est sale et beaucoup de cases tombent en ruines. La population est entièrement musulmane.
Quand nous arrivons à sept heures et demie, la moitié du village est encore endormie. Il faut dire que beaucoup de ses habitants étaient allés la veille à Saraia pour assister au mariage et n’étaient rentrés chez eux que fort avant dans la nuit. Ils faisaient la grasse matinée. Nous sommes installés aussitôt dans de bonnes cases, et, le chef du village prévenu de mon arrivée, vint me saluer en toute hâte. Je fus bien reçu à Dalafi et ne manquai de rien absolument. Un beau bœuf blanc fut immolé à mon intention, au grand chagrin d’Almoudo, qui aurait voulu l’acheter et l’emmener chez lui. Je lui demandai les raisons de cette préférence, il me répondit alors que, dans tous les pays noirs, tout le monde savait bien que lorsqu’on avait dans sa maison un bœuf blanc, on était sûr de voir réussir tout ce que l’on pourrait entreprendre. C’est le génie bienfaisant de la famille, le porte-bonheur infaillible. Aussi un bœuf blanc se paie-t-il toujours plus cher que les autres. Après cela, je me demandais comment alors mes hôtes avaient pu sacrifier ce précieux animal. Je fis interroger à ce sujet le fils du chef par Almoudo et il lui apprit qu’on ne s’était décidé à tuer ce bœuf que parce qu’il était vieux et qu’on venait d’en acheter un autre qui était meilleur. Ces paroles calmèrent un peu les regrets de mon superstitieux interprète.
Je n’aurais eu qu’à me louer des habitants de Dalafi, s’ils ne m’avaient pas effrontément menti, uniquement dans le seul but de ne pas m’accompagner à Faraba sur la Falémé. La longueur de l’étape les effrayait sans doute, et il leur en coûtait d’être obligés de secouer un peu leur paresse. A Médina-Dentilia et à Saraia, les hommes que j’avais interrogés sur la route à prendre pour me rendre à la Falémé, m’avaient tous déclaré que le plus court était de passer par Dalafi. En causant avec le chef, je lui déclarai, en conséquence, que je comptais partir le lendemain matin pour Faraba et lui demandai de me donner des guides et les hommes nécessaires pour soulager mes porteurs, car je savais pertinemment que l’étape était excessivement longue. Il ne répondit rien, mais son frère me dit alors qu’il n’y avait pas de route de Dalafi à la Falémé, que personne dans le village n’en connaissait et que lorsqu’ils y allaient ils étaient obligés de passer par Diaka-Médina. On juge de mon étonnement, après surtout ce que j’avais appris les jours précédents. Almoudo interrogea bon nombre d’habitants du village et tous lui dirent la même chose. Un dioula lui-même, qui se trouvait de passage à Dalafi, me confirma l’exactitude de ce que le frère du chef venait de me dire. Ce dioula était venu me trouver pour me prier de lui faire rendre une charge de kolas que les gens du village lui avaient dernièrement volée. Il n’avait donc aucun motif pour mentir comme eux, aussi ses paroles levèrent-elles tous mes doutes. Je décidai, en conséquence, de partir le soir même pour Diaka-Médina afin de ne pas perdre un jour et je fis part de ma détermination au chef qui me dit alors qu’à l’heure précise à laquelle je voudrais partir, il me donnerait autant d’hommes que je voudrais pour me conduire « dans la bonne route », jusqu’à ce village. Je le remerciai et lui fis même un petit cadeau. Malgré cela mes soupçons ne s’étaient pas complètement dissipés.
Donc, à deux heures trente minutes, nous nous mîmes en route. Les préparatifs du départ se firent rapidement. Les hommes du village qui devaient m’accompagner ne se firent pas attendre. Malgré l’heure, il faisait une chaleur fort supportable et surtout une brise de Nord qui tempérait considérablement l’ardeur du soleil. Ciel pur et sans nuages.
La route se fit rapidement et à 4 h. 30 nous étions à Diaka-Médina. Dès notre arrivée, les hommes de Dalafi vinrent me demander l’autorisation de retourner chez eux afin d’y arriver avant la nuit. N’en ayant nullement besoin, je les congédiai en leur recommandant bien de remercier encore leur chef de ma part pour toute sa complaisance.
La route de Dalafi à Diaka-Médina ne présente absolument aucune difficulté. Elle traverse un pays absolument plat et qui n’offre aucun relief de terrain appréciable. Sa direction générale est Sud, et la distance qui sépare ces deux villages est environ de dix kilomètres. Elle traverse plusieurs petits marigots de peu d’importance, qui sont tous affluents du Séniébouli-Kô qui, lui-même, se jette dans la Falémé. C’est d’abord à trois kilomètres de Dalafi le Fao-Fao-Kô où coule une eau claire et limpide, puis, à quatre kilomètres de Diaka-Médina, le Badanbali-Kô, et enfin, un kilomètre environ avant d’arriver au village, la branche principale du Séniébouli-Kô, qui est peu important en cet endroit, et dont les bords sont couverts d’une riche végétation. Tous ces marigots sont très faciles à franchir.
Au point de vue géologique : aussitôt après avoir quitté Dalafi, nous entrons dans une vaste plaine argileuse interrompue, à mi-chemin environ, par un plateau de roches ferrugineuses de peu d’étendue. La latérite a complètement disparu. Elle ne reparaît qu’à deux kilomètres environ avant d’arriver au village de Diaka-Médina. La plaine qui entoure ce village est formée de ce terrain.
La végétation est excessivement pauvre de Dalafi à Diaka-Médina. Ce n’est que peu avant d’arriver à ce village que nous voyons réapparaître les grands végétaux. Les karités, qui ont manqué tout le long de la route, se montrent de nouveau ; la plaine au milieu de laquelle est construit le village en possède de nombreux spécimens. Peu de lianes à caoutchouc et à gutta ; quelques strophanthus sur les bords du Badanbali-Kô et, enfin, quelques rares pieds d’anacarde aux environs du Fao-Fao-Kô. Ce végétal est, du reste, très rare dans toute cette région.
L’anacarde ou acajou à pommes (Anacardium occidentale L.), famille des Térébinthacées, est relativement rare au Soudan. Pendant les différentes campagnes que nous avons faites dans cette colonie, nous n’en avons guère rencontré que quelques échantillons sur les bords du Baoulé, dans le Konkodougou et dans le Niocolo. C’est un arbre de taille moyenne, qui croît généralement dans les terrains humides. Ses feuilles sont simples, ovales, obtuses au sommet. Ses fleurs sont disposées en panicules terminales ; leur corolle, plus longue que le calice, est à cinq divisions. Le fruit, qui est connu sous le nom de Noix d’acajou, est réniforme, à péricarpe coriace, creusé d’alvéoles remplies d’une huile visqueuse, noirâtre et caustique. Amande blanche, réniforme, huileuse, de saveur douce et agréable. La noix d’acajou est suspendue, par sa base plus renflée, à l’extrémité supérieure d’un corps charnu, piriforme, dû au développement anormal du réceptacle. Ce corps, nommé pomme d’acajou, est sucré, acidulé, un peu âcre.
L’écorce de l’anacarde donne à l’incision une résine jaune et dure que l’on désigne sous le nom de « gomme d’anacarde ». Les feuilles de ce végétal sont riches en tannin et pourraient être utilisées avec avantage pour préparer les peaux d’animaux.
Diaka-Médina est un village Diakanké d’environ 450 habitants. La population est entièrement musulmane. Il est absolument ouvert et ne possède aucun moyen de défense, ni tata, ni sagné : on voit encore les ruines d’un ancien tata qui devait être assez sérieux. Ce village m’a paru assez propre et assez bien entretenu. Il est construit au milieu d’une vaste plaine où se trouve tous les lougans. Comme tous les villages Diakankés, il est relativement riche. Les habitants possèdent de nombreux greniers de mil, riz, fonio, arachides, etc., etc., et un beau troupeau d’une cinquantaine de bœufs et d’une centaine de chèvres et moutons.
J’y reçus l’accueil le plus franc et le plus cordial, comme cela m’est arrivé dans tous les villages Diakankés où je suis passé : on me donne à profusion tout ce dont j’ai besoin, et cela, sans que j’aie la peine de demander quoique ce soit. Le chef est un homme jeune encore et qui sait se faire obéir. Très intelligent, il est souvent consulté pour leurs affaires par les villages environnants. Dès que je fus installé dans une jolie case il vint me saluer avec les principaux habitants du village. Je ne manquai pas de lui demander si réellement il n’y avait pas de route de Dalafi à Faraba, il me répondit qu’il y en avait une fort belle, pas plus longue que celle de Diaka-Médina et que si les hommes de ce village m’avaient aussi mal renseigné c’est uniquement parce qu’ils ne voulaient pas se donner la peine de me conduire. Du reste, ils agissaient toujours ainsi et quant il y avait une caravane à héberger ou à guider c’était toujours à Diaka-Médina qu’ils l’envoyaient. Dans la circonstance présente il en était enchanté : car cela lui permettait de connaître un blanc et de causer avec un officier français. Je m’expliquai alors pourquoi les hommes de Dalafi, à peine arrivés à Diaka-Médina, s’étaient tant hâtés de retourner chez eux. Le fait est que si un seul m’était tombé sous la main, il aurait payé pour tous.
Je conversai avec le chef jusqu’à la nuit tombante ; il ne me quitta que lorsqu’il vit que j’allais dîner. Je le remerciai de sa cordiale réception et lui recommandai de faire en sorte que les hommes qu’il devait me donner pour me conduire à la Falémé, fussent prêts au premier signal ; car l’étape étant fort longue, j’avais l’intention de me mettre en route vers deux heures du matin, dès que la lune serait levée. Il me donna l’assurance que tout serait prêt à l’heure dite et qu’il viendrait lui-même me mettre dans la bonne route. Il insista longuement pour me faire rester un jour de plus dans son village. Malgré tout le désir que j’avais d’être agréable à ce brave homme, et bien que ma santé fût toujours chancelante, je ne me rendis pas à sa généreuse invitation, j’avais hâte d’arriver au plus tôt dans un centre Européen où je pourrais me soigner plus efficacement et me reposer un peu.
Diaka-Médina est le dernier village du Dentilia à l’Est. C’est un lieu de passage très fréquenté par les caravanes qui se rendent du Bambouck au Niocolo et au Fouta-Djallon ou qui en reviennent. Il ne se passe pas de jours, me disait le chef, qu’il n’en arrive deux ou trois, surtout pendant la saison sèche. Elles traversent de préférence ce village, parce que les dioulas savent très bien qu’ils seront bien reçus et qu’ils ne courront aucun risque d’être pillés. Les Diakankés sont, en effet, très hospitaliers et, contrairement aux Malinkés, ne dévalisent jamais ceux qu’ils hébergent dans leurs villages.
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CHAPITRE XXIV
Le Dentilia. — Frontières, limites. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, production du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations, Ethnographie. — Situation et organisation politiques. — Rapport du Dentilia avec les pays voisins. — Rapport du Dentilia avec les autorités Françaises. — Le Dentilia au point de vue commercial. — Conclusions.
Les Malinkés désignent sous le nom de Dentilia toute cette région assez vaste, du reste, qui est située entre le Niocolo à l’Ouest et le Konkodougou-Sintédougou à l’Est. Elle comprend, pour ainsi dire, toutes ces vastes plaines qui s’étendent dans la région septentrionale de l’immense quadrilatère dont la Gambie et la Falémé forment les deux grands côtés Ouest et Est et qui comprend le Dentilia, le Gounianta, le Sangala et le Gadaoundou. Le Niocolo et le Konkodougou, en effet, ne possèdent qu’une petite bande de terrain de quelques kilomètres seulement de profondeur dans toute cette région. La partie du Konkodougou qui se trouve ainsi située à l’ouest de la Falémé est, du reste, absolument stérile et inhabitée. Le Niocolo possède, au contraire, à l’Est de la Gambie, un beau village, Laminia, et de riches terrains de culture.