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Œuvres de P. Corneille, Tome 06 (part 2 of 3)

Part 2 of 3 · Corneille, Pierre · Public domain text

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Contents (3)
  1. Opening about 3 h 58 min
  2. Prologue about 6 h 12 min
  3. Œuvres de P. Corneille, Tome 06 (part 3 of 3) about 1 h 11 min

Continue:

Prologue

....La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s'en est rendue inséparable depuis quelques années[307]. Elle se plaint toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l'accablent, par la licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout permis ensuite des avantages qu'ils lui font remporter aux dépens ou au péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n'ose s'offenser des vœux qu'elle fait pour la paix; mais elle lui donne à craindre la colère de Mars, dont les ordres l'ont comme attachée à ses côtés depuis tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile.

C'est en cet état qu'il descend à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n'a point été vu jusqu'ici sur nos théâtres[308], plaira sans doute aux curieux, qui se souviendront que toutes les machines qu'ils y ont vu faire sortir des dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été remontées en haut par un mouvement qu'on peut nommer perpendiculaire, au lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant, traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l'a vu partir.

Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes[309]....

Après qu'il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, console la France sur les menaces qu'il lui a faites, et voici ce qu'elle lui en dit:

En vain à tes soupirs il est inexorable[310].... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelques autres efforts que pour rompre mes chaînes L'univers ait vu faire aux plus puissantes mains, Le succès va montrer qu'après toutes leurs peines, Des Astres irrités les aspects inhumains Vouloient pour s'adoucir la pourpre des Romains, Et ce que leur courroux à tant d'efforts enlève, Ton fameux cardinal l'achève. Vois cette âme intrépide, à qui tu dois l'honneur D'avoir eu la Victoire en tous lieux pour compagne, Avec le grand Démon d'Espagne, De l'un et l'autre État concerter le bonheur. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience[311]....

Comme elle achève de parler, l'Hyménée se présente, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. A la vue de ce portrait, la Discorde et l'Envie trébuchent dans les enfers, et les chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se voyant libre, elle prie ce dieu d'achever ses grâces, et de la faire descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion. L'Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à l'un et à l'autre pour exécuter ce dessein; et soudain quatre Amours viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même lieu d'où ils sont descendus.

Un chœur de musique chante ces vers tandis qu'ils descendent:

Descends, Hymen, et ramène sur terre[312]....

Après qu'on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la Paix, qui l'exhorte à n'être pas ingrate vers cette grande princesse, dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur qu'elle en attend. Elle l'invite à lui préparer pour reconnoissance quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art où elle a de si belles lumières. La France s'en excuse d'abord sur son impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l'heure par l'Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que surprenant, qui sert de décoration au premier acte.

[307] Cette phrase vient après les mots: «par une ville qui n'en est pas mieux traitée;» voyez ci-après, p. 254.

[308] Voyez ci-dessus, p. 227, note 298.

[309] Voyez p. 258.

[310] Voyez p. 258.--Quant aux onze vers qui suivent, ils ne se trouvent que dans les Desseins: voyez ci-dessus, p, 229.

[311] Voyez p. 260.

[312] Voyez p. 261.

ACTE PREMIER.

....[313]Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et s'entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours des Argonautes; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et la complaisance qu'elle a pour lui, Chalciope l'avertit qu'il se prépare au retour sitôt qu'il aura obtenu du Roi une grâce qu'il lui veut demander; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n'est autre qu'elle-même, et l'aveu du Roi pour son mariage.

Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré l'importance du service qu'il a reçu de Jason et de ses compagnons, et le besoin qu'il a de leur valeur pour conserver la Toison d'or, dont dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n'a point quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte, sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l'empêcher de partir. Le Roi l'approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès, Calaïs, Orphée, et beaucoup d'autres, le Roi l'ayant enhardi à lui demander une récompense de ses services, dans la croyance qu'il lui demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu'il étoit amoureux, et s'étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l'attente de l'un et de l'autre, Jason lui demande la Toison d'or. Il fait ses efforts pour lui faire changer de dessein, et n'être pas l'auteur de sa ruine, après l'avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu'en a dit l'ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu'il le réduit à se retirer en colère, après lui avoir dit qu'il ne peut que lui permettre de se saisir lui-même de la Toison, s'il peut triompher des monstres qui la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les périls où il s'engage.

Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu'il lui faut dompter, des gensdarmes qu'il lui faut défaire, et du dragon qu'il lui faut vaincre, et le quitte après lui avoir protesté qu'elle va redoubler leur fureur par la force de ses charmes.

Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt l'impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands périls. Orphée l'en conjure au nom de tous par cet hymne qu'il chante:

Femme et sœur du maître des Dieux[314]....

Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur manquera point, et qu'elles vont toutes deux leur confirmer ce qu'elle dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l'un est tiré par des paons et l'autre par des hiboux. Toutes deux leur apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l'amour de Médée pour Jason, et qu'ils n'en viendront jamais à bout si elle n'est de leur parti. Junon ajoute que pour l'y réduire elle va descendre en terre, et y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope; et Pallas, qu'elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire; et soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris disparoître; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l'Amour, de qui dépend toute leur fortune.

[313] Après les mots: «qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle;» voyez ci-après, p. 266.

[314] Voyez p. 280.

ACTE SECOND.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse en font la décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent de rivages, et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est enfermée.

Junon, sous le visage et l'habit de Chalciope, tire Jason à part sur les bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu'elle a déjà gagné sur l'esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte qu'Hypsipyle, impatiente de le revoir, s'étoit mise sur la mer pour le suivre, et qu'y ayant fait naufrage, Neptune l'avoit reçue dans son palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée, et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison, ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l'exhorte à ne point perdre de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et emporter la Toison avant l'arrivée de cette amante.

Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur; et quelque ressentiment dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec l'aide de Junon, qu'il l'adoucit; mais comme elle est prête à se rendre, Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du ravissement que lui a donné ce qu'il a vu s'avancer vers eux sur le Phase; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque, avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant qu'une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de cette même rivière.

Voici donc ce que chantent les sirènes:

Telle Vénus sortit du sein de l'onde[315]....

Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône. Sa première vue frappe le cœur d'Absyrte, et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve; le seul Jason demeure immobile, et pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu'il n'a plus d'yeux que pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d'en prendre jalousie, et par une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas qu'elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la grandeur d'un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire ses plaintes. Il veut l'en dissuader; mais enfin il obéit, et tous deux ensemble le vont trouver dans son palais.

[315] Voyez p. 293.

ACTE TROISIÈME.

....[316] Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d'écouter les plaintes qu'elle lui veut faire de son infidélité.

Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu'il ne s'attache à Médée que par la considération du besoin qu'il en a pour emporter la Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut retourner en Grèce qu'il n'y perde la tête. Médée interrompt leur discours; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce qu'il vient de dire, et saisi d'une juste appréhension qu'elle ne l'aye écouté.

Ces deux rivales, jalouses l'une de l'autre, commencent un entretien piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un changement de ce palais doré en un palais d'horreur, où tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature sert de Termes[317]....

Quatre[318] monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette reine, demeurée seule parmi tant d'objets épouvantables, et pleine du désespoir où la jette l'infidèle politique de Jason, s'offre à mourir, et presse ces monstres de la dévorer; puis tout à coup se remettant en l'esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu'ils n'avancent pas. Cette défense qu'elle leur fait est répétée par une voix cachée qui chante ces paroles:

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne[319]....

Les monstres s'arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute:

C'est l'Amour qui fait ce miracle[320]....

Soudain une nuée descend en terre, et s'y séparant en deux ou trois, qui se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces monstres de disparoître, ce qu'ils font aussitôt, les uns en s'envolant, et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à cette reine effrayée, pour sortir d'un lieu si dangereux pour elle.

[316] Après les mots: «qui a paru au premier acte;» voyez ci-après, p. 299.

[317] Voyez ci-après, p. 299 et 300.

[318] Après les mots: «que fait la perspective;» voyez ci-après, p. 300.

[319] Voyez 313.

[320] Ibidem.

ACTE QUATRIÈME.

....[321]Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie; Absyrte l'aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième acte n'étoit qu'un jeu concerté entre eux, afin qu'Hypsipyle, croyant être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour, et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui apprend que son secours inespéré n'a produit en cette reine que des sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu'à l'amour, et lui demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée lui avoue que le pouvoir de son art ne s'étend point jusque-là, et après lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui envoyer sa sœur Chalciope.

Attendant qu'elle vienne, elle s'entretient sur le péril où l'expose l'amour d'un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu'à Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient l'entretenir, et lui exagère l'obligation qu'elle a à Jason de l'avoir si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que ses dédains ne peuvent servir qu'à le réunir avec cette rivale, et se retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu'il a dit d'obligeant à Hypsipyle, soit qu'elle l'eût entendu, soit qu'elle l'eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu'elle ne doit pas s'alarmer d'une civilité qu'il n'a pu refuser à la dignité d'une reine qu'il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui réplique qu'elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu'il laissera combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le quitte en colère de ce qu'il exige tout d'elle, et ne veut rien laisser en son pouvoir.

Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée s'en est séparée. Elle se plaint de ce que l'Amour ne lui tient pas ce qu'il lui avoit promis en sa faveur, et lui apprend que les Dieux s'assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur quoi, le ciel de Vénus s'ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse, où l'Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il s'en va montrer à cette assemblée des Dieux qu'il est leur maître quand il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d'obéir à Médée, et de lui laisser le soin du reste, et s'élance aussitôt en l'air, qu'il traverse, non pas d'un côté du théâtre à l'autre, mais d'un bout à l'autre. Les curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez extraordinaire, et je ne me souviens point d'en avoir vu de cette manière[322]. Après que l'Amour a disparu, Jason reprend courage, et sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à ses volontés.

[321] Après les mots: «qu'on passe de la nuit au jour;» voyez ci-après, p. 315.

[322] Voyez ci-dessus, p. 231, et p. 227, note 298.

ACTE CINQUIÈME.

La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le milieu. Le dragon ne s'y montre point encore, parce que le charme de Circé, qui l'en a fait gardien, le réserve pour s'opposer aux ravisseurs, et ne veut pas qu'il épouvante ceux qui ne sont amenés là que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C'est ce qu'Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d'elle de nouvelles protestations de reconnoissance pour le service qu'il lui a rendu avec un aveu qu'elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un autre[323] et lui ait montré l'exemple d'un changement irrévocable. Le Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets prodigieux à des charmes qu'Hypsipyle lui a prêtés, et qu'il croit plus savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu'il lui impute, et presse Jason, qu'elle voit venir, d'en avouer la vérité. Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la permission d'achever, et s'avance vers la Toison pour la prendre. Médée paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l'air à la hauteur d'un homme, et s'étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et Zéthès et Calaïs, qui l'avoient suivi, entreprennent le combat en sa place, et s'élancent tout d'un temps dans les nuées, pour fondre de là sur le dragon. Médée les brave, et s'élève encore plus haut pour leur épargner la peine de descendre, cependant qu'Orphée les encourage par cet air qu'il chante:

Hâtez-vous, enfants de Borée[324]....

Cette chanson d'Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point jusqu'à eux, puisqu'elle ne les fait point descendre; mais ces héros se montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet tandis qu'ils combattent:

Combattez, race d'Orithye[325]....

L'art des machines n'a rien encore fait voir à la France de plus beau, ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le dragon, et se relevant aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent. Jusqu'ici nous n'avons point vu de vols sur nos théâtres qui n'ayent été tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d'Andromède; mais de descendre des nues au milieu de l'air et se relever aussitôt sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente, avec la même facilité que la première, je ne puis m'empêcher de dire qu'on n'a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant de justesse[326].

Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite d'Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l'a si bien servi, lui en fait ses remerciements, et l'invite à descendre pour l'embrasser. Cette princesse s'en excuse, sur ce qu'elle veut aller combattre et vaincre ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu'elle continue à s'élever toujours plus haut avec la Toison qu'elle emporte, commence à la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de Jason sont plus forts que les siens, et qu'elle le va rejoindre dans son vaisseau, où sa sœur Chalciope l'attend avec ses fils. Sitôt qu'elle est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter Médée à ce qu'elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir l'aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil son père, dont on voit s'ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir dans son char tout brillant de lumière. Il s'élève en haut pour demander en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s'ouvre au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon à son côté. Ces trois théâtres qu'on voit tout d'une vue font un spectacle tout à fait agréable et majestueux[327].... C'est[328] en cet état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil, et lui dit que l'arrêt du Destin est irrévocable, et qu'Aæte, ayant perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume; mais pour l'en consoler, il ordonne à Hypsipyle d'épouser Absyrte, et à ce roi d'aller passer ce temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu'il doit sortir de Médée un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l'empire des Mèdes. Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour aller exécuter les ordres qu'ils ont reçus.

Voilà quelques légères idées de ce que l'on verra dans cette pièce, que je nommerois la plus belle des miennes, si la pompe des vers y répondoit à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que ma plume n'est pas capable d'exprimer, et la satisfaction qu'en remportera le spectateur l'obligera à m'accuser d'en avoir trop peu dit dans cet avant-goût que je lui donne.

[323] Voyez tome I, p. 228, note 3-a.

[324] Voyez p. 342.

[325] Voyez p. 242.

[326] Voyez ci-dessus, p. 231 et p. 241.

[327] Voyez p. 345.

[328] Après les mots: «de grandeur et de couleur naturelle;» voyez ci-après, p. 346.

EXAMEN[329].

L'antiquité n'a rien fait passer jusqu'à nous qui soit si généralement connu que le voyage des Argonautes; mais comme les historiens qui en ont voulu démêler la vérité d'avec la fable[330] qui l'enveloppe, ne s'accordent pas en tout, et que les poëtes qui l'ont embelli de leur fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre[331] la même route, j'ai cru que pour en faciliter l'intelligence entière, il étoit à propos d'avertir le lecteur de quelques particularités[332] où je me suis attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont pour la plupart tirées de Valérius Flaccus[333], qui en a fait un poëme épique en latin[334], et de qui, entre autres choses, j'ai emprunté la métamorphose de Junon en Chalciope.

Phryxus étoit fils d'Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu'il répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune prince, qu'il fut obligé de s'enfuir sur un mouton dont la laine étoit d'or, que sa mère lui donna après l'avoir reçu de Mercure. Il le sacrifia à Mars, sitôt qu'il fut abordé à Colchos[335], et lui en appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes, fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que le destin de son État dépendoit de cette toison; qu'en même temps qu'il la perdroit, il perdroit aussi son royaume; et qu'il étoit résolu dans le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette prédiction fit deux effets. D'un côté, Aætes, pour conserver cette toison, qu'il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte qu'on ne pouvoit s'en rendre maître qu'après avoir dompté deux taureaux dont l'haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise; et pour dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor. D'autre côté, les rois voisins, jaloux de la grandeur d'Aætes, s'armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès[336], son frère, roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il s'appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi d'Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l'ordre qu'il croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti contraire; et en moins d'un mois, ces héros firent emporter tant d'avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu'ils furent contraints de prendre la fuite et d'abandonner leur camp. C'est ici que commence la pièce; mais avant que d'en venir au détail, il faut dire un mot de Jason, et du dessein qui l'amenoit à Colchos.

Il étoit fils d'Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit usurpé ce royaume. Ce tyran[337] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus[338], père d'Æson, que je viens de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime hériter de ce royaume. Un oracle qu'il reçut le confirma dans ses soupçons, si bien que pour l'éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui commanda d'aller conquérir la Toison d'or, dans la croyance que ce prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de l'État dont il s'étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s'embarquèrent avec lui quarante des plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre, avec Zéthès[339] et Calaïs, fils du vent Borée et d'Orithye, princesse de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies[340] qui fondoient sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la chasse par le milieu de l'air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos, dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels Jason fit l'amour à cette reine, et lui donna parole de l'épouser à son retour: ce qui ne l'empêcha pas de s'attacher auprès de Médée, et de lui faire les mêmes protestations, sitôt qu'il fut arrivé à Colchos, et qu'il eut vu le besoin qu'il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si heureusement, qu'il eut d'elle des charmes pour surmonter tous ces périls, et enlever[341] la Toison d'or, malgré le dragon qui la gardoit, et qu'elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte, et qu'il appelle Denys le Milésien, dit qu'elle lui porta la Toison jusque dans son navire[342]; et c'est sur son rapport que je me suis autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus surprenante et plus merveilleuse. Je l'aurois été assez par la liberté qu'en donne la poésie en de pareilles rencontres; mais j'ai cru en avoir encore plus de droit en marchant sur les pas d'un autre, que si j'avois inventé ce changement.

C'est avec un fondement semblable que j'ai introduit Absyrte en âge d'homme, bien que la commune opinion n'en fasse qu'un enfant, que Médée déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent[343]; mais Apollonius Rhodius le fait son aîné; et si nous voulons l'en croire, Aætes l'avoit eu d'Astérodie avant qu'il épousât la mère de cette princesse, qu'il nomme Idye, fille de l'Océan[344]. Il dit de plus qu'après la fuite des Argonautes, la vieillesse d'Aætes ne lui permettant pas de les poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d'une île située à l'embouchure du Danube, et qu'il appelle Peucé[345]. Ce fut là que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu'elle voyoit trop foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir; et ayant attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué. Valérius Flaccus dit les mêmes choses d'Absyrte que cet auteur grec[346]; et c'est sur l'autorité de l'un et de l'autre que je me suis enhardi à quitter l'opinion commune, après l'avoir suivie quand j'ai mis Médée sur le théâtre[347]. C'est me contredire moi-même en quelque sorte; mais Sénèque, dont je l'ai tirée, m'en donne l'exemple, lorsque après avoir fait mourir Jocaste dans l'Œdipe, il la fait revivre dans la Thébaïde, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils sont prêts de commencer le funeste duel où ils s'entre-tuent; si toutefois ces deux pièces sont véritablement d'un même auteur[348].

[329] Cet Examen, tel que le donnent les éditions de 1663-1682, est identique, sauf une ou deux légères variantes, avec l'Argument de l'édition originale (1661), que nous omettons à cause de cette identité. L'Argument placé en tête des Desseins, et qui, pour les trois premiers paragraphes, est aussi presque entièrement semblable à l'Examen, a de moins le dernier alinéa.

[330] VAR. (Desseins): démêler la vérité dans la fable.

[331] VAR. (édit. de 1661 et de 1663) n'ont pas pris.

[332] VAR. (Desseins): j'ai cru que pour faciliter au spectateur l'intelligence entière de ce sujet, il étoit à propos de l'avertir de quelques particularités.

[333] C. Valerii Flacci Setini Balbi Argonauticon libri octo. C'est au livre VI de ce poëme (vers 477-506) qu'il est parlé de la métamorphose de Junon en Chalciope.

[334] Le premier alinéa se termine ici dans les Desseins, qui n'ont pas la fin de la phrase.

[335] Corneille se conforme à la coutume qui s'était introduite dans la langue française de désigner par l'accusatif du mot latin Colchi, Colchorum (voyez Valérius Flaccus, livre V, vers 284 et 422) la ville ou le pays (la Colchide) où était la Toison d'or et où régnait Ætès[335-a], père de Médée. Thomas Corneille, dans son Dictionnaire universel géographique et historique, parle, à l'article COLCHIDE, du «royaume de Colchos,» et nomme Colchos la capitale du pays.

[335-a] Ce nom est écrit tantôt Aætes, tantôt Aæte, dans les éditions publiées du vivant de Corneille. Dans le Dictionnaire de son frère, que nous venons de citer, on lit, à l'article COLCHIDE: «Aëte.»

[336] Voyez le livre III de Valérius Flaccus, vers 492 et suivants.

[337] Pélias.

[338] Dans l'édition de 1692: Chrétus. La véritable orthographe est Crétheus, du grec Κρηθευς (Krêtheus).

[339] On trouve pour ce nom, dans les anciennes éditions, la double orthographe Zéthes et Zethez. Toutes, y compris celle de 1692, ont Zethez dans la liste des acteurs.

[340] VAR. (Desseins): délivrèrent, en passant, Phinée des Harpies.--Dans l'édition de 1692: «et qui, par ce moyen, ayant vu Phinée en passant, le délivrèrent des Harpies.»

[341] Dans l'édition de 1692: «et pour enlever.»

[342] L'érudit connu sous le nom de Natalis Comes s'appelait Noël Conti; il est né à Milan au commencement du seizième siècle, et est mort vers 1582. Voici le passage de son principal ouvrage auquel Corneille fait allusion: «Dyonisius Milesius scripsit illam aureum vellus ad navem attulisse, atque una cum Argonautis, ultionem patris devitantem, aufugisse.» (Natalis Comitis Mythologiæ, lib. VI, cap. VIII.) Quant à Denys de Milet, historien grec, qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ, ses ouvrages sont entièrement perdus, et les fragments que Noël Conti cite sous le nom d'Argonautiques sont d'une époque postérieure à celle de l'écrivain à qui ils sont atiribués.

[343] Voyez le commencement du livre VII des Métamorphoses d'Ovide, la IXe élégie du livre III des Tristes, vers 5 et suivants, et le Ve acte de la Médée de Sénèque, vers 911 et 912. Au vers 54 du livre VII des Métamorphoses, Ovide fait dire à Médée: Frater adhuc infans, «mon frère encore enfant.»

[344] Voyez le livre Ier du poëme grec d'Apollonius de Rhodes, intitulé les Argonautiques, vers 241 et suivants.

[345] Voyez ibidem, livre IV, vers 303 et suivants.

[346] Voyez la fin du VIIIe livre des Argonautiques de Valérius Flaccus, que l'auteur a laissé inachevé, et auquel J. B. Pio de Bologne a ajouté une centaine de vers dont il a emprunté le sujet au poëme grec d'Apollonius de Rhodes.

[347] Voyez dans notre tome II, p. 332, la scène IV du Ier acte de Médée, vers 236.

[348] Le dernier membre de phrase: «si toutefois, etc.,» manque dans l'Argument de 1661 et dans l'Examen de 1663.--Daniel Heinsius attribue l'Œdipe au père de Sénèque le philosophe; quant à la Thébaïde, contrairement à l'avis de Juste Lipse, qui admire beaucoup cette tragédie, il la trouve inférieure à toutes celles qui portent le nom de Sénèque, et ne croit pas qu'elle puisse être l'ouvrage ni du père ni du fils.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE LA TOISON D'OR

ÉDITIONS SÉPARÉES

Desseins de la Toison d'or[349]. 1661 in-12.

RECUEILS

1663 in-fol.[350]; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

[349] Voyez p. 229, note 302, et p. 230, note 306.

[350] L'édition de 1660 finit à Œdipe.

ACTEURS DU PROLOGUE.

LA FRANCE. LA VICTOIRE. MARS. LA PAIX. L'HYMÉNÉE. LA DISCORDE. L'ENVIE. QUATRE AMOURS.

ACTEURS DE LA TRAGÉDIE.

JUPITER. JUNON. PALLAS. IRIS. L'AMOUR. LE SOLEIL. AÆTE, roi de Colchos, fils du Soleil. ABSYRTE, fils d'Aæte. CHALCIOPE, fille d'Aæte, veuve de Phryxus. MÉDÉE, fille d'Aæte, amante de Jason. HYPSIPYLE, reine de Lemnos. JASON, prince de Thessalie, chef des Argonautes. PÉLÉE, } IPHITE,} Argonautes. ORPHÉE,}

ZÉTHÈS,} CALAÏS } Argonautes ailés, fils de Borée et d'Orithye.

GLAUQUE, dieu marin. DEUX TRITONS.--DEUX SIRÈNES.--QUATRE VENTS.

La scène est à Colchos[351].

[351] Voyez ci-dessus, p. 246, note 335.

LA CONQUÊTE DE LA TOISON D'OR.

TRAGÉDIE

PROLOGUE[352].

DÉCORATION DU PROLOGUE.

L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à ses peuples[353], ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non-seulement il étoit juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il étoit même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière.

L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée; ce qui marque le pitoyable état où la France étoit réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque[354] la fait jouir à présent[355].

[352] «Notre siècle a inventé une.... espèce de prologue pour les pièces de machines, dit Corneille dans le Discours du poëme dramatique (voyez au tome I, p. 46 et 47), qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés,» et il cite comme exemples les prologues d'Andromède et de la Toison d'or. Voltaire ajoute dans la Préface qu'il a placée en tête de cette dernière pièce: «Les prologues d'Andromède et de la Toison d'or, où Louis XIV était loué, servirent ensuite de modèle à tous les prologues de Quinault, et ce fut une coutume indispensable de faire l'éloge du Roi à la tête de tous les opéras, comme dans les discours à l'Académie française. Il y a de grandes beautés dans le prologue de la Toison d'or. Ces vers surtout, que dit la France personnifiée, plurent à tout le monde:

A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent: L'Etat est florissant, mais les peuples gémissent; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets.

Longtemps après, il arriva, sur la fin du règne de Louis XIV, que cette pièce ayant disparu du théâtre, et n'étant lue tout au plus que par un petit nombre de gens de lettres, un de nos poëtes[352-a], dans une tragédie nouvelle, mit ces quatre vers dans la bouche d'un de ses personnages: ils furent défendus par la police. C'est une chose singulière qu'ayant été bien reçus en 1660, ils déplurent trente ans après; et qu'après avoir été regardés comme la noble expression d'une vérité importante, ils furent pris dans un autre auteur pour un trait de satire.»

[352-a] Campistron, dans Tiridate, acte II, scène II:

Je sais qu'en triomphant les États s'affoiblissent: Le monarque est vainqueur, et les peuples gémissent; Dans le rapide cours de ses vastes projets, La gloire dont il brille accable ses sujets.

[353] Un traité de paix avait été conclu, le 7 novembre 1669, entre la France et l'Espagne, par le cardinal Mazarin et don Louis de Haro, dans l'île des Faisans, sur la rivière de Bidassoa. L'un des articles du traité était le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV. Cette princesse épousa le roi de France par procuration, à Fontarabie, le 3 juin 1660, et le mariage fut célébré six jours après, le 9 juin, à Saint-Jean-de-Luz.

[354] VAR. (édit. de 1661): de son illustre monarque.

[355] Dans l'édition de 1663, pour cette pièce comme pour Andromède, toutes les décorations précèdent la liste des acteurs.

SCÈNE PREMIÈRE.

LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE.

Doux charme des héros, immortelle Victoire, Ame de leur vaillance, et source de leur gloire, Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix, Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes 5 Cette illustre union qu'ont avec vous mes armes, Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs A pousser vers la Paix mes plus ardents desirs. Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre, Vous faites qu'on m'y craint; mais il vous faut la guerre; Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers, J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.

LA VICTOIRE.

Je ne me repens point, incomparable France, De vous avoir suivie avec tant de constance: Je vous prépare encor mêmes attachements; 15 Mais j'attendois de vous d'autres remercîments. Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire, De moi qui de vos fils assure la mémoire, Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas?

LA FRANCE.

Ah! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats? 20 La gloire qui les couvre, à moi-même funeste, Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste; Ils ne vont aux combats que pour me protéger, Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, 25 Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles: Leur retour me punit de mon trop de bonheur, Et mes bras triomphants me déchirent le cœur. A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent: L'État est florissant, mais les peuples gémissent; 30 Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets[356]. Voyez autour de moi que de tristes spectacles! Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles. Quelque encens que je doive à cette fermeté 35 Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté, Je me lasse de voir mes villes désolées, Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées. Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois, En goûte moins le fruit de ses propres exploits; 40 Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes, Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes; De ce glorieux trône où brille sa vertu, Il tend sa main auguste à son peuple abattu; Et comme à tous moments[357] la commune misère 45 Rappelle en son grand cœur les tendresses de père, Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés, Pour faire respirer ce que vous opprimez.

LA VICTOIRE.

France, j'opprime donc ce que je favorise! A ce nouveau reproche excusez ma surprise: 50 J'avois cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis Ces termes odieux pouvoient être permis, Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre.

LA FRANCE.

Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre: Pour faire deux héros ils font cent malheureux; 55 Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache, Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache.

LA VICTOIRE.

Je n'ose condamner de si justes ennuis, Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis; 60 Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie? Le voilà qui paroît, c'est lui-même, c'est Mars, Qui vous lance du ciel de farouches regards; Il menace, il descend: apaisez sa colère 65 Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.

(Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant; et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti[358].)

SCÈNE II.

MARS[359], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

MARS.

France ingrate, tu veux la paix! Et pour toute reconnoissance D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance, Tu murmures de mes bienfaits! 70 Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées J'aurois rangé le sort des têtes couronnées; Ton État n'auroit eu pour bornes que ton choix; Et tu devois tenir pour assuré présage, Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, 75 Que toute cette Europe alloit prendre tes lois. Tu renonces à cette gloire; La Paix a pour toi plus d'appas, Et tu dédaignes la Victoire Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas! 80 Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie Tiennent cette paix asservie. La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser; J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle; Mais sache que je la rappelle, 85 Si tu manques d'en bien user.

(Avant que de disparoître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes. Ce palais a pour colonnes[360] des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux; le tout accompagné, pour ornements, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophées d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.)

SCÈNE III.

LA PAIX[361], LA DISCORDE, L'ENVIE, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA PAIX[362].

En vain à tes soupirs il est inexorable: Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi; Et tu devras bientôt ce succès adorable A cette reine incomparable[363] 90 Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi. Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère, Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère. Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné; Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle[364]: 95 Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle Fera trembler sous toi l'univers étonné, Et dans tout l'avenir sur leur front couronné Portera l'image fidèle De celui qu'elle t'a donné. 100

Ce dieu dont le pouvoir suprême Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends, Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même, Et qui borne souvent l'espoir des conquérants, Le blond et pompeux Hyménée 105 Prépare en ta faveur l'éclatante journée Où sa main doit briser mes fers. Ces monstres insolents dont je suis prisonnière, Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers, Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière. 110 A tes cantons les plus déserts Je rendrai leur beauté première; Et dans les doux torrents d'une allégresse entière Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers.

Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances, 115 Que Mars sembloit plonger en d'immortels discords[365], Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords Les sublimes intelligences Qui de leurs grands États meuvent les vastes corps[366]. Les surprenantes harmonies 120 De ces miraculeux génies Savent tout balancer, savent tout soutenir. Leur prudence étoit due à cet illustre ouvrage, Et jamais on n'eût pu fournir, Aux intérêts divers de la Seine et du Tage, 125 Ni zèle plus savant en l'art de réunir, Ni savoir mieux instruit du commun avantage.

Par ces organes seuls ces dignes potentats Se font eux-mêmes leurs arbitres; Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres, 130 Et des bornes à leurs États. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience N'a droit de m'affranchir que par leur conférence: Sans elle son pouvoir seroit mal reconnu. Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie. 135 France, ouvre ton cœur à la joie; Et vous, monstres, fuyez; ce grand jour est venu.

(L'Hyménée paroît, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.)

SCÈNE IV.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA DISCORDE, L'ENVIE[367], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA DISCORDE.

En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive: Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive?

L'ENVIE.

Pourrions-nous craindre un dieu qui contre nos fureurs Ne prend pour armes que des fleurs?

L'HYMÉNÉE.

Oui, monstres, oui, craignez cette main vengeresse; Mais craignez encor plus cette grande princesse[368] Pour qui je viens allumer mon flambeau: Pourriez-vous soutenir les traits de son visage? 145 Fuyez, monstres, à son image; Fuyez, et que l'enfer, qui fut votre berceau, Vous serve à jamais de tombeau. Et vous, noirs instruments d'un indigne esclavage, Tombez, fers odieux, à ce divin aspect, 150 Et pour lui rendre un prompt hommage, Anéantissez-vous de honte ou de respect.

(Il présente ce portrait aux yeux de la Discorde et de l'Envie, qui trébuchent aussitôt aux enfers, et ensuite il le présente aux chaînes qui tiennent la Paix prisonnière, lesquelles tombent[369] et se brisent tout à l'heure.)

LA PAIX[370].

Dieux des sacrés plaisirs, vous venez de me rendre Un bien dont les Dieux même ont lieu d'être jaloux; Mais ce n'est pas assez, il est temps de descendre, 155 Et de remplir les vœux qu'en terre on fait pour nous.

L'HYMÉNÉE.

Il en est temps, Déesse, et c'est trop faire attendre Les effets d'un espoir si doux. Vous donc, mes ministres fidèles, Venez, Amours, et prêtez-nous vos ailes. 160

(Quatre Amours descendent du ciel, deux de chaque côté, et s'attachent à l'Hyménée et à la Paix pour les apporter en terre.)

LA FRANCE.

Peuple, fais voir ta joie à ces divinités Qui vont tarir le cours de tes calamités.

CHŒUR DE MUSIQUE.

(L'Hyménée, la Paix, et les quatre Amours descendent cependant qu'il chante[371]:)

Descends, Hymen, et ramène sur terre Les délices avec la paix;

Descends, objet divin de nos plus doux souhaits, 165 Et par tes feux, éteins ceux de la guerre.

(Après que l'Hyménée et la Paix sont descendus, les quatres Amours remontent au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis se séparant deux à deux[372] et croisant leur vol, en sorte que ceux qui sont au côté droit se retirent à gauche dans les nues, et ceux qui sont au gauche[373] se perdent dans celles du côté droit.)

SCÈNE V.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE, à la Paix.

Adorable souhait des peuples gémissants, Féconde sûreté des travaux innocents, Infatigable appui du pouvoir légitime, Qui dissipez le trouble et détruisez le crime, 170 Protectrice des arts, mère des beaux loisirs, Est-ce une illusion qui flatte mes desirs? Puis-je en croire mes yeux, et dans chaque province De votre heureux retour faire bénir mon prince?

LA PAIX.

France, aprends que lui-même il aime à le devoir 175 A ces yeux dont tu vois le souverain pouvoir. Par un effort d'amour réponds à leurs miracles; Fais éclater ta joie en de pompeux spectacles: Ton théâtre a souvent d'assez riches couleurs Pour n'avoir pas besoin d'emprunter rien ailleurs. 180 Ose donc, et fais voir que ta reconnoissance....

LA FRANCE.

De grâce, voyez mieux quelle est mon impuissance. Est-il effort humain qui jamais ait tiré Des spectacles pompeux d'un sein si déchiré? Il faudroit que vos soins par le cours des années.... 185

L'HYMÉNÉE.

Ces traits divins n'ont pas de forces si bornées. Mes roses et mes lis par eux en un moment A ces lieux désolés vont servir d'ornement. Promets, et tu verras l'effet de ma parole.

LA FRANCE.

J'entreprendrai beaucoup; mais ce qui m'en console 190 C'est que sous votre aveu....

L'HYMÉNÉE.

Va, n'appréhende rien: Nous serons à l'envi nous-mêmes ton soutien. Porte sur ton théâtre une chaleur si belle, Que des plus heureux temps l'éclat s'y renouvelle: Nous en partagerons la gloire et le souci. 195

LA VICTOIRE.

Cependant la Victoire est inutile ici: Puisque la paix y règne, il faut qu'elle s'exile.

LA PAIX.

Non, Victoire: avec moi tu n'es pas inutile. Si la France en repos n'a plus ou t'employer, Du moins à ses amis elle peut t'envoyer. 200 D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude Des combats de prudence, et des combats d'étude; Il ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits; Tous les peuples sans cesse en disputent le prix; Et comme il fait monter à la plus haute gloire, 205 Il est bon que la France ait toujours la Victoire. Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous A ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux.

LA VICTOIRE.

J'y consens, et m'arrête aux rives de la Seine, Pour rendre un long hommage à l'une et l'autre reine, Pour y prendre à jamais les ordres de son roi. Puissé-je en obtenir, pour mon premier emploi, Ceux d'aller jusqu'aux bouts de ce vaste hémisphère Arborer les drapeaux de son généreux frère[374], D'aller d'un si grand prince, en mille et mille lieux, 215 Égaler le grand nom au nom de ses aïeux, Le conduire au delà de leurs fameuses traces, Faire un appui de Mars du favori des Grâces, Et sous d'autres climats couronner ses hauts faits Des lauriers qu'en ceux-ci lui dérobe la Paix! 220

L'HYMÉNÉE.

Tu vas voir davantage, et les Dieux, qui m'ordonnent Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent, Lui vont donner un prix de toute autre valeur Que ceux que tu promets avec tant de chaleur. Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes 225 Que celles que tu veux assurer à ses armes; Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau, Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau. Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre[375] Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre 230 Et la paix, qui succède à ses tristes efforts, Te livre par ma main leurs plus rares trésors.

LA PAIX.

Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles; Et pour les commencer par de nouveaux miracles, Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux, Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux.

L'HYMÉNÉE, seul.

Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages; Chassez de ces débris les funestes images, Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots Le grand art de Médée en fit naître à Colchos. 240

(Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.)

FIN DU PROLOGUE.

[356] Voyez ci-dessus, p. 253, note 352.

[357] L'édition de 1692 donne ici: «à tout moment;» plus loin (vers 1534), elle a, comme toutes les autres éditions, le pluriel: «à tous moments.»

[358] Var. Et remonte aussitôt au même lieu dont il est parti. (1661-64)

[359] MARS, en l'air. (1661)

[360] L'orthographe de ce mot est colomnes dans toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692.

[361] LA PAIX, prisonnière dans le ciel; LA DISCORDE, L'ENVIE, aussi dans le ciel; LA FRANCE ET LA VICTOIRE, en terre. (1661)

[362] LA PAIX, prisonnière. (1661)

[363] Anne d'Autriche, sœur de Philippe IV, roi d'Espagne, et mère de Louis XIV, morte en 1666.

[364] Marie-Thérèse d'Autriche. Voyez ci-dessus, p. 254, note 353.

[365] Var. Que Mars sembloit plonger en d'éternels discords. (Dessein.)

[366] Mazarin, et don Louis de Haro, ministre de Philippe IV depuis l'an 1644.

[367] L'ENVIE, dans le ciel.... LA VICTOIRE, en terre. (1661)

[368] Voyez ci-dessus, p. 258, note 364.

[369] Var. Qui tombent. (1661-64)

[370] LA PAIX, libre. (1661)

[371] Thomas Corneille, selon sa coutume, et Voltaire après lui donnent «pendant qu'il chante.»

[372] Var. Et puis se séparent deux à deux. (1664)

[373] Var. A gauche. (1661-64)

[374] Philippe, frère de Louis XIV, né en 1640, qui avait pris le titre de duc d'Orléans à la mort de Gaston son oncle (2 février 1660).

[375] Ces vers doivent avoir été composés au moment de l'impression. Corneille y fait évidemment allusion au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II, lequel avait été rétabli sur le trône en 1660. Ce mariage est du 31 mars 1661, et, comme nous l'avons dit, l'Achevé d'imprimer de la première édition de la Toison d'or est du 10 mai de la même année.

ACTE I.

DÉCORATION DU PREMIER ACTE.

Ce grand jardin, qui en fait la scène, est composé de trois rangs de cyprès, à côté desquels on voit alternativement en chaque châssis des statues de marbre blanc à l'antique, qui versent de gros jets d'eau dans de grands bassins, soutenus par des Tritons, qui leur servent de piédestal, ou trois vases qui portent, l'un des orangers, et les deux autres diverses fleurs en confusion, chantournées[376] et découpées à jour. Les ornements de ces vases et de ces bassins sont rehaussés d'or, et ces statues portent sur leurs têtes des corbeilles d'or treillissées et remplies de pareilles fleurs. Le théâtre est fermé par une grande arcade de verdure, ornée de festons de fleurs avec une grande corbeille d'or sur le milieu, qui en est remplie comme les autres. Quatre autres arcades qui la suivent composent avec elle un berceau qui laisse voir plus loin un autre jardin de cyprès, entremêlés avec quantité[377] d'autres statues à l'antique; et la perspective du fond borne la vue par un parterre encore plus éloigné, au milieu duquel s'élève une fontaine avec divers autres jets d'eau, qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHALCIOPE, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Parmi ces grands sujets d'allégresse publique, Vous portez sur le front un air mélancolique: Votre humeur paroît sombre; et vous semblez, ma sœur, Murmurer en secret contre notre bonheur. La veuve de Phryxus et la fille d'Aæte 245 Plaint-elle de Persès la honte et la défaite? Vous faut-il consoler de ces illustres coups Qui partent d'un héros parent de votre époux? Et le vaillant Jason pourroit-il vous déplaire Alors que dans son trône il rétablit mon père? 250

CHALCIOPE.

Vous m'offensez, ma sœur: celles de notre rang Ne savent point trahir leur pays[378] ni leur sang; Et j'ai vu les combats de Persès et d'Aæte Toujours avec des yeux de fille et de sujette. Si mon front porte empreints quelques troubles secrets, Sachez que je n'en ai que pour vos intérêts. J'aime autant que je dois cette haute victoire: Je veux bien que Jason en ait toute la gloire; Mais à tout dire enfin, je crains que ce vainqueur N'en étende les droits jusque sur votre cœur. 260 Je sais que sa brigade, à peine descendue, Rétablit à nos yeux la bataille perdue, Que Persès triomphoit, que Styrus étoit mort, Styrus que pour époux vous envoyoit le sort[379], Jason de tant de maux borna soudain la course: 265 Il en dompta la force, il en tarit la source; Mais avouez aussi qu'un héros si charmant Vous console bientôt de la mort d'un amant. L'éclat qu'a répandu le bonheur de ses armes A vos yeux éblouis ne permet plus de larmes: 270 Il sait les détourner des horreurs d'un cerceuil; Et la peur d'être ingrate étouffe votre deuil. Non que je blâme en vous quelques soins de lui plaire, Tant que la guerre ici l'a rendu nécessaire; Mais je ne voudrois pas que cet empressement 275 D'un soin étudié fît un attachement; Car enfin, aujourd'hui que la guerre est finie, Votre facilité se trouveroit punie; Et son départ subit ne vous laisseroit plus Qu'un cœur embarrassé de soucis superflus. 280

MÉDÉE.

La remontrance est douce, obligeante, civile; Mais à parler sans feinte elle est fort inutile: Si je n'ai point d'amour, je n'y prends point de part; Et si j'aime Jason, l'avis vient un peu tard. Quoiqu'il en soit, ma sœur, nommeriez-vous un crime Un vertueux amour qui suivroit tant d'estime? Alors que ses hauts faits lui gagnent tous les cœurs, Faut-il que ses soupirs excitent mes rigueurs, Que contre ses exploits moi seule je m'irrite, Et fonde mes dédains sur son trop de mérite? 290 Nais s'il m'en doit bientôt coûter un repentir, D'où pouvez-vous savoir qu'il soit prêt à partir?

CHALCIOPE.

Je le sais de mes fils, qu'une ardeur de jeunesse Emporte malgré moi jusqu'à le suivre en Grèce, Pour voir en ces beaux lieux la source de leur sang, 295 Et de Phryxus leur père y reprendre le rang. Déjà tous ces héros au départ se disposent: Ils ont peine à souffrir que leurs bras se reposent; Comme la gloire à tous fait leur plus cher souci, N'ayant plus à combattre, ils n'en ont plus ici: 300 Ils brûlent d'en chercher dessus quelque autre rive, Tant leur valeur rougit sitôt qu'elle est oisive. Jason veut seulement une grâce du Roi.

MÉDÉE.

Cette grâce, ma sœur, n'est sans doute que moi. Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise. 305 Du chef de ces héros j'asservis la franchise; De tout ce qu'il a fait de grand, de glorieux, Il rend un plein hommage au pouvoir de mes yeux. Il a vaincu Persès, il a servi mon père, Il a sauvé l'État, sans chercher qu'à me plaire. 310 Vous l'avez vu peut-être, et vos yeux sont témoins De combien chaque jour il y donne de soins, Avec combien d'ardeur....

CHALCIOPE.

Oui, je l'ai vu moi-même, Que pour plaire à vos yeux il prend un soin extrême; Mais je n'ai pas moins vu combien il vous est doux 315 De vous montrer sensible aux soins qu'il prend pour vous. Je vous vois chaque jour avec inquiétude Chercher ou sa présence ou quelque solitude, Et dans ces grands jardins sans cesse repasser Le souvenir des traits qui vous ont su blesser. 320 En un mot, vous l'aimez, et ce que j'appréhende....

MÉDÉE.

Je suis prête à l'aimer, si le Roi le commande; Mais jusque-là, ma sœur, je ne fais que souffrir Les soupirs et les vœux qu'il prend soin de m'offrir.

CHALCIOPE.

Quittez ce faux devoir dont l'ombre vous amuse. 325 Vous irez plus avant si le Roi le refuse; Et quoi que votre erreur vous fasse présumer, Vous obéirez mal s'il vous défend d'aimer. Je sais.... Mais le voici, que le Prince accompagne.

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, CHALCIOPE, MÉDÉE.

AÆTE.

Enfin nos ennemis nous cèdent la campagne, 330 Et des Scythes défaits le camp abandonné Nous est de leur déroute un gage fortuné, Un fidèle témoin d'une victoire entière; Mais comme la fortune est souvent journalière, Il en faut redouter de funestes retours, 335 Ou se mettre en état de triompher toujours. Vous savez de quel poids et de quelle importance De ce peu d'étrangers s'est fait voir l'assistance. Quarante, qui l'eût cru? quarante à leur abord D'une armée abattue ont relevé le sort, 340 Du côté des vaincus rappelé la victoire, Et fait d'un jour fatal un jour brillant de gloire. Depuis cet heureux jour que n'ont point fait leurs bras? Leur chef nous a paru le démon des combats; Et trois fois sa valeur, d'un noble effet suivie, 345 Au péril de son sang a dégagé ma vie. Que ne lui dois-je point? et que ne dois-je à tous? Ah! si nous les pouvions arrêter parmi nous, Que ma couronne alors se verroit assurée! Qu'il faudroit craindre peu pour la toison dorée, 350 Ce trésor où les Dieux attachent nos destins, Et que veulent ravir tant de jaloux voisins! N'y peux-tu rien, Médée, et n'as-tu point de charmes Qui fixent en ces lieux le bonheur de leurs armes? N'est-il herbes, parfums, ni chants mystérieux, 355 Qui puissent nous unir ces bras victorieux?

ABSYRTE.

Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage: Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. Jason l'aime, et je crois que l'offre de son cœur N'en seroit pas reçue avec trop de rigueur. 360 Un favorable aveu pour ce digne hyménée Rendroit ici sa course heureusement bornée; Son exemple auroit force, et feroit qu'à l'envi Tous voudroient imiter le chef qu'ils ont suivi. Tous sauroient comme lui, pour faire une maîtresse, Perdre le souvenir des beautés de leur Grèce; Et tous ainsi que lui permettroient à l'amour D'obstiner des héros à grossir votre cour.

AÆTE.

Le refus d'un tel heur auroit trop d'injustice. Puis-je d'un moindre prix payer un tel service? 370 Le ciel, qui veut pour elle un époux étranger, Sous un plus digne joug ne sauroit l'engager. Oui, j'y consens, Absyrte, et tiendrai même à grâce Que du roi d'Albanie il remplisse la place, Que la mort de Styrus permette à votre sœur 375 L'incomparable choix d'un si grand successeur. Ma fille, si jamais les droits de la naissance....

CHALCIOPE.

Seigneur, je vous réponds de son obéissance; Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs Dans la même pensée et les mêmes respects. 380 Je les connois un peu, veuve d'un de leurs princes: Ils ont aversion pour toutes nos provinces; Et leur pays natal leur imprime un amour Qui partout les rappelle et presse leur retour. Ainsi n'espérez pas qu'il soit des hyménées 385 Qui puissent à la vôtre unir leurs destinées. Ils les accepteront, si leur sort rigoureux A fait de leur patrie un lieu mal sûr pour eux; Mais le péril passé, leur soudaine retraite Vous fera bientôt voir que rien ne les arrête, 390 Et qu'il n'est point de nœud qui les puisse obliger A vivre sous les lois d'un monarque étranger. Bien que Phryxus m'aimât avec quelque tendresse, Je l'ai vu mille fois soupirer pour sa Grèce, Et quelque illustre rang qu'il tînt dans vos États, 395 S'il eût eu l'accès libre en ces heureux climats, Malgré ces beaux dehors d'une ardeur empressée, Il m'eût fallu l'y suivre, ou m'en voir délaissée. Il semble après sa mort qu'il revive en ses fils; Comme ils ont même sang, ils ont mêmes esprits: 400 La Grèce en leur idée est un séjour céleste, Un lieu seul digne d'eux. Par là jugez du reste.

AÆTE.

Faites-les-moi venir: que de leur propre voix J'apprenne les raisons de cet injuste choix. Et quant à ces guerriers que nos Dieux tutélaires 405 Au salut de l'État rendent si nécessaires, Si pour les obliger à vivre mes sujets Il n'est point dans ma cour d'assez dignes objets, Si ce nom sur leur front jette tant d'infamie Que leur gloire en devienne implacable ennemie, 410 Subornons[380] cette gloire, et voyons dès demain Ce que pourra sur eux le nom de souverain. Le trône a ses liens ainsi que l'hyménée, Et quand ce double nœud tient une âme enchaînée, Quand l'ambition marche au secours de l'amour, 415 Elle étouffe aisément tous ces soins du retour. Elle triomphera de cette idolâtrie Que tous ces grands guerriers gardent pour leur patrie. Leur Grèce a des climats et plus doux et meilleurs; Mais commander ici vaut bien servir ailleurs. 420 Partageons avec eux l'éclat d'une couronne Que la bonté du ciel par leurs mains nous redonne: D'un bien qu'ils ont sauvé je leur dois quelque part; Je le perdois sans eux, sans eux il court hasard; Et c'est toujours prudence, en un péril funeste, 425 D'offrir une moitié pour conserver le reste.

ABSYRTE.

Vous les connoissez mal: ils sont trop généreux Pour vous rendre à ce prix le besoin qu'on a d'eux. Après ce grand secours, ce seroit pour salaire Prendre une part du vol qu'on tâchoit à vous faire, 430 Vous piller un peu moins sous couleur d'amitié, Et vous laisser enfin ce reste par pitié. C'est là, Seigneur, c'est là cette haute infamie Dont vous verriez leur gloire implacable ennemie. Le trône a des splendeurs dont les yeux éblouis 435 Peuvent réduire une âme à l'oubli du pays; Mais aussi la Scythie, ouverte à nos conquêtes, Offre assez de matière à couronner leurs têtes. Qu'ils règnent, mais par nous, et sur nos ennemis: C'est là qu'il faut trouver un sceptre à nos amis; 440 Et lors d'un sacré nœud l'inviolable étreinte Tirera notre appui d'où partoit notre crainte; Et l'hymen unira par des liens plus doux Des rois sauvés par eux à des rois faits par nous.

AÆTE.

Vous regardez trop tôt comme votre héritage 445 Un trône dont en vain vous craignez le partage. J'ai d'autres yeux, Absyrte, et vois un peu plus loin. Je veux bien réserver ce remède au besoin, Ne faire point cette offre à moins que nécessaire; Mais s'il y faut venir, rien ne m'en peut distraire. 450 Les voici: parlons-leur; et pour les arrêter, Ne leur refusons rien qu'ils daignent souhaiter.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, MÉDÉE, JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.

AÆTE.

Guerriers par qui mon sort devient digne d'envie, Héros à qui je dois et le sceptre et la vie, Après tant de bienfaits et d'un si haut éclat, 455 Voulez-vous me laisser la honte d'être ingrat? Je ne vous fais point d'offre; et dans ces lieux sauvages Je ne découvre rien digne de vos courages: Mais si dans mes États, mais si dans mon palais Quelque chose avoit pu mériter vos souhaits, 460 Le choix qu'en auroit fait cette valeur extrême Lui donneroit un prix qu'il n'a pas de lui-même; Et je croirois devoir à ce précieux choix L'heur de vous rendre un peu de ce que je vous dois.

JASON.

Si nos bras, animés par vos destins propices, 465 Vous ont rendu, Seigneur, quelques foibles services, Et s'il en est encore, après un sort si doux, Que vos commandements puissent vouloir de nous, Vous avez en vos mains un trop digne salaire, Et pour ce qu'on a fait et pour ce qu'on peut faire; 470 Et s'il nous est permis de vous le demander....

AÆTE.

Attendez tout d'un roi qui veut tout accorder: J'en jure le dieu Mars, et le Soleil mon père; Et me puisse à vos yeux accabler leur colère, Si mes serments pour vous n'ont de si prompts effets, Que vos vœux dès ce jour se verront satisfaits!

JASON.

Seigneur, j'ose vous dire, après cette promesse, Que vous voyez la fleur des princes de la Grèce, Qui vous demandent tous d'une commune voix Un trésor qui jadis fut celui de ses rois: 480 La toison d'or, Seigneur, que Phryxus, votre gendre, Phryxus, notre parent....

AÆTE.

Ah! que viens-je d'entendre!

MÉDÉE.

Ah! perfide.

JASON.

A ce mot vous paroissez surpris! Notre peu de secours se met à trop haut prix; Mais enfin, je l'avoue, un si précieux gage 485 Est l'unique motif de tout notre voyage. Telle est la dure loi que nous font nos tyrans, Que lui seul nous peut rendre au sein de nos parents; Et telle est leur rigueur, que, dans cette conquête Le retour au pays nous coûteroit la tête. 490

AÆTE.

Ah! si vous ne pouvez y rentrer autrement, Dure, dure à jamais votre bannissement! Princes[381] tel est mon sort, que la toison ravie Me doit coûter le sceptre, et peut-être la vie. De sa perte dépend celle de tout l'État; 495 En former un desir, c'est faire un attentat; Et si jusqu'à l'effet vous pouvez le réduire, Vous ne m'avez sauvé[382] que pour mieux me détruire.

JASON.

Qui vous l'a dit, Seigneur? quel tyrannique effroi Fait cette illusion aux destins d'un grand roi? 500

AÆTE.

Votre Phryxus lui-même a servi d'interprète A ces ordres des Dieux dont l'effet m'inquiète: Son ombre en mots exprès nous les a fait savoir.

JASON.

A des fantômes vains donnez moins de pouvoir. Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles. Ce n'est point à l'enfer à disposer des rois, Et les ordres du ciel n'empruntent point sa voix. Mais vos bontés par là cherchent à faire grâce Au trop d'ambition dont vous voyez l'audace; 510 Et c'est pour colorer un trop juste refus Que vous faites parler cette ombre de Phryxus.

AÆTE.

Quoi? de mon noir destin la triste certitude Ne seroit qu'un prétexte à mon ingratitude? Et quand je vous dois tout, je voudrois essayer 515 Un mauvais artifice à ne vous rien payer? Quoi que vous en croyiez, quoi que vous puissiez dire, Pour vous désabuser partageons mon empire. Cette offre peut-elle être un refus coloré, Et répond-elle mal à ce que j'ai juré? 520

JASON.

D'autres l'accepteroient avec pleine allégresse; Mais elle n'ouvre pas les chemins de la Grèce; Et ces héros, sortis ou des Dieux ou des rois, Ne sont pas mes sujets pour vivre sous mes lois. C'est à l'heur du retour que leur courage aspire, 525 Et non pas à l'honneur de me faire un empire.

AÆTE.

Rien ne peut donc changer ce rigoureux desir?

JASON.

Seigneur, nous n'avons pas le pouvoir de choisir. Ce n'est que perdre temps qu'en parler davantage; Et vous savez à quoi le serment vous engage. 530

AÆTE.

Téméraire serment qui me fait une loi Dangereuse pour vous, ou funeste pour moi! La toison est à vous si vous pouvez la prendre, Car ce n'est pas de moi qu'il vous la faut attendre. Comme votre Phryxus l'a consacrée à Mars, 535 Ce dieu même lui fait d'effroyables remparts, Contre qui tout l'effort de la valeur humaine Ne peut être suivi que d'une mort certaine: Il faut pour l'emporter quelque chose au-dessus J'ouvrirai la carrière, et ne puis rien de plus: 540 Il y va de ma vie ou de mon diadème; Mais je tremble pour vous autant que pour moi-même. Je croirais faire un crime à vous le déguiser; Il est en votre choix d'en bien ou mal user. Ma parole est donnée, il faut que je la tienne; 545 Mais votre perte est sûre à moins que de la mienne. Adieu: pensez-y bien. Toi, ma fille, dis-lui A quels affreux périls il se livre aujourd'hui.

SCÈNE IV.

MÉDÉE, JASON, ARGONAUTES.

MÉDÉE.

Ces périls sont légers.

JASON.

Ah! divine princesse!

MÉDÉE.

Il n'y faut que du cœur, des forces, de l'adresse. 550 Vous en avez Jason; mais peut-être, après tout, Ce que vous en avez n'en viendra pas à bout.

JASON.

Madame, si jamais....

MÉDÉE.

Ne dis rien, téméraire. Tu ne savois que trop quel choix pouvoit me plaire. Celui de la toison m'a fait voir tes mépris: 555 Tu la veux, tu l'auras; mais apprends à quel prix. Pour voir cette dépouille au dieu Mars consacrée, A tous dans sa forêt il permet libre entrée; Mais pour la conquérir qui s'ose hasarder Trouve un affreux dragon commis à la garder. 560 Rien n'échappe à sa vue, et le sommeil sans force Fait avec sa paupière un éternel divorce. Le combat contre lui ne te sera permis Qu'après deux fiers taureaux par ta valeur soumis; Leurs yeux sont tout de flamme, et leur brûlante haleine[383] D'un long embrasement couvre toute la plaine. Va leur faire souffrir le joug et l'aiguillon, Ouvrir du champ de Mars le funeste sillon: C'est ce qu'il te faut faire, et dans ce champ horrible Jeter une semence encore plus terrible, 570 Qui soudain produira des escadrons armés Contre la même main qui les aura semés. Tous, sitôt qu'ils naîtront, en voudront à ta vie: Je vais moi-même à tous redoubler leur furie. Juge par là, Jason, de la gloire où tu cours, 575 Et cherche où tu pourras des bras et du secours.

SCÈNE V.

JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.

JASON.

Amis, voilà l'effet de votre impatience. Si j'avois eu sur vous un peu plus de croyance, L'amour m'auroit livré ce précieux dépôt, Et vous l'avez perdu pour le vouloir trop tôt. 580

PÉLÉE.

L'amour vous est bien doux, et votre espoir tranquille, Qui vous fit consumer deux ans chez Hypsipyle, En consumeroit quatre avec plus de raison A cajoler Médée et gagner la toison. Après que nos exploits l'ont si bien méritée, 585 Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée; Mais puisqu'on la refuse au service rendu, Il faut avoir de force un bien qui nous est dû.

JASON.

De Médée en courroux dissipez donc les charmes; Combattez ce dragon, ces taureaux, ces gensdarmes[384].

IPHITE.

Les Dieux nous ont sauvés de mille autres dangers, Et sont les mêmes dieux en ces bords étrangers. Pallas nous a conduits, et Junon de nos têtes A parmi tant de mers écarté les tempêtes. Ces grands secours unis auront leur plein effet, 595 Et ne laisseront point leur ouvrage imparfait. Voyez si je m'abuse, amis, quand je l'espère: Regardez de Junon briller la messagère; Iris nous vient du ciel dire ses volontés. En attendant son ordre, adorons ses bontés. 600 Prends ton luth, cher Orphée, et montre à la Déesse Combien ce doux espoir charme notre tristesse.

SCÈNE VI.

IRIS est sur l'arc-en-ciel[385]; JUNON et PALLAS, chacune dans son char; JASON, ORPHÉE, ARGONAUTES[386].

ORPHÉE chante.

Femme et sœur du maître des Dieux, De qui le seul regard fait nos destins propices, Nous as-tu jusqu'ici guidés sous tes auspices, 605 Pour nous voir périr en ces lieux? Contre des bras mortels tout ce qu'ont pu nos armes, Nous l'avons fait dans les combats: Contre les monstres et les charmes C'est à toi maintenant de nous prêter ton bras. 610

IRIS.

Princes, ne perdez pas courage; Les deux mêmes divinités Qui vous ont garantis sur les flots irrités Prennent votre défense en ce climat sauvage.

(Ici Junon et Pallas se montrent dans leurs chars.)

Les voici toutes deux, qui de leur propre voix[387] 615 Vous apprendront sous quelles lois Le destin vous promet cette illustre conquête; Elles sauront vous la faciliter: Écoutez leurs conseils, et tenez l'âme prête A les exécuter. 620

JUNON.

Tous vos bras et toutes vos armes Ne peuvent rien contre les charmes Que Médée en fureur verse sur la toison: L'amour seul aujourd'hui peut faire ce miracle; Et dragon ni taureaux ne vous feront obstacle, 625 Pourvu qu'elle s'apaise en faveur de Jason. Prête à descendre en terre afin de l'y réduire, J'ai pris et le visage et l'habit de sa sœur. Rien ne vous peut servir si vous n'avez son cœur; Et si vous le gagnez, rien ne vous[388] sauroit nuire. 630

PALLAS.

Pour vous secourir en ces lieux, Junon change de forme et va descendre en terre; Et pour vous protéger Pallas remonte aux cieux, Où Mars et quelques autres dieux Vont presser contre vous le maître du tonnerre. 635 Le soleil, de son fils embrassant l'intérêt, Voudra faire changer l'arrêt Qui vous laisse espérer la toison demandée; Mais quoi qu'il puisse faire, assurez-vous qu'enfin L'amour fera votre destin, 640 Et vous donnera tout, s'il vous donne Médée.

(Ici, tout d'un temps, Iris disparoît, Pallas remonte au ciel, et Junon descend en terre, en traversant toutes deux le théâtre, et faisant croiser leurs chars.)

JASON.

Eh bien! si mes conseils....

PÉLÉE.

N'en parlons plus, Jason: Cet oracle l'emporte, et vous aviez raison. Aimez, le ciel l'ordonne, et c'est l'unique voie Qu'après tant de travaux il ouvre à notre joie. 645 N'y perdons point de temps, et sans plus de séjour Allons sacrifier au tout-puissant Amour.

FIN DU PREMIER ACTE.

[376] Ce mot est écrit champtournées dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, dans celle de 1692, et même encore dans celle de Voltaire (1764).

[377] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): mêlés de quantité.

[378] Par une faute singulière, l'édition de 1682 donne: «les pays,» pour: «leur pays.»

[379] Voyez ci-dessus l'Examen, p. 247.

[380] Subornons, séduisons. Voyez le Lexique.

[381] Il y a Prince, au singulier, dans l'édition de Voltaire. (1764)

[382] Dans l'édition de 1692: «Vous ne m'aurez sauvé.»

[383] Var. Leurs yeux sont tous de flamme, et leur brûlante haleine. (1661 et 63)

[384] Telle est l'orthographe du mot dans les anciennes éditions, y compris celle de 1692. Il est imprimé de même dans les Desseins et dans l'Examen; voyez plus haut, p. 234 et p. 246.

[385] Var. IRIS, sur l'arc-en-ciel. (1661).

[386] Le mot ARGONAUTES est omis dans les éditions de 1663 et de 1664; celle de 1661 y supplée par un etc.

[387] L'édition de Voltaire (1764) donne: «de leurs propres voix,» au pluriel.

[388] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent ici nous. Nous n'avons pas hésité à y substituer, d'après l'impression de 1692, vous, qui est évidemment la bonne leçon.

ACTE II.

DÉCORATION DU SECOND ACTE.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse succèdent à ce grand jardin, qui disparoît tout d'un coup. On voit tomber de gros torrents des rochers qui servent de rivage à ce fleuve; et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est fermée[389].

SCÈNE PREMIÈRE.

JASON, JUNON, sous le visage de Chalciope.

JUNON.

Nous pouvons à l'écart, sur ces rives du Phase, Parler en sûreté du feu qui vous embrase. Souvent votre Médée y vient prendre le frais, 650 Et pour y mieux rêver s'échappe du palais. Il faut venir à bout de cette humeur altière: De sa sœur tout exprès j'ai pris l'image entière, Mon visage a même air, ma voix a même ton; Vous m'en voyez la taille, et l'habit, et le nom; 655 Et je la cache à tous sous un épais nuage, De peur que son abord ne trouble mon ouvrage. Sous ces déguisements j'ai déjà rétabli Presque en toute sa force un amour affoibli. L'horreur de vos périls, que redoublent les charmes, Dans cette âme inquiète excite mille alarmes: Elle blâme déjà son trop d'emportement. C'est à vous d'achever un si doux changement. Un soupir poussé juste, en suite d'une excuse, Perce un cœur bien avant quand lui-même il s'accuse, Et qu'un secret retour le force à ressentir De sa fureur trop prompte un tendre repentir.

JASON.

Déesse, quels encens[390]....

JUNON.

Traitez-moi de princesse, Jason, et laissez là l'encens et la Déesse. Quand vous serez en Grèce il y faudra penser; 670 Mais ici vos devoirs s'en doivent dispenser: Par ce respect suprême ils m'y feroient connaître. Laissez-y-moi passer pour ce que je feins d'être, Jusqu'à ce que le cœur de Médée adouci....

JASON.

Madame, puisqu'il faut ne vous nommer qu'ainsi, 675 Vos ordres me seront des lois inviolables: J'aurai pour les remplir des soins infatigables; Et mon amour plus fort....

JUNON.

Je sais que vous aimez, Que Médée a des traits dont vos sens sont charmés. Mais cette passion est-elle en vous si forte 680 Qu'à tous autres objets elle ferme la porte? Ne souffre-t-elle plus l'image du passé? Le portrait d'Hypsipyle est-il tout effacé?

JASON.

Ah!

JUNON.

Vous en soupirez!

JASON.

Un reste de tendresse M'échappe encore au nom d'une belle princesse; 685 Mais comme assez souvent la distance des lieux Affoiblit dans le cœur ce qu'elle cache aux yeux, Les charmes de Médée ont aisément la gloire D'abattre dans le mien l'effet de sa mémoire.

JUNON.

Peut-être elle n'est pas si loin que vous pensez. 690 Ses vœux de vous attendre enfin se sont lassés, Et n'ont pu résister à cette impatience Dont tous les vrais amants ont trop d'expérience. L'ardeur de vous revoir l'a hasardée aux flots; Elle a pris après vous la route de Colchos; 695 Et moi, pour empêcher que sa flamme importune Ne rompît sur ces bords toute votre fortune, J'ai soulevé les vents, qui brisant son vaisseau, Dans les flots mutinés ont ouvert son tombeau.

JASON.

Hélas!

JUNON.

N'en craignez point une funeste issue: 700 Dans son propre palais Neptune l'a reçue. Comme il craint pour Pélie, à qui votre retour Doit coûter la couronne, et peut-être le jour, Il va tâcher d'y mettre un obstacle par elle, Et vous la renvoira, plus pompeuse et plus belle, 705 Rattacher votre cœur à des liens si doux, Ou du moins exciter des sentiments jaloux Qui vous rendent Médée à tel point inflexible, Que le pouvoir du charme en demeure invincible, Et que vous périssiez en le voulant forcer, 710 Ou qu'à votre conquête il faille renoncer. Dès son premier abord une soudaine flamme D'Absyrte à ses beautés livrera toute l'âme; L'Amour me l'a promis: vous l'en verrez charmé[391]; Mais vous serez sans doute encor le plus aimé. 715 Il faut donc prévenir ce dieu qui l'a sauvée, Emporter la toison avant son arrivée. Votre amante paroît: agissez en amant Qui veut en effet vaincre, et vaincre promptement.

SCÈNE II.

JASON, JUNON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Que faites-vous, ma sœur, avec ce téméraire? 720 Quand son orgueil m'outrage, a-t-il de quoi vous plaire? Et vous a-t-il réduite à lui servir d'appui, Vous qui parliez tantôt, et si haut, contre lui?

JUNON.

Je suis toujours sincère; et dans l'idolâtrie Qu'en tous ces héros grecs je vois pour leur patrie, 725 Si votre cœur étoit encore à se donner, Je ferois mes efforts à vous en détourner: Je vous dirois encor ce que j'ai su vous dire; Mais l'amour sur tous deux a déjà trop d'empire: Il vous aime, et je vois qu'avec les mêmes traits.... 730

MÉDÉE.

Que dites-vous, ma sœur? il ne m'aima jamais. A quelque complaisance il a pu se contraindre; Mais s'il feignit d'aimer, il a cessé de feindre, Et me l'a bien fait voir en demandant au Roi, En ma présence même, un autre prix que moi. 735

JUNON.

Ne condamnons personne avant que de l'entendre. Savez-vous les raisons dont il se peut défendre? Il m'en a dit quelqu'une, et je ne puis nier, Non pas qu'elle suffise à le justifier, Il est trop criminel, mais que du moins son crime 740 N'est pas du tout si noir qu'il l'est dans votre estime; Et si vous la saviez, peut-être à votre tour Vous trouveriez moins lieu d'accuser son amour.

MÉDÉE.

Quoi? ce lâche tantôt ne m'a pas regardée; Il n'a montré qu'orgueil, que mépris pour Médée, 745 Et je pourrois encor l'entendre discourir!

JASON.

Le discours siéroit mal à qui cherche à mourir. J'ai mérité la mort si j'ai pu vous déplaire; Mais cessez contre moi d'armer votre colère: Vos taureaux, vos dragons sont ici superflus; 750 Dites-moi seulement que vous ne m'aimez plus: Ces deux mots suffiront[392] pour réduire en poussière....

MÉDÉE.

Va, quand il me plaira, j'en sais bien la manière; Et si ma bouche encor n'en fulmine l'arrêt, Rends grâces à ma sœur qui prend ton intérêt. 755 Par quel art, par quel charme as-tu pu la séduire, Elle qui ne cherchoit tantôt qu'à te détruire? D'où vient que mon cœur même à demi révolté Semble vouloir s'entendre avec ta lâcheté, Et de tes actions favorable interprète, 760 Ne te peint à mes yeux que tel qu'il te souhaite? Par quelle illusion lui fais-tu cette loi? Serois-tu dans mon art plus grand maître que moi? Tu mets dans tous mes sens le trouble et le divorce: Je veux ne t'aimer plus, et n'en ai pas la force. 765 Achève d'éblouir un si juste courroux, Qu'offusquent malgré moi des sentiments trop doux; Car enfin, et ma sœur l'a bien pu reconnoître, Tout violent qu'il est, l'amour seul l'a fait naître; Il va jusqu'à la haine, et toutefois, hélas! 770 Je te haïrois peu, si je ne t'aimois pas. Mais parle, et si tu peux, montre quelque innocence.

JASON.

Je renonce, Madame, à toute autre défense. Si vous m'aimez encore, et si l'amour en vous Fait naître cette haine, anime ce courroux, 775 Puisque de tous les deux sa flamme est triomphante, Le courroux est propice et la haine obligeante. Oui, puisque cet amour vous parle encor pour moi, Il ne vous permet pas de douter de ma foi; Et pour vous faire voir mon innocence entière, 780 Il éclaire vos yeux de toute sa lumière: De ses rayons divins le vif discernement Du chef de ces héros sépare votre amant. Ces princes, qui pour vous ont exposé leur vie, Sans qui votre province alloit être asservie, 785 Eux qui de vos destins rompant le cours fatal, Tous mes égaux qu'ils sont, m'ont fait leur général; Eux qui de leurs exploits, eux qui de leur victoire Ont répandu sur moi la plus brillante gloire; Eux tous ont par ma voix demandé la toison: 790 C'étoient eux qui parloient, ce n'étoit pas Jason. Il ne vouloit que vous; mais pouvoit-il dédire Ces guerriers dont le bras a sauvé votre empire, Et par une bassesse indigne de son rang, Demander pour lui seul tout le prix de leur sang? 795 Pouvois-je les trahir, moi qui de leurs suffrages De ce rang où je suis tiens tous les avantages? Pouvois-je avec honneur à ce qu'il a d'éclat Joindre le nom de lâche et le titre d'ingrat? Auriez-vous pu m'aimer couvert de cette honte? 800

JUNON.

Ma sœur, dites le vrai, n'étiez-vous point trop prompte? Qu'a-t-il fait qu'un cœur noble et vraiment généreux....

MÉDÉE.

Ma sœur, je le voulois seulement amoureux. En qui sauroit aimer seroit-ce donc un crime, Pour montrer plus d'amour, de perdre un peu d'estime? Et malgré les douceurs d'un espoir si charmant, Faut-il que le héros fasse taire l'amant? Quel que soit ce devoir, ou ce noble caprice, Tu me devois, Jason, en faire un sacrifice. Peut-être j'aurois pu t'en entendre blâmer, 810 Mais non pas t'en haïr, non pas t'en moins aimer. Tout oblige en amour, quand l'amour en est cause.

JUNON.

Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose. N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur, Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur; 815 Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie, Chercher cette toison si chère à leur envie.

JASON.

Quoi? les abandonner en ce pas dangereux!

MÉDÉE.

N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux?

JASON.

Je suis leur chef, Madame; et pour cette conquête 820 Mon honneur me condamne à marcher à leur tête: J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr; Et bientôt à leur tête on m'y verroit courir, Si j'aimois assez mal pour essayer mes armes A forcer des périls qu'ont préparés vos charmes, 825 Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous N'étoit un attentat contre votre courroux. Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne, Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne. Si ce trésor par vous ne m'est point accordé, 830 Mon bras me punira d'avoir trop demandé; Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage, De vos justes refus étalera l'ouvrage. Vous m'en verrez, Madame, accepter la rigueur, Votre nom en la bouche et votre image au cœur, 835 Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice, Sauver toute ma gloire et vous rendre justice. Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort: «Un respect amoureux a seul causé ma mort!» Quel heur de voir ma mort charger la renommée 840 De tout ce digne excès dont vous êtes aimée, Et dans tout l'avenir....

MÉDÉE.

Va, ne me dis plus rien; Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien. L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère: Je ne trahirai point mon pays et mon père; 845 Le destin de l'État dépend de la toison, Et je commence enfin à connoître Jason. Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie; L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat 850 Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat; Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée, Va traîner ton exil de contrée en contrée; Et ne présume pas, pour le voir trop aimé, Abuser en tyran de mon cœur enflammé. 855 Puisque le tien s'obstine à braver ma colère, Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire, Je reprends cette foi que tu crains d'accepter, Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter.

JASON.

Moi, vous quitter, Madame! ah! que c'est mal connoître Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître! Que nos héros en Grèce emportent leur butin, Jason auprès de vous attache son destin. Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée; Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée, 865 Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur. Que si le souvenir de vous avoir servie Me réserve pour vous quelque reste de vie, Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour, 870 Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour, Sous les climats brûlants, sous les zones glacées, Les routes me plairont que vous m'aurez tracées: J'y baiserai partout les marques de vos pas. Point pour moi de patrie où vous ne serez pas; 875 Point pour moi....

MÉDÉE.

Quoi? Jason, tu pourrois pour Médée Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée?

JASON.

Je le pourrai, Madame, et de plus....

SCÈNE III.

ABSYRTE, JUNON, JASON, MÉDÉE.

ABSYRTE.

Ah! mes sœurs, Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs! Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche 880 Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche. Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau; Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau; Et découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. 885 Sur cet amas brillant de nacre et de coral[393], Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal, L'opale étincelante à la perle mêlée Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée. Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour, 890 Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour; Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie, Par mille bonds divers ils lui tracent la voie. Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux, Par un commun accord, ces moites demi-dieux[394]. 895 Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle! Admirez avec moi ce merveilleux spectacle. Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer.

JASON, à Junon.

Ah! Madame.

JUNON.

Voyez sans vous embarrasser.

(Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une[395] grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône[396]; et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même ou fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé; en suite de quoi Absyrte donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve.)

SCÈNE IV.

ABSYRTE, JUNON, MÉDÉE, JASON, GLAUQUE, SIRÈNES, TRITONS, HYPSIPYLE.

CHANT DES SIRÈNES[397].

Telle Vénus sortit du sein de l'onde, 900 Pour faire régner dans le monde Les Jeux et les Plaisirs, les Grâces et l'Amour; Telle tous les matins l'Aurore Sur le sein émaillé de Flore Verse la rosée et le jour. 905 Objet divin, qui vas de ce rivage Bannir ce qu'il y a de sauvage, Pour y faire régner les grâces et l'Amour, Telle et plus adorable encore Que n'est Vénus, que n'est l'Aurore, 910 Tu vas y faire un nouveau jour.

ABSYRTE.

Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée, De son premier coup d'œil a mon âme charmée? Quel cœur pourroit tenir contre de tels appas?

HYPSIPYLE.

Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas! 915

GLAUQUE.

Allez, tritons, allez, sirènes; Allez, vents, et rompez vos chaînes; Neptune est satisfait, Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet. Jason, vois les bontés de ce même Neptune, 920 Qui pour achever ta fortune, A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux La princesse qui seule est digne de ta flamme. A son aspect rallume tous tes feux; Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme. Et toi, qui jusques à Colchos Dois à tant de beautés un assuré passage, Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots, Et laisse approcher ton rivage.

ABSYRTE[398].

Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts 930 Se sont plu[399] d'animer ses plus rares trésors, Souffrez qu'au nom du Roi dont je tiens la naissance, Je vous offre en ces lieux une entière puissance: Régnez dans ses États, régnez dans son palais; Et pour premier hommage à vos divins attraits.... 935

HYPSIPYLE.

Faites moins d'honneur, Prince, à mon peu de mérite: Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite. Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez! Dites-moi pour le moins si vous me connoissez.

JASON.

Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle; 940 Mais ici....

HYPSIPYLE.

Qui vous rend de la sorte immobile? Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos?

JASON.

Oui; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos.

HYPSIPYLE.

Dieux! que viens-je d'ouïr?

JASON.

J'ai d'autres yeux, Madame: Voyez cette princesse, elle a toute mon âme; 945 Et pour vous épargner les discours superflus, Ici je ne connois et ne vois rien de plus.

HYPSIPYLE.

O faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite? Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite?

MÉDÉE.

Non, non, Madame, non, je ne veux rien d'autrui: 950 Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui[400]. Ne m'offre plus un cœur dont une autre[401] est maîtresse, Volage, et reçois mieux cette grande princesse. Adieu: des yeux si beaux valent bien la toison.

JASON, à Junon.

Ah! Madame, voyez qu'avec peu de raison.... 955

JUNON.

Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre. Madame, on vous trahit; mais votre heur n'est pas moindre. Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au Roi, N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi. Si je le connois bien, vous avez qui vous venge; 960 Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change. Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments Pour rétablir le calme entre ces deux amants.

SCÈNE V.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Madame, si j'osois, dans le trouble où vous êtes, Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes, 965 Si j'osois faire voir à ces divins tyrans Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants, Je mettrois à vos pieds le trône et la couronne Où le ciel me destine et que le sang me donne. Mais puisque vos douleurs font taire mes desirs, 970 Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs; Et tant que le respect m'imposera silence, Expliquez-vous pour eux toute leur violence.

HYPSIPYLE.

Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé? 975 Si c'est à mon amour une peine cruelle Où je cherche un amant de voir un infidèle, C'est un nouveau supplice à mes tristes appas De faire une conquête où je n'en cherche pas. Non que je vous méprise, et que votre personne 980 N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne: Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux, Et de tous vos États je ne voudrais que vous. Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime: Quand l'univers entier vous connoîtroit pour roi, Que pourrois-je pour vous, si je ne suis à moi?

ABSYRTE.

Vous y serez, Madame, et pourrez toute chose: Le change de Jason déjà vous y dispose; Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur, 990 Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur. D'un si volage amant que pourriez-vous attendre?

HYPSIPYLE.

L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre.

ABSYRTE.

Quoi? vous pourriez l'aimer, s'il rentroit sous vos lois En devenant perfide une seconde fois? 995

HYPSIPYLE.

Prince, vous savez mal combien charme un courage Le plus frivole espoir de reprendre un volage, De le voir malgré lui dans nos fers retombé, Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé, Et sur une rivale et confuse et trompée 1000 Ressaisir avec gloire une place usurpée. Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur, Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur. Cependant éteignez une flamme inutile: Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle; 1005 Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi, Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du Roi.

ABSYRTE.

Votre plainte, Madame, auroit pour toute issue Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue. Le Roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux.

HYPSIPYLE.

Il me rendra justice, un roi la doit à tous; Et qui la sacrifie aux tendresses de père Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire.

ABSYRTE.

A quelle rude épreuve engagez-vous ma foi, De me forcer d'agir contre ma sœur et moi! 1015 Mais n'importe, le temps et quelque heureux service Pourront à mon amour vous rendre plus propice. Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir Ce prince malheureux cherche à vous obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[389] VAR. (édit. de 1661-1668): dont cette campagne est enfermée.

[390] Quels encens, au pluriel, est la leçon de toutes les anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).

[391] Var. L'amour me l'a promis: il en sera charmé. (1661 et 63)

[392] L'édition de 1692 donne, mais c'est sans doute une faute, serviront, au lieu de suffiront.

[393] Coral, corail: voyez le Lexique, et ci-dessus les Desseins, p. 236.

[394] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent ici Demidieux, en un seul mot, sans trait d'union; plus loin, au vers 1205, avec un trait d'union, Demi-dieux.

[395] Dans l'édition de 1692 il y a, comme plus haut, pendant que, pour cependant que.

[396] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1674) donnent: «comme dans son trône.»

[397] Au lieu de CHANT DES SIRÈNES, on lit dans l'édition de 1663 (en tenant compte de la correction marquée dans l'Errata de cette édition): SIRÈNES, et à la marge: Elles chantent.

[398] Dans l'édition de Voltaire (1764): ABSYRTE, à Hypsipyle.

[399] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire, donnent le pluriel du participe: «se sont plus.»

[400] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de Voltaire: à Jason.

[401] L'édition de 1682 porte seule un autre, pour une autre.

ACTE III.

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Nos théâtres n'ont encore rien fait paroître de si brillant que le palais du roi Aæte, qui sert de décoration à cet acte. On y voit de chaque côté deux rangs de colonnes de jaspe torses, et environnées de pampres d'or à grands feuillages, chantournées, et découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent pour finissements des vases de porcelaine d'où sortent de gros bouquets de fleurs aussi au naturel[402]. Les bases et les piédestaux sont enrichis de basses-tailles[403], où sont peintes diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière, qui forment, par le moyen de ces colonnes, comme cinq galeries, où la vue s'enfonçant, découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au premier acte.

IIe DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE[404].

Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature y sert de Termes. L'éléphant, le rhinocéros[405], le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds, y lancent des regards menaçants. Une grotte obscure borne la vue, au travers de laquelle l'œil ne laisse pas de découvrir un éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à la dévorer.

SCÈNE PREMIÈRE.

AÆTE, JASON.

AÆTE.

Je vous devois assez pour vous donner Médée, 1020 Jason; et si tantôt vous l'aviez demandée, Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez, Vous auriez obtenu le bien que vous voulez. Mais en est-il saison au jour d'une conquête Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête? 1025 Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir, S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr? Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille, C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille; Et si vous abusez de ce que j'ai promis, 1030 Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis. Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie. Mais si tant de périls vous laissent quelque vie, Après avoir perdu ce roi que vous bravez, Allez porter vos vœux à qui vous les devez: 1035 Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle; Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle.

JASON.

Quoi? parler de vengeance, et d'un œil de courroux Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous! Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule 1040 Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule, Comme si sur la peau d'un chétif animal Le ciel avoit écrit tout votre sort fatal! Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre, Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre. 1045 Me donner la Princesse, et pour dot la toison, Ce n'est que l'assurer dedans votre maison, Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême Je deviendrai soudain une part de vous-même, Et que ce même bras qui vous a pu sauver 1050 Sera toujours armé pour vous la conserver.

AÆTE.

Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse: Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce; Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi, Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi. 1055 Je sais que l'union d'un époux à ma fille De mon sang et du sien forme une autre famille, Et que si de moi-même elle fait quelque part, Cette part de moi-même a ses destins à part. Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre. 1060 Cessez de vous forcer à devenir mon gendre; Ce seroit un honneur qui ne vous plairoit pas, Puisque la toison seule a pour vous des appas, Et que si mon malheur vous l'avoit accordée, Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée.

JASON.

C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé. Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai; Et mon amour n'est pas un amour politique Que le besoin colore, et que la crainte explique. Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi, Je n'osois espérer d'être écouté d'un roi, Ni que sur ma parole il me crût de naissance A porter mes desirs jusqu'à son alliance. Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang, 1075 Qu'un refus de son sceptre après votre victoire Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire, J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi, Ce que veut une reine à la fille d'un roi.

AÆTE.

Et cette même reine est un exemple illustre 1080 Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre. L'état où la réduit votre fidélité Nous instruit hautement de cette vérité, Que ma fille avec vous seroit fort assurée Sur les gages douteux d'une foi parjurée. 1085 Ce trône refusé, dont vous faites le vain, Nous doit donner à tous horreur de votre main. Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes: On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes. Mépriser cette reine en présence d'un roi, 1090 C'est manquer de prudence aussi bien que de foi. Le ciel nous unit tous en ce grand caractère: Je ne puis être roi sans être aussi son frère; Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils, J'aurois déjà puni l'orgueil d'un tel mépris; 1095 Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre, C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre. La voilà: pensez bien que tel est votre sort, Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort; Car à vous en parler avec pleine franchise, 1100 Ma perte dépend bien de la toison conquise; Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux.

SCÈNE II.

AÆTE, HYPSIPYLE, JASON.

AÆTE.

Madame, j'ai parlé; mais toutes mes paroles Ne sont auprès de lui que des discours frivoles. 1105 C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux: Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux. Arrachez-lui du sein cette funeste envie Qui dans ce même jour lui va coûter la vie. Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur 1110 Jusques à le sauver de sa propre fureur: Devant ce que je dois au secours de ses armes, Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes.

SCÈNE III.

HYPSIPYLE, JASON.

HYPSIPYLE.

Eh bien! Jason, la mort a-t-elle de tels biens Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens? 1115 Et sa douceur pour vous seroit-elle moins pure Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure? Oui, ce glorieux titre est si doux à porter, Que de tout votre sang il le faut acheter. Le mépris qui succède à l'amitié passée 1120 D'une seule douleur m'auroit trop peu blessée: Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir, Il faut vous voir ensemble et changer et périr; Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée; 1125 Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié, Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié; Et que ce même feu, que je devrois éteindre, M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre. Je ne t'empêche pas, volage, de changer; 1130 Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger. C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance. Le supplice où tu cours la va trop tôt finir. Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir; 1135 Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage, S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage. Hélas! si tu pouvois le laisser à mon choix, Ton supplice, il seroit de rentrer sous mes lois, De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, 1140 Et de prendre en ta main le sceptre que je porte. Tu n'as qu'a dire un mot, ton crime est effacé: J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé. Mais qu'inutilement je me montre si bonne Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne! Quoi? tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler?

JASON.

Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die? Je ne connois que trop quelle est ma perfidie; Et l'état où je suis ne sauroit consentir 1150 Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir: Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe, Tout ce que je dirois auroit mauvaise grâce. Laissez dans le silence un coupable obstiné, Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné. 1155

HYPSIPYLE.

Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire, Mais pour rendre la force à ma juste colère; Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments Que l'amour enracine au cœur des vrais amants; Repasse mes bontés et tes ingratitudes; 1160 Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes: Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir. Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr, Et si de tes forfaits la peinture étendue Ne laisse plus flotter ma haine suspendue. 1165

JASON.

Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez? Madame, rendez-vous ce que vous vous devez. Il n'est pas glorieux pour une grande reine De montrer de l'amour, et de voir de la haine; Et le sexe et le rang se doivent souvenir 1170 Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir; Et que c'est profaner la dignité suprême Que de lui laisser dire: «On me trahit, et j'aime.»

HYPSIPYLE.

Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir: C'est mon époux, en toi que le ciel me fait voir, 1175 Du moins si la parole et reçue et donnée A des nœuds assez forts pour faire un hyménée. Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs. Je te laissai partir afin que ta conquête 1180 Remît sous mon empire une plus digne tête, Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix Un héros que son bras eût fait égal aux rois. J'attendois ton retour pour pouvoir avec gloire Récompenser ta flamme et payer ta victoire; 1185 Et quand jusques ici je t'apporte ma foi, Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi! Hélas! je ne craignois que tes beautés de Grèce; Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse, Et qu'un climat barbare a des traits assez doux 1190 Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux! Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite? Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette? Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux. Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux: 1195 Ce soupir échappé me dit bien quelque chose; Toute autre l'entendroit; mais sans toi je ne l'ose. Parle donc et sans feinte: où porte-t-il ta foi? Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi[406]?

JASON.

Osez autant qu'une autre; entendez-le, Madame, 1200 Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme[407]; Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs, De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs. Il me faut la toison: il y va de la vie De tous ces demi-dieux que brûle même envie; 1205 Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer, Sous cette tyrannie il me faut expirer. J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie; Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie; Et le même intérêt qui vous fit consentir, 1210 Malgré tout votre amour, à me laisser partir, Le même me dérobe ici votre couronne. Pour faire ma conquête, il faut que je me donne, Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris, Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix: 1215 Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire. Ne me condamnez plus, Madame, à le redire: Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens; Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache 1220 Grossit l'indignité des remords que je cache. Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux. L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle; Chaque moment allume une flamme nouvelle; Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers desirs, De mon change forcé fait tous les déplaisirs; Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue, Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue. Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux: Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux; Plus vous me faites voir d'amour et de mérite, Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte; Et l'excès de ma perte allume une fureur Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. 1235 Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage D'être en dépit de moi déloyal et volage; Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous, Ne vous obstinez point à gêner une vie 1240 Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie. Oubliez un ingrat qui jusques au trépas, Tout ingrat qu'il paroît, ne vous oubliera pas: Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.

HYPSIPYLE.

Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite; 1245 Et quand tu fais effort pour te justifier, Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier! Je vois ton artifice et ce que tu médites; Tu veux me conserver alors que tu me quittes; Et par les attentats d'un flatteur entretien 1250 Me dérober ton cœur, et retenir le mien: Tu veux que je te perde, et que je te regrette, Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite, Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté, Et me prenne de tout à la fatalité. 1255 Le ciel l'ordonne ainsi: ton change est légitime; Ton innocence est sûre au milieu de ton crime; Et quand tes trahisons pressent leur noir effet, Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait. Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses: Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses; Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs: Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs. D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare, Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare; Et c'est faire un hommage et ridicule et vain De présenter le cœur et retirer la main.

JASON.

L'un et l'autre est à vous, si....

HYPSIPYLE.

N'achève pas, traître; Ce que tu veux cacher se feroit trop paroître: Un véritable amour ne parle point ainsi. 1270

JASON.

Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici. La toison emportée, il agira, Madame, Ce véritable amour qui vous donne mon âme; Sinon.... Mais Dieux! que vois-je? O ciel! je suis perdu, Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu. 1275

SCÈNE IV.

MÉDÉE, HYPSIPYLE.

MÉDÉE.

Vous l'avez vu, Madame, êtes-vous satisfaite?

HYPSIPYLE.

Vous en pouvez juger par sa prompte retraite.

MÉDÉE.

Elle marque le trouble où son cœur est réduit; Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit.

HYPSIPYLE.

Vous pouvez donc, Madame, ignorer quelque chose?

MÉDÉE.

Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause.

HYPSIPYLE.

Moi, je n'en sais pas tant; mai j'avoue entre nous Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous.

MÉDÉE.

Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes.

HYPSIPYLE.

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes. 1285

MÉDÉE.

C'est beaucoup en amour que de savoir charmer[408].

HYPSIPYLE.

Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer.

MÉDÉE.

Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre.

HYPSIPYLE.

A faute d'être aimée, on peut se faire craindre.

MÉDÉE.

Il vous aima jadis?

HYPSIPYLE.

Peut-être il m'aime encor, 1290 Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or.

MÉDÉE.

Du moins, quand je voudrai flatter son espérance, Il saura de nous deux faire la différence.

HYPSIPYLE.

J'en vois la différence assez grande à Colchos; Mais elle seroit autre et plus grande à Lemnos. 1295 Les lieux aident au choix; et peut-être qu'en Grèce Quelque troisième objet surprendroit sa tendresse.

MÉDÉE.

J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi.

HYPSIPYLE.

Vous êtes plus adroite et plus belle que moi: Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre.

MÉDÉE.

J'allume peu de feux qu'un autre[409] puisse éteindre; Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant...

HYPSIPYLE.

Autrefois à Lemnos il m'en promit autant.

MÉDÉE.

D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole?

HYPSIPYLE.

A montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole. 1305 Ces beaux feux qu'en mon île il n'osoit démentir....

MÉDÉE.

Eurent un peu de tort de le laisser partir.

HYPSIPYLE.

Comme vous en aurez, si jamais ce volage Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage.

MÉDÉE.

Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter. 1310

HYPSIPYLE.

J'avois quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter.

MÉDÉE.

J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre?

HYPSIPYLE.

Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre[410]; Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé: Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé. 1315

MÉDÉE.

Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures.

HYPSIPYLE.

On peut sur le passé former ses conjectures.

MÉDÉE.

Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur, Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur.

HYPSIPYLE.

Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées.... 1320

MÉDÉE.

Laissons faire Jason, et gardons nos idées.

HYPSIPYLE.

Avec sincérité je dois vous avouer Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer.

MÉDÉE.

Avec sincérité je dois aussi vous dire Qu'assez malaisément on sort de mon empire, 1325 Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer, On ne s'abaisse plus à vous considérer. Profitez des avis que ma pitié vous donne.

HYPSIPYLE.

A vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne. Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés.... 1330

MÉDÉE.

Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.

HYPSIPYLE.

Cet indigne mépris que de mon rang vous faites....

MÉDÉE.

Connoissez-moi, Madame, et voyez où vous êtes. Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer, Il peut chercher des bras à vous en retirer. 1335 Adieu: souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre, Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre.

(Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers[411].)

SCÈNE V.

HYPSIPYLE.

Que vois-je? où suis-je? ô Dieux! quels abîmes ouverts Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers! Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières 1340 Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières! O toi, qui crois par là te faire redouter, Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter. Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture, A t'armer contre moi de toute la nature. 1345 L'amour au désespoir ne peut craindre la mort: Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port. Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale. Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale! Cette honte est pour moi pire que le trépas. 1350 Je ne veux plus mourir; monstres, n'avancez pas.

UNE VOIX, derrière le théâtre.

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne; Respectez ses appas; Suivez les lois qu'elle vous donne: Monstres, n'avancez pas. 1355

(Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.)

HYPSIPYLE.

Quel favorable écho, pendant que je soupire, Répète mes frayeurs avec un tel empire? Et d'où vient que frappés par ces divins accents, Ces monstres tout à coup deviennent impuissants?

LA VOIX.

C'est l'amour qui fait ce miracle, 1360 Et veut plus faire en ta faveur. N'y mets donc point d'obstacle: Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur.

HYPSIPYLE.

Quel prodige nouveau! cet amas de nuages Vient-il dessus ma tête éclater en orages? 1365 Vous qui nous gouvernez, Dieux, quel est votre but? M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut? Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre; Et je vois.... Mais, ô Dieux, qu'est-ce que j'y découvre? Seroit-ce bien le Prince?

(Un nuage descend jusqu'à terre, et s'y séparant en deux moitiés, qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le prince Absyrte.)

SCÈNE VI.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Oui, Madame, c'est lui 1370 Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui: Le même qui pour vous courant à son supplice, Contre un ingrat trop cher a demandé justice, Le même vient encor dissiper votre peur. J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur; 1375 Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire, Je ne me connois plus, je cesse d'être frère. Monstres, disparoissez; fuyez de ces beaux yeux Que vous avez en vain obsédés en ces lieux.

(Tous les monstres s'envolent ou fondent sous terre, et Absyrte continue.)

Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes. 1380 Pour détruire le reste, il faudroit d'autres charmes. Contre ceux qu'on pressoit de vous faire périr, Je n'avois que les airs par où vous secourir; Et d'un art tout-puissant les forces inconnues Ne me laissoient ouvert que le milieu des nues; 1385 Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité De nous faire sortir d'un séjour enchanté. Allons, Madame.

HYPSIPYLE.

Allons, prince trop magnanime, Prince digne en effet de toute mon estime.

ABSYRTE.

N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants? Et ne pourrai-je....

HYPSIPYLE.

Allons, et laissez faire au temps.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[402] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): de gros bouquets de fleurs au naturel.

[403] Basses-tailles, bas-reliefs.

[404] Dans les éditions de 1661 et de 1663, et aussi dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire, la description de cette seconde décoration du troisième acte a été transportée plus loin, après le vers 1337, où les éditions de 1664-1682 en répètent les premiers mots. Dans l'édition de 1663, un erratum signale comme un oubli l'absence de cette seconde décoration en tête de l'acte. Malgré le déplacement de cette description, quelques exemplaires de 1692 portent au bas de la première décoration, qui tient toute une page, la réclame: IIe DÉCORATION.

[405] Cette orthographe, conforme au radical grec de ce mot, est celle de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.

[406] Var. Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il à moi? (1661)

[407] Var. Ce soupir que vers vous pousse toute mon âme[407-a]. (1661)

[407-a] Comparez à ce vers le vers 1641, où toutes les éditions portent qui.

[408] Voltaire, dans sa Préface de la Toison d'or, après avoir cité les vers du deuxième chant de l'Art poétique, où Boileau reproche à la tragédie d'avoir fait des pointes «ses plus chères délices,» ajoute: «Il y a.... quelques jeux de mots dans Corneille, mais ils sont rares. Le plus remarquable est celui d'Hypsipyle, qui, dans la IVe scène du IIIe acte, dit à Médée, sa rivale, en faisant allusion à sa magie:

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.

Médée lui répond:

C'est beaucoup en amour que de savoir charmer.»

[409] Telle est la leçon des éditions de 1664-1682. Les deux premières (1661 et 1663) donnent, ainsi que celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «une autre.»

[410] Var. Vous aurez lieu de croire en valoir bien une autre[410-a]. (1661) Var. Vous aurez lieu de croire en valoir bien un autre. (1663-68)

[410-a] Cette leçon a été reproduite dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).

[411] Les éditions antérieures à 1664 et celles qui sont postérieures à 1682 continuent: «et qu'elle a donné un coup de baguette..., etc.,» en transportant ici la description de la «deuxième décoration du troisième acte.» Voyez ci-dessus, p. 299, et la note 404.

ACTE IV.

DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.

Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable: c'est le désert où Médée a de coutume[412] de se retirer pour faire ses enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs: ces rochers sont d'une pierre blanche et luisante, de sorte que comme l'autre théâtre étoit fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un à l'autre fait qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABSYRTE, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Qui donne cette audace à votre inquiétude, Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude? Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux Je ne souffre que moi, les ombres et les Dieux, 1395 Et qu'étant par mon art consacrés au silence, Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence?

ABSYRTE.

De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser; Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser. C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires, 1400 Où votre art fait agir ses plus secrets mystères, Vous demander un charme à détacher un cœur, A dérober une âme à son premier vainqueur.

MÉDÉE.

Hélas! cet art, mon frère, impuissant sur les âmes, Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir, Loin de charmer les cœurs, il n'y sauroit rien voir. Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle? Son péril, son effroi, vous est-il inutile? Après ce stratagème entre nous concerté, 1410 Elle vous croit devoir et vie et liberté; Et son ingratitude au dernier point éclate, Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte.

ABSYRTE.

Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous, Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups; 1415 Et sans rien soupçonner de tout notre artifice, Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service; Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir, Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir.

MÉDÉE.

L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée, 1420 Puisque Jason en veut à la toison dorée, Et qu'à la conquérir faire le moindre effort, C'est se livrer soi-même et courir à la mort. Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille, Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle; 1425 Et croyez....

ABSYRTE.

Ah! ma sœur, ce seroit me trahir Que de perdre Jason sans le faire haïr. L'âme de cette reine, à la douleur ouverte, A toute la famille imputeroit sa perte, Et m'envelopperoit dans le juste courroux 1430 Qu'elle auroit pour le Roi, qu'elle prendroit pour vous. Faites donc qu'il vous aime, afin qu'on le haïsse; Qu'on regarde sa mort comme un digne supplice. Non que je la souhaite: il s'est vu trop aimé Pour n'en présumer pas votre esprit alarmé; 1435 Je ne veux pas non plus chercher jusqu'en votre âme Les sentiments qu'y laisse une si belle flamme: Arrêtez seulement ce héros sous vos lois, Et disposez sans moi du reste, à votre choix. S'il doit mourir, qu'il meure en amant infidèle; 1440 S'il doit vivre, qu'il vive en esclave rebelle, Et qu'on n'aye aucun lieu, dans l'un ni l'autre sort, Ni de l'aimer vivant, ni de le plaindre mort. C'est ce que je demande à cette amitié pure Qu'avec le jour pour moi vous donna la nature. 1445

MÉDÉE.

Puis-je m'en faire aimer sans l'aimer à mon tour, Et pour un cœur sans foi me souffrir de l'amour? Puis-je l'aimer, mon frère, au moment qu'il n'aspire Qu'à ce trésor fatal dont dépend votre empire? Ou si par nos taureaux il se fait déchirer, 1450 Voulez-vous que je l'aime, afin de le pleurer?

ABSYRTE.

Aimez, ou n'aimez pas, il suffit qu'il vous aime; Et quant à ces périls pour notre diadème, Je ne suis pas de ceux dont le crédule esprit S'attache avec scrupule à ce qu'on leur prédit. 1455 Je sais qu'on n'entend point de telles prophéties Qu'après que par l'effet elles sont éclaircies; Et que quoi qu'il en soit, le sceptre de Lemnos A de quoi réparer la perte de Colchos. Ces climats désolés où même la nature 1460 Ne tient que de votre art ce qu'elle a de verdure, Où nos plus beaux jardins n'ont ni roses ni lis Dont par votre savoir ils ne soient embellis, Sont-ils à comparer à ces charmantes îles Où nos maux trouveroient de glorieux asiles? 1465 Tomber à bas d'un trône est un sort rigoureux; Mais quitter l'un pour l'autre est un échange heureux.

MÉDÉE.

Un amant tel que vous, pour gagner ce qu'il aime, Changeroit sans remords d'air et de diadème.... Comme j'ai d'autres yeux, j'ai d'autres sentiments, 1470 Et ne me règle pas sur vos attachements. Envoyez-moi ma sœur, que je puisse avec elle Pourvoir au doux succès d'une flamme si belle. Ménagez cependant un si cher intérêt: Faites effort à plaire autant comme on vous plaît. 1475 Pour Jason, je saurai de sorte m'y conduire, Que soit qu'il vive ou meure, il ne pourra vous nuire. Allez sans perdre temps, et laissez-moi rêver Aux beaux commencements que je veux achever.

SCÈNE II.

MÉDÉE.

Tranquille et vaste solitude, 1480 Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir! Et que la rêverie est mal propre à guérir D'une peine qui plaît la flatteuse habitude! J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers; Et j'y porte avec moi dans mes vœux les plus chers 1485 Mes ennemis les plus à craindre: Plus je crois les dompter, plus je leur obéis; Ma flamme s'en redouble; et plus je veux l'éteindre, Plus moi-même je m'y trahis.

C'est en vain que toute alarmée 1490 J'envisage à quels maux expose[413] un inconstant: L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant; Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée. Ainsi j'adore et crains son manquement de foi; Je m'offre et me refuse à ce que je prévoi: 1495 Son change me plaît et m'étonne. Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner; Et bien que tout mon cœur obstinément se donne, Ma raison n'ose me donner.

Silence, raison importune; 1500 Est-il temps de parler quand mon cœur s'est donné? Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné, Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune. Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins Anime leur révolte et le livre aux destins, 1505 Contre qui tu prends sa défense: Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter; Et ton cruel secours lui porte par avance Tous les maux qu'il doit redouter.

Parle toutefois pour sa gloire; 1510 Donne encor quelques lois à qui te fait la loi: Tyrannise un tyran qui triomphe de toi, Et par un faux trophée usurpe sa victoire. S'il est vrai que l'amour te vole tout mon cœur, Exile de mes yeux cet insolent vainqueur, 1515 Dérobe-lui tout mon visage; Et si mon âme cède à mes feux trop ardents[414], Sauve tout le dehors du honteux esclavage Qui t'enlève tout le dedans[415].

SCÈNE III.

JUNON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

L'avez-vous vu, ma sœur, cet amant infidèle? 1520 Que répond-il aux pleurs d'une reine si belle? Souffre-t-il par pitié qu'ils en fassent un roi? A-t-il encor le front de vous parler de moi? Croit-il qu'un tel exemple ait su si peu m'instruire, Qu'il lui laisse encor lieu de me pouvoir séduire? 1525

JUNON.

Modérez ces chaleurs de votre esprit jaloux: Prenez des sentiments plus justes et plus doux; Et sans vous emporter souffrez que je vous die....

MÉDÉE.

Qu'il pense m'acquérir par cette perfidie? Et que ce qu'il fait voir de tendresse et d'amour, 1530 Si j'ose l'accepter, m'en garde une à mon tour? Un volage, ma sœur, a beau faire et beau dire, On peut toujours douter pour qui son cœur soupire: Sa flamme à tous moments peut prendre un autre cours, Et qui change une fois peut changer tous les jours. 1535 Vous, qui vous préparez à prendre sa défense, Savez-vous, après tout, s'il m'aime ou s'il m'offense? Lisez-vous dans son cœur pour voir ce qui s'y fait, Et si j'ai de ces feux l'apparence ou l'effet[416]?

JUNON.

Quoi? vous vous offensez d'Hypsipyle quittée! 1540 D'Hypsipyle pour vous à vos yeux maltraitée! Vous, son plus cher objet! vous de qui hautement En sa présence même il s'est nommé l'amant! C'est mal vous acquitter de la reconnoissance Qu'une autre croiroit due à cette préférence. 1545 Voyez mieux qu'un héros si grand, si renommé, Auroit peu fait pour vous, s'il n'avoit rien aimé. En ces tristes climats qui n'ont que vous d'aimable, Où rien ne s'offre aux yeux qui vous soit comparable, Un cœur qu'un autre objet ne peut vous disputer 1550 Vous porte peu de gloire à se laisser dompter. Mais Hypsipyle est belle, et joint au diadème Un amour assez fort pour mériter qu'on l'aime[417]; Et quand, malgré son trône, et malgré sa beauté, Et malgré son amour, vous l'avez emporté, 1555 Que ne devez-vous point à l'illustre victoire Dont ce choix obligeant vous assure la gloire? Peut-il de vos attraits faire mieux voir le prix, Que par le don d'un cœur qu'Hypsipyle avoit pris? Pouvez-vous sans chagrin refuser un hommage 1560 Qu'une autre lui demande avec tant d'avantage? Pouvez-vous d'un tel don faire si peu d'état, Sans vouloir être ingrate, et l'être avec éclat? Si c'est votre dessein, en faisant la cruelle, D'obliger ce héros à retourner vers elle, 1565 Vous en pourrez avoir un succès assez prompt; Sinon....

MÉDÉE.

Plutôt la mort qu'un si honteux affront. Je ne souffrirai point qu'Hypsipyle me brave, Et m'enlève ce cœur que j'ai vu mon esclave. Je voudrois avec vous en vain le déguiser; 1570 Quand je l'ai vu pour moi tantôt la mépriser, Qu'à ses yeux, sans nous mettre un moment en balance, Il m'a si hautement donné la préférence, J'ai senti des transports que mon esprit discret Par un soudain adieu n'a cachés qu'à regret. 1575 Je ne croirai jamais qu'il soit douceur égale A celle de se voir immoler sa rivale, Qu'il soit pareille joie; et je mourrois, ma sœur, S'il falloit qu'à son tour elle eût même douceur.

JUNON.

Quoi? pour vous cette honte est un malheur extrême? Ah! vous l'aimez encor.

MÉDÉE.

Non; mais je veux qu'il m'aime. Je veux, pour éviter un si mortel ennui, Le conserver à moi, sans me donner à lui, L'arrêter sous mes lois, jusqu'à ce qu'Hypsipyle Lui rende de son cœur la conquête inutile, 1585 Et que le prince Absyrte, ayant reçu sa foi, L'ait mise hors d'état de triompher de moi. Lors, par un juste exil punissant l'infidèle, Je n'aurai plus de peur qu'il me traite comme elle; Et je saurai sur lui nous venger toutes deux, 1590 Sitôt qu'il n'aura plus à qui porter ses vœux.

JUNON.

Vous vous promettez plus que vous ne voudrez faire, Et vous n'en croirez pas toute cette colère[418].

MÉDÉE.

Je ferai plus encor que je ne me promets, Si vous pouvez, ma sœur, quitter ses intérêts. 1595

JUNON.

Quelques[419] chers qu'ils me soient, je veux bien m'y contraindre, Et pour mieux vous ôter tout sujet de me craindre, Le voilà qui paroît, je vous laisse avec lui. Vous me rappellerez, s'il a besoin d'appui.

SCÈNE IV.

JASON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Êtes-vous prêt, Jason, d'entrer dans la carrière? 1600 Faut-il du champ de Mars vous ouvrir la barrière, Vous donner nos taureaux pour tracer des sillons D'où naîtront contre vous de soudains bataillons? Pour dompter ces taureaux et vaincre ces gensdarmes, Avez-vous d'Hypsipyle emprunté quelques charmes? Je ne demande point quel est votre souci; Mais si vous la cherchez, elle n'est pas ici; Et tandis qu'en ces lieux, vous perdez votre peine, Mon frère vous pourroit enlever cette reine. Jason, prenez-y garde, il faut moins s'éloigner 1610 D'un objet qu'un rival s'efforce de gagner, Et prêter un peu moins les faveurs de l'absence A ce qui peut entre eux naître d'intelligence. Mais j'ai tort, je l'avoue, et je raisonne mal: Vous êtes trop aimé pour craindre un tel rival; 1615 Vous n'avez qu'à paroître, et sans autre artifice, Un coup d'œil détruira ce qu'il rend de service.

JASON.

Qu'un si cruel reproche à mon cœur seroit doux S'il avoit pu partir d'un sentiment jaloux, Et si par cette injuste et douteuse colère 1620 Je pouvois m'assurer de ne vous pas déplaire! Sans raison toutefois j'ose m'en défier; Il ne me faut que vous pour me justifier. Vous avez trop bien vu l'effet de vos mérites Pour garder un soupçon de ce que vous me dites; 1625 Et du change nouveau que vous me supposez Vous me défendez mieux que vous ne m'accusez. Si vous avez pour moi vu l'amour d'Hypsipyle, Vous n'avez pas moins vu sa constance inutile: Que ses plus doux attraits, pour qui j'avois brûlé, 1630 N'ont rien que mon amour ne vous aye immolé; Que toute sa beauté rehausse votre gloire, Et que son sceptre même enfle votre victoire: Ce sont des vérités que vous vous dites mieux, Et j'ai tort de parler où vous avez des yeux. 1635

MÉDÉE.

Oui, j'ai des yeux, ingrat, meilleurs que tu ne penses, Et vois jusqu'en ton cœur tes fausses préférences. Hypsipyle à ma vue a reçu des mépris; Mais quand je n'y suis plus, qu'est-ce que tu lui dis? Explique, explique encor ce soupir tout de flamme 1640 Qui vers ce cher objet poussoit toute ton âme[420], Et fais-moi concevoir jusqu'où vont tes malheurs De soupirer pour elle et de prétendre ailleurs. Redis-moi les raisons dont tu l'as apaisée, Dont jusqu'à me braver tu l'as autorisée: 1645 Qu'il te faut la toison pour revoir tes parents, Qu'à ce prix je te plais, qu'à ce prix tu te vends. Je tenois cher le don d'une amour si parfaite; Mais puisque tu te vends, va chercher qui t'achète, Perfide, et porte ailleurs cette vénale foi 1650 Qu'obtiendroit ma rivale à même prix que moi. Il est, il est encor des âmes toutes prêtes A recevoir mes lois et grossir mes conquêtes; Il est encor des rois dont je fais le désir; Et si parmi tes Grecs il me plaît de choisir, 1655 Il en est d'attachés à ma seule personne, Qui n'ont jamais su l'art d'être à qui plus leur donne, Qui trop contents d'un cœur dont tu fais peu de cas, Méritent la toison qu'ils ne demandent pas, Et que pour toi mon âme, hélas! trop enflammée, 1660 Auroit pu te donner, si tu m'avois aimée.

JASON.

Ah! si le pur amour peut mériter ce don, A qui peut-il, Madame, être dû qu'à Jason? Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire, D'une vénale ardeur n'est pas le caractère. 1665 Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris En seroit pour tout autre un assez digne prix; Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème, Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime. Je ne me défends point d'une civilité 1670 Que du bandeau royal vouloit la majesté. Abandonnant pour vous une reine si belle, J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle: J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret Que je change par force et la quitte à regret; 1675 Que satisfaite ainsi de mon propre mérite, Elle se consolât de tout ce qui l'irrite; Et que l'appas flatteur de cette illusion La vengeât un moment de sa confusion. Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles? Des paroles enfin ne sont que des paroles; Et quiconque possède un cœur comme le mien Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien Je n'examine point, après votre menace, Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place. 1685 Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs vœux; Je le crois; mais aussi je suis roi si je veux; Et je n'avance rien touchant le diadème Dont il faille chercher de témoins que vous-même. Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir, 1690 Je puis vous imiter, je puis vous prévenir; Et si je me bannis par là de ma patrie, Un exil couronné peut faire aimer la vie. Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer....

MÉDÉE.

Eh bien! je t'aimerai, s'il ne faut que t'aimer: 1695 Malgré tous ces héros, malgré tous ces monarques, Qui m'ont de leur amour donné d'illustres marques, Malgré tout ce qu'ils ont et de cœur et de foi, Je te préfère à tous, si tu ne veux que moi. Fais voir, en renonçant à ta chère patrie, 1700 Qu'un exil avec moi peut faire aimer la vie, Ose prendre à ce prix le nom de mon époux.

JASON.

Oui, Madame, à ce prix tout exil m'est trop doux; Mais je veux être aimé, je veux pouvoir le croire; Et vous ne m'aimez pas, si vous n'aimez ma gloire. 1705 L'ordre de mon destin l'attache à la toison: C'est d'elle que dépend tout l'honneur de Jason. Ah! si le ciel l'eût mise au pouvoir d'Hypsipyle, Que j'en aurois trouvé la conquête facile! Ma passion pour vous a beau l'abandonner, 1710 Elle m'offre encor tout ce qu'elle peut donner; Malgré mon inconstance, elle aime sans réserve.

MÉDÉE.

Et moi, je n'aime point, à moins que je te serve? Cherche un autre prétexte à lui rendre ta foi; J'aurai soin de ta gloire aussi bien que de toi. 1715 Si ce noble intérêt te donne tant d'alarmes, Tiens, voilà de quoi vaincre et taureaux et gensdarmes; Laisse à tes compagnons combattre le dragon: Ils veulent comme toi leur part à la toison; Et comme ainsi qu'à toi la gloire leur est chère, 1720 Ils ne sont pas ici pour te regarder faire. Zéthès et Calaïs, ces héros emplumés, Qu'aux routes des oiseaux leur naissance a formés, Y préparent déjà leurs ailes enhardies D'avoir pour coup d'essai triomphé des Harpies; 1725 Orphée avec ses chants se promet le bonheur D'assoupir....

JASON.

Ah! Madame, ils auront tout l'honneur, Ou du moins j'aurai part moi-même à leur défaite, Si je laisse comme eux la conquête imparfaite: Il me la faut entière; et je veux vous devoir.... 1730

MÉDÉE.

Va, laisse quelque chose, ingrat, en mon pouvoir; J'en ai déjà trop fait pour une âme infidèle. Adieu. Je vois ma sœur: délibère avec elle; Et songe qu'après tout ce cœur que je te rends, S'il accepte un vainqueur, ne veut point de tyrans; 1735 Que s'il aime ses fers, il hait tout esclavage; Qu'on perd souvent l'acquis à vouloir d'avantage; Qu'il faut subir la loi de qui peut obliger; Et que qui veut un don ne doit pas l'exiger. Je ne te dis plus rien: va rejoindre Hypsipyle, 1740 Va reprendre auprès d'elle un destin plus tranquille; Ou si tu peux, volage, encor la dédaigner, Choisis en d'autres lieux qui te fasse régner. Je n'ai pour t'acheter sceptres ni diadèmes; Mais telle que je suis, crains-moi, si tu ne m'aimes. 1745

SCÈNE V.

JUNON, JASON, L'AMOUR.

(L'Amour est dans le ciel de Vénus[421].)

JUNON.

A bien examiner l'éclat de ce grand bruit, Hypsipyle vous sert plus qu'elle ne vous nuit. Ce n'est pas qu'après tout ce courroux ne m'étonne: Médée à sa fureur un peu trop s'abandonne. L'Amour tient assez mal ce qu'il m'avoit promis, 1750 Et peut-être avez-vous trop de dieux ennemis. Tous veulent à l'envi faire la destinée Dont se doit signaler cette grande journée: Tous se sont assemblés exprès chez Jupiter, Pour en résoudre l'ordre, ou pour le contester; 1755 Et je vous plains, si ceux qui daignoient vous défendre Au plus nombreux parti sont forcés de se rendre. Le ciel s'ouvre, et pourra nous donner quelque jour: C'est celui de Vénus, j'y vois encor l'Amour; Et puisqu'il n'en est pas, toute cette assemblée 1760 Par sa rébellion pourra se voir troublée. Il veut parler à nous: écoutez quel appui Le trouble où je vous vois peut espérer de lui.

(Le ciel s'ouvre, et fait voir le palais de Vénus, composé de Termes à face humaine et revêtus de gaze d'or, qui lui servent de colonnes; le lambris n'en n'est pas moins riche. L'Amour y paroît seul; et sitôt qu'il a parlé, il s'élance en l'air, et traverse le théâtre en volant, non pas d'un côté à l'autre, comme se font les vols ordinaires, mais d'un bout à l'autre, en tirant vers les spectateurs; ce qui n'a point encore été pratiqué en France de cette manière[422].)

L'AMOUR.

Cessez de m'accuser, soupçonneuse déesse; Je sais tenir promesse: 1765 C'est en vain que les Dieux s'assemblent chez leur roi; Je vais bien leur faire connoître Que je suis, quand je veux, leur véritable maître, Et que de ce grand jour le destin est à moi. Toi, si tu sais aimer, ne crains rien de funeste; 1770 Obéis à Médée, et j'aurai soin du reste.

JUNON.

Ces favorables mots vous ont rendu le cœur.

JASON.

Mon espoir abattu reprend d'eux sa vigueur. Allons, Déesse, allons, et sûrs de l'entreprise, Reportons à Médée une âme plus soumise. 1775

JUNON.

Allons, je veux encor seconder vos projets, Sans remonter au ciel qu'après leurs pleins effets.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[412] Voltaire a supprimé de devant coutume.

[413] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Thomas Corneille (1692) a mis: «s'expose;» et Voltaire (1764): «j'expose.»

[414] Var. Et si mon âme cède à des feux trop ardents. (1661-64) Voltaire a adopté cette variante.

[415] Voyez, au sujet de cette dernière strophe, la fin de la Préface que Voltaire a placée en tête de la Toison d'or.

[416] Var. Et si j'ai de ses feux l'apparence ou l'effet? (1661) Voltaire a adopté cette variante.

[417] Var. Un amour assez fort pour mériter qu'il l'aime. (1661)

[417] Var. Et vous ne croirez pas toute cette colère. (1661-64)

[419] Voyez tome I, p. 205, note 3.

[420] Voyez plus haut, p. 306, vers 1201.

[421] Var. JUNON, JASON, L'AMOUR dans le ciel. (1661)

[422] Voyez ci-dessus, p. 231 et 241.

ACTE V.

DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.

Ce dernier spectacle présente à la vue une forêt épaisse, composée de divers arbres entrelacés ensemble, et si touffus, qu'il est aisé de juger que le respect qu'on porte au dieu Mars, à qui elle est consacrée, fait qu'on n'ose en couper aucunes branches, ni même brosser[423] au travers: les trophées d'armes appendus au haut de la plupart de ces arbres marquent encore plus particulièrement qu'elle appartient à ce dieu. La toison d'or est sur le plus élevé, qu'on voit seul de son rang au milieu de cette forêt; et la perspective du fond fait paroître en éloignement la rivière du Phase, avec le navire Argo, qui semble n'attendre plus que Jason et sa conquête pour partir.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Voilà ce prix fameux où votre ingrat aspire, Ce gage où les destins attachent notre empire, Cette toison enfin, dont Mars est si jaloux: 1780 Chacun impunément la peut voir comme nous; Ce monstrueux dragon, dont les fureurs la gardent, Semble exprès se cacher aux yeux qui la regardent; Il laisse agir sans crainte un curieux desir, Et ne fond que sur ceux qui s'en veulent saisir. 1785 Lors, d'un cri qui suffit à punir tout leur crime, Sous leur pied téméraire il ouvre un noir abîme, A moins qu'on n'ait déjà mis au joug nos taureaux, Et fait mordre la terre aux escadrons nouveaux Que des dents d'un serpent la semence animée 1790 Doit opposer sur l'heure à qui l'aura semée: Sa voix perdant alors cet effroyable éclat, Contre les ravisseurs le réduit au combat. Telles furent les lois que Circé par ses charmes Sut faire à ce dragon, aux taureaux, aux gensdarmes. Circé, sœur de mon père, et fille du Soleil, Circé, de qui ma sœur tient cet art sans pareil Dont tantôt à vous perdre eût abusé sa rage, Si ce peu que du ciel j'en eus pour mon partage, Et que je vous consacre aussi bien que mes jours, 1800 Par le milieu des airs n'eût porté du secours.

HYPSIPYLE.

Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie; Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux, Que si j'étois à moi, je voudrois être à vous. 1805 Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance Ces sentiments d'estime et de reconnoissance. J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner; Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner. Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage 1810 N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage; Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui, Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui. Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite, 1815 Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter. Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne, Que sa foi violée ait dégagé la mienne, Et que l'hymen ait joint au mépris qu'il en fait 1820 D'un entier changement l'irrévocable effet. Alors par son parjure à moi-même rendue, Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue; Et dans la liberté de faire un second choix, Je saurai mieux penser à ce que je vous dois. 1825

ABSYRTE.

Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance; Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort, Ce que feroit l'hymen vous l'aurez par sa mort. Il combat nos taureaux, et telle est leur furie, 1830 Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie.

HYPSIPYLE.

Il combat vos taureaux! Ah! que me dites-vous?

ABSYRTE.

Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux.

HYPSIPYLE.

Ah! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime, Et sur ce faux soupçon se venger elle-même. 1835 Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant, Peut-être que son art n'est pas assez puissant: De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre; Et si....

ABSYRTE.

Quoi? vous voulez qu'il vive pour un autre[424]?

HYPSIPYLE.

Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard. 1840

ABSYRTE.

Ah! Reine, en votre cœur il garde trop de part; Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte, Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte. Votre rivale et moi nous en sommes d'accord: A moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort. 1845 Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre, Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre; Et je ne suis pas homme à servir mon rival, Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal. Je ne le vois que trop, pour prix de mes services 1850 Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices. C'est m'immoler à lui que de le secourir; Et lui sauver le jour, c'est me faire périr. Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre, Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre: 1855 Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux; Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous.

HYPSIPYLE.

Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie Donne trop d'aigreur, Prince, à votre jalousie. Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr[425] 1860 Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir. Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance N'emporte pas toujours jusques à la vengeance; Et quand même on la cherche, il arrive souvent Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestoit vivant. 1865 Quand je me défendois sur la foi qui m'engage, Je voulois à vos feux épargner cet ombrage; Mais puisque le péril a fait parler l'amour, Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour. Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute 1870 Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute. Je regarde son cœur encor comme mon bien. Et donnerois encor tout mon sang pour le sien. Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée; 1875 Mais si par jalousie ou par raison d'État, Vous le laissez tous deux périr dans ce combat, N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage Quand elle est une fois maîtresse d'un courage, Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour. 1880 Vous me faites trembler, tremblez à votre tour: Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine; Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine.

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE.

AÆTE.

Ah! Madame, est-ce là cette fidélité Que vous gardez aux droits de l'hospitalité? 1885 Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille, A l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille, Quand je presse un héros de vous rendre sa foi, Vous prêtez à son bras des charmes contre moi; De sa témérité vous vous faites complice 1890 Pour renverser un trône où je vous fais justice: Comme si c'étoit peu de posséder Jason, Si pour don nuptial il n'avoit la toison; Et que sa foi vous fût indignement offerte, A moins que son destin éclatât par ma perte! 1895

HYPSIPYLE.

Je ne sais pas, Seigneur, à quel point vous réduit Cette témérité de l'ingrat qui me fuit; Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie Qu'un timide souhait en faveur de sa vie; Et que si je savois ce grand art de charmer, 1900 Je ne m'en servirois que pour m'en faire aimer.

AÆTE.

Ah! je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées A des illusions entre vous concertées; Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé. 1905 Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière. Ce pompeux appareil que soutenoient les vents, Ces tritons tout autour rangés comme suivants, Montroient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée Que par un art plus fort que celui de Médée. D'un naufrage affecté l'histoire sans raison Déguisoit le secours amené pour Jason; Et vos pleurs ne sembloient m'en demander vengeance Que pour mieux faire place à votre intelligence. 1915

HYPSIPYLE.

Que ne sont vos soupçons autant de vérités, Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez!

ABSYRTE.

Qu'a fait Jason, Seigneur, et quel mal vous menace, Quand nous voyons encor la toison en sa place?

AÆTE.

Nos taureaux sont domptés, nos gendarmes défaits, 1920 Absyrte: après cela crains les derniers effets.

ABSYRTE.

Quoi? son bras....

AÆTE.

Oui, son bras, secondé par ses charmes, A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes: Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux! Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux; 1925 Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée, Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée; Mais après ce nuage en l'air évaporé, On les a vus au joug et le champ labouré: Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, 1930 Jetoit dans les sillons cette semence horrible, D'où s'élève aussitôt un escadron armé, Par qui de tous côtés il se trouve enfermé. Tous n'en veulent qu'à lui; mais son âme plus fière Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière. A peine il la répand, qu'une commune erreur D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur; Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire: Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère; Leur sang partout regorge, et Jason au milieu 1940 Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu; Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire, Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire[426]. On va bientôt, Madame, achever à vos yeux Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux. 1945 Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée, Ou par eux ou par lui ma perte est assurée; Et l'on va faire hommage à votre heureux secours Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours.

HYPSIPYLE.

Connoissez mieux, Seigneur, la main qui vous offense; Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence. L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs. Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs, Chez vous en est la source; et Médée elle-même Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime.

ABSYRTE.

Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason. De sa haine, Seigneur, vous savez la raison: La toison préférée aigrit trop son courage Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage; Et si contre son art ce prince a réussi, 1960 C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici.

AÆTE.

Ah! que tu connois mal jusqu'à quelle manie D'un amour déréglé passe la tyrannie! Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur, Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur. 1965 Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire; Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père, Et consens que ta sœur, par ce présent fatal, S'assure d'un amant qui seroit ton rival. Tout mon sang révolté trahit mon espérance: 1970 Je trouve ma ruine où fut mon assurance; Le destin ne me perd que par l'ordre des miens, Et mon trône est brisé par ses propres soutiens.

ABSYRTE.

Quoi? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire....

AÆTE.

Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire. Dans cette obscurité tout me devient suspect: L'amour aux droits du sang garde peu de respect. Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine A répondre à nos soins par des effets de haine; Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art 1980 Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part. Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable, Tout peut être innocent, tout peut être coupable: Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer; Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter. 1985

HYPSIPYLE.

La vérité, Seigneur, se va faire connoître: A travers ces rameaux je vois venir mon traître.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

HYPSIPYLE.

Parlez, parlez, Jason; dites sans feinte au Roi Qui vous seconde ici de Médée ou de moi: Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire? 1990 Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire?

JASON.

La demande est, Madame, un peu hors de saison: Je vous y répondrai quand j'aurai la toison. Seigneur, sans différer permettez que j'achève; La gloire où je prétends ne souffre point de trêve: 1995 Elle veut que du ciel je presse le secours, Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours.

AÆTE.

Hâtez à votre gré ce secours de descendre; Mais encore une fois gardez de vous méprendre.

JASON.

Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis: 2000 Tout me paroît facile en l'état où je suis; Et si la force enfin répond mal au courage, Il en est parmi nous qui peuvent davantage. Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler....

SCÈNE IV.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

MÉDÉE, sur le dragon, élevée en l'air à la hauteur d'un homme.

Arrête, déloyal, et laisse-moi parler: 2005 Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie Par l'outrageux éclat que fait la calomnie. Qui vous l'a dit, Madame, et sur quoi fondez-vous Ces dignes visions de votre esprit jaloux? Si Jason entre nous met quelque différence 2010 Qui flatte malgré moi sa crédule espérance, Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer[427]? Connoissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne. Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi, Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi; Et j'aurai soutenu des revers bien funestes Avant que je me daigne enrichir de vos restes.

HYPSIPYLE.

Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments! 2020

MÉDÉE.

N'en croyez plus, Seigneur, que les événements. Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes Contre qui son audace a pu trouver des charmes: Ce n'est point le dragon dont il est menacé; C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé. 2025 Fidèle gardien des destins de ton maître, Arbre, que tout exprès mon charme avoit fait naître, Tu nous défendrois mal contre ceux de Jason; Retourne en ton néant, et rends-moi la toison.

(Elle prend la toison en sa main, et la met sur le col du dragon. L'arbre où elle étoit suspendue disparoît, et se retire derrière le théâtre, après quoi Médée continue en parlant à Jason.)

Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée. 2030 Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée; Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher, Qu'à travers tant de mers on te force à chercher. Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne: Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne; 2035 Et sans perdre un moment en de vains entretiens, Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens.

AÆTE.

A ce digne courroux je reconnois ma fille: C'est mon sang[428] dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille[429]; C'est le Soleil mon père. Avancez donc, Jason, 2040 Et sur cette ennemie emportez la toison.

JASON.

Seigneur, contre ses yeux qui voudroit se défendre? Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre. Oui, Madame, à vos pieds je mets les armes bas, J'en fais un prompt hommage à vos divins appas, 2045 Et renonce avec joie à ma plus haute gloire. S'il faut par ce combat acheter la victoire, Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix, Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois: Assoupis le dragon, enchante la Princesse. 2050 Et vous, héros ailés[430], ménagez votre adresse: Si pour cette conquête il vous reste du cœur, Tournez sur le dragon toute votre vigueur. Je vais dans le navire attendre une défaite, Qui vous fera bientôt imiter ma retraite. 2055

ZÉTHÈS.

Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux Que nous avons dompté des monstres à vos yeux.

SCÈNE V.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS, ORPHÉE.

CALAÏS.

Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages: Du sang dont nous sortons prenons les avantages; Surtout obéissons aux ordres de Jason: 2060 Respectons la Princesse, et donnons au dragon.

(Ici Zéthès et Calaïs s'élèvent au plus haut des nuages en croisant leur vol.)

MÉDÉE, en s'élevant aussi.

Donnez où vous pourrez; ce vain respect m'outrage: Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage. Je vais voler moi-même au-devant de vos coups, Et n'avois que Jason à craindre parmi vous. 2065 Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres, Enchaîne les lions, et déplace les marbres, D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi: N'en détruis point la force à l'essayer sur moi. Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes. Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion De partager leur gloire ou leur confusion.

ORPHÉE chante.

Hâtez-vous, enfants de Borée, Demi-dieux, hâtez-vous, 2075 Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous, A vos exploits la victoire assurée Suit l'effort de vos moindres coups.

MÉDÉE, voyant qu'aucun des deux ne descend pour la combattre.

Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre: Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre; 2080 De ce nuage épais sachez les dégager, Et pratiquez mieux l'art de les encourager.

ORPHÉE.

(Il chante ce second couplet, cependant que Zéthès et Calaïs fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent au milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent.)

Combattez, race d'Orithye, Demi-dieux, combattez, Et faites voir que vos bras indomptés 2085 Se font partout une heureuse sortie Des périls les plus redoutés.

ZÉTHÈS.

Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale Que ce dragon affreux de son gosier exhale: La valeur ne peut rien contre un air empesté. 2090 Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté.

(Zéthès, Calaïs et Orphée s'enfuient[431].)

MÉDÉE.

Allez, vaillants guerriers, envoyez-moi Pélée, Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée[432], Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason Avec tant de chaleur demandoit la toison. 2095 Aucun d'eux ne paroît! ces âmes intrépides Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides; Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau, Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau. Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite: 2100 Par le milieu des airs, courons à leur défaite; Et nous-mêmes portons à leur témérité Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité.

(Médée s'élève encore plus haut sur le dragon.)

AÆTE.

Que fais-tu? la toison ainsi que toi s'envole! Ah! perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole, 2105 Toi qui me permettois, même aux yeux de Jason, Qu'on t'ôteroit le jour avant que la toison?

MÉDÉE, en s'envolant.

Encor tout de nouveau je vous en fais promesse, Et vais vous la garder au milieu de la Grèce. Du pays et du sang l'amour rompt les liens, 2110 Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens. Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire; Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire; De toutes deux Madame ici vous tiendra lieu. Consolez-vous, Seigneur, et pour jamais adieu. 2115

(Elle s'envole avec la toison[433].)

SCÈNE VI.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JUNON.

AÆTE.

Ah! Madame; ah! mon fils; ah! sort inexorable. Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable? Mes filles toutes deux contre moi se ranger! Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager!

JUNON, dans son char.

On vous abuse, Aæte; et Médée elle-même, 2120 Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime, S'abuse comme vous. Chalciope n'a point de part en cet ouvrage: Dans un coin du jardin, sous un épais nuage, Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux, 2125 Cependant qu'en sa place ayant pris son visage, Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups[434] Qui donnent à Jason ce dernier avantage. Junon a tout fait seule; et je remonte aux cieux Presser le souverain des Dieux 2130 D'approuver ce qu'il m'a plu faire. Mettez votre esprit en repos; Si le destin vous est contraire Lemnos peut réparer la perte de Colchos.

(Junon remonte au ciel dans ce même char.)

AÆTE.

Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse 2135 Jusqu'à faire descendre en terre une déesse?

ABSYRTE.

La désavouerez-vous, Madame, et votre cœur Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur?

AÆTE.

Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme. Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme? 2140 Et que lui peut offrir ton ridicule espoir, Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir? Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice. Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice; Et déjà le Soleil, pour nous prêter secours, 2145 Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.

(Le ciel s'ouvre, et fait paroître le palais du Soleil, où l'ont le voit[435] dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments après. Ce maître des Dieux y paroît sur son trône, avec Junon à son côté. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. Le palais du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes d'oripeau[436], et son lambris doré, avec divers grands feuillages à l'arabesque. Le rejaillissement[437] des lumières qui portent sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornements. Ses marches[438] ont aux deux bouts et au milieu des aigles d'or, entre lesquelles[439] on voit peintes en basse-taille[440] toutes les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées chacune d'un cercle ou d'un carré d'or. Au haut de ces piliers sont d'autres grands aigles d'or qui soutiennent de leur bec le plat fond[441] de ce palais, composé de riches étoffes de diverses couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles laissent pendre les bouts en forme d'écharpes[442]. Jupiter a un autre grand aigle[443] à ses pieds, qui porte son foudre; et Junon est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de couleur naturelle[444].)

SCÈNE VII.

LE SOLEIL, JUPITER, JUNON, AÆTE, HYPSIPYLE, ABSYRTE.

AÆTE.

Ame de l'univers, auteur de ma naissance, Dont nous voyons partout éclater la puissance, Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour Soit lâchement trahi par un indigne amour? 2150 A ces Grecs vagabonds refuse ta lumière, De leurs climats chéris détourne ta carrière, N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit[445], Et répands sur leur route une éternelle nuit. Fais plus, montre-toi père; et pour venger ta race, 2155 Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant, Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant; Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre, Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre; 2160 Et que par mon courroux leurs pays désolé Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé. Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse. Parle donc, et fais voir aux destins ennemis 2165 De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils.

LE SOLEIL.

Je plains ton infortune, et ne puis davantage: Un noir destin s'oppose à tes justes desseins, Et depuis Phaéton, ce brillant attelage Ne peut passer en d'autres mains: 2170 Sous un ordre éternel qui gouverne ma route, Je dispense en esclave et les nuits et les jours. Mais enfin ton père t'écoute, Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours.

(Ici s'ouvre le ciel de Jupiter, et le Soleil continue en lui adressant sa parole.)

Maître absolu des destinées, 2175 Change leurs dures lois en faveur de mon sang, Et laisse-lui garder son rang Parmi les têtes couronnées. C'est toi qui règles les États, C'est toi qui départs les couronnes; 2180 Et quand le sort jaloux met un monarque à bas, Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats Qui dérobent ce que tu donnes.

JUNON.

Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux; Mais laissez ma puissance entière; 2185 Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière, D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds. Comme je ne veux point détruire son Aæte, Ne détruisez pas mes héros: Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos; 2190 Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite; Mais de la même main assurez à Jason Médée et la toison.

JUPITER.

Des arrêts du destin l'ordre est invariable, Rien ne sauroit le rompre en faveur de ton fils, 2195 Soleil; et ce trésor surpris Lui rend de ses États la perte inévitable. Mais la même légèreté Qui donne Jason à Médée Servira de supplice à l'infidélité 2200 Où pour lui contre un père elle s'est hasardée. Persès dans la Scythie arme un bras souverain; Sitôt qu'il paroîtra, quittez ces lieux, Aæte, Et par une prompte retraite, Épargnez tout le sang qui couleroit en vain. 2205 De Lemnos faites votre asile; Le ciel veut qu'Hypsipyle Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal. Car enfin de votre perfide 2210 Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir; A rentrer dans Colchos il sera votre guide; Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir, Feront de tous vos maux les assurés remèdes, Et donneront naissance à l'empire des Mèdes. 2215

(Le palais de Jupiter et celui du Soleil se referment.)

LE SOLEIL.

Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs, Puisque le ciel répare et venge votre perte, Et qu'une autre couronne offerte Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs. Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière, 2220 Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments Qui devoient ailleurs ma lumière. Allez, heureux amants, Pour qui Jupiter montre une faveur entière; Hâtez-vous d'obéir à ses commandements. 2225

(Il disparoît en baissant, comme pour fondre dans la mer.)

HYPSIPYLE.

J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne: Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne. Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu, Et ma foi pour Jason nuisoit seule à son feu; Mais à présent, Seigneur, cette foi dégagée.... 2230

AÆTE.

Ah! Madame, ma perte est déjà trop vengée, Et vous faites trop voir comme un cœur généreux Se plaît à relever un destin malheureux. Allons ensemble, allons sous de si doux auspices Préparer à demain de pompeux sacrifices, 2235 Et par nos vœux unis répondre au doux espoir Que daigne un Dieu si grand nous faire concevoir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[423] Brosser signifie «courir à travers les bois et les pays de bruyères et de brossailles.» (Dictionnaire universel.... par Furetière, 1690.)--Voyez tome I, p. 310, note 1, le seizième vers de la variante.

[424] Tel est le texte de toutes les éditions, si l'on en excepte celle de 1661, dont la leçon: «une autre,» a été adoptée par Thomas Corneille et par Voltaire. Voyez ci-dessus, p. 310, note 409.

[425] Var. Ce qu'on a bien aimé, l'on ne le peut haïr. (1661-63)

[426] On peut comparer à ce court récit les narrations semblables qui sont au VIIe livre des Argonautiques de Valérius Flaccus, au VIIe livre aussi des Métamorphoses d'Ovide, dans la XIIe épître de ses Héroïdes, et au IIIe acte de la Médée de Sénèque. On verra que Corneille s'est inspiré de ces poëtes plutôt qu'il ne les a imités, et qu'il a rendu librement à sa manière les circonstances qu'il leur a empruntées. Celui dont il se rapproche le plus est Valérius Flaccus, chez qui nous lisons par exemple:

_Uterque Taurus.... immani proflavit turbine flammas Arduus, atque atro volvens incendia fluctu_

(vers 570-572);

_Bis fulmineis se flatibus infert, Obnubitque virum_

(vers 583 et 584);

_Ille velut campos Libyes ac pinguia Nili Fertilis arva secet, plena sic semina dextra Spargere gaudet agris, oneratque novalia bello_

(vers 607-609);

Armarique phalanx totisque insurgere campis

(vers 613);

et cette fin du récit:

Atque hausit subito sua funera tellus

(vers 643).

[427] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de Corneille et de celle de 1692. Dans la première de Voltaire (1764) il s'est glissé une faute, qui a passé de là dans les impressions modernes, et qui dénature entièrement la pensée: «Qu'on en peut être aimée, etc.»

[428] Dans ce passage, Aæte nous rappelle un instant don Diègue:

Je reconnois mon sang à ce noble courroux. (Le Cid, acte I, scène V, vers 264.)

[429] Nous avons ponctué ce vers comme il l'est dans toutes les anciennes impressions, y compris la première de Voltaire (1764). Dans l'édition de Lefèvre, il est coupé ainsi:

C'est mon sang: dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille.

[430] Zéthès et Calaïs.

[431] Var. Zéthès et Calaïs et Orphée s'enfuient. (1661)

[432] Pélée père d'Achille, Mopse le poëte, Iphite le Phocéen, Échion fils de Mercure, Eurydamas le Thessalien, Oilée père d'Ajax. Tous ces Argonautes sont dans Valérius Flaccus, à l'exception d'Eurydamas, mentionné par Apollonius et dans les Argonautiques qui portent le nom d'Orphée.

[433] Var. Elle s'envole avec la toison, et disparoît. (1661)

[434] Dans l'édition de 1692: «de grands coups.»

[435] Dans Voltaire (1764): «où on le voit.»

[436] Var. Toutes de clincant. (Dessein.)

[437] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent rejallissement. Voyez tome IV, p. 433, note 2. Dans l'impression de 1682, on lit, mais c'est sans doute une faute: rejalissement.

[438] Var. Les marches. (Dessein.)

[439] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire (1764), font ici aigles du féminin, et, quelques lignes plus loin, deux fois du masculin.

[440] Voyez plus haut, p. 299, note 403.

[441] Les éditions publiées du vivant de Corneille ont toutes plat fond, en deux mots; celles de 1692 et de Voltaire (1764), platfond, en un seul.

[442] Thomas Corneille et Voltaire donnent écharpe, au singulier.

[443] Var. Jupiter, assis en son trône, a un autre grand aigle. (Dessein.)

[444] Toutes nos éditions, même celles de 1692 et de 1764, ont ainsi naturelle, au singulier.

[445] Var. N'éclaire pas leur fuite après qu'ils m'ont détruit. (1661 et 63)

SERTORIUS TRAGÉDIE 1662

NOTICE.

Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes espérances sur son Sertorius, écrivait à l'abbé de Pure: Je vous prie «de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d'en juger vous-même et m'en mander votre sentiment, tandis qu'il y a encore lieu à la correction. J'ai prié Mlle des Œillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez; et cependant je veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux.... J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte.»

Nous manquons après cela de renseignements jusqu'à la première représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la Muse historique du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait[446] à fixer au 25 février:

Depuis huit jours les beaux esprits Ne s'entretiennent dans Paris Que de la dernière merveille Qu'a produite le grand Corneille, Qui selon le commun récit, A plus de beautés que son Cid, A plus de forces et de grâces Que Pompée et que les Horaces, A plus de charmes que n'en a Son inimitable Cinna, Que l'Œdipe, ni Rodogune Dont la gloire est si peu commune, Ni mêmement qu'Héraclius: Savoir le grand Sertorius Qu'au Marais du Temple l'on joue. . . . . . . . . . . . . . . . . . Les comédiens du Marais, Poussés de leur propre intérêt, Et qui dans des choses pareilles Ne font leur métier qu'à merveilles, S'efforcent à si bien jouer Qu'on ne les en peut trop louer; Et pour ne pas paroître chiches, On leur voit des habits si riches, Si brillants de loin et de près, Et pour le sujet faits exprès, Que chaque spectateur proteste Qu'on ne peut rien voir de plus leste.

Loret se montre en général très-favorable à Corneille; mais il n'a exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort admirée. La foule ne s'attachait qu'à l'intérêt de certaines situations; mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l'exactitude avec laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être le moins connues. «M. de Turenne, dit l'auteur du Parnasse françois[447], s'étant un jour trouvé à une représentation de Sertorius, il s'écria à deux ou trois endroits de la pièce: «Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»--«Ce conte est ridicule, objecte Voltaire[448]; Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les détails de cet art.» Sans aucun doute; mais ce qui est remarquable et ce qui frappait Turenne, c'est la justesse des expressions, c'est l'adresse avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession. Jamais il n'y a manqué, et dans notre Lexique nous aurons plus d'une fois à insister sur ce point.

Jusqu'ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur Sertorius en nous contentant de les classer suivant leurs dates; mais avant d'aller plus loin nous devons faire remarquer une difficulté qui nous a tout d'abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertorius, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon tour à l'Hôtel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la reine Viriate, à qui j'ai tant d'obligation, le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre.» Certes ce passage prouve bien que Sertorius avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des Œillets. Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec la relation si explicite de Loret? J'avoue que je l'ignore, car prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres, serait peut-être bien hasardé: non-seulement les historiens de la scène française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre prouve qu'ils pensaient que jusqu'alors elle n'avait été représentée qu'au Marais: «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression. Sertorius ayant été imprimé sur la fin de l'année 1662, Molière le fit représenter sur son théâtre au mois d'avril de l'année suivante[449].»

En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l'Impromptu de Versailles, qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans Sertorius[450]:

L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur, etc.;

mais rien dans le dialogue n'indique la nature des défauts qu'il lui reproche. Ce personnage est un de ceux que Baron, le célèbre élève de Molière, remplit plus tard avec distinction[451].

Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs brillantes qualités. A la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans le rôle de Sertorius[452]; et celui de Viriate, après avoir été le triomphe de Mlle Clairon, fut encore joué avec succès par Mme Vestris[453].

L'édition originale de Sertorius forme un volume in-12, dont voici la description bibliographique: SERTORIVS, TRAGEDIE. Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne, M.DC.LXII, 6 feuillets et 82 pages. Le privilége est du 16 mai, l'Achevé d'imprimer du 8 juillet 1662.

Sertorius fut critiqué de la manière la plus injuste par d'Aubignac, dans une Dissertation dont nous aurons à parler un peu plus longuement à propos de Sophonisbe, car c'est à l'occasion de cette dernière pièce qu'elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d'Aubignac par d'autres invectives; et ce n'est qu'à grand'peine que nous avons recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent notre texte.

[446] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 96.

[447] Titon du Tillet, article CORNEILLE.

[448] Remarque sur le vers 800.

[449] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 105.

[450] Acte III, scène I, vers 759 et suivants.

[451] Lemazurier, Galerie historique, tome I, p. 86.

[452] Ibidem, tome I, p. 272.

[453] Ibidem, tome I, p. 350.

AU LECTEUR[454].

Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature: vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions[455], ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché[456]. L'une a vécu de ce temps-là; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla par le mariage d'Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol, évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie[457], que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avoient outragée: cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que celui de Viriatus[458], dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le[459] combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite[460]; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.

Il fut défait par le consul Q. Servilius[461], et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle, et qu'il faut rétablir ainsi:

Et de Servilius l'astre prédominant[462].

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort[463] six ans avant Sertorius; mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et pourvu qu'il n'y aye point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature[464]: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avoit l'impudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y osbtinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu'il avoit fait revivre dans Rome, n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son[465] Aristie, avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie[466].

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont ce chef[467] du parti contraire est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence, que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée[468] autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre[469], quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera[470] pourront mériter cette grâce.

[454] Le titre «AU LECTEUR» n'est que dans l'édition de 1662.--A partir de Sertorius, Corneille n'a plus composé d'examens. Voyez au tome I la fin de la note 1 de la p. 137. Dans l'avant-dernière phrase de cette note, il faut substituer Sertorius à Othon. Ce qui nous a induit en erreur, c'est que Thomas Corneille, qui a compris Sertorius et Sophonisbe dans le tome IV de l'édition de 1692, a donné le titre d'Examens aux avertissements de ces deux pièces; c'est seulement à partir du tome V, qui commence par Othon, qu'il a placé, au lieu d'examens à la fin des pièces, des avertissements, avec le titre de Préfaces ou d'avis Au lecteur, en tête de chacune[454-a]; mais dans les recueils de 1668 et de 1682, où le tome IVe et dernier commence par Sertorius, c'est dès cette pièce que les avis Au lecteur remplacent les examens en tête du volume, avec le titre courant de PRÉFACES. Ces avis manquent dans le recueil de 1666, qui complète, comme supplément, celui de 1664. Le tome IV de 1668 donne après la feuille de titre l'explication que voici:

LE LIBRAIRE AU LECTEUR. «Je n'ai pu tirer de l'auteur pour ce quatrième volume un discours pareil à ceux qu'il a mis au devant des trois qui l'ont précédé, ni sa critique sur les pièces qui le composent; mais il m'a promis l'un et l'autre quand ce volume sera complet et qu'il en aura huit comme les précédents[454-b]. En attendant l'effet de cette promesse, je vous donne ici les Préfaces dont il a accompagné chacune de celles-ci, quand il les a fait imprimer.»

[454-a] Tite et Bérénice n'a ni préface ni avis Au lecteur, mais est seulement précédé de deux extraits latins. Les avertissements des deux pièces suivantes (Pulchérie et Suréna) ne sont pas, dans l'impression de 1682, au commencement du volume, mais, comme dans celle de 1692, en tête de chacune de ces tragédies.

[454-b] Le dernier volume de 1682 contient les huit pièces annoncées, mais Corneille n'a pas pour cela tenu sa promesse; il n'y a mis ni discours ni examens, non plus que dans celui de 1668, qui finit à Attila et ne se compose par conséquent que de cinq tragédies.

[455] VAR. (édit. de 1662 et de 1668): ni emportements de passion.

[456] Dans l'édition de 1692: «auxquelles je me suis attaché.»

[457] Voyez Plutarque dans la Vie de Pompée, chapitres IV et IX, et dans la Vie de Sylla, chapitre XXXIII. Pompée répudia la première de ses cinq femmes[457-a], Antistia (c'est là son vrai nom), quatre ans après l'avoir épousée.--Au sujet des deux noms Antistie et Aristie, Corneille s'exprime ainsi dans la lettre à l'abbé de Pure, que nous avons citée plus haut (voyez la Notice, p. 353): «Je vous ai déjà parlé de l'une qui étoit femme de Pompée. Sylla le força de la répudier pour épouser Emilia, fille de sa femme et d'Émilius Scaurus, son premier mari. Plutarque et Appian la nomment Antistie, fille du préteur Antistius. Un évêque espagnol, nommé Joannes Gerundensis, la nomme Aristie, et son père Aristius[457-b]. Je ne doute pas qu'il ne se méprenne; mais à cause que le mot est plus doux, je m'en suis servi, et vous en demande votre avis et celui de vos savants amis. Aristie a plus de douceur, mais il sent plus le roman; Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire et a plus de majesté.»

[457-a] Au tome IV, dans la note 1 de la p. 61, on a imprimé par erreur: «sa seconde femme (il faut lire: sa quatrième femme), Julie, fille de César.»

[457-b] On lit dans l'ouvrage intitulé _Joannis episcopi Gerundensis Paralipomenon Hispaniæ libri decem_, et dédié à Ferdinand et à Isabelle (Fernando et Elisabæ) de Castille: «Aristiam, Aristii filiam, accepit uxorem.» (_Rerum hispanicarum scriptores.... ex bibliotheca Roberti Beli_, 1579, tome I, p. 98.)

[458] Dans l'édition de 1692: «que de celui de Viriatus.»

[459] Au lieu de le, l'édition de 1682 donne seule les, qui est évidemment une faute d'impression.

[460] La mort de Viriate (Viriathe) est de l'an 140 avant Jésus-Christ; celle de Sertorius de l'an 72.

[461] Quintus Servilius Cæpio, qui fut consul avec Lælius, l'an 140 avant Jésus-Christ.

[462] Ce vers est ainsi conçu dans l'édition de 1662:

Et du consul Brutus l'astre prédominant (acte II, scène I, vers 439);

et malgré l'indication si précise de Corneille dans cette préface, l'impression de 1668 est la seule de toutes les éditions publiées de son vivant où l'on ait introduit le changement qu'il marque ici. Les recueils de 1666, 1682, et même celui de 1692, ont conservé la leçon fautive. Voltaire a adopté la bonne: «Et de Servilius, etc.»

[463] L'an 78 avant Jésus-Christ.

[464] Voyez ci-après, acte V, scène II.

[465] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a omis son, et donne: «pour Aristie.»

[466] Voici ce que Corneille dit à ce sujet dans sa lettre à l'abbé de Pure que nous avons déjà citée deux fois (p. 353, et p. 358, note 2): «J'ai plus besoin de grâce pour Sylla qui mourut et se démit de sa puissance avant la mort de Sertorius; mais sa vie est d'un tel ornement à mon ouvrage pour justifier les armes de Sertorius, que je ne puis m'empêcher de la ressusciter. Mon auteur moderne, Joannes Gerundensis, le fait vivre après Sertorius[466-a]; mais il se trompe aussi bien qu'au nom d'Aristie. Je ne demande point votre avis sur ce dernier point; car quand ce seroit une faute, je me la pardonne.»

[466-a] Voyez les pages 102 et 103 du Recueil cité plus haut (p. 358, note b).

[467] Dans l'édition de 1692: «le chef.»

[468] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent estimé, sans accord, comme s'il y avait: «ont estimé être autant, valoir autant qu'une pièce entière.»

[469] Nous ne trouvons rien dans la Poétique qui réponde bien exactement à ce qui est dit en cet endroit. Corneille a-t-il peut-être en vue la fin du chapitre XXIV, où la pensée d'Aristote a, sinon un rapport bien frappant, au moins quelque analogie avec l'idée exprimée ici? Le passage du chapitre XV que nous avons cité plus haut, p. 127, note 3, a un sens différent et beaucoup plus restreint.

[470] Thomas Corneille et Voltaire (1764) ont remplacé «en tirera» par «en retirera.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SERTORIUS.

ÉDITION SÉPARÉE.

1662 in-12.

RECUEILS.

1666 in-8º[471]; 1668 in-12; 1662 in-12.

[471] Les recueils de 1663 in-fol. et de 1664 in-8º finissent à la Toison d'or; celui de 1666 a été publié comme supplément à ce dernier. Il contient Sertorius, Sophonisbe et Othon.

ACTEURS.

SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne. PERPENNA, lieutenant de Sertorius. AUFIDE[472], tribun de l'armée de Sertorius. POMPÉE, général du parti de Sylla. ARISTIE, femme de Pompée. VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal. THAMIRE, dame d'honneur de Viriate. CELSUS, tribun du parti de Pompée. ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayud[473].

[472] Outre Sertorius, Perpenna et Pompée, Corneille a emprunté à l'histoire le nom d'Aufide (Aufidius), qui est mentionné par Plutarque, au chapitre XXVI de la Vie de Sertorius, parmi les complices de Perpenna. Nous avons vu plus haut (p. 358 et note 2) que le vrai nom de la première femme de Pompée était Antistie. Pour Viriate, voyez ci-dessus, p. 359.

[473] Ce nom est imprimé ainsi dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). Cette faute était, à ce qu'il paraît, assez commune, car, dans son Grand Dictionnaire géographique (1726), Bruzen de la Martinière dit à l'article CALATAIUD: «C'est ainsi qu'il faut écrire, et non pas comme font quelques-uns qui en transposant les lettres disent Catalaiud.» Nous ne savons d'après quelle autorité Corneille a identifié Calatayud avec Nertobrige; on pense communément que Calatayud (à quatorze lieues de Saragosse) répond à la Bilbilis des anciens, ou du moins se trouve à un mille des ruines de cette antique cité; et c'est, selon les uns Almuña, selon d'autres Ricla, qui occupe l'emplacement de Nertobrige.--De Visé répond aux objections faites par d'Aubignac au sujet du lieu de la scène: «A cause que tous les personnages de cette tragédie ont de grands intérêts, vous ne voulez pas qu'elle se puisse toute passer dans un même lieu; et néanmoins il est vrai qu'elle s'y peut passer, et se passe en effet toute entière dans le cabinet de Viriate; et je vous apprends, si vous ne le savez pas, que ce que l'on appelle cabinets chez les grands, sont des antichambres, où plusieurs personnes se peuvent, en divers endroits, entretenir ensemble de leurs affaires les plus secrètes.» (Défense du Sertorius de M. de Corneille, dans le Recueil de dissertations.... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 332.)

SERTORIUS. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA.

D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire? L'horreur que malgré moi me fait la trahison Contre tout mon espoir révolte ma raison; Et de cette grandeur sur le crime fondée, 5 Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée, L'image toute affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l'ambition qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; 10 En vain pour me soumettre à ses lâches efforts, Mon âme a secoué le joug de cent remords: Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée, Reprend de ces remords la chaîne mal brisée; Et de Sertorius le surprenant bonheur 15 Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE.

Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? 20 Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime; Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner, L'innocence timide est seule à dédaigner? L'honneur et la vertu sont des noms ridicules: 25 Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais....

PERPENNA.

Sylla ni Marius N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus: Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie; 30 Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions; Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres: Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti 35 Qu'aucun versât le sang de son propre parti; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE.

Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? 40 Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre: Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras[474]. C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme; Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA.

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. Du moins la liberté respire encore ici: De notre république à Rome anéantie, On y voit refleurir la plus noble partie; 50 Et cet asile ouvert aux illustres proscrits, Réunit du sénat le précieux débris[475]. Par lui Sertorius gouverne ces provinces, Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes, Maintient de nos Romains le reste indépendant; 55 Mais comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne....

AUFIDE.

Ah! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur[476]: 60 Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne[477], Lors....

PERPENNA.

N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devoit m'appartenir. Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse; 65 Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse: Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; 70 Et pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux. L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion 75 Qui tyrannise encor plus que l'ambition: J'adore Viriate; et cette grande reine, Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourroit par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. 80 Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée, Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, 85 Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense, Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme, Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; 90 Et s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes desirs contents; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, Qui formé par nos soins, instruit de notre main, 95 Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE.

Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, Les intérêts d'amour entrent-ils en balance? Et si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous? 100

PERPENNA.

Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui? Et pour venger sa trame indignement coupée, 105 N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?

AUFIDE.

C'est trop craindre, et trop tard: c'est dans votre festin[478] Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne. 110 L'occasion nous rit dans un si grand dessein; Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain: Si vous rompez le coup, prévenez les indices[479]; Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu'il faut craindre: il en est parmi nous 115 Qui pourroient bien avoir même remords que vous[480]; Et si vous différez.... Mais le tyran arrive. Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive; Et je prierai les dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien. 120

SCÈNE II.

SERTORIUS, PERPENNA.

SERTORIUS.

Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre: Il veut sur nos débats conférer avec moi, Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.

PERPENNA.

La parole suffit entre les grands courages; 125 D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages: Je n'en suis point surpris; mais ce qui me surprend, C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand[481], Pour faire encore au vôtre entière déférence, Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. 130 C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.

SERTORIUS.

S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne, Où nous forçons les siens de quitter la campagne, Et de se retrancher dans l'empire douteux 135 Que lui souffre à regret une province ou deux, Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève, Sitôt que le printemps aura fini la trêve. C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens; 140 C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance: Attendez tout aussi de ma reconnoissance. Je reviens à Pompée, et pense deviner Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener. Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre, Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre, Il voudroit qu'un accord avantageux ou non L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom; Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte, De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, 150 Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.

PERPENNA.

J'aurois cru qu'Aristie ici réfugiée, Que forcé par ce maître il a répudiée[482], Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux 155 Sous une autre couleur lui faire ses adieux; Car de son cher tyran l'injustice fut telle, Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.

SERTORIUS.

Cela peut être encor: ils s'aimoient chèrement[483]; Mais il pourroit ici trouver du changement. 160 L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie, Que sa première flamme en haine convertie, Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance 165 De ce que Rome encore a de gens d'importance, Dont les uns ses parents, les autres ses amis, Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre. Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre: 170 Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.

PERPENNA.

Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment, A moins d'une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie? Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, 175 Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.

SERTORIUS.

Il faut donc Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense. J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer; 180 Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire, La reine Viriate à mon hymen aspire: Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l'union, Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées 185 De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance 190 Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets: Non qu'elle me l'ai dit, ou quelque autre pour elle; Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle; Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, 195 Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux. Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. 200 Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable; Et sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourroit nous affoiblir. Voilà ce qui retient mon esprit en balance. 205 Je n'ai pour Aristie aucune répugnance; Et la Reine à tel point n'asservit pas mon cœur, Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PERPENNA.

Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée, Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée. 210 Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir; Mais que sert la colère où manque le pouvoir? Malgré sa jalousie et ses vaines menaces, N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places? Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, 215 Ont-ils dans votre armée aucun commandement? Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages N'avez-vous pas les fils dans Osca[484] pour otages? Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, 220 Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres. Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser...?

SERTORIUS.

Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser? Je vois ce qu'on m'a dit: vous aimez Viriate; 225 Et votre amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus; Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus. Parlez: je vous dois tant, que ma reconnoissance Ne peut être sans honte un moment en balance. 230

PERPENNA.

L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, Que j'ose....

SERTORIUS.

C'est assez: je parlerai pour vous.

PERPENNA.

Ah! Seigneur, c'en est trop; et....

SERTORIUS.

Point de repartie: Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie; Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour 235 La Reine se résolve à payer votre amour; Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, Et fuirois à ce prix cette illustre Romaine. La voici: laissez-moi ménager son esprit; Et voyez cependant de quel air on m'écrit. 240

SCÈNE III.

SERTORIUS, ARISTIE.

ARISTIE.

Ne vous offensez pas si dans mon infortune Ma foiblesse me force à vous être importune: Non pas pour mon hymen: les suites d'un tel choix Méritent qu'on y pense un peu plus d'une fois; Mais vous pouvez, Seigneur, joindre à mes espérances 245 Contre un péril nouveau nouvelles assurances. J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux, Vient jusque dans ces murs conférer avec vous. L'ordre de son tyran et sa flamme inquiète Me pourront envier l'honneur de ma retraite: 250 L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat; Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d'État[485]. Je vous demande donc sûreté tout entière Contre la violence et contre la prière, Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir 255 De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.

SERTORIUS.

Il en a lieu, Madame: un si rare mérite Semble croître de prix quand par force on le quitte; Mais vous avez ici sûreté contre tous, Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous, Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre, Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre. On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé, Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

ARISTIE.

L'ingrat, par son divorce en faveur d'Émilie, 265 M'a livrée aux mépris[486] de toute l'Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé; Mais s'il se dédisoit d'un outrage forcé, S'il chassoit Émilie et me rendoit ma place, J'aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce; 270 Et tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.

SERTORIUS.

En vain donc je me flatte; en vain j'ose, Madame, Promettre à mon esprit quelque part en votre âme: Pompée en est encor l'unique souverain. 275 Tous vos ressentiments n'offrent que votre main; Et quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.

ARISTIE.

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir, Et si mon hyménée enfle votre pouvoir? 280 Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse[487] D'exiger de ce cœur des marques de tendresse, Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons, Seigneur, laissons pour les petites âmes 285 Ce commerce rampant de soupirs et de flammes; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir. Unissons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la République: 290 L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends; Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose, Le rebut de Pompée est encor quelque chose; Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains 295 Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.

SERTORIUS.

Ce nom ne m'est pas dû, je suis....

ARISTIE.

Ce que vous faites Montre à tout l'univers, Seigneur, ce que vous êtes; Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous, Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous: 300 Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre[488]; Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi, L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime, 305 Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. Mais, Seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude: Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude; 310 Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu, Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu. Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.

SERTORIUS.

Mais, Madame, après tout, que puis-je vous répondre? De quoi vous assurer, si vous-même parlez 315 Sans être sûre encor de ce que vous voulez? De votre illustre hymen je sais les avantages; J'adore les grands noms que j'en ai pour otages, Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, Auroit bientôt jeté la tyrannie à bas; 320 Mais cette attente aussi pourroit se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien Que pour me tout promettre et ne me donner rien.

ARISTIE.

Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, 325 Je vous dirois, Seigneur: «Prenez, je vous la donne; Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard.» Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part, Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, Souffrez que je vous die[489], afin que je m'explique, 330 Que quand j'aurois pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas. Si je réduis Pompée à chasser Émilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie? Ira-t-il se livrer à son juste courroux? 335 Non, non: si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance[490] Que mille vrais Romains prendront votre défense; Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux, Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux; 340 Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. 345 Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme[491], Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme; 350 Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur, Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur: Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes, Et nous t'accablerons sous[492] nos communes haines. J'abuse trop, Seigneur, d'un précieux loisir; 355 Voilà vos intérêts: c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser: surtout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux; 360 Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range En captive de guerre, au péril d'un échange, Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, Et que....

SERTORIUS.

Vous le verrez, et saurez sa pensée. 365

ARISTIE.

Adieu, Seigneur: j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.

SERTORIUS.

Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir[493]. Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique. Que c'est un sort cruel d'aimer par politique! 370 Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs!

FIN DU PREMIER ACTE.

[474] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXV.

[475] Voyez ci-après, p. 401, note 520.

[476] Var. Qui rompt votre fortune et nous ravit l'honneur. (1662)

[477] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XV.

[478] Var. C'est trop craindre, et trop tard: ce soir, dans le festin, Vous avez donné l'heure à trancher son destin. (1662 et 66)

[479] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXVI.

[480] Var. Qui pourroient bien avoir mêmes remords que vous. (1662)--Voltaire a adopté cette leçon; il donne mêmes au pluriel.

[481] Ce fut Sylla qui le premier salua Pompée du nom de Magnus (grand); mais Pompée ne le prit officiellement qu'à partir de la guerre contre Sertorius: voyez Plutarque, Vie de Pompée, chapitre XIII, et Vie de Sertorius, chapitre XVIII. Au reste, le surnom de Magnus, qu'adoptèrent les Pompeii, appartenait aussi à d'autres familles romaines, aux Fonteii, aux Postumii, etc.

[482] Voyez plus haut, p. 358, note 457.

[483] Pauline dit dans Polyeucte, en parlant de Sévère (acte I, scène IV, vers 323):

Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.

[484] Ville de l'Espagne tarraconaise, aujourd'hui Husca, dans l'Aragon. Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XIV. Il paraît bien probable que Sertorius fut tué à Osca, plutôt qu'à Nertobridge, où Corneille place la scène de sa pièce et du meurtre.

[485] Var. Et tous les deux contre elle ont leur raison d'État. (1662 et 66)

[486] Voltaire a mis le singulier: «au mépris.»

[487] On lit dans Œdipe (acte II, scène IV, vers 676):

Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse.

[488] Var. Vous êtes chef de l'un, il est sujet dans l'autre. (1666)

[489] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé die par dise.

[490] Var. Ainsi par mon hymen vous aurez assurance. (1662)

[491] Voyez plus haut, p. 358.

[492] L'édition de 1682, par erreur évidemment, donne sur, au lieu de sous.

[493] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a placé l'indication: Seul.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

VIRIATE, THAMIRE.

VIRIATE.

Thamire, il faut parler, l'occasion nous presse: Rome jusqu'en ces murs m'envoie une maîtresse; Et l'exil d'Aristie, enveloppé d'ennuis, 375 Est prêt à l'emporter sur tout ce que je suis. En vain de mes regards l'ingénieux langage Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage; En vain par le mépris des vœux de tous nos rois J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix: 380 Le seul pour qui je tâche à le rendre visible, Ou n'ose en rien connoître, ou demeure insensible, Et laisse à ma pudeur des sentiments confus, Que l'amour-propre obstine à douter du refus. Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire, 385 A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire; Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui? Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui? Sertorius, lui seul digne de Viriate, Mérite que pour lui tout mon amour éclate. 390 Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein De m'affermir au trône en lui donnant la main: Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse, Moi qui connois ton zèle à servir ta princesse.

THAMIRE.

Madame, en ce héros tout est illustre et grand; 395 Mais à parler sans fard, votre amour me surprend. Il est assez nouveau qu'un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens. 400

VIRIATE.

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte: Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre 405 Qui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui ces cheveux tous couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge: 410 Le mérite a toujours des charmes éclatants; Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.

THAMIRE.

Mais, Madame, nos rois, dont l'amour vous irrite, N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux 415 N'ait signalé son nom par des exploits fameux? Celui des Turdétans, celui des Celtibères[494], Soutiendroient-ils si mal le sceptre de vos pères?

VIRIATE.

Contre des rois comme eux j'aimerois leur soutien; Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien. Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome: Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang en faveur de ces lieux Balance les destins et partage les Dieux. Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces, 425 Et de son amitié faire honneur à leurs princes, Sous un si haut appui nos rois humiliés N'ont été que sujets sous le nom d'alliés; Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude. 430 Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis, Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Brisé contre l'écueil d'une seule victoire[495]? Le grand Viriatus[496], de qui je tiens le jour, 435 D'un sort plus favorable eut un pareil retour. Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles, Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, Et de Servilius l'astre prédominant[497] Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. 440 Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, Et laissoit sa couronne à jamais asservie, Si pour briser les fers de son peuple captif, Rome n'eût envoyé ce noble fugitif. Depuis que son courage à nos destins préside, 445 Un bonheur si constant de nos armes décide, Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats, Et leur laissent à peine, au bout de dix années[498], Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. 450 Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, Du plus heureux sans cesse auroient rompu les coups; Jamais ils n'auroient pu choisir entre eux un maître.

THAMIRE.

Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?

VIRIATE.

Il n'en prend pas le titre, et les traite d'égal; 455 Mais, Thamire, après tout, il est leur général: Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent; Et tous ces rois de nom en effet obéissent, Tandis que de leur rang l'inutile fierté S'applaudit d'une vaine et fausse égalité. 460

THAMIRE.

Je n'ose vous rien dire après cet avantage, Et voudrois comme vous faire grâce à son âge; Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans, A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps, Et sa mort....

VIRIATE.

Jouissons, en dépit de l'envie, 465 Des restes glorieux de son illustre vie: Sa mort me laissera pour ma protection La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom. Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie Ne redoutera point de puissance ennemie: 470 Ils feront plus pour moi que ne feroient cent rois. Mais nous en parlerons encor quelque autre fois: Je l'aperçois qui vient.

SCÈNE II.

SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.

SERTORIUS.

Que direz-vous, Madame, Du dessein téméraire où s'échappe mon âme? N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur, 475 Que demander à voir le fond de votre cœur?

VIRIATE.

Il est si peu fermé, que chacun y peut lire, Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire: Pour voir ce qui s'y passe, il ne faut que des yeux.

SERTORIUS.

J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux. 480 Tous vos rois à l'envi briguent votre hyménée, Et comme vos bontés font notre destinée, Par ces mêmes bontés j'ose vous conjurer, En faisant ce grand choix, de nous considérer. Si vous prenez un prince inconstant, infidèle, 485 Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle, Jugez en quel état nous nous verrons réduits, Si je pourrai longtemps encor ce que je puis, Si mon bras....

VIRIATE.

Vous formez des craintes que j'admire. J'ai mis tous mes États si bien sous votre empire, 490 Que quand il me plaira faire choix d'un époux, Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous. Mais pour vous mieux ôter cette frivole crainte, Choisissez-le vous-même, et parlez-moi sans feinte: Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon? 495 A qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom?

SERTORIUS.

Je voudrois faire un choix qui pût aussi vous plaire; Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire, Il semble que pour tous sans aucun intérêt....

VIRIATE.

C'est peut-être, Seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît, Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine S'efface au seul aspect de la grandeur romaine.

SERTORIUS.

Si donc je vous offrois pour époux un Romain...?

VIRIATE.

Pourrois-je refuser un don de votre main?

SERTORIUS.

J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme 505 Digne d'être avoué de l'ancienne Rome. Il en a la naissance, il en a le grand cœur, Il est couvert de gloire, il est plein de valeur; De toute votre Espagne il a gagné l'estime, Libéral, intrépide, affable, magnanime, 510 Enfin c'est Perpenna sur qui vous emportez....

VIRIATE.

J'attendois votre nom après ces qualités[499]: Les éloges brillants que vous daignez y joindre[500] Ne me permettoient pas d'espérer rien de moindre; Mais certes le détour est un peu surprenant. 515 Vous donnez une reine à votre lieutenant! Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses, A vos derniers tribuns il faudra des princesses.

SERTORIUS.

Madame....

VIRIATE.

Parlons net sur ce choix d'un époux. Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous? C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles; Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles; Et je veux bien, Seigneur, qu'on sache désormais Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais. Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende: 525 Je veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande; Et ne trouverois pas vos rois à dédaigner[501], N'étoit qu'ils savent mieux obéir que régner. Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, Leur foiblesse du moins en conserve le titre: 530 Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous En préfère le moindre à tout autre qu'à vous; Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance, Il me faudroit un roi de titre et de puissance; Mais comme il n'en est plus, je pense m'en devoir[502] 535 Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir.

SERTORIUS.

J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rendre Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre. A de moindres pensers son orgueil abaissé Ne soutiendroit pas bien ce qu'ils vous ont laissé. 540 Mais puisque pour remplir la dignité royale Votre haute naissance en demande une égale, Perpenna parmi nous est le seul dont le sang Ne mêleroit point d'ombre à la splendeur du rang: Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie[503]. 545

Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie, Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux. Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure; Je ne veux que le nom de votre créature: 550 Un si glorieux titre a de quoi me ravir; Il m'a fait triompher en voulant vous servir; Et malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître....

VIRIATE.

Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, Ou m'apprenez du moins, Seigneur, par quelle loi 555 Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. Accordez le respect que mon trône vous donne Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user, C'en est un qu'aucun art ne sauroit déguiser. 560 Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure: Puisque vous le voulez, soyez ma créature; Et me laissant en reine ordonner de vos vœux, Portez-les jusqu'à moi, parce que je le veux. Pour votre Perpenna, que sa haute naissance 565 N'affranchit point encor de votre obéissance, Fût-il du sang des Dieux aussi bien que des rois, Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. Rome n'attache point le grade[504] à la noblesse. Votre grand Marius naquit dans la bassesse; 570 Et c'est pourtant le seul que le peuple romain Ait jusques à sept fois choisi pour souverain[505]. Ainsi pour estimer chacun à sa manière, Au sang d'un Espagnol je ferois grâce entière; Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang, Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang. Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine, Regardez-moi, Seigneur, comme dame romaine: Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné Ne perd rien de son prix sur un front couronné. 580 Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes, Je pense bien valoir une de mes sujettes; Et si quelque Romaine a causé vos refus, Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus. Peut-être la pitié d'une illustre misère.... 585

SERTORIUS.

Je vous entends, Madame, et pour ne vous rien taire, J'avouerai qu'Aristie....

VIRIATE.

Elle nous a tout dit: Je sais ce qu'elle espère et ce qu'on vous écrit. Sans y perdre de temps, ouvrez votre pensée.

SERTORIUS.

Au seul bien de la cause elle est intéressée; 590 Mais puisque pour ôter l'Espagne à nos tyrans, Nous prenons, vous et moi, des chemins différents, De grâce, examinez le commun avantage, Et jugez ce que doit un généreux courage. Je trahirois, Madame, et vous et vos États, 595 De voir un tel secours, et ne l'accepter pas; Mais ce même secours deviendroit notre perte S'il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte, Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains. 600 Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie. Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux; Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous. Voyez ce qu'il a fait: je lui dois tant, Madame, 605 Qu'une juste prière en faveur de sa flamme....

VIRIATE.

Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien? Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien? Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part en vos conquêtes? 610 Ne vous ai-je servi que pour servir toujours, Et m'assurer des fers par mon propre secours? Ne vous y trompez pas: si Perpenna m'épouse, Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, Et le rendrai moi-même assez entreprenant 615 Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. Je vous avouerai plus: à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. 620 Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes[506]; Mais ce que je propose en est le seul moyen; Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen, S'il vous a secouru contre la tyrannie, 625 Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie. Les malheurs du parti l'accabloient à tel point, Qu'il se voyoit perdu, s'il ne vous eût pas joint; Et même, si j'en veux croire la renommée, Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. 630 Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit; Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire? Encore une campagne, et nos seuls escadrons 635 Aux aigles de Sylla font repasser les monts. Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire! Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux; Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous....

SERTORIUS.

L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces; Le plus heureux destin surprend par les divorces[507]: Du trop de confiance il aime à se venger; Et dans ce grand dessein rien n'est à négliger. Devons-nous exposer à tant d'incertitude 645 L'esclavage de Rome et notre servitude, De peur de partager avec d'autres Romains Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains? Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde, Si nous faisons sans eux la liberté du monde; 650 Mais si quelque malheur suit tant d'heureux combats, Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas! D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime, Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadème, Qu'il peut ici beaucoup, qu'il s'est vu de tout temps 655 Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents, Que piqué du mépris, il osera peut-être....

VIRIATE.

Tranchez le mot, Seigneur: je vous ai fait mon maître. Et je dois obéir malgré mon sentiment; C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement. 660 Faites, faites entrer ce héros d'importance, Que je fasse un essai de mon obéissance; Et si vous le craignez, craignez autant du moins Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.

SERTORIUS.

Madame, croiriez-vous....

VIRIATE.

Ce mot vous doit suffire. 665 J'entends ce qu'on me dit, et ce qu'on me veut dire. Allez, faites-lui place, et ne présumez pas....

SERTORIUS.

Je parle pour un autre, et toutefois, hélas! Si vous saviez....

VIRIATE.

Seigneur, que faut-il que je sache? Et quel est le secret que ce soupir me cache? 670

SERTORIUS.

Ce soupir redoublé....

VIRIATE.

N'achevez point; allez: Je vous obéirai plus que vous ne voulez.

SCÈNE III.

VIRIATE, THAMIRE.

THAMIRE.

Sa dureté m'étonne, et je ne puis, Madame....

VIRIATE.

L'apparence t'abuse: il m'aime au fond de l'âme.

THAMIRE.

Quoi? quand pour un rival il s'obstine au refus.... 675

VIRIATE.

Il veut que je l'amuse, et ne veut rien de plus.

THAMIRE.

Vous avez des clartés que mon insuffisance....

VIRIATE.

Parlons à ce rival: le voilà qui s'avance.

SCÈNE IV.

VIRIATE, PERPENNA, AUFIDE, THAMIRE.

VIRIATE.

Vous m'aimez, Perpenna; Sertorius le dit: Je crois sur sa parole, et lui dois tout crédit. 680 Je sais donc votre amour; mais tirez-moi de peine: Par où prétendez-vous mériter une reine? A quel titre lui plaire, et par quel charme un jour Obliger sa couronne à payer votre amour?

PERPENNA.

Par de sincères vœux, par d'assidus services, 685 Par de profonds respects, par d'humbles sacrifices; Et si quelques effets peuvent justifier....

VIRIATE.

Eh bien! qu'êtes-vous prêt de lui sacrifier?

PERPENNA.

Tous mes soins, tout mon sang, mon courage, ma vie.

VIRIATE.

Pourriez-vous la servir dans une jalousie? 690

PERPENNA.

Ah! Madame....

VIRIATE.

A ce mot en vain le cœur vous bat: Elle n'est pas d'amour, elle n'est que d'État. J'ai de l'ambition, et mon orgueil de reine Ne peut voir sans chagrin une autre souveraine, Qui sur mon propre trône à mes yeux s'élevant, 695 Jusque dans mes États prenne le pas devant[508]. Sertorius y règne, et dans tout notre empire Il dispense des lois où j'ai voulu souscrire: Je ne m'en repens point, il en a bien usé; Je rends grâces au ciel qui l'a favorisé. 700 Mais pour vous dire enfin de quoi je suis jalouse, Quel rang puis-je garder auprès de son épouse? Aristie y prétend, et l'offre qu'elle fait, Ou que l'on fait pour elle, en assure l'effet. Délivrez nos climats de cette vagabonde, 705 Qui vient par son exil troubler un autre monde; Et forcez-la sans bruit d'honorer d'autres lieux De cet illustre objet qui me blesse les yeux. Assez d'autres États lui prêteront asile.

PERPENNA.

Quoi que vous m'ordonniez, tout me sera facile; 710 Mais quand Sertorius ne l'épousera pas, Un autre hymen vous met dans le même embarras, Et qu'importe, après tout, d'une autre ou d'Aristie, Si....

VIRIATE.

Rompons, Perpenna, rompons cette partie; Donnons ordre au présent; et quant à l'avenir, 715 Suivant l'occasion nous saurons y fournir. Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Enfin je suis jalouse, et vous en dis les causes. Voulez-vous me servir?

PERPENNA.

Si je le veux? j'y cours, Madame, et meurs déjà d'y consacrer mes jours. 720 Mais pourrai-je espérer que ce foible service Attirera sur moi quelque regard propice, Que le cœur attendri fera suivre?...

VIRIATE.

Arrêtez! Vous porteriez trop loin des veux précipités. Sans doute un tel service aura droit de me plaire; 725 Mais laissez-moi, de grâce, arbitre du salaire: Je ne suis point ingrate, et sais ce que je dois; Et c'est vous dire assez pour la première fois. Adieu.

SCÈNE V.

PERPENNA, AUFIDE.

AUFIDE.

Vous le voyez, Seigeur, comme on vous joue. Tout son cœur est ailleurs; Sertorius l'avoue, 730 Et fait auprès de vous l'officieux rival, Cependant que la Reine[509]....

PERPENNA.

Ah! n'en juge point mal. A lui rendre service elle m'ouvre une voie Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie.

AUFIDE.

Vous ne voyez donc pas que son esprit jaloux 735 Ne cherche à se servir de vous que contre vous, Et que rompant le cours d'une flamme nouvelle, Vous forcez ce rival à retourner vers elle?

PERPENNA.

N'importe, servons-la, méritons son amour: La force et la vengeance agiront à leur tour. 740 Hasardons quelques jours sur l'espoir qui nous flatte, Dussions-nous pour tout fruit ne faire qu'une ingrate.

AUFIDE.

Mais, Seigneur....

PERPENNA.

Épargnons les discours superflus, Songeons à la servir, et ne contestons plus: Cet unique souci tient mon âme occupée. 745 Cependant de nos murs on découvre Pompée; Tu sais qu'on me l'a dit: allons le recevoir, Puisque Sertorius m'impose ce devoir.

FIN DU SECOND ACTE.

[494] Les Turdétans sont un peuple de la Bétique; les Celtibères, un peuple de l'Espagne tarraconaise.

[495] Indibilis, prince des Ilergètes, en Espagne, et son frère Mandonius, furent tour à tour alliés et ennemis des Scipions. Indibilis, dans une dernière révolte, fut tué les armes à la main l'an 205 avant Jésus-Christ.

[496] Voyez l'avis Au lecteur, p. 359.

[497] Var. Et du consul Brutus l'astre prédominant. (1662, 66 et 82)--Voyez ibidem, p. 360, note 462.

[498] Var. Et leur laissent à peine, au bout des dix années. (1662)

[499] «A ce vers le parterre éclate, et sans plus rien considérer on s'écrie partout que cette pièce est admirable. On devoit néanmoins se contenter de dire: «Voilà un bel endroit.» (D'aubignac, Seconde dissertation.... en forme de remarques sur Sertorius. Recueil.... publié par Granet, tome I, p. 263.)

[500] Var. Les éloges brillants que vous daignez y joindre. (1666)

[501] Var. Et ne trouverois pas nos rois à dédaigner. (1662-68)

[502] Var. Et comme il n'en est plus, je pense m'en devoir. (1662 et 66)

[503] Plutarque dit au chapitre XV de la Vie de Sertorius que Perpenna était fier de sa noblesse et de sa richesse. Valère-Maxime, livre III, chapitre IV, 7, nous apprend qu'il n'était pas d'origine romaine; et d'après la forme même de son nom (Perpenna ou Perperna), il paraît assez probable, comme le dit ici Corneille, que sa famille était originaire d'Étrurie.

[504] Les éditions de 1666, de 1668 et de 1682 portent la grade, pour le grade.

[505] Marius fut sept fois consul.

[506] Var. Sous un même étendard puisse unir les Espagnes. (1662 et 66)

[507] Var. Le plus heureux destin surprend par ses divorces. (1662)

[508] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, les deux derniers mots de ce vers sont joints par un trait d'union, comme une sorte de composé: «le pas-devant.» Plus loin, au vers 1700, la première édition seule a le trait d'union; les autres donnent, comme nous, «le pas devant.»

[509] Cet hémistiche est remplacé par le suivant dans l'édition de 1692:

Tandis que Viriate....

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE[510].

SERTORIUS, POMPÉE, SUITE.

SERTORIUS.

Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire; 750 Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir? Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée; Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur 755 Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.

POMPÉE.

Deux raisons; mais, Seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire[511]. L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. 760 Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, 765 Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. 770 Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur; Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages) J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aye emportés, 775 Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites: Les siéges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. 780 Ah! si je vous pouvois rendre à la République. Que je croirois lui faire un présent magnifique! Et que j'irois, Seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvois porter quelque foible espérance 785 D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, Seigneur, ne puis-je rien pour tous?

SERTORIUS.

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine[512]; 790 Mais avant que d'entrer en ces difficultés, Souffrez que je réponde à vos civilités. Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. La victoire attachée à vos premiers exploits, 795 Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois, Avant la dignité qui permet d'y prétendre[513], Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre. Si dans l'occasion je ménage un peu mieux L'assiette du pays et la faveur des lieux, 800 Si mon expérience en prend quelque avantage, Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge, Le temps y fait beaucoup; et de mes actions S'il vous a plu tirer quelques instructions, Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, 805 Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres; Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi, S'instruiront contre vous, comme vous contre moi. Quand à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai montré l'art d'affoiblir son empire; 810 Et si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète, Et sur les bords du Tibre, une pique à la main[514], 815 Lui demander raison pour le peuple romain.

POMPÉE.

De si hautes leçons, Seigneur, sont difficiles, Et pourroient vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer. 820

SERTORIUS.

Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine: Je vous l'ai déjà dit.

POMPÉE.

Ce discours rebattu Lasseroit une austère et farouche vertu. Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ses obscurités[515].

SERTORIUS.

Je sais qu'on n'aime point de telles vérités; Mais, Seigneur, étant seuls, je parle avec franchise: Bannissant les témoins, vous me l'avez permise; 830 Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'avoit jamais été. Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre? Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encor dû: 835 C'est par lui, c'est par vous que nous l'avons perdu. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves: Ils étoient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves; Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux: 840 Leur misère est le fruit de votre illustre peine; Et vous pensez avoir l'âme toute romaine! Vous avez hérité ce nom de vos aïeux; Mais s'il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux[516].

POMPÉE.

Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique Aux soins de rétablir un jour la République; Mais vous jugez, Seigneur, de l'âme par le bras; Et souvent l'un paroît ce que l'autre n'est pas. Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, 850 Suivant l'occasion ou la nécessité Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté. Le plus juste parti, difficile à connoître, Nous laisse en liberté de nous choisir un maître; Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus. 855 J'ai servi sous Sylla du temps de Marius, Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste. Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur, J'ignore quels projets peut former son bonheur[517]: 860 S'il les pousse trop loin, moi-même je l'en blâme; Je lui prête mon bras sans engager mon âme; Je m'abandonne au cours de sa félicité, Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté; Et c'est ce qui me force à garder une place 865 Qu'usurperoient sans moi l'injustice et l'audace, Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.

SERTORIUS.

Mais cependant, Seigneur, vous servez comme un autre; Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, Et laissons le dedans à pénétrer aux Dieux, Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme; Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui, 875 Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui. Comme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux; Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, 880 Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître[518], Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. La main qui les opprime, et que vous soutenez, Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, 885 Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.

POMPÉE.

Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici? Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise: 890 Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux Dieux. Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général, 895 Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal? Les titres différents ne font rien à la chose: Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose; Et s'il est périlleux de s'en faire haïr, Il ne seroit pas sûr de vous désobéir[519]. 900 Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme vous faites: Jusque-là....

SERTORIUS.

Vous pourriez en douter jusque-là, Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne 905 Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime. 910

POMPÉE.

Et votre empire en est d'autant plus dangereux, Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour 915 A détruire un pouvoir que fait régner l'amour. Ainsi parlent, Seigneur, les âmes soupçonneuses; Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis[520]. 920 Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie? Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens. Il est doux de revoir les murs de la patrie: 925 C'est elle par ma voix, Seigneur, qui vous en prie; C'est Rome....

SERTORIUS.

Le séjour de votre potentat, Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'État? Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles[521] Que ses proscriptions comblent de funérailles: 930 Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau; Mais pour revivre ailleurs dans sa première force[522], Avec les faux Romains elle a fait plein divorce; Et comme autour de moi j'ai tous ces vrais appuis, 935 Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie Qui puisse avec honneur nous donner cette joie. Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas: Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras. 940 Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie, Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie; Et nous épargnerons ces flots de sang romain Que versent tous les ans votre bras et ma main.

POMPÉE.

Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire, 945 N'auroit-il rien pour moi d'une action trop noire? Moi qui commande ailleurs, puis-je servir sous vous?

SERTORIUS.

Du droit de commander je ne suis point jaloux; Je ne l'ai qu'en dépôt, et je vous l'abandonne, Non jusqu'à vous servir de ma seule personne: 950 Je prétends un peu plus; mais dans cette union De votre lieutenant m'envieriez-vous le nom?

POMPÉE.

De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée: Leur nom retient pour eux l'autorité cédée; Ils n'en quittent que l'ombre; et l'on ne sait que c'est De suivre ou d'obéir que suivant qu'il leur plaît[523]. Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre. Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature; Et déjà de lui-même il s'en seroit démis, S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût plus d'ennemis[524]. 960 Mettez les armes bas, je réponds de l'issue: J'en donne ma parole après l'avoir reçue. Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.

SERTORIUS.

Je ne m'éblouis point de cette illusion. Je connois le tyran, j'en vois le stratagème: 965 Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même. Vous qu'à sa défiance il a sacrifié, Jusques à vous forcer d'être son allié....

POMPÉE.

Hélas! ce mot me tue, et je le dis sans feinte, C'est l'unique sujet qu'il m'a donné de plainte. 970 J'aimois mon Aristie, il m'en vient d'arracher; Mon cœur frémit encore à me le reprocher; Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle; Et je vous rends, Seigneur, mille grâces pour elle, A vous, à ce grand cœur dont la compassion 975 Daigne ici l'honorer de sa protection.

SERTORIUS.

Protéger hautement les vertus malheureuses, C'est le moindre devoir des âmes généreuses: Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux.

POMPÉE.

Un époux! Dieux! qu'entends-je? Et qui, Seigneur?

SERTORIUS.

Moi.

POMPÉE.

Vous! Seigneur, toute son âme est à moi dès l'enfance: N'imitez point Sylla par cette violence; Mes maux sont assez grands, sans y joindre celui De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.

SERTORIUS.

Tout est encore à vous[525]. Venez, venez, Madame, 985 Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur votre âme, Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain La force qu'on vous fait pour me donner la main.

POMPÉE.

C'est elle-même, ô ciel!

SERTORIUS.

Je vous laisse avec elle, Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle. 990 Reprenez votre bien, ou ne vous plaignez plus Si j'ose m'enrichir, Seigneur, de vos refus.

SCÈNE II.

POMPÉE, ARISTIE.

POMPÉE.

Me dit-on vrai, Madame, et seroit-il possible....

ARISTIE.

Oui, Seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible: Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tour, Et ma gloire soutient ma haine et mon amour. Mais si de mon amour elle est la souveraine, Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine; Je ne la suis pas même, et je hais quelquefois Et moins que je ne veux et moins que je ne dois. 1000

POMPÉE.

Cette haine a pour moi toute son étendue, Madame, et la pitié ne l'a point suspendue; La générosité n'a pu la modérer.

ARISTIE.

Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être, 1005 Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez-vous encor, Seigneur?

POMPÉE.

Si je vous aime! Demandez si je vis, ou si je suis moi-même: 1010 Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous.

ARISTIE.

Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux; Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire, Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient plus. Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius; Je suis au grand Pompée; et puisqu'il m'aime encore, Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore: Plus de Sertorius. Mais, Seigneur, répondez; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. 1020 Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die, Vous ne me dites point, Seigneur: «Plus d'Émilie.» Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments, Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements; C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle 1025 Ne sauroit plus souffrir que ma haine chancelle: Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius; Il me rend toute à vous[526] par ce muet refus. Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée; Son âme, toute ailleurs, n'en sera point gênée: 1030 Il le verra sans peine, et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE.

Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage; Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage. Vous, si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas, Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas: Demeurez en état d'être toujours ma femme, Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé: Son règne passera, s'il n'est déjà passé; 1040 Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. Ne vous jetez donc point, Madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas. Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre. 1045

ARISTIE.

Mais quoi? n'êtes-vous pas entre les bras d'un autre[527]?

POMPÉE.

Non: puisqu'il vous en faut confier[528] le secret, Émilie à Sylla n'obéit qu'à regret. Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'attache: Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour, Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour; Et dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée, Tandis que toute entière à son cher Glabrion, 1055 Elle paroît ma femme, et n'en a que le nom[529].

ARISTIE.

Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte: Rendez-le-moi, Seigneur, ce grand nom qu'elle porte. J'aimai votre tendresse et vos empressements; Mais je suis au-dessus de ces attachements; 1060 Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux[530] en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; 1065 Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui, Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui; Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale; Qu'il me relève autant que Sylla me ravale: 1070 Non que je puisse aimer aucun autre que vous; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux: Il m'en faut un illustre, et dont la renommée....[531]

POMPÉE.

Ah! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée. Peut-être touchons-nous au moment désiré 1075 Qui saura réunir ce qu'on a séparé. Ayez plus de courage et moins d'impatience: Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance....

ARISTIE.

J'attendrai de sa mort ou de son repentir Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir? 1080 Et je verrai toujours votre cœur plein de glace, Mon tyran impuni, ma rivale en ma place, Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu, Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?

POMPÉE.

Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, Madame?

ARISTIE.

Suivre en tous lieux, Seigneur, l'exil de votre femme, La ramener chez vous avec vos légions, Et rendre un heureux calme à nos divisions. Que ne pourrez-vous point en tête d'une armée, Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée? 1090 Et quand Sertorius sera joint avec vous, Que pourra le tyran? qu'osera son courroux?

POMPÉE.

Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paroître, Ni secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui; 1095 Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui; Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire. Je sers; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin; 1100 Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment; Et quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome, 1105 Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme; Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non: si vous m'aimez comme j'aime à le croire, Vous saurez accorder votre amour et ma gloire, 1110 Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.

ARISTIE.

Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne, Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne; Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. 1115 Me voulez-vous, Seigneur? ne me voulez-vous pas? Parlez: que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on ma donnée? Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté: Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté.... 1120

POMPÉE.

Je le vois bien, Madame, il faut rompre la trêve, Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir, Que pour vous en instruire, il faut vous conquérir.

ARISTIE.

Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes. 1125

POMPÉE.

La vôtre, à la garder, coûtera bien des têtes[532]. Comme elle fermera la porte à tout accord, Rien ne la peut jamais assurer que ma mort[533]. Oui, j'en jure les Dieux, s'il faut qu'il vous obtienne, Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne; 1130 Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés, Nous vous ferons connoître à quoi vous nous forcez.

ARISTIE.

Je ne suis pas, Seigneur, d'une telle importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance; Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs, 1135 Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs; Ceux de servir Sylla, d'aimer son Émilie, D'imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté, Sauront tourner vos pas de quelque autre côté. 1140 Surtout ce privilége acquis aux grandes âmes, De changer à leur gré de maris et de femmes, Mérite qu'on l'étale aux bouts de l'univers, Pour en donner l'exemple à cent climats divers.

POMPÉE.

Ah! c'en est trop, Madame, et de nouveau je jure....

ARISTIE.

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?

POMPÉE.

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

ARISTIE.

Ah! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous: Voilà ma main, Seigneur.

POMPÉE.

Gardez-la-moi, Madame.

ARISTIE.

Tandis que vous avez à Rome une autre femme? 1150 Que par un autre hymen vous me déshonorez? Me punissent les Dieux que vous avez jurés, Si, passé ce moment, et hors de votre vue, Je vous garde une foi que vous avez rompue!

POMPÉE.

Qu'allez-vous faire? hélas!

ARISTIE.

Ce que vous m'enseignez. 1155

POMPÉE.

Éteindre un tel amour!

ARISTIE.

Vous-même l'éteignez.

POMPÉE.

La victoire aura droit de le faire renaître.

ARISTIE.

Si ma haine est trop foible, elle la fera croître.

POMPÉE.

Pourrez-vous me haïr?

ARISTIE.

J'en fais tous mes souhaits.

POMPÉE.

Adieu donc pour deux jours.

ARISTIE.

Adieu pour tout jamais.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[510] Corneille s'effrayait un peu de l'étendue de cette belle scène; il dit dans la lettre à l'abbé de Pure que nous avons citée plusieurs fois (voyez p. 353, et p. 358, note 2): «J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte. J'y fais un entretien de Pompée avec Sertorius que les deux premiers préparent assez, mais je ne sais si on en pourra souffrir la longueur. Il est de deux cent cinquante-deux vers. Il me semble que deux hommes tels qu'eux, généraux de deux armées ennemies, ne peuvent achever en deux mots une conférence si attendue durant une trêve. On a souffert Cinna et Maxime, qui en ont consumé davantage à consulter avec Auguste. Les vers de ceux-ci me semblent bien aussi forts et plus pointilleux, ce qui aide souvent au théâtre, où les picoteries soutiennent et réveillent l'attention de l'auditeur.» Malgré ses appréhensions, Corneille n'a retranché que huit vers de cet entretien, qui, dans l'édition originale, n'en a plus que deux cent quarante-quatre.

[511] Voltaire coupe ici la scène, et fait commencer au vers suivant la scène II, avec ces mots en tête: SERTORIUS ET POMPÉE, assis.

[512] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition de 1682.

[513] Pompée avait triomphé n'étant encore que simple chevalier, et «avant que la barbe luy fust venuë.» Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XVIII, traduction d'Amyot.

[514] «On se servait encore de piques en France lorsqu'on représenta Sertorius, et cette expression était plus noble qu'aujourd'hui.» (Voltaire.)

[515] Tel est le texte de toutes les éditions antérieures à 1692. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont substitué ces à ses.

[516] «Si vous aviez lu la vie de Sertorius, vous auriez connu que celui qui le fait revivre sur la scène soutient son caractère d'une façon bien ingénieuse et bien délicate. Ce héros, dans l'histoire, fait des leçons à Pompée, et le traite de petit garçon, dit qu'il le renvoyera à Rome à coups de verges. (Voyez la Vie de Sertorius par Plutarque, chapitre XIX.) M. de Corneille, qui a voulu adoucir cet endroit et conserver néanmoins la fierté de Sertorius, dans les compliments qu'il lui fait faire à Pompée, lui fait mêler des leçons parmi ses civilités.» (Défense du Sertorius.... par Dauneau de Visé. Recueil... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 341.)

[517] On sait que Sylla attribuait ses succès, sa grandeur, à sa fortune, et qu'il prit lui-même le surnom de Felix (l'Heureux).

[518] Dans l'édition de 1692: «à faire choix d'un maître.»

[519] Var. Il ne feroit pas sûr de vous désobéir. (1662 et 68)

[520] «Il (Sertorius) appelloit les bannis qui s'estoyent sauuez de Rome et retirez deuers luy, senateurs, et les tenant riere soy[520-a], les nommoit le senat, et en faisoit les vns questeurs, les autres præteurs, ordonnant toutes choses selon les coustumes et à la guise de son païs.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXII, traduction d'Amyot.)

[520-a] Derrière soi, à sa suite.

[521] On lit dans la Dissertation sur les caractères de Corneille et de Racine contre le sentiment de la Bruyère, par M. Tafignon (Recueil.... publié par Granet, tome I, p. 83): «Revenons aux héros de l'ancienne Rome. Corneille, pour les mieux peindre, avoit, si l'on peut le dire, fondu dans sa tête les plus belles pensées des historiens qui en ont parlé le plus noblement. J'ose hasarder cette conjecture que les paroles magnifiques qu'il met dans la bouche de Sertorius, touchant son parti, étoient une trace de l'impression que lui avoit laissée un beau trait de Tacite touchant le sénat: «Quid? vos pulcherrimam hanc urbem, domibus et tectis et congestu lapidum stare creditis? muta ista et inanima intercidere ac reparari promiscue possunt: æternitas rerum.... incolumitate senatus firmatur.» (Histoires, livre I, chapitre LXXXIV.)

[522] Var. Mais pour revivre ailleurs dans sa plus vive force. (1666)

[523] Var. On lit qui leur plaît, pour qu'il leur plaît, dans l'édition de 1666.

[524] Dans l'édition de 1692:

S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût point d'ennemis.

[525] Voltaire coupe encore ici la scène, et de ce qui suit, à partir de: «Venez, venez, Madame,» jusqu'au vers 992, il fait la scène III, ayant pour personnages: ARISTIE, SERTORIUS, POMPÉE.

[526] Dans l'édition de 1682 et dans celle de 1692: «Il me rend tout à vous.»

[527] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de l'auteur. Voyez tome I, p. 228, note 3-a. Thomas Corneille et Voltaire après lui donnent: «d'une autre.»

[528] L'édition de 1682 porte seule confirmer, pour confier.

[529] «Voulant, comment que ce fust, s'allier de Pompeius Magnus, il (Sylla) luy commanda de répudier la femme qu'il auoit espousee, et osta à Magnus (Manius) Glabrio Æmylia fille d'Æmylius Scaurus et de Metella sa femme, et la luy feit espouser, toute grosse qu'elle estoit de son premier mary; mais elle mourut en trauail d'enfant au logis de Pompeius. » (Plutarque, Vie de Sylla, chapitre XXXIII, traduction d'Amyot.)

[530] On lit dans l'édition de 1666: «Me rend en mes ayeux.»

[531] L'édition de 1682 porte, probablement par erreur: «et pour la renommée....»

[532] «La vôtre, etc., est un vers de Nicomède[532-a], qui est bien plus à sa place dans Nicomède qu'ici, parce qu'il sied mieux à Nicomède de braver son frère, qu'à Pompée de braver sa femme.» (Voltaire.)

[532-a] Nicomède dit à Attale (acte I, scène II, vers 139):

La place, à l'emporter, coûteroit bien des têtes.

[533] Var. Rien ne l'en peut jamais assurer que ma mort. (1662-68)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

SERTORIUS, THAMIRE.

SERTORIUS.

Pourrai-je voir la Reine?

THAMIRE.

Attendant qu'elle vienne, Elle m'a commandé que je vous entretienne, Et veut demeurer seule encor quelques moments.

SERTORIUS.

Ne m'apprendrez-vous point où vont ses sentiments, Ce que doit Perpenna concevoir d'espérance? 1165

THAMIRE.

Elle ne m'en fait pas beaucoup de confidence; Mais j'ose présumer qu'offert de votre main Il aura peu de peine à fléchir son dédain: Vous pouvez tout sur elle.

SERTORIUS.

Ah! j'y puis peu de chose, Si jusqu'à l'accepter mon malheur la dispose; 1170 Ou pour en parler mieux, j'y puis trop, et trop peu.

THAMIRE.

Elle croit fort vous plaire en secondant son feu.

SERTORIUS.

Me plaire?

THAMIRE.

Oui; mais, Seigneur, d'où vient cette surprise? Et de quoi s'inquiète un cœur qui la méprise?

SERTORIUS.

N'appelez point mépris un violent respect 1175 Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect.

THAMIRE.

Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre, S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre; Et je préférerois un peu d'emportement Aux plus humbles devoirs d'un tel accablement. 1180

SERTORIUS.

Il n'en est rien parti capable de me nuire, Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire; Mais la Reine, sensible à de nouveaux désirs, Entendoit mes raisons, et non pas mes soupirs.

THAMIRE.

Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire; Et je vous servirois de meilleur truchement, Si vous vous expliquiez un peu plus clairement. Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare, L'amour, par un soupir quelquefois se déclare; 1190 Mais la gloire, qui fait toutes vos passions, Vous met trop au-dessus de ces impressions; De tels desirs trop bas pour les grands cœurs de Rome....

SERTORIUS.

Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme[534]: J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé; 1195 Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé. J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma foiblesse. Ceux de la politique et ceux de l'amitié M'ont mis en un état à me faire pitié. 1200 Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la Reine, Si toutefois....

THAMIRE.

Seigneur, elle a de la bonté; Mais je vois son esprit fortement irrité; Et si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre, 1205 Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre. N'y perdez point de temps, et ne négligez rien; C'est peut-être un dessein mal ferme que le sien. La voici. Profitez des avis qu'on vous donne, Et gardez bien surtout qu'elle ne m'en soupçonne. 1210

SCÈNE II.

SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.

VIRIATE.

On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet, Et que Pompée échappe à cet illustre objet. Seroit-il vrai, Seigneur?

SERTORIUS.

Il est trop vrai, Madame; Mais bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme, Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain, 1215 S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.

VIRIATE.

Vous vous alarmez peu d'une telle menace?

SERTORIUS.

Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu?

VIRIATE.

D'obéir sans remise au pouvoir absolu; 1220 Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds, Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie 1225 Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.

SERTORIUS.

Vous pourrez dès demain.....

VIRIATE.

Dès ce même moment. Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement; Et quand l'obéissance a de l'exactitude, Elle voit que sa gloire est dans la promptitude. 1230

SERTORIUS.

Mes prières pouvoient souffrir quelques refus.

VIRIATE.

Je les prendrai toujours pour ordres absolus: Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie. D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie; Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu[535] 1235 Le pouvoir souverain dont il est soutenu, Valent bien tous[536] ensemble un trône imaginaire Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire.

SERTORIUS.

Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix. J'en ai reçu la loi de votre propre voix; 1240 C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende. Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande; Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort, Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. Lui donner votre main, c'est m'ordonner, Madame, De lui céder ma place au camp et dans votre âme. Il est, il est trop juste, après un tel bonheur, Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur: J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie....

VIRIATE.

Avant que par cet ordre elle vous soit ravie, 1250 Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal[537] Qui tient[538] moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival? Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine! L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez! 1255

SERTORIUS.

Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre; Mais je ne vous puis voir entre les bras d'un autre. Et c'est assez vous dire à quelle extrémité Me réduit mon amour, que j'ai mal écouté[539]. 1260 Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable: J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris, Et me suis répondu longtemps de vos mépris; Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée, 1265 Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée; Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois, Quand j'ai vu que l'amour n'en feroit point le choix. J'allois me déclarer sans l'offre d'Aristie: Non que ma passion s'en soit vue alentie; 1270 Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur. L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées; Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées. Je m'étois figuré que de tels déplaisirs 1275 Pourroient ne me coûter que deux ou trois soupirs; Et pour m'en consoler[540] j'envisageois l'estime[541] Et d'ami généreux et de chef magnanime; Mais près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis[542] Que je me promettois bien plus que je ne puis. 1280 Je me rends donc, Madame; ordonnez de ma vie: Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. Aimez-vous Perpenna?

VIRIATE.

Je sais vous obéir, Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme 1285 Fut un don de ma gloire[543], et non pas de ma flamme. Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous: Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux; Mais je veux un héros, qui par son hyménée Sache élever si haut le trône où je suis née, 1290 Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien, Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien. Je le trouvois en vous, n'eût été la bassesse Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse, Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois, 1295 Une répudiée a mérité le choix. Je l'oublierai pourtant, et veux vous faire grâce. M'aimez-vous?

SERTORIUS.

Oserois-je en prendre encor l'audace?

VIRIATE.

Prenez-la, j'y consens, Seigneur; et dès demain, Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main. 1300

SERTORIUS.

Que se tiendroit heureux un amour moins sincère Qui n'auroit autre but que de se satisfaire, Et qui se rempliroit de sa félicité Sans prendre aucun souci de votre dignité! Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire, 1305 Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire; Que votre grand projet est celui de régner?

VIRIATE.

Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?

SERTORIUS.

Ah! Madame, est-il temps que cette grâce éclate?

VIRIATE.

C'est cet éclat, Seigneur, que cherche Viriate. 1310

SERTORIUS.

Nous perdons tout, Madame, à le précipiter: L'amour de Perpenna le fera révolter. Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage. Des amis d'Aristie assurons le secours 1315 A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir[544]. 1320 Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon....

VIRIATE.

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, 1325 J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner vos vœux[545], ainsi que nos Espagnes: 1330 Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre; Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers 1335 Soupirer sous le joug et gémir dans les fers; Il est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive; Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus. 1340 Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable, Remettez-moi le soin de le rendre traitable: Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.

SERTORIUS.

Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes 1345 Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. Ne cherchons point, Madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. Rome nous donnera sans eux assez de peine, Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine; 1350 Et nous n'en fléchirons jamais la dureté, A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.

VIRIATE.

Je vous avouerai plus, Seigneur: loin d'y souscrire, Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, Un courroux implacable, un orgueil endurci; 1355 Et c'est par où je veux vous arrêter ici. Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie....

SERTORIUS.

Mais nos Romains, Madame, aiment tous leur patrie; Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir. 1360

VIRIATE.

Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage, Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage: Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi, Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi.

SERTORIUS.

Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, 1365 Et n'obéiront point au mari d'une reine.

VIRIATE.

Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. Nos Espagnols, formés à votre art militaire, Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire. 1370 La perte de Sylla n'est pas ce que je veux; Rome attire encor moins la fierté de mes vœux: L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces Au milieu d'une ville où règnent les divorces, Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits 1375 Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. Enfin pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle: Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle; Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. Prenez le diadème, et laissez-la servir. 1380 Il est beau de tenter des choses inouïes, Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi; Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi: C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime. 1385

SERTORIUS.

Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême, Madame, et sans besoin faire des mécontents! Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps. Une victoire ou deux jointes à quelque adresse....

VIRIATE.

Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse, 1390 Seigneur; mais après tout, il faut le confesser, Tant de précaution commence à me lasser. Je suis reine; et qui sait porter une couronne, Quand il a prononcé, n'aime point qu'on raisonne. Je vais penser à moi, vous penserez à vous. 1395

SERTORIUS.

Ah! si vous écoutez cet injuste courroux....

VIRIATE.

Je n'en ai point, Seigneur; mais mon inquiétude Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude: Vous me direz demain où je dois l'arrêter. Cependant je vous laisse avec qui consulter. 1400

SCÈNE III.

SERTORIUS, PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA, à Aufide.

Dieux! qui peut faire ainsi disparoître la Reine?

AUFIDE, à Perpenna.

Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne, Seigneur; et notre abord le rend tout interdit.

SERTORIUS.

De Pompée en ces lieux savez-vous ce qu'on dit? L'avez-vous mis fort loin au delà de la porte? 1405

PERPENNA.

Comme assez près des murs il avoit son escorte, Je me suis dispensé de le mettre plus loin. Mais de votre secours, Seigneur, j'ai grand besoin. Tout son visage montre une fierté si haute....

SERTORIUS.

Nous n'avons rien conclu, mais ce n'est pas ma faute; Et vous savez....

PERPENNA.

Je sais qu'en de pareils débats....

SERTORIUS

Je n'ai point cru devoir mettre les armes bas: Il n'est pas encor temps.

PERPENNA

Continuez, de grâce; Il n'est pas encor temps que l'amitié se lasse.

SERTORIUS.

Votre intérêt m'arrête autant comme le mien: 1415 Si je m'en trouvois mal, vous ne seriez pas bien.

PERPENNA.

De vrai, sans votre appui je serois fort à plaindre; Mais je ne vois pour vous aucun sujet de craindre.

SERTORIUS.

Je serois le premier dont on seroit jaloux; Mais ensuite le sort pourroit tomber sur vous. 1420 Le tyran après moi vous craint plus qu'aucun autre, Et ma tête abattue ébranleroit la vôtre. Nous ferons bien tous deux d'attendre plus d'un an.

PERPENNA.

Que parlez-vous, Seigneur, de tête et de tyran?

SERTORIUS.

Je parle de Sylla, vous le devez connoître. 1425

PERPENNA.

Et je parlois des feux que la Reine a fait naître.

SERTORIUS.

Nos esprits étoient donc également distraits. Tout le mien s'attachoit aux périls de la paix; Et je vous demandois quel bruit fait par la ville De Pompée et de moi l'entretien inutile[546]. 1430 Vous le saurez, Aufide?

AUFIDE.

A ne rien déguiser, Seigneur, ceux de sa suite en ont su mal user; J'en crains parmi le peuple un insolent murmure. Ils ont dit que Sylla quitte sa dictature, Que vous seul refusez les douceurs de la paix, 1435 Et voulez une guerre à ne finir jamais. Déjà de nos soldats l'âme préoccupée Montre un peu trop de joie à parler de Pompée, Et si l'erreur s'épand jusqu'en nos garnisons, Elle y pourra semer de dangereux poisons. 1440

SERTORIUS.

Nous en romprons le coup avant qu'elle grossisse, Et ferons par nos soins avorter l'artifice. D'autres plus grands périls le ciel m'a garanti.

PERPENNA.

Ne ferions-nous point mieux d'accepter le parti, Seigneur? Trouvez-vous l'offre ou honteuse ou mal sûre?

SERTORIUS.

Sylla peut en effet quitter sa dictature; Mais il peut faire aussi des consuls à son choix, De qui la pourpre esclave agira sous ses lois; Et quand nous n'en craindrons aucuns ordres sinistres, Nous périrons par ceux de ses lâches ministres. 1450 Croyez-moi, pour des gens comme vous deux et moi, Rien n'est si dangereux que trop de bonne foi. Sylla par politique a pris cette mesure De montrer aux soldats l'impunité fort sûre: Mais pour Cinna, Carbon, le jeune Marius, 1455 Il a voulu leur tête, et les a tous perdus[547]. Pour moi, que tout mon camp sur ce bruit m'abandonne, Qu'il ne reste pour moi que ma seule personne, Je me perdrai plutôt dans quelque affreux climat, Qu'aller, tant qu'il vivra, briguer le consulat. 1460 Vous....

PERPENNA.

Ce n'est pas, Seigneur, ce qui me tient en peine. Exclu du consulat par l'hymen d'une reine, Du moins si vos bontés m'obtiennent ce bonheur, Je n'attends plus de Rome aucun degré d'honneur; Et banni pour jamais dans la Lusitanie, 1465 J'y crois en sûreté les restes de ma vie.

SERTORIUS.

Oui; mais je ne vois pas encor de sûreté A ce que vous et moi nous avions concerté. Vous savez que la Reine est d'une humeur si fière.... Mais peut-être le temps la rendra moins altière. 1470 Adieu: dispensez-moi de parler là-dessus.

PERPENNA.

Parlez, Seigneur: mes vœux sont-ils si mal reçus? Est-ce en vain que je l'aime, en vain que je soupire?

SERTORIUS.

Sa retraite a plus dit que je ne puis vous dire.

PERPENNA.

Elle m'a dit beaucoup; mais, Seigneur, achevez, 1475 Et ne me cachez point ce que vous en savez. Ne m'auriez-vous rempli que d'un espoir frivole?

SERTORIUS.

Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole. Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu; Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu, 1480 Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines. Que vous dirai-je enfin? L'Espagne a d'autres reines; Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux, Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous. Celle des Vacéens, celle des Ilergètes[548], 1485 Rendroient vos volontés bien plus tôt satisfaites; La Reine avec chaleur sauroit vous y servir.

PERPENNA.

Vous me l'avez promise, et me l'allez ravir!

SERTORIUS.

Que sert que je promette et que je vous la donne, Quand son ambition l'attache à ma personne? 1490 Vous savez les raisons de cet attachement, Je vous en ai tantôt parlé confidemment; Je vous en fais encor la même confidence. Faites à votre amour un peu de violence; J'ai triomphé du mien: j'y suis encor tout prêt; 1495 Mais s'il faut du parti ménager l'intérêt, Faut-il pousser à bout une reine obstinée, Qui veut faire à son choix toute sa destinée, Et de qui le secours, depuis plus de dix ans, Nous a mieux soutenus que tous nos partisans? 1500

PERPENNA.

La trouvez-vous, Seigneur, en état de vous nuire?

SERTORIUS.

Non, elle ne peut pas tout à fait nous détruire; Mais si vous m'enchaînez à ce que j'ai promis, Dès demain, elle traite avec nos ennemis. Leur camp n'est que trop proche; ici chacun murmure: Jugez ce qu'il faut craindre en cette conjoncture. Voyez quel prompt remède on y peut apporter, Et quel fruit nous aurons de la violenter.

PERPENNA.

C'est à moi de me vaincre, et la raison l'ordonne; Mais d'un si grand dessein tout mon cœur qui frissonne....

SERTORIUS.

Ne vous contraignez point: dût m'en coûter le jour, Je tiendrai ma promesse en dépit de l'amour.

PERPENNA.

Si vos promesses n'ont l'aveu de Viriate....

SERTORIUS.

Je ne puis de sa part rien dire qui vous flatte.

PERPENNA.

Je dois donc me contraindre, et j'y suis résolu. 1515 Oui, sur tous mes desirs je me rends absolu: J'en veux, à votre exemple, être aujourd'hui le maître; Et malgré cet amour que j'ai laissé trop croître, Vous direz à la Reine....

SERTORIUS.

Eh bien! je lui dirai?

PERPENNA.

Rien, Seigneur, rien encor; demain j'y penserai. 1520 Toutefois la colère où s'emporte son âme Pourroit dès cette nuit commencer quelque trame. Vous lui direz, Seigneur, tout ce que vous voudrez; Et je suivrai l'avis que pour moi vous prendrez.

SERTORIUS.

Je vous admire et plains.

PERPENNA.

Que j'ai l'âme accablée! 1525

SERTORIUS.

Je partage les maux dont je la vois comblée. Adieu: j'entre un moment pour calmer son chagrin, Et me rendrai chez vous à l'heure du festin.

SCÈNE IV.

PERPENNA, AUFIDE.

AUFIDE.

Ce maître si chéri fait pour vous des merveilles: Votre flamme en reçoit des faveurs sans pareilles! 1530 Son nom seul, malgré lui, vous avoit tout volé, Et la Reine se rend sitôt qu'il a parlé. Quels services faut-il que votre espoir hasarde, Afin de mériter l'amour qu'elle vous garde? Et dans quel temps, Seigneur, purgerez-vous ces lieux De cet illustre objet qui lui blesse les yeux? Elle n'est point ingrate; et les lois qu'elle impose, Pour se faire obéir, promettent peu de chose; Mais on n'a qu'à laisser le salaire à son choix, Et courir sans scrupule exécuter ses lois[549]. 1540 Vous ne me dites rien? Apprenez-moi, de grâce, Comment vous résolvez que le festin se passe? Dissimulerez-vous ce manquement de foi? Et voulez-vous....

PERPENNA.

Allons en résoudre chez moi.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[534] Ce vers a évidemment donné lieu à celui de Tartuffe, qui dit à Elmire (acte III, scène III):

Ah! pour être dévôt, je n'en suis pas moins homme.

On l'a contesté; on a cité ce passage d'un conte de Boccace[534-a]: Come che io sia abbate, io son uomo come gli altri. Que notre grand comique se soit rappelé ces mots de Boccace, cela est possible; mais il est difficile de croire que le vers de Corneille ne fût pas présent aussi à sa pensée; ce vers devait être remarqué, il devait produire un grand effet au théâtre, et ce n'est sans doute point par un pur hasard que Molière l'a répété à cinq ans de distance.

[534-a] Décaméron, huitième nouvelle de la troisième journée.

[535] Voyez, plus haut, p. 385, note 503.

[536] L'édition de 1666 donne seule tout, invariable.

[537] Inégal paraît être employé ici dans le sens du latin iniquus, «inique, injuste.»

[538] L'édition de 1666 porte tint, pour tient.

[539] Var. Me réduit un amour que j'ai mal écouté. (1662-68)

[540] Dans l'édition de 1692, et dans celle de Voltaire, on lit: «Et pour me consoler.»

[541] Estime, réputation.

[542] Var. Mais près du coup fatal, je sens par mes ennuis. (1662)

[543] Ma gloire, ma fierté.

[544] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «qui doit nous l'acquérir.»

[545] Voltaire a substitué nos vœux à vos vœux.

[546] Voltaire, en deux endroits, veut confirmer par ce vers son jugement sur l'entretien de Sertorius et de Pompée, qui, dit-il, «n'a rien produit dans la pièce.» Voyez ses remarques sur les vers 749 et 1430.

[547] Carbon, vaincu par Pompée, fut mis à mort par son ordre, l'an 82 avant Jésus-Christ; et la même année, le fils de Marius, dit le jeune Marius, battu par Sylla, se tua de désespoir. Deux ans auparavant, Cinna avait péri dans une sédition de son armée.

[548] Les Vacéens (Vaccéens) et les Ilergètes étaient deux peuples de l'Espagne tarraconaise.

[549] Var. Et courir sans scrupule exécuter ces lois. (1662-68)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARISTIE, VIRIATE.

ARISTIE.

Oui, Madame, j'en suis comme vous ennemie. 1545 Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie. Je cherche à me venger, vous à vous établir; Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affoiblir, Si le cœur mieux ouvert ne met d'intelligence Votre établissement avecque ma vengeance. 1550 On m'a volé Pompée; et moi pour le braver, Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver, Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale; Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale, Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain 1555 Une reine jamais daignât pencher sa main, Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine, Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine. J'ai cru dans sa naissance et votre dignité Pareille aversion et contraire fierté. 1560 Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée, Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée, Puisque si dès demain il n'a tout son éclat, Vous allez du parti séparer votre État. Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, 1565 J'aurois grand déplaisir d'y causer des divorces, Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, Quand je lui veux partout faire des ennemis. Parlez donc: quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. 1570 Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux, Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée Tous les ressentiments de ma place usurpée; Et comme son amour eut peine à me trahir, 1575 J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr. Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.

VIRIATE.

Viriate à son tour vous doit même franchise, Madame; et d'ailleurs même on vous en a trop dit, Pour vous dissimuler ce que j'ai dans l'esprit. 1580 J'ai fait venir exprès Sertorius d'Afrique Pour sauver mes États d'un pouvoir tyrannique[550]; Et mes voisins domptés m'apprenoient que sans lui Nos rois contre Sylla n'étoient qu'un vain appui. Avec un seul vaisseau ce grand héros prit terre; 1585 Avec mes sujets seuls il commença la guerre: Je mis entre ses mains mes places et mes ports, Et je lui confiai mon sceptre et mes trésors. Dès l'abord il sut vaincre, et j'ai vu la victoire Enfler de jour en jour sa puissance et sa gloire. 1590 Nos rois, lassés du joug, et vos persécutés Avec tant de chaleur l'ont joint de tous côtés, Qu'enfin il a poussé nos armes fortunées Jusques à vous réduire au pied des Pyrénées. Mais après l'avoir mis au point où je le voi, 1595 Je ne puis voir que lui qui soit digne de moi; Et regardant sa gloire ainsi que mon ouvrage, Je périrai plutôt qu'une autre la partage. Mes sujets valent bien que j'aime à leur donner Des monarques d'un sang qui sache gouverner, 1600 Qui sache faire tête à vos tyrans du monde, Et rendre notre Espagne en lauriers si féconde, Qu'on voie un jour le Pô redouter ses efforts, Et le Tibre lui-même en trembler pour ses bords.

ARISTIE.

Votre dessein est grand; mais à quoi qu'il aspire.... 1605

VIRIATE.

Il m'a dit les raisons que vous me voulez dire. Je sais qu'il seroit bon de taire et différer Ce glorieux hymen qu'il me fait espérer: Mais la paix qu'aujourd'hui l'on offre à ce grand homme Ouvre trop les chemins et les portes de Rome. 1610 Je vois que s'il y rentre il est perdu pour moi, Et je l'en veux bannir par le don de ma foi. Si je hasarde trop de m'être déclarée, J'aime mieux ce péril que ma perte assurée; Et si tous vos proscrits osent s'en désunir, 1615 Nos bons destins sans eux pourront nous soutenir. Mes peuples aguerris sous votre discipline N'auront jamais au cœur de Rome qui domine; Et ce sont des Romains dont l'unique souci Est de combattre, vaincre, et triompher ici. 1620 Tant qu'ils verront marcher ce héros à leur tête, Ils iront sans frayeur de conquête en conquête. Un exemple si grand dignement soutenu Saura.... Mais que nous veut ce Romain inconnu?

SCÈNE II.

ARISTIE, VIRIATE, ARCAS.

ARISTIE.

Madame, c'est Arcas, l'affranchi de mon frère; 1625 Sa venue en ces lieux cache quelque mystère. Parle, Arcas, et dis-nous....

ARCAS.

Ces lettres mieux que moi Vous diront un succès qu'à peine encor je croi.

ARISTIE lit.

_Chère sœur, pour ta joie il est temps que tu saches Que nos maux et les tiens vont finir en effet. 1630 Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches, Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait. Il s'est en plein sénat démis de sa puissance; Et si vers toi Pompée a le moindre penchant, Le ciel vient de briser sa nouvelle alliance, 1635 Et la triste Émilie est morte en accouchant._ Sylla même consent, pour calmer tant de haines, Qu'un feu qui fut si beau rentre en sa dignité, Et que l'hymen te rende à tes premières chaînes, En même temps qu'à Rome il rend sa liberté. 1640 QUINTUS ARISTIUS.

Le ciel s'est donc lassé de m'être impitoyable! Ce bonheur, comme à toi, me paroît incroyable. Cours au camp de Pompée, et dis-lui, cher Arcas....

ARCAS.

Il a cette nouvelle, et revient sur ses pas. De la part de Sylla chargé de lui remettre 1645 Sur ce grand changement une pareille lettre, A deux milles d'ici j'ai su le rencontrer.

ARISTIE.

Quel amour, quelle joie a-t-il daigné montrer? Que dit-il? que fait-il?

ARCAS.

Par votre expérience Vous pouvez bien juger de son impatience; 1650 Mais rappelé vers vous par un transport d'amour Qui ne lui permet pas d'achever son retour, L'ordre que pour son camp ce grand effet demande L'arrête à le donner, attendant qu'il s'y rende. Il me suivra de près, et m'a fait avancer 1655 Pour vous dire un miracle où vous n'osiez penser.

ARISTIE.

Vous avez lieu d'en prendre une allégresse égale. Madame, vous voilà sans crainte et sans rivale.

VIRIATE.

Je n'en ai plus en vous, et je n'en puis douter; Mais il m'en reste une autre et plus à redouter: 1660 Rome, que ce héros aime plus que lui-même, Et qu'il préféreroit sans doute au diadème, Si contre cet amour....

SCÈNE III.

VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.

THAMIRE.

Ah! Madame.

VIRIATE.

Qu'as-tu, Thamire? et d'où te vient ce visage abattu? Que nous disent tes pleurs?

THAMIRE.

Que vous êtes perdue, 1665 Que cet illustre bras qui vous a défendue....

VIRIATE.

Sertorius?

THAMIRE.

Hélas! ce grand Sertorius....

VIRIATE.

N'achèveras-tu point?

THAMIRE.

Madame, il ne vit plus.

VIRIATE.

Il ne vit plus? ô ciel! Qui te l'a dit, Thamire?

THAMIRE.

Ses assassins font gloire eux-mêmes de le dire. 1670 Ces tigres, dont la rage, au milieu du festin, Par l'ordre d'un perfide a tranché son destin, Tous couverts de son sang, courent parmi la ville Émouvoir les soldats et le peuple imbécile; Et Perpenna par eux proclamé général 1675 Ne vous fait que trop voir d'où part ce coup fatal.

VIRIATE.

Il m'en fait voir ensemble et l'auteur et la cause. Par cet assassinat, c'est de moi qu'on dispose: C'est mon trône, c'est moi qu'on prétend conquérir, Et c'est mon juste choix qui seul l'a fait périr. 1680 Madame, après sa perte, et parmi ces alarmes, N'attendez point de moi de soupirs ni de larmes[551]; Ce sont amusements que dédaigne aisément Le prompt et noble orgueil d'un vif ressentiment: Qui pleure l'affoiblit, qui soupire l'exhale. 1685 Il faut plus de fierté dans une âme royale; Et ma douleur, soumise aux soins de le venger....

ARISTIE.

Mais vous vous aveuglez au milieu du danger: Songez à fuir, Madame.

THAMIRE.

Il n'est plus temps: Aufide, Des portes du palais saisi pour ce perfide, 1690 En fait votre prison, et lui répond de vous. Il vient; dissimulez un si juste courroux; Et jusqu'à ce qu'un temps plus favorable arrive, Daignez vous souvenir que vous êtes captive.

VIRIATE.

Je sais ce que je suis, et le serai toujours, 1695 N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.

SCÈNE IV.

PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, THAMIRE, ARCAS.

PERPENNA[552].

Sertorius est mort; cessez d'être jalouse, Madame, du haut rang qu'auroit pris son épouse, Et n'appréhendez plus, comme de son vivant, Qu'en vos propres États elle ait le pas devant[553]. 1700 Si l'espoir d'Aristie[554] a fait ombrage au vôtre, Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre, Et que ce coup heureux saura vous maintenir Et contre le présent et contre l'avenir. C'étoit un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge Ne pouvoient avec vous faire un digne assemblage; Et malgré ces défauts, ce qui vous en plaisoit, C'étoit sa dignité, qui vous tyrannisoit. Le nom de général vous le rendoit aimable; A vos rois, à moi-même il étoit préférable; 1710 Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi; Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi, Avec des qualités où votre âme hautaine Trouvera mieux de quoi mériter une reine. Un Romain qui commande et sort du sang des rois 1715 (Je laisse l'âge à part) peut espérer son choix, Surtout quand d'un affront son amour l'a vengée, Et que d'un choix abjet[555] son bras l'a dégagée.

ARISTIE.

Après t'être immolé chez toi ton général, Toi, que faisoit trembler l'ombre d'un tel rival, 1720 Lâche, tu viens ici braver encor des femmes, Vanter insolemment tes détestables flammes, T'emparer d'une reine en son propre palais, Et demander sa main pour prix de tes forfaits! Crains les Dieux, scélérat; crains les Dieux, ou Pompée; Crains leur haine, ou son bras, leur foudre, ou son épée; Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler, Apprends qu'il m'aime encore, et commence à trembler. Tu le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses: Attends, attends de lui tes dignes récompenses. 1730

PERPENNA.

S'il en croit votre ardeur, je suis sûr du trépas; Mais peut-être, Madame, il ne l'en croira pas; Et quand il me verra commander une armée, Contre lui tant de fois à vaincre accoutumée, Il se rendra facile à conclure une paix 1735 Qui faisoit dès tantôt ses plus ardents souhaits. J'ai même entre mes mains un assez bon otage, Pour faire mes traités avec quelque avantage. Cependant vous pourriez, pour votre heur et le mien, Ne parler pas si haut à qui ne vous dit rien. 1740 Ces menaces en l'air vous donnent trop de peine. Après ce que j'ai fait, laissez faire la Reine; Et sans blâmer des vœux qui ne vont point à vous, Songez à regagner le cœur de votre époux.

VIRIATE.

Oui, Madame, en effet c'est à moi de répondre, 1745 Et mon silence ingrat a droit de me confondre. Ce généreux exploit, ces nobles sentiments Méritent de ma part de hauts remercîments: Les différer encor, c'est lui faire injustice. Il m'a rendu sans doute un signalé service; 1750 Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi: Le grand Sertorius fut son parfait ami. Apprenez-le, Seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade[556]; Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, 1755 Il me coûtera peu de vous le déférer): Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, Ce héros; qu'il osa mériter ma colère; Que malgré son amour, que malgré mon courroux[557], Il a fait tous efforts pour me donner à vous; 1760 Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, Tout mon dessein n'étoit qu'une atteinte[558] frivole; Qu'il s'obstinoit pour vous au refus de ma main.

ARISTIE.

Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein! Et ton bras....

VIRIATE.

Permettez, Madame, que j'estime 1765 La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin, Et de son général se faire un sacrifice, Lorsque son amitié lui rend un tel service; 1770 Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense: Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi 1775 A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi; Tout cela montre une âme au dernier point charmée. Il seroit moins coupable à m'avoir moins aimée; Et comme je n'ai point les sentiments ingrats, Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas. 1780 Ce seroit en son lit mettre son ennemie, Pour être à tous moments maîtresse de sa vie; Et je me résoudrois à cet excès d'honneur, Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur[559]. Seigneur, voilà l'effet de ma reconnoissance. 1785 Du reste, ma personne est en votre puissance: Vous êtes maître ici; commandez, disposez, Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

PERPENNA.

Moi! si je l'oserai? Vos conseils magnanimes Pouvoient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes: J'en connois mieux que vous toute l'énormité, Et pour la bien connoître ils m'ont assez coûté. On ne s'attache point, sans un remords bien rude, A tant de perfidie et tant d'ingratitude: Pour vous je l'ai dompté, pour vous je l'ai détruit; 1795 J'en ai l'ignominie, et j'en aurai le fruit. Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête: De ces mêmes forfaits vous serez la conquête; Et n'eût tout mon bonheur que deux jours à durer, Vous n'avez dès demain qu'à vous y préparer. 1800 J'accepte votre haine, et l'ai bien méritée; J'en ai prévu la suite, et j'en sais la portée. Mon triomphe....

SCÈNE V.

PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, AUFIDE, ARCAS, THAMIRE.

AUFIDE.

Seigneur, Pompée est arrivé, Nos soldats mutinés, le peuple soulevé. La porte s'est ouverte à son nom, à son ombre. 1805 Nous n'avons point d'amis qui ne cèdent au nombre: Antoine et Manlius[560], déchirés par morceaux, Tous morts et tous sanglants ont encor des bourreaux. On cherche avec chaleur le reste des complices, Que lui-même il destine à de pareils supplices, 1810 Je défendois mon poste: il l'a soudain forcé, Et de sa propre main vous me voyez percé; Maître absolu de tout, il change ici la garde. Pensez à vous, je meurs[561]; la suite vous regarde.

ARISTIE.

Pour quelle heure, Seigneur, faut-il se préparer 1815 A ce rare bonheur qu'il vient vous assurer? Avez-vous en vos mains un assez bon otage Pour faire vos traités avec grand avantage?

PERPENNA.

C'est prendre en ma faveur un peu trop de souci, Madame; et j'ai de quoi le satisfaire ici. 1820

SCÈNE VI.

POMPÉE, PERPENNA, VIRIATE, ARISTIE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.

PERPENNA.

Seigneur, vous aurez su ce que je viens de faire. Je vous ai de la paix immolé l'adversaire, L'amant de votre femme, et ce rival fameux Qui s'opposoit partout au succès de vos vœux. Je vous rends Aristie, et finis cette crainte 1825 Dont votre âme tantôt se montroit trop atteinte; Et je vous affranchis de ce jaloux ennui Qui ne pouvoit la voir entre les bras d'autrui. Je fais plus: je vous livre une fière ennemie, Avec tout son orgueil et sa Lusitanie; 1830 Je vous en ai fait maître, et de tous ces Romains Que déjà leur bonheur a remis en vos mains. Comme en un grand dessein, et qui veut promptitude, On ne s'explique pas avec la multitude, Je n'ai point cru, Seigneur, devoir apprendre à tous 1835 Celui d'aller demain me rendre auprès de vous; Mais j'en porte sur moi d'assurés témoignages. Ces lettres de ma foi vous seront de bons gages; Et vous reconnoîtrez, par leurs perfides traits, Combien Rome pour vous a d'ennemis secrets, 1840 Qui tous, pour Aristie enflammés de vengeance, Avec Sertorius étoient d'intelligence. Lisez....

(Il lui donne les lettres qu'Aristie avoit apportées de Rome à Sertorius.)

ARISTIE.

Quoi? scélérat! quoi? lâche! oses-tu bien....

PERPENNA.

Madame, il est ici votre maître et le mien; Il faut en sa présence un peu de modestie, 1845 Et si je vous oblige à quelque repartie, La faire sans aigreur, sans outrages mêlés, Et ne point oublier devant qui vous parlez. Vous voyez là, Seigneur, deux illustres rivales, Que cette perte anime à des haines égales. 1850 Jusques au dernier point elles m'ont outragé; Mais puisque je vous vois, je suis assez vengé[562]. Je vous regarde aussi comme un dieu tutélaire; Et ne puis.... Mais, ô Dieux! Seigneur, qu'allez-vous faire?

POMPÉE, après avoir brûlé les lettres sans les lire[563].

Montrer d'un tel secret ce que je veux savoir. 1855 Si vous m'aviez connu, vous l'auriez su prévoir. Rome en deux factions trop longtemps partagée N'y sera point pour moi de nouveau replongée; Et quand Sylla lui rend sa gloire et son bonheur, Je n'y remettrai point le carnage et l'horreur[564]. 1860 Oyez, Celsus.

(Il lui parle à l'oreille).

Surtout empêchez qu'il ne nomme Aucun des ennemis qu'elle m'a faits à Rome. Vous, suivez ce tribun: j'ai quelques intérêts

(A Perpenna.)

Qui demandent ici des entretiens secrets.

PERPENNA.

Seigneur, se pourroit-il qu'après un tel service.... 1865

POMPÉE.

J'en connois l'importance, et lui rendrai justice, Allez.

PERPENNA.

Mais cependant leur haine....

POMPÉE.

C'est assez. Je suis maître; je parle; allez, obéissez.

SCÈNE VII.

POMPÉE, VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.

POMPÉE.

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître, Grande reine; ce n'est que pour punir un traître. 1870 Criminel envers vous d'avoir trop écouté L'insolence où montoit sa noire lâcheté, J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire, Pour me justifier avant que vous rien dire; Mais je n'abuse point d'un si facile accès 1875 Et je n'ai jamais su dérober mes succès. Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève, Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve; Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux. 1880 Si de quelque péril je vous ai garantie, Je ne veux pour tout prix enlever qu'Aristie, A qui devant vos yeux, enfin maître de moi, Je rapporte avec joie et ma main et ma foi. Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle. 1885

ARISTIE.

Le mien savoit vous rendre une ardeur mutuelle; Et pour mieux recevoir ce don renouvelé, Il oubliera, Seigneur, qu'on me l'avoit volé.

VIRIATE.

Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte; C'est tout ce que je puis, Seigneur, après ma perte: Elle est irréparable; et comme je ne voi Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi, Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée; Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née. D'une juste amitié je sais garder les lois, 1895 Et ne sais point régner comme règnent nos rois. S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine, Je m'ensevelirai sous ma propre ruine; Mais si je puis régner sans honte et sans époux, Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous. 1900 Vous choisirez, Seigneur; ou si votre alliance Ne peut voir mes États sous ma seule puissance, Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains, Et je m'y tiens déjà captive des Romains.

POMPÉE.

Madame, vous avez l'âme trop généreuse 1905 Pour n'en pas obtenir une paix glorieuse, Et l'on verra chez eux mon pouvoir abattu, Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

SCÈNE VIII.

POMPÉE, ARISTIE, VIRIATE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.

POMPÉE.

En est-ce fait, Celsus?

CELSUS.

Oui, Seigneur: le perfide A vu plus de cent bras punir son parricide; 1910

Et livré par votre ordre à ce peuple irrité, Sans rien dire....

POMPÉE.

Il suffit: Rome est en sûreté; Et ceux qu'à me haïr j'avois trop su contraindre, N'y craignant rien de moi, n'y donnent rien à craindre[565]. Vous, Madame, agréez pour notre grand héros 1915 Que ses mânes vengés goûtent un plein repos. Allons donner votre ordre à des pompes funèbres, A l'égal de son nom illustres et célèbres, Et dresser un tombeau, témoin de son malheur, Qui le soit de sa gloire et de notre douleur.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[550] «Sertorius se partit d'Afrique à la semonce des Lusitaniens, qui le choisirent pour leur capitaine general, auec plein pouuoir et authorité souueraine.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XI, traduction d'Amyot.)

[551] «Il semble que l'auteur, refroidi lui-même dans cette scène, fait répéter à Viriate le même vers et les mêmes choses que dit Cornélie en tenant l'urne de Pompée, à cela près que les vers de Cornélie sont très-touchants et que ceux de Viriate languissent.» (Voltaire.)--Voyez au tome IV, Pompée, acte V, scène 1, vers 1461 et suivants.

[552]Dans l'édition de Voltaire (1764): «PERPENNA, à Viriate.»

[553] Voyez ci-dessus, p. 391, note 508.

[554] La première édition donne: «Et l'espoir d'Aristie,» ce qui est évidemment une faute.

[555] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[556] Dans l'édition de 1662: «à notre nouveau grade,» mais c'est certainement encore une faute.

[557] Les éditions de 1682 et de 1692, que Voltaire a suivies, portent, par erreur, son courroux, pour mon courroux. Au vers suivant, Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «tous efforts» en «ses efforts.»

[558] Atteinte est le texte de 1682, de 1692, de Voltaire dans sa première édition (1764), aussi bien que dans la seconde (1774). L'impression originale (1662) et celle de 1668 donnent attente. Il nous semble que les deux leçons peuvent se défendre.

[559] «Rodelinde dit dans Pertharite (acte III, scène III, vers 998 et 1000):

Pour mieux choisir la place à te percer le cœur[559-a] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A ces conditions prends ma main, si tu l'oses.» (Voltaire.)

[559-a] Dans Pertharite (voyez ci-dessus, p. 62), le texte de ce vers et du précédent est:

Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le cœur.

[560] Corneille a emprunté à Plutarque les noms d'Antoine et de Manlius, aussi bien que celui d'Aufide (ci-dessus, p. 364, note 1). Ce fut Antoine qui porta le premier coup à Sertorius. Voyez la Vie de Sertorius, chapitre XXVI.

[561] Plutarque, tout à la fin de son dernier chapitre, raconte que, de tous les complices de Perpenna, Aufidius fut le seul qui échappa. Il «vieillit en vne meschante bourgade de Barbares, pauure, miserable, et hay de tout le monde.»

[562] Var. Mais puisque je vous vois, j'en suis assez vengé. (1662)

[563] «En la scène sixième, M. Corneille nous apprend de son chef et par entreligne, dans l'impression de sa pièce, que Pompée brûle des lettres d'Aristie, au moins il semble que ce soit d'elle, que Perpenna lui venoit de mettre entre les mains; mais il veut qu'on l'en croie sur sa parole, car il ne paroît point qu'il y eût du feu dans le cabinet de Viriate.» (Seconde dissertation.... par l'abbé d'Aubignac. Recueil.... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 275.)--«Cette action de brûler des lettres est belle dans l'histoire (voyez la note suivante), et fait un mauvais effet dans une tragédie. On apporte une bougie, autrefois on apportait une chandelle.» (Voltaire, 2e édition, 1774.)

[564] «Pour cuider sauuer sa vie, s'estant saisi des papiers de Sertorius, il (Perpenna) fit offre à Pompeius de luy bailler entre ses mains les lettres missiues de plusieurs des principaux senateurs de Rome, escrites de leurs propres mains, par lesquelles ilz mandoient à Sertorius qu'il menast son armée en Italie, et qu'il y trouueroit beaucoup de gens qui desiroient sa venuë, et ne demandoient autre chose que la mutation du gouuernement. Là ne fit point Pompeius vn acte de ieune homme, ains d'vn cerueau meur, rassis et bien composé, deliurant par ce moyen la ville de Rome de grande peur et du danger de grandes nouuelletez; car il amassa ces lettres et papiers de Sertorius en vn monceau, et les brusla toutes sans en lire vne seule, ne permettre qu'autre en leust. Dauantage fit incontinent mourir Perpenna pour doute qu'il n'en nommast quelques vns, craignant que s'il en nommoit, cela ne fust derechef occasion de nouveaux troubles et nouuelles seditions.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXVII, traduction d'Amyot.)

[565] Voltaire (1764) a placé entre ce vers et le suivant l'indication: A Viriate.

SOPHONISBE TRAGÉDIE. 1663

NOTICE.

Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à traiter à leur tour le même sujet[566], mais aucun ne réussit aussi bien que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au Cid, a toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le Segraisiana[567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée.»

Jusqu'au succès du Cid, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents libelles contre le nouvel ouvrage[568]. Plus tard un rapprochement eut lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de traiter à son tour le sujet de Sophonisbe, Mairet en conçut un chagrin que les bons procédés de Corneille[569] ne purent calmer. «Ah! vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a de ce qu'on a refait sa Sophonisbe, qui lui cause cette maladie; celui qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils n'en auront que la peur[570].» Il faudrait se garder du reste de prendre à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la nouvelle Sophonisbe.

Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa Muse historique du 20 de ce mois:

Cette pièce de conséquence, Qu'avec extrême impatience On attendoit de jour en jour Dans tout Paris et dans la cour, Pièce qui peut être appelée Sophonisbe renouvelée, Maintenant se joue à l'Hôtel (de Bourgogne[571]), Avec applaudissement tel, Et si grand concours de personnes, De hautes dames, de mignonnes, D'esprit beaux en perfection, Et de gens de condition, Que de longtemps pièce nouvelle Ne reçut tant d'éloges qu'elle. Je ne m'embarrasserai point A déduire de point en point Ses plus importantes matières Ni ses plus brillantes lumières. Pour dignement les concevoir, Il faut les ouïr et les voir. Je veux pourtant dans notre histoire Prouver son mérite et sa gloire Par un invincible argument; Car en disant tant seulement Que cette pièce nompareille Est l'ouvrage du grand Corneille, C'est pousser la louange à bout, Et qui dit Corneille dit tout.

Quelques jours après on lisait dans la Gazette[572]: «Le 27, Leurs Majestés eurent dans l'appartement de la Reine la représentation de la Sophonisbe du sieur Corneille par la troupe royale, Monsieur et Madame s'y étant trouvés avec toute la cour.»

Nous sommes obligé d'avouer que tout le monde ne parle pas avec autant d'enthousiasme que Loret de l'effet produit par cette pièce: «Durant tout ce spectacle, dit l'abbé d'Aubignac[573], le théâtre n'éclata que quatre ou cinq fois au plus.» Mais de Visé lui répond[574]: «Vous devriez faire connoître de quoi vous entendez parler, et si c'est des vers ou du sujet; car pour me servir de vos termes, il est constant que les vers en sont si forts et si beaux, qu'ils font éclater plus de cent fois; c'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, qu'ils obligent les spectateurs à donner de visibles marques de leur admiration.» Un autre défenseur de Corneille, sans contester les assertions de d'Aubignac, donne du fait qu'il avance une explication des plus naïves: «Les spectateurs, dit-il, sont sans cesse dans l'admiration et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond silence[575].»

Une critique de Sophonisbe, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure[576], a le rare mérite de nous nommer tous les acteurs qui ont joué d'original dans cette tragédie, et de nous faire connaître leur genre de talent. «Je vais vous dire un mot de chaque personnage, et commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce, est joué par Mlle des Œillets[577], qui est une des premières actrices du monde, et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en pourrois assez donner; je me contenterai seulement de dire qu'elle joue divinement ce rôle et au delà de tout ce que l'on se peut imaginer; que M. de Corneille lui en doit être obligé, et que quand vous n'iriez voir cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en sortiriez le plus satisfait du monde....» Le rôle de Syphax, ajoute l'auteur de cette critique, «est joué par M. de Montfleury[578], qui fait beaucoup paroître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui pousse tout à fait bien les grandes passions, et qui ne manque jamais de faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles.... Je passe à celui d'Erixe, que représente Mlle de Beauchâteau[579]. Sa réputation est assez établie, et je ne puis rien dire à son avantage que tout le monde ne sache. Je vous entretiendrois de son esprit, si je ne craignois de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendois que la quantité de choses que j'aurois à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière.... Après l'inutile rôle d'Erixe, voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y apporte quelques beautés. Oui; mais elles ne viennent pas de l'auteur, mais de celui qui le représente, puisque c'est M. de Floridor[580], qui a un air si dégagé, et qui joue de si bonne grâce que les personnes d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il paroît véritablement ce qu'il représente, dans toutes les pièces qu'il joue. Tous les auditeurs souhaiteroient de le voir sans cesse, et sa démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel, qu'il n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le monde. Pour lui donner enfin beaucoup de louanges, il suffit de le nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui pourroit donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession: il y a longtemps qu'il est au-dessus de l'envie et que tout le monde avoue que c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et de la plus agréable conversation.... Le dernier rôle considérable dont je vous parlerai, et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est celui de Lélius, que joue M. de la Fleur, qui peut passer pour un grand comédien, et qui s'est fait admirer de tout le monde dans Commode et dans Stilicon[581].»

Notre critique ne pousse pas plus avant sa revue des acteurs de Sophonisbe: «Je ne parlerai point, dit-il, des suivantes, et de plusieurs autres personnages de peu de conséquence....» Mais il ne donne pas à entendre que ces rôles aient été mal remplis. On pourrait le conclure, ce semble, de ce qu'en a dit d'Aubignac, s'il était possible d'ajouter quelque foi aux remarques d'un observateur aussi partial. Voici du reste de quelle manière ce dernier s'exprime à ce sujet: «Les femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices, qui déplaisent aussitôt qu'elles ouvrent la bouche: de sorte que soit par le peu d'intérêt qu'elles ont au théâtre, par la froideur de leurs sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point; c'est le temps que les spectateurs prennent pour s'entretenir de ce qui s'est passé, ou pour manger leurs confitures....» Mais Donneau de Visé, devenu un peu tardivement le défenseur de Corneille, ne laisse pas ces objections sans réponse: «Vous ne vous contentez pas, dit-il, de condamner celles que vous nommez suivantes[582], votre critique s'attache encore aux personnes qui les représentent, et vous en faites un portrait aussi désavantageux qu'il est peu ressemblant; mais quand elles seroient de méchantes actrices, quand elles ne seroient point belles, et que ce que vous dites seroit aussi véritable qu'il se trouve faux dans la pièce que vous reprenez, dites-moi, je vous prie, à quoi sert cette remarque[583]?»

Nous avons vu Corneille déclarer que la prison où il avait placé Ægée dans sa Médée produisait un effet désagréable, et qu'il est préférable de donner aux principaux acteurs, lorsque la situation l'exige, «des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius[584].» Mais dans Sophonisbe il a fait paraître Syphax enchaîné, et un de ses critiques le lui a reproché en ces termes: «Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne peut plus les souffrir, si ce n'est aux tragédies de collége[585].» Lélius dit toutefois:

Détachez-lui ces fers, il suffit qu'on le garde[586];

mais il ne le dit que lorsque Syphax a porté ces fers pendant trois scènes; encore peut-être cet ordre de Lélius n'est-il qu'une concession, car dans cet ouvrage, comme dans plusieurs autres[587], des changements ont eu lieu entre la première représentation et l'impression. En effet, l'auteur des Nouvelles nouvelles dit en parlant du personnage de Lélius: «Il ne paroît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il se doit divertir avec Sophonisbe, et non la prendre pour femme. Il veut autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les Dieux n'ont jamais eu de femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi[588].» Dans l'édition de 1663 et dans les suivantes, Lélius parle bien encore des Dieux à Massinisse, qui lui en a parlé le premier (voyez acte IV, scène III); mais il ne lui dit pas, ce qui avait choqué le critique, que les Dieux n'ont jamais eu de femmes.

Pour ces changements antérieurs à l'impression, la déclaration de l'abbé d'Aubignac est encore plus formelle; il dit à la fin de la deuxième édition de sa critique[589]: «Voilà ce que l'on pouvoit dire de Sophonisbe, selon ce qu'elle étoit dans les premières représentations, et quiconque approuvera les changements qu'elle a soufferts dans l'impression, autorisera le jugement que j'en ai fait. Je n'envie point à ceux qui la liront sans l'avoir vue le plaisir de n'y pas rencontrer les fautes que j'ai condamnées; et j'estime M. Corneille d'avoir fait, en la mettant sous la presse, ce qu'il devoit faire auparavant que de la mettre sur le théâtre[590].»

D'Aubignac, il est vrai, est un témoin que les admirateurs de notre poëte seraient bien fondés à récuser; mais, tout en reconnaissant que le partial critique exagère sans doute l'importance des modifications, nous pensons que très-probablement Corneille en a fait au moins quelques-unes. Le soin qu'il a mis à corriger les diverses éditions de ses œuvres suffirait pour nous convaincre qu'avant l'impression de ses pièces il devait profiter des observations utiles que la représentation lui suggérait, quand même la confidence qu'il a faite sur ce point à ses lecteurs dans l'examen de Nicomède[591] ne dissiperait pas tous les doutes à ce sujet.

L'édition originale de Sophonisbe forme un volume in-12, de 6 feuillets et 76 pages, intitulé: SOPHONISBE, TRAGEDIE. Par P. Corneille. Imprimée à Rouen. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais.... M.DC.LXIII. Auec priuilege du Roy.

Le privilége, donné à Paris le 4 mars 1663, est commun à Sophonisbe et à Persée et Démétrius, tragédie de Thomas Corneille, représentée à la fin de 1662. L'Achevé d'imprimer est du 10 avril 1663.

Dans cette même année 1663, Montfleury, fils de l'acteur qui jouait Syphax dans Sophonisbe, plaçait dans Impromptu de l'hôtel de Condé une scène[592] entre un marquis et une libraire du Palais, où il était question de la nouvelle pièce de Corneille[593]:

ALIS.

Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre?

LE MARQUIS.

Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.

ALIS.

Voilà la Sophonisbe.

LE MARQUIS.

Avez-vous du bon sens?

ALIS.

Si j'en ai? Je le crois: c'est de Monsieur Corneille, C'est du siècle présent l'honneur et la merveille; Et les œuvres, Monsieur, d'un homme si vanté, Le feront adorer de la postérité. Nous n'avons point d'auteurs dont la veine pareille....

LE MARQUIS.

Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.

Les écrits qui parurent à l'occasion de Sophonisbe sont assez nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des Nouvelles nouvelles, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet, en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été réimprimé par Granet dans son Recueil (tome I, p. 118), sous le titre de Critique de la Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la Sophonisbe soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa Sophonisbe. Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois, et je n'ai cité Rodogune et Cinna que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu. Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que, quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de tout le monde[594].»

Une seconde critique, intitulée: Remarques sur la tragédie de Sophonisbe de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par Monsieur L. D. (l'abbé d'Aubignac)[595], est écrite d'un tout autre style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse suivante: Défense de la Sophonisbe de Monsieur de Corneille[596]. Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui avait, comme on le voit, changé d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre Sophonisbe dans mes Nouvelles nouvelles, je viens de prendre son parti; mais vous devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois alors été voir Sophonisbe que pour y trouver des défauts, mais l'ayant depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M. de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»

Dans cette Défense, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M. de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.» D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans la Critique de l'École des femmes[597], esquisse le portrait quelques mois après la première représentation de Sophonisbe: «Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.»

Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer plus au long[598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois.»

Outre la Défense de Donneau de Visé, il y eut encore comme réponse au pamphlet de d'Aubignac une lettre A Monsieur D. P. P. S. sur les remarques qu'on a faites sur la Sophonisbe de Mr de Corneille[599]. Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.

Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille, il joignit à la seconde édition de ses Remarques sur Sophonisbe une critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies de M. Corneille intitulées Sophonisbe et Sertorius. Envoyées à Madame la duchesse de R*. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII, in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: Troisième et quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée Œdipe, et de Response à ses calomnies. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663. Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans son Recueil; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans les notices d'Œdipe et de Sertorius. Quant à la quatrième, elle est remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun ouvrage en particulier.

Il faut reconnaître que la vogue de la Sophonisbe de Corneille ne dura pas. Elle «n'eut, dit Voltaire, qu'un médiocre succès, et la Sophonisbe de Mairet continua à être représentée[600].» L'examen comparatif de ces deux pièces, qui fournissait un piquant sujet de discussion littéraire, fut repris assez fréquemment. Le Mercure de mars et d'avril 1708 avait proposé d'indiquer «d'où est venu le mauvais succès de la Sophonisbe de Mairet.» Dans le numéro de janvier 1709 on répondit à cette question par une dissertation très-favorable à Corneille, mais trop peu sérieuse. Enfin, en 1801 un Examen des Sophonisbes de Mairet, de Corneille et de Voltaire, par Clément, paraissait dans le Tableau annuel de la littérature. La Sophonisbe de Voltaire, dont il s'agit dans cette dernière dissertation, est un remaniement assez malheureux de la Sophonisbe de Mairet, comme nous l'expliquerons plus au long dans notre Appendice.

[566] Pour l'histoire des diverses Sophonisbes, voyez ci-après l'Appendice II, p. 553 et suivantes.

[567] Édition de la Haye, 1722, p. 144.

[568] Voyez tome III, p. 41-43.

[569] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 460 et suivantes.

[570] Donneau de Visé, Nouvelles nouvelles, 3e partie, p. 166.

[571] Ces deux mots sont imprimés en petit texte au bout du vers.

[572] 3 février 1663, no 15, p. 119.

[573] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 135.

[574] Ibidem, p. 160 et 161.

[575] Ibidem, p. 196.

[576] Voyez p. 453.

[577] Voyez ci-dessus la Notice de Sertorius, p. 353 et 355.

[578] Voyez tome III, p. 13, note 1.

[579] Voyez tome III, p. 15, note 2.

[580] Voyez tome II, p. 427, notes 2 et 3, et tome IV, p. 126.

[581] Ce sont deux tragédies de Thomas Corneille, représentées la première en 1658, la seconde en 1660.

[582] Les deux suivantes, Herminie et Barcée, ont le titre de dames d'honneur, même dans la première édition. Voyez ci-dessus, p. 134, note 228.

[583] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 171.

[584] Voyez tome II, p. 337.

[585] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 124.

[586] Acte IV, scène II, vers 1146.

[587] Voyez tome III, p. 18, et ci-dessus, p. 229.

[588] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 128.

[589] Voyez ci-après, p. 459.

[590] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 153.

[591] Voyez tome V, p. 508 et 509.

[592] Scène II.

[593] Comparez tome II, p. 8 et 9.

[594] Recueil de l'abbé Granet, tome I, p. 132 et 133.

[595] Réimprimées dans le Recueil de Granet, tome I, p. 134 et suivantes.

[596] Paris, Barbin, 1663. Réimprimée dans le Recueil de Granet, tome I, p. 154 et suivantes.

[597] Scène V.

[598] Voyez tome III, p. 254.

[599] Sans lieu ni date, in-12. Cette lettre est réimprimée dans le Recueil de l'abbé Granet, tome I, p. 195 et suivantes.

[600] Remarques en tête de l'acte II de la Sophonisbe de Corneille.--A la Sophonisbe de Corneille succédèrent d'autres ouvrages sur le même sujet; aucun d'eux ne s'est maintenu au théâtre. Voyez ci-après l'Appendice II, p. 564.

AU LECTEUR[601].

Cette pièce m'a fait connoître qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe[602] sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu'elle assure à son illustre auteur; et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs[603] de ce prince[604], sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention: je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne[605], par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que tendu m'élever au-dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir d'exemple; nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste[606]; mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à cet événement, qu'aucun[607] des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fût; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte[608]. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristan a renouvelé Mariane[609] et Panthée[610] sur les pas du défunt sieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après[611], sur une disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il disoit, par M. l'abbé d'Aubignac. A peine la Cléopatre de M. de Benserade a paru, qu'elle a été suivie du Marc Antoine de M. Mairet[612], qui n'est que le même sujet sous un autre titre. Sa Sophonisbe même n'a pas été la première qui aye ennobli les théâtres des derniers temps: celle du Tricin[613] l'avoit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrestien en France[614]; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid ou les Horaces[615], avec autant de retenue pour ma conduite et mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite Live[616]; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et la même haine pour Rome qu'il lui attribue. Je lui prête un peu d'amour; mais elle règne sur lui, et ne daigne l'écouter qu'autant qu'il peut servir à ces passions dominantes qui règnent sur elle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son cœur, Massinisse, Syphax, sa propre vie[617]. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Lélius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritoit d'être née Romaine. Elle n'avoit point abandonné Syphax après deux défaites; elle étoit prête de[618] s'ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s'il y fût revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille; mais elle vouloit qu'il mourût plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe où le réservoient les Romains; et elle avoit d'autant plus de droit d'attendre de lui cet effort de magnanimité, qu'elle s'étoit résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'étoit la coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très-violent, pour s'épargner la honte de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis[619]. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce ont assez conçu la mortelle horreur qu'a dû exciter en cette grande âme la vue de ces fers qu'il lui apporte à partager; mais du moins ceux qui ont eu peine à souffrir qu'elle eût deux maris vivants ne se sont pas souvenus que les lois de Rome vouloient que le mariage se rompît par la captivité[620]. Celles de Carthage nous sont fort peu connues; mais il y a lieu de présumer, par l'exemple même de Sophonisbe, qu'elles étoient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal, son père, l'avoit mariée à Massinisse avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne, où il commandoit les armées de cette république; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité ni envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avoient fait à sa fille et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse[621], et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici pour se ressaisir de Sophonisbe sans l'autorité des Romains, comme d'une femme qui étoit déjà à lui, et qu'il avoit épousée avant qu'elle fût à Syphax.

On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris; et je m'en suis étonné d'autant plus que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir, dans le Sertorius, Pompée mari de deux femmes vivantes, dont l'une venoit chercher un second mari aux yeux même de ce premier[622]. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peut avoir oublié en moins d'un an cette facilité que les anciens avoient donnée aux divorces, dont il étoit si bien instruit alors; mais il y auroit quelque lieu de s'en prendre à ceux qui sachant mieux la Sophonisbe de M. Mairet que celle de Tite Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n'étoit pas de leur connoissance, et n'ont pu faire cette réflexion, que la mort de Syphax étoit une fiction de M. Mairet, dont je ne pouvois me servir sans faire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire[623]. Sa Sophonisbe est à lui: c'est son bien, qu'il ne faut pas lui envier; mais celle de Tite Live est à tout le monde. Le Tricin et Mont-Chrestien, qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois: j'ai cru qu'il m'étoit permis de n'être pas plus cruel, et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quelque teinture des livres, pour nous convier à ne la démentir pas[624].

J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devoit soulever les troupes qu'il commandoit dans l'armée, s'attaquer à la personne de Scipion, se faire blesser par ses gardes, et tout percé de leurs coups, venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse: c'eût été un amant parfait, mais ce n'eût pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avoit point donné de si bons ordres qu'aucun de ces emportements ne fût en son pouvoir? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de l'auditeur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aime les héros fabuleux, il croira que Lélius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun doute qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément que l'histoire nous en assure[625]. Ce que je fais dire de son désespoir à Mézétule[626] s'accommode avec l'une et l'autre de ces idées; et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre, que de tirer le rideau sur des déplaisirs qui devoient être si grands, et eurent si peu de durée.

Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les règles d'Aristote et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiers en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi; et j'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats[627], qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.

Éryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance qui fait la principale perfection des portraits: c'est une reine de ma façon, de qui ce poëme reçoit un grand ornement, et qui pourroit toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n'étoit qu'elle ajoute des motifs vraisemblables aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage, et de prétexte aux Romains pour n'y point consentir. Les protestations d'amour que semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien[628] ne sont qu'un équivoque[629], dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première; et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir.

Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres[630]; cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public, avec une attention sincère qui vous empêche d'y voir ce qui n'y est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.

[601] Cet avertissement n'a le titre: Au lecteur, que dans l'édition originale (1663). Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.

[602] Voyez ci-dessus, la Notice, p. 449, et ci-après l'Appendice II, p. 557 et suivantes.

[603] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent «le désespoir,» pour «les désespoirs.»

[604] Voyez la Sophonisbe de Mairet, acte IV, scène V, et acte V, scènes II et III, VIII et IX. Voyez ci-après, dans la seconde partie de l'Appendice, l'analyse de la Sophonisbe de Mairet, et particulièrement les p. 562 et 564.

[605] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et de ménager la mienne.»

[606] Dans les Choéphores d'Eschyle, l'Électre de Sophocle, et l'Électre d'Euripide.--Les deux éditions de 1668 et de 1682 ont étrangement défiguré le nom de ce dernier poëte: elles en ont fait Euripidie.

[607] Les éditions de 1668 et 1682 ne font pas l'élision, et donnent: «que aucun.»

[608] Voyez tome I, p. 77 et 78.

[609] La Mariane de Hardy, imprimée en 1625, paraît avoir été jouée dès 1610; celle de Tristan a été représentée avec un grand succès en 1636. Voyez tome I, p. 48 et 49.

[610] Corneille aurait pu citer un nombre beaucoup plus grand d'ouvrages sur ce même sujet de Panthée, mais il a voulu se borner à rappeler ceux qui avaient une certaine importance. Les frères Parfait, forcés à plus d'exactitude, parlent de six pièces sous ce titre:

1º Panthée, tragedie prise du grec de Xenophon, mise en ordre par Caye Jules de Guersens. A Poitiers, par les Bouchetz, 1571. Dans l'Epître dédicatoire, cet ouvrage est attribué par de Guersens à Mme et à Mlle des Roches.

2º Panthée, tragédie d'Alexandre Hardy, jouée en 1604 et imprimée en 1624.

3º Panthée ou l'Amour conjugal, tragédie de Guérin de la Dorouvière, avocat d'Angers, représentée en 1608.

4º Panthée, tragédie de Claude Billard de Courgenay.

5º Panthée, tragédie par M. Tristan, représentée en 1637. Dans l'avis intitulé: A qui lit, qui figure en tête de cette pièce, l'auteur reconnaît qu'elle est inférieure à Mariane, parce qu'il l'a écrite étant malade. «Elle s'est sentie, ajoute-t-il, du funeste coup dont le théâtre du Marais saigne encore, et prit part en la disgrâce d'un personnage dont elle attendoit un merveilleux ornement. Il est aisé de deviner que c'est de l'accident du célèbre Mondory qu'elle a reçu ce préjudice.... Sans cette espèce d'apoplexie dont il n'est pas encore guéri parfaitement, il auroit fait valoir Araspe aussi bien qu'Hérode[610-a]....»

6º Panthée, tragédie de M. d'Urval, représentée en 1638.

[610-a] Suivant les frères Parfait, il y a eu six ans d'intervalle entre ces deux pièces, traitées d'ailleurs, comme le titre de la dernière suffit à l'indiquer, d'une manière fort différente. La Didon de Scudéry paraît avoir été jouée en 1636; l'auteur de la Voix publique à M. de Scudéry sur les Observations du Cid fait allusion au peu de succès de cet ouvrage. La tragédie de Boisrobert intitulée: La vraie Didon, ou Didon la chaste, n'est que de 1642. Avant ces deux pièces, quatre autres avaient déjà été composées sur le même sujet: Didon se sacrifiant, tragédie d'Étienne Jodelle en 1552; une tragédie non imprimée de Gabriel le Breton; une autre de Guillaume de la Grange, jouée et imprimée à Lyon en 1582; enfin, en 1603, Didon se sacrifiant, de Hardy.

[611] Voyez tome I, p. 49, note 2.

[612] Corneille se méprend ici et intervertit l'ordre dans lequel ces deux ouvrages ont paru. Dans l'Épître dédicatoire des Galanteries du duc d'Ossonne, Mairet, né le 4 janvier 1604, nous dit lui-même qu'il fit son Marc Antoine à vingt-six ans, c'est-à-dire en 1630, et il y parle de Benserade comme d'un jeune auteur «de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'œuvre» (voyez tome III, p. 74, note 3). Corneille, ou du moins un de ses partisans, blâmant ce ton dégagé, a dit dans l'Avertissement au Besançonnois Mairet: «Cette Cléopatre a enseveli la vôtre» (voyez tome III, p. 75); ce qui prouve suffisamment que la pièce de Mairet est antérieure. Suivant les Frères Parfait, celle de Benserade est de 1635. Ce sujet avait déjà été traité plusieurs fois avant de l'être par ces deux auteurs. On peut citer la Cléopatre captive de Jodelle, jouée en 1552; le Marc Antoine de Robert Garnier, en 1568; Les délicieux amours de Marc Antoine et de Cléopatre par Beliard, imprimés en 1578; enfin la Cléopatre que Nicolas Montreux fit jouer et imprimer à Lyon en 1595.

[613] Telle est l'orthographe de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692. Voltaire donne: «du Trissin.»

[614] Antoine Montchrestien, sieur de Vasteville, auteur de tragédies et d'un Traicté de l'économie politique, mort en 1621. Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome III, p. 556 et suivantes; et sur sa Sophonisbe, ci-après l'Appendice II, p. 556.

[615] C'est la première fois que Corneille désigne cette pièce, intitulée Horace, par le pluriel les Horaces, mais il ne fait en cela que suivre une coutume qui, ce semble, était devenue assez générale. Voyez la lettre de Chapelain citée tome II, p. 255, et le passage de Loret rapporté ci-dessus, p. 353.

[616] Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550-553.

[617] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et sa propre vie.»

[618] Voltaire a remplacé de par à.

[619] Tite Live, au livre XXX, chapitre XV, nous apprend, à l'occasion de la mort de Sophonisbe, qu'un esclave de Massinisse «avoit sous sa garde le poison tenu en réserve contre les incertitudes de la fortune.» Voyez l'Appendice I, p. 552.

[620] «Le mariage est rompu par le divorce, la mort, la captivité....» (Digeste, livre XXIV, titre II, I.)

[621] C'est Appien qui raconte, au chapitre X de son Histoire punique, qu'Asdrubal «avait choisi Massinissa pour gendre,» et qu'ensuite les Carthaginois avaient marié à Syphax la fiancée de Massinissa, à l'insu de celui-ci et d'Asdrubal, qui étaient tous deux en Espagne.

[622] Voyez ci-dessus, Sertorius, acte III, scène II, p. 405 et suivantes.

[623] Donneau de Visé s'exprime ainsi dans les Nouvelles nouvelles: «L'on peut dire, si l'on compare la Sophonisbe de M. de Mairet avec cette dernière, qu'il a mieux fait que M. de Corneille, d'avoir, par les droits que donne la poésie, fait mourir Syphax, pour n'y pas faire voir Sophonisbe avec deux maris vivants et d'avoir par la même autorité fait mourir Massinisse, qui, après la mort de Sophonisbe, ne peut vivre ni avec plaisir, ni avec honneur.» (Recueil de Granet, tome I, p. 130.) D'Aubignac ne manque pas de répéter cette critique dans ses Remarques sur Sophonisbe (Recueil de Granet, tome I, p. 150): «Mairet avoit bien mieux sauvé cette fâcheuse aventure en faisant mourir Syphax dans la bataille, car par ce moyen il laissoit Sophonisbe libre, en état de se marier quand et de quelle manière il lui plaisoit, et le spectateur ne se mettoit point en peine des secrets de ce mariage. Et voilà comme sur la scène il est plus à propos quelquefois de tuer un homme qui se porte bien dans l'histoire, que de conserver l'histoire contre les règles de la scène.»

[624] La fidélité à l'histoire, l'exactitude dans la peinture des mœurs et des caractères, qui sont un des mérites de Corneille, étaient peut-être ce qui déplaisait le plus à une bonne partie de son public. Dans sa Dissertation sur l'Alexandre de Racine, Saint-Évremont attribue à cette cause les critiques qu'a soulevées la Sophonisbe de Corneille. «Un des grands défauts de notre nation, dit-il, c'est de ramener tout à elle, jusqu'à nommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n'ont pas bien ou son air ou ses manières; de là vient qu'on nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par le rapport qu'elles ont avec nous; dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience dans sa Sophonisbe. Mairet, qui avoit dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de cour; mais Corneille, qui fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parloient eux-mêmes; Corneille, qui, presque seul, a le bon goût de l'antiquité, a eu le malheur de ne pas plaire à notre siècle pour être entré dans le génie de ces nations et avoir conservé à la fille d'Asdrubal son véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui a surpassé tous nos auteurs, et qui s'est peut-être surpassé lui-même à rendre à ces grands noms tout ce qui leur étoit dû, n'a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions, asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage, et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des sentiments qui ne s'accordent pas aux nôtres.»

Il faut voir la lettre que Corneille adressa à l'auteur de cette appréciation pour l'en remercier; elle contient sur Sophonisbe quelques lignes intéressantes.

Les partisans de Corneille adoptèrent presque tous, au sujet de Sophonisbe, l'opinion que Saint-Évremont avait si bien développée. Chapuzeau la reproduit ainsi, en l'abrégeant, dans son Théâtre François (p. 41 et 42):

«On veut de l'amour.... La Sophonisbe qui a de la tendresse pour Massinisse jusqu'à la mort a été plus goûtée que celle qui sacrifie cette tendresse à la gloire de sa patrie, quoique le fameux auteur du dernier de ces deux ouvrages (Corneille) l'ait traitée avec toute la science qui lui est particulière, et qui lui a si bien appris à faire parler et les Carthaginois et les Grecs et les Romains, comme ils devoient parler, et mieux qu'ils ne parloient en effet.»

[625] Tite Live raconte, au livre XXX, chapitre XV, que Scipion fit venir sur-le-champ Massinisse pour le consoler, et que les honneurs dont il le combla dès le lendemain de la mort de Sophonisbe, calmèrent et adoucirent son cœur (mollitus regis animus), et lui donnèrent l'espoir de commander à toute la Numidie.

[626] Voyez plus loin, p. 472, note 631, et acte V, scène II, p. 538 et 539.

[627] «C'est de Quinault dont il est ici question. Le jeune Quinault venait de donner successivement Stratonice (2 janvier 1660), Amalasonte (novembre 1657), (Agrippa, roi d'Albe, ou) le Faux Tibérinus (1661), Astrate (décembre 1664). Cet Astrate surtout, joué dans le même temps que Sophonisbe, avait attiré tout Paris, tandis que Sophonisbe était négligée.» (Voltaire, 1764.)

[628] Voyez ci-après, acte II, scène II, p. 493 et suivantes.

[629] Il y a «un équivoque,» au masculin, dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692; Voltaire a mis: «une équivoque.»

[630] Corneille, nous l'avons dit, ne tint pas cette promesse de rédiger plus tard un examen de Sophonisbe. Le premier recueil où il ait donné cette pièce est le supplément de l'édition de 1664, publié en 1666.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SOPHONISBE.

ÉDITION SÉPARÉE.

1663 in-12;

RECUEILS.

1666 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

ACTEURS[631].

SYPHAX, roi de Numidie. MASSINISSE, autre roi de Numidie. LÉLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome. LÉPIDE, tribun romain. BOCCHAR, lieutenant de Syphax. MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse. ALBIN, centenier romain. SOPHONISBE, fille d'Asdrubal, général des Carthaginois, et reine de Numidie. ÉRYXE, reine de Gétulie. HERMINIE, dame d'honneur de Sophonisbe. BARCÉE, dame d'honneur d'Éryxe. PAGE de Sophonisbe.--GARDES.

La scène est à Cyrthe[632], capitale du royaume de Syphax, dans le palais du Roi.

[631] Outre les noms des principaux personnages, Syphax, Massinisse, Lélius, Sophonisbe[631-a], qui sont historiques et se trouvent dans Tite Live (voyez l'Appendice I, p. 550-553), Corneille a emprunté à cet auteur les noms de Mézétulle (ou mieux Mézétule [631-b]) et de Bocchar, qui désignent (au livre XXIX, chapitres XXIX et XXX), le premier un noble Numide, issu du sang royal, le second un roi de Mauritanie. Herminie appartient au Trissin (voyez l'Appendice II, p. 553-555). Quand à Lépide, Albin, Éryxe (voyez plus haut, p. 469) et Barcée, ce sont des personnages de l'invention de Corneille.

[631-a] Dans Appien Σοφονιβα, (Sophoniba).

[631-b] C'est ainsi que ce nom est écrit dans Tite Live. Toutes les éditions anciennes de Sophonisbe, hormis la première, le donnent de même, par une seule l, dans l'avis Au lecteur; mais dans la pièce toutes ont la double l.

[632] Ou plutôt Cirte, Cirta, à la place où est aujourd'hui Constantine. «Cirta, dit Tite Live, livre XXX, chapitre XII, était la capitale du royaume de Syphax.»--L'action se passe en l'an 203 avant Jésus-Christ.

SOPHONISBE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

SOPHONISBE, BOCCHAR, HERMINIE.

BOCCHAR.

Madame, il étoit temps qu'il vous vînt du secours: Le siége étoit formé, s'il eût tardé deux jours; Les travaux commencés alloient à force ouverte Tracer autour des murs l'ordre de votre perte[633]; Et l'orgueil des Romains se promettoit l'éclat 5 D'asservir par leur prise et vous et tout l'État. Syphax a dissipé, par sa seule présence, De leur ambition la plus fière espérance. Ses troupes, se montrant au lever du soleil, Ont de votre ruine arrêté l'appareil. 10 A peine une heure ou deux elles ont pris haleine, Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine. L'ennemi fait le même, et l'on voit des deux parts Nos sillons hérissés de piques et de dards, Et l'une et l'autre armée étaler même audace, 15 Égale ardeur de vaincre, et pareille menace. L'avantage du nombre est dans notre parti: Ce grand feu des Romains en paroît ralenti; Du moins de Lélius la prudence inquiète Sur le point du combat nous envoie un trompette. 20 On le mène à Syphax, à qui sans différer De sa part il demande une heure à conférer. Les otages reçus pour cette conférence, Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance; Et si le ciel répond à nos communs souhaits, 25 Le champ de la bataille enfantera la paix. Voilà ce que le Roi m'a chargé de vous dire, Et que de tout son cœur[634] à la paix il aspire, Pour ne plus perdre aucun de ces moments si doux Que la guerre lui vole en l'éloignant de vous. 30

SOPHONISBE.

Le Roi m'honore trop d'une amour si parfaite. Dites-lui que j'aspire à la paix qu'il souhaite, Mais que je le conjure, en cet illustre jour, De penser à sa gloire encor plus qu'à l'amour.

SCÈNE II.

SOPHONISBE, HERMINIE.

HERMINIE.

Madame, ou j'entends mal une telle prière, 35 Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre âme entière; Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité.

SOPHONISBE.

J'ai fait à Massinisse une infidélité. Accepté par mon père, et nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge. 40 Il porta dans l'Espagne et mon cœur et ma foi; Mais durant cette absence on disposa de moi[635]. J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie: Pour lui gagner Syphax, j'eusse immolé ma vie. Il étoit aux Romains, et je l'en détachai; 45 J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai. J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne; Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine; Car afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les États, 50 Et mettoit à mes pieds l'une et l'autre couronne, Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne[636]. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur.

HERMINIE.

Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge, 55 S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range?

SOPHONISBE.

Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux Voudront faire à leur tour quelque chose pour nous; Mais si de ce héros je tombe en la puissance, Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance, 60 Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir Ne se trahira pas jusques à me haïr. Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense: Quelque doux souvenir prend toujours sa défense. L'amant excuse, oublie; et son ressentiment 65 A toujours, malgré lui, quelque chose d'amant. Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite; Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris, Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris; 70 Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique N'a rien que ne pardonne un courage héroïque: Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur A croire que la main n'a point donné le cœur. J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse; 75 J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse; J'espère en la victoire, ou du moins en l'appui Que son reste d'amour me saura faire en lui; Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume, Trouvera dans la paix une prompte amertume; 80 Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi.

HERMINIE.

J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie Des sujets de chagrin dans la commune joie, Et par quel intérêt un tel reste d'amour 85 Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour.

SOPHONISBE.

Ce reste ne va point à regretter sa perte[637], Dont je prendrois encor l'occasion offerte; Mais il est assez fort pour devenir jaloux De celle dont la paix le doit faire l'époux. 90 Éryxe, ma captive, Éryxe, cette reine Qui des Gétuliens naquit la souveraine, Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus, Et trouva de la gloire à choisir mon refus. Ce fut pour empêcher ce fâcheux[638] hyménée 95 Que Syphax fit la guerre à cette infortunée, La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur Ce qu'il n'entreprenoit que pour venger sa sœur; Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince, Et lui voulut pour dot remettre sa province. 100

HERMINIE.

Je comprends encor moins que vous peut importer A laquelle des deux il daigne s'arrêter. Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse; Et je ne puis trouver matière à vos douleurs 105 Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs.

SOPHONISBE.

Je le donnois[639], ce cœur où ma rivale aspire: Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire, Eût montré qu'un amant si maltraité par moi Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi. 110 Après m'avoir perdue, il auroit fait connoître Qu'il vouloit m'être encor tout ce qu'il pouvoit m'être, Se rattacher à moi par les liens du sang, Et tenir de ma main la splendeur de son rang; Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle 115 Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle, Qui brise tous mes fers, et brave hautement L'éclat de sa disgrâce et de mon changement.

HERMINIE.

Certes, si je l'osois, je nommerois caprice Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice, 120 Et l'obstination des soucis superflus Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus.

SOPHONISBE.

Ah! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse, Quand tu veux que son choix n'ait rien qui m'intéresse! Des cœurs que la vertu renonce à posséder, 125 La conquête toujours semble douce à garder: Sa rigueur n'a jamais le dehors si sévère[640], Que leur perte au dedans ne lui devienne amère; Et de quelque façon qu'elle nous fasse agir, Un esclave échappé nous fait toujours rougir. 130 Qui rejette un beau feu n'aime point qu'on l'éteigne: On se plaît à régner sur ce que l'on dédaigne; Et l'on ne s'applaudit d'un illustre refus Qu'alors qu'on est aimée après qu'on n'aime plus. Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice, Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté N'ose le consoler de ma déloyauté; Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne, Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne. Je veux penser encor que j'en puis disposer, Et c'est de quoi la paix me va désabuser. Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite, Et par ce que je crains vois ce que je souhaite. Mais Éryxe déjà commence mon malheur, 145 Et me vient par sa joie avancer ma douleur.

SCÈNE III.

SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Madame, une captive oseroit-elle prendre Quelque part au bonheur que l'on nous vient d'apprendre?

SOPHONISBE.

Le bonheur n'est pas grand, tant qu'il est incertain.

ÉRYXE.

On me dit que le Roi tient la paix en sa main; 150 Et je n'ose douter qu'il ne l'ait résolue.

SOPHONISBE.

Pour être proposée, elle n'est pas conclue; Et les grands intérêts qu'il y faut ajuster Demandent plus d'une heure à les bien concerter.

ÉRYXE.

Alors que des deux chefs la volonté conspire.... 155

SOPHONISBE.

Que sert la volonté d'un chef qu'on peut dédire! Il faut l'aveu de Rome, et que d'autre côté Le sénat de Carthage accepte le traité.

ÉRYXE.

Lélius le propose; et l'on ne doit pas croire Qu'au désaveu de Rome il hasarde sa gloire. 160 Quant à votre sénat, le Roi n'en dépend point.

SOPHONISBE.

Le Roi n'a pas une âme infidèle à ce point: Il sait à quoi l'honneur, à quoi sa foi l'engage; Et je l'en dédirois, s'il traitoit sans Carthage.

ÉRYXE.

On ne m'avoit pas dit qu'il fallût votre aveu. 165

SOPHONISBE.

Qu'on vous l'ait dit ou non, il m'importe assez peu.

ÉRYXE.

Je le crois; mais enfin donnez votre suffrage, Et je vous répondrai de celui de Carthage[641].

SOPHONISBE.

Avez-vous en ces lieux quelque commerce?

ÉRYXE.

Aucun.

SOPHONISBE.

D'où le savez-vous donc?

ÉRYXE.

D'un peu de sens commun: On y doit être las de perdre des batailles, Et d'avoir à trembler pour ses propres murailles.

SOPHONISBE.

Rome nous auroit donc appris l'art de trembler. Annibal....

ÉRYXE.

Annibal a pensé l'accabler; Mais ce temps-là n'est plus, et la valeur d'un homme....

SOPHONISBE.

On ne voit point d'ici ce qui se passe à Rome. En ce même moment peut-être qu'Annibal Lui fait tout de nouveau craindre un assaut fatal, Et que c'est pour sortir enfin de ces alarmes Qu'elle nous fait parler de mettre bas les armes. 180

ÉRYXE.

Ce seroit pour Carthage un bonheur signalé; Mais, Madame, les Dieux vous l'ont-ils révélé? A moins que de leur voix, l'âme la plus crédule D'un miracle pareil feroit quelque scrupule.

SOPHONISBE.

Des miracles pareils arrivent quelquefois: 185 J'ai vu Rome en état de tomber sous nos lois; La guerre est journalière, et sa vicissitude Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude.

ÉRYXE.

Le passé le prépare, et le soldat vainqueur Porte aux nouveaux combats plus de force et de cœur.

SOPHONISBE.

Et si j'en étois crue, on auroit le courage De ne rien écouter sur ce désavantage, Et d'attendre un succès hautement emporté Qui remît notre gloire en plus d'égalité.

ÉRYXE.

On pourroit fort attendre.

SOPHONISBE.

Et durant cette attente 195 Vous pourriez n'avoir pas l'âme la plus contente.

ÉRYXE.

J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains Mon sceptre a su passer en celles des Romains; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont s'y prend Massinisse, Le vôtre a grand besoin que la paix l'affermisse. 200

SOPHONISBE.

Quand de pareils chagrins voudront paroître au jour, Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour; Et voyez à quel point votre gloire est flétrie D'aimer un ennemi de sa propre patrie, Qui sert des étrangers dont par un juste accord 205 Il pouvoit nous aider à repousser l'effort.

ÉRYXE.

Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice, Il sert vos ennemis pour s'en faire justice; Mais si de les servir il doit être honteux, Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux. 210 Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique, Il faudroit commencer par votre république, Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis, Ceux par qui nos climats sont presque assujettis. Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie 215 Des peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie; Ou si le temps a pu vous naturaliser[642], Le même cours du temps les peut favoriser. J'ose vous dire plus: si le destin s'obstine A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine, 220 Comme vos Tyriens passent pour Africains, Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains; Et si de ce qu'on voit nous croyons le présage, Il en pourra bien naître au milieu de Carthage Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux, 225 Et qui sauront passer pour Africains comme eux.

SOPHONISBE.

Vous parlez un peu haut.

ÉRYXE.

Je suis amante et reine.

SOPHONISBE.

Et captive, de plus.

ÉRYXE.

On va briser ma chaîne; Et la captivité ne peut abattre un cœur Qui se voit assuré de celui du vainqueur: 230 Il est tel dans vos fers que sous mon diadème. N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime; J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt. Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît, Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause: 235 La bataille et la paix sont pour moi même chose. L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis; Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.

SOPHONISBE.

Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage, Qui peut avec raison vous aigrir le courage, 240 Et voudrois vous servir malgré ce grand courroux.

ÉRYXE.

Craignez que je ne puisse en dire autant de vous. Mais le Roi vient: adieu; je n'ai pas l'imprudence De m'offrir pour troisième à votre conférence; Et d'ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu, 245 Soit qu'il l'obtienne ou non, il importe fort peu.

SCÈNE IV.

SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE, BOCCHAR.

SOPHONISBE.

Eh bien! Seigneur, la paix, l'avez-vous résolue?

SYPHAX.

Vous en êtes encor la maîtresse absolue, Madame; et je n'ai pris trêve pour un moment, Qu'afin de tout remettre à votre sentiment. 250 On m'offre le plein calme, on m'offre de me rendre Ce que dans mes États la guerre a fait surprendre, L'amitié des Romains, que pour vous j'ai trahis.

SOPHONISBE.

Et que vous offre-t-on, Seigneur, pour mon pays?

SYPHAX.

Loin d'exiger de moi que j'y porte mes armes, 255 On me laisse aujourd'hui tout entier à vos charmes: On demande que neutre en ces dissensions, Je laisse aller le sort de vos deux nations.

SOPHONISBE.

Et ne pourroit-on point vous en faire l'arbitre?

SYPHAX.

Le ciel sembloit m'offrir un si glorieux titre, 260 Alors qu'on vit dans Cyrthe entrer d'un pas égal, D'un côté Scipion, et de l'autre Asdrubal. Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage, Le briguer, l'un pour Rome, et l'autre pour Carthage; Je les vis à ma table, et sur un même lit[643]; 265 Et comme ami commun, j'aurois[644] eu tout crédit. Votre beauté, Madame, emporta la balance: De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance; Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé, C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé. 270 En l'état où je suis, deux batailles perdues, Mes villes, la plupart surprises ou rendues, Mon royaume d'argent et d'hommes affoibli, C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. Je reçois sans combat le prix de la victoire; 275 Je rentre sans péril en ma première gloire; Et ce qui plus que tout a lieu de m'être doux, Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous.

SOPHONISBE.

Quoi que vous résolviez, c'est à moi d'y souscrire; J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire 280 Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité, Si j'y voyois pour vous ou gloire ou sûreté. Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor?

SYPHAX.

Si je vous aime?

SOPHONISBE.

Oui, m'aimez-vous encor, Seigneur?

SYPHAX.

Plus que moi-même.

SOPHONISBE.

Si mon amour égal rend vos jours fortunés, 285 Vous souvient-il encor de qui vous le[645] tenez?

SYPHAX.

De vos bontés, Madame.

SOPHONISBE.

Ah! cessez, je vous prie, De faire en ma faveur outrage à ma patrie. Un autre avoit le choix de mon père et le mien; Elle seule pour vous rompit ce doux lien. 290 Je brûlois d'un beau feu, je promis de l'éteindre; J'ai tenu ma parole, et j'ai su m'y contraindre. Mais vous ne tenez pas, Seigneur, à vos amis Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis; Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude, 295 Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude. Quoi? vous qui lui devez ce bonheur de vos jours, Vous que mon hyménée engage à son secours, Vous que votre serment attache à sa défense[646], Vous manquez de parole et de reconnoissance, 300 Et pour remercîment de me voir en vos mains. Vous la livrez vous-même en celles des Romains[647]! Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue, Et je serai le prix d'une amitié rompue, Moi qui pour en étreindre[648] à jamais les grands nœuds, Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux! Moi que vous protestez d'aimer plus que vous-même! Ah! Seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime?

SYPHAX.

Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit bien doux De voir comme je veux ne vous devoir qu'à vous: 310 Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme Les restes odieux d'une première flamme, D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir Devroit avoir éteint jusques au souvenir. Vantez-moi vos appas, montrez avec courage 315 Ce prix impérieux dont m'achète Carthage; Avec tant de hauteur prenez son intérêt, Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît; Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle, Et ne me permettez de régner que sous elle; 320 Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains, D'entendre aussi vanter ces beau feux mal éteints, Et de vous en voir l'âme encor toute obsédée En ma présence même en caresser l'idée.

SOPHONISBE.

Je m'en souviens, Seigneur, lorsque vous oubliez 325 Quels vœux mon changement vous a sacrifiés, Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous, Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux; 330 Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre Je crains également et pour l'un et pour l'autre, Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher. Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte, 335 Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte: J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement; Mais Carthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance? 340 Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui, Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui, Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer vos forces[649], Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux, 345 Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait. 350 Pensez-y: votre armée est la plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipion[650]; Un temps bien pris peut tout: pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune 355 Peut-être à sa personne attache leur fortune; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite; 360 Hannon a de l'Espagne amené du secours; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours[651]. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, Seigneur, me perdre avec Carthage: J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi. 365 Vous préserve le ciel de ce que je prévoi, Et daigne son courroux, me prenant seul en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute!

SYPHAX.

A des charmes si forts joindre celui des pleurs! Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs! 370 C'est trop, c'est trop, Madame; il faut vous satisfaire: Le plus grand des malheurs seroit de vous déplaire, Et tous mes sentiments veulent bien se trahir A la douceur de vaincre ou de vous obéir. La paix eût sur ma tête assuré ma couronne; 375 Il faut la refuser, Sophonisbe l'ordonne: Il faut servir Carthage, et hasarder l'État. Mais que deviendrez-vous, si je meurs au combat? Qui sera votre appui, si le sort des batailles Vous rend un corps sans vie au pied de nos murailles? 380

SOPHONISBE.

Je vous répondrois bien qu'après votre trépas Ce que je deviendrai ne vous regarde pas; Mais j'aime mieux, Seigneur, pour vous tirer de peine, Vous dire que je sais vivre et mourir en reine.

SYPHAX.

N'en parlons plus, Madame. Adieu: pensez à moi; 385 Et je saurai, pour vous, vaincre ou mourir en roi[652].

FIN DU PREMIER ACTE.

[633] Voltaire a dit dans le IVe chant de la Henriade:

Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles.

[634] Dans l'édition de 1682 on lit, par erreur évidemment: «tout de son cœur,» pour: «de tout son cœur.»

[635] Voyez ci-dessus, p. 465 et la note 621.

[636] «Telle avait été la puissance de Syphax, que Massinissa, chassé de son royaume, avait été réduit à semer le bruit de sa mort, et à se cacher pour sauver ses jours, vivant, comme les bêtes, du fruit de ses rapines.» (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.)

[637] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «ma perte,» pour: «sa perte.»

[638] Dans Voltaire (1764) on lit fameux, au lieu de fâcheux.

[639] L'édition de 1666 porte, par erreur, connois, pour donnois.

[640] Var. Sa rigueur n'a jamais de dehors si sévère. (1663)

[641] Var. Et je vous répondrai sur celui de Carthage. (1666)

[642] Thomas Corneille (1692) et après lui Voltaire (1764) donnent ici: «nous naturaliser,» et au vers 221: «nos Tyriens.» Notre texte est celui de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, et c'est bien celui que le sens demande.

[643] Scipion et Asdrubal vinrent le même jour réclamer l'alliance et l'amitié de Syphax. Le hasard les ayant réunis sous son toit, il les invita tous deux à s'asseoir à sa table. Scipion et Asdrubal, parce que tel était le désir du roi, se placèrent sur le même lit. Eodem lecto Scipio atque Asdrubal (quia ita cordi erat regi) accubuerunt. (Tite Live, livre XXVIII, chapitre XVIII.)

[644] Les éditions de 1663 et de 1666 donnent j'avois (j'auois), pour j'aurois.

[645] L'édition de 1692 a changé le en les.

[646] Quand Syphax épousa Sophonisbe, les Carthaginois et lui se lièrent par des engagements réciproques et se promirent, sous la foi du serment, d'avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis: data ultro citroque fide, eosdem amicos inimicosque habituros. (Tite Live, livre XXIX, chapitre XXXIII.)

[647] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire, il y a celle, au singulier: «en celle des Romains.»

[648] Les impressions de 1668 et de 1682 ont ici l'une et l'autre la même faute typographique: éteindre, pour étreindre.

[649] On lit vos forces dans l'édition de 1663, mes forces dans celles de 1666 et de 1668, et nos forces dans celles de 1682, de 1692 et de Voltaire (1764).

[650] Voyez Tite Live, livre XXX, chapitre III.

[651] A peu de distance du récit d'où Corneille a tiré sa pièce, Tite Live nous montre Annibal revenu d'Italie en Afrique: voyez livre XXX, chapitres XXVIII et XXIX.

[652] Toute cette scène entre Sophonisbe et Syphax est le développement de ce passage de Tite Live (livre XXX, chapitre VII): «Syphax faisait les plus actives dispositions pour recommencer la guerre. Sa femme l'avait gagné, non plus seulement comme autrefois, par des caresses, armes déjà si puissantes sur le cœur d'un époux qui l'aimait, mais par les prières et la compassion, le conjurant, les yeux pleins de larmes, de ne pas trahir son père et sa patrie.» Syphacem.... summa ope... reparantem bellum: quum uxor, non jam, ut ante, blanditiis, satis potentibus ad animum amantis, sed precibus et misericordia valuisset, plena lacrimarum obtestans ne patrem suum patriamque proderet.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRYXE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice, M'apprêtoit la victoire à revoir Massinisse! Et que de mon destin l'obscure trahison Sur mes souhaits remplis a versé de poison! 390 Syphax est prisonnier; Cyrthe toute éperdue A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue. Sophonisbe, en dépit de toute sa fierté, Va gémir à son tour dans la captivité: Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes 395 Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines; Et lorsqu'aux mêmes fers je crois voir mon vainqueur, Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur. En vain l'impatience à le chercher m'emporte, En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte, 400 Et m'ose figurer, en cet heureux moment, Sa flamme impatiente et forte également: Je l'ai vu, mais surpris, mais troublé de ma vue; Il n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue, Et ses yeux égarés marquoient un embarras 405 A faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas. J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée; Mais quand pour me répondre il s'est fait un effort, Son compliment au mien n'a point eu de rapport; 410 Et j'ai trop vu par là qu'un si profond silence Attachoit sa pensée ailleurs qu'à ma présence, Et que l'emportement d'un entretien secret Sous un front attentif cachoit l'esprit distrait.

BARCÉE.

Les soins d'un conquérant vous donnent trop d'alarmes. C'est peu que devant lui Cyrthe ait mis bas les armes, Qu'elle se soit rendue, et qu'un commun effroi L'ait fait à tout son peuple accepter pour son roi; Il lui faut s'assurer des places et des portes, Pour en demeurer maître y poster[653] ses cohortes: 420 Ce devoir se préfère aux soucis les plus doux; Et s'il en étoit quitte, il seroit tout à vous.

ÉRYXE.

Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée; Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée; Et de quelque couleur que tu couvres ses soins, 425 Sa nouvelle conquête en occupe le moins. Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante, L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante; Et si je m'en rapporte à l'accueil différent, Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend. 430 Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue, Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue: Ces charmes à Carthage autrefois adorés Ont soudain réuni ses regards égarés. Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière, 435 Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière, Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains Éviter le triomphe et les fers des Romains[654]. Son orgueil, que ses pleurs sembloient vouloir dédire, Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire; 440 Et sûre du succès, dont cet art répondoit, Elle prioit bien moins qu'elle ne commandoit. Aussi sans balancer il a donné parole Qu'elle ne seroit point traînée au Capitole, Qu'il en sauroit trouver un moyen assuré; 445 En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré, Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante, Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étois présente; Et les ordres qu'aux siens il avoit à donner Ont servi de prétexte à nous abandonner. 450 Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite, Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite; Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné Que cet amour jamais[655] ne fut déraciné, Chez moi, dans Hyarbée[656], où le mien trop facile 455 Prêtoit à sa déroute un favorable asile, Détrôné, vagabond, et sans appui que moi, Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère, 460 Jamais son feu secret n'a manqué de détours Pour me forcer moi-même à changer de discours; Ou si je m'obstinois à le faire répondre, J'en tirois pour tout fruit de quoi mieux me confondre, Et je n'en arrachois que de profonds hélas, 465 Et qu'enfin son amour ne la méritoit pas. Juge, par ces soupirs[657] que produisoit l'absence, Ce qu'à leur entrevue a produit la présence.

BARCÉE.

Elle a produit sans doute un effet de pitié, Où se mêle peut-être une ombre d'amitié. 470 Vous savez qu'un cœur noble et vraiment magnanime, Quand il bannit l'amour, aime à garder l'estime; Et que bien qu'offensé par le choix d'un mari, Il n'insulte jamais à ce qu'il a chéri. Mais quand bien vous auriez tout lieu de vous en plaindre, Sophonisbe, après tout, n'est point pour vous à craindre: Eût-elle tout son cœur, elle l'auroit en vain, Puisqu'elle est hors d'état de recevoir sa main. Il vous la doit, Madame.

ÉRYXE.

Il me la doit, Barcée; Mais que sert une main par le devoir forcée? 480 Et qu'en auroit le don pour moi de précieux, S'il faut que son esclave ait son cœur à mes yeux? Je sais bien que des rois la fière destinée Souffre peu que l'amour règle leur hyménée, Et que leur union souvent, pour leur malheur, 485 N'est que du sceptre au sceptre, et non du cœur au cœur; Mais je suis au-dessus de cette erreur commune: J'aime en lui sa personne autant que sa fortune; Et je n'en exigeai qu'il reprît ses États Que de peur que mon peuple en fît trop peu de cas. 490 Des actions des rois ce téméraire arbitre Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre. Jamais d'un roi sans trône il n'eût souffert la loi, Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi. Il falloit qu'il lui vît sa couronne à la tête, 495 Et que ma main devînt sa dernière conquête, Si nous voulions régner avec l'autorité Que le juste respect doit à la dignité. J'aime donc Massinisse, et je prétends qu'il m'aime: Je l'adore, et je veux qu'il m'adore de même; 500 Et pour moi son hymen seroit un long ennui, S'il n'étoit tout à moi, comme moi toute à lui. Ne t'étonne donc point de cette jalousie Dont, à ce froid abord, mon âme s'est saisie; Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher; 505 Sers-la, si tu le peux, et m'aide à la cacher. Pour juste aux yeux de tous qu'en puisse être la cause, Une femme jalouse à cent mépris s'expose; Plus elle fait de bruit, moins on en fait d'état, Et jamais ses soupçons n'ont qu'un honteux éclat. 510 Je veux donner aux miens une route diverse, A ces amants suspects laisser libre commerce, D'un œil indifférent en regarder le cours, Fuir toute occasion de troubler leur discours[658], Et d'un hymen douteux éviter le supplice, 515 Tant que je douterai du cœur de Massinisse. Le voici: nous verrons, par son empressement, Si je me suis trompée en ce pressentiment.

SCÈNE II.

MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE, MÉZÉTULLE.

MASSINISSE.

Enfin, maître absolu des murs et de la ville, Je puis vous rapporter un esprit plus tranquille, 520 Madame, et voir céder en ce reste du jour Les soins de la victoire aux douceurs de l'amour. Je n'aurois plus de lieu d'aucune inquiétude[659], N'étoit que je ne puis sortir d'ingratitude, Et que dans mon bonheur il n'est pas bien en moi 525 De m'acquitter jamais de ce que je vous doi. Les forces qu'en mes mains vos bontés ont remises Vous ont laissée en proie à de lâches surprises, Et me rendoient ailleurs ce qu'on m'avoit ôté, Tandis qu'on vous ôtoit et sceptre et liberté. 530 Ma première victoire a fait votre esclavage; Celle-ci, qui le brise, est encor votre ouvrage; Mes bons destins par vous ont eu tout leur effet, Et je suis seulement ce que vous m'avez fait. Que peut donc tout l'effort de ma reconnoissance, 535 Lorsque je tiens de vous ma gloire et ma puissance? Et que vous puis-je offrir que votre propre bien, Quand je vous offrirai votre sceptre et le mien[660]?

ÉRYXE.

Quoi qu'on puisse devoir, aisément on s'acquitte, Seigneur, quand on se donne avec tant de mérite: 540 C'est un rare présent qu'un véritable roi, Qu'a rendu sa victoire enfin digne de moi. Si dans quelques malheurs pour vous je suis tombée, Nous pourrons en parler un jour dans Hyarbée, Lorsqu'on nous y verra dans un rang souverain, 545 La couronne à la tête, et le sceptre à la main. Ici nous ne savons encor ce que nous sommes: Je tiens tout fort douteux tant qu'il dépend des hommes, Et n'ose m'assurer que nos amis jaloux[661] Consentent l'union des deux trônes en nous. 550 Ce qu'avec leurs héros vous avez de pratique Vous a dû mieux qu'à moi montrer leur politique. Je ne vous en dis rien: un souci plus pressant, Et si je l'ose dire, assez embarrassant, Où même ainsi que vous la pitié m'intéresse, 555 Vous doit inquiéter touchant votre promesse: Dérober Sophonisbe au pouvoir des Romains, C'est un pénible ouvrage, et digne de vos mains; Vous devez y penser.

MASSINISSE.

Un peu trop téméraire, Peut-être ai-je promis plus que je ne puis faire. 560 Les pleurs de Sophonisbe ont surpris ma raison[662]. L'opprobre du triomphe est pour elle un poison; Et j'ai cru que le ciel l'avoit assez punie, Sans la livrer moi-même à tant d'ignominie. Madame, il est bien dur de voir déshonorer 565 L'autel où tant de fois on s'est plu d'adorer, Et l'âme ouverte aux biens que le ciel lui renvoie Ne peut rien refuser dans ce comble de joie. Mais quoi que ma promesse ait de difficultés, L'effet en est aisé, si vous y consentez. 570

ÉRYXE.

Si j'y consens! bien plus, Seigneur, je vous en prie. Voyez s'il faut agir de force ou d'industrie; Et concertez ensemble en toute liberté Ce que dans votre esprit vous avez projeté. Elle vous cherche exprès.

SCÈNE III.

MASSINISSE, ÉRYXE, SOPHONISBE, BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE[663].

ÉRYXE.

Tout a changé de face, 575 Madame, et les destins vous ont mise en ma place. Vous me deviez servir malgré tout mon courroux, Et je fais à présent même chose pour vous: Je vous l'avois promis, et je vous tiens parole.

SOPHONISBE.

Je vous suis obligée; et ce qui m'en console, 580 C'est que, tout peut changer une seconde fois; Et je vous rendrai lors tout ce que je vous dois.

ÉRYXE.

Si le ciel jusque-là vous en laisse incapable, Vous pourrez quelque temps être ma redevable, Non tant d'avoir parlé, d'avoir prié pour vous, 585 Comme de vous céder un entretien si doux. Voyez si c'est vous rendre un fort méchant office Que vous abandonner le prince Massinisse.

SOPHONISBE.

Ce n'est pas mon dessein de vous le dérober.

ÉRYXE.

Peut-être en ce dessein pourriez-vous succomber; Mais, Seigneur, quel qu'il soit, je n'y mets point d'obstacles Un héros, comme un dieu, peut faire des miracles; Et s'il faut mon aveu pour en venir à bout, Soyez sûr de nouveau que je consens à tout. Adieu.

SCÈNE IV[664].

MASSINISSE, SOPHONISBE, HERMINIE, MÉZÉTULLE.

SOPHONISBE.

Pardonnez-vous à cette inquiétude 595 Que fait de mon destin la triste incertitude, Seigneur? et cet espoir que vous m'avez donné Vous fera-t-il aimer d'en être importuné? Je suis Carthaginoise, et d'un sang que vous-même N'avez que trop jugé digne du diadème: 600 Jugez par là l'excès de ma confusion A me voir attachée au char de Scipion; Et si ce qu'entre nous on vit d'intelligence Ne vous convaincra point d'une indigne vengeance, Si vous écoutez plus de vieux ressentiments 605 Que le sacré respect de vos derniers serments. Je fus ambitieuse, inconstante et parjure[665]: Plus votre amour fut grand, plus grande en est l'injure: Mais plus il a paru, plus il vous fait de lois Pour défendre l'honneur de votre premier choix; 610 Et plus l'injure est grande, et d'autant mieux éclate La générosité de servir une ingrate Que votre bras lui-même a mise hors d'état D'en pouvoir dignement reconnoître l'éclat.

MASSINISSE.

Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance, 615 Cessez de vous en faire une fausse impuissance: De quelque dur revers que vous sentiez les coups, Vous pouvez plus pour moi que je ne puis pour vous. Je dis plus: je ne puis pour vous aucune chose, A moins qu'à m'y servir ce revers vous dispose. 620 J'ai promis, mais sans vous j'aurai promis en vain; J'ai juré, mais l'effet dépend de votre main; Autre qu'elle en ces lieux ne peut briser vos chaînes: En un mot le triomphe est un supplice aux reines; La femme du vaincu ne le peut éviter, 625 Mais celle du vainqueur n'a rien à redouter. De l'une il est aisé que vous deveniez l'autre; Votre main par mon sort peut relever le vôtre; Mais vous n'avez qu'une heure, ou plutôt qu'un moment, Pour résoudre votre âme à ce grand changement. 630 Demain Lélius entre, et je ne suis plus[666] maître; Et quelque amour en moi que vous voyiez renaître, Quelques charmes en vous qui puissent me ravir, Je ne puis que vous plaindre, et non pas vous servir. C'est vous parler sans doute avec trop de franchise; 635 Mais le péril....

SOPHONISBE.

De grâce, excusez ma surprise. Syphax encor vivant, voulez-vous qu'aujourd'hui....

MASSINISSE.

Vous me fûtes promise auparavant qu'à lui; Et cette foi donnée et reçue à Carthage, Quand vous voudrez m'aimer, d'avec lui vous dégage. 640 Si de votre personne il s'est vu possesseur, Il en fut moins l'époux que l'heureux ravisseur; Et sa captivité qui rompt cet hyménée[667] Laisse votre main libre et la sienne enchaînée. Rendez-vous à vous-même; et s'il vous peut venir 645 De notre amour passé quelque doux souvenir, Si ce doux souvenir peut avoir quelque force....

SOPHONISBE.

Quoi? vous pourriez m'aimer après un tel divorce, Seigneur, et recevoir de ma légèreté Ce que vous déroba tant d'infidélité? 650

MASSINISSE.

N'attendez point, Madame, ici que je vous die Que je ne vous impute aucune perfidie; Que mon peu de mérite et mon trop de malheur Ont seuls forcé Carthage à forcer votre cœur; Que votre changement n'éteignit point ma flamme, 655 Qu'il ne vous ôta point l'empire de mon âme; Et que si j'ai porté la guerre en vos États, Vous étiez la conquête où prétendoit mon bras. Quand le temps est trop cher pour le perdre en paroles, Toutes ces vérités sont des discours frivoles: 660 Il faut ménager mieux ce moment de pouvoir. Demain Lélius entre; il le peut dès ce soir: Avant son arrivée assurez votre empire. Je vous aime, Madame, et c'est assez vous dire. Je n'examine point quels sentiments pour moi 665 Me rendront les effets d'une première foi: Que votre ambition, que votre amour choisisse; L'opprobre est d'un côté, de l'autre Massinisse. Il faut aller à Rome ou me donner la main: Ce grand choix ne se peut différer à demain, 670 Le péril presse autant que mon impatience; Et quoi que mes succès m'offrent de confiance, Avec tout mon amour, je ne puis rien pour vous, Si demain Rome en moi ne trouve votre époux[668].

SOPHONISBE.

Il faut donc qu'à mon tour je parle avec franchise, 675 Puisqu'un péril si grand ne veut point de remise. L'hymen que vous m'offrez peut rallumer mes feux, Et pour briser mes fers rompre tous autres nœuds; Mais avant qu'il vous rende à votre prisonnière, Je veux que vous voyiez[669] son âme toute entière, 680 Et ne puissiez un jour vous plaindre avec sujet De n'avoir pas bien vu ce que vous aurez fait. Quand j'épousai Syphax, je n'y fus point forcée: De quelques traits pour vous que l'amour m'eût blessée, Je vous quittai sans peine, et tous mes vœux trahis 685 Cédèrent avec joie au bien de mon pays. En un mot, j'ai reçu du ciel pour mon partage L'aversion de Rome et l'amour de Carthage. Vous aimez Lélius, vous aimez Scipion, Vous avez lieu d'aimer toute leur nation; 690 Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi ma haine[670]. Tant que vous serez roi, souffrez que je sois reine, Avec la liberté d'aimer et de haïr, Et sans nécessité de craindre ou d'obéir. Voilà quelle je suis, et quelle je veux être. 695 J'accepte votre hymen, mais pour vivre sans maître, Et ne quitterois point l'époux que j'avois pris, Si Rome se pouvoit éviter qu'à ce prix. A ces conditions me voulez-vous pour femme?

MASSINISSE.

A ces conditions prenez toute mon âme; 700 Et s'il vous faut encor quelques nouveaux serments....

SOPHONISBE.

Ne perdez point, Seigneur, ces précieux moments; Et puisque sans contrainte il m'est permis de vivre, Faites tout préparer; je m'apprête à vous suivre.

MASSINISSE.

J'y vais; mais de nouveau gardez que Lélius.... 705

SOPHONISBE.

Cessez de vous gêner par des soins superflus; J'en connois l'importance, et vous rejoins au temple.

SCÈNE V.

SOPHONISBE, HERMINIE.

SOPHONISBE.

Tu vois, mon bonheur passe et l'espoir et l'exemple; Et c'est, pour peu qu'on aime, une extrême douceur De pouvoir accorder sa gloire avec son cœur; 710 Mais c'en est une ici bien autre, et sans égale, D'enlever, et sitôt, ce prince à ma rivale, De lui faire tomber le triomphe des mains[671], Et prendre sa conquête aux yeux de ses Romains. Peut-être avec le temps j'en aurai l'avantage 715 De l'arracher à Rome, et le rendre à Carthage; Je m'en réponds déjà sur le don de sa foi: Il est à mon pays puisqu'il est tout à moi. A ce nouvel hymen c'est ce qui me convie, Non l'amour, non la peur de me voir asservie: 720 L'esclavage aux grands cœurs n'est point à redouter; Alors qu'on sait mourir, on sait tout éviter; Mais comme enfin la vie est bonne à quelque chose, Ma patrie elle-même à ce trépas s'oppose, Et m'en désavoueroit, si j'osois me ravir 725 Les moyens que l'amour m'offre de la servir. Le bonheur surprenant de cette préférence M'en donne une assez juste et flatteuse espérance. Que ne pourrai-je point si, dès qu'il m'a pu voir, Mes yeux d'une autre reine ont détruit le pouvoir! 730 Tu l'as vu comme moi, qu'aucun retour vers elle N'a montré qu'avec peine il lui fût infidèle: Il ne l'a point nommée, et pas même un soupir N'en a fait soupçonner le moindre souvenir.

HERMINIE.

Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie; 735 Mais il manque le comble à cet excès de joie, Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir, Si vous voyiez qu'Éryxe en eût du déplaisir. Elle est indifférente, ou plutôt insensible: A vous servir contre elle elle fait son possible, 740 Quand vous prenez plaisir à troubler son discours, Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours; Et ce héros enfin que votre soin obsède Semble ne vous offrir que ce qu'elle vous cède. Je voudrois qu'elle vît un peu plus son malheur, 745 Qu'elle en fît hautement éclater la douleur; Que l'espoir inquiet de se voir son épouse Jetât un plein désordre en son âme jalouse; Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous.

SOPHONISBE.

Que tu te connois mal en sentiments jaloux! 750 Alors qu'on l'est si peu qu'on ne pense pas l'être, On n'y réfléchit point, on laisse tout paroître; Mais quand on l'est assez pour s'en apercevoir, On met tout son possible à n'en laisser rien voir. Éryxe, qui connoît et qui hait sa foiblesse, 755 La renferme au dedans, et s'en rend la maîtresse; Mais cette indifférence où tant d'orgueil se joint Ne part que d'un dépit jaloux au dernier point; Et sa fausse bonté se trahit elle-même Par l'effort qu'elle fait à se montrer extrême: 760 Elle est étudiée, et ne l'est pas assez Pour échapper entière aux yeux intéressés. Allons, sans perdre temps, l'empêcher de nous nuire, Et prévenir l'effet qu'elle pourroit produire.

FIN DU SECOND ACTE.

[653] L'édition de 1692 a changé poster en porter.

[654] Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550 et 551.

[655] Dans l'édition de 1692 il y a jadis, au lieu de jamais.

[656] Hyarbée (Iarbée), capitale de la Gétulie, nom de ville forgé, comme le nom de la reine Éryxe, et tiré apparemment de celui de l'ancien roi de Gétulie Iarbas.

[657] L'édition de 1692 donne «ses soupirs,» pour «ces soupirs.»

[658] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille et Voltaire ont mis le pluriel: «leurs discours.»

[659] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont corrigé ainsi ce vers:

Je n'aurois plus sujet d'aucune inquiétude.

[660] Voyez ci-dessus, p. 469 et 470, l'observation que Corneille fait sur ce couplet.

[661] Les Romains.

[662] «L'âme du vainqueur ne s'abandonna pas seulement à la compassion; il s'éprit d'amour pour sa captive.» Non in misericordiam modo prolapsus est animus victoris, sed.... amore captivæ victor captus.... (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.

[663] Les éditeurs modernes ont ajouté avec raison aux noms des personnages celui de Mézétulle, qui figure en tête de la scène précédente et dans la suivante. Ce nom ne se trouve ici dans aucune des éditions anciennes, pas même dans celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).

[664] Pour toute cette scène, voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.

[665] Var. Je fus ambitieuse, inconstante, parjure. (1663)

[666] L'édition de 1666 donne seule pas, au lieu de plus.

[667] Les impressions de 1666, de 1668 et de 1682 donnent ce mot au féminin: «cette hyménée;» le masculin, qui est la leçon de la première édition, a été rétabli par Thomas Corneille.

[668] «Massinissa n'écouta que son amour et prit une résolution téméraire. Il ordonna sur-le-champ de faire les préparatifs de son mariage pour le jour même, afin de ne laisser ni à Lélius ni à Scipion le droit de traiter comme captive celle qui serait déjà l'épouse de Massinissa.» Ab amore temerarium.... mutuatur consilium. Nuptias in eum ipsum diem repente parari jubet, ne quid relinqueret integri aut Lælio, aut ipsi Scipioni, consulendi velut in captivam, quæ Massinissæ jam nupta foret. (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.

[669] L'édition de 1682 donne seule, voyez, sans i.

[670] Var. Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi la haine. (1666)

[671] Var. De lui faire tomber son triomphe des mains. (1663-68)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

MASSINISSE, MÉZÉTULLE.

MÉZÉTULLE.

Oui, Seigneur, j'ai donné vos ordres à la porte, 765 Que jusques à demain aucun n'entre, ne sorte[672], A moins que Lélius vous dépêche quelqu'un. Au reste, votre hymen fait le bonheur commun: Cette illustre conquête est une autre victoire, Que prennent les vainqueurs pour un surcroît de gloire, Et qui fait aux vaincus bannir tout leur effroi, Voyant régner leur reine avec leur nouveau roi. Cette union à tous promet des biens solides, Et réunit sous vous tous les cœurs des Numides.

MASSINISSE.

Mais Éryxe...?

MÉZÉTULLE.

J'ai mis des gens à l'observer, 775 Et suis allé moi-même après eux la trouver, De peur qu'un contre-temps de jalouse colère Allât jusqu'aux autels en troubler le mystère. D'abord qu'elle a tout su, son visage étonné Aux troubles du dedans sans doute a trop donné: 780 Du moins à ce grand coup elle a paru surprise; Mais un moment après, entièrement remise, Elle a voulu sourire, et m'a dit froidement: «Le Roi n'use pas mal de mon consentement; Allez, et dites-lui que pour reconnoissance....» 785 Mais, Seigneur, devers vous elle-même s'avance, Et vous expliquera mieux que je n'aurois fait Ce qu'elle ne m'a pas expliqué tout à fait.

MASSINISSE.

Cependant cours au temple, et presse un peu la Reine D'y terminer des vœux dont la longueur me gêne; 790 Et dis-lui que c'est trop importuner les Dieux, En un temps où sa vue est si chère à mes yeux.

SCÈNE II.

MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Comme avec vous, Seigneur, je ne sus jamais feindre, Souffrez pour un moment que j'ose ici m'en plaindre[673], Non d'un amour éteint, ni d'un espoir déçu, 795 L'un fut mal allumé, l'autre fut mal conçu; Mais d'avoir cru mon âme et si foible et si basse, Qu'elle pût m'imputer votre hymen à disgrâce, Et d'avoir envié cette joie à mes yeux D'en être les témoins, aussi bien que les Dieux. 800 Ce plein aveu promis avec tant de franchise Me préparoit assez à voir tout sans surprise; Et sûr que vous étiez de mon consentement, Vous me deviez ma part en cet heureux moment. J'aurois un peu plus tôt été désabusée; 805 Et près du précipice où j'étois exposée, Il m'eût été, Seigneur, et m'est encor bien doux D'avoir pu vous connoître avant que d'être à vous. Aussi n'attendez point de reproche ou d'injure: Je ne vous nommerai ni lâche, ni parjure. 810 Quel outrage m'a fait votre manque de foi, De me voler un cœur qui n'étoit pas à moi[674]? J'en connois le haut prix, j'en vois tout le mérite; Mais jamais un tel vol n'aura rien qui m'irrite, Et vous vivrez sans trouble en vos contentements, 815 S'ils n'ont à redouter que mes ressentiments.

MASSINISSE.

J'avois assez prévu qu'il vous seroit facile De garder dans ma perte un esprit si tranquille: Le peu d'ardeur pour moi que vos desirs ont eu Doit s'accorder sans peine avec cette vertu. 820 Vous avez feint d'aimer, et permis l'espérance; Mais cet amour traînant n'avoit que l'apparence; Et quand par votre hymen vous pouviez m'acquérir, Vous m'avez renvoyé pour vaincre ou pour périr. J'ai vaincu par votre ordre, et vois avec surprise 825 Que je n'en ai pour fruit qu'une froide remise, Et quelque espoir douteux d'obtenir votre choix Quand nous serons chez vous l'un et l'autre en vrais rois. Dites-moi donc, Madame, aimiez-vous[675] ma personne Ou le pompeux éclat d'une double couronne? 830 Et lorsque vous prêtiez des forces à mon bras, Étoit-ce pour unir nos mains ou nos États? Je vous l'ai déjà dit, que toute ma vaillance Tient d'un si grand secours sa gloire et sa puissance. Je saurai m'acquitter de ce qui vous est dû, 835 Et je vous rendrai plus que vous n'avez perdu; Mais comme en mon malheur ce favorable office En vouloit à mon sceptre, et non à Massinisse, Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs, Voir mon sceptre en vos mains, et Massinisse ailleurs. Prenez ce sceptre aimé pour l'attacher au vôtre; Ma main tant refusée est bonne pour une autre; Et son ambition a de quoi s'arrêter En celui de Syphax[676] qu'elle vient d'emporter. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte 845 D'en montrer une estime et plus haute et plus prompte, Ni craint de ravaler l'honneur de votre rang Pour trop considérer le mérite et le sang. La naissance suffit quand la personne est chère: Un prince détrôné garde son caractère; 850 Mais à vos yeux charmés par de plus forts appas, Ce n'est point être roi que de ne régner pas. Vous en vouliez en moi l'effet comme le titre; Et quand de votre amour la fortune est l'arbitre, Le mien, au-dessus d'elle et de tous ses revers, 855 Reconnoît son objet dans les pleurs, dans les fers. Après m'être fait roi pour plaire à votre envie, Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie, Mon sceptre reconquis me met en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté; 860 Et ce seroit trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même. Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis[677] de disposer de moi.

ÉRYXE.

Il est beau de trancher du roi comme vous faites; 865 Mais n'a-t-on aucun lieu de douter si vous l'êtes? Et n'est-ce point, Seigneur, vous y prendre un peu mal, Que d'en faire l'épreuve en gendre d'Asdrubal[678]? Je sais que les Romains vous rendront la couronne, Vous en avez parole, et leur parole est bonne: 870 Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir; Et que sous leur appui ce plein droit de tout faire N'est que pour qui ne veut que ce qui doit leur plaire. Vous verrez qu'ils auront pour vous trop d'amitié 875 Pour vous laisser méprendre au choix d'une moitié. Ils ont pris trop de part en votre destinée Pour ne pas l'affranchir d'un pareil hyménée; Et ne se croiroient pas assez de vos amis, S'ils n'en désavouoient les Dieux qui l'ont permis. 880

MASSINISSE.

Je m'en dédis, Madame; et s'il vous est facile De garder dans ma perte un cœur vraiment tranquille, Du moins votre grande âme avec tous ses efforts N'en conserve pas bien les fastueux dehors. Lorsque vous étouffez l'injure et la menace, 885 Vos illustres froideurs laissent rompre leur glace; Et cette fermeté de sentiments contraints S'échappe adroitement du côté des Romains. Si tant de retenue a pour vous quelque gêne, Allez jusqu'en leur camp solliciter leur haine; 890 Traitez-y mon hymen de lâche et noir forfait; N'épargnez point les pleurs pour en rompre l'effet; Nommez-y moi cent fois ingrat, parjure, traître: J'ai mes raisons pour eux, et je les dois connoître.

ÉRYXE.

Je les connois, Seigneur, sans doute moins que vous, 895 Et les connois assez pour craindre leur courroux. Ce grand titre de roi, que seul je considère, Étend sur moi l'affront qu'en vous ils vont lui faire; Et rien ici n'échappe à ma tranquillité Que par les intérêts de notre dignité: 900 Dans votre peu de foi c'est tout ce qui me blesse. Vous allez hautement montrer notre foiblesse, Dévoiler notre honte, et faire voir à tous Quels fantômes d'État on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peuples de connoître 905 Qu'ils n'ont que le sénat pour véritable maître, Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner. C'est là mon déplaisir. Si je n'étois pas reine, Ce que je perds en vous me feroit peu de peine; 910 Mais je ne puis souffrir qu'un si dangereux choix Détruise en un moment ce peu qui reste aux rois, Et qu'en un si grand cœur l'impuissance de l'être Ait ménagé si mal l'honneur de le paroître. Mais voici cet objet si charmant à vos yeux, 915 Dont le cher entretien vous divertira mieux.

SCÈNE III.

MASSINISSE, SOPHONISBE, ÉRYXE, MÉZÉTULLE, HERMINIE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Une seconde fois tout a changé de face, Madame, et c'est à moi de vous quitter la place. Vous n'aviez pas dessein de me le dérober[679]?

SOPHONISBE.

L'occasion qui plaît souvent fait succomber. 920 Vous puis-je en cet état rendre quelque service?

ÉRYXE.

L'occasion qui plaît semble toujours propice; Mais ce qui vous et moi nous doit mettre en souci, C'est que ni vous ni moi ne commandons ici.

SOPHONISBE.

Si vous y commandiez, je pourrois être à plaindre. 925

ÉRYXE.

Peut-être en auriez-vous quelque peu moins à craindre. Ceux dont avant deux jours nous y prendrons des lois Regardent d'un autre œil la majesté des rois. Étant ce que je suis, je redoute un exemple; Et reine, c'est mon sort en vous que je contemple. 930

SOPHONISBE.

Vous avez du crédit, le Roi n'en manque point; Et si chez les Romains l'un à l'autre se joint....

ÉRYXE.

Votre félicité sera longtemps parfaite, S'ils la laissent durer autant que je souhaite. Seigneur, en cet adieu recevez-en ma foi, 935 Ou me donnez quelqu'un qui réponde de moi. La gloire de mon rang, qu'en vous deux je respecte, Ne sauroit consentir que je vous sois suspecte. Faites-moi donc justice, et ne m'imputez rien Si le ciel à mes vœux ne s'accorde pas bien. 940

SCÈNE IV.

MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.

MASSINISSE.

Comme elle voit ma perte aisément réparable, Sa jalousie est foible, et son dépit traitable. Aucun ressentiment n'éclate en ses discours.

SOPHONISBE.

Non; mais le fond du cœur n'éclate pas toujours. Qui n'est point irritée, ayant trop de quoi l'être, 945 L'est souvent d'autant plus qu'on le voit moins paroître, Et cachant son dessein pour le mieux assurer, Cherche à prendre ce temps qu'on perd à murmurer. Ce grand calme prépare un dangereux orage. Prévenez les effets de sa secrète rage; 950 Prévenez de Syphax l'emportement jaloux, Avant qu'il ait aigri vos Romains contre vous; Et portez dans leur camp la première nouvelle De ce que vient de faire un amour si fidèle. Vous n'y hasardez rien, s'ils respectent en vous, 955 Comme nous l'espérons, le nom de mon époux; Mais je m'attirerois la dernière infamie, S'ils brisoient malgré vous le saint nœud qui nous lie, Et qu'ils pussent noircir de quelque indignité Mon trop de confiance en votre autorité. 960 Si dès qu'ils paroîtront, vous n'êtes plus le maître, C'est d'eux qu'il faut savoir ce que je vous puis être; Et puisque Lélius doit entrer dès demain....

MASSINISSE.

Ah! je n'ai pas reçu le cœur avec la main. Si votre amour....

SOPHONISBE.

Seigneur, je parle avec franchise. 965 Vous m'avez épousée, et je vous suis acquise: Voyons si vous pourrez me garder plus d'un jour. Je me rends au pouvoir, et non pas à l'amour; Et de quelque façon qu'à présent je vous nomme, Je ne suis point à vous, s'il faut aller à Rome. 970

MASSINISSE.

A qui donc? à Syphax, Madame?

SOPHONISBE.

D'aujourd'hui, Puisqu'il porte des fers, je ne suis plus à lui. En dépit des Romains on voit que je vous aime; Mais jusqu'à leur aveu je suis toute à moi-même[680]; Et pour obtenir plus que mon cœur et ma foi, 975 Il faut m'obtenir d'eux aussi bien que de moi. Le nom d'époux suffit pour me tenir parole, Pour me faire éviter l'aspect du Capitole. N'exigez rien de plus; perdez quelques moments Pour mettre en sûreté l'effet de vos serments; 980 Afin que vos lauriers me sauvent du tonnerre, Allez aux dieux du ciel joindre ceux de la terre. Mais que nous veut Syphax que ce Romain conduit?

SCÈNE V.

SYPHAX, MASSINISSE, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, MÉZÉTULLE, GARDES.

LÉPIDE.

Touché de cet excès du malheur qui le suit, Madame, par pitié Lélius vous l'envoie, 985 Et donne à ses douleurs ce mélange de joie Avant qu'on le conduise au camp de Scipion[681].

MASSINISSE.

J'aurai pour ses malheurs même compassion. Adieu: cet entretien ne veut point ma présence; J'en attendrai l'issue avec impatience; 990 Et j'ose en espérer quelques plus douces lois Quand vous aurez[682] mieux vu le destin des deux rois.

SOPHONISBE.

Je sais ce que je suis et ce que je dois faire, Et prends pour seul objet ma gloire à satisfaire.

SCÈNE VI.

SYPHAX, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, GARDES.

SYPHAX.

Madame, à cet excès de générosité, 995 Je n'ai presque plus d'yeux pour ma captivité; Et malgré de mon sort la disgrâce éclatante, Je suis encore heureux quand je vous vois constante. Un rival triomphant veut place en votre cœur, Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur! 1000 Vous préférez mes fers à toute sa victoire, Et savez hautement soutenir votre gloire! Je ne vous dirai point aussi que vos conseils M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils, Ni que pour les Romains votre haine implacable 1005 A rendu ma déroute à jamais déplorable: Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi, Je règne dans votre âme, et c'est assez pour moi.

SOPHONISBE.

Qui vous dit qu'à ses yeux vous y régniez encore? Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore? Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger, Lorsque vous m'apportez des fers à partager?

SYPHAX.

Ce soin de votre gloire, et de lui satisfaire....

SOPHONISBE.

Quand vous l'entendrez bien, vous dira le contraire[683]. Ma gloire est d'éviter les fers que vous portez, 1015 D'éviter le triomphe où vous vous soumettez: Ma naissance ne voit que cette honte à craindre. Enfin détrompez-vous, il siéroit mal de feindre: Je suis à Massinisse, et le peuple en ces lieux Vient de voir notre hymen à la face des Dieux; 1020 Nous sortons de leur temple.

SYPHAX.

Ah! que m'osez-vous dire?

SOPHONISBE.

Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire. J'ai su m'en affranchir par une autre union; Et vous suivrez sans moi le char de Scipion.

SYPHAX.

Le croirai-je, grands Dieux! et le voudra-t-on croire, Alors que l'avenir en apprendra l'histoire? Sophonisbe servie avec tant de respect, Elle que j'adorai dès le premier aspect, Qui s'est vue à toute heure et partout obéie, Insulte lâchement à ma gloire trahie, 1030 Met le comble à mes maux par sa déloyauté, Et d'un crime si noir fait encor vanité!

SOPHONISBE.

Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute Pour conserver un rang que le destin vous ôte: Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours; Et qui règne un moment aime à régner toujours: Mais si l'essai du trône en fait durer l'envie Dans l'âme la plus haute à l'égal de la vie, Un roi né pour la gloire, et digne de son sort, A la honte des fers sait préférer la mort; 1040 Et vous m'aviez promis en partant....

SYPHAX.

Ah! Madame, Qu'une telle promesse étoit douce à votre âme! Ma mort faisoit dès lors vos plus ardents souhaits[684].

SOPHONISBE.

Non; mais je vous tiens mieux ce que je vous promets: Je vis encore en reine, et je mourrai de même. 1045

SYPHAX.

Dites que votre foi tient toute au diadème, Que les plus saintes lois ne peuvent rien sur vous.

SOPHONISBE.

Ne m'attachez point tant au destin d'un époux, Seigneur; les lois de Rome et celles de Carthage Vous diront que l'hymen se rompt par l'esclavage[685], 1050 Que vos chaînes du nôtre ont brisé le lien, Et qu'étant dans les fers, vous ne m'êtes plus rien. Ainsi par les lois même en mon pouvoir remise, Je me donne au monarque à qui je fus promise, Et m'acquitte envers lui d'une première foi 1055 Qu'il reçut avant vous de mon père et de moi. Ainsi mon changement n'a point de perfidie: J'étois et suis encore au roi de Numidie, Et laisse à votre sort son flux et son reflux[686], Pour régner malgré lui quand vous ne régnez plus. 1060

SYPHAX.

Ah! s'il est quelques lois qui souffrent qu'on étale Cet illustre mépris de la foi conjugale, Cette hauteur, Madame, a d'étranges effets, Après m'avoir forcé de refuser la paix. Me les[687] promettiez-vous, alors qu'à ma défaite 1065 Vous montriez dans Cyrthe une sûre retraite, Et qu'outre le secours de votre général Vous me vantiez celui d'Hannon et d'Annibal[688]? Pour vous avoir trop crue, hélas! et trop aimée, Je me vois sans États, je me vois sans armée; 1070 Et par l'indignité d'un soudain changement, La cause de ma chute en fait l'accablement.

SOPHONISBE.

Puisque je vous montrois dans Cyrthe une retraite, Vous deviez vous y rendre après votre défaite: S'il eût fallu périr sous un fameux débris, 1075 Je l'eusse appris de vous, ou je vous l'eusse appris, Moi qui, sans m'ébranler du sort de deux batailles[689], Venois de m'enfermer exprès dans ces murailles, Prête à souffrir un siége, et soutenir pour vous Quoi que du ciel injuste eût osé le courroux. 1080 Pour mettre en sûreté quelques restes de vie, Vous avez du triomphe accepté l'infamie; Et ce peuple déçu qui vous tendoit les mains N'a revu dans son roi qu'un captif des Romains. Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes, Ont abattu les cœurs[690], ont fait ouvrir les portes, Et réduit votre femme à la nécessité De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité, Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtres Ils pouvoient après vous se livrer à vos maîtres. 1090 Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vi; Et si vous fussiez mort, je vous aurois suivi. Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre: Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre; Je vis peut-être encor pour quelque autre raison 1095 Qui se justifiera dans une autre saison. Un Romain nous écoute; et quoi qu'on veuille en croire, Quand il en sera temps je mourrai pour ma gloire. Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux, Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous; 1100 Et je croirai régner malgré votre esclavage, Si vous pouvez m'ouvrir les chemins de Carthage. Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi, Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi. Je l'aimai; mais ce feu, dont je fus la maîtresse, 1105 Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse: Toute ma passion est pour ma liberté[691] Et toute mon horreur pour la captivité. Seigneur, après cela je n'ai rien à vous dire: Par ce nouvel hymen vous voyez où j'aspire; 1110 Vous savez les moyens d'en rompre le lien: Réglez-vous là-dessus, sans vous plaindre de rien.

SCÈNE VII.

SYPHAX, LÉPIDE, GARDES.

SYPHAX.

A-t-on vu sous le ciel plus infâme injustice? Ma déroute la jette au lit de Massinisse; Et pour justifier ses lâches trahisons, 1115 Les maux qu'elle a causés lui servent de raisons!

LÉPIDE.

Si c'est avec chagrin que vous souffrez sa perte, Seigneur, quelque espérance encor vous est offerte: Si je l'ai bien compris, cet hymen imparfait N'est encor qu'en parole, et n'a point eu d'effet; 1120 Et comme nos Romains le verront avec peine, Ils pourront mal répondre aux souhaits de la Reine. Je vais m'assurer d'elle, et vous dirai de plus Que j'en viens d'envoyer avis à Lélius: J'en attends nouvel ordre, et dans peu je l'espère. 1125

SYPHAX.

Quoi? prendre tant de soin d'adoucir ma misère! Lépide, il n'appartient qu'à de vrais généreux D'avoir cette pitié des princes malheureux; Autres que les Romains n'en chercheroient la gloire.

LÉPIDE.

Lélius fera voir ce qu'il vous en faut croire. 1130 Vous autres, attendant quel est son sentiment, Allez garder le Roi dans cet appartement.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[672] L'édition de 1692 et Voltaire d'après elle ont changé ne en ni.

[673] Voltaire (1764) a substitué «me plaindre» à «m'en plaindre,» qui est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.

[674] Var. De me voler un cœur qui n'étoit point à moi. (1663-68)

[675] L'édition de 1666 porte aimez-vous, au présent.

[676] L'édition de 1682 porte du Syphax, pour de Syphax.

[677] L'édition de 1666 donne promis, pour permis.

[678] Voyez ci-dessus, p. 465, et la note 621.

[679] Voyez plus haut, acte II, scène III, vers 575 et suivants.

[680] Les éditions de 1682 et de 1692 donnent: «tout à moi-même.»

[681] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 551, le commencement du chapitre XIII.

[682] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur: «Quand vous auriez.»

[683] Tel est le texte de la première édition et de celle de 1692. Les impressions de 1666, 1668, 1682, et Voltaire (1764) donnent: «vous direz le contraire.»

[684] Il y a ici dans l'édition de 1682 une faute étrange qui a été reproduite par celle de 1692: «vos pleurs ardents souhaits.»

[685] Voyez plus haut, p. 465, note 620.

[686] L'orthographe de ces mots dans l'édition originale (1663) est flux et reflus; dans les suivantes, y compris celle de 1692: flus et reflus.

[687] L'édition de 1682 porte le, pour les.

[688] Voyez ci-dessus, acte I, scène IV, vers 358 et suivants.

[689] On lit: «des deux batailles,» dans les éditions de 1666 et de 1668.

[690] «Le récit de ce qui s'étoit passé, les menaces, la persuasion, tout fut sans effet (sur les habitants de Cirte), jusqu'au moment où on amena devant eux le roi chargé de chaînes. A ce honteux spectacle, des lamentations s'élevèrent; les uns, dans leur frayeur, désertoient les murs; les autres, avec cet accord soudain de gens qui cherchent à fléchir le vainqueur, se hâtèrent d'ouvrir les portes.» .... Rex vinctus in conspectum datus est. Tum ad spectaculum tam fœdum comploratio orta; et partim pavore mœnia sunt deserta, partim repentino consensu gratiam apud victorem quærentium patefactæ portæ. (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550.

[691] Var. Toute ma passion est pour la liberté[691-a]. (1663)

[691-a] Cette leçon, préférable peut-être, a été reproduite par l'édition de 1692 et par Voltaire.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

SYPHAX, LÉPIDE.

LÉPIDE.

Lélius est dans Cyrthe, et s'en est rendu maître: Bientôt dans ce palais vous le verrez paroître; Et si vous espérez que parmi vos malheurs 1135 Sa présence ait de quoi soulager vos douleurs, Vous n'avez avec moi qu'à l'attendre au passage.

SYPHAX.

Lépide, que dit-il touchant ce mariage? En rompra-t-il les nœuds? en sera-t-il d'accord? Fera-t-il mon rival arbitre de mon sort? 1140

LÉPIDE.

Je ne vous réponds point que sur cette matière Il veuille vous ouvrir son âme toute entière; Mais vous pouvez juger que puisqu'il vient ici, Cet hymen comme à vous lui donne du souci. Sachez-le de lui-même: il entre, et vous regarde. 1145

SCÈNE II.

LÉLIUS, SYPHAX, LÉPIDE.

LÉLIUS.

Détachez-lui ces fers[692], il suffit qu'on le garde. Prince, je vous ai vu tantôt comme ennemi, Et vous vois maintenant comme ancien[693] ami[694]. Le fameux Scipion, de qui vous fûtes l'hôte, Ne s'offensera point des fers que je vous ôte, 1150 Et feroit encor plus, s'il nous étoit permis De vous remettre au rang de nos plus chers amis.

SYPHAX.

Ah! ne rejetez point dans ma triste mémoire Le cuisant souvenir de l'excès de ma gloire; Et ne reprochez point à mon cœur désolé, 1155 A force de bontés, ce qu'il a violé. Je fus l'ami de Rome, et de ce grand courage Qu'opposent nos destins aux destins de Carthage: Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours, Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours[695]. J'eus des yeux assez bons pour remplir votre attente; Mais que sert un bon choix dans une âme inconstante? Et que peuvent les droits de l'hospitalité Sur un cœur si facile à l'infidélité? J'en suis assez puni par un revers si rude, 1165 Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude. Il suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi, Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi, Et me faire avouer que le sort qui m'opprime, Pour cruel qu'il me soit, rend justice à mon crime[696]. 1170

LÉLIUS.

Je ne vous parle aussi qu'avec cette pitié Que nous laisse pour vous un reste d'amitié: Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes. Nous ne saurions voir même aujourd'hui qu'à regret Ce gouffre de[697] malheurs que vous vous êtes fait. Le ciel m'en est témoin, et vos propres murailles, Qui nous voyoient enflés du gain de deux batailles, Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits A regagner la vôtre, et vous rendre la paix. 1180 Par quel motif de haine obstinée à vous nuire Nous avez-vous forcés vous-même à vous détruire? Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux, Vous a précipité jusqu'à rompre avec nous[698]?

SYPHAX.

Pourrez-vous pardonner, Seigneur, à ma vieillesse, 1185 Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse? Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi; Et tant que je le fus, je vous gardai ma foi; Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon âme et de ma destinée, 1190 Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu, Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu. Que c'est un imbécile et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr 1195 Il croit se faire aimer à force d'obéir! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis. 1200 Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine, M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. Sous ces dehors charmants qui paroient son visage, 1205 C'étoit une Alecton[699] que déchaînoit Carthage: Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien; Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien; Et malgré cette paix que vous m'avez offerte, Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte. 1210 Vous voyez son ouvrage[700] en ma captivité, Voyez-en un plus rare en sa déloyauté. Vous trouverez, Seigneur, cette même furie Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie; Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi, 1215 Qu'elle saura séduire et perdre comme moi. Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse, Qui croit par cet hymen se bien faire justice, Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié; 1220 Mais pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage, Ce vainqueur avec elle épousera Carthage; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer: Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console. 1225 Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole[701], Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter[702].

LÉLIUS.

Je connois Massinisse, et ne vois rien à craindre D'un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre: Il en sait l'importance; et quoi qu'il ait osé, Si l'hymen fut trop prompt, le divorce est aisé. Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage, Le recevra de lui sans changer de visage, Et ne se promet pas de ce nouvel époux 1235 Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous. Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine, De ce qui le suivra ne soyez point en peine, Et sans en augurer pour nous ni bien ni mal, Attendez sans souci la perte d'un rival, 1240 Et laissez-nous celui de voir quel avantage Pourroit avec le temps en recevoir Carthage.

SYPHAX.

Seigneur, s'il est permis de parler aux vaincus, Souffrez encore un mot, et je ne parle plus. Massinisse de soi pourroit fort peu de chose: 1245 Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose; Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois, Il met dans la balance un redoutable poids, Et par ma chute enfin sa fortune enhardie Va traîner après lui toute la Numidie. 1250 Je le hais fortement, mais non pas à l'égal Des murs que ma perfide eut pour séjour natal. Le déplaisir de voir que ma ruine en vienne, Craint qu'ils ne durent trop, s'il faut qu'il les soutienne. Puisse-t-il, ce rival, périr, dès aujourd'hui! 1255 Mais puissé-je les voir trébucher avant lui! Prévenez donc, Seigneur, l'appui qu'on leur prépare; Vengez-moi de Carthage avant qu'il se déclare; Pressez en ma faveur votre propre courroux, Et gardez jusque-là Massinisse pour vous. 1260 Je n'ai plus rien à dire, et vous en laisse faire.

LÉLIUS.

Nous saurons profiter d'un avis salutaire[703]. Allez m'attendre au camp: je vous suivrai de près. Je dois ici l'oreille à d'autres intérêts; Et ceux de Massinisse....

SYPHAX.

Il osera vous dire.... 1265

LÉLIUS.

Ce que vous m'avez dit, Seigneur, vous doit suffire. Encore un coup, allez, sans vous inquiéter; Ce n'est pas devant vous que je dois l'écouter.

SCÈNE III.

LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE.

MASSINISSE.

L'avez-vous commandé, Seigneur, qu'en ma présence Vos tribuns vers la Reine usent de violence[704]? 1270

LÉLIUS.

Leur ordre est d'emmener au camp les prisonniers; Et comme elle et Syphax s'en trouvent les premiers, Ils ont suivi cet ordre en commençant par elle. Mais par quel intérêt prenez-vous sa querelle[705]?

MASSINISSE.

Syphax vous l'aura dit, puisqu'il sort d'avec vous. 1275 Seigneur, elle a reçu son véritable époux; Et j'ai repris sa foi par force violée Sur un usurpateur qui me l'avoit volée. Son père et son amour m'en avoient fait le don.

LÉLIUS.

Ce don pour tout effet n'eut qu'un lâche abandon. 1280 Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance....

MASSINISSE.

J'étois lors en Espagne, et durant mon absence Carthage la força d'accepter ce parti[706]; Mais à présent Carthage en a le démenti. En reprenant mon bien j'ai détruit son ouvrage, 1285 Et vous fais dès ici triompher de Carthage.

LÉLIUS.

Commencer avant nous un triomphe si haut, Seigneur, c'est la braver un peu plus qu'il ne faut, Et mettre entre elle et Rome une étrange balance, Que de confondre ainsi l'une et l'autre alliance, 1290 Notre ami tout ensemble et gendre d'Asdrubal. Croyez-moi, ces deux noms s'accordent assez mal; Et quelque grand dessein que puisse être le vôtre, Vous ne pourrez longtemps conserver l'un et l'autre. Ne vous figurez point qu'une telle moitié 1295 Soit jamais compatible avec notre amitié, Ni que nous attendions que le même artifice Qui nous ôta Syphax nous vole Massinisse. Nous aimons nos amis, et même en dépit d'eux Nous savons les tirer de ces pas dangereux. 1300 Ne nous[707] forcez à rien qui vous puisse déplaire.

MASSINISSE.

Ne m'ordonnez donc rien que je ne puisse faire; Et montrez cette ardeur de servir vos amis, A tenir hautement ce qu'on leur a promis. Du consul et de vous j'ai la parole expresse; 1305 Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse. Tout ce qui m'appartint[708] me doit être rendu.

LÉLIUS.

Et par où cet espoir vous est-il défendu?

MASSINISSE.

Quel ridicule espoir en garderoit mon âme, Si votre dureté me refuse ma femme? 1310 Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer? Et du reste par là que me faut-il penser[709]? Puis-je faire aucun fond sur la foi qu'on me donne, Et traité comme esclave, attendre ma couronne?

LÉLIUS.

Nous en avons ici les ordres du sénat, 1315 Et même de Syphax il y joint tout l'État; Mais nous n'en avons point touchant cette captive: Syphax est son époux, il faut qu'elle le suive.

MASSINISSE.

Syphax est son époux! et que suis-je, Seigneur?

LÉLIUS.

Consultez la raison plutôt que votre cœur; 1320 Et voyant mon devoir, souffrez que je le fasse.

MASSINISSE.

Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place: Au lieu d'un conquérant par vos mains couronné, Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné. Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèle 1325 Dédaigne et diadème et liberté sans elle; Je ne veux ni régner, ni vivre qu'en ses bras: Non, je ne veux....

LÉLIUS.

Seigneur, ne vous emportez pas.

MASSINISSE.

Résolus à ma perte, hélas! que vous importe Si ma juste douleur se retient ou s'emporte? 1330 Mes pleurs et mes soupirs vous fléchiront-ils mieux? Et faut-il à genoux vous parler comme aux Dieux? Que j'ai mal employé mon sang et mes services, Quand je les ai prêtés à vos astres propices, Si j'ai pu tant de fois hâter votre destin, 1335 Sans pouvoir mériter cette part au butin!

LÉLIUS.

Si vous avez, Seigneur, hâté notre fortune, Je veux bien que la proie entre nous soit commune; Mais pour la partager, est-ce à vous de choisir? Est-ce avant notre aveu qu'il vous en faut saisir? 1340

MASSINISSE.

Ah! si vous aviez fait la moindre expérience De ce qu'un digne amour donne d'impatience, Vous sauriez.... Mais pourquoi n'en auriez-vous pas fait? Pour aimer à notre âge en est-on moins parfait? Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes[710]? 1345 Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes, Et le maître des Dieux, des rois et des amants, En ma place auroit eu mêmes empressements. J'aimois, on l'agréoit, j'étois ici le maître; Vous m'aimiez, ou du moins vous le faisiez paroître. L'amour en cet état daigne-t-il hésiter, Faute d'un mot d'aveu dont il n'ose douter? Voir son bien en sa main et ne le point reprendre, Seigneur, c'est un respect bien difficile à rendre. Un roi se souvient-il en des moments si doux 1355 Qu'il a dans votre camp des maîtres parmi vous? Je l'ai dû toutefois, et je m'en tiens coupable. Ce crime est-il si grand qu'il soit irréparable? Et sans considérer mes services passés, Sans excuser l'amour par qui nos cœurs forcés.... 1360

LÉLIUS.

Vous parlez tant d'amour, qu'il faut que je confesse Que j'ai honte pour vous de voir tant de foiblesse. N'alléguez point les Dieux: si l'on voit quelquefois Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix, Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples; 1365 Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples: Comme ils sont dans leur ciel[711] au-dessus du danger, Ils n'ont là rien à craindre et rien à ménager[712]. Du reste je sais bien que souvent il arrive Qu'un vainqueur s'adoucit auprès de sa captive, 1370 Les droits de la victoire ont quelque liberté Qui ne sauroit déplaire à notre âge indompté; Mais quand à cette ardeur un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire; Il repousse l'amour comme un lâche attentat, 1375 Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État; Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces, Laisse à cette raison toujours toutes ses forces. Quand l'amour avec elle a de quoi s'accorder, Tout est beau, tout succède, on n'a qu'à demander; 1380 Mais pour peu qu'elle en soit ou doive être alarmée, Son feu qu'elle dédit doit tourner en fumée. Je vous en parle en vain: cet amour décevant Dans votre cœur surpris a passé trop avant; Vos feux vous plaisent trop pour les vouloir éteindre; 1385 Et tout ce que je puis, Seigneur, c'est de vous plaindre.

MASSINISSE.

Me plaindre tout ensemble et me tyranniser!

LÉLIUS.

Vous l'avouerez un jour, c'est vous favoriser.

MASSINISSE.

Quelle faveur, grands Dieux! qui tient lieu de supplice!

LÉLIUS.

Quand vous serez à vous, vous lui ferez justice. 1390

MASSINISSE.

Ah! que cette justice est dure à concevoir!

LÉLIUS.

Je la conçois[713] assez pour suivre mon devoir.

SCÈNE IV.

LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE, ALBIN.

ALBIN.

Scipion vient, Seigneur, d'arriver dans vos tentes, Ravi du grand succès qui prévient ses attentes; Et ne vous croyant pas maître en si peu de jours, 1395 Il vous venoit lui-même amener du secours, Tandis que le blocus laissé devant Utique Répond de cette place à notre république[714]. Il me donne ordre exprès de vous en avertir.

LÉLIUS[715].

Allez à votre hymen le faire consentir; 1400 Allez le voir sans moi: je l'en laisse seul juge.

MASSINISSE.

Oui, contre vos rigueurs il sera mon refuge, Et j'en rapporterai d'autres ordres pour vous.

LÉLIUS.

Je les suivrai, Seigneur, sans en être jaloux.

MASSINISSE.

Mais avant mon retour si l'on saisit la Reine.... 1405

LÉLIUS.

J'en réponds jusque-là, n'en soyez point en peine. Qu'on la fasse venir. Vous pouvez lui parler, Pour prendre ses conseils, et pour la consoler[716]. Gardes, que sans témoins on le laisse avec elle. Vous, pour dernier avis d'une amitié fidèle, 1410 Perdez fort peu de temps en ce doux entretien, Et jusques au retour ne vous vantez de rien.

SCÈNE V.

MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.

MASSINISSE.

Voyez-la donc, Seigneur, voyez tout son mérite, Voyez s'il est aisé qu'un héros.... Il me quitte, Et d'un premier éclat le barbare alarmé 1415 N'ose exposer son cœur aux yeux qui m'ont charmé. Il veut être inflexible, et craint de ne plus l'être, Pour peu qu'il se permit de voir et de connoître. Allons, allons, Madame, essayer aujourd'hui Sur le grand Scipion ce qu'il a craint pour lui. 1420 Il vient d'entrer au camp; venez-y par vos charmes Appuyer mes soupirs et secourir mes larmes; Et que ces mêmes yeux qui m'ont fait tout oser, Si j'en suis criminel, servent à m'excuser. Puissent-ils, et sur l'heure, avoir là tant de force, 1425 Que pour prendre ma place il m'ordonne un divorce, Qu'il veuille conserver mon bien en me l'ôtant! J'en mourrai[717] de douleur, mais je mourrai content. Mon amour, pour vous faire un destin si propice, Se prépare avec joie à ce grand sacrifice. 1430 Si c'est vous bien servir, l'honneur m'en suffira; Et si c'est mal aimer, mon bras m'en punira.

SOPHONISBE.

Le trouble de vos sens, dont vous n'êtes plus maître, Vous a fait oublier, Seigneur, à me connoître. Quoi? j'irois mendier jusqu'au camp des Romains 1435 La pitié de leur chef qui m'auroit en ses mains? J'irois déshonorer, par un honteux hommage, Le trône où j'ai pris place, et le sang de Carthage; Et l'on verroit gémir la fille d'Asdrubal Aux pieds de l'ennemi pour eux le plus fatal? 1440 Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force, Qu'en sa faveur sur l'heure il pressât un divorce; Mais je ne me vois pas en état d'obéir, S'il osoit jusque-là cesser de me haïr. La vieille antipathie entre Rome et Carthage 1445 N'est pas prête à finir par un tel assemblage. Ne vous préparez point à rien sacrifier A l'honneur qu'il auroit de vous justifier. Pour effet de vos feux et de votre parole, Je ne veux qu'éviter l'aspect du Capitole; 1450 Que ce soit par l'hymen ou par d'autres moyens, Que je vive avec vous ou chez nos citoyens[718], La chose m'est égale, et je vous tiendrai quitte, Qu'on nous sépare ou non, pourvu que je l'évite. Mon amour voudroit plus; mais je règne sur lui, 1455 Et n'ai changé d'époux que pour prendre un appui. Vous m'avez demandé la faveur de ce titre Pour soustraire mon sort à son injuste arbitre; Et puisqu'à m'affranchir il faut que j'aide un roi, C'est là tout le secours que vous aurez de moi. 1460 Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses, Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos foiblesses; Et si vous souhaitez que l'effet m'en soit doux, Ne me donnez point lieu d'en rougir après vous. Je ne vous cèle point que je serois ravie 1465 D'unir à vos destins les restes de ma vie; Mais si Rome en vous-même ose braver les rois, S'il faut d'autres secours, laissez-les à mon choix: J'en trouverai, Seigneur, et j'en sais qui peut-être N'auront à redouter ni maîtresse ni maître; 1470 Mais mon amour préfère à cette sûreté Le bien de vous devoir toute ma liberté.

MASSINISSE.

Ah! si je vous pouvois offrir même assurance, Que je serois heureux de cette préférence!

SOPHONISBE.

Syphax et Lélius pourront vous prévenir, 1475 Si vous perdez ici le temps de l'obtenir. Partez.

MASSINISSE.

M'enviez-vous le seul bien qu'à ma flamme A souffert jusqu'ici la grandeur de votre âme? Madame, je vous laisse aux mains de Lélius. Vous avez pu vous-même entendre ses refus; 1480 Et mon amour ne sait ce qu'il peut se promettre De celles du consul, où je vais me remettre. L'un et l'autre est Romain; et peut-être en ce lieu Ce peu que je vous dis est le dernier adieu. Je ne vois rien de sûr que cette triste joie; 1485 Ne me l'enviez plus, souffrez que je vous voie; Souffrez que je vous parle, et vous puisse exprimer Quelque part des malheurs où l'on peut m'abîmer, Quelques informes traits de la secrète rage Que déjà dans mon cœur forme leur sombre image; 1490 Non que je désespère: on m'aime; mais, hélas! On m'estime, on m'honore, et l'on ne me craint pas. M'éloigner de vos yeux en cette incertitude, Pour un cœur tout à vous c'est un tourment bien rude; Et si j'en ose croire un noir pressentiment, 1495 C'est vous perdre à jamais que vous perdre un moment. Madame, au nom des Dieux, rassurez mon courage: Dites que vous m'aimez, j'en pourrai davantage; J'en deviendrai plus fort auprès de Scipion. Montrez pour mon bonheur un peu de passion, 1500 Montrez que votre flamme au même bien aspire: Ne régnez plus sur elle, et laissez-lui me dire....

SOPHONISBE.

Allez, Seigneur, allez; je vous aime en époux, Et serois à mon tour aussi foible que vous.

MASSINISSE.

Faites, faites-moi voir cette illustre foiblesse: 1505 Que ses douceurs....

SOPHONISBE.

Ma gloire en est encor maîtresse. Adieu. Ce qui m'échappe en faveur de vos feux Est moins que je ne sens, et plus que je ne veux.

(Elle rentre.)

MÉZÉTULLE.

Douterez-vous encor, Seigneur, qu'elle vous aime?

MASSINISSE.

Mézétulle, il est vrai, son amour est extrême; 1510 Mais cet extrême amour, au lieu de me flatter, Ne sauroit me servir qu'à mieux me tourmenter. Ce qu'elle m'en fait voir redouble ma souffrance. Reprenons toutefois un moment de constance; En faveur de sa flamme espérons jusqu'au bout, 1515 Et pour tout obtenir allons hasarder tout.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[692] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «ces fers» en «ses fers.»

[693] Voltaire, afin de ne compter ancien que pour un mot de deux syllabes, a ainsi corrigé ce vers dans son édition de 1764:

Et vous vois maintenant comme un ancien ami.

[694] Dans la pièce du Trissin, c'est Scipion qui s'exprime ainsi:

_Levateli dattorno le catene, E menatelo al nostro alloggiamento, Nè stia come prigion, ma come amico._

--Voyez l'Appendice II, p. 555.

[695] «Si les deux partis avoient, en immolant des victimes, cherché à obtenir la protection des dieux immortels, tous deux avoient également recherché l'amitié de Syphax.» Sicut ab diis immortalibus pars utraque hostiis mactandis pacem petisset, ita ab eo utrinque pariter amicitiam petitam. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.)

[696] Syphax «avouoit qu'il avoit failli et commis un acte de démence.» Peccasse quidem sese atque insanisse fatebatur. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 552.

[697] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Ce gouffre des malheurs.»

[698] «Scipion lui demandoit quels motifs l'avoient déterminé à repousser l'alliance de Rome et même à lui déclarer la guerre sans avoir été provoqué.» Quid sibi voluisset.... qui non societatem solum abnuisset romanam, sed ultro bellum intulisset. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551 et 552.

[699] Dans Tite Live, à l'endroit cité dans la note précédente, Syphax nomme Sophonisbe «furie et fléau,» furiam pestemque.

[700] On lit courage, pour ouvrage, dans l'édition de 1682.

[701] Nous lisons un vers à peu près semblable dans l'Adelaïde du Guesclin de Voltaire (acte III, scène III):

Je lui cède avec joie un poison qu'il m'arrache.

[702] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 552, la fin du chapitre XIII du livre XXX de Tite Live.

[703] Var. Nous savons profiter d'un avis salutaire. (1663 et 66)

[704] «Lélius voulut d'abord arracher Sophonisbe du lit nuptial, pour l'envoyer à Scipion avec Syphax et les autres prisonniers.» (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez l'Appendice I, p. 551.

[705] Toute l'ordonnance de cette scène est imitée, mais fort librement, du Trissin. Voyez ci-après l'Appendice II, p. 554. Les vers qui précèdent sont ceux où Corneille s'est le plus rapproché de son modèle italien; on en jugera par le passage suivant:

MASS. Non accade mandarvi la Regina. LEL. Perche non deve anch'ella andar con loro? MASS. _Perch'ella è donna; e non è cosa honesta, Che vada mescolata infra soldati._ LEL. _Sarebbe vano aver questo rispetto Andando, come andrà, con suo marito._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . LEL. _Che ingiuria vi facc'io, facendo quello Che si costuma far di gente presa?_ MASS. _Costei non si dee porre infra i prigioni Per modo alcun, però ch'ella è mia moglie._ LEL. Com'esser può, ch'è moglie di Siface? MASS. _Voi dovete saper come fu prima Mia sposa, poi Siface me la tolse; Hor col vostro favor l'haggio ritolta._

[706] Voyez ci-dessus, p. 465, et note 621.

[707] L'édition de 1682 donne, par erreur, ici vous pour nous, et deux vers plus loin mes pour vos.

[708] L'édition de 1682 et celles de 1692 et de Voltaire (1764) donnent appartient, au lieu de appartint.

[709] Dans la pièce du Trissin, Massinissa s'exprime ainsi:

_Ma dico ben ch'essendo vostro amico, Si com'io son, che non è ben negarmi La moglie, havendo a me donato un regno; Che chi concede un beneficio grande E poi niega un minore, ei non s'accorge Che la primiera gratia offende, e guasta._

Du reste, dans le démêlé de Scipion et de Massinisse, il exprime la même idée d'une façon qui se rapproche davantage du tour adopté par Corneille.

_M'havevate promesso di ridarmi Tutto quel che Siface m'occupava; Ma se la moglie non mi sia rendata, Che più debb'io sperar che mi si renda?_

--Voyez encore ci-après l'Appendice II, p. 555.

[710] Corneille se rappelle ici le fameux vers de son Sertorius (acte IV, scène I, vers 1194):

Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.

[711] L'édition de 1692 a changé leur ciel en le ciel, et Voltaire a adopté ce changement.

[712] Voyez ci-dessus la Notice, p. 454.

[713] Les éditions de 1682 et de 1692 partent, par erreur, connois, pour conçois.

[714] «Il (Scipion) laissa quelques troupes (devant Utique), pour continuer seulement les apparences d'un siége par terre et par mer, et marcha lui-même contre les ennemis avec l'élite de son armée.» (Tite Live, livre XXX, chapitre VIII.)

[715] Voltaire (1764) met ici: LÉLIUS, à Massinisse.

[716] Var. Pour prendre ses conseils, ou pour la consoler. (1665-68)

[717] On lit: «Je mourrai,» dans l'édition de 1692.

[718] Dans les éditions de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «chez vos citoyens.»

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

SOPHONISBE, HERMINIE.

SOPHONISBE.

Cesse de me flatter d'une espérance vaine: Auprès de Scipion ce prince perd sa peine. S'il l'avoit pu toucher, il seroit revenu; Et puisqu'il tarde tant, il n'a rien obtenu. 1520

HERMINIE.

Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace, Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce: Moins on la rend facile, et plus elle a de poids. Scipion s'en fera prier plus d'une fois; Et peut-être son âme encore irrésolue.... 1525

SOPHONISBE.

Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue; Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt, Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt. Cependant de mon feu l'importune tendresse Aussi bien que ma gloire en mon sort s'intéresse, 1530 Veut régner en mon cœur comme[719] ma liberté, Et n'ose l'avouer de toute sa fierté. Quelle bassesse d'âme! ô ma gloire! ô Carthage! Faut-il qu'avec vous deux un homme la partage? Et l'amour de la vie en faveur d'un époux 1535 Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous? Ce héros a trop fait de m'avoir épousée; De sa seule pitié s'il m'eût favorisée, Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour Auroit plus fait pour moi que cet excès d'amour. 1540 Il devoit voir que Rome en juste défiance....

HERMINIE.

Mais vous lui témoigniez pareille impatience; Et vos feux rallumés montroient de leur côté Pour ce nouvel hymen égale avidité.

SOPHONISBE.

Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale: 1545 C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale; J'en faisois mon suprême et mon unique bien. Tous les cœurs ont leur foible, et c'étoit là le mien. La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue; Je me serois sans elle un peu mieux défendue; 1550 J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux. Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux: Tout mon orgueil disoit à mon âme jalouse Qu'une heure de remise en eût fait son épouse, Et que pour me braver à son tour hautement, 1555 Son feu se fût saisi de ce retardement. Cet orgueil dure encore, et c'est lui qui l'invite Par un message exprès à me rendre visite, Pour reprendre à ses yeux un si cher conquérant, Ou, s'il me faut mourir, la braver en mourant. 1560 Mais je vois Mézétulle; en cette conjoncture, Son retour sans ce prince est d'un mauvais augure. Raffermis-toi, mon âme, et prends des sentiments A te mettre au-dessus de tous événements.

SCÈNE II.

SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.

SOPHONISBE.

Quand reviendra le Roi?

MÉZÉTULLE.

Pourrai-je bien vous dire 1565 A quelle extrémité le porte un dur empire? Et si je vous le dis, pourrez-vous concevoir Quel est son déplaisir, quel est son désespoir? Scipion ne veut pas même qu'il vous revoie.

SOPHONISBE.

J'ai donc peu de raison d'attendre cette joie; 1570 Quand son maître a parlé, c'est à lui d'obéir. Il lui commandera bientôt de me haïr; Et dès qu'il recevra cette loi souveraine, Je ne dois pas douter un moment de sa haine.

MÉZÉTULLE.

Si vous pouviez douter encor de son ardeur, 1575 Si vous n'aviez pas vu jusqu'au fond de son cœur, Je vous dirois....

SOPHONISBE.

Que Rome à présent l'intimide?

MÉZÉTULLE.

Madame, vous savez....

SOPHONISBE.

Je sais qu'il est Numide. Toute sa nation est sujette à l'amour[720]; Mais cet amour s'allume et s'éteint en un jour: 1580 J'aurois tort de vouloir qu'il en eût davantage.

MÉZÉTULLE.

Que peut en cet état le plus ferme courage? Scipion ou l'obsède ou le fait observer; Dès demain vers Utique il le veut enlever....

SOPHONISBE.

N'avez-vous de sa part autre chose à me dire? 1585

MÉZÉTULLE.

Par grâce on a souffert qu'il ait pu vous écrire, Qu'il l'ait fait sans témoins; et par ce peu de mots, Qu'ont arrosé ses pleurs, qu'ont suivi[721] ses sanglots, Il vous fera juger....

SOPHONISBE.

Donnez.

MÉZÉTULLE.

Avec sa lettre, Voilà ce qu'en vos mains j'ai charge de remettre. 1590

BILLET DE MASSINISSE A SOPHONISBE.

SOPHONISBE lit.

_Il ne m'est pas permis de vivre votre époux; Mais enfin je vous tiens parole, Et vous éviterez l'aspect du Capitole, Si vous êtes digne de vous. Ce poison que je vous envoie 1595 En est la seule et triste voie; Et c'est tout ce que peut un déplorable roi Pour dégager sa foi[722]._

Voilà de son amour une preuve assez ample; Mais s'il m'aimoit encore, il me devoit l'exemple: 1600 Plus esclave en son camp que je ne suis ici, Il devoit de son sort prendre même souci. Quel présent nuptial[723] d'un époux à sa femme! Qu'au jour d'un hyménée il lui marque de flamme! Reportez, Mézétulle, à votre illustre roi 1605 Un secours dont lui-même a plus besoin que moi: Il ne manquera pas d'en faire un digne usage, Dès qu'il aura des yeux à voir son esclavage. Si tous les rois d'Afrique en sont toujours pourvus Pour dérober leur gloire aux malheurs imprévus[724], 1610 Comme eux et comme lui j'en dois être munie; Et quand il me plaira de sortir de la vie, De montrer qu'une femme a plus de cœur que lui, On ne me verra point emprunter rien d'autrui.

SCÈNE III.

SOPHONISBE, ÉRYXE, PAGE, HERMINIE, BARCÉE, MÉZÉTULLE[725].

SOPHONISBE[726].

Éryxe viendra-t-elle? As-tu vu cette reine? 1615

LE PAGE.

Madame, elle est déjà dans la chambre prochaine, Surprise d'avoir su que vous la vouliez voir. Vous la voyez, elle entre.

SOPHONISBE.

Elle va plus savoir[727]. Si vous avez connu le prince Massinisse....

ÉRYXE.

N'en parlons point[728], Madame; il vous a fait justice. 1620

SOPHONISBE.

Vous n'avez pas connu tout à fait son esprit; Pour le connoître mieux, lisez ce qu'il m'écrit.

ÉRYXE.

(Elle lit bas.)

Du côté des Romains je ne suis point surprise; Mais ce qui me surprend, c'est qu'il les autorise, Qu'il passe plus avant qu'ils ne voudroient aller. 1625

SOPHONISBE.

Que voulez-vous, Madame? il faut s'en consoler[729]. Allez, et dites-lui que je m'apprête à vivre, En faveur du triomphe, en dessein de le suivre; Que puisque son amour ne sait pas mieux agir, Je m'y réserve exprès pour l'en faire rougir. 1630 Je lui dois cette honte; et Rome, son amie, En verra sur son front rejaillir[730] l'infamie: Elle y verra marcher, ce qu'on n'a jamais vu, La femme du vainqueur à côté du vaincu, Et mes pas chancelants sous ces pompes cruelles 1635 Couvrir ses plus hauts faits de taches éternelles. Portez-lui ma réponse; allez.

MÉZÉTULLE.

Dans ses ennuis....

SOPHONISBE.

C'est trop m'importuner en l'état où je suis. Ne vous a-t-il chargé de rien dire à la Reine?

MÉZÉTULLE.

Non, Madame.

SOPHONISBE.

Allez donc; et sans vous mettre en peine De ce qu'il me plaira croire ou ne croire pas, Laissez en mon pouvoir ma vie et mon trépas.

SCÈNE IV.

SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.

SOPHONISBE.

Une troisième fois mon sort change de face, Madame, et c'est mon tour de vous quitter la place. Je ne m'en défends point, et quel que soit le prix 1645 De ce rare trésor que je vous avois pris, Quelques marques d'amour que ce héros m'envoie, Ce que j'en eus pour lui vous le rend avec joie. Vous le conserverez plus dignement que moi.

ÉRYXE.

Madame, pour le moins j'ai su garder ma foi; 1650 Et ce que mon espoir en a reçu d'outrage N'a pu jusqu'à la plainte emporter mon courage[731]. Aucun de nos Romains sur mes ressentiments....

SOPHONISBE.

Je ne demande point ces éclaircissements, Et m'en rapporte aux Dieux qui savent toutes choses. Quand l'effet est certain, il n'importe des causes: Que ce soit mon malheur, que ce soient nos tyrans, Que ce soit vous, ou lui, je l'ai pris, je le rends. Il est vrai que l'état où j'ai su vous le prendre N'est pas du tout le même où je vais vous le rendre: Je vous l'ai pris vaillant, généreux, plein d'honneur, Et je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur; Je l'ai pris magnanime, et vous le rends perfide; Je vous le rends sans cœur, et l'ai pris intrépide; Je l'ai pris le plus grand des princes africains, 1665 Et le rends, pour tout dire, esclave des Romains.

ÉRYXE.

Qui me le rend ainsi n'a pas beaucoup d'envie Que j'attache à l'aimer le bonheur de ma vie.

SOPHONISBE.

Ce n'est pas là, Madame, où je prends intérêt. Acceptez, refusez, aimez-le tel qu'il est, 1670 Dédaignez son mérite, estimez sa foiblesse; De tout votre destin vous êtes la maîtresse: Je la serai du mien, et j'ai cru vous devoir Ce mot d'avis sincère avant que d'y pourvoir. S'il part d'un sentiment qui flatte mal les vôtres, 1675 Lélius, que je vois, vous en peut donner d'autres; Souffrez que je l'évite, et que dans mon malheur Je m'ose de sa vue épargner la douleur.

SCÈNE V.

LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Lépide, ma présence est pour elle un supplice.

ÉRYXE.

Vous a-t-on dit, Seigneur ce qu'a fait Massinisse? 1680

LÉLIUS.

J'ai su que pour sortir d'une témérité Dans une autre plus grande il s'est précipité[732]. Au bas de l'escalier j'ai trouvé Mézétulle; Sur ce qu'a dit la Reine il est un peu crédule; Pour braver Massinisse, elle a quelque raison 1685 De refuser de lui le secours du poison; Mais ce refus pourroit n'être qu'un stratagème, Pour faire, malgré nous, son destin elle-même. Allez l'en empêcher, Lépide; et dites-lui Que le grand Scipion veut lui servir d'appui, 1690 Que Rome en sa faveur voudra lui faire grâce, Qu'un si prompt désespoir sentiroit l'âme basse, Que le temps fait souvent plus qu'on ne s'est promis, Que nous ferons pour elle agir tous nos amis: Enfin avec douceur tâchez de la réduire 1695 A venir dans le camp, à s'y laisser conduire, A se rendre à Syphax, qui même en ce moment L'aime et l'adore encor malgré son changement. Nous attendrons ici l'effet de votre adresse; N'y perdez point de temps.

SCÈNE VI.

LÉLIUS, ÉRYXE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Et vous, grande princesse, Si des restes d'amour ont surpris un vainqueur, Quand il devoit au vôtre et son trône et son cœur, Nous vous en avons fait assez prompte justice, Pour obtenir de vous que ce trouble finisse, Et que vous fassiez grâce à ce prince inconstant, 1705 Qui se vouloit trahir lui-même en vous quittant.

ÉRYXE.

Vous auroit-il prié, Seigneur, de me le dire?

LÉLIUS.

De l'effort qu'il s'est fait il gémit, il soupire; Et je crois que son cœur, encore outré d'ennui, Pour retourner à vous n'est pas assez à lui. 1710 Mais si cette bonté qu'eut pour lui votre flamme Aidoit à sa raison à rentrer dans son âme. Nous aurions peu de peine à rallumer des feux Que n'a pas bien éteints cette erreur de ses vœux.

ÉRYXE.

Quand d'une telle erreur vous punissez l'audace, 1715 Il vous sied mal pour lui de me demander grâce: Non que je la refuse à ce perfide tour: L'hymen des rois doit être au-dessus de l'amour; Et je sais qu'en un prince heureux et magnanime Mille infidélités ne sauroient faire un crime; 1720 Mais si tout inconstant il est digne de moi, Il a cessé de l'être en cessant d'être roi.

LÉLIUS.

Ne l'est-il plus, Madame? et si la Gétulie Par votre illustre hymen à son trône s'allie, Si celui de Syphax s'y joint dès aujourd'hui, 1725 En est-il sur la terre un plus puissant que lui?

ÉRYXE.

Et de quel front, Seigneur, prend-il une couronne, S'il ne peut disposer de sa propre personne, S'il lui faut pour aimer attendre votre choix, Et que jusqu'en son lit vous lui fassiez des lois? 1730 Un sceptre compatible avec un joug si rude N'a rien à me donner que de la servitude; Et si votre prudence ose en faire un vrai roi, Il est à Sophonisbe, et ne peut être à moi. Jalouse seulement de la grandeur royale, 1735 Je la regarde en reine, et non pas en rivale; Je vois dans son destin le mien enveloppé, Et du coup qui la perd tout mon cœur est frappé. Par votre ordre on la quitte; et cet ami fidèle Me pourroit, au même ordre, abandonner comme elle. Disposez de mon sceptre, il est entre vos mains: Je veux bien le porter au gré de vos Romains. Je suis femme; et mon sexe accablé d'impuissance Ne reçoit point d'affront par cette dépendance; Mais je n'aurai jamais à rougir d'un époux 1745 Qu'on voie ainsi que moi ne régner que sous vous.

LÉLIUS.

Détrompez-vous, Madame; et voyez dans l'Asie Nos dignes alliés régner sans jalousie, Avec l'indépendance, avec l'autorité Qu'exigé de leur rang toute la majesté. 1750 Regardez Prusias, considérez Attale[733], Et ce que souffre en eux la dignité royale. Massinisse avec vous, et toute autre moitié, Recevra même honneur et pareille amitié. Mais quant à Sophonisbe, il m'est permis de dire 1755 Qu'elle est Carthaginoise; et ce mot doit suffire. Je dirois qu'à la prendre ainsi sans notre aveu, Tout notre ami qu'il est, il nous bravoit un peu; Mais comme je lui veux conserver notre estime[734], Autant que je le puis je déguise son crime, 1760 Et nomme seulement imprudence d'État Ce que nous aurions droit de nommer attentat.

SCÈNE VII.

LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Mais Lépide déjà revient de chez la Reine[735]. Qu'avez-vous obtenu de cette âme hautaine?

LÉPIDE.

Elle avoit trop d'orgueil pour en rien obtenir: 1765 De sa haine pour nous elle a su se punir.

LÉLIUS.

Je l'avois bien prévu, je vous l'ai dit moi-même, Que ce dessein de vivre étoit un stratagème, Qu'elle voudroit mourir; mais ne pouviez-vous pas....

LÉPIDE.

Ma présence n'a fait que hâter son trépas. 1770 A peine elle m'a vu, que d'un regard farouche, Portant je ne sais quoi de sa main à sa bouche: «Parlez, m'a-t-elle dit, je suis en sûreté, Et recevrai votre ordre avec tranquillité.» Surpris d'un tel discours, je l'ai pourtant flattée: 1775 J'ai dit qu'en grande reine elle seroit traitée, Que Scipion et vous en prendriez souci; Et j'en voyois déjà son regard adouci, Quand d'un souris amer me coupant la parole: «Qu'aisément, reprend-elle, une âme se console! 1780 Je sens vers cet espoir tout mon cœur s'échapper; Mais il est hors d'état de se laisser tromper, Et d'un poison ami le secourable office Vient de fermer la porte à tout votre artifice. Dites à Scipion qu'il peut dès ce moment 1785 Chercher à son triomphe un plus rare ornement. Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie, J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie: C'est ce que méritoit leur amour conjugal; Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal. 1790 Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage; Et n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage, Digne sang d'un tel père, et digne de régner, Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner!» A ces mots, la sueur lui montant au visage, 1795 Les sanglots de sa voix saisissent le passage; Une morte pâleur s'empare de son front; Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt: De sa haine aux abois la fierté se redouble; Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble[736], Et soutient en mourant la pompe d'un courroux Qui semble moins mourir que triompher de nous[737].

ÉRYXE.

Le dirai-je, Seigneur? je la plains et l'admire: Une telle fierté méritoit un empire; Et j'aurois en sa place eu même aversion 1805 De me voir attachée au char de Scipion. La fortune jalouse et l'amour infidèle Ne lui laissoient ici que son grand cœur pour elle: Il a pris le dessus de toutes leurs rigueurs, Et son dernier soupir fait honte à ses vainqueurs. 1810

LÉLIUS.

Je dirai plus, Madame, en dépit de sa haine, Une telle fierté devoit naître romaine[738]. Mais allons consoler un prince généreux, Que sa seule imprudence a rendu malheureux. Allons voir Scipion, allons voir Massinisse; 1815 Souffrez qu'en sa faveur le temps vous adoucisse; Et préparez votre âme à le moins dédaigner, Lorsque vous aurez vu comme il saura régner.

ÉRYXE.

En l'état où je suis, je fais ce qu'on m'ordonne; Mais ne disposez point, Seigneur, de ma personne; Et si de ce héros les désirs inconstants....

LÉLIUS.

Madame, encore un coup, laissons-en faire au temps[739].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[719] Comme est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692; Voltaire (1764) y a substitué contre.

[720] Tite Live dit au livre XXX, chapitre XII (voyez l'Appendice I, p. 551): Ut est genus Numidarum in venerem præceps; et au livre XXIX, chapitre XXIII: Et sunt ante omnes Numidæ barbaros effusi in venerem.

[721] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de 1692 et de 1764, donnent arrosé et suivi, au singulier, faisant accorder ces participes avec peu et non avec mots.

[722] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 552, le chapitre XV du livre XXX de Tite Live.

[723] Accipio, inquit, nuptiale munus. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez l'Appendice I, p. 553.

[724] Voyez plus haut, p. 465, note 619.

[725] Dans les premières éditions jusqu'à celle de 1692 inclusivement, le nom de Mézétulle a été omis en tête de cette scène, que Voltaire coupe en deux. Chez lui la scène III finit au vers 1618 et a pour personnages: SOPHONISBE, UN PAGE (sic), BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE; la scène IV, qui commence au vers 1619, a de moins le PAGE et de plus ÉRYXE.

[726] Dans l'édition de Voltaire (1764): SOPHONISBE, au page.

[727] Les éditions de 1692 et de 1764 ont ajouté après ce vers: «A Érixe.»

[728] Thomas Corneille et Voltaire ont changé: «N'en parlons point,» en «N'en parlons plus.»

[729] Entre ce vers et le suivant Thomas Corneille et Voltaire ajoutent encore: «A Mézétulle.»

[730] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692: rejallir.

[731] Var. N'a pu jusqu'à sa plainte emporter mon courage. (1663 et 66)

[732] Scipion reprocha à Massinisse «d'avoir réparé une témérité par une autre témérité, et d'avoir rendu l'événement plus triste qu'il n'était nécessaire.».... Quod temeritatem temeritate alia luerit, tristioremque rem, quam necesse fuerit, fecerit. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 553.

[733] Prusias, roi de Bithynie; Attale, roi de Pergame.

[734] Ce vers et le suivant manquent dans l'édition de 1682; il en est de même, un peu plus loin, des vers 1819 et 1820.

[735] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764), ce vers est le dernier de la scène précédente, au lieu d'être le premier de celle-ci.

[736] «La fierté de son langage ne fut pas démentie par la fermeté avec laquelle elle prit la coupe et la vida sans donner aucun signe d'effroi.» Non locuta est ferocius, quam acceptum poculum, nullo trepidationis signo dato, impavide hausit. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez l'Appendice I, p. 553.

[737] Dans la pièce de Mairet (acte V, scène V), Sophonisbe mourante triomphe en ces termes:

Nos vainqueurs sont vaincus, si nous leur témoignons Qu'ils nous craignent bien plus que nous ne les craignons.

[738] Dans la Sophonisbe de Nicolas de Montreux, Scipion, apprenant la courageuse mort de Sophonisbe, s'écrie:

J'approuve cette mort en assurance unique Et envie l'honneur de la parjure Afrique D'avoir jadis nourri un esprit si hautain Qui méritoit de naître et de mourir Romain.

[739] Le premier hémistiche du dernier vers du Cid est:

Laisse faire le temps....

et il s'agit comme ici d'une union probable, mais la situation est bien différente.

APPENDICE.

I

EXTRAIT DE TITE LIVE

(Livre XXX, chap. XII-XV).

XII. Syphax, dum obequitat hostium turmis, si pudore, si periculo suo fugam sistere posset, equo graviter icto, effusus opprimitur capiturque, et vivus, lætum ante omnes Masinissæ præbiturus spectaculum, ad Lælium pertrahitur. Cirta caput regni Syphacis erat: eo se ingens hominum contulit vis. Cædes in eo prælio minor quam victoria fuit, quia equestri tantummodo prælio certatum fuerat: non plus quinque millia occisa, minus dimidium ejus hominum captum est, impetu in castra facto, quo perculsa rege amisso multitudo se contulerat. Masinissa sibi quidem, dicere, nihil esse in præsentia pulchrius, quam victorem, recuperatum tanto post intervallo, patrium invisere regnum: sed tam secundis quam adversis rebus non dari spatium ad cessandum. Si se Lælius cum equitatu vinctoque Syphace Cirtam præcedere sinat, trepida omnia metu se oppressurum: Lælius cum peditibus subsequi modicis itineribus posse. Assentiente Lælio, prægressus Cirtam, evocari ad colloquium principes Cirtensium jubet. Sed apud ignaros regis casus, neque quæ acta essent promendo, nec minis, nec suadendo, ante valuit, quam rex vinctus in conspectum datus est. Tum ad spectaculum tam fœdum comploratio orta; et partim pavore mœnia sunt deserta, partim repentino consensu gratiam apud victorem quærentium patefactæ portæ. Et Masinissa præsidio circa portas opportunaque mœnium dimisso, ne cui fugæ pateret exitus, ad regiam occupandam citato vadit equo. Intranti vestibulum in ipso limine Sophonisba, uxor Syphacis, filia Asdrubalis Pœni, occurrit; et quum in medio agmine armatorum Masinissam, insignem quum armis tum cætero habitu conspexisset, regem esse (id quod erat) rata, genibus advoluta ejus: «Omnia quidem ut posses in nobis Dii dederunt, virtusque et felicitas tua. Sed si captivæ apud dominum vitæ necisque suæ vocem supplicem mittere licet, si genua, si victricem attingere dextram, precor quæsoque per majestatem regiam, in qua paulo ante nos quoque fuimus, per gentis Numidarum nomen, quod tibi cum Syphace commune fuit, per hujusce regiæ deos, qui te melioribus ominibus accipiant, quam Syphacem hinc miserunt, hanc veniam supplici des, ut ipse, quodcumque fert animus, de captiva statuas, neque me in cujusquam Romani superbum ac crudele arbitrium venire sinas. Si nihil aliud quam Syphacis uxor fuissem, tamen Numidæ, atque in eadem mecum Africa geniti, quam alienigenæ et externi, fidem experiri mallem. Quid Carthaginiensi ab Romano, quid filiæ Asdrubalis timendum sit vides. Si nulla alia re potes, morte me ut vindices ab Romanorum arbitrio, oro obtestorque.» Forma erat insignis et florentissima ætas. Itaque quum modo dextram amplectens, in id, ne cui Romano traderetur, fidem exposceret, propiusque blanditias oratio esset, quam preces; non in misericordiam modo prolapsus est animus victoris, sed (ut est genus Numidarum in venerem precæps) amore captivæ victor captus, data dextra, in id quod petebatur obligandæ fidei, in regiam concedit. Institit deinde reputare secum ipse quemadmodum promissi fidem præstaret. Quod quum expedire non posset, ab amore temerarium atque impudens mutuatur consilium. Nuptias in eum ipsum diem repente parari jubet, ne quid relinqueret integri aut Lælio, aut ipsi Scipioni, consulendi velut in captivam, quæ Masinissæ jam nupta foret. Factis nuptiis supervenit Lælius; et adeo non dissimulavit improbare sefactum, ut primo etiam cum Syphace et cæteris captivis detractam eam toro geniali mittere ad Scipionem conatus sit. Victus deinde precibus Masinissæ orantis, ut abritrium, utrius regum duorum fortunæ accessio Sophonisba esset, ad Scipionem rejiceret, misso Syphace et captivis, cæteras urbes Numidiæ, quæ præsidiis regiis tenebantur, adjuvante Masinissa, recipit.

XIII. Syphacem in castra adduci quum esset nuntiatum, omnis velut ad spectaculum triumphi multitudo effusa est. Præcedebat ipse vinctus; sequebatur grex nobilium Numidarum. Tum quantum quisque plurimum posset, magnitudini Syphacis, famæ gentis, victoriam suam augendo, addebat.... His sermonibus circumstantium celebratus rex, in prætorium ad Scipionem est perductus. Movit et Scipionem quum fortuna pristina viri præsenti fortunæ collata, tum recordatio hospitii, dextræque datæ, et fœderis publice ac privatim juncti. Eadem hæc et Syphaci animum dederunt in alloquendo victore; nam quum Scipio, quid sibi voluisset quæreret, qui non societatem solum abnuisset romanam, sed ultro bellum intulisset, tum ille peccasse quidem sese atque insanisse fatebatur, sed non tum demum, quum arma adversus populum romanum cepisset: exitum sui furoris fuisse, non principium. Tunc se insanisse, tunc hospitia privata et publica fœdera omnia ex animo ejecisse, quum carthaginiensem matronam domum acceperit. Illis nuptialibus facibus regiam conflagrasse suam: illam furiam pestemque omnibus delinimentis animum suum avertisse atque alienasse; nec conquiesse, donec ipsa manibus suis nefaria sibi arma adversus hospitem atque amicum induerit. Perdito tamen atque afflicto sibi hoc in miseriis solatii esse, quod in omnium hominum inimicissimi sibi domum ac penates eamdem pestem ac furiam transisse videat. Neque prudentiorem, neque constantiorem Masinissam quam Syphacem esse; etiam juventa incautiorem. Certe stultius illum atque intemperantius eam quam se duxisse.

XIV. Hæc non hostili modo odio, sed amoris etiam stimulis, amatam apud æmulum cernens, quum dixisset, non mediocri cura Scipionis animum pepulit.... Hæc secum volutanti Lælius ac Masinissa supervenerunt: quos quum pariter ambo et benigno vultu excepisset, et egregiis laudibus frequenti prætorio celebrasset, abductum in secretum Masinissam sic alloquitur: «Aliqua te existimo, Masinissa, intuentem in me bona, et principio in Hispania ad jungendam mecum amicitiam venisse, et postea in Africa te ipsum, spesque omnes tuas, in fidem meam commisisse. Atqui nulla earum virtus est, propter quas appetendus tibi visus sim, qua ego æque atque temperantia et continentia libidinum gloriatus fuerim. Hanc te quoque ad cæteras tuas eximias virtutes, Masinissa, adjecisse velim....»

XV. Masinissæ hæc audienti non rubor solum suffusus, sed lacrymæ etiam obortæ; et quum se quidem in potestate futurum imperatoris dixisset, orassetque eum ut, quantum res sineret, fidei suæ temere obstrictæ consuleret, promisisse enim, sese in nullius potestatem eam traditurum, ex prætorio in tabernaculum suum confusus concessit. Ibi, arbitris remotis, quum crebro suspiritu et gemitu, quod facile ab circumstantibus tabernaculum exaudiri posset, aliquantum temporis consumpsisset, ingenti ad postremum edito gemitu, fidum e servis vocat, sub cujus custodia regio more ad incerta fortunæ venenum erat, et mixtum in poculo ferre ad Sophonisbam jubet, ac simul nuntiare Masinissam libenter primam ei fidem præstaturum fuisse, quam vir uxori debuerit; quoniam arbitrium ejus, qui possint, adimant, secundam fidem præstare, ne viva in potestatem Romanorum veniat. Memor patris imperatoris, patriæque, et duorum regum quibus nupta fuisset, sibi ipsa consuleret. Hunc nuntium ac simul venenum ferens minister quum ad Sophonisbam venisset: «Accipio, inquit, nuptiale munus, neque ingratum, si nihil majus vir uxori præstare potuit. Hoc tamen nuntia, melius me morituram fuisse, si non in funere meo nupsissem.» Non locuta est ferocius, quam acceptum poculum, nullo trepidationis signo dato, impavide hausit. Quod ubi nuntiatum est Scipioni, ne quid æger animi ferox juvenis gravius consuleret, accitum eum extemplo nunc solatur, nunc, quod temeritatem temeritate alia fuerit, tristioremque rem, quam necesse fuerit, fecerit, leniter castigat[740].

II

LISTE DES TRAGÉDIES

COMPOSÉES SUR LE SUJET DE SOPHONISBE

ET ANALYSES DES PLUS IMPORTANTES D'ENTRE ELLES.

1º La Sophonisbe du Trissin.

Cette pièce, publiée seulement en 1524, a été représentée plus de dix ans auparavant dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vicence, aux frais du sénat de cette ville. Louis Riccoboni, qui la trouvait parfaite, la remit au théâtre «sans que personne se soit plaint qu'elle sentît l'antiquité[741].» L'auteur suit Tite Live d'assez près, en ajoutant à la donnée historique certains développements dont Corneille a presque toujours profité.

Au commencement de l'ouvrage, Sophonisbe entreprend de raconter à Herminie, sa confidente, tous ses malheurs un à un[742]; et remontant d'abord résolûment à l'origine même de Carthage, elle rappelle la fondation de la ville, les amours de Didon, les longues guerres contre Rome; puis, arrivant enfin à ce qui la concerne, elle lui parle de son mariage avec Syphax, conclu par l'entremise de Scipion, malgré la promesse que son père avait faite à Massinissa, promesse dont Tite Live ne parle point, mais que le Trissin et, comme nous l'avons dit, Corneille après lui ont empruntée à Appien. Sophonisbe termine son récit en déplorant le combat qui se livre sous les murs de Cirta; elle en redoute l'issue funeste, et un songe qu'elle raconte à Herminie augmente encore ses terreurs; dans l'espoir de s'y soustraire elle rentre pour ordonner un sacrifice, et le chœur, composé de femmes de Cirta (donne Cirtensi), se livre alors à de longues réflexions sur l'inconvénient des grandeurs.

Un homme de la maison de Syphax arrive hors d'haleine, demandant où est la Reine; elle survient, et il lui raconte que Cirta est prise et que Syphax est prisonnier. Bientôt les ennemis envahissent le théâtre, Massinissa est à leur tête; Sophonisbe se jette à ses pieds, lui adresse une supplique imitée de Tite Live, et que Corneille a reproduite à son tour; touché de ses larmes, il finit par lui jurer qu'elle ne tombera pas vivante au pouvoir des Romains. Ils entrent ensemble dans le palais, tandis que le chœur déplore les malheurs passés et souhaite des jours plus heureux. Lélius arrive, demande au chœur où est Massinissa, et au moment où il se prépare à l'aller trouver, il rencontre un messager qui le cherche pour lui apprendre que Massinissa a épousé Sophonisbe, à qui il a persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de la garantir de l'esclavage. On aperçoit Massinissa qui revient, et Scipion congédie en toute hâte le messager, afin de faire croire à Massinissa qu'il ignore encore tout. Ici a lieu entre Lélius et Massinissa une contestation fort vive, que Tite Live n'a pas indiquée, et dont Corneille a tiré la scène III de son quatrième acte. Nous avons donné en note au bas des pages quelques-uns des vers italiens qu'il a imités; nous nous contentons ici d'y renvoyer[743]. Caton, dont il n'est question ni dans l'histoire à propos de Sophonisbe, ni dans la tragédie de Corneille, survient, et conseille de s'en rapporter à la décision de Scipion. Lélius et Massinissa y consentent, et se retirent; le chœur fait des vœux pour la fille d'Asdrubal.

Scipion entre, suivi des chefs de l'armée et des prisonniers, parmi lesquels se trouve Syphax; ici vient un discours imité de Tite Live, où ce roi attribue tous ses malheurs à Sophonisbe, et se console en pensant qu'elle causera aussi la perte de Massinissa. Dans la pièce de Corneille, où Scipion ne paraît point, cette scène se passe entre Lélius et Syphax. Après le départ de Syphax, Caton instruit Scipion du mariage de Massinissa, des reproches que lui a faits Lélius, et du parti qu'ils ont pris de s'en rapporter à sa décision.

Massinissa entre; Scipion vante son courage, les services qu'il a rendus à la République; puis il fait retirer tout le monde, lui reproche de se laisser entraîner à la volupté, plus dangereuse que les ennemis armés, lui déclare que Sophonisbe doit être envoyée à Rome, et l'adjure de ne point souiller sa gloire par une désobéissance coupable. Massinissa cède enfin aux remontrances de Scipion. Il demande seulement le temps de réfléchir à la manière dont il pourra tenir la parole qu'il a donnée à son épouse, de ne la point livrer aux Romains tant qu'elle serait en vie; à peine a-t-il quitté le théâtre que le chœur invoque l'amour en faveur de Sophonisbe. Après une scène de remplissage entre le chœur et un serviteur de Sophonisbe, qui ne sait rien de ce qui vient de se passer, une des femmes de la Reine sort, et annonce au chœur que Massinissa lui a envoyé une coupe de poison; le discours de l'envoyé de Massinissa et la réponse de Sophonisbe qu'elle rapporte sont une traduction élégante, mais fort littérale, des deux petits discours de Tite Live. Ce que le Trissin ajoute d'assez touchant, c'est que Sophonisbe, avant de boire le poison, achève avec tranquillité une offrande à Junon qu'elle avait commencée, pour prier la déesse de bénir sa nouvelle union, et qu'elle termine en la priant pour l'enfant, à peine âgé de deux ans, qu'elle avait eu de Syphax. La fin est des plus froides. Sophonisbe arrive accompagnée de son fils, qu'elle recommande à Herminie; bientôt elle expire, et on l'emporte. Massinissa survient; il a réfléchi un peu tardivement qu'il pourrait envoyer de nuit Sophonisbe à Carthage à l'insu de Scipion; la trouvant morte, il fait ses offres de services à Herminie, qui demande à être reconduite dans sa patrie; ensuite il donne ses ordres pour les funérailles de la Reine, et le chœur termine la pièce par quelques réflexions sur l'inconstance des choses humaines.

2º La Sophonisbe de Mellin de Saint-Gelais, représentée devant Henri II, à Blois, en 1559.

Il suffira de transcrire le titre de cette pièce, qui a été publiée par Gilles Corrozet, comme le prouve l'avis Au lecteur qu'il a placé à la page II II:

SOPHONISBA.

Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graues sentences dont elle est ornée: représentée et prononcée deuant le Roy en sa ville de Bloys. A Paris.... M. V{c} LIX.

A la fin de Sophonisba: «Sois aduerti, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous auons esté faictz certains que feu Mellin de Sainct Gellais en a esté le principal Auteur, duquel n'est besoin escrire les louanges. Au reste, que toute la Tragedie est en prose, excepté le chorus ou assemblée de dames, qui parle en vers de plusieurs genres[744].

«Voilà, disent les frères Parfait, la première tragédie en prose; c'est à quoi beaucoup de personnes n'ont pas pensé, pendant la dispute de M. de la Motte et de ses adversaires[745].»

Cette pièce n'est qu'une simple traduction de la Sophonisbe du Trissin; Corneille ne mentionne ni cet ouvrage ni le suivant, il ne les a probablement pas connus, et à coup sûr il ne les a pas eus sous les yeux.

3º La Sophonisbe de Claude Mermet, imprimée en 1583.

Claude Mermet, notaire ducal et écrivain de Saint-Rambert en Savoie, vint s'établir à Lyon, où il fit imprimer sa pièce sous ce titre, qui tiendra lieu d'une notice plus étendue:

«La tragedie de Sophonisbe, reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est aduenu, pour auoir esté promise à vn mary, et espousée par vn autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort que de se voir entre les mains de ses ennemis. Traduite d'Italien en François par Claude Mermet.»

4º La Sophonisbe d'Antoine de Montchrestien, imprimée en 1596.

Cette pièce est la première de l'auteur. Elle figure dans le recueil de ses principaux ouvrages, sous ce nouveau titre: La Carthaginoise ou la Liberté. C'est encore une paraphrase de l'ouvrage du Trissin. Corneille connaissait cette tragédie. C'est la seule qu'il cite comme ayant précédé en France celle de Mairet[746].

5º La Sophonisbe de Nicolas de Montreux, imprimée en 1601.

Nicolas de Montreux, né au Mans vers 1560, signait d'ordinaire ses ouvrages du nom d'Olenix de Mont-Sacré, assez ambitieux anagramme qu'il avait choisi. Après s'être fait connaître à Paris, vers 1576, par ses romans, il fit jouer plusieurs pièces de théâtre. Sa Sophonisbe est, comme toutes les tragédies françaises dont nous avons parlé jusqu'ici, une imitation de celle du Trissin. Corneille n'a pas cité cet ouvrage; il le connaissait cependant, car il a profité d'un assez beau mouvement qui s'y trouve, et que ne lui avaient fourni ni les auteurs de l'antiquité ni le Trissin[747].

6º La Sophonisbe de Mairet, représentée en 1629.

La part que Mairet prit à la critique du Cid nous l'a déjà fait connaître, et nous avons même eu occasion de publier un pamphlet en faveur de Corneille, où l'on trouve une critique assez vive de l'ouvrage dont nous avons à parler ici[748]. Mairet, tout en profitant parfois de la pièce du Trissin, avait cru devoir s'éloigner bien davantage de la vérité historique, et n'avait pas hésité à transformer ses personnages en héros de roman. Il s'en explique en ces termes dans son avis Au lecteur: «Le sujet de cette tragédie est dans Tite Live, Polybe, et plus au long dans Apian Alexandrin[749]. Il est vrai que j'y ai voulu ajouter pour l'embellissement de la pièce, et que j'ai même changé deux incidents de l'histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax, que j'ai fait mourir à la bataille, afin que le peuple ne trouvât point étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants; et celle de Massinisse, qui vécut jusques à l'extrême vieillesse.»

On doit du reste tenir un fort grand compte des qualités incontestables de cet ouvrage, lorsqu'on songe que son auteur l'a écrit en 1629[752], c'est-à-dire avant tous les chefs-d'œuvre de notre scène, au moment où Corneille faisait représenter Mélite.

En analysant ici avec quelque étendue l'ouvrage de Mairet, nous aurons soin de rapporter un assez grand nombre de vers tirés de cette tragédie, pour donner au lecteur une idée, sinon complète, du moins fidèle et impartiale, du singulier mélange de basse familiarité et de noblesse qu'on y rencontre à chaque instant.

Au lever du rideau, Syphax reproche à Sophonisbe d'avoir écrit à Massinisse, qu'elle avait dû épouser jadis, et dont elle est éprise; il ne se montre pas d'ailleurs d'une grande sévérité conjugale, et se contente de dire à sa femme:

Ne pouvois-tu treuver où prendre tes plaisirs Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide?

La justification de Sophonisbe n'est pas très-satisfaisante pour son époux:

J'ai cru qu'il seroit bon de m'acquérir de loin Un bras qui conservât ma franchise au besoin: C'est pourquoi j'écrivois au prince Massinisse, Sous une feinte amour couvrant mon artifice; Et pour vous mieux prouver la chose comme elle est, Que Votre Majesté regarde, s'il lui plaît, Que méprisant la fleur des princes d'Italie, Et le grand Scipion, et le sage Lélie, J'ai voulu m'assurer de l'assistance d'un A qui le nom lybique avec nous fût commun.

Après cette belle défense, Sophonisbe se retire, et est bientôt remplacée par Philon, général de Syphax, qui vient dire à ce prince:

Sire, l'on n'attend plus que Votre Majesté Pour charger Massinisse au combat apprêté.

Mais en ce moment le Roi est peu disposé à combattre, il préfère confier ses chagrins à son général et lui lire la «lettre de Sophonisbe à Massinisse.» Philon, après lui avoir prodigué quelques consolations banales, après lui avoir fait remarquer par exemple

.... Que c'est aux grandes âmes A souffrir de grands maux, et que femmes sont femmes,

ajoute non sans raison:

Courons remédier d'un courage constant Au danger le plus proche et le plus important.

Ils partent enfin pour combattre; Sophonisbe rentre, suivie de Phénice, sa nourrice et l'une de ses confidentes; elle se désole en songeant que son billet ayant été intercepté, Massinisse n'a pu connaître ses sentiments; elle craint surtout qu'il n'aime ailleurs:

.... Que je souffrirois, si mon amour trompé Treuvoit en Massinisse un cœur préoccupé!

s'écrie-t-elle; quant à Phénice, elle a d'autres inquiétudes: elle redoute avant tout pour elle et pour sa maîtresse le courroux de Syphax; mais Sophonisbe la rassure en lui disant:

Il a puni ma faute en me la reprochant, Et s'il m'eût voulu perdre, il l'eût fait sur-le-champ. C'est en quoi mon offense est plus blâmable encore, De tromper lâchement un mari qui m'adore; Mais un secret destin que je ne puis forcer Contre ma volonté m'oblige à l'offenser.

Le style, on le voit, est déjà un peu plus soutenu, un peu moins indigne de la tragédie, et le premier acte se termine assez vivement par ces deux beaux vers:

.... De peur de prier contre mon propre bien, En adorant les Dieux ne leur demandons rien.

Au commencement du second acte, Sophonisbe charge ses deux confidentes, Corisbe et Phénice, de lui donner des nouvelles du combat:

Rendez-vous au sommet de la plus haute tour, D'où l'œil découvre à plein tous les champs d'alentour, Et que de temps en temps l'une ou l'autre descende, Pour m'assurer toujours des maux que j'appréhende.

Pendant qu'elles sont en haut, Sophonisbe déplore ses malheurs dans un long monologue, et se plaint ainsi du zèle de ceux qui combattent pour elle:

A quoi tant de combats, si grands et si connus, Avec tant de valeur donnés et soutenus, Si, bien loin d'obliger, votre courage offense Celle dont votre zèle entreprend la défense? Puisque son intéret en amour converti Lui fait aimer le chef du contraire parti.

Les deux confidentes reviennent tout effrayées sans pouvoir cependant donner aucune nouvelle positive. Comme «ma sœur Anne,» elles n'ont vu qu'

.... Un nuage épais de poudre et de fumée.

Mais le messager Caliodore vient annoncer que la bataille est perdue, que c'est en vain que Syphax a fait des prodiges de vaillance, et qu'

.... En montrant sa valeur infinie, Ce prince malheureux a sa trame finie.

Pendant que Caliodore fait ce récit, on entend un grand bruit; il sort pour en avoir la cause, et revient dire à la Reine:

Massinisse en personne est devant nos remparts.

Sophonisbe veut mourir, mais Phénice lui propose un tout autre parti:

Pour moi je suis d'avis qu'oubliant le trépas, Vous tiriez du secours de vos propres appas.

Elle compte d'ailleurs sur l'ardeur du sang numide:

.... Il est jeune et d'une nation Qui par toute l'Afrique est la plus renommée Pour aimer aussitôt et vouloir être aimée[751].

Tout en répondant à sa confidente:

Ce remède, Phénice, est ridicule et vain,

Sophonisbe se décide à l'essayer, et dit à ses femmes:

.... Pour vous contenter je me force et veux bien Faire une lâcheté qui ne serve de rien.

Au commencement du troisième acte, Massinisse est entouré des soldats romains qui l'ont secondé dans le combat, et qui lui offrent encore leur aide; il les en remercie par ces beaux vers:

Je ne refuse pas, invincibles Romains, Ni ces cœurs généreux, ni ces puissantes mains Qui par tout l'univers, quand les causes sont bonnes, Otent comme il leur plaît et donnent les couronnes;

et il leur demande ensuite de s'emparer du palais où Sophonisbe s'est retirée.

La scène suivante nous transporte auprès de la Reine, toujours entourée de ses deux confidentes, qui ne l'ont pas encore complétement convaincue, et qui emploient auprès d'elle leurs plus irrésistibles arguments:

Au reste la douleur ne vous a point éteint Ni la clarté des yeux ni la beauté du teint: Vos pleurs vous ont lavée, et vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles. Vos regards languissants font naître la pitié Que l'amour suit parfois et toujours l'amitié, N'étant rien de pareil aux effets admirables Que font dans les beaux cœurs des beautés misérables. Croyez que Massinisse est un vivant rocher, Si vos perfections ne le peuvent toucher.

Caliodore entre et dit à la Reine:

Madame, Massinisse est dans la grande cour.

Alors elle prononce une invocation intitulée: «Vœu de Sophonisbe à l'Amour.» Elle demande à ce dieu de triompher du cœur de Massinisse, et termine ainsi:

.... Je te voue un temple magnifique, Comme au restaurateur des affaires d'Afrique.

L'entrevue, si préparée et si attendue depuis le commencement de la pièce, arrive enfin. Elle s'ouvre par une «Harangue de Massinisse,» qui promet que Sophonisbe sera traitée «en reine et non pas en captive.» Ensuite vient la «Réponse de Sophonisbe;» elle se montre très-digne et très-réservée dans les vœux qu'elle forme:

Donnez-moi l'un des deux: ou que jamais le Tibre Me me reçoive esclave, ou que je meure libre.

Non-seulement Massinisse le lui assure, mais, emporté par sa passion, il s'écrie:

Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous D'avoir en Massinisse un légitime époux;

et immédiatement tout se prépare pour le mariage.

Le quatrième acte commence par un entretien noble et passionné entre Massinisse et Sophonisbe. Celle-ci proclame ainsi en fort beaux termes la pureté de ses sentiments:

.... J'atteste le ciel que ma foi non commune Regarde Massinisse, et non pas sa fortune, Et qu'en pareil degré de fortune et d'ennui, Ce qu'il a fait pour moi, je l'aurois fait pour lui.

Cette tendre conversation est brusquement interrompue:

Mais que veut ce soldat couvert à la Romaine?

dit Massinisse; et ce vers est bon à noter en passant, car il marque, même pour un personnage tout à fait secondaire, une certaine exactitude de costume assurément bien rare à cette époque. Ce soldat annonce à Massinisse l'arrivée de Scipion, qui le fait demander aussitôt. Massinisse part fort inquiet, mais avant de se séparer de la Reine, il renouvelle en ces termes la promesse qu'il lui a faite:

Je vous donne ma foi que quoi qu'il en arrive, Rome ne verra point Sophonisbe captive.

Scipion consulte Lélie pour savoir si envers Massinisse il doit employer la douceur ou la violence, et malgré les conseils de Lélie, il se décide après quelque hésitation à agir tout de suite avec énergie. Après cette scène, vient ce fameux «démêlé de Scipion avec Massinisse[752],» inspiré par Tite Live, que Corneille mettait au nombre des «endroits inimitables» de la Sophonisbe de Mairet, et qu'il eût jugé dangereux de «retâter après lui.» Scipion prend tous les tons dans cette belle scène. Il se montre tour à tour amical, sévère, ironique. Certains passages de cet entretien s'étaient fixés dans toutes les mémoires; celui-ci entre autres:

Massinisse en un jour, voit, aime et se marie, A-t-on jamais parlé d'une telle furie? Bien plus l'aveuglement de sa raison est tel, Qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel, D'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée A sur son père mort la couronne usurpée.

Mais Massinisse accueille mal ces rigoureux conseils; les récompenses dont on veut le combler ne l'apaisent nullement:

.... A quoi tant d'honneurs et de biens superflus Si l'on m'ôte celui que j'estime le plus?

lui fait dire Mairet, se rappelant un passage du Trissin, que Corneille à son tour a imité[753], et que dans sa tragédie Massinisse adresse non à Scipion, qui ne paraît point, mais à Lélie. Effrayé du désespoir et surtout de l'emportement de Massinisse, Scipion se retire en disant à Lélie:

Tâchez de m'adoucir ce courage insensible.

Mais les efforts de Lélie n'ont aucun succès.

Au commencement du cinquième acte, Massinisse, que rien n'a pu calmer, exhale sa rage impuissante dans un long monologue, où il se prouve à lui-même qu'il est impossible d'échapper à la toute-puissance et au despotisme de Rome. Survient Lélie, qui demande Sophonisbe pour le triomphe; il déclare qu'elle ne pourrait y échapper que par la mort, et termine en disant:

Votre ami lui fait grâce en la laissant mourir.

Tandis que Massinisse se répand en invectives, un messager arrive apportant une

«LETTRE DE SOPHONISBE.»

Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée De ceux que mon courage a fait (sic) mes ennemis, Plutôt qu'être captive en triomphe menée, Donnez-moi le présent que vous m'avez promis.

Massinisse se prépare à porter à Sophonisbe le poison qu'elle lui demande, mais Lélie lui interdit cette triste consolation, et il est contraint de le remettre au messager qui lui a donné la lettre de la Reine. La scène suivante nous montre Sophonisbe et ses deux confidentes attendant le retour du messager envoyé près de Massinisse; il revient bientôt avec la réponse du prince:

Jure-lui, m'a-t-il dit, que la main de la Parque M'eût poussé le premier dans la fatale barque, N'étoit qu'après ma mort nos communs ennemis Perdroient le souvenir de ce qu'ils m'ont promis Qu'elle s'assure donc qu'un trépas digne d'elle Lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle.

Cette promesse comble Sophonisbe de joie: elle avale le poison avec calme, et lorsqu'elle commence à en ressentir les premières atteintes, elle dit à ses confidentes:

Mes filles, aidez-moi, portez-moi sur ma couche, Et que je meure au moins dessus le même lit Où mon funeste hymen hier au soir s'accomplit.

Lorsqu'elles ont disparu, Scipion entre avec Massinisse et Lélie; il vante la constance du Roi, lui promet l'appui et les récompenses du sénat, et l'invite à se livrer aux soins qu'exige son nouveau royaume. Bientôt Caliodore vient raconter la mort de la Reine. Massinisse lui dit:

Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté: Mon ami, que sur l'heure il nous soit apporté.

Caliodore répond:

Si Votre Majesté desire qu'on lui montre Ce pitoyable objet, il est ici tout contre: La porte de sa chambre est à deux pas d'ici Et vous le pourrez voir de l'endroit que voici, En levant seulement cette tapisserie.

A la vue du cadavre de Sophonisbe, Massinisse se livre à un tel emportement que Scipion et Lélie le quittent pour ne point l'irriter davantage. La pièce se termine par une scène intitulée: «Plainte de Massinisse sur le corps de Sophonisbe.» Ce morceau est encore de ceux que Corneille a déclarés inimitables[754]. On se convaincra toutefois en lisant l'extrait suivant, qu'il en avait déjà imité une partie dans sa tragédie d'Horace[755]:

Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, J'appellerai sur toi la colère des cieux. Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre! Que le Tage et le Pô contre toi rebellés Te reprennent les biens que tu leur as volés! Que Mars faisant de Rome une seconde Troie, Bonne aux Carthaginois tes richesses en proie, Et que dans peu de temps le dernier des Romains En finisse la race avec ses propres mains!

Après cette imprécation, «il tire un poignard caché sous sa robe, et se tue.»

Voilà, je pense, à partir de la Sophonisbe de Saint-Gelais, l'énumération complète des pièces de ce nom qui précédèrent en France la tragédie de Corneille. Il n'entre pas dans notre plan de parler avec détail de celles qui la suivirent. Rappelons cependant une Sophonisbe de Lagrange Chancel; elle n'a été jouée que quatre fois, au mois de novembre 1716, et n'a point été imprimée, de sorte que le Mercure de janvier 1717 peut seul en donner une idée. Signalons surtout la nouvelle traduction de la Sophonisbe de Mairet, imprimée en 1769, sous le nom de Lantin, bien qu'elle soit réellement de Voltaire, et qu'elle ait, à bon droit, pris un rang définitif dans ses œuvres. Cette pièce n'est point demeurée à l'état de simple curiosité littéraire, elle a été représentée en 1764, mais avec un succès fort médiocre; bien qu'elle ne contienne pas un seul vers de Mairet, elle suit d'assez près le plan que s'était tracé cet auteur. Quant à la Sophonisbe de Thomson, jouée en 1729, elle ne touche que fort indirectement à nos études, et nous nous contentons de l'indiquer en terminant aux amateurs de parallèles littéraires.

[740] Polybe et Appien ont aussi raconté l'histoire de Syphax, de Massinissa et de Sophonisbe, le premier dans les fragments du livre XIV, le second dans son Histoire punique (chapitres X et suivants). En outre Appien, dans son Histoire espagnole, mentionne, au chapitre XXXVII (de même qu'au chapitre X de l'Histoire punique), une circonstance importante que Corneille lui a empruntée, et que Tite Live avait omise. Voyez ci-dessus, p. 465, note 621. Silius Italicus, dans son poëme de la Guerre punique, ne consacre à Sophonisbe que quelques vers assez insignifiants (au livre XVII, vers 71 et suivants).

[741] Histoire du Théâtre italien, tome II, p. 10.

[742] I quali ad un ad un voglio narrarti.

[743] Voyez ci-dessus, p. 525, note 705.

[744] Histoire du Théâtre françois, tome III, p. 318, note a.

[745] Ibidem, p. 319.

[746] Voyez ci-dessus, p. 463.

[747] Voyez ci-dessus, p. 549, note 738.

[748] Voyez tome III, p. 61.

[749] Voyez ci-dessus, p. 550-553, et p. 553, note 740.

[750] Cette date est établie par le témoignage de Mairet, qui, né le 4 janvier 1604[750-a], nous apprend lui-même qu'il a fait Sophonisbe à ving-cinq ans. Voyez notre tome III, p. 60, note 1.

[750-a] Histoire du Théâtre françois, tome IV, p. 338.

[751] Voyez ci-dessus, p. 538, note 720.

[752] Voyez ci-dessus, p. 460.

[753] Voyez ci-dessus, acte IV, scène III, vers 1309-1312, p. 527 et note 709.

[754] Voyez ci-dessus, p. 460.

[755] Voyez tome III, p. 339, vers 1301-1318.

OTHON TRAGÉDIE 1664

NOTICE.

Corneille cite les Histoires de Tacite comme la source où il a puisé le sujet d'Othon; mais peut-être est-ce à la littérature italienne qu'il en a dû la première idée. En effet, en 1652, Ghirardelli, dont notre poëte connaissait fort bien les ouvrages[756], a fait représenter un Ottone.

Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent que Corneille s'est très-sérieusement appliqué à sa tragédie d'Othon: «Quant aux vers, dit-il lui-même dans sa préface[757], on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin.» Il passait pour avoir refait jusqu'à trois fois le cinquième acte, et assurait que cet acte lui avait coûté plus de douze cents vers[758]. Il avait fait longtemps à l'avance, comme c'était sa coutume[759], des lectures de son ouvrage. Tallemant des Réaux nous l'apprend en ces termes dans un morceau curieux à recueillir: «Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas encore fait jouer. C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit; car il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu'à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même et qu'il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon; d'ailleurs ce dévot y coule quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il va vous mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain[760].» Dans ce passage Tallemant fait allusion à ce vers:

Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,

et au reste du discours de Lacus[761]. Quant au passage où il est tenté de voir une allusion à l'amour de Mlle de la Vallière pour le Roi, c'est celui que Corneille a mis dans la bouche de Plautine et qui commence ainsi:

Si l'injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, Il est un autre amour dont les vœux innocents S'élèvent au-dessus du commerce des sens[762].

La pièce renferme encore une allusion qui a été signalée dans le Bolæana[763]: «Il (Boileau) n'étoit point du tout content de la tragédie d'Othon, qui se passoit tout en raisonnements et où il n'y avoit point d'action tragique. Corneille avoit affecté d'y faire parler trois ministres d'État dans le temps où Louis XIV n'en avoit pas moins que Galba, c'est-à-dire MM. le Tellier, Colbert et de Lionne. M. Despréaux ne se cachoit point d'avoir attaqué directement Othon dans ces quatre vers de son Art poétique[764]:

Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir, Et qui, des vains efforts de votre rhétorique Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.»

Les beaux discours politiques que l'on rencontre dans cet ouvrage n'ont pas été jugés si sévèrement par tous les contemporains. «On peut, dit Joly[765], appliquer à cette tragédie ces paroles de M. le maréchal de Gramont, grand-père du dernier maréchal de ce nom: «Corneille est le bréviaire des rois.»

Cette pièce fut jouée pour la première fois à Fontainebleau le 3 août 1664. Loiret l'annonce en ces termes dans sa Muse historique du 2 du même mois:

Ce qu'illec je sus davantage, C'est qu'Othon, excellent ouvrage, Que Corneille plein d'un beau feu A produit au jour depuis peu De sa plume docte et dorée, Devoit, la suivante soirée, Ravir et charmer à son tour Le légat et toute la cour. Je l'appris de son auteur même, Et j'eus un déplaisir extrême, Qui me fit bien des fois pester, De ne pouvoir encor rester Pour voir dudit sieur Corneille La fraîche et dernière merveille, Que je verrai, s'il plaît à Dieu, Quelque jour en quelqu'autre lieu.

Dans la Muse historique du 8 novembre on trouve le compte rendu suivant de la première représentation donnée à Paris:

A l'hôtel de Bourgogne on joue, Depuis un jour ou deux, dit-on, Un sujet que l'on nomme Othon, Sujet romain, sujet sublime, Et digne d'éternelle estime; Jamais de plus hauts sentiments, Ni de plus rares ornements Pièce ne fut si bien pourvue, Je ne l'ai point encore vue, Et je ne suis que le rapport Que m'en fit hier maint esprit fort Qui dit qu'elle est incomparable Et que sa conduite admirable, Dans Fontainebleau, l'autre jour, Charma tous les grands de la cour. Mais d'où lui vient cet avantage, Et d'où vient que de cet ouvrage Tout le monde est adorateur? C'est que Corneille en est l'auteur, Cet inimitable génie; Et que l'illustre compagnie, Ou troupe royale autrement, Qui la récite excellemment, Lui donne toute l'efficace, Tout l'éclat, et toute la grâce Qu'on doit prétendre en bonne foi Des grands comédiens du Roi.

L'édition originale de cette pièce forme un volume in-12 de 2 feuillets, 78 pages, plus un feuillet à la fin. Elle est intitulée: OTHON, tragédie. Par P. Corneille. A Paris, chez Guillaume de Luyne, M.DC.LXV. L'Achevé d'imprimer est du 3 février. M. de Salo, qui rend compte de cet ouvrage d'une façon assez ironique dans le Journal des savants du 16 février, constate cependant le grand succès qu'il avait obtenu à la représentation: «Il y a, dit-il, peu de personnes curieuses à Paris, qui n'ayent vu jouer cette pièce; aussi n'est-ce que pour les étrangers, et ceux qui sont dans les provinces, qu'on en parle, afin que n'ayant pu la voir représenter, ils ayent au moins le plaisir de la lire, apprenant qu'elle est imprimée.»

[756] Voyez tome I, p. 71.

[757] Ci-après, p. 571.

[758] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 322, note a, et notes manuscrites de Tralage à la bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau, Œuvres de Corneille, tome I, p. XXVI.

[759] Voyez ci-dessus, tome III, p. 254 et 465.

[760] Historiettes, tome VII, p. 253 et 254.

[761] Acte II, scène IV, vers 617 et suivants.

[762] Acte I, scène IV, vers 309 et suivants.

[763] In-12, p. 132 et 134.

[764] Chant III, vers 21-24.

[765] Avertissement de l'édition du Théâtre de P. Corneille, de 1738, p. LXIII.

AU LECTEUR[766].

Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle; et si j'ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite[767], qui commence ses Histoires par celle-ci; et je n'en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j'aye gardé plus de fidélité, et prêté plus d'invention. Les caractères de ceux que j'y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j'ai traduit tant qu'il m'a été possible. J'ai tâché de faire paroître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices, non plus que lui; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n'est qu'à ce prix[768], il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu'on soupçonna dès lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié étoit forte et déclarée[769]! Othon avoit promis à ce consul d'épouser sa fille, s'il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l'épousa point. Je n'ai pas voulu aller plus loin que l'histoire; et je puis dire qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J'en dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu'ils ont faits[770] de celles de ma façon qui l'ont précédée[771].

[766] Ce titre n'est que dans l'édition originale. Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.

[767] Outre le Ier livre des Histoires de Tacite, voyez encore Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.

[768] Tel est le texte de l'édition originale; c'est aussi celui de Voltaire. Les impressions de 1666-1682 et celle de 1692 portent: «n'est qu'à prix.»

[769] Voyez acte V, scène VI, p. 654, et la note 909.

[770] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) ont fait, sans accord.

[771] Par malheur Corneille n'a pas donne suite à cette promesse, et, comme nous l'avons dit ci-dessus (p. 357, note 1), à partir de Sertorius inclusivement il n'a plus fait d'examens pour ses pièces. C'est pour cela que Thomas Corneille a omis, dans l'édition de 1692, cette dernière phrase de l'avis Au lecteur, qu'il intitule Préface.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'OTHON.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1665 in-12;

RECUEILS.

1666 in-12; 1668 in-12; 1682 in-8º;

ACTEURS.

GALBA, empereur de Rome[772]. VINIUS, consul[773]. OTHON, sénateur romain, amant de Plautine[774]. LACUS, préfet du prétoire. CAMILLE, nièce de Galba[775]. PLAUTINE, fille de Vinius, amante d'Othon[776]. MARTIAN, affranchi de Galba. ALBIN, ami d'Othon[777]. ALBIANE, sœur d'Albin, et dame d'honneur de Camille. FLAVIE, amie de Plautine. ATTICUS[778], } RUTILE, } soldats romains.

La scène est à Rome dans le palais impérial.

[772] Servius Sulpicius Galba, né quatre ans avant Jésus-Christ, a régné sept mois, pendant les années 68 et 69.

[773] Tacite nous a fait connaître en peu de mots la position de Vinius, de Laco (dont Corneille a fait Lacus), et de Martian à l'égard de Galba: Potentia principatus divisa in T. Vinium, consulem, et Cornelium Laconem, prætorii præfectum. Nec minor gratia Icelo, Galbæ liberto, quem annulis donatum, equestri nomine Martianum vocitabant. (Histoires, livre I, chapitre XIII.) Voyez aussi Suétone, Vie de Galba, chapitre XIV.

[774] Marcus Salvius Othon succéda à Galba, et après un règne de trois mois, il se donna la mort, à l'âge de trente-sept ans, pour échapper aux suites de la victoire remportée sur ses troupes par celles de Vitellius, à Bédriac.

[775] Camille, Albiane, Flavie et Rutile sont des personnage d'invention.

[776] La fille de Vinius n'est pas nommée par Tacite, qui nous apprend seulement qu'elle était veuve: quia Vinio vidua filia cælebs Otho, gener ac socer destinabantur (Otho et Vinius). (Histoires, livre I, chapitre XIII.)

[777] Tacite parle d'un Luceius Albinus qui prit le parti d'Othon après la mort de Galba, mais qui était absent de Rome au moment de cette mort. (Histoires, livre II, chapitre LVIII.)

[778] Ce soldat figure dans le récit de Tacite (livre I, chapitre XXXV), sous le nom de Julius Atticus.

OTHON.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

OTHON, ALBIN.

ALBIN.

Votre amitié, Seigneur, me rendra téméraire: J'en abuse, et je sais que je vais vous déplaire, Que vous condamnerez ma curiosité; Mais je croirois vous faire une infidélité, Si je vous cachois rien de ce que j'entends dire 5 De votre amour nouveau sous ce nouvel empire. On s'étonne de voir qu'un homme tel qu'Othon, Othon, dont les hauts faits soutiennent le grand nom[779], Daigne d'un Vinius se réduire à la fille, S'attache à ce consul[780], qui ravage, qui pille, 10 Qui peut tout, je l'avoue, auprès de l'empereur, Mais dont tout le pouvoir ne sert qu'à faire horreur, Et détruit, d'autant plus que plus on le voit croître, Ce que l'on doit d'amour aux vertus de son maître.

OTHON.

Ceux qu'on voit s'étonner de ce nouvel amour 15 N'ont jamais bien conçu ce que c'est que la cour. Un homme tel que moi jamais ne s'en détache; Il n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache; Et si du souverain la faveur n'est pour lui, Il faut, ou qu'il périsse, ou qu'il prenne un appui. 20 Quand le monarque agit par sa propre conduite, Mes pareils sans péril se rangent à sa suite: Le mérite et le sang nous y font discerner; Mais quand le potentat se laisse gouverner[781], Et que de son pouvoir les grands dépositaires 25 N'ont pour raison d'État que leurs propres affaires[782], Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, A moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. 30 Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix, Dans mon gouvernement j'en établis les lois, Et je fus le premier qu'on vit au nouveau prince Donner toute une armée et toute une province[783]: Ainsi je me comptois de ses premiers suivants. 35 Mais déjà Vinius avoit pris les devants; Martian l'affranchi, dont tu vois les pillages, Avoit avec Lacus fermé tous les passages: On n'approchoit de lui que sous leur bon plaisir. J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. 40 Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, charge d'un long âge, a peu de temps à l'être[784], Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d'un moment. J'eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre, 45 J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre; Mais quand Nymphidius, dans Rome assassiné[785], Fit place au favori qui l'avoit condamné, Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, Que pour couronnement d'une action si noire 50 Les mêmes assassins furent encor percer Varron, Turpilian[786], Capiton, et Macer[787], Je vis qu'il étoit temps de prendre mes mesures, Qu'on perdoit de Néron toutes les créatures, Et que demeuré seul de toute cette cour, 55 A moins d'un protecteur j'aurois bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance[788]; Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance[789]. Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner; Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner. 60

ALBIN.

Vos vœux furent reçus?

OTHON.

Oui: déjà l'hyménée Auroit avec Plautine uni ma destinée, Si ces rivaux d'État n'en savoient divertir[790] Un maître qui sans eux n'ose rien consentir.

ALBIN.

Ainsi tout votre amour n'est qu'une politique, 65 Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique?

OTHON.

Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour; Mais cette politique est devenue amour: Tout m'en plaît, tout m'en charme, et mes premiers scrupules Près d'un si cher objet passent pour ridicules. Vinius est consul, Vinius est puissant; Il a de la naissance; et s'il est agissant, S'il suit des favoris la pente trop commune, Plautine hait en lui ces soins de sa fortune: Son cœur est noble et grand.

ALBIN.

Quoi qu'elle ait de vertu, 75 Vous devriez dans l'âme être un peu combattu. La nièce de Galba pour dot aura l'empire, Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire: Son oncle doit bientôt lui choisir un époux. Le mérite et le sang font un éclat en vous, 80 Qui pour y joindre encor celui du diadème....

OTHON.

Quand mon cœur se pourroit soustraire à ce que j'aime Et que pour moi Camille auroit tant de bonté Que je dusse espérer de m'en voir écouté, Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître, 85 Aucun de nos tyrans n'est encor las de l'être; Et ce seroit tous trois les attirer sur moi, Qu'aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi. Surtout de Vinius le sensible courage Feroit tout pour me perdre après un tel outrage, 90 Et se vengeroit même à la face des Dieux, Si j'avois sur Camille osé tourner les yeux.

ALBIN.

Pensez-y toutefois: ma sœur est auprès d'elle; Je puis vous y servir; l'occasion est belle; Tout autre amant que vous s'en laisseroit charmer; 95 Et je vous dirois plus, si vous osiez l'aimer.

OTHON.

Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile; Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. La beauté de l'objet, la honte de changer, Le succès incertain, l'infaillible danger, 100 Tout fait à tes projets d'invincibles obstacles.

ALBIN.

Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles: A ces deux grands rivaux peut-être il seroit doux D'ôter à Vinius un gendre tel que vous; Et si l'un par bonheur à Galba vous propose.... 105 Ce n'est pas qu'après tout j'en sache aucune chose: Je leur suis trop suspect pour s'en ouvrir[791] à moi; Mais si je vous puis dire enfin ce que j'en croi, Je vous proposerois, si j'étois en leur place.

OTHON.

Aucun d'eux ne fera ce que tu veux qu'il fasse; 110 Et s'ils peuvent jamais trouver quelque douceur A faire que Galba choisisse un successeur, Ils voudront par ce choix[792] se mettre en assurance, Et n'en proposeront que de leur dépendance. Je sais.... Mais Vinius que j'aperçois venir.... 115

SCÈNE II.

VINIUS, OTHON

VINIUS.

Laissez-nous seuls, Albin: je veux l'entretenir[793]. Je crois que vous m'aimez, Seigneur, et que ma fille Vous fait prendre intérêt en toute la famille[794]. Il en faut une preuve, et non pas seulement Qui consiste aux devoirs dont s'empresse un amant[795]: 120 Il la faut plus solide, il la faut d'un grand homme, D'un cœur digne en effet de commander à Rome. Il faut ne plus l'aimer.

OTHON.

Quoi? pour preuve d'amour....

VINIUS.

Il faut faire encor plus, Seigneur, en ce grand jour: Il faut aimer ailleurs.

OTHON.

Ah! que m'osez-vous dire? 125

VINIUS.

Je sais qu'à son hymen tout votre cœur aspire; Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr; Et votre change seul nous peut tous secourir. Vous me devez, Seigneur, peut-être quelque chose: Sans moi, sans mon crédit qu'à leurs desseins j'oppose, Lacus et Martian vous auroient peu souffert; Il faut à votre tour rompre un coup qui me perd[796], Et qui[797], si votre cœur ne s'arrache à Plautine, Vous enveloppera tous deux en ma ruine.

OTHON.

Dans le plus doux espoir de mes vœux acceptés, 135 M'ordonner que je change! et vous-même!

VINIUS.

Écoutez. L'honneur que nous feroit votre illustre hyménée Des deux que j'ai nommés tient l'âme si gênée, Que jusqu'ici Galba, qu'ils obsèdent tous deux, A refusé son ordre à l'effet de nos vœux. 140 L'obstacle qu'ils y font vous peut montrer sans peine Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont nous nous regardons[798], Ils nous perdront bientôt si nous ne les perdons. C'est une vérité qu'on voit trop manifeste; 145 Et sur ce fondement, Seigneur, je passe au reste. Galba, vieil et cassé, qui se voit sans enfants, Croit qu'on méprise en lui la foiblesse des ans, Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître Qui n'aura pas loisir de le bien reconnoître. 150 Il voit de toutes parts du tumulte excité: Le soldat en Syrie est presque révolté; Vitellius avance avec la force unie Des troupes de la Gaule et de la Germanie; Ce qu'il a de vieux corps le souffre avec ennui; 155 Tous les prétoriens murmurent contre lui. De leur Nymphidius l'indigne sacrifice De qui se l'immola leur demande justice: Il le sait, et prétend par un jeune empereur Ramener les esprits, et calmer leur fureur. 160 Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, S'il nomme pour César un époux de Camille; Mais il balance encor sur ce choix d'un époux, Et je ne puis, Seigneur, m'assurer que sur vous. J'ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, 165 Et Lacus à Pison a donné son suffrage. Martian n'a parlé qu'en termes ambigus, Mais sans doute il ira du côté de Lacus, Et l'unique remède est de gagner Camille: Si sa voix est pour nous, la leur est inutile. 170 Nous serons pareil nombre, et dans l'égalité Galba pour cette nièce aura de la bonté. Il a remis exprès à tantôt d'en résoudre. De nos têtes sur eux détournez cette foudre: Je vous le dis encor, contre ces grands jaloux 175 Je ne me puis, Seigneur, assurer que sur vous. De votre premier choix quoi que je doive attendre, Je vous aime encor mieux pour maître que pour gendre; Et je ne vois pour nous qu'un naufrage certain, S'il nous faut recevoir un prince de leur main[799]. 180

OTHON.

Ah! Seigneur, sur ce point c'est trop de confiance; C'est vous tenir trop sûr de mon obéissance. Je ne prends plus de lois que de ma passion: Plautine est l'objet seul de mon ambition; Et si votre amitié me veut détacher d'elle, 185 La haine de Lacus me seroit moins cruelle. Que m'importe après tout, si tel est mon malheur, De mourir par son ordre, ou mourir de douleur?

VINIUS.

Seigneur, un grand courage, à quelque point qu'il aime, Sait toujours au besoin se posséder soi-même. 190 Poppée avoit pour vous du moins autant d'appas[800]; Et quand on vous l'ôta vous n'en mourûtes pas.

OTHON.

Non, Seigneur; mais Poppée étoit une infidèle, Qui n'en vouloit qu'au trône, et qui m'aimoit moins qu'elle. Ce peu qu'elle eut d'amour ne fit du lit d'Othon 195 Qu'un degré pour monter à celui de Néron: Elle ne m'épousa qu'afin de s'y produire, D'y ménager sa place au hasard de me nuire: Aussi j'en fus banni sous un titre d'honneur; Et pour ne me plus voir on me fit gouverneur[801]. 200 Mais j'adore Plautine, et je règne en son âme: Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, C'est.... je ne l'ose dire[802]. Il est d'autres Romains, Seigneur, qui sauront mieux appuyer vos desseins; Il en est dont le cœur pour Camille soupire, 205 Et qui seront ravis de vous devoir l'empire.

VINIUS.

Je veux que cet espoir à d'autres soit permis, Mais êtes-vous fort sûr qu'ils soient de nos amis? Savez-vous mieux que moi s'ils plairont à Camille?

OTHON.

Et croyez-vous pour moi qu'elle soit plus facile? 210 Pour moi, que d'autres vœux....

VINIUS.

A ne vous rien celer, Sortant d'avec Galba, j'ai voulu lui parler: J'ai voulu sur ce point pressentir sa pensée; J'en ai nommé plusieurs pour qui je l'ai pressée. A leurs noms, un grand froid, un front triste, un œil bas, M'ont fait voir aussitôt qu'ils ne lui plaisoient pas; Au vôtre elle a rougi, puis s'est mise à sourire, Et m'a soudain quitté sans me vouloir rien dire. C'est à vous, qui savez ce que c'est que d'aimer, A juger de son cœur ce qu'on doit présumer. 220

OTHON.

Je n'en veux rien juger[803], Seigneur; et sans Plautine L'amour m'est un poison, le bonheur m'assassine; Et toutes les douceurs du pouvoir souverain Me sont d'affreux tourments, s'il m'en coûte sa main.

VINIUS.

De tant de fermeté j'aurois l'âme ravie, 225 Si cet excès d'amour nous assuroit la vie; Mais il nous faut le trône, ou renoncer au jour; Et quand nous périrons, que servira l'amour?

OTHON.

A de vaines frayeurs un noir soupçon vous livre: Pison n'est point cruel et nous laissera vivre. 230

VINIUS.

Il nous laissera vivre, et je vous ai nommé! Si de nous voir dans Rome il n'est point alarmé, Nos communs ennemis, qui prendront sa conduite, En préviendront pour lui la dangereuse suite. Seigneur, quand pour l'empire on s'est vu désigner, 235 Il faut, quoi qu'il arrive, ou périr ou régner. Le posthume Agrippa[804] vécut peu sous Tibère; Néron n'épargna point le sang de son beau-frère[805]; Et Pison vous perdra par la même raison, Si vous ne vous hâtez de prévenir Pison. 240 Il n'est point de milieu qu'en saine politique....

OTHON.

Et l'amour est la seule où tout mon cœur s'applique. Rien ne vous a servi, Seigneur, de me nommer: Vous voulez que je règne, et je ne sais qu'aimer. Je pourrois savoir plus, si l'astre qui domine 245 Me vouloit faire un jour régner avec Plautine; Mais dérober son âme à de si doux appas, Pour attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas!

VINIUS.

Eh bien! si cet amour a sur vous tant de force, Régnez: qui fait des lois peut bien faire un divorce. 250 Du trône on considère enfin ses vrais amis, Et quand vous pourrez tout, tout vous sera permis.

SCÈNE III.

VINIUS, OTHON, PLAUTINE.

PLAUTINE.

Non pas, Seigneur, non pas: quoi que le ciel m'envoie, Je ne veux rien tenir d'une honteuse voie; Et cette lâcheté qui me rendroit son cœur, 255 Sentiroit le tyran, et non pas l'empereur. A votre sûreté, puisque le péril presse, J'immolerai ma flamme et toute ma tendresse; Et je vaincrai l'horreur d'un si cruel devoir Pour conserver le jour à qui me l'a fait voir; 260 Mais ce qu'à mes desirs je fais de violence Fuit les honteux appas d'une indigne espérance; Et la vertu qui dompte et bannit mon amour N'en souffrira jamais qu'un vertueux retour.

OTHON.

Ah! que cette vertu m'apprête un dur supplice, 265 Seigneur! et le moyen que je vous obéisse? Voyez, et s'il se peut, pour voir tout mon tourment, Quittez vos yeux de père, et prenez-en d'amant.

VINIUS.

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