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Vie de saint Charles Borromée

Comtesse Marie Charlotte Clémentine Emma d’Estienne d’Orves · 1910 · Free in the US

49,473 words · about 3 h 28 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Comtesse Marie Charlotte Clémentine Emma d’Estienne d’Orves
Language
French
Published
1910
Length
49,473 words · about 3 h 28 min
Sections
22 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (22)
  1. Préface about 3 min
  2. CHAPITRE PREMIER about 11 min
  3. CHAPITRE II about 11 min
  4. CHAPITRE III about 16 min
  5. CHAPITRE IV about 7 min
  6. CHAPITRE V about 7 min
  7. CHAPITRE VI about 7 min
  8. CHAPITRE VII about 6 min
  9. CHAPITRE VIII about 11 min
  10. CHAPITRE IX about 10 min
  11. CHAPITRE X about 7 min
  12. CHAPITRE XI about 8 min
  13. CHAPITRE XII about 10 min
  14. CHAPITRE XIII about 16 min
  15. CHAPITRE XIV about 11 min
  16. CHAPITRE XV about 6 min
  17. CHAPITRE XVI about 11 min
  18. CHAPITRE XVII about 9 min
  19. CHAPITRE XVIII about 12 min
  20. CHAPITRE XIX about 13 min
  21. CHAPITRE XX about 8 min
  22. CHAPITRE XXI about 9 min

Continue:

Préface

Madame,

Je suis deux fois heureux d’approuver et de bénir votre belle Vie de saint Charles. Comme Évêque de Versailles, je m’applaudis d’avoir à féliciter une diocésaine dont la plume est aussi érudite que distinguée, et comme Orléanais je ne saurais oublier que la cité de Jeanne d’Arc a porté votre berceau et ensoleillé la première partie de votre vie, et que là, à Orléans, Monseigneur Dupanloup a formé votre âme à la vraie vie chrétienne et à la saine littérature. Combien il serait fier, le grand et saint Évêque d’Orléans, de présenter votre ouvrage au public, lui qui se préoccupait si vivement de la culture intellectuelle des femmes chrétiennes, lui qui aimait si passionnément saint Charles, le grand archevêque de Milan ! Je me réclame de ce cher souvenir pour recommander au clergé et aux fidèles le nouveau volume que nous devons à votre foi et à votre talent.

Quelle belle place tient dans l’histoire de l’Église saint Charles Borromée ! Il a eu une idée, un but, la réforme ; et cette idée il l’a poursuivie, ce but il s’est acharné à l’atteindre avec une fermeté vraiment héroïque.

« Je trouve dans ces derniers siècles, dit Bossuet, deux hommes d’une sainteté extraordinaire, saint Charles Borromée et saint François de Sales. Leurs talents étaient différents et leurs conduites diverses, car chacun a reçu son don par la distribution de l’Esprit, mais tous deux ont travaillé avec le même fruit à l’édification de l’Église, quoique par des voies différentes. »

Et en effet, saint Charles a été un réformateur et saint François de Sales un vulgarisateur. Le premier, par l’autorité de sa parole et de ses vertus, a ramené la discipline dans le clergé ; le second, par la douceur de son langage et de ses procédés, a ravivé la piété parmi les fidèles. Ce qui domine chez le grand archevêque de Milan, c’est la force d’âme ; l’évêque de Genève est le type de la tendresse.

C’est la figure imposante de saint Charles que vous placez sous les yeux de vos lecteurs. Vous leur montrez ce visage grave et sérieux, ce regard ferme plus que brillant, ces lèvres où il y avait rarement place pour un sourire, cet homme fort, qui se possédait si parfaitement, qui marchait au but sans s’arrêter, mais non plus sans se précipiter, ce réformateur, en un mot, qui ne connaissait pas les obstacles et était de taille à se mesurer avec toutes les difficultés.

Sous votre plume alerte nous voyons se dérouler le spectacle de cette existence courte, mais féconde : une préparation rapide et sérieuse, une action vigoureuse et prudente, et, pour accréditer une belle mission, les immolations d’une vertu héroïque.

Toutes ces choses, vous les avez dites avec une science historique puisée aux meilleures sources, et dans une langue impeccable, pleine de coloris et de charme.

Vous aurez, je n’en doute pas, de nombreux lecteurs. Les prêtres apprendront de leur saint Patron à continuer leur difficile et sublime ministère sans crainte ni défaillance, à pardonner à ceux qui les méconnaissent, mais surtout à se dévouer et à s’immoler pour leurs peuples dans les labeurs inlassables de l’apostolat.

Les laïques, devant le spectacle d’une si grande âme et de si grandes œuvres, sentiront naître dans leur cœur le respect, l’admiration et aussi le désir de faire quelque chose pour Dieu, pour les âmes rachetées par son sang, pour l’Église de Jésus-Christ.

Je demande à saint Charles de réaliser les vœux que je forme pour le succès de votre livre, et en vous bénissant paternellement, je vous prie d’agréer, Madame, l’expression cordiale de mes sentiments très respectueusement dévoués en Notre-Seigneur.

CHAPITRE PREMIER

Une harmonie mystérieuse existe et demeure entre les âmes humaines et l’aspect des pays qu’elles ont habités : Avila, « qui n’est que pierres et saints » : Cantos y santos, donne naissance à sainte Thérèse. Elle personnifie, avec la force sans rudesse des roches qui s’arrondissent autour de la ville, la clarté de son ciel, la limpidité de ses eaux, la rapidité bondissante de ce torrent, qu’elle franchit pour courir au martyre chez les Maures à l’âge de sept ans, toutes les vaillances de l’âme guerrière, toutes les gloires conquérantes de ses concitoyens. Florence, patrie de l’art, de l’éloquence, d’une finesse qui sait tout comprendre et traduire, a vu paraître, au début du même siècle, un enfant qui sera Philippe de Néri. Il gardera de son origine l’esprit aiguisé, le cœur tendre, l’originalité plaisante, la parole vive qui pénètre et ravit les cœurs.

Vingt ans après, c’est en Lombardie, sur la rive du plus beau des lacs, que naîtra saint Charles Borromée ; sa vie courte, et pourtant si pleine, semble participer à la fécondité des plaines lombardes, à leur richesse, à la splendeur de leur horizon de montagnes neigeuses, par l’éclat d’une sagesse qui devance les années, d’un héroïsme qui va décupler la renommée de ses ancêtres.

Ce fils de la noble maison des Borromée naquit, le 2 octobre de l’année 1538, dans la forteresse nommée la Rocca d’Arona, qui domine le lac Majeur. Un arc-en-ciel d’une largeur extraordinaire parut, au moment même de cette naissance, au-dessus de la tour du château. Une lumière nouvelle apparaît sur nous, s’écrièrent les témoins de ce phénomène ; c’était en effet « un flambeau ardent et luisant » que Dieu donnait à son Église pour l’illuminer. Lorsqu’un demi-siècle après elle cessa de briller sur la terre, le pape put dire avec justesse : « une grande lumière s’est éteinte. »

La mère de saint Charles, Marguerite de Médicis, et son père, le comte Gibert Borromée, joignaient à de rares qualités personnelles une vaillance digne de leurs ancêtres. Lorsque, après la mort du dernier des Sforza, Charles-Quint et François I se disputèrent le duché de Milan, Gibert Borromée défendit sa patrie avec tant de force et de dignité qu’il s’attira le respect des deux rivaux. Charles-Quint, victorieux, reconnut tous les droits du seigneur d’Arona sur la forteresse qu’il avait su garder intacte, et pour s’attacher plus étroitement le comte Borromée, il le nomma sénateur et gouverneur du pays qui entoure le lac Majeur.

Charles était le troisième enfant de Marguerite de Médicis, qui avait donné déjà au comte Borromée un fils et une fille ; elle mourut jeune, et cependant elle put entrevoir les dispositions heureuses et les dons surnaturels dont le ciel favorisait son second fils. Un miracle de guérison le lui avait rendu dans sa première enfance, à l’époque d’une grave maladie ; le bienheureux Angelo Porro, thaumaturge honoré dans le pays, en avait été l’intermédiaire. Une vieille gravure représente saint Charles et ses parents agenouillés devant la châsse du bienheureux, en action de grâces de ce bienfait.

C’est la première circonstance qui, sans qu’on en sache exactement la date, rappelle un détail personnel de la vie de l’enfant. La piété précoce, et aussi sans doute les coutumes de l’époque, le destinaient au service de l’Église. Lorsqu’il atteignit l’âge de raison, on le revêtit de l’habit des clercs. L’évêque de Lodi, interprète de la volonté de Dieu plus encore peut-être que des désirs de sa famille, lui conféra la tonsure ; c’étaient les prémices de la consécration de cette âme, le présage de sa rapide et glorieuse élévation.

Charles fut élevé au château d’Arona avec son frère aîné Frédéric. On remarquait en lui une gravité supérieure à son âge, une dignité simple, une modestie et une piété qui rendaient sensible la présence de la grâce divine. Lorsqu’il eut atteint sa douzième année, son oncle Jules-César Borromée, frère du comte Gibert, voulut se démettre en sa faveur de l’abbaye bénédictine de San Gratiano, qui depuis un siècle appartenait en commende aux membres de la famille. Le revenu de ce bénéfice s’élevait à 13.000 livres, somme considérable à cette époque, eu égard surtout à l’âge de l’enfant. Charles, cependant, pria son père de l’en laisser disposer : « Les biens de l’Église, lui dit-il, ne doivent servir qu’à l’Église et aux pauvres. » Un bien petit nombre d’abbés commendataires avaient été fidèles à ce principe, et moins souvent encore fidèles aux obligations de leur dignité. L’abbaye de San Gratiano, fondée au dixième siècle par un capitaine allemand en expiation de ses crimes, était tombée en commende, et très déchue de sa ferveur primitive. Nous verrons saint Charles l’y ramener lorsqu’il sera en âge d’exercer une influence sur ceux qui dépendent de lui.

En cette année 1550, il fallait commencer sérieusement l’éducation intellectuelle des deux fils du comte Borromée ; ils quittèrent donc Arona pour s’installer à Milan dans le palais de leur famille.

Ce palais existe encore sur la place Borromée ; ses sculptures extérieures datent de l’époque lointaine où l’élégance s’alliait à la simplicité. Les salles intérieures sont peintes à fresques ; l’une d’elles a pour principal ornement le buste en bronze du saint. On montre aussi quelques objets qui lui auraient appartenu et que le respect de ses descendants a conservés.

Depuis cinq ans déjà, Marguerite de Médicis avait quitté la terre, laissant six enfants au comte Borromée. Il leur donna, en 1553, une seconde mère dans la personne d’Aurélia Vistarino, qui sut mériter leur estime et leur affection.

Charles passa près de trois années à Milan ; ce temps suffit à lui faire parcourir le cycle des études grecques et latines, si en honneur à cette époque de la renaissance. Son esprit très ouvert était fait pour en goûter toutes les beautés, il prit donc un bon rang parmi les étudiants de son âge. Sans refuser de partager aussi leurs jeux, il ne le faisait qu’avec modération. L’un de ses compagnons, nommé Tortensius, ami surtout de Frédéric Borromée, moins laborieux que son frère, a raconté que lorsqu’ils projetaient quelque partie de plaisir bruyante Charles les quittait et se dirigeait vers l’église Saint-Celsé, où l’on vénère une Madone miraculeuse. « Vous nous donnerez donc de l’eau bénite à la porte du Paradis ? » lui disait-on. Un sourire silencieux était sa seule réponse.

Un peu avant que Charles eût atteint sa quinzième année, il dut quitter Milan pour entrer à l’Université de Pavie, la plus en renom de toute l’Italie par la science et l’éloquence de ses professeurs. L’un d’entre eux, François Alciati, devait être bientôt revêtu de la pourpre et ajouter à la réputation de l’école. Accompagné d’un gouverneur et de plusieurs serviteurs qui lui composaient une maison en rapport avec sa naissance, le jeune étudiant allait se trouver en présence de difficultés autres que celles de ses études. Le gouverneur n’était pas digne de confiance, et celui qui le remplaça ne valait guère mieux ; Charles cependant travaille avec zèle, « non seulement pour s’instruire écrit-il, mais surtout pour répondre à l’attente de sa famille ». « J’espère, ajoute-t-il, agir de manière à ne jamais vous donner lieu de me renier comme un homme de peu ; j’ai pour cela confiance en la grâce de Notre-Seigneur, sans laquelle tout n’est rien. »

…« Puisque ma bonne fortune a voulu que je sois uni par les liens du sang à Votre Seigneurie, écrit encore Charles à son oncle, le cardinal de Médicis, je m’efforcerai de vous faire honneur. Je prie Dieu de vous conserver, car sur vous repose la grandeur de notre maison. » Prévoyait-il que cet oncle deviendrait le pape Pie IV et lui conférerait à lui-même les plus hautes dignités de l’Église ?

Le jeune homme parlait de cet avenir sans trop en prévoir les détails ; en attendant il faisait plus d’une expérience pénible : l’hiver approche, il fait déjà froid dans la plaine ouverte qu’arrose le Tessin ; Charles prie son père de lui envoyer quelques bandes de tapisserie pour calfeutrer sa demeure mal close, et aussi une pelisse comme en portent à Pavie tous les écoliers, « nobles ou non ». Il se plaint de son gouverneur Bomaso, « lequel ne récite pas l’office avec lui, et même ne le récite pas du tout ». Charles le dit seul dans sa chambre où il se tient continuellement : « Un menteur seul, ajoute-t-il, a pu m’accuser d’y manquer, car jamais je n’ai cessé de le dire, et je le dirai tant que je vivrai. »

D’autres tracas assiègent le jeune homme : il est sans argent, sans crédit dans cette ville étrangère, presque sans vêtements : « Je n’ai ni bas, ni chapeau, ni pourpoint, écrit-il encore, il me faudrait des bottes et des éperons. C’est une honte pour moi de porter un sarrau sous ma pelisse comme j’ai dû le faire ces jours passés ; les créanciers murmurent, je ne sais de quel côté me tourner. Votre Seigneurie sait bien que là où l’on n’est pas connu on a peu de crédit. »

Le comte Borromée était probablement lui-même dans un état de gêne motivé par sa nombreuse famille et les exigences de sa situation personnelle. Toujours est-il que, pendant tout le temps de son séjour à Pavie, Charles eut à souffrir de vraies privations et d’une misère trop réelle. « Vous m’écrivez, disait-il quatre années plus tard à son père, de bien régler mes dépenses ; je le fais autant que possible et je l’ai fait du reste dans le passé ; mais Votre Seigneurie peut bien comprendre que pour vivre ici avec mes serviteurs j’ai des dépenses à faire… Je voudrais pouvoir vous écrire sans vous parler de mes ennuis, mais je ne puis que m’en excuser. »

Quelles humiliations pour une âme fière ! Il lui faut entrer dans le détail des réclamations de sa « padrona di casa », qui veut être payée ; de ses domestiques, qui manquent comme lui de couvertures et d’habits ; de son second gouverneur, qui ne vaut pas mieux que le premier. On sent dans ses plaintes un accent contenu qui ne dissimule qu’à demi l’épreuve de sa pauvreté : il fait l’apprentissage du renoncement à la richesse et au bien-être qu’on le verra plus tard pratiquer d’une manière parfaite.

L’amour qu’il porte aux siens n’en est pas effleuré. Depuis sa première lettre, écrite en latin à l’âge de douze ans, et adressée ainsi à son père : « Comiti Giberto, patri suavissimo », il ne cessa jamais de témoigner son affection aux divers membres de sa famille. À sa belle-mère Aurélia, il envoie des fruits de Pavie : « Ne regardez pas, dit-il, à leur peu de valeur, je n’ai pu trouver mieux, mais je pense que vous en serez contente parce que vous m’aimez. » Il s’afflige de la savoir malade et attend les vacances avec impatience pour venir près d’elle.

Son frère Frédéric et ses sœurs lui sont très chers. Au premier, qui est son aîné, il écrit avec respect : « Signor fratello honorando », s’informant de sa santé et même de ses chasses, où il fait « un si grand carnage de perdrix et de cailles ». Il lui demande, pour un de ses amis, un épervier, car lui-même ne goûte pas le plaisir cruel d’attirer des êtres inoffensifs pour les tuer. Il aime mieux se promener à cheval et supplie son père de ne vendre à aucun prix la « Chinea », jument blanche, sa préférée. « Elle n’a, assure-t-il, aucun défaut, et si elle reste entre mes mains, elle pourra me servir très . » Nous la reverrons en effet, cette précieuse haquenée, porter jusqu’à Rome son jeune maître.

La dernière lettre de Charles à son père est datée du 4 juillet 1558, à la fin de ses années d’études : il lui annonce son retour à Milan, qui doit coïncider avec l’entrée du nouveau gouverneur, le duc de Sessa.

Cette fête publique allait faire place à un deuil cruel pour la famille des Borromée ; le comte Gibert mourut subitement au château d’Arona au commencement d’août ; son fils arriva juste à temps pour lui rendre les devoirs suprêmes ; il n’avait pas encore vingt ans ! À lui cependant incombait la charge de chef de famille ; son frère aîné le pria instamment de lui en épargner le souci. À ce moment même, une affaire très grave menaçait leur avenir à tous.

Arona était, du côté des Alpes, la première défense du pays lombard ; la guerre qui venait de se rallumer entre la France et l’Espagne donnait à la forteresse de la Rocca une si grande importance que le gouverneur de Milan jugea bon de la faire occuper par des troupes espagnoles, commandées par un capitaine espagnol, plus expérimenté que ne pouvaient l’être les fils du comte Borromée. Ceux-ci cependant firent valoir leurs droits ; l’honneur de la maison était en question. Le comte César et le cardinal de Médicis les soutenaient avec eux. Après des négociations assez longues, conduites patiemment et habilement par Charles, ils obtinrent enfin justice. La paix signée à Cambrai, le 3 avril 1559, restitua la garde de la Rocca d’Arona aux héritiers de la famille Borromée, « chargés de la garder à Sa Majesté le roi d’Espagne de la meilleure manière possible, pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de ses ennemis ».

Ce fut le premier succès du jeune homme devenu le représentant de la famille privée de son chef, la première manifestation de sa prudence et de son discernement. Frédéric, son aîné, n’avait pas acquis comme lui la souplesse nécessaire au maniement des affaires ; son humeur hautaine se pliait difficilement aux nécessités de la modération sans laquelle on ne peut conduire aucune négociation.

Saint Charles, pendant le temps qu’il dut passer à Arona, entreprit une œuvre plus épineuse encore : il s’agissait de ramener à la discipline monastique les bénédictins de son abbaye. Il y employa d’abord la persuasion et la douceur, mais ne réussissant pas à ramener ces moines rebelles, il condamna aux peines canoniques les plus endurcis d’entre eux et rétablit l’ordre parmi les autres. Il prêchait d’abord par l’exemple d’une vertu bien rare à son âge et qui déjà semblait élevée au-dessus des communes défaillances. Un de ses familiers tenta pourtant de la mettre à l’épreuve. Comme autrefois pour saint Thomas d’Aquin, on introduisit secrètement dans son appartement une femme qui n’aurait jamais dû y pénétrer, ce fut sans succès. Elle fut chassée sur l’heure, et avec elle son complice, le serviteur infidèle qui, plus tard, déplora sa faute et se la fit pardonner.

Saint Charles retourna à Pavie pour passer sa thèse de doctorat. Les membres principaux de l’Université et quelques personnages marquants de la famille Borromée assistèrent à cette soutenance qui fut un triomphe pour le jeune docteur. En lui remettant les insignes de sa dignité, le cardinal Alciati, recteur de l’Université, ajouta qu’ils étaient le symbole d’un glorieux avenir. Cette prophétie allait être bientôt justifiée.

CHAPITRE II

Le jour de Noël de l’année 1559 vit l’élévation au trône pontifical du cardinal de Médicis, qui prit le nom de .

Il avait été élu par acclamation, après un conclave qui durait depuis près de quatre mois. La mort du précédent pontife, Paul IV, laissait l’Église en proie à de terribles difficultés : l’hérésie s’étendait en Allemagne et en Suisse, se propageait en France, régnait en Angleterre avec Élisabeth ; le joug de l’Espagne était dur au royaume de Naples et à la Lombardie. À Rome même, le vieux Pontife n’avait pu défendre son peuple contre la tyrannie et les exactions des Caraffa, ses neveux ; les honneurs funèbres refusés à sa dépouille, sa statue publiquement brisée, traduisaient les passions furieuses de la populace. Au conclave aussi, les ambitions diverses des nations catholiques et des cardinaux qui les , avaient suscité des intrigues qui retardèrent l’élection pendant très longtemps ; enfin, elle se fit tout à coup, comme par miracle.

Est-ce l’Esprit-Saint qui apparut, comme on le racontait, sous la forme d’une colombe ? Elle avait, dit-on, pénétré dans la Chapelle Sixtine et, volant autour de la salle, s’était posée au-dessus de la stalle du cardinal de Médicis, dont le nom jusqu’alors n’avait pas été prononcé dans les suffrages. Cette désignation providentielle et les rares mérites de Médicis rallièrent à son élection les cardinaux les plus intelligents : Sforza, Guise, Farnèse ; les autres, sans plus d’hésitation, suivirent leur exemple.

Le nouvel élu prit le nom de qui fut considéré comme d’un heureux augure, il symbolisait d’ailleurs sa piété bien connue. Jean-Ange de Médicis, de la noble famille milanaise alliée à celle de Florence, était frère de la mère de Charles Borromée et de Jacques, duc de Marignan. Depuis son entrée dans les ordres, il avait exercé avec distinction plusieurs fonctions ecclésiastiques et diplomatiques. Le pape l’avait appelé au sacré-collège en 1549 ; il était âgé de soixante ans à l’époque de son avènement. Peu favorisé par , le cardinal de Médicis était revenu habiter dans sa patrie, où ses grandes aumônes l’avaient fait nommer le père des pauvres ; la ville de Milan et la Lombardie tout entière se réjouirent du choix qu’avait fait le sacré-collège. La famille Borromée se glorifiait aussi de l’avenir qui s’ouvrait pour les neveux du nouveau Pape ; Frédéric partit le premier pour Rome, Charles attendit l’appel de son oncle, qui ne tarda pas.

Le 3 janvier 1560, il reçut l’estafette qui le mandait au service du Pontife. L’honneur qui lui était fait malgré sa jeunesse ne le laissait pas insensible à quelque sentiment de fierté, il se mit donc en route immédiatement, monté sur sa jument blanche et, suivi d’un seul serviteur, il s’arrêta d’abord à Lodi. De là, il écrivit à son cousin Guido Borromeo, le priant de faire peindre les armes de sa famille sur une sorte de bannière qu’il comptait faire porter devant lui en arrivant à Rome.

D’Imola, de Parme, de Bologne, il écrit encore à son cousin pour lui narrer les réceptions triomphales qu’il reçoit des grands personnages administrateurs des États de l’Église.

Le couronnement du Pape avait eu lieu le 11 janvier 1560, avant que saint Charles arrivât à Rome. Plus heureux que lui, son frère Frédéric put y assister et recevoir ce jour-là même la dignité de général des troupes pontificales ; c’était un poste très en rapport avec ses qualités de vaillance et d’autorité.

Charles, admis tout d’abord dans la prélature, fut nommé protonotaire apostolique et honoré d’un poste de confiance dans la maison de son oncle ; c’était une lourde charge pour ses vingt ans. « Je suis accablé, écrit-il, sous le poids des lettres de félicitations qui m’arrivent chaque jour ; ma santé est bonne malgré de grandes fatigues ; l’obligation de me coucher très tard me cause un certain déplaisir. »

Le 31 janvier, Charles est créé cardinal, en même temps que Jean de Médicis et Antoine Serbellone, autres neveux du pape. Il fait part de cette élévation au comte Guido en le priant de prévenir les familles qui leur sont alliées ; puis il parle d’autres choses avec une si grande liberté d’esprit qu’il n’oublie aucun détail, si petit qu’il soit. La question des « bonnes mains », (mancia) qui doit rester acquise au seul porteur de la nouvelle du cardinalat, vient après celle de la « chinea bianca », la jument blanche qui lui est chère et qu’il veut garder près de lui.

Peu de jours après avoir revêtu son neveu de la pourpre, le pape le nomma légat de Bologne, d’Ancône et des Romagnes, protecteur du Portugal, de la Suisse, de plusieurs ordres religieux, et enfin successeur de saint Ambroise sur le siège archiépiscopal de Milan, auquel le cardinal Hippolyte d’Este venait de renoncer : « Nous espérons, disait le Pontife dans le bref adressé à son neveu, que malgré votre jeunesse vous pourrez en plusieurs manières être très utile à cette Église, par les grandes vertus dont le Très-Haut vous a orné. »

Il fallait en effet une prévision bien étonnante pour accumuler ainsi les dignités et confier en même temps une charge épiscopale à un clerc à peine revêtu des ordres mineurs.

On s’étonnait de cette faveur extraordinaire et l’on en murmurait un peu ; l’envie, la calomnie trouvaient, jusqu’à Milan, des échos complaisants : les parents du jeune cardinal s’en inquiétaient, mais il les engagea à n’en pas tenir compte : « Il ne convient pas, écrivait-il, de se préoccuper des caquetages de gens mal intentionnés, il suffit de se conduire toujours honorablement et de laisser dire à chacun ce qu’il veut. »

L’injustice des opinions humaines était moins à charge à saint Charles que les empressements intéressés des solliciteurs ; il était accablé d’offres de services, les Milanais affluaient autour de lui dans l’espoir d’être attachés à sa fortune et se faisaient recommander par ses parents. Sans les refuser d’abord, le cardinal les fit prévenir qu’il n’admettrait dans sa maison que des caractères éprouvés, des esprits sérieux et non chimériques, remplis d’illusions : « pieni di fumo in testa. » « Qu’on ne les envoie pas ici, ajoutait-il, sans être bien assuré de leurs qualités, et qu’ils ne s’imaginent pas entrer dans une vie opulente. Ils ne savent pas ce que c’est que Rome ; au bout de quinze jours ils en auraient assez ; j’ai déjà trois de mes gens malades à la suite de trop grandes fatigues. »

Charles trouvait le moyen de suffire à tout ; il raconte à son cousin le comte Guido ses travaux, ses difficultés, ses préoccupations pour l’avenir des siens, sans exagération ni déguisement. Le saint n’apparaît pas encore en lui ; son âme est vibrante, passionnée, prête à s’élever au-dessus des mesquines considérations pour suivre la voix de sa conscience, mais c’est encore une âme très jeune que l’honneur humain touche sensiblement.

Ce qui frappe surtout dans ces lettres, c’est la clarté, la précision de cet esprit que n’ont pas encore mûri les années. Une sagesse naturelle, une raison judicieuse lui fait donner à chaque affaire l’importance qu’elle mérite, sans impatience ni empressement. Les embarras qui l’accablent ne troublent pas sa sérénité, ne ralentissent pas son ardeur. De Rome, il règle encore ses affaires à Milan, charge le comte Guido des aumônes à donner chaque semaine au nom de la maison Borromée et lui indique la manière de recouvrer des créances dues à son père et à son frère pour des services rendus à l’Espagne, que représente maintenant en Lombardie le duc de Sessa.

Une tentative odieuse avait montré d’une autre manière la vertu du jeune secrétaire d’État. Invité par un prince romain, auquel l’unissait un lien de parenté, à venir passer quelques jours dans sa villa, il se vit entouré de tous les raffinements du luxe, de la bonne chère et de la société la plus élégante. Rentré le soir dans son appartement, il y trouva une autre tentation sous une forme plus perfide… C’était bien peu le connaître. A l’instant même, il sortit du palais, appela ses serviteurs et partit sans saluer son hôte, lui faisant ainsi comprendre son indignation.

Il n’accepta plus désormais aucune invitation dans les palais situés hors de la ville : ses seuls jours de repos se passaient, l’été, au couvent des Pères Théatins situé sur le mont Quirinal, où l’air vif, et plus pur que celui des rues étroites de Rome, lui rendait des forces. « La vertu du cardinal Borromée, écrivait à cette époque le comte Trivulzi, ne fut jamais effleurée par un soupçon ; aucune parole douteuse ne pouvait s’élever sur son compte, dans cette ville où pourtant on se permet de tout dire. »

Le pape, après avoir affirmé l’estime qu’il faisait de son neveu, lui donna d’autres preuves de sa bienveillance en assurant brillamment l’avenir de sa sœur et de son frère aîné. Par ses soins, Donna Camilla épousa le prince César Gonzaga, neveu du cardinal de Mantoue ; et peu après Frédéric Borromée fut fiancé à la fille du duc d’Urbino. Très heureux de ces deux mariages, saint Charles régla de loin tous les détails concernant le voyage de sa sœur à Mantoue, et même le transport des tapisseries et des robes d’apparat nécessaires à sa nouvelle situation. On sent à l’importance qu’il attribue à ces choses combien il est sensible encore aux grandeurs de ceux qui le touchent de près ; des sentiments très humains remplissent son cœur ; il ne faut pas s’en étonner, ni se figurer que la sainteté paraisse à vingt ans ce qu’on la verra après de longues années d’efforts, d’expérience et de vertu. Ces quelques attaches légitimes aux avantages de ce monde feront mieux apprécier plus tard le détachement sublime de son âme. Déjà même la prudence de Charles et son dévouement aux intérêts de l’Église faisaient contrepoids à ses inclinations naturelles.

Un peu plus tard, au moins de juillet 1562, Charles fait part au cardinal d’Este, alors légat en France, du mariage de sa demi-sœur, « Madame Anne », avec le fils du prince Marc-Antoine Colonna. « L’intérêt que vous nous portez, dit-il, vous fera accueillir cette nouvelle avec plaisir, d’autant plus que le banquet et les fêtes de cette union ont eu lieu dans la « vigna » de Votre Seigneurie, à Monte-Cavallo. »

Cette noble alliance, l’apogée de la brillante fortune des Borromée, précédait de peu le malheur qui allait la découronner. Frédéric, l’aîné de la famille, sans postérité de son mariage, succomba en quelques jours à la terrible fièvre romaine, au mois de novembre de la même année. « Ce coup est si terrible, écrivait saint Charles au comte César Borromée, qu’aucune considération humaine ne peut nous consoler ; cet événement, plus qu’aucun autre, m’a fait toucher au vif notre misère et la seule vraie félicité, celle de la gloire éternelle. »

Après les condoléances qui, de toutes parts, sans parler de celles du roi d’Espagne et de l’empereur d’Allemagne, lui furent prodiguées, Charles eut à subir des sollicitations pénibles. — Sa famille et le Pape lui-même désirèrent ardemment le voir remplacer son frère et continuer la descendance de sa maison. C’était facile, car il n’était pas encore revêtu des ordres majeurs ; le Pontife l’encourageait à céder aux instances des siens, il lui offrait même le duché de Camerino destiné à Frédéric et d’autres dignités encore. Une âme moins ferme se fût laissé ébranler par ce brillant avenir ; mais Charles avait senti déjà trop cruellement « le vif de la misère humaine » pour s’y laisser prendre. Très secrètement, il s’entendit avec le cardinal Cesa, qui lui conféra le diaconat et la prêtrise. Quand le pape apprit, de son neveu lui-même, cet acte irrévocable, il lui témoigna avec émotion son étonnement et son regret : « Très Saint Père, lui répondit Charles, ne vous attristez pas à mon sujet ; j’ai fait alliance avec la seule épouse que j’aie jamais désirée. »

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