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Vanghéli

Eugène-Melchior de Vogüé · 1880 · Free in the US

19,211 words · about 1 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1880 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Vanghéli&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Eugène-Melchior de Vogüé
Language
French
Published
1880
Length
19,211 words · about 1 h 21 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. Front matter under 1 min
  2. Avant-propos about 1 min
  3. 1 about 4 min
  4. 2 about 6 min
  5. 3 about 11 min
  6. 4 about 7 min
  7. 5 about 14 min
  8. 6 about 10 min
  9. 7 about 9 min
  10. 8 about 6 min
  11. 9 about 6 min
  12. 10 about 7 min

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Front matter

Vanghéli

Avant-propos

Ce récit est un document pour l’étude de l’esprit oriental. Il a été écrit après une discussion où l’on s’était efforcé de déterminer les caractères particuliers de cet esprit ; elle avait roulé sur les erreurs de la politique et de l’histoire quand elles appliquent à l’Orient les procédés de notre esprit occidental. Bien que le héros soit un personnage fictif, les épisodes où il figure ont tous été recueillis de la bouche d’Asiatiques, les faits empruntés à l’histoire ou à la vie courante, les lieux décrits sur place. A ce titre il m’a semblé que ces quelques pages, en résumant les souvenirs de six années d’Orient, ne sortaient qu’en apparence du cadre plus sévère de ces études historiques.

1

Aux heures où l’on se retourne vers les jours disparus, bien des souvenirs se lèvent pour moi des routes d’Asie ; un des plus vivants peut-être est celui de mon entrée à Nicée, par une nuit du mois de juin 1872. La route est longue, qui mène de la vallée du Sangarios, par le col du Meurtre, dans le bassin du lac d’Isnik : c’est le nom donné par les Turcs à la vieille cité byzantine et à son lac. Nous nous étions attardés à l’étape : la nuit nous prit tout en haut des pentes qui vont s’évasant jusqu’à la plage, ― une nuit de printemps mélodieuse et tiède, tressaillant d’énergies sourdes qu’ignorent celles de nos pays, une nuit où l’on sentait vivre les choses et les êtres d’une vie si ardente, si enivrée, que la mort et la peine semblaient bannies d’un monde plus heureux. ― Le petit chemin douteux se perdait dans les méandres des marécages qui continuent le lac ; des myriades de lucioles promenaient des essaims de flammes dans les roseaux, d’où montaient les chansons nocturnes des rainettes et des rossignols. Nous chevauchions à travers des bouquets de platanes, de lauriers et de chênes verts, guidés dans l’ombre par la voix des muletiers ; ces gens simples, gagnés insensiblement par cette majesté, reprenaient en chœur un lent refrain romaïque. Nous les suivions, assoupis sur la selle dans un demi-rêve par la fatigue d’une rude journée ; nul cependant n’eut la pensée de se plaindre des heures allongées et de mesurer la descente des étoiles dans un ciel si doux. Il était minuit quand la lune décroissante, apparue sur les hautes crêtes de l’Olympe de Bithynie, nous montra la nappe reposée du lac ; la ligne dentelée des remparts de Nicée moirait d’ombre le bleu des eaux.

Un double cordon de murailles flanquées de tours, presque intactes sous leur manteau de pariétaires, enceint le vaste champ de ruines où est perdue la bourgade turque d’aujourd’hui. Quatre portes triomphales y donnent accès. Nous nous dirigeâmes vers la porte de Stamboul, et notre petite troupe s’enfonça dans l’ombre des deux voûtes romaines, hautes et magnifiques, reliées par un pont couvert. Des figuiers, des graminées en fleurs se balançaient sur les architraves de marbre, riant au temps morose qui habite les vieilles pierres ; par les déchirures béantes des plafonds ruisselaient des ondées de clarté bleuâtre, qui faisaient sur le sol des mares de lumière où s’effrayaient nos chevaux. Tandis que leur sabot réveillait l’écho des voûtes, nous pensions aux prélats byzantins qui ont tant de fois, passé cette même porte en majestueux appareil, portant aux conciles leurs passions ardentes et leurs subtiles controverses.

Le dernier porche franchi, ce ne fut pas une ville qui nous apparut, mais une avenue déserte et silencieuse, fuyant à perte de vue entre des jardins, des mosquées ruinées et des tombeaux. Ce sont les monuments des anciens maîtres de Nicée, les sultans Seldjoukides. Des grilles en fer ouvragé couraient des deux côtés de la chaussée, cédant par places sous la poussée des cyprès et des arbres de Judée ; elles séparaient des tombes nombreuses dont les colonnes, coiffées de turbans, prenaient de vagues formes humaines : des lampes pendues aux barreaux veillaient pieusement sur ces enclos, et ce lieu semblait si abandonné de tout être vivant que ces lampes. allumées par des mains inconnues, y mettaient un mystère de plus. Ce mystère, les profils grandioses et les aspects menteurs qu’ont les ruines à cette heure, les illusions et les inquiétudes de la nuit, la surexcitation de la fatigue, de l’inattendu, tout nous troublait à ce point que nous nous demandions sérieusement si ce décor magique n’allait pas s’évanouir dans le réveil d’un rêve.

La masse noire d’une grande mosquée barrait l’avenue ; soudain, au détour de son mur, un flot de lumière nous aveugla, une clameur bruyante nous assourdit : lumière et bruit jaillissaient du fond d’une longue galerie où roulait une foule compacte. La transition était si brusque, et cette apparition nouvelle si imprévue, que nous pesâmes d’un même mouvement sur les brides des chevaux, mon compagnon et moi, échangeant la même interrogation : « Sommes-nous décidément le jouet d’un songe, ou de la fièvre des marais ? » Il nous fallut quelques minutes pour ramener cette vision fantastique à la réalité ; la galerie, inondée de lumière et de peuple, n’était rien autre que le tcharchi ou marché, couvert, comme tous les bazars d’Anatolie, de planches et de vignes treillagées : notre guide nous remémora la grande fête de la Panagia qui expliquait la liesse de la population chrétienne à cette heure indue. Nos pauvres bêtes, aussi nerveuses que nous, fendirent du poitrail la foule d’enfants et de femmes qui assiégeaient les échoppes de sucreries, elles se précipitèrent en trébuchant dans la cour du khân, une large cour carrée enceinte de hautes murailles, qui sert en province de caravansérail aux voyageurs et de lieu de réunion aux fêtes de nuit. La presse était grande au fond du khân, et motivée sans doute par quelque spectacle de haut goût. Tandis qu’on déchargeait nos mules, nous nous glissâmes au premier rang ; c’était en effet un spectacle : une troupe foraine donnait la comédie en turc au peuple de Nicée.

2

La scène est une natte tendue dans l’angle du mur : pour tout lustre, le classique mach’ala, le pieu fiché en terre et couronné d’une spirale de fer où brûlent des copeaux résineux. La flamme fuligineuse rase le sol ou monte au gré du vent, promenant tour à tour ses reflets rougeâtres sur les murs, les spectateurs, les acteurs. Des lueurs d’incendie transfigurent les loques de ceux-là et les oripeaux de ceux-ci, ou les replongent traîtreusement dans l’ombre au moment le plus pathétique du jeu. Les acteurs sont des Arméniens de Constantinople ; les plus jeunes tiennent les rôles de femme, affublés du féredjé et du yachmaq des dames turques. Quant à la pièce, c’est ce drame de la révolte, vieux comme le monde, dont le fabuliste a donné la moralité en cinq mots :

Notre ennemi, c’est notre maître.

C’est l’éternelle et populaire comédie de toutes les sociétés enfantines et malmenées, la revanche du misérable contre le puissant, de la nuit de folie contre les années de peine ; seule littérature sortie toute vive des entrailles du peuple, satire faite d’ordure et de génie, que se passent en haut maître Renart, Panurge, Tartufe et Figaro, en bas Tabarin, Polichinelle, Robert-Macaire ou Karagheuz. C’est à ce nom que répond en Orient le héros des marionnettes : il le garde souvent dans la vraie comédie, à moins qu’il ne s’appelle Hadji-Baba. Hadji-Baba est un gueux provocant et subtil ; sûr de toutes les indulgences d’un public dont il personnifie l’âme secrète, il exerce d’abord ses talents sur les divers corps de métiers et donne son opinion dans un style peu châtié sur la vertu des dames du harem. Quand il a mis le comble à ses méfaits, l’autorité intervient sous la double forme temporelle et spirituelle du juge et du prêtre : Hadji-Baba rosse le cadi et rosse l’imâm ; pour peu qu’on le laissât faire, il rosserait mieux et plus haut ; à défaut de son bâton, sa raillerie grossière remonte la hiérarchie officielle du pacha au mufti, du mufti au vizir. S’il veut toucher la fibre patriotique, il daube sur le Persan, le patio séculaire du théâtre turc. Autrefois même, à Damas, Karagheuz battait en effigie le consul de France, hommage inconscient rendu à la crainte qu’inspirait notre nom. J’ai revu maintes fois avec bien des variantes la comédie orientale : au travers des incidents laissés à l’improvisation de l’artiste, la trame m’est toujours apparue la même ; sous des noms étrangers, c’est la sotie qui réjouissait nos pères, le Polichinelle qui amuse nos enfants. En Orient, comme en Occident, le public contemple avec délices les tours malicieux ou violents du héros populaire, les humiliations du maître ; la scène finie, il s’en retourne plus allègre à sa chaîne, heureux d’avoir vu flattées et formulées ces rancunes profondes qu’il sent au dedans de lui sans pouvoir les analyser ou sans espérer les satisfaire.

Les comédiens de Nicée développèrent à leur guise le thème traditionnel. Quand l’auditoire, enthousiasmé par les traits d’audace d’Hadji-Baba, eut fait pleuvoir un nombre de piastres respectables dans la sébile, ils s’arrêtèrent en pleine action sans souci des règles dramatiques, et le régisseur renversa d’un coup de pied la torche de résine. La foule s’engouffra sous la haute porte en ogive du khân, se passant au loin dans un dernier éclat de rire le dernier lazzi. Le portier verrouilla les ais aux lourdes barres de fer, les acteurs s’empilèrent dans le chariot de Thespis qui les avait amenés et qui gisait dans un angle de la cour ; les portes des petites cellules affectées aux voyageurs se refermèrent sur des marchands de Brousse qui partageaient avec nous l’hospitalité du caravansérail.

Si fatigué que l’on soit, il faut une robuste accoutumance pour trouver le sommeil sur la terre battue d’une loge de khân. De trop nombreux et trop féroces locataires la disputent à l’intrus. Après quelques minutes de lutte inégale, j’abandonnai mon manteau à l’armée qui l’avait conquis, je sortis philosophiquement en roulant une cigarette. L’obscurité et le silence avaient remplacé les lueurs et les cris de tout à l’heure : les dernières étincelles du mach’ala se mouraient à terre ; seule la clarté de la lune apaisait l’ombre. Un homme veillait pourtant, assis sur la margelle de la fontaine, au milieu de la cour ; il fumait un narghilé dont le ronflement rythmé répondait discrètement au murmure de l’eau dégorgeant dans la vasque. Sous le rayon qui caressait d’aplomb sa figure, je le reconnus pour un des acteurs ; il m’avait d’autant plus frappé que je m’étais étonné de trouver dans une troupe arménienne un individu dont le type rappelait celui des Grecs de Syrie. C’était un vieillard, blanchi d’âge et de fatigue, sec et vigoureux pourtant, comme le demeurent fort tard ces Orientaux. Les yeux baissés sur un chapelet qu’il égrenait distraitement, il semblait réfléchir, dans la mesure où cette opération est possible aux hommes de sa race. L’ombre d’une pensée errait sur les rides de son front et lui donnait une expression grave, qui eut été triste, si elle n’avait été surtout résignée. Comme je m’approchais pour lui demander du feu, le comédien me salua en romaïque, et la conversation s’engagea.

« Il me paraît que tu n’es guère fatigué pour ne pas reposer à cette heure ?

― Oh ! j’ai bien le temps de me reposer ; j’ai joué ce soir pour la dernière fois.

― Est-ce que tu as eu des difficultés avec tes camarades ? Je suis étonné de te voir, toi orthodoxe, avec des Arméniens.

― C’est le hasard qui a fait cela. Je suis entré dans la troupe à Bagdad, pour gagner de quoi faire la route. Je la quitte demain pour m’embarquer à Gueumlek ; je vais chez les saints vieillards de Roumélie me faire moine. »

Cela dit, l’homme se tut et fuma en silence ; je surpris dans ses yeux la défiance innée chez l’Asiatique vis-à-vis d’un inconnu. Il reprit après un moment :

« Tu viens de Stamboul, effendi ?

― Oui.

― Qu’est-ce que tu viens chercher ? Les cotons, les soies ou le tabac ?

― Rien de tout cela. Je suis voyageur, je regarde les hommes et les choses, je cherche la sagesse.

― Voilà une marchandise qui ne t’enrichira pas. Je n’ai pas encore rencontré ceux qui l’ont trouvée, et pourtant j’ai vu bien des pays et fait bien des métiers avant celui de comédien.

― Veux-tu me les raconter, puisque nous ne dormons ni l’un ni l’autre ? »

L’homme hésita un instant, étonné de ma demande, mais rassuré évidemment par l’idée qu’il n’avait pas affaire à un négociant et que je n’avais rien à gagner de lui. L’Oriental, toujours préoccupé des intérêts matériels, suppose le même souci à tous ceux qui l’abordent et ne désarme qu’en constatant l’absence de ce souci chez son interlocuteur. Après une nouvelle pause, l’acteur reprit :

« Je n’ai rien de curieux à te conter ; j’ai vécu comme tous les autres, ainsi que Dieu l’a voulu. Je dirai ce dont je me souviens, si cela te fait plaisir ; aussi bien tu pourras sans doute après, puisque tu es de ces hommes d’Europe qui savent les choses, répondre à une question que je me faisais tout à l’heure. »

Le vieillard se remit à fumer, et son regard se retourna en dedans, comme il arrive quand on descend dans le passé. Je m’assis à côté de lui sur la margelle de la fontaine, je vidai entre nous mon sac à tabac pour achever de le gagner. Tout dormait autour de nous dans un de ces profonds silences de nuit où l’on cherche involontairement à entendre le rythme des étoiles en marche. Alors le comédien commença la narration qui va suivre, d’un ton indifférent et fatigué, comme s’il eût parlé d’un autre.

C’est ce ton impersonnel qu’il faudrait pouvoir rendre pour donner quelque valeur à son récit auprès de ceux qui aiment à étudier l’âme des races. Celle de l’Asiatique ― mon homme en était un ; car ces Arabes de Syrie, du culte orthodoxe, n’ont de grec que la religion, et le nom qu’on leur donne improprement ― est simple, instinctive, rarement susceptible d’actions réflexes sur elle-même, partant difficile à comprendre pour l’Européen qui a deux âmes, l’une agissante, l’autre critique et analytique, sans cesse occupée à scruter, à glorifier, à plaindre la première. L’un de nous, en racontant ces aventures, en eût tiré mille conclusions personnelles, mille sujets de récriminations contre la destinée, d’orgueil ou d’étonnement. L’Oriental me les dit simplement, comme une chose toute naturelle, et vingt autres m’ont fait depuis mêmes récits avec même simplicité. Il ne faut chercher d’ailleurs dans cette histoire d’autre intérêt dramatique que celui d’une vie humaine, promenée par l’instinct nomade sur de larges horizons : elle donnera une idée de ces existences mobiles et fatalistes, dispersées au vent comme des fétus de paille sous le fléau et accomplissant leur évolution sur l’aire, sans s’étonner jamais de la hauteur du vol ni de la chute.

3

Je suis né à Lattaquieh, le jour de la fête des saints Évangiles ; d’où le nom de Vanghéli que j’ai reçu au baptême. Je ne te dirai pas en quelle année c’était, effendi : à cette époque, le papas n’inscrivait pas encore sur les registres : ― vers le temps où l’empereur franc faisait le siège d’Acre. Il y avait bien du trouble, de la misère et du sang sur les côtes de Syrie, d’Iskendéroun à El Arisch. Mon père, Antoun Yussuf, tenait boutique sur la marine ; il vendait des voiles et des cordages aux mahonnes, des rames et de vieilles ancres aux caïques de pêche. Mon père était pauvre et honnête homme, comme tous ceux qui demandent leur pain à la mer. J’ai grandi là, regardant partir les barques des îles qui apportaient le vin et les olives, désirant toujours m’en aller avec elles par delà les dernières lignes d’eau qui touchent le ciel, quelque part, plus loin. Quand je fus en âge d’apprendre mes lettres, on me confia au pédagogue, durant la mauvaise saison ; comme je les appris vite, il dit à ma mère que j’étais destiné à être prêtre, et il fut décidé qu’on m’enverrait à la grande école du patriarcat, à Antioche. On me donna un vêtement neuf, et je partis avec une caravane de marchands de Beyrouth. Je me rappelle la figure de chacun d’eux et les moindres hasards de la route : ce serait peu de chose à te conter, mais moi, je revois souvent tout cela en idée, les soirs. Tu dois savoir que les petits souvenirs du matin de la vie nous reviennent toujours grossis et brillants, comme les grandes lettres d’or qui sont à la première page des vieux livres. J’abandonnai les marchands au bazar d’Antioche ; un peu tremblant, serrant dans ma main la lettre du protosyncelle de Lattaquieh, je me rendis au divan de Sa Béatitude. En ce temps-là, Mgr Anthimos était patriarche des orthodoxes d’Asie. Je trouvai un grand vieillard, tout pesant d’années, avec une face de cire et une longue barbe blanche, comme dans les icones que tu vois aux murs des églises de Dieu. Il me donna sa main à baiser et me recommanda au diacre Théodoulos ; un grand beau garçon des îles, avec une tête de saint Jean et des cheveux qui lui tombaient jusqu’à la ceinture durant les offices, mais un peu bourru et querelleur. Théodoulos m’assigna pour tâche de balayer la galerie de bois du konaq et d’apprêter le café aux prélats ; plus tard, il m’enseigna à psalmodier les litanies dans le chœur. Le soir j’apprenais les Écritures, la liturgie, les Pères, et je tenais les comptes des Métochies. Je vécus ainsi, cinq années peut-être, dans la paix des hommes pieux, et je leur dois d’être un peu moins ignorant que le pauvre monde. Cependant la barbe m’était poussée au menton, et je pouvais ramener mes cheveux en longues tresses sous mon bonnet, Comme Théodoulos ; il fut question de m’ordonner diacre à la Pâque prochaine. La vie n’était pas dure dans l’église, et j’eusse été sage de m’en contenter ; mais la jeunesse est dédaigneuse de ce qu’elle tient et amoureuse de ce qu’elle ignore. Un Père a dit : « L’homme marche avec l’espérance au matin de la vie, comme avec son ombre à l’aurore ; légère, insaisissable, et morte au premier nuage qui voile le ciel. » J’avais toujours dans les yeux la mer, vue en naissant, dans l’esprit les marins qui chantent sur elle en courant sous le vent ; il me peinait de vivre entre des murailles. C’était précisément l’année où ceux de Morée se levèrent contre les Turcs pour la liberté. Cela ne nous touchait guère, nous autres gens d’Asie ; mais on ne saura jamais, effendi, quelles idées passèrent alors par toutes les têtes. Il semblait que l’air fût plein de choses nouvelles pour ceux qui avaient vingt ans. Sans cesse arrivaient chez nous des marchands de Smyrne, de Tchesmé, de la côte, qui faisaient de grands récits de la terre en feu, des massacres et des batailles, des flottes du capitan pacha brûlées à Porto Sigri et à Chio. Deux diacres, Grecs des îles, nous quittèrent pour rejoindre l’escadre de Tombazis. Moi, je ne pouvais plus lire dans les livres de l’école, et je courais les places pour écouter les voyageurs.

Cet hiver là, après la récolte des olives, le patriarche, qui m’avait pris en gré, m’envoya recueillir les dîmes de l’église dans les districts de la mer. Je partis pour Iskendéroun. Un matin que j’étais assis sur le quai de radoub à regarder les goëlands, je vis venir à moi un patron de brick qui m’avait connu enfant dans la boutique de mon père. Il m’emmena au café sur la marine et, tout en buvant le raki, il me raconta qu’il chargeait des grains pour Monemvasia, un bourg de Morée, et voulait tenter de ravitailler la place assiégée par les Turcs. Puis il me fit cent histoires de la vie des Klephtes dans la montagne ; je l’écoutais, et l’odeur de l’eau salée qui battait l’estacade me grisait. Le lendemain, le vent de terre s’étant levé, Yorgaki vint à l’aube demander la bénédiction de l’évêque avec qui je faisais mes comptes et annonça qu’il allait prendre la mer : il se plaignit d’avoir perdu un de ses matelots. Je le suivis sur le port : je vis les voiles s’enfler en battant les vergues, je me sentis comme possédé, je sautai à bord, je m’assis à la barre et m’offris pour remplacer le matelot, sachant le métier de mon enfance. La terre disparut, on ne vit plus que le ciel et l’eau : il me sembla que mes années passées descendaient dans la mer, et que des années toutes neuves, toutes fières, montaient dans le ciel devant moi.

Nous fûmes trois semaines sous voiles, louvoyant et rusant entre les lourdes frégates turques, qui dormaient comme des chiens enchaînés à l’ombre des baies de Candie. La Vierge nous garda des Égyptiens, mais non pas des mauvais vents : ils nous prirent par le travers du cap Malia et nous jetèrent à la côte, bien au-dessous de Monemvasia. Tandis que Yorgaki se lamentait sur son brick avarié et ses grains perdus, j’allumai des broussailles pour sécher ma robe de diacre, toute trempée d’eau de mer. Des bergers qui paissaient les chèvres dans la montagne accoururent, attirés par la flamme, et me contèrent que Kolokotroni et ses Armatoles n’étaient qu’à deux journées de nous, dans le Magne. Au matin, un garçon qui portait du lait et des olives au camp des Klephtes s’offrit à m’y conduire : je grimpai avec lui les sentiers du Mavrovouni : le soir du second jour, nous descendîmes vers un grand feu dont la clarté rougissait les lauriers et les lentisques, dans le ravin du Xéropotamo. Une centaine d’hommes se chauffaient autour, faisant rôtir le mouton à l’albanaise. Un peu à l’écart, un grand vieillard maigre, sec et blanc comme un vieil aigle de montagne, était accroupi entre de gros chiens d’Épire qui faisaient la garde autour de lui : il redressait à coups de marteau la lame d’un yatagan. C’était Kolokotroni. On me mena à lui ; il me demanda qui j’étais, d’où je venais, puis, me mettant dans les mains un pain de maïs et un fusil albanais, il dit : « Je t’ai donné de quoi manger et tuer ; que Dieu te donne du cœur et du bonheur. » Et il se remit à frapper son sabre sur la pierre.

Voilà, effendi, comment j’entrai dans l’armée du Christ ; j’avais peut-être vingt ans, et il y a peut-être la moitié d’un siècle de cela : mais tu sais que, sous les têtes blanches, le souvenir de ces anciennes histoires est plus vivant que celui de la journée d’hier. Plusieurs semaines passèrent, sans autre occupation pour nous que de faire rentrer l’impôt de guerre dans les villages de la plaine ; et les pauvres gens disaient parfois que leurs frères étaient plus durs pour eux que le Turc. Enfin, un matin, les bergers vinrent annoncer au camp que les janissaires de Kurchid-Pacha, sortis en force de Tripolitza, s’étaient établis au village de Vrachori, à deux journées de nous. Kolokotroni venait de recevoir les renforts de Soutzo et d’autres chefs du Magne ; nous étions bien un millier d’hommes, et il résolut de chasser l’ennemi de Vrachori.

Nous marchâmes toute la nuit de ce jour et celle du lendemain à la clarté de la lune. Vers le moment de l’aube où la terre devient grise, comme nous étions couchés dans le lit du torrent au pied du monticule que domine le village, nous entendîmes la voix du muezzin qui criait la prière d’Allah dans le clocher profané. Quelques pieux chrétiens de la troupe, exaspérés du sacrilège, rampèrent dans un champ d’oliviers jusqu’aux premières maisons : trois ou quatre coups de feu partirent en même temps, et je vis la silhouette noire du muezzin, qui se détachait du ciel déjà blanc, tourner les bras étendus sur la plate-forme du clocher et tomber comme un plomb. Aussitôt une tempête de voix éclata dans le silence de l’aube, des turbans apparurent à toutes les fenêtres, et les balles commencèrent à siffler comme des abeilles dans les oliviers. Yani, un petit pâtre qui nous avait joints la veille et qui dormait de fatigue à mes côtés, se leva debout devant moi ; j’entendis un léger frisson, comme d’un fer rouge entrant dans la terre mouillée : l’enfant ouvrit deux fois la bouche toute grande en balançant la tête et respirant avec force puis il s’étendit devant lui sur la face, les bras en croix, sans autre geste ni cri. C’est comme cela, effendi, quand on est frappé au cœur. Depuis j’en ai vu bien d’autres, mais le premier, cela reste. Je puis te dire aujourd’hui qu’à cette première minute je sentis tous mes os claquer dans le froid du matin : je m’agenouillai sous un arbre, pensant à la tranquille église d’Antioche, et je priai désespérément la Vierge et les saints ; l’oreille collée à terre, j’écoutais tous les bruits d’ouragan que le sol m’apportait, la grande voix de Kolokotroni commandant l’assaut à ses palikares, les clameurs des turcs répondant aux nôtres, la fusillade, le canon que les toparadjis achevaient de pointer. Au bout de quelques secondes, je sentis que tout ce bruit me grisait et m’enlevait le cœur loin de mes jambes qui tremblaient ; un vieil Armatole qui passait près de moi m’ayant dit durement : « Frère diacre, réciteras-tu tout l’office ce matin ? » Je me levai d’un bond, tout pâle, et courus plus vite que les autres en déchargeant mon fusil. Cinq minutes après, il me semblait que je n’avais jamais fait autre chose que tuer et égorger. Arrivés aux maisons, il nous fallut combattre corps à corps avec les janissaires, et il en est tombé plus d’un ce jour-là, je t’assure, sous mon couteau tout sanglant. Après quelques heures de lutte acharnée, les Turcs se retirèrent par le plateau opposé au ravin, et nous restâmes maîtres de Vrachori ; pour peu de jours néanmoins.

Avant que la semaine fût écoulée, une nuit que nous dormions paisiblement chacun chez nos hôtes, je fus éveillé en sursaut par des cris de damnés ; je montai précipitamment sur la terrasse de la maison et j’aperçus des choses lamentables. Tu as vu à la Saint-Jean, quand les paysans brûlent les tas d’herbes sèches, les feux rapprochés courir sur les montagnes comme un troupeau débandé. Eh bien ! cette nuit-là, la plaine était incendiée de feux semblables mais c’étaient les villages qui brûlaient. Un immense rideau de flammes fermait l’horizon et entourait la masse noire du Taygète : la tête de neige du mont brillait là-haut dans la fumée rougeâtre. Ce feu de l’enfer vomissait des milliers de démons, les spahis de Kurchid ; il y en avait tant que le galop de leurs chevaux ébranlait la plaine, avec le roulement sourd qui précède les grands tremblements de terre dans la campagne d’Antioche. Les janissaires et les canons suivaient la cavalerie, et je crois que toute l’armée du pacha se jetait sur Vrachori, cette nuit.

Kolokotroni était parti la veille pour une expédition dans le Magne, nous étions bien restés deux cents à garder le village ; avant que nous fussions réunis, les spahis débouchaient à bride abattue sur la place. Alors nous courûmes à l’église, la seule maison assez forte pour nous y défendre. Elle était déjà pleine de femmes et d’enfants : le papas et l’archimandrite de Tripolitza, réfugié à Vrachori, bénissaient tout le pauvre monde qui allait mourir. On barricada solidement la porte avec les autels, on fit retirer les femmes derrière l’iconostase, et nous attendîmes les Turcs, qui trouvèrent là à qui parler. Quand ils virent que nos balles rendaient trop meurtrière l’approche des fenêtres, ils allèrent chercher leurs canons, attardés au pied de la colline. Durant cette trêve, l’archimandrite monta en chaire avec le livre des Macchabées et lut au peuple le martyre des sept enfants. Comme il commençait, se tournant vers nous, le discours de Juda exhortant ses soldats à mourir, la porte de fer gémit, éventrée par un boulet. Les pièces turques, arrivées sur la place, se mirent à gronder toutes ensemble et à battre notre barricade. Quand elle fut démolie pièce à pièce, les janissaires se précipitèrent dans l’église, où nous les reçûmes sur nos couteaux ; mais il en entrait toujours là où les nôtres en tombant laissaient une place vide ; quand nous ne fûmes plus qu’une vingtaine, nous nous retirâmes derrière l’iconostase, notre dernier abri. Le soleil levant descendait là par les grandes fenêtres sur les femmes agenouillées. Au milieu d’elles, le vieil archimandrite, revêtu de ses beaux ornements de Pâques, promenait le corps du Seigneur sur la foule et disait le cantique de l’élévation. Les derniers palikares avaient succombé qu’il chantait encore, comme si sa chasuble eût été une cuirasse miraculeuse. Alors le pacha apparut à cheval dans le lambrapili, ajusta le prêtre de son pistolet et fit feu. Le vieillard s’abattit sur l’autel en serrant le calice, et le sang du Sauveur se mêla au sien dans sa longue barbe blanche. ― A ce moment, resté presque seul, blessé et épuisé, je me jetai dans la porte d’une petite chapelle et m’évadai par le derrière de l’église.

Je m’enfuis au hasard entre les maisons en feu, qui projetaient leurs poutres calcinées dans la rue, enjambant à chaque pas des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. Les Turcs m’aperçurent, commencèrent à tirer sur moi : je leur échappai à grand miracle jusqu’au bout du village, d’où je me laissai glisser dans les broussailles du ravin. Je gagnai la montagne la nuit suivante, et je courus pendant quelques jours tout le Magne à la recherche de nos bandes dispersées, racontant le désastre dans tous les villages où l’on me donnait du pain. Des gens d’Hylissa me dirent que Kolokotroni était à Coron, je descendis à la mer ; là j’appris au contraire qu’il avait rejoint Mavromichali du côté de Patras. Saint-Georges lui-même n’eût pas tenté de traverser la Morée à ce moment : je résolus de gagner Patras par mer, et ayant trouvé à Coron une barque de Corfou qui levait l’ancre, j’obtins du patron qu’il me jetterait à terre à l’entrée du golfe.

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