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Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge

Louis-Marie Grignion de Montfort · 1859 · Free in the US

45,568 words · about 3 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis-Marie Grignion de Montfort
Language
French
Published
1859
Length
45,568 words · about 3 h 11 min
Sections
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Text
Digital text
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TABLE DES MATIÈRES.

Permission

PREMIÈRE PARTIE.

1

RENÉ-FRANÇOIS, par la grâce de Dieu et l’autorité du Saint-Siége Apostolique, évêque de luçon, permettons la publication du Traité de la vraie Dévotion à la très-sainte Vierge, composé par le vénérable serviteur de Dieu Louis-Marie Grignon de Montfort, missionnaire apostolique. Nous croyons cet ouvrage propre à ranimer et à étendre la dévotion envers la bienheureuse Vierge Marie, et nous désirons qu’il soit répandu surtout en notre diocèse, qui s’honore d’avoir pour patronne la glorieuse Mère de Dieu. Les fidèles d’un diocèse autrefois évangélisé par le vénérable Louis de Montfort liront avec bonheur ces pages où le pieux auteur a tracé avec tant d’onction et d’énergie les sentiments habituels de son cœur : en les lisant, ils croiront entendre les instructions touchantes qui produisirent des prodiges de conversion et de salut dans un grand nombre de diocèses de France, lorsque le fervent missionnaire y préchait la dévotion à la très-sainte Vierge.

Nous déclarons que notre intention n’est pas de prononcer absolument sur la doctrine de l’ouvrage susdit : nous sommes persuadé qu’elle est en tout conforme à la doctrine de l’Église ; mais nous nous abstenons soigneusement de prévenir le jugement du Saint-Siége, auquel tous les écrits du vénérable Louis de Montfort viennent d’être soumis, en vertu d’un procès apostolique pour la béatification de ce grand serviteur de Dieu.

Luçon, le 18 décembre 1842.

2

« Dieu veut que sa sainte Mère soit à présent plus connue, plus aimée, plus honorée que jamais elle n’a été ; ce qui arrivera sans doute, si les prédestinés entrent, avec la grâce et la lumière du Saint-Esprit, dans la pratique intérieure et parfaite que je leur découvrirai. » — Ces paroles du vénérable serviteur de Dieu Louis-Marie Grignon de Montfort ne peuvent manquer d’intéresser la piété et d’inspirer un vif désir d’apprendre de lui cette pratique si excellente pour honorer la très-sainte Vierge.

Il avait été, dès sa première enfance, attiré d’une façon toute particulière à l’amour de cette Reine des Anges ; et, dans un entretien qu’il eut avec son intime ami , deux ans avant sa mort, le pieux missionnaire lui avoua que Dieu le favorisait d’une grâce extraordinaire, qui était la présence continuelle de Jésus et de Marie dans le fond de son âme. Cette parole fut un mystère pour , mais on en verra l’explication dans ce petit écrit ; on y verra, comme à découvert, le cœur de celui qui ne connut pas de plus beau nom que le titre d’esclave de Jésus en Marie. Nous ne prétendons pas dire toutefois que cette explication doive être comprise également de tous. Il faut ici se rappeler cette parole de la Sagesse éternelle : Abscondisti hœc a sapien- tibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis. Vous avez, ô mon Père, caché ces secrets aux sages et aux prudents du siècle, et vous les avez révélés aux petits. On l’a dit en publiant la Vie du vénérable serviteur de Dieu : son histoire ne sera jamais comprise que par un chrétien : elle a cela de commun avec la vie d’un grand nombre d’autres serviteurs de Dieu. Disons ici que ce petit ouvrage ne sera point compris par un chrétien trop étranger aux maximes de l’humilité et de la simplicité évangéliques ; et que les sages du siècle pourront se trouver choqués des leçons de la vraie sagesse, qu’ils y liront sans en pénétrer le sens. Animalis homo nonpercipit ea quæ sunt Spiritus Dei. Stultitia enim est illi, et non potest intelligere, quia spiritualiter examinatur. L’homme qui ne se gouverne que par la lumière naturelle, ne comprend point les choses de l’Esprit de Dieu ; elles lui semblent des folies, parce qu’il en faut juger par une lumière surnaturelle qu’il n’a pas. Mais hâtons-nous d’ajouter que les âmes droites et simples goûteront la manne cachée dans les enseignements si pieux et si touchants d’un vertueux prêtre qui consuma sa vie au milieu des travaux du saint ministère, en évangélisant les pauvres. Elles béniront la divine Providence qui leur offre ce trésor. Elles se sentiront pénétrées d’amour pour Jésus et Marie, en lisant ces pages brûlantes qu’écrivit, dans la ferveur de son oraison, l’homme de Dieu qui ne perdait jamais de vue la présence de notre divin Sauveur et de sa sainte Mère : elles ne s’arrêteront point à critiquer certaines expressions, qui peut-être déplairont à la délicatesse mondaine : on en dit autant de certains tours de phrases qu’on n’eût pu changer sans nuire au caractère propre de ce traité, plutôt dicté par le cœur que par l’esprit de son auteur. On est persuadé pourtant que ce petit ouvrage pourra donner une idée de la justesse d’esprit et de la véritable éloquence du vertueux missionnaire.

Usant donc de la permission que nous ont volontiers accordée les supérieurs des Congrégations à qui appartient cet écrit, nous le publions avec empressement, en protestant toutefois que nous ne prétendons nullement prévenir le jugement du Saint-Siége, auquel sont soumis en ce moment, selon les décrets des souverains pontifes pour la béatification et canonisation des serviteurs de Dieu, les divers ouvrages qui nous res- tent du vénérable Louis-Marie Grignon de Montfort. Mais on a pensé qu’en attendant ce jugement solennel, la piété des fidèles serait édifiée de la lecture de ce Traité, dans lequel, on aime à le croire, l’Église reconnaîtra l’orthodoxie de sa doctrine. Puis, en publiant un écrit qui présente aux chrétiens le moyen de pénétrer dans l’intérieur de la bienheureuse Vierge Marie, on secondera les desseins de la divine miséricorde, qui, dans ces derniers temps surtout, semble attacher ses grâces de choix à la dévotion envers le saint Cœur de Marie.

Disons, en terminant, quelques mots sur la découverte de ce traité.

À l’époque de la révolution française de 1793, les manuscrits que possédait la maison des missionnaires de Saint-Laurent-sur-Sèvre furent cachés dans les fermes voisines, où ils restèrent enfouis dans la poussière durant plusieurs années. Plus tard, ceux qui furent retrouvés furent mis à la bibliothèque des missionnaires ; mais ce petit traité ne fut point alors reconnu, non plus que quelques autres, également composés par le vénérable instituteur de la Compagnie. Ce ne fut que dans le cours de l’année 1842 qu’un des prêtres de la maison de Saint-Laurent le retrouva comme par hasard à la bibliothèque, où il avait été remis sans être encore connu, après avoir été confondu avec un grand nombre de livres tronqués. « Après en avoir lu quelques pages, écrivait à un ami le prêtre que nous venons de citer, je le pris, espérant m’en servir pour faire un sermon sur la Sainte-Vierge. — Je lis par hasard l’endroit où il parle de sa Compagnie de Marie. Je reconnais le style, les pensées et l’allocution de notre vénérable instituteur à ses missionnaires ; dès lors je ne doute plus que ce cahier ne soit de lui : je le porte à notre supérieur, qui reconnaît parfaitement l’écriture !… » La divine Providence pourvut pleinement à ce qu’on pût reconnaître l’écriture du vénérable : bientôt on s’occupa, par commission apostolique, du petit procès de la révision des écrits ; on compara le manuscrit dont nous parlons avec quelques autres du vénérable serviteur de Dieu, dont l’un même portait sa signature, exactement conforme au reste de l’écriture : il ne pu y avoir aucun doute, et les témoins déposant, sous la foi du serment, dans le procès de la révision des écrits, ont tous présenté ce petit traité comme l’ouvrage du père Montfort. On remarqua que, par une sorte de providence, bien que toutes les feuilles du manuscrit fussent séparées les unes des autres, toutes cependant étaient à leur place et bien conservées.

Les détails que nous venons de donner ont fait voir à quelques personnes une sorte de prophétie dans ces paroles du pieux auteur, qui, en donnant une idée de l’ouvrage, peuvent expliquer aussi comment il est demeuré si longtemps dans l’oubli. « Je prévois, dit-il, bien des bêtes frémissantes, qui viennent en furie pour déchirer ce petit écrit et celui dont le Saint-Esprit s’est servi pour l’écrire, ou du moins pour l’ensevelir dans le silence d’un coffre, afin qu’il ne paraisse point. Ils attaqueront de même et persécuteront ceux et celles qui le liront et réduiront en pra- tique. Mais n’importe ! mais tant mieux ! Cette vue m’encourage et me fait espérer un grand succès, c’est-à-dire un grand escadron de braves et vaillants soldats de Jésus, et de Marie, pour combattre le monde, le démon et la nature corrompue, dans les temps périlleux qui vont arriver plus que jamais. Qui legit, intelligat. Qui potest capere, capiat. »

Le vénérable serviteur de Dieu, à la page 182 de cet écrit, conseille à ceux qui se feraient esclaves de Jésus en Marie de porter de petites chaînes de fer bénites. — On pourrait croire que, depuis le vénérable serviteur de Dieu, certains décrets de la congrégation de l’Index ont condamné absolument cet usage ; mais, quoi qu’il en soit de l’étendue précise de la défense portée par ces décrets, au moins nous n’y voyons rien de formel qui interdise l’usage des chaînettes aux particuliers. — (On peut voir, à la fin de la Vie de M., écrite par Collet, , les remarques de ce théologien, justifiant le pieux archidiacre d’Évreux contre les critiques dont il était l’objet, à l’occasion de son traité du saint Esclavage de la Sainte-Vierge. Il cite les décrets mentionnés ci-dessus, qu’il lisait dans l’édition de l’Index de 1758, les mêmes qui se retrouvent dans les éditions suivantes.)

3

C’est par la très-sainte Vierge Marie que Jésus-Christ est venu au monde, et c’est aussi par elle qu’il doit régner dans le monde.

Marie a été très-cachée dans sa vie ; c’est pourquoi elle est appelée par le Saint-Esprit et l’Église alma Mater… Mère cachée et secrète. Son humilité a été si profonde qu’elle n’a point eu sur la terre d’attrait plus puissant et plus continuel, que de se cacher à elle-même et à toute créature, pour n’être connue que de Dieu seul. Dieu, pour l’exaucer dans les demandes qu’elle lui fit de la cacher, appauvrir et humilier, a pris plaisir à la cacher dans sa conception, dans sa naissance, dans sa vie, dans ses mystères, dans sa résurrection et assomption, à l’égard de toutes créatures humaines. Ses parents mêmes ne la connaissaient pas ; et les Anges se demandaient souvent les uns aux autres : Quæ est ista… qui est celle-là ? parce que le Très-Haut la leur cachait ; ou, s’il leur en découvrait quelque chose, il leur en cachait infiniment davantage.

Dieu le Père a consenti qu’elle ne fît point de miracle dans sa vie, du moins qui éclatât, quoiqu’il lui en eût donné la puissance : Dieu le Fils a consenti qu’elle ne parlât presque point, quoiqu’il lui eût communiqué sa sagesse : Dieu le Saint-Esprit a consenti que les Apôtres et les Évangélistes n’en parlassent que très-peu, et qu’autant qu’il était nécessaire pour faire connaître Jésus-Christ, quoiqu’elle fût son épouse fidèle.

Marie est l’excellent chef-d’œuvre du Très-Haut, dont il s’est réservé la connaissance et la possession. Marie est la Mère admirable du Fils, qu’il a pris plaisir à humilier et à cacher pendant sa vie pour favoriser son humilité, la traitant du nom de femme, mulier, comme une étrangère, quoique dans son cœur il l’es- timât et l’aimât plus que tous les anges et les hommes. Marie est la fontaine scellée et l’épouse fidèle du Saint-Esprit, où il n’y a que lui qui entre. Marie est le sanctuaire et le repos de la sainte Trinité, où Dieu est plus magnifiquement et divinement qu’en aucun lieu de l’univers, sans excepter sa demeure sur les Chérubins et les Séraphins ; et il n’est permis à aucune créature, quelque pure qu’elle soit, d’y entrer sans un grand privilége.

Je dis avec les Saints : La divine Marie est le paradis terrestre du nouvel Adam, où il s’est incarné par l’opération du Saint-Esprit, pour y opérer des merveilles incompréhensibles ; c’est le grand et le divin monde de Dieu, où il y a des beautés et des trésors ineffables ; c’est la magnificence du Très-Haut, où il a caché, comme en son sein, son Fils unique, et en lui tout ce qu’il y a de plus excellent et de plus précieux. Oh ! oh ! que de choses grandes et cachées ce Dieu puissant a faites en cette créature admirable ! comme elle est elle-même obligée de le dire, malgré son humilité profonde : Fecit mihi magna qui potens est : le monde ne les connaît pas, parce qu’il en est incapable et indigne.

Les Saints ont dit des choses admirables de cette sainte cité de Dieu ; et ils n’ont jamais été plus éloquents et plus contents, comme ils l’avouent eux-mêmes, que quand ils en ont parlé ; après cela, ils s’écrient que la hauteur de ses mérites, qu’elle a élevés jusqu’au trône de la divinité, ne se peut apercevoir ; que la largeur de sa charité, qu’elle a plus étendue que la terre, ne se peut mesurer ; que la grandeur de sa puissance, qu’elle a jusque sur un Dieu même, ne se peut comprendre, et enfin que la profondeur de son humilité et de toutes ses vertus et ses grâces, qui sont un abîme, ne se peut sonder.

Ô hauteur incompréhensible ! Ô largeur ineffable ! Ô grandeur démesurée ! Ô abîme impénétrable ! Tous les jours, d’un bout de la terre à l’autre, dans le plus haut des cieux, dans le plus profond des abîmes, tout prêche, tout publie l’admirable Marie. Les neuf chœurs des anges, les hommes de tous sexes, âges, conditions, religions, bons et mauvais, jusqu’aux diables, sont obligés de l’appeler Bienheureuse, bon gré, mal gré, par la force de la vérité. Tous les anges, dans les cieux, lui crient incessamment, a dit saint Bonaventure : Sancta, sancta, sancta Maria, Dei Genitrix et Virgo ; et ils lui offrent des millions de millions de fois tous les jours la salutation des Anges, Ave, Maria, etc. : en se prosternant devant elle, ils lui demandent pour grâce de les honorer de quelques-uns de ses commandements : jusqu’à saint Michel, dit saint Augustin, quoique le prince de toute la cour céleste, est le plus zélé à lui rendre et à lui faire rendre toutes sortes d’honneurs ; toujours en attente pour avoir l’honneur d’aller, à sa parole, rendre service à quelqu’un de ses serviteurs.

Toute la terre est pleine de sa gloire, particulièrement chez les Chrétiens, où elle est prise pour tutélaire et protectrice en plusieurs royaumes, provinces, diocèses et villes ; plusieurs cathédrales consacrées à Dieu sous son nom ; point d’église sans autel en son honneur ; point de contrée ni de canton où il n’y ait quelqu’une de ses images miraculeuses où toutes sortes de maux sont guéris, et toutes sortes de biens obtenus : tant de confréries et congrégations en son honneur ; tant de religions sous son nom et sa protection ; tant de confrères et sœurs de toutes les confréries, et tant de religieux et religieuses de toutes les religions qui publient ses louanges et qui annoncent ses miséricordes. Il n’y a pas un petit enfant qui, en bégayant l’Ave Maria, ne la loue : il n’y a guère de pécheur qui, en son endurcissement même, n’ait en elle quelque étincelle de confiance ; il n’y a pas même de diable dans les enfers qui en la craignant ne la respecte.

Après cela, il faut dire en vérité avec les saints : De Maria nunquam satis… « On n’a point encore assez loué, exalté, honoré, aimé et servi Marie. » Elle a mérité encore plus de louanges, de respects, d’amour et de services.

Après cela, il faut dire avec le Saint-Esprit :’’Omnis gloria ejus Filiæ Regis ab intus… « Toute la gloire de la Fille du Roi est au dedans. » Comme si toute la gloire extérieure que lui rendent à l’envi le ciel et la terre n’était rien en comparaison de celle qu’elle reçoit au dedans par le Créateur, et qui n’est point connue des petites créatures, qui ne peuvent pénétrer le secret des secrets du Roi.

Après cela il faut nous écrier avec l’Apôtre : Nec oculus vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit… « Ni l’œil n’a vu, ni l’oreille n’a entendu, ni le cœur de l’homme n’a compris les beautés, les grandeurs et excellences de Marie, » le miracle des miracles de la grâce, de la nature et de la gloire. Si vous voulez comprendre la Mère, dit un saint, comprenez le Fils, car c’est une digne Mère de Dieu : Hic taceat omnis lingua… « Que toute langue demeure muette ici. »

Mon cœur vient de dicter tout ce que je viens d’écrire avec une joie particulière, pour montrer que la divine Marie a été inconnue jusqu’ici, et que c’est une des raisons pourquoi Jésus-Christ n’est point connu comme il doit l’être. Si donc, comme il est certain, le règne de Jésus-Christ arrive dans le monde, ce ne sera qu’une suite nécessaire de la connaissance et du règne de la très-sainte Vierge Marie, qui l’a mis au monde la première fois, et le fera éclater la seconde.

4

J’avoue avec toute l’Église que Marie n’étant qu’une pure créature sortie des mains du Très-Haut, comparée à sa majesté infinie, est moindre qu’un atome, ou plutôt n’est rien du tout, puisqu’il est seul celui qui est, et que par conséquent ce grand Seigneur, toujours indépendant et se suffisant à lui-même, n’a point eu ni n’a point encore absolument besoin de la Sainte-Vierge pour l’accomplissement de ses volontés et pour la manifestation de sa gloire : il n’a qu’à vouloir pour tout faire.

Je dis cependant que, les choses supposées comme elles sont, Dieu ayant voulu commencer et achever ses plus grands ouvrages par la très-- sainte Vierge, depuis qu’il l’a formée, il est à croire qu’il ne changera point de conduite dans les siècles des siècles ; car il est Dieu, et ne change point en ses sentiments ni en sa conduite.

Dieu le Père n’a donné son Unique au monde que par Marie ; quelques soupirs qu’aient poussés les Patriarches, quelques demandes qu’aient faites les Prophètes et les Saints de l’ancienne loi pendant quatre mille ans pour avoir ce trésor, il n’y a eu que Marie qui l’ait mérité, et trouvé grâce devant Dieu par la force de ses prières et la hauteur de ses vertus. Le monde était indigne, dit saint Augustin, de recevoir le Fils de Dieu immédiatement des mains du Père ; il l’a donné à Marie afin que le monde le reçût par elle. Le Fils de Dieu s’est fait homme pour notre salut, mais en Marie et par Marie. Dieu le Saint-Esprit a formé Jésus-Christ en Marie, mais après lui avoir demandé son consentement par un des premiers ministres de sa cour.

Dieu le Père a communiqué à Marie sa fécondité autant qu’une pure créature en était capable, pour lui donner le pouvoir de produire son Fils et tous les membres de son corps mystique. Dieu le Fils est descendu dans son sein virginal, comme le nouvel Adam dans le paradis terrestre, pour y prendre ses complai- sances, et pour y opérer en cachette des merveilles de grâce.

Dieu fait homme a trouvé sa liberté à se voir emprisonner dans son sein ; il a fait éclater sa force à se laisser porter par cette vierge bénie ; il a trouvé sa gloire et celle de son Père à cacher ses splendeurs à toutes les créatures d’ici-bas, pour ne les révéler qu’à Marie ; il a glorifié son indépendance et sa majesté à dépendre de cette aimable Vierge dans sa conception, en sa naissance, en sa présentation au temple, en sa vie cachée de trente ans, jusqu’à sa mort, où elle devait assister pour ne faire avec elle qu’un même sacrifice, et pour être immolé par son consentement au Père éternel, comme autrefois Isaac par le consentement d’Abraham à la volonté de Dieu ; c’est elle qui l’a allaité, nourri, entretenu, élevé et sacrifié pour nous.

Ô admirable et incompréhensible dépendance d’un Dieu, que le Saint-Esprit n’a pu passer sous silence dans l’Évangile, quoiqu’il nous ait caché presque toutes les choses admirables que cette Sagesse incarnée a faites dans sa vie cachée, pour nous en montrer le prix ! Jésus-Christ a plus donné de gloire à Dieu son Père par la soumission qu’il a eue à sa Mère pendant trente années, qu’il ne lui en eût donné en convertissant toute la terre par l’opération des plus grandes merveilles. Oh ! qu’on glorifie hautement Dieu, quand on se soumet, pour lui plaire, à Marie, à l’exemple de Jésus-Christ, notre unique modèle !

Si nous examinons de près le reste de la vie de Jésus-Christ, nous verrons qu’il a voulu commencer ses miracles par Marie ; il a sanctifié saint Jean dans le sein de sa mère sainte Élisabeth, par la parole de Marie ; aussitôt qu’elle eut parlé, Jean fut sanctifié, et c’est son premier et plus grand miracle de grâce. Il changea, aux noces de Cana, l’eau en vin, à son humble prière, et c’est son premier miracle de nature. Il a commencé et continué ses miracles par Marie, et il les continuera jusqu’à la fin des siècles par Marie.

Dieu le Saint-Esprit étant stérile en Dieu, c’est-à-dire ne produisant point d’autre personne divine, est devenu fécond par Marie, qu’il a épousée ; c’est avec elle, en elle et d’elle qu’il a produit son chef-d’œuvre, qui est un Dieu fait homme, et qu’il produit tous les jours jusqu’à la fin du monde. Les prédestinés sont les membres du corps de ce chef adorable ; c’est pourquoi plus il trouve Marie, sa chère et indissoluble épouse, dans une âme, et plus il devient opérant et puissant pour produire Jésus-Christ en cette âme, et cette âme en Jésus-Christ.

Ce n’est pas qu’on veuille dire que la Sainte-Vierge donne au Saint-Esprit la fécondité, comme s’il ne l’avait pas ! puisque étant Dieu, il a la fécondité ou la capacité de produire, comme le Père et le Fils, quoiqu’il ne la réduise pas à l’acte, ne produisant point d’autre personne divine ; mais on veut dire que le Saint-Esprit, par l’entremise de la Sainte-Vierge, dont il veut bien se servir, quoiqu’il n’en ait pas absolument besoin, réduit à l’acte sa fécondité, en produisant en elle et par elle Jésus-Christ et ses membres ; mystère de grâce inconnu même aux plus savants et spirituels d’entre les chrétiens.

La conduite que les trois Personnes de la très-sainte Trinité ont tenue dans l’incarnation et le premier avénement de Jésus-Christ, elles la gardent tous les jours d’une manière invisible dans la sainte Église, et la garderont jusqu’à la consommation des siècles dans le dernier avénement de Jésus-Christ.

Dieu le Père a fait un assemblage de toutes les eaux, qu’il a nommé la Mer ; il a fait un assemblage de toutes ses grâces, qu’il a appelé Marie. Ce grand Dieu a un trésor ou un magasin très-riche, où il a renfermé tout ce qu’il a de beau, d’éclatant, de rare et de précieux, jusqu’à son propre Fils ; et ce trésor immense n’est autre que Marie, que les Saints appellent le trésor du Seigneur, de la plénitude duquel les hommes sont enrichis.

Dieu le Fils a communiqué à sa Mère tout ce qu’il a acquis par sa vie et sa mort, ses mérites infinis et ses vertus admirables, et il l’a faite la trésorière de tout ce que son Père lui a donné en héritage ; c’est par elle qu’il applique ses mérites à ses membres, qu’il communique ses vertus et distribue ses grâces ; c’est son canal mystérieux ; c’est son aqueduc, par où il fait passer doucement et abondamment ses miséricordes.

Dieu le Saint-Esprit a communiqué à Marie, sa fidèle épouse, ses dons ineffables, et il l’a choisie pour la dispensatrice de tout ce qu’il possède, en sorte qu’elle distribue à qui elle veut, autant qu’elle veut, comme elle veut et quand elle veut, tous ses dons et ses grâces, et il ne se donne aucun don céleste aux hommes qu’il ne passe par ses mains virginales ; car telle a été la volonté de Dieu, qui a voulu que nous ayons tout en Marie ; ainsi sera enrichie, élevée et honorée du Très-Haut celle qui s’est appauvrie, humiliée et cachée jusqu’au fond du néant par sa profonde humilité, pendant toute sa vie : voilà les sentiments de l’Église et des saints Pères.

Si je parlais à des esprits forts de ce temps, je prouverais tout ce que je dis simplement, plus au long, par la sainte Écriture et les saints Pères, dont je rapporterais les passages latins, et par plusieurs solides raisons qu’on pourra voir au long déduites par le R. P. Poiré en sa Triple Couronne de la Sainte-Vierge ; mais comme je parle particulièrement aux pauvres et aux simples, qui, étant de bonne volonté et ayant plus de foi que le commun des savants, croient plus simplement et avec plus de mérite, je me contente de leur déclarer simplement la vérité, sans m’arrêter à leur citer tous les passages latins qu’ils n’entendent pas ; quoique je ne laisse pas d’en rapporter quelques-uns, sans les rechercher beaucoup. Continuons :

La grâce perfectionnant la nature, et la gloire perfectionnant la grâce, il est certain que Notre Seigneur est encore dans le Ciel aussi Fils de Marie qu’il l’était sur la terre, et que, par conséquent, il a conservé la soumission et l’obéissance du plus parfait de tous les enfants à l’égard de la meilleure de toutes les mères ; mais il faut prendre garde de concevoir en cette dépendance quelque abaissement ou imperfection en Jésus-Christ ; car Marie étant infiniment au-dessous de son Fils, qui est Dieu, ne lui commande pas, comme une mère d’ici-bas commanderait à son enfant, qui est au-dessous d’elle : Marie, étant toute transformée en Dieu par la grâce, et la gloire qui transforme tous les Saints en lui, ne demande, ne veut, ni ne fait rien qui soit contraire à l’éternelle et immuable volonté de Dieu. Quand on lit donc dans les écrits des saints Bernard, Bernardin, Bonaventure, etc., que dans le Ciel et sur la terre, tout, jusqu’à Dieu même, est soumis à la très-sainte Vierge, ils veulent dire que l’autorité que Dieu a bien voulu lui donner est si grande, qu’il semble qu’elle ait la même puissance que Dieu ; et que ses prières et demandes sont si puissantes auprès de Dieu, qu’elles passent toujours pour des commandements auprès de sa majesté, qui ne résitse jamais à la prière de sa chère Mère, parce qu’elle est toujours humble et conforme à sa volonté.

Si Moïse, par la force de sa prière, arrêta la colère de Dieu sur les Israélites, d’une manière si puissante que le Très-Haut et infiniment miséricordieux Seigneur, ne pouvant lui résister, lui dit qu’il le laissât se mettre en colère et punir ce peuple rebelle, que devons-nous penser, à plus forte raison, de la prière de l’humble Marie et digne Mère de Dieu, qui est plus puissante auprès de sa majesté que les prières et intercessions de tous les Anges et les Saints du ciel et de la terre ?

Marie commande dans les Cieux sur les Anges et les Bienheureux. Pour récompense de son humilité profonde, Dieu lui a donné le pouvoir et la commission de remplir de saints les trônes vides dont les anges apostats sont tombés par orgueil. Telle est la volonté du Très-Haut, qui exalte les humbles, que le ciel, la terre et les enfers plient bon gré, mal gré aux commandements de l’humble Marie, qu’il a faite Souveraine du ciel et de la terre, la générale de ses armées, la trésorière de ses trésors, la dispensatrice de ses grâces, l’ouvrière de ses grandes merveilles, la réparatrice du genre humain, la médiatrice des hommes, l’exterminatrice des ennemis de Dieu et la fidèle compagne de ses grandeurs et de ses triomphes.

Dieu le Père se veut faire des enfants par Marie jusqu’à la consommation du monde, et il lui dit ces paroles : In Jacob inhabita ! « Demeurez en Jacob, » c’est-à-dire faites votre demeure et résidence dans mes enfants et prédestinés, figurés par Jacob, et non point dans les enfants du diable et les réprouvés, figurés par Ésaü.

Comme dans la génération naturelle et corporelle il y a un père et une mère, de même dans la génération surnaturelle et spirituelle il ya un père qui est Dieu, et une mère qui est Marie. Tous les vrais enfants de Dieu et prédestinés ont Dieu pour père et Marie pour mère, et qui n’a pas Marie pour mère n’a pas Dieu pour père ; c’est pourquoi les réprouvés, comme les hérétiques, schismatiques, etc., qui haïssent ou regardent avec mépris ou indifférence la très-sainte Vierge, n’ont point Dieu pour père, quoiqu’ils s’en glorifient, parce qu’ils n’ont point Marie pour mère ; car s’ils l’avaient pour mère, ils l’aimeraient et l’honoreraient comme un vrai et bon enfant aime naturellement et honore sa mère, qui lui a donné la vie.

Le signe le plus infaillible et le plus pour distinguer un hérétique, un de mauvaise doctrine, un réprouvé, d’avec un prédestiné, c’est que l’hérétique et le réprouvé n’ont que du mépris ou de l’indifférence pour la très-sainte Vierge, tâchant, par leurs paroles et exemples, d’en diminuer le culte et l’amour ouvertement ou en cachette, quelquefois sous de beaux prétextes. Hélas ! Dieu le Père n’a point dit à Marie de faire sa demeure en eux, parce qu’ils sont des Ésaü.

Dieu le Fils veut se former, et pour ainsi dire, s’incarner tous les jours par sa chère Mère dans ses membres, et il lui dit : in Israel hæreditare… « Ayez Israël pour héritage : » c’est comme s’il disait : Dieu mon Père m’a donné pour héritage toutes les nations de la terre, tous les hommes bons et mauvais, prédestinés et réprouvés ; je conduirai les uns par la verge d’or et les autres par la verge de fer ; je serai le père et l’avocat des uns, le juste vengeur des autres et le juge de tous ; mais pour vous, ma chère Mère, vous n’aurez pour votre héritage et possession que les prédestinés figurés par Israël ; et, comme leur bonne mère, vous les enfanterez, élèverez ; et comme leur souveraine, vous les conduirez, gouvernerez et défendrez.

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