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79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1887
I
II
Le lendemain, je quittai Nancy, à six heures du matin, joyeux, leste et plein d’espoir, un sac de voyage sur l’épaule.
C’était le 22 août.
Oh ! Comme j’étais content d’aller vers la France encore libre, où je pourrais me joindre à son armée, lutter avec ses braves soldats, contre ces Allemands orgueilleux, que je haïssais plus que jamais, depuis que je les avais vus se pavaner fièrement dans une vieille cité française.
Le ciel était pur et brillant, l’air frais : une journée magnifique s’annonçait.
La route est si de Nancy à Pont-à-Mousson, que, dans mon admiration pour les jolis paysages, qui se développaient devant moi, j’avais oublié les Prussiens.
Il me semblait que je n’avais qu’à voler pour arriver à mon but, et je marchais vite, je volais presque.
Ces bois si verts, ces vallons si frais, parsemés de nombreux et blancs villages, respiraient une si douce paix, que je pensais :
« Ils n’ont point passé ici, ils sont tous en ville. Je n’en verrai donc plus ! Quelle joie de pouvoir respirer librement ! »
Et puis je rêvais à ma mère, à Wilhelmine, je sentais que je me rapprochais d’elles et cela m’excitait.
Cependant le soleil que me cachaient les grands arbres de la route, s’éleva peu à peu dans un ciel sans nuages. Ses rayons brûlants calmèrent mon ardeur, la sueur inonda mon front.
Je marchais ainsi depuis plusieurs heures, et j’avais traversé quelques villages, sans prendre le moindre repos, lorsque j’entendis derrière moi le roulement d’une voiture.
Je m’arrêtai et j’attendis, espérant trouver une place près du conducteur, qui était seul.
Quand il fut près de moi, il m’invita lui-même à monter.
« Vous ne craignez donc pas, lui dis-je, que je sois un Prussien ?
— Il est facile de voir à votre figure que vous êtes Français, et à votre accent, je vous reconnais Lorrain. Mais où allez-vous ainsi à pied ?
— À Metz, si c’est possible.
— À Metz !… Vous aurez du mal, cher monsieur, car on parle dans le pays de batailles gigantesques, qui se seraient livrées aux environs : on cite les noms de Borny, Gravelotte. La ville doit être inabordable.
— Les Prussiens cachent toutes les nouvelles. Aussi ne sait-on rien de précis et doit-on se défier des bruits qu’ils faussement… Mais je suis surpris de vous voir voyager librement, en voiture ; car je sais que les Prussiens mettent tous les chevaux en réquisition et souvent même les voitures.
— C’est vrai. Mais lorsqu’ils sont arrivés chez moi, les paysans avaient conduit chevaux et voitures dans les bois. Les Allemands n’ont pu saisir que quelques bêtes qui, s’étant égarées, revenaient au village. Quant à moi, je n’en ai vu aucun en venant ; il paraît qu’ils sont tous partis sur Paris, par Frouard.
— Et Toul ? Toul la brave, où sont les mobiles nancéiens ! croyez-vous qu’elle les laissera passer ainsi ! Ah ! que ne suis-je dans ses remparts !
— Ils ont déjà éprouvé de la résistance devant Toul, car le canon s’est fait entendre plusieurs fois de ce côté et l’on dit qu’un prince allemand y a été blessé gravement. »
En causant ainsi, nous étions arrivés dans un village nommé Marbache, où la route se divisait en fourche.
Mon automédon arrêta sa voiture.
« Je suis fâché, me dit-il, de ne pouvoir vous être utile plus longtemps. Mais comme vous allez à Pont-à-Mousson et moi dans les côtes, il faut nous séparer. »
Nous étions devant un semblant de café, dont l’enseigne venait d’être effacée et le bouchon enlevé ; précaution que prenaient la plupart des débitants pour éviter la clientèle tumultueuse et peu lucrative des troupes allemandes.
Mais celles-ci avaient le nez fin et toujours elles allaient droit au café travesti.
Le désir de nous rafraîchir un peu nous tenta et pour remercier mon homme, je l’invitai à entrer au café !
« J’accepte volontiers, dit-il. D’ailleurs il fait si chaud, que j’allais vous faire la même proposition. »
La voiture fut donc rapprochée du mur, le cheval attaché, et nous entrâmes.
Je rirai toujours en pensant à la mine triste et déconfite que prit l’hôtelier, en nous voyant entrer. Il nous regardait de l’œil le plus dolent que j’eusse jamais vu.
J’en augurai un renchérissement incroyable des liquides : je ne me trompais pas.
« Que veulent ces messieurs ?
— Une bouteille de bière.
— Une bouteille de bière !… Mon Dieu ! D’où venez-vous donc ?
— De Nancy, tout droit.
— Eh bien, vous devriez savoir que les Prussiens nous ont tout pris… Tout, messieurs, et ce qu’ils n’ont pas bu, ils l’ont vidé dans la cave. Oui ! Les coquins ! Ils n’ont rien laissé au pauvre marchand !
— Alors, m’écriai-je, en me levant, nous n’avons qu’à partir et aller ailleurs.
— Attendez… Je vous le dis tout bas, j’ai réussi à cacher quelque chose, mais je vous le répète, n’en dites rien. Puisque ce sont des Français qui demandent, je veux bien donner une bouteille… De la bière, il n’y en a plus. Vous aurez du vin blanc, c’est tout ce qui me reste. »
Le cafetier savait vendre sa marchandise la plus chère. Je regardai mon compagnon.
« Si monsieur y consent, va pour le vin blanc.
Apportez le vin blanc.
L’aubergiste disparut lestement, riant sous cape.
Pendant que nous causions, il était remonté fièrement, tenant à la main un litre au cachet douteux.
Tout à coup un grand fracas se fit entendre à la porte et nous vîmes entrer pêle-mêle une foule de soldats prussiens de la ligne.
L’un que je reconnus à ses galons dorés, être un sergent, s’approcha de moi et me prenant brutalement par le bras, m’entraîna hors de la salle. Il me montrait la voiture en criant d’une voix forte.
« Que voulez-vous ? lui dis-je.
— Cette voiture est à moi, ajouta mon compagnon, qui nous avait suivis.
— Nein, nein, hurlait l’Allemand, vous être cocher, pour conduire à Nancy. »
Je compris : le Prussien voulait s’emparer de la voiture, et, pour couronner son œuvre, m’installer comme conducteur sur son char de triomphe.
J’expliquai la chose au propriétaire qui blêmit de colère.
Mais déjà les soldats avaient détaché le cheval du mur et une douzaine d’entre eux s’étaient entassés, comme des pourceaux qu’on mène à la foire, sur la voiture qui pouvait à peine supporter six personnes.
Cependant le sous-officier commençait à s’impatienter. Je le vois encore rongeant ses longues moustaches jaunes, tournant avec fureur ses yeux ronds et serrant son sabre ; il exprimait sa colère dans un langage franco-allemand, qui n’avait rien d’harmonieux.
Il me poussait vers la voiture et je le repoussais. Enfin il appela des soldats à son aide et je vis l’instant où j’allais être emporté de force. Alors l’idée de mon sauf-conduit me vint seulement à l’esprit.
Je le tirai donc et je le déployai aux yeux étonnés des Allemands : l’effet en fut magique. Le sous-officier devint d’une politesse obséquieuse, les soldats me saluèrent, les autres, d’un commun accord, sautèrent de la voiture, qui me fut rendue et le détachement reprit à pied la route de Nancy.
Mon conducteur craignant une nouvelle aventure, s’enfuit au galop, refusant de goûter au vin blanc.
Pour moi, je me remis en voyage, rêvant au pouvoir extraordinaire de mon sauf-conduit et à l’amour des Prussiens pour les voyages en voiture.
III
La chaleur était de plus en plus accablante, une poussière brûlante me desséchait la gorge, et pourtant soutenu par mon enthousiasme guerrier, je marchais vite, murmurant le chant glorieux, qui avait jadis conduit nos soldats contre l’Europe coalisée.
Cela me donnait de l’espérance et me faisait trouver le chemin moins triste et plus court.
À chaque instant, passaient des trains formés de wagons prussiens, remplis de soldats. Parfois aussi ils emmenaient, en Allemagne, des prisonniers et je songeais aux grandes batailles dont le bruit vague était parvenu à Nancy… On parlait de Bazaine, de Prussiens jetés dans de profondes carrières.
On se disait tout bas que nous étions vainqueurs… et j’espérais !
Je voyais aussi des soldats allemands qui rétablissaient les chemins de fer, les ponts, les télégraphes, qu’on avait fait sauter à la suite de nos armées. Les pauvres employés français voyaient de loin leur place occupée. Ils avaient rempli leur devoir non sans péril, car beaucoup ont payé de leur vie le zèle avec lequel ils rétablissaient les communications coupées par les avant-gardes de l’armée prussienne.
Ils ont sauvé plusieurs convois chargés de blessés et beaucoup ont été fusillés ou emmenés en Allemagne.
Enfin, à force de courage, je suis à une heure de Pont-à-Mousson, dont je vois la côte surmontée de ruines féodales. Près de la route, s’élève un mur, bordé de quelques noyers et de gazon épais.
C’est mon affaire, car il est temps de prendre un peu de repos. Le soleil est au-dessus de ma tête ; mon estomac me dit qu’il est midi, mais il faut jeûner jusqu’à la ville, où j’espère trouver quelques ressources.
Je dispose donc mon sac, et je m’en sers comme d’un oreiller pour reposer ma tête. Bientôt le sommeil me saisit. Je ne sais depuis combien de temps je me livrais au repos, quand ma tête, dans un brusque mouvement, frappa un corps dur. Je me lève aussitôt et jugez de ma surprise, en voyant que mon sac a disparu : en vain je regarde à droite, à gauche, rien, mon sac avait bien changé de maître.
Sur la route, fuyait rapidement vers Nancy une de ces voitures à deux roues, couvertes d’une longue toile grise et traînée par un mulet, comme on en a vu beaucoup, à la suite de l’armée prussienne.
Poussé par je ne sais quel pressentiment, je courus après cette charrette, et je vis mon sac précieusement installé sur les genoux d’une sorcière allemande.
Sans dire un mot, je saisis prestement mon bien et laissant aller la , je repris ma route. Mais j’avais compté sans trois horribles Allemands qui, sortant de la voiture, s’élancèrent à ma poursuite.
Je me retournais pour me tenir en garde.
« Mein sac, mein sac, » cria l’un.
Cette prétention par trop hardie m’irrita tellement, que je ne réfléchis pas combien une lutte contre trois brigands bien armés serait inégale pour moi.
Je me crus capable de résister à un bataillon.
« Viens le chercher, ton sac, m’écriai-je.
— Mein sac, mein sac, » répéta le bandit.
Et il voulut me l’arracher. Mais je lui appliquai un violent coup de poing dans le creux de l’estomac : il pâlit et tourna sur lui-même.
Ces gens sont lâches ! Ils crient et menacent, quand on paraît craindre, mais qu’on résiste, ils reculent. Aussi les deux autres hésitèrent. Cependant je vis briller des couteaux et je ne sais ce qui serait advenu, si les chants cadencés d’un régiment allemand, qui approchait, n’eussent mis en fuite mes adversaires. Je continuai ma route, maudissant cette foule de bohémiens, qui, à la suite de l’armée prussienne, s’étaient introduits en France.
Il fallait les voir avec leurs figures maigres et rougeâtres, leurs longs cheveux roux et leur barbe inculte. On les reconnaissait à leurs grandes pipes de porcelaine, à leur costume sale et bariolé. Tantôt ils portaient une culotte de soldat, sous une longue capote de juif polonais, et des bottes hautes et larges ; tantôt un chapeau à bords relevés et un manteau gris, plein de pièces de toutes couleurs.
Ils arrivaient par bandes nombreuses, comme les corbeaux après une bataille. Dans leur voiture, traînée par un maigre cheval, grouillait pêle-mêle toute la famille, hommes, femmes et enfants : femmes sèches et rudes, comme les vieilles sorcières de , et comme les tziganes de la Valachie ; enfants sauvages et idiots ; armée de pillards qui, sous prétexte de fournir l’armée prussienne, s’installaient en maîtres chez les pauvres paysans, et les pillaient sans pitié !
Malheur aux voyageurs attardés qui rencontraient ces brigands ! Malheur à la maison isolée qui se trouvait sur leur passage, car dans les villes, ils n’osaient se montrer hardis !
En voyant de loin la longue file de leurs voitures, je pensais à ces hordes du moyen âge, qui envahissaient les nations voisines et venaient sans façon prendre la place des premiers habitants.
La nation allemande qui se pique de tant de science, n’avait pas changé depuis quinze cents ans !
À ces bandes poussées par l’espoir de la rapine, il faut ajouter les marchands ambulants, qui apportaient des cigares, des jambons, du lard, et, tout en faisant le commerce, servaient d’espions : ils s’introduisaient partout, écoutaient, surveillaient et rendaient aux officiers prussiens un compte fidèle de ce qu’ils avaient remarqué.
Combien nous avons vus, avant la guerre, parcourir nos campagnes, avec une légère pacotille, qu’ils ne vendaient pas ! Combien occupaient de bonnes places dans les villes et se faisaient des amis parmi ces pauvres Français qu’ils espionnaient !
Ils ont connu nos sentiers, nos vallées, nos montagnes, nos rivières : au premier signal de la guerre, ils se sont envolés chez eux, et sont revenus voir leurs anciennes connaissances, à la tête de l’armée allemande.
Ils allaient tout droit dans les meilleures maisons : ils connaissaient la fortune des propriétaires, leurs caves, leurs greniers… Ils entraient en riant :
« Bonjour, monsieur Pierre, ne me reconnaissez-vous pas ? Je vous ai servi comme domestique, pendant trois ans, et voyez, je suis officier aujourd’hui. Mais ne craignez pas, nous ne vous ferons point de mal ; j’ai de la reconnaissance pour vous… Seulement nous avons besoin de vin, de nourriture : vous pouvez donner du blé, sans nuire à vos greniers. »
Et bien d’autres choses qui étonnaient les fermiers.
IV
Je me suis un peu étendu sur ces tristes souvenirs, et me voici arrivé aux premières maisons de Pont-à-Mousson. Je distingue parfaitement les restes noircis par le temps du vieux château de Mousson.
Ils sont là, immobiles, au milieu du tumulte de la guerre, témoins séculaires des luttes humaines qui se sont succédé dans ce pays : preuves solides de la faiblesse de l’homme, qui agit tant et qui meurt, tandis que longtemps après lui, restent encore debout ces murs silencieux !
La plaine était encombrée de voitures, de soldats, de canons : tout annonçait l’approche d’une nombreuse armée.
Je voyais des sentinelles placées le long de la route, à l’entrée de la ville. Je traversai les postes d’un pas assuré, sans m’inquiéter des regards quelque peu étonnés des gardes et des soldats qui, surpris de mon assurance, n’osaient m’arrêter.
Cette hardiesse m’a servi dans plus d’un cas, où je
n’étais pas autant dans mon droit. La fortune favorise les audacieux, dit un poète ancien : j’ai vu souvent la vérité de ce vieil adage. L’homme qui craint, hésite, est vite remarqué : la frayeur se montre dans ses yeux, on reconnaît son embarras, on se méfie de lui, on croit voir un coupable, on l’arrête.
Mais celui qui, prenant son parti, marche hardiment, lève la tête, semble user de son droit et commander là où il n’est rien, étonne, impose, et personne n’ose s’opposer à lui.
Sur la place de la Gare, vis-à-vis l’hôtel de la Poste, je fus arrêté par un groupe nombreux d’officiers de tous rangs et de tous corps, qui entouraient plusieurs hauts personnages.
Je demandai à quelques Mussipontains qui les regardaient, à qui pouvait appartenir cet état-major.
« C’est au roi Guillaume, me répondit-on. Il est là, et près de lui Bismark. Vous pouvez les voir au centre de ce groupe. »
Je ne pensais guère trouver à Pont-à-Mousson les deux hommes qui, en ce moment, occupaient le monde, les deux hommes qui avaient lancé leurs hordes sur ma pauvre patrie !
Je me sentis froid au cœur, mais je voulus les voir.
Guillaume était bien là, tel que je l’avais déjà vu souvent représenté, il était là, avec ses fortes moustaches et ses épais favoris, le front haut et dégarni ! Je le vois encore avec sa figure carrée, pleine de rides : il causait avec un homme au maintien raide et sévère.
C’était Bismark : ce front chauve, ces moustaches en brosse, ce menton rasé, ces yeux petits et vifs, je les reconnus. Et c’était bien l’image que je m’étais faite de cet ennemi de la France.
Machiavel devait avoir ce regard malin.
Je m’éloignai, car mon cœur se serrait et je pensais à nos soldats qui, peu de temps auparavant, avaient foulé ce sol aujourd’hui souillé par l’envahisseur
Ce qui m’avait frappé dans cette foule d’officiers, c’était la simplicité de l’uniforme. C’est, je crois, une mesure prise pour que, dans une bataille, il soit plus difficile de les reconnaître. Une écharpe, un gland d’argent, des vêtements plus fins, voilà ce qui les distinguait des soldats. Mais en temps de paix, une fois la crainte des balles bannie, on reprend ses hochets et ses galons brillants.
Ainsi je songeais, en cherchant un hôtel où je pusse réparer mes forces, car il était midi et depuis six heures du matin, j’avais marché sans prendre de nourriture.
Au détour d’une rue, je rencontrai quelques prisonniers français, qui se traînaient pâles et fatigués, conduits par des uhlans ! Je ne puis exprimer l’émotion qui me saisit en voyant mes malheureux compatriotes.
Je restais là, muet, immobile, serrant les poings, lorsqu’un jeune sergent-major s’échappa des rangs et vint se jeter à mon cou, en criant :
« Mon pauvre Christian ! »
Et ses bras tremblaient en me serrant, il ne pouvait en dire plus.
Je reconnus Louis Karcher, le fils d’un fermier de Daspich, un ami de collège, qui s’était engagé l’année précédente.
Je l’avais vu si rose, si frais ! Et il était si maigri par la souffrance, que je ne l’aurais jamais reconnu sous sa longue capote déchirée par la lutte qu’il avait dû soutenir. Car il était brave, et il avait dû bien se battre avant d’être là !
Je voulus lui parler, mais une main brutale le repoussa dans les rangs des prisonniers.
« Console mon père, si tu le vois, me cria-t-il. Dis-lui que je serai courageux jusqu’au bout. »
Je ne pouvais répondre, mais je lui fis signe de la tête et il disparut peut-être un peu consolé.
Cette pénible rencontre m’avait plongé dans une profonde tristesse, et il fallut toute ma fatigue et ma faim aiguë, pour me rappeler que je n’avais encore aucun asile.
Mais ce fut en vain que je me présentai dans plusieurs auberges ; partout on me répondait :
« Nous n’avons rien à vous donner, et toutes les chambres sont occupées par les Allemands. »
Peut-être me prenait-on pour un de ces bohémiens dont j’ai parlé et qui suivaient l’armée. Il est vrai que la poussière couvrait mes vêtements et ma figure était inondée de sueur. Aussi me recevait-on partout avec défiance, et quand je disais qui j’étais, on me jurait que la maison était sans une bouchée de pain.
Ces pauvres gens étaient devenus méfiants à cause des nombreux vols commis chez eux par les convoyeurs allemands. Pont-à-Mousson avait aussi été une des premières villes occupées, et même les Prussiens y avaient éprouvé un échec assez grave.
Le 12 août, des dragons et des hussards prussiens étaient arrivés à Pont-à-Mousson, au nombre de trente ou quarante. Après avoir échangé quelques coups de feu avec des soldats français et des habitants, les dragons allèrent à la gare et se mirent à briser la voie, pour couper toute communication aux trains qui allaient à Metz. Les hussards gardaient la route.
Tout à coup, rapide comme la foudre, arrive un détachement de chasseurs d’Afrique, par la route de Metz. Leurs petits chevaux arabes semblaient voler.
Ils s’élancent sur les Prussiens qu’ils tuent ou dispersent. Une course folle s’engage dans la ville : les hussards allemands s’enfuyaient partout, poursuivis le sabre dans les reins, et beaucoup furent tués ou faits prisonniers.
C’est ce que me raconta fièrement un habitant de la ville, qui fit route avec moi pendant quelque temps.
Enfin n’espérant plus trouver ni nourriture ni logement dans la ville, j’allais remettre mon sac sur l’épaule et chercher dans un village voisin quelque auberge plus hospitalière, lorsque je me rappelai que mon père m’avait parlé autrefois d’un vieux professeur de musique, à qui il avait rendu quelque service dans le temps.
Le nom de M. Bürger me revint à la mémoire. Je résolus aussitôt de lui rendre visite, espérant sinon trouver un asile, du moins avoir des renseignements qui pussent me tirer d’embarras.
Décidé à le voir, je m’adressai au premier marchand qui se trouvait sur sa porte :
« Connaissez-vous M. Bürger, ancien professeur de musique ?
— Non, monsieur. »
Telle fut la réponse que je reçus de plusieurs personnes auxquelles je m’adressai, ce qui me fit penser que l’ancien artiste avait perdu beaucoup de la célébrité dont mon père m’avait parlé.
La boutique d’un luthier se trouvant sur mon passage, l’idée d’y entrer me vint.
« Connaissez-vous M. Bürger, ancien professeur de musique ?
— Le père Bürger… me dit un gros homme réjoui, parfaitement. Cependant voilà longtemps que je ne l’ai vu. Peut-être est-il parti, peut-être est-il malade. Il venait souvent ici acheter des cordes de violon, ou me chercher pour réparer son antique piano… C’est un brave et digne homme, mais les temps sont durs et l’on ne pense guère en ce moment à apprendre la musique. »
Le luthier causait avec volubilité, je l’interrompis :
« Pourriez-vous m’indiquer sa maison ? »
Le marchand appela sa femme en me faisant signe de le suivre :
« Venez, me dit-il ; c’est dans une rue assez éloignée et vous pourriez ne pas vous y reconnaître, dans tant de détours. Je vous conduirai volontiers : nous n’avons rien à vendre, rien à gagner ; on peut bien laisser sa boutique… Vous connaissez donc le père Bürger ?
— C’est un vieux condisciple de mon père. Ils avaient la même chambre, à Paris, au quartier Latin, quand M. Bürger commençait à se distinguer comme artiste, et que mon père étudiait la médecine.
— Ah ! il sera content de vous voir. »
Au détour d’une rue étroite et sombre, le luthier m’arrêta :
« Nous sommes arrivés, me dit-il, le père Bürger habite ici, au troisième… au revoir ! »
Je remerciai le marchand et pendant qu’il s’éloignait, je montai les marches branlantes d’un noir perron.
La maison était vieille et pauvre : un long et étroit corridor conduisait à un escalier de bois. Je montai trois étages et je frappai au hasard à une porte derrière laquelle j’entendais plusieurs voix d’enfants.
Un vieillard sec et grand vint m’ouvrir.
« Monsieur Bürger ? dis-je, craignant de m’être trompé !
— C’est moi, monsieur, veuillez entrer. »
Je suivis le professeur de musique dans une chambre grande et basse, au milieu de laquelle jouaient quelques enfants avec une femme jeune encore.
« Asseyez-vous, monsieur, » me dit le professeur de musique, qui semblait gêné.
Je pris une chaise qu’il m’offrait, en disant :
« Je suis le fils d’un de vos anciens amis, Christian Pleffel, autrefois médecin à Daspich.
— Ah ! Tu es le fils de Christian ! s’écria le brave homme, en m’attirant vers lui et en m’embrassant de tout cœur… Pauvre vieil ami ! Oui, tu lui ressembles bien, quand il était à Paris, blond et mince comme toi !… Je crois le voir encore vivant ! Ah ! il vaut mieux qu’il soit mort que d’être comme nous dans une si grande désolation ! Et toi, tu n’es pas soldat ?
— Je vais rejoindre une armée française ; j’entrerai à Metz, si je le puis. Quoique n’étant pas de l’armée, comme unique soutien de ma mère, j’avais demandé avec instance à partir, mais les Prussiens nous ont surpris, et nous n’avons plus su quelle direction prendre ni à qui nous adresser.
— Et tu viens de Nancy, à pied : tu as l’air fatigué. As-tu mangé ?
— J’ai cherché dans tout Pont-à-Mousson pour avoir à dîner, et je n’ai rien trouvé.
— Nous n’avons que du pain et du vin : et c’est encore une bonne fortune, car il arrive à chaque instant des troupes nouvelles, et le pain est enlevé en quelques minutes, nous allons partager. »
M. Bürger apporta une cruche pleine de vin et un morceau de pain.
« Mange, me dit-il, où vas-tu coucher ?
— Je compte continuer ma route et trouver plus facilement à coucher dans les villages éloignés du passage des troupes.
— Si je pouvais t’offrir l’hospitalité, je le ferais de bon cœur ; mais je n’ai que cette chambre et toute la famille y couche : un matelas, une couverture, voilà ce que je puis te donner. »
Je ne voulus pas gêner le pauvre homme.
« Non, je suis décidé à faire le plus de chemin possible, car j’ai hâte de quitter le pays occupé pour revoir l’armée française. Je vous remercie, monsieur Bürger, me voici restauré : je vais me remettre en route. Nous nous reverrons plus tard, moins malheureux, j’espère. En tout cas, je ferai mon devoir et je me battrai bravement.
— Oui ! va te battre, mon brave garçon. Si j’avais encore ton âge, si ce n’étaient ces enfants, cette femme à protéger, je partirais avec toi ! Car, vois-tu, c’est trop de honte ! Qui aurait jamais cru que la France serait si malheureuse ! Et ici, nous sommes seuls, sans nouvelles, au milieu de barbares qui ravagent tout le pays, insultent à nos sentiments par leurs chants, leurs fêtes !… Pourquoi ne suis-je pas mort comme ton père, sans avoir vu tout cela !… À Nancy peut-on encore parler un peu de la France ? Est-on séparé du pays comme ici ?
— Je ne sais rien… du moins je n’ai entendu que des bruits vagues, peu certains. L’armée du Rhin, dit-on, recule sur Paris, l’Empereur est à Metz : il y a eu de grandes batailles là-bas ! »
J’avais repris mon sac et je me préparais à partir. Le vieux musicien appela sa femme et ses enfants :
« Voilà, leur dit-il, le fils d’un de mes meilleurs amis. Souhaitez-lui bonne chance, car il va se battre pour nous délivrer. »
Les enfants m’embrassèrent et la pauvre femme me salua tristement.
Il était plus de quatre heures.
M. Bürger me reconduisit sur la place, pour m’indiquer la route que j’avais à suivre.
« Deux chemins peuvent te conduire près de Metz, me dit-il. À droite de la Moselle, la route qui monte dans les collines qui nous séparent de la Seille : par là, tu iras directement à Metz, en traversant un pays qui doit être ravagé par les passages de l’armée allemande. Mais tu n’y trouveras plus de grandes masses de troupes, si ce n’est près de Metz.
Tandis que la route de la rive gauche doit être, en ce moment, couverte des troupes que nous avons vues ici, et qui veulent cerner Metz ou marcher vers la Meuse. Là, tu pourrais être exposé à de fâcheuses rencontres, à te trouver dans une escarmouche ou même dans une bataille. »
V
Je résolus donc de suivre la route de la Seille, et après avoir pris congé du vieux professeur, je me mis en marche.
Je n’étais pas sans inquiétude, car il était déjà tard et plusieurs personnes m’avaient assuré que je trouverais difficilement à manger et à me loger, parce que l’armée prussienne avait stationné dans presque tous les villages de la vallée. Des réquisitions nombreuses se faisaient aussi chez les habitants.
C’est pourquoi les paysans, par crainte et par défiance, cachaient ce qui pouvait leur rester. Ils n’avaient d’ailleurs que le maigre nécessaire et beaucoup en
absolument, comme j’ai pu m’en convaincre moi-même.
Plusieurs fois je suis arrivé à l’improviste dans une auberge d’un des villages parcourus le plus souvent par les rôdeurs prussiens.
À ma vue, chacun se taisait, les mains semblaient rentrer dans les poches, une trappe se refermait bien vite : la défiance était sur tous les visages et à peine me saluait-on.
« Puis-je avoir quelque chose à manger ? demandais-je poliment.
— Vous vous trompez, ce n’est pas ici une auberge, me répondait-on d’une voix sauvage.
— Cependant j’ai vu une enseigne.
— Oui… mais… qui êtes-vous ?
— Je suis Français, vous le voyez bien.
— Ah ! C’est différent. Avez-vous des papiers. »
Je montrais ma carte d’étudiant, une feuille des contributions, et la glace était rompue. Je devenais un frère, les mains se rapprochaient, le cercle se formait autour de moi. On trouvait bien un morceau de pain et quelquefois un verre de vin.
Après avoir laissé Pont-à-Mousson bien loin derrière moi et gravi les collines qui bordent la Moselle, je vis se dérouler au loin devant mes yeux, le blanc cordon d’une rivière, qui serpentait à travers de vertes prairies et de nombreux villages.
C’était la Seille.
À droite et à gauche, à perte de vue, de sombres forêts étendaient leur masse profonde dans les brouillards gris. Mais ce que je considérais surtout d’un œil consterné, c’est ma route, qui, aux rayons du soleil couchant se montrait longue et blanche, dans la plaine silencieuse.
Je passai devant quelques soldats prussiens, qui étaient assis sur le côté du chemin.
Ils paraissaient tristes et fatigués. L’un était blessé à la jambe gauche. Ils me demandèrent la distance qui les séparait de Pont-à-Mousson.
« Vous allez sans doute au pays, me dit l’un , revoir la famille ?
— Oui, répondis-je.
— Ah ! que vous êtes heureux ! Moi, je ne reverrai plus la mienne.
— Où allez-vous ?
— À Paris !
— Vous n’y êtes pas encore ! »
Et je partis, rêvant à cette réponse faite si naïvement. À Paris !… Ah ! je ne croyais guère alors qu’il pourrait se faire un jour, que ces Prussiens auraient dit vrai ! À Paris !… Ces mots m’irritaient : je ne pouvais comprendre l’orgueil de ces Allemands et je voyais toute la France soulevée pour les arrêter.
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