Avis de l’éditeur
AVIS DE L’ÉDITEUR
Ces notes biographiques, auxquelles mon père ne consacrait que peu d’instants d’une journée employée à d’autres travaux, ont été commencées par lui dans un âge trop avancé pour qu’il ait eu le temps et même qu’il ait pu concevoir l’espérance de les achever. La mort l’a interrompu quand il allait raconter comment la révolution de 1830, en le faisant sortir des rangs de l’opposition constitutionnelle, le rapprocha, du pouvoir. Son action sur la politique générale étant devenue dès lors plus grande et plus directe, il est regrettable que ses confidences nous manquent au moment même où il eût été le plus précieux pour nous de les recueillir. C’est pourtant parce que le récit s’arrête à cette date, qui nous paraît aujourd’hui très éloignée, qu’il m’a semblé possible de le livrer dès à présent à la publicité. S’il avait fallu toucher de plus près aux événements contemporains, j’aurais craint de réveiller des passions encore vivantes ou de blesser par des révélations indiscrètes des sentiments respectables. Après un demi-siècle écoulé, la postérité commence, et aucun ménagement ne commande plus de laisser dans l’ombre ce qui peut éclairer le jugement de l’histoire.
Cette impartialité du jugement historique, mon père, on le verra, en a donné l’exemple en se l’appliquant à lui-même. C’est lui qui se montre, en effet, très empressé à reconnaître d’abord l’entraînement de jeunesse qui lui avait fait adopter, à l’entrée de sa carrière politique, des théories d’un libéralisme irréfléchi dont il a bientôt reconnu l’excès. Puis, une fois rallié aux doctrines monarchiques et constitutionnelles qui ont été la foi politique du reste de sa vie, il qualifie sans ménagement les fautes de conduite que lui ont fait commettre l’inexpérience et l’ardeur des luttes parlementaires. Il est souvent plus sévère pour lui-même que pour autrui, et pour ses amis que pour ses adversaires. Je m’attends que la liberté d’appréciation dont il invite ainsi ses lecteurs à faire usage, plusieurs en profiteront dans des sens divers. Quelques-uns regretteront qu’il ne soit pas resté plus fidèle aux illusions de son premier âge d’autres penseront que les faits douloureux dont nous sommes témoins depuis qu’il a cessé de vivre auraient modifié ses opinions dans une plus large mesure encore, en contristant bien des espérances généreuses qui lui sont restées toujours chères. Ce sont des points que je n’ai pas eu à examiner. Un devoir plus simple m’était imposé. S’il m’est arrivé, en effet, plus d’une fois, du vivant de mon père, dans l’intimité où nous vivions, de discuter avec lui et de le contredire, il est clair que je ne pouvais me permettre de rien retrancher du dépôt précieux qu’il nous avait laissé, et surtout que je ne pouvais avoir la présomption de rien rectifier. Avant tout, il fallait conserver à ces souvenirs le caractère de sincérité parfaite qui en est le trait le plus touchant. La moindre altération du texte aurait enlevé quelque chose de son autorité à cette voix qui sort de la tombe ; et je tenais, je l’avoue, à la laisser tout entière pour ajouter plus de poids à la profession de vérités bien plus hautes à mes yeux que tous les principes qui divisent les politiques je veux dire ces fortes croyances philosophiques et religieuses, dont on retrouvera ici l’expression à toutes les pages, dont la possession était, pour mon père, le fruit des laborieuses recherches de toute sa vie, et qui ont été la consolation de ceux qui avaient la douleur de lui survivre.
Avant-propos
AVANT-PROPOS
Je ne donnerai point à cet humble récit le nom pompeux de Mémoires, moins encore le nom dangereux de Confessions. Il faut être saint Augustin pour édifier en révélant sa vie intérieure, ses erreurs et ses fautes, ses combats et ses misères ; peut-être même est-il permis de penser que le livre d’un grand docteur n’est pas toujours lu selon l’esprit qui l’a dicté, et qu’on y cherche trop souvent ce qu’il y déplore. Il faut être Rousseau pour se complaire à raconter ce qu’il raconte et pour en tirer vanité je crois, comme lui, plus que lui peut-être, que, même après l’avoir lu, nul homme, au jour du jugement, n’aura le droit de dire à Dieu : Je fus meilleur que cet homme-là ; mais c’est chose dont il y a lieu de rougir à part soi, et non de faire étalage.
Quant aux Mémoires, pour peu qu’on ait mis la main aux affaires publiques, on ne peut guère, en écrivant les siens, ne pas écrire, à certain degré, ceux des autres ; on ne peut guère échapper à l’alternative ou d’offenser les vivants, ou de juger les morts sans les entendre. J’éviterai ce double écueil en ne faisant point de l’histoire, en me bornant à recueillir pour moi-même, pour les miens, tout au plus pour une étroite intimité, les souvenirs que m’a laissés une longue et laborieuse carrière. Homme public pendant plus de quarante ans, je n’ai jamais évité ni recherché la publicité ; homme privé, je n’ai plus rien désormais à démêler avec elle ; et si, contre toute attente, cet écrit devait tomber quelque jour en des mains auxquelles il n’est point destiné, je préviens d’avance qu’on n’y trouvera rien de ce qui plaît aujourd’hui, rien de ce qui fait le succès des compositions de ce genre.
J’ai vécu plus de soixante et dix ans j’ai traversé plus d’une époque de désordres, de malheurs, de crimes ; Dieu ne m’a épargné ni les épreuves ni les revers ; il m’a fait la grâce de ne jamais méconnaître ni la sagesse de ses voies, ni l’excellence de ses œuvres.
J’aime la vie, je l’aime et la cultive, comme Montaigne, telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer ; j’en ai joui dans mon enfance, dans ma jeunesse, dans mon âge mûr, j’en jouis encore dans ma vieillesse, avec douceur et reconnaissance. Je ne regrette rien de ce que le progrès des ans m’a successivement enlevé j’éprouve, qu’à vivre longtemps, on gagne en définitive plus qu’on ne perd, et qu’en sachant être de son âge et de son temps, à mesure que l’homme extérieur se détruit, l’homme intérieur se renouvelle.
On ne trouvera donc ici ni misanthropie, ni mélancolie ; on n’y trouvera ni dégoût de l’existence, ni dédain des choses d’ici-bas ; on n’y trouvera pas même cette teinte de tristesse contenue et de résignation virile qu’inspiraient à Gibbon la fin de son œuvre et le soir de sa vie. Je n’ai point élevé comme lui un monument durable et dont mon âme ait peine à se détacher.
On n’y trouvera, non plus, ni révélations malveillantes, ni récriminations.
Né dans le sein d’une famille justement honorée, entré par alliance dans une famille justement célèbre, appelé naturellement à faire nombre dans l’élite de la société, soit au dedans, soit au dehors de mon pays, je n’ai connu intimement que des personnes qui valaient mieux que moi, et à qui je dois le peu que je vaux. Tour à tour, l’un des chefs d’une opposition modérée, ministre, premier ministre, j’ai été comme tout autre, injurié, calomnié, outragé ; je l’ai peut-être été moins que tout autre ; ces injures, ces calomnies, ces outrages, n’ont jamais porté atteinte à ma considération personnelle ; on a toujours pensé de moi plus de bien que je n’en pense moi-même. J’ai rencontré des adversaires, je ne me sais point d’ennemis. J’ai eu des amis — j’en conserve encore, Dieu merci ! — des amis dont l’affection m’est chère, qui m’ont rendu de grands services, dont je n’ai jamais eu à me plaindre. Par tous ces motifs, je serais inexcusable, béni surtout comme je l’ai été dans mes relations domestiques, de mal penser des hommes, en général, et d’en médire en particulier.
L’intérêt que peut inspirer, s’il en peut inspirer toutefois, cet exposé des diverses circonstances de ma vie, ne saurait donc provenir que de sa simplicité même, de sa sincérité, je dirais presque de son ingénuité. Tout est fini pour moi ; ma cause, la cause des honnêtes gens et des gens sensés, a succombé pour longtemps selon toute apparence ; je n’en espère plus rien que pour mes enfants. Je n’ai, dans ma conduite, rien à défendre, rien à publier, rien à expliquer en ce qui touche à l’honneur, à la probité privée et politique ; j’ai assez vécu, j’ai assez vu se tromper les plus clairvoyants et échouer les plus habiles, pour faire bon marché de tout le reste.
Je serai vrai.
Mais, pour être vraiment vrai, il ne suffit pas toujours d’en avoir l’intention ; il faut avoir bonne et exacte mémoire ; il faut surtout se tenir en garde contre l’instinct tout français qui porte à se faire effet à soi-même, à disposer un peu les événements pour l’agrément même de la chose, lorsque, d’ailleurs, cela ne nuit à personne.
Je m’efforcerai d’éviter ce genre d’infidélité, tout esthétique, si l’on ose ainsi parler, en m’attachant sévèrement à l’ordre chronologique et personnel ; je suivrai, pas à pas, c’est-à-dire d’année en année, mes souvenirs. Je ne parlerai que des faits auxquels j’ai pris part et des hommes que j’ai vus à l’œuvre. Je m’attacherai à reproduire, autant que possible, mes impressions du moment, en me bornant à les rectifier quand l’expérience et la réflexion m’en auront appris le faible ou le faux. En un mot, et ce sera tout mon pauvre mérite, je dirai : j’étais là, telle chose m’advint ; il n’appartient qu’aux maîtres d’ajouter Vous y croirez être vous-mêmes.
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Je suis né à Paris le 28 novembre 1785.
Mon grand’père était, à cette époque, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur de Metz et des trois évêchés. Il était en disgrâce depuis la fin de la guerre de sept ans.
« Honoré pour ses vertus, a dit un homme dont il ne partageait pas les opinions, le maréchal de Broglie vivait toujours éloigné de la Cour, où il ne paraissait que deux fois par an et dont il ne craignait pas de blâmer constamment les erreurs et les fautes. C’était le Cincinnatus des temps modernes. »
Je ne suis pas bien sûr que mon grand’père ressemblât trait pour trait à Cincinnatus : il n’avait ni déposé les faisceaux consulaires, ni forgé son épée en soc de charrue, et l’envoyé du Sénat romain qui l’aurait trouvé en habit de chasse, galonné sur toutes les coutures, entouré des gentilshommes de la contrée — vêtus du même habit qu’ils tenaient respectueusement de sa munificence, — faisant retentir la forêt de Broglie des aboiements de cent chiens et du galop de cinquante chevaux, n’aurait été que médiocrement édifié de sa simplicité rustique. Ce qui est vrai, c’est qu’il avait été injustement disgracié, et qu’à l’exemple du fier patricien, il en était très justement irrité.
Mon père, à peine âgé de trente ans, était colonel du régiment de Bourbonnais, et chevalier de saint Louis.
Trois ans auparavant, en 1782, il avait rejoint le corps d’armée conduit par M. de Rochambeau au secours des États-Unis d’Amérique. Réembarqué bientôt avec ce corps qui devait tenter une contre la Jamaïque, et forcé, par des contrariétés de mer, de relâcher à Porto-Cabello, sur la côte de l’Amérique du Sud, il avait fait, par occasion, une excursion dans la province de Caracas. Après la signature de la paix, il était revenu en France, en s’arrêtant à Saint-Domingue.
La relation de son voyage existe, en copie, à la Bibliothèque nationale ; M. le comte de Ségur, dans ses Souvenirs, M. de Rémusat dans la Revue française, en ont publié de nombreux extraits, j’en possède moi-même le manuscrit original, intitulé Journal de mon voyage, commencé en avril 1792 et qui finira ne sçais quand ni comment.
Il s’arrête en effet à la moitié d’une phrase, bien qu’il soit plus complet que la copie. Le récit lui-même est original et curieux. À travers l’étourderie et l’enjouement d’un jeune officier, échappé aux salons de Versailles et à la dissipation de Paris, on entrevoit le coup d’œil d’un militaire instruit et d’un observateur judicieux. Mon père s’était préparé à cette expédition en étudiant, avec soin, les causes et les progrès des démêlés entre les États-Unis et la mère patrie. J’ai de lui, sur ce sujet, et sur les incidents de la guerre, un mémoire abrégé, mais très exact et très complet, suivi d’un exposé bien fait des états confédérés, tels qu’ils existaient en 1782.
Ma mère était l’unique héritière du nom et du bien de la famille de Rosen, considérable en Suède, établie en Alsace depuis la fin de la guerre de trente ans, et la conclusion du traité de Westphalie. C’était une femme d’une rare beauté, d’un esprit plus rare encore, d’un caractère et d’une vertu supérieurs à sa beauté et à son esprit.
Bien qu’il existât entre mon grand-père et mon père, depuis son retour d’Amérique, une très grande diversité de sentiments politiques, mes parents continuaient à habiter l’hôtel de Broglie, et c’est là que j’ai passé mes premières années.
Je n’ai conservé qu’un faible souvenir de l’hôtel de Broglie et de son grand jardin, du salon de Broglie et de ses meubles en tapisserie, de mon grand-père, de sa petite taille et de sa courte perruque. Je jurerais, néanmoins, que son portrait, tel qu’il existe à Broglie aujourd’hui, dans le premier salon, lui ressemble parfaitement. On m’a conté que, dans ce même salon, il m’avait suffi, âgé que j’étais de trois ou quatre ans, de grimper sur la traverse d’un écran, pour donner un soufflet au vainqueur de Berghen et de Corbach ; je ne garantis pas l’anecdote et j’espère qu’elle n’est pas vraie.
J’ai conservé en revanche un souvenir très distinct de nos voyages à Saint-Rémy en Franche-Comté. Ma mère nous y conduisait chaque année, mes sœurs et moi notre arrière-grand’mère madame de Rosen nous y recevait avec bonté. J’ai également conservé un souvenir très distinct des deux voyages que j’ai faits à Strasbourg avec mon père. Son uniforme de colonel, blanc avec des revers violets est très présent à mon esprit. Au second voyage, devenu maréchal de camp, il portait un nouvel uniforme bleu et or.
Vers ce temps, ou à peu près, je fus inoculé. C’était au début de la méthode. Les esprits étaient fort partagés, et non peut-être sans quelque raison sur son utilité et sur son danger ; le parti que prirent à ce sujet mes parents fut considéré, ainsi que je l’ai appris depuis, comme une conséquence de leur inclination vers les idées nouvelles ; on les blâma fort, je suppose, d’avoir exposé dans ma personne l’héritier de la branche aînée.
En 1789, mon père ayant été député à constituante par la noblesse du bailliage de Colmar, mes parents quittèrent l’hôtel de Broglie et s’établirent dans une petite maison, rue de Bourgogne. On trouvera dans mes papiers une collection assez complète de cahiers, notes et renseignements remis à mon père dans l’intérêt de la province d’Alsace.
Je n’ai conservé aucun souvenir des événements du 14 juillet, bien que j’aie encore devant les yeux une gravure coloriée de la prise de la Bastille que ma bonne m’avait donnée. Je n’ai par conséquent conservé aucun souvenir des divers événements qui ont déterminé l’appel de mon grand-père au commandement de l’armée rassemblée aux environs de Versailles, et son éloignement de France, son émigration si l’on veut, qui en fut la conséquence. « Le maréchal de Broglie, dit M. Alex. de Lameth, fut informé par son fils le Prince de Broglie et par moi que M. le Prince de Condé, alors directeur du conseil, et toujours fidèle à l’inimitié qui régnait entre eux depuis la guerre de sept ans, l’avait désigné pour ce commandement. Le calcul du Prince était simple. Si ces mesures présentaient du danger, elles retomberaient sur le maréchal, qui, seul alors restait compromis ; si au contraire elles obtenaient un succès conforme aux vœux du parti, c’était le Prince qui en recueillerait les avantages. Le maréchal jugea exacts les renseignements que nous lui transmettions sur la politique du Prince de Condé ; mais il nous répondit que « l’obéissance au Roi était une loi qu’il avait respectée toute sa vie ; qu’il désirait vivement ne point recevoir les ordres qu’on lui annonçait, mais que, s’ils lui étaient donnés par le Roi, il obéirait ».
C’est ce qu’il fit, comme chacun sait ; mais ce qu’on ignore, c’est qu’il profita de la situation élevée où le plaça son obéissance pour donner au roi les conseils les plus sages et les plus modérés. Le roi lui-même lui rend ce témoignage dans la lettre par laquelle il l’autorise, après le 14 juillet, à quitter le commandement de l’armée et à s’éloigner de France ; mon père, dans une circonstance mémorable, en réclamant contre une décision de l’Assemblée nationale qui frappait le maréchal de Broglie dans sa dignité militaire, est entré, à ce sujet, dans de grands détails, et a rapporté les propres paroles de son père, sans rencontrer de contradicteurs.
Après avoir quitté l’hôtel de Broglie et s’être établi dans la maison qu’ils avaient louée rue de , mes parents recevaient à dîner, et souvent le soir, les membres les plus importants de l’Assemblée constituante, ou, pour parler plus exactement les membres du côté gauche de cette assemblée. Mon père n’avait point fait partie des 47 députés qui se réunirent au tiers état le 25 juin 1789, mais il avait fait partie de ceux qui, trouvant dans les injonctions de leur mandat un obstacle insurmontable à cette réunion, en exprimèrent le regret.
Je n’ai assisté qu’une seule fois aux séances de l’Assemblée constituante.
On m’y conduisit le jour où mon père la présidait. La séance fut fort bruyante. Il ne m’en reste que le souvenir du tumulte, des cris, des appels à l’ordre. La sonnette que mon père agitait sans cesse tinte encore à mon oreille ; mais ce souvenir, tout confus qu’il est, se présente vivement à mon esprit, chaque fois que je jette les yeux sur quatre gravures que j’ai placées, il y a bientôt trente ans, dans mon cabinet. On y voit, en regard l’un de l’autre, ici le Serment du Rutli, là les Barons d’Angleterre imposant la grande charte à Jean sans Terre ; d’un côté la Déclaration d’indépendance des États-Unis, de l’autre le Serment du Jeu-de-Paume. L’histoire des gouvernements libres chez les peuples modernes date de ces quatre grandes époques ; le caractère de ces peuples, la fortune de ces gouvernements semblent écrits sur le front même de leurs fondateurs, dans leur attitude, dans leurs regards et dans leurs gestes tous ont tenu parole, d’âge en âge, de père en fils, de révolution en révolution ; et, par malheur, nous Français, nous ne sommes pas les moins fidèles à notre origine, puisque j’ai vu, de mes yeux d’enfant, la tempête du Jeu-de-Paume se reproduire à propos de rien ; puisque je l’ai vue, homme fait, se reproduire sans cesse, à propos de tout.
Durant le cours des deux années qui suivirent, les circonstances qui m’ont le plus frappé, ce furent :
1° Le pillage de l’hôtel de Castries : nous entendions distinctement de notre maison les cris de la populace et la chute des meubles qu’elle jetait par les fenêtres.
2° Les grandes scènes de la fédération. Je vois encore, au milieu d’un peuple enivré, qui couvrait le Champ-de-Mars, les dames ornées de rubans tricolores, et faisant semblant de remuer des pelles et de pousser des brouettes. Ma mère en faisait partie.
3° La fuite de Varennes : ce fut le maître d’écriture de mes sœurs qui nous l’annonça ; ce qu’il en pensait au fond de l’âme, je l’ignore ; mais la consternation était peinte sur son visage.
L’Assemblée constituante ayant fait place à l’Assemblée législative, mon père rentra au service. Il devint chef d’état-major de l’armée du Rhin commandée par le maréchal Lückner. Desaix, alors simple lieutenant, était son aide de camp. Le maréchal Saint-Cyr, au début de sa glorieuse carrière, servait dans cette armée ; il parle de mon père avec éloge, dans le premier volume de ses mémoires.
La position était triste.
Les frères de mon père, ses proches parents, avaient émigré. Son père le désavouait et ne voulait plus entendre prononcer son nom. Les jacobins l’attaquaient avec violence ; ils entouraient, ils dominaient, à certain degré, le maréchal Lückner et travaillaient avec ardeur à détruire la discipline de l’armée. Mon père courut de grands dangers en s’efforçant de la maintenir et faillit être massacré par le régiment dont il avait été colonel ; il ne trouvait d’appui que dans quelques amis, le maire de Strasbourg, Dietrich, Rouget de l’Isle, auteur de la Marseillaise, d’autres encore dont les noms sont moins connus.
Survint le 10 août. Mon père protesta contre les décrets de l’Assemblée législative. Il fut destitué, et se retira, pour cause de santé, à Bourbonne-les-Bains ; son aide de camp, Desaix partagea son honorable disgrâce. Ces événements sont racontés fidèlement dans la vie de cet illustre officier, publiée par M. Martha-Becker ; ils sont expliqués fort au long dans le mémoire que mon père avait préparé pour sa défense au tribunal révolutionnaire.
Le mémoire est appuyé sur des pièces justificatives nombreuses. Ces pièces font mention de plusieurs arrestations subies par mon père en 1792, et qui n’eurent aucune suite. Séparé de lui pendant toute la dernière partie de cette année, je n’en sais rien de plus. Ma mère en effet, d’après ses , et sans doute par des motifs de sûreté, avait conduit sa famille en Angleterre, d’où elle ne tarda guère à la ramener, afin d’échapper aux lois que le nouveau gouvernement frappait, à coups redoublés, contre l’émigration. Je me souviens faiblement du peu de temps que nous passâmes dans le voisinage de Londres, avec madame de la Châtre, amie de ma mère, et son fils, jeune homme de grande espérance, qui depuis a péri glorieusement à l’attaque du Port-au-Prince ; mais je me rappelle très distinctement les précautions qu’il nous fallut prendre pour rentrer en France. Un paquebot anglais nous débarqua, de nuit et en grand mystère, sur la plage de Boulogne. Je me souviens aussi très distinctement de l’état d’effervescence où nous trouvâmes la population, et dont nos propres domestiques n’étaient point exempts. On me mena au théâtre à Boulogne, et j’y vis jouer la Mort de César.
Mes parents s’étaient réunis à Lamotte, maison de campagne près d’Arras, où nous ne séjournâmes que peu de mois, mon père y fut encore arrêté, puis mis en liberté presque aussitôt. J’ignore sous quel prétexte un mandat avait été décerné contre lui ; mais je dois dire que les exécuteurs de ce mandat étaient bien vêtus et se comportèrent en hommes bien élevés, chose déjà rare à cette époque.
Bientôt après, nous partîmes pour Saint-Remy.
Mon arrière-grand’mère était morte ; Saint-Remy appartenait à ma mère ; c’est là que nous avons passé, mes sœurs et moi, toute l’année 1793, et la première moitié de 1794. C’est là que mon père a été arrêté, conduit dans la prison de Gray, puis enfin traîné à Paris, et livré au tribunal révolutionnaire. C’est là que ma mère a été arrêtée, conduite à la prison de Vesoul, d’où elle s’est heureusement échappée.
Je me souviens très distinctement des premiers temps passés à Saint-Remy par mes parents. Je me souviens de l’arrivée des ordres d’arrestation. Ces ordres ne furent point exécutés de vive force. Mon père et ma mère délibérèrent, en ma présence, dans un cabinet que je vois d’ici et qui leur servait de salle à manger, sur la question de savoir s’ils obéiraient, et prirent librement ce dernier parti.
Comment cela fut-il possible à pareille époque ? Je l’ignore. Mais, sur le fait lui-même, je n’ai aucun doute.
Mon père s’étant constitué prisonnier à Gray, et ma mère à Vesoul, nous restâmes, mes sœurs et moi, confiés à des domestiques. Un homme excellent, M. Ali, habitant d’un bourg nommé Ormoy, et situé à quelques lieues de Samt-Remy, me prit chez lui pendant quelques mois ; il avait deux neveux, l’un homme fait, bien que jeune encore, ayant même déjà servi comme volontaire au siège de Luxembourg, l’autre à peine âgé de quinze ou seize ans. Par je ne sais quelle raison de famille, le premier se nommait Trémolière, et l’autre Saint-Jules. Trémolière était aimable et avait l’esprit cultivé ; Saint-Jules n’était encore qu’un grand enfant. J’ai passé de très bons moments dans le sein de cette famille dont le cours des événements m’a séparé de très bonne heure, et qui s’est éteinte, ainsi que je j’ai appris, cinquante ans après l’époque dont je parle, dans une modeste et paisible obscurité. Chose étrange, on ne se serait pas douté dans le bourg d’Ormoy que nous vivions sous le régime de la Terreur.
Durant les mois qui précédèrent la translation de mon père à Paris, on m’a conduit plusieurs fois à Gray. Je l’ai vu dans sa prison, quelques jours avant son départ. Je tiens de M. Clément du Doubs, qui le rencontra sur la route de Paris, conduit par la gendarmerie, qu’il lui offrit un moyen sûr et facile de s’échapper, moyen dont mon père ne voulut pas profiter.
Il fut enfermé à Paris dans la prison de la Bourbe, alors nommée Port-Libre apparemment par dérision.
Il périt le 9 messidor an ii (27 juin 1794), un mois jour pour jour avant le 9 thermidor.
Ma mère, réservée au même sort, s’étant offerte pour travailler à la lingerie de la prison, réussit à prendre sur un morceau de cire l’empreinte de la clef qui ouvrait sur le grenier, le grenier lui-même communiquant avec le dehors. Un vieux domestique, attaché dès longtemps à la maison de Rosen, fit fabriquer une clef d’après cette empreinte, prit ses mesures seul, secrètement, à notre insu, attendit ma mère, de nuit, à la porte de la prison, et la conduisit en Suisse, en lui faisant traverser les gorges du Jura. Une famille de maître de poste, dont l’établissement était situé entre Vesoul et Saint-Cergues, la reçut et la cacha pendant quelques jours. Un habitant de Saint-Cergues nommé Trébout, qui faisait en quelque sorte métier de favoriser l’émigration de France en Suisse, s’employa dans cette occasion comme dans beaucoup d’autres. J’ai connu ce Trébout ; il m’a souvent vanté ses bons offices ; c’était un honnête garçon, bien que, sous une écorce de familiarité grossière, il ne manquât point de vanité.
Pour mieux cacher son projet d’évasion, ma mère nous avait mandés à Vesoul, mes sœurs et moi. Nous arrivâmes précisément au moment où on la cherchait, sans la trouver, et je n’oublierai, de ma vie, la consternation du concierge, l’air effaré des gardiens, l’effroi des prisonniers qui tremblaient de voir s’aggraver leur captivité, en un mot tout le fracas d’un tel événement. Les domestiques qui nous conduisaient, jugeant, avec raison, qu’il ne faisait bon là pour personne, se hâtèrent de nous emmener. Je ne suis plus rentré, depuis ce moment, dans la prison de Vesoul, mais je ne traverse jamais cette ville, ce qui m’arrive assez souvent, sans être assailli de souvenirs dont j’ai peine à me défendre.
J’ai passé à Saint-Remy le temps qui s’est écoulé entre l’évasion de ma mère et son retour. Saint-Remy était séquestré ; on mit le mobilier en vente. J’assistais à l’enchère, assis à côté du crieur public, et criant avec lui, sans doute par pur d’enfant ; car il ne vint à personne l’idée de s’en étonner.
Je n’étais pas néanmoins plus ignorant qu’un enfant de mon âge ; j’avais été élevé avec mes sœurs plus âgées que moi. Je lisais, avec passion, le peu de livres qui se trouvaient sous ma main, en particulier le Voyage d’Anacharsis et les Mille et une Nuits, et je réalisais, en imagination, dans les jardins et le parc de Saint-Remy, les scènes qui me frappaient le plus dans ces deux ouvrages, si différents l’un de l’autre.
Je n’étais pas, non plus, entièrement dépourvu de réflexion. Je vois encore, d’ici, près de la salle de bains, la place où, frappé, je ne sais pourquoi, de cette idée que j’étais moi-même et que je ne pouvais être un autre que moi, les idées d’identité, de personnalité, de nécessité m’apparurent sous leurs formes rigoureusement métaphysiques. Je n’y ai jamais pensé depuis sans que ce premier éveil de la méditation ne me revînt en mémoire.
Durant le temps qui s’est écoulé entre l’évasion de ma mère et son retour, nous restâmes dans le château de Saint-Remy, grâce à la tolérance des autorités locales ; mais les domestiques auxquels nous étions confiés, n’ayant aucun moyen de nous faire honorablement subsister, imaginèrent de nous conduire à Vesoul, et de nous recommander à la charité du représentant du peuple en mission c’était, je crois, Robespierre le jeune. On m’affubla du costume à la mode ; on me mit sur la tête un bonnet rouge et des sabots aux pieds ; dans cet équipage, nous fîmes antichambre pendant près d’une heure, avant d’être admis devant notre futur bienfaiteur ; il nous reçut assez bien, et nous donna, pour vivre, sur les biens de ma mère qui étaient séquestrés, une provision de dix mille francs en assignats. Je ne sais pas au juste quelle était alors la valeur de ce chiffon.
Le 9 thermidor ouvrit les prisons, hélas trop tard pour mon père, et rappela les fugitifs dans leurs foyers. Ma mère rentra en France ; le séquestre fut levé sur Saint-Remy et sur ses biens d’Alsace, par les soins de M. d’Argenson, qui devint pour nous un second père.
Bientôt après, je partis avec lui pour Paris ; nous y précédâmes ma mère et mes sœurs.
J’étais dans cet atelier de révolution le jour même du 13 vendémiaire. Nous demeurions rue de la Chaise, en face de l’hôtel de Croix actuel. L’événement ne me parut pas avoir beaucoup de retentissement dans la population du quartier. Il n’y avait, dans les sections environnantes, ni ensemble ni entrain, et l’issue de la journée n’inspirait, à vrai dire, ni beaucoup d’étonnement ni beaucoup de regret.
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