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SOUVENIRS
DE LA MARQUISE
DE CRÉQUY
01
Depuis que les ouvrages biographiques ont obtenu une si large part de la curiosité et de l’attention publiques, il en est bien peu qui les aient excitées au même degré que les Souvenirs de la Marquise de Créquy.
C’est que personne, il faut le dire, n’avait été mieux servi par une heureuse réunion de circonstances pour observer et apprécier ce xviii, dont les révélations offriront long-temps encore un si vif attrait à ses successeurs. En effet, si (en exceptant ses dix dernières années) il a légué à l’histoire moins de faits éclatans ou remarquables que le siècle précédent, combien n’a-t-il pas fourni de riches matériaux aux mémoires particuliers, aux peintures de mœurs, aux chroniques et même aux recueils d’anecdotes, enfin à tout ce que l’on peut appeler l’histoire intime d’une nation.
Versailles et Paris formaient à cette époque deux mondes différens, et il était rare et difficile de se trouver également bien placé pour saisir la physionomie de la cour et de la ville. Tel fut le privilège de Créquy, dont le rang, la haute naissance et la noblesse de caractère lui donnaient accès dans les palais, en même temps qu’ils attiraient dans ses salons toutes les illustrations contemporaines. Tout venait poser devant elle ; il ne s’agissait plus que de savoir peindre, et comme la grande Dame était une femme judicieuse et spirituelle, la tâche se trouva facile pour son pinceau fidèle et brillant.
Quoique l’esprit fût pour Créquy une autre dignité, elle eut en outre l’avantage de ne point être comptée parmi les femmes-auteurs du dernier siècle, encore moins parmi les femmes-philosophes, double initiation aux cotteries du temps, qui eût pu compromettre son impartialité et influencer ses jugemens. Elle n’avait point ambitionné cette renommée factice, cette gloire sous conditions, qui souvent devient un joug pesant. Il lui fut permis d’écrire pour elle, et non dans l’intérêt d’un parti : c’est ainsi que l’on écrit pour l’avenir.
Ajoutons que dût-on admettre, ce que jusqu’ici l’on n’a fait que supposer, qu’il a fallu parfois compléter des récits, suppléer à des lacunes, développer quelques détails dans ces piquans Souvenirs, on reconnaîtrait sans doute que la plume qui s’en serait chargée était bien digne d’une pareille mission. C’eût été en quelque sorte écrire sous la dictée, sinon de la voix, du moins de l’esprit et des traditions de leur auteur.
Les Souvenirs de Créquy ont eu chez nous une de ces réussites bien rares ; où la vogue et l’estime réunissent, pour un même livre, leur faveur et leurs suffrages. Trois éditions de l’ouvrage, publiées en France dans l’espace de trois années, ont été rapidement enlevées. Pour constater cette fois un véritable succès européen, il en a paru deux versions en Angleterre, et une excellente traduction en Italie. Enfin, la contrefaçon Belge en a fait deux éditions, tirées chacune à cinq mille exemplaires, et, suivant son usage, en a inondé l’Allemagne aux dépens de la librairie française et de la correction du texte original. Jamais ces pirates de terre n’avaient tenté une spéculation plus lucrative.
Ce livre si curieux était devenu tout à fait introuvable dans les magasins de nos libraires. L’édition que nous faisons paraître va le reproduire avec de nombreuses améliorations ; l’écrivain spirituel et très-habile, auquel on en doit la première publication, a fait de celle-ci l’objet d’un travail nouveau, consciencieux et soigneusement approfondi. Quelques erreurs de l’ingénieuse Marquise ont été rectifiées ; les notes intéressantes jointes à sa narration ont été considérablement augmentées et ajouteront ainsi plus d’un trait piquant aux portraits ainsi qu’aux premiers tableaux que l’auteur avait tracés. Le texte de l’ouvrage a été soumis à une révision complète. Nous devons donc espérer que, sous tous les rapports, cette édition, d’un format élégant et commode, sera bien accueillie par les nombreux admirateurs de c’est-à-dire par les lecteurs anciens et nouveaux de cette exhibition d’un siècle, ainsi que l’ont nommée les traducteurs anglais.
02
Renée-Charlotte-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy, de Heymont, de Canaples et d’Ambrières, était une des femmes de son temps les plus renommées pour la supériorité, les grâces naturelles et l’originalité de son esprit. Il est aisé d’en juger par les mémoires où ses contemporains nous ont parlé d’elle.
Madame de Créquy est morte à peu près centenaire, à Paris, où elle avait eu le courage de braver les dangers de la révolution et les exigences du parti de l’émigration. Elle habitait un hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, qu’elle avait acheté à vie du Marquis de Feuquières, il y avait de cela soixante et dix ans lorsqu’elle est morte. On voit dans ses manuscrits qu’elle était, surtout depuis quarante ans, dans un état de santé déplorable, et c’est à ceci qu’elle le bon marché de cette acquisition, dont elle avait la malice de s’applaudir, et dont elle a profité jusqu’à sa mort.
La fameuse princesse des Ursins écrivait de Rome, en 1722, à la Duchesse de la Trémouille, sa nièce : « La jeune Marquise de Créquy m’a semblé principalement à distinguer, en ce qu’elle est ici véritablement Grande-Dame, honnête femme d’esprit, fort originale en ses propos, et régulière personne en toute sa conduite. »
Jean-Jacques Rousseau disait d’elle que c’était le catholicisme en cornette et la haute noblesse en déshabillé.
Parmi les autorités plus rapprochées de notre âge, nous pourrions parler de la curiosité que la réputation de Madame de Créquy inspirait à Napoléon, et de sa considération pour elle ; mais nous nous bornerons à citer ici l’autorité du chantre des Jardins et de l’Imagination. On sait combien M. Delille était bon juge en matière d’esprit, de bon goût et d’amabilité sociale. La lettre suivante de l’abbé Delille au vicomte de Vintimille est datée de 1788, et fait partie de la riche collection d’autographes de M. l’abbé de Tressan.
« Je vous rends mille grâces, Monsieur le vicomte, pour la manière toute aimable avec laquelle Madame la marquise de Créquy vient de me recevoir, ou de m’accueillir, pour mieux dire. J’ai trouvé cette femme célèbre entourée de si grands personnages que je n’ai pu trouver le moment de lui présenter ma requête ; mais elle a bien voulu me faire inviter à dîner pour jeudi prochain, et vous imaginez bien que je ne l’oublierai pas. J’ai trouvé à l’hôtel de Créquy Monseigneur le duc de Penthièvre et Madame la princesse de Conti, ce qui m’a prodigieusement embarrassé, parce que j’ignorais tout-à-fait comment il fallait se comporter à côté des princes et princesses du sang. La maîtresse de la maison s’est peut-être aperçue de mon inquiétude ; et, quoiqu’il en soit, elle m’a tout de suite tiré d’embarras, en disant à son valet de chambre, à haute voix, mais sans aucun air d’intention marquée : Donnez un fauteuil à M. l’abbé Delille. Vous avez la bonté de trouver que j’entends les choses à demi-mot, et j’espère que je n’aurai fait aucune gaucherie ; je suis véritablement émerveillé de Madame de Créquy. Elle est douée d’un esprit si vif et si piquant que je n’avais rien vu ni rêvé de semblable. Son jugement est solide et consciencieux sur tous les sujets. Elle est pourvue d’une faculté d’observation qui doit avoir été redoutable aux gens ridicules ainsi qu’aux malhonnêtes gens, et c’est ainsi que je m’explique sa réputation de sévérité malicieuse. Enfin, elle me paraît avoir au suprême degré le talent de bien raconter sans longueurs et sans précipitation : talent qui se perd et qui semble avoir été le privilége du siècle passé. »
Un jugement si favorable ne sera pas démenti par les mémoires de cette dame, où l’on trouvera notamment une curieuse correspondance de Voltaire avec Madame de Créquy, relativement au cordon noir de Saint-Michel et à l’érection de sa terre de Ferney en marquisat, qui auraient fait, dit l’auteur d’Œdipe et du Dictionnaire philosophique, la gloire et la joie de sa triste vie ! Les lettres originales de Voltaire doivent avoir été délivrées au feu baron de Breteuil, héritier de Madame de Créquy, et elles doivent appartenir aujourd’hui à Madame la duchesse de Montmorency, petite-fille de M. de Breteuil. Quelque temps avant sa mort, la marquise de Créquy avait disposé du manuscrit de ses Souvenirs, qui forment treize cahiers assez volumineux, en faveur d’un parent de son fils, lequel était mort de vieillesse plusieurs années avant sa mère.
L’auteur avait destiné ces mémoires à l’instruction du jeune Tancrède-Adrien-Raoul de Créquy, son petit-fils, qui mourut long-temps avant son aïeule. C’est à lui qu’elle adressait la parole en les écrivant. Madame de Créquy revient souvent sur les erreurs biographiques ou généalogiques qu’elle a remarquées dans le Dictionnaire de Moréri, par exemple, au sujet de l’âge de son père et relativement à l’époque de sa première ambassade à Venise, au sujet du nom de famille et des prénoms de sa mère, au sujet de la date de son mariage avec Créquy, etc. Elle se plaint aussi de ce que l’auteur ou compilateur d’un autre dictionnaire généalogique, appelé La Chesnaye-des-Bois, a copié mot pour mot cet article de Moréri, qui, dit-elle, avait été fait par un manœuvre, et ne mérite aucune sorte de créance. Elle a observé que, dans l’édition de 1759, il est question de plusieurs actes qu’on y voit datés de 1762 et 1763 ; et si plusieurs dates indiquées par Moréri étaient exactes, il s’ensuivrait que Madame de Créquy n’aurait eu que huit à neuf ans de plus que son fils. Au reste, la fausseté de ces dates se trouve pleinement démontrée dans le factum du marquis de Créquy, fils de l’auteur, contre la famille Lejeune de la Furjonière, laquelle avait pris subitement le nom et les armes de Créquy, qu’elle fut obligée de quitter à la suite d’un long procès et par arrêt du parlement de Paris. Madame de Créquy rapporte que cette famille avait fondé sa prétention sur ce que ses armes étaient un Créquier, pièce d’armoiries parlantes qui constitue les armes de la maison, de la ville et du duché de Créquy. Les Lejeune avaient avancé qu’ils tiraient leur origine de Raoul, sire de Créquy, du nom, et surnommé le Jeune ; mais il fut prouvé que ce héros de la croisade était mort en Palestine sans avoir été marié. Madame de Créquy ajoute qu’il fut également démontré, par son fils, que les Lejeune étaient provenus d’un valet-de-chambre-tapissier du roi , qui leur avait conféré la noblesse : ce qui lui fait dire assez plaisamment que le seul rapport qu’on ait jamais pu trouver entre les Créquy et leurs adversaires, c’est que les uns gagnaient des batailles, tandis que les autres faisaient des siéges. Elle dit également que la protectrice de MM. Lejeune était la comtesse de Soucy, née Lenoir, et que, suivant l’usage du temps, elle avait signé ses lettres de recommandation pour eux Lenoir Soucy. Enfin, ce procès généalogique est pour l’auteur un intarissable sujet de plaisanteries nobiliaires, d’épigrammes et de sarcasmes aristocratiques. En entrant ici dans un pareil détail, on ne saurait avoir l’intention de raviver des contestations surannées contre une famille qui subsiste encore et qui survit à la maison de Créquy, dont il paraît qu’elle persiste à garder le nom ; on a voulu seulement avertir que certaines dates indiquées par Moréri et reproduites par La Chesnaye-des-Bois étaient non seulement inexactes, mais complètement erronées.
L’éditeur de cet ouvrage est trop désintéressé dans cette publication pour avoir pris la peine d’y faire un discours préliminaire ; il se contentera de reproduire ici une observation qu’on vient d’adresser à l’auteur de à Saint-Germain, et qui provient d’un littérateur aussi distingué pour la solidité de son jugement que pour l’agrément de son esprit. « Toutes les femmes âgées sont, aux yeux de , comme des meubles absolument hors de service. Il en parle comme on ferait d’une tapisserie déchirée ou d’une porcelaine écornée, avec mépris, presque avec colère, ne concevant pas qu’elles puissent conserver la moindre importance sociale. n’a-t-il donc jamais rencontré de ces douairières qui, devenues par leur esprit et leur expérience du monde, la puissance des salons, font autorité en matière de goût, d’usage et de convenance, et forcent ceux qui les écoutent à oublier le temps qui semblerait les avoir elles-mêmes oubliées ?
« Jamais les grâces qui caractérisent la femme vraiment femme ne passent, seulement elles changent de place. À mesure qu’elle avance dans la vie, cet agrément des formes qui nous enchante, ces lignes si légères, ces teintes si douces et si suaves, toutes les grâces de la femme enfin émigrent du corps à l’esprit. Jeunes, c’est par les yeux ; âgées, c’est par les oreilles qu’elles nous captivent, et l’on ne cesse de les regarder avec plaisir que pour les écouter avec un intérêt mêlé de respect. »
03
Mon cher Enfant, c’est à vous que je destine et que j’ai légué tous les papiers qui se trouveront chez moi, après moi, et qui finiront, si je continue d’écrire ainsi que je l’ai fait jusqu’à présent, par former plusieurs volumes de mémoires.
Vous les publierez si vous le voulez, et ceci me paraît sans inconvéniens, parce que je suis bien assurée de n’avoir dit que la vérité, et que la vérité me paraît toujours bonne à faire connaître. Vous êtes le dernier de votre maison, mon Enfant ; ainsi vous êtes un enfant doublement précieux pour nous. père est continuellement occupé de son regiment, de ses gouvernemens et de ses devoirs de grand officier de Madame. votre mère est dans un état de santé si déplorable, qu’il est à craindre qu’elle ne puisse travailler à votre instruction avec autant de suite et d’utilité qu’elle voudrait sûrement pouvoir le faire, et que je l’aurais désiré pour vous. Je suis déjà bien vieille, et je ne me porte pas beaucoup mieux que ma belle-fille ; ainsi pourrai-je vous manquer d’un moment à l’autre, et c’est pourquoi j’ai voulu vous faire profiter de mon expérience du monde en rédigeant et réunissant pour vous quelques observations sur les choses et les personnes de mon temps ; ce que j’ai fait équitablement et consciencieusement, restez-en bien assuré.
Je crois inutile de vous recommander la fidélité pour le Roi ; c’est une obligation dont vous aurez le sentiment et que vous aurez dans le sang, pour ainsi dire, mais ce que je vous recommande, c’est la soumission pour vos souverains ; car alors vous ne courrez aucun risque de leur avoir manqué de fidélité ; ce qui pourrait arriver, sans cela, dans les troubles politiques qui sont à prévoir, et où je crains, malheureusement, que vous soyez appelé à figurer. Je vous recommande le respect envers les Princes du Sang Royal, à moins pourtant que leur conduite ne soit coupable et scandaleuse ; car alors c’est principalement à la Haute Noblesse qu’il appartient de leur infliger la punition du mépris qu’ils ont mérité.
Ce que je vous recommande par-dessus toute autre chose, mon cher petit-fils, c’est de vous maintenir inébranlablement dans la foi chrétienne et catholique. Soyez assuré que tous les incrédules ne sont que des ignorans, et que tous les impies sont des gens vicieux. On a toujours une mauvaise raison pour ne pas croire à la religion catholique, ce qu’il ne faut pas confondre avec le tort de ne pas la pratiquer exactement. S’il arrivait que les préoccupations du jeune âge ou l’enivrement des passions vous éloignassent des pratiques religieuses, ne laissez pas le philosophisme vous aveugler, fermez-lui l’entrée de votre ame ; ne laissez pas s’introduire un filou dans le sanctuaire de votre conscience, dans le trésor de votre foi, de votre jugement et de votre raison, à la faveur des ténèbres et pendant un moment de trouble…
Il est assez connu que les Français sont un peuple vaniteux, mais j’ai remarqué que la plupart d’entre eux mettent leur vanité à n’avoir jamais agi d’une manière inconséquente ; et chez nous, tout aussitôt qu’on a fait une mauvaise action, on ne manque jamais de se faire une mauvaise maxime. Aussitôt qu’un écolier a des amourettes, il ne veut plus dire ses prières, et quand une femme a des torts envers son mari, elle tâche de ne plus croire en Dieu. En Italie, en Espagne, on pèche autant qu’en France, et pour le moins, à ce qu’il m’a semblé ; mais on y sait ce qu’on fait, du moins ; et comme on y garde la foi, il y a toujours du remède ; les orages des passions bouleversent les cœurs, mais ils n’atteignent jamais les croyances ; les opérations du jugement n’en souffrent point ; l’expiation succède à l’erreur, et la moralité du reste de la vie n’en est pas détruite. Le feu des mêmes passions s’éteint bientôt dans le vide et le néant du cœur humain, qu’un amour infini, l’amour de Dieu, peut seul remplir et satisfaire, ainsi que vous l’éprouverez certainement. Pourvu qu’on n’ait pas le jugement faussé par une incrédulité systématique, on acquiert inévitablement l’expérience et le dégoût des affections passionnées, on se laisse attirer par l’action de Dieu : et dans ces autres pays où les passions ne s’attaquent pas aux croyances, on n’entend jamais parler ni d’un vieillard dissolu, ni d’une vieille femme irréligieuse, ce qui m’a toujours paru les deux choses du monde les plus et les plus misérables de la société française.
Dans tous les dangers de mort que vous pourrez courir, et dont je me sens déjà navrée d’avance et par une juste prévision, mon pauvre Enfant ! réclamez toujours la protection paternelle et céleste de votre auguste aïeul, le Roi Saint Louis, de qui vous avez l’insigne honneur d’être issu directement par votre octaïeule, Anne de Bourbon-Vendôme. Je vous exhorte encore à réclamer souvent les suffrages et l’intercession de cette Bienheureuse grand’mère, à qui vous devez une partie si notable de votre grande fortune, et surtout à qui vous devrez, comme nous, un si riche trésor de bons exemples et d’édification. Vous n’êtes pas encore dans l’âge où vous pourrez profiter de mes observations, cher Prince ; mais vous y trouverez plus tard un témoignage assuré de la tendre affection de votre bonne aïeule.
Il est superflu que je parle ici de la maison de Créquy, puisque sa généalogie se trouve partout, et notamment dans l’Histoire des grands-officiers de la couronne de France ; mais voici le tableau filiatif de la descendance de la B. de Chantal, pour mon petit-fils le Prince de Montlaur.
I. La Bienheureuse Jeanne-Françoise Frémiot, qui fut l’amie de Saint François de Sales, et qui fonda l’ordre de la Visitation, avait épousé Christophe de Rabutin, Baron de Chantal et de Pleumeray, dont elle eut pour fils,
II. Celse-Bénigne de Rabutin, Baron de Chantal, etc. ; lequel épousa Marie de Coulange, dont il eut pour fille unique,
III. Marie de Rabutin, Baronne de Chantal et de Pleumeray, Dame Haute Justicière, Châtelaine et Patronne de Bourbilly, Suilly, Trans et autres lieux ; laquelle épousa Henry, Marquis de Sévigné, Maréchal des camps et armées, Gouverneur de Fougères ; etc. ; de qui fut issue,
IV. Françoise-Marguerite de Sévigné, mariée à François-Jules Adhémar de Monteil, Comte de Grignan, Lieutenant-Général en Provence et Chevalier des ordres du Roi ; lesquels ont laissé pour fille et pour unique héritière,
V. Pauline-Adélaïde Adhémar de Monteil de Grignan, Marquise de Sévigné, Comtesse de Grignan, Baronne de Chantal et de Pleumeray, Dame de Montélimart en Provence, de Bourbilly en Charollais, du Buron, de Saint-Pœer en Bretagne, etc. ; laquelle avait épousé Louis-Charles, Marquis de Simiane et d’Esparron, dont elle a eu pour fille,
VI. Françoise de Chantal-Pauline-Delphine de Simiane, Marquise de Sévigné, Comtesse de Grignan, Baronne de Chantal et autres lieux ; laquelle étant veuve de Jean-Baptiste, Marquis de Castellane, opéra le retrait féodal et linéager du Comté de Grignan, et laquelle épousa Joseph-Gabriel-Tancrède de Félix, Marquis du Muy, Premier maître-d’hôtel de Madame la Dauphine (lequel était frère aîné de feu le Maréchal du Muy, Ministre de la guerre, et l’intime ami du Dauphin ). Il est provenu de leur mariage et pour fille unique,
VII. Marie-Anne-Thérèse de Félix du Muy, Marquise du Muy et de Sévigné, Comtesse de Grignan, Baronne de Chantal et de Pleumeray, de la Raynarde et autres lieux, femme de Charles-Marie, Sire et Marquis de Créquy, Heymont, Blanchefort, Canaples, etc. ; lesquels ont eu pour unique héritier,
VIII. Tancrède-Adrien-Raoul-Joseph-Marie de Créquy, Prince de Montlaur, Marquis du Muy et de Sévigné, Comte de Grignan, Baron de Chantal, à qui je dédie ces mémoires.
26 pluviôse an XI. Mardi 15 février 1803.
« Madame Renée-Caroline de Froullay, veuve de Louis-Marie de Créqui, vient de mourir à Paris, âgée de 98 ans. Sa piété édifia les disciples de l’Évangile ; sa charité nourrit les pauvres ; et, jusqu’à la fin de sa vie, elle a conservé, par une espèce de prodige, cette chaleur féconde d’imagination, cette étendue, cette jeunesse de mémoire, cet éclat d’esprit et cette profondeur de pensée qui l’ont toujours rendue l’admiration et les délices des hommes les plus distingués, en tout genre, de la capitale et des pays étrangers. Ses amis les plus assidus et les plus intimes, dont elle n’a cessé de pleurer la perte, furent Bailly de Froullay, son oncle, et Penthièvre. Ces noms réveillent le souvenir de toutes les vertus, et viennent nous avertir qu’il est inutile de continuer l’éloge de leur illustre amie. Pleine de jours, de bonnes œuvres et de gloire, Madame de Créqui a terminé une carrière bien longue aux yeux du monde, bien courte aux yeux de ses fidèles amis, qui tous auraient voulu pouvoir lui faire part de leurs années, et reculer pour elle les bornes de la vie humaine. »
AVIS DE L’ÉDITEUR.
M. l’Abbé de Boulogne, depuis Évêque de Troyes, s’était empressé d’envoyer à son journal cet article nécrologique, qui ne renferme, rien d’inexact, excepté sur l’un des prénoms, l’âge de Créquy, et l’orthographe des noms propres. Du reste l’Évêque de Troyes nous a dit que ces légères imperfections n’existaient pas sur tous les exemplaires du même journal, dont il n’avait pu revoir et corriger l’épreuve avant la fin du premier tirage.
04
Si je ne craignais de commencer les mémoires d’une vie sérieuse et qui n’a pas été sans dignité, par une sorte de déclaration grotesque, je vous dirais que je suis née je ne sais quand, ce qui pourra sembler incroyable et qui n’en est pas moins l’exacte vérité.
Ma mère était morte une heure avant ma naissance, tandis que mon père était sur la frontière d’Allemagne, à la tête de son régiment Royal-Comtois, et vous pouvez bien imaginer qu’au milieu du trouble qui s’ensuivit au château de Montflaux, on eut autre chose à penser qu’à me faire enregistrer à la sacristie de la paroisse, où, du reste, quarante ans plus tard, il n’y avait encore aucune espèce de registre pour tenir l’état civil. Le vicaire inscrivait le nom du baptisé sur une feuille volante, et quand on venait lui demander un acte de naissance, il en donnait quelquefois l’original, afin d’économiser son écriture et le papier marqué. Je suppose que le chapelain de ma mère avait eu la précaution de m’ondoyer : mais comme il était mort l’année suivante, on n’en savait rien du tout ; ce qui fit que la Coadjutrice de Cordylon, ma tante, eut soin de me faire baptiser, sous condition, lorsqu’on m’envoya près d’elle à l’âge de sept à neuf ans. Il avait été convenu que ce serait notre cousine, la Princesse des Ursins, qui serait ma marraine, et je n’en ai jamais su davantage au sujet de cette affinité sacramentelle.
Il faut vous dire aussi que l’ancien intendant de nos terres du Maine avait été frappé de paralysie quelques jours avant celui de ma naissance, et que mon père étant resté prisonnier pendant dix-sept mois, sans recevoir aucune nouvelle de sa famille, de ses amis, ni de ses gens d’affaires, il n’avait appris la mort de ma pauvre mère qu’en débarquant au château de Versailles, où le Maréchal de Tessé, son oncle, lui conseilla discrètement de s’aller mettre en deuil. On a calculé par après, mais à peu près, que ma naissance devait avoir eu lieu dans les derniers jours de l’an 1699, ou dans le courant de l’année suivante, ou dans les premiers jours de 1701 ; mais c’était une supputation qui n’importait guère à mon père, attendu que la notoriété publique et la possession d’état suffisaient toujours, me disait-il ; et du reste, il ne s’agissait que d’une fille !…
Tout ce que je me rappelle de ma première enfance, c’est qu’on m’avait logée dans une tourelle du château de Montflaux, où j’avais grand froid l’hiver et grand chaud l’été. On m’avait donné pour me soigner et me servir, deux femmes avec un vieux laquais borgne, et j’avais une telle frayeur de cet homme-là, qu’on l’empêchait d’entrer dans mon appartement. L’intendant de mon père imagina de le remplacer par un mulâtre, et je crois véritablement qu’il avait médité de me donner des convulsions et qu’il avait entrepris de me faire mourir au profit de mon frère. Au lieu de cela, c’est moi qui suis devenue son héritière, et c’est le cas d’observer que l’homme propose et Dieu dispose.
Ma famille se composait alors d’une religieuse, sœur unique de mon père, et de ses frères, au nombre de quatre. C’est à savoir de du Mans, qui était un digne et saint Prélat (il avait refusé d’abandonner son siége du Mans, pour Archevêque et Archicomte de Lyon, ce qui comporte la dignité Primatiale des Gaules, avec cent mille écus de rente). Venait ensuite le Commandeur, depuis Bailly de Froulay, lequel était un habile et valeureux officier de marine. On disait, de mon oncle, qu’il ne pouvait plus retourner à Malte, sous peine d’y être décapité, pour avoir insulté le Grand-Maître, Don Raymond de Pérellos, auquel il avait arraché les clés du Saint-Sépulcre, que cette Altesse éminentissime portait suspendues, suivant la coutume, à sa ceinture magistrale. Le successeur de Don Raymond, qui fut un autre Castillan, Don Manuel de Vilhéna, poursuivit longtemps la vengeance d’un pareil outrage auprès de la cour de France, et ce fut avec acharnement ; mais le Roi Très-Chrétien laissa les Chevaliers Maltais se débattre là-dessus, à l’écart de son gouvernement, et ne voulut jamais sévir contre le Commandeur de Froulay, qui n’en parvint pas moins à l’un des premiers bénéfices de son ordre, et des plus riches de sa langue. Arrivait après mon oncle le Bailly, un Abbé-Commandataire de Notre-Dame de Vallemonts, lequel était Aumônier du Roi, mais voilà tout. Ensuite un autre Abbé de Froulay, Chanoine et Comte de Lyon, qui mourut jeune, et dont je ne saurais vous dire autre chose, sinon qu’il n’aimait pas les limandes. Il disait un jour à ma grand’mère, avec l’accent d’une aversion méprisante : — Vous pouvez être assurée que s’il n’y avait au monde qu’une limande et moi, le monde finirait bientôt ! C’était ma tante la Coadjutrice, qui était la plus jeune de la famille, et c’était la meilleure et la plus spirituelle personne du monde, aussi bien que la plus régulière et la plus aimable professe de l’ordre de Saint-Benoît. J’avais, en outre, mon père qui ne songeait qu’à mon frère le Marquis de Montflaux, ce qui ne veut pas dire qu’il y songeât continuellement. Enfin, nous avions eu le bonheur de conserver Madame la Marquise Douairière de Froulay qui était la seconde femme de mon grand-père et dont j’aurai l’occasion de vous parler souvent. Celle-ci demeurait à Paris, et je ne l’ai connue qu’à l’époque de mon mariage.
Je ne vous parlerai pas ici de la branche aînée de notre maison, parce que le Maréchal de Tessé, la Maréchale et fils, ne quittaient presque jamais Versailles, à moins que ce ne fût pour aller à Marly, Fontainebleau, Compiègne ou Choisy-le-Roi, pendant les voyages, à dessein d’y faire leur cour.
Sans compter deux Demoiselles de Froulay, mes tantes à la mode de Bretagne, qui avaient épousé (je n’ai jamais su pourquoi), deux Messieurs de Breteuil, et dont j’aurai l’occasion de vous parler plus tard, nous avions aussi deux arrière-grands-oncles, qui étaient hauts dignitaires de la religion de Malte, et qui ne sortaient guère de leurs seigneuries bénéficiales. Un d’eux, qui était Grand-Prieur de l’ordre, est pourtant venu mourir à Paris, à l’âge de cent deux ou trois ans, si ce n’est de cent quatre ; car il n’avait pas non plus d’acte baptistaire, et même on ne se souvenait pas s’il était né à Marseille où à Montgeron près Paris ; c’était l’un ou l’autre, mais il ne savait lequel des deux, et n’en avait jamais eu le moindre souci.
Le comte de Tessé, père de mes grands-oncles, avait été Chevalier d’honneur de la Reine Marie de Médicis, et peu s’en fallut que le Cardinal de Richelieu ne lui fît trancher la tête à cause de sa partialité pour cette princesse ; c’est l’expression dont se servait le G. Prieur ; car avant toute chose, il avait à ménager le respect de la couronne, et ne paraître pas désapprouver la conduite du Roi à l’égard de la Reine sa mère. Il était curieux à écouter sur les derniers Valois, dont il savait des histoires incomparables, et notamment sur le compte de la Reine Marguerite. Il paraît que le Comte de Tessé avait été le serviteur passionné de cette reine des fleurs d’automne, laquelle avait au moins vingt ans de plus que lui, ce que son fils nous expliquait galamment et discrètement à la manière de Brantôme et du Décaméron de l’autre Marguerite, en nous enjoignant de n’en jamais parler qu’entre nous, afin de ne pas obscurcir la gloire et compromettre la réputation de la première femme d’.
En dehors de ce qui s’était passé dans sa famille, mon oncle ne savait aucune chose et ne se souvenait de rien qui fût arrivé depuis l’année 1690 ; de sorte qu’il ordonnait qu’on alla demander, par exemple, des nouvelles de Louvois, dont il attendait toujours la grand’croix de Saint-Louis, ou bien de Mademoiselle de Lenclos, qu’il avait beaucoup aimée. Le Président d’Ormesson, qui était un subtil et pointilleux personnage, avait essayé de lui faire entendre que le Marquis de Louvois, l’ancien ministre, ne vivait plus depuis l’année 1691, et que la célèbre Ninon devait être morte en 1706, je crois. Mais ils se brouillèrent dans la discussion qui s’ensuivit, et c’est un résultat dont nous fûmes charmés, attendu que ce vieux d’Ormesson nous avait toujours semblé le plus ennuyeux des parlementaires. Le Grand Prieur envoyait aussi quelquefois chercher M. Fagon pour le consulter sur son manque de forces ou son défaut d’appétit. On lui répondait toujours qu’il était mort la veille, et il recommençait le lendemain. Il ne manquait jamais d’écrire au Révérend Père Le Tellier, pour le complimenter sur la nouvelle année, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il lui demandait encore l’assistance de ses conseils et de ses prières, contre des tentations qui n’étaient pas du tout celles de son âge… Ce n’était pas une affaire de rabacherie décrépite ; car il entrait dans les détails les plus juvéniles et les plus résolument exprimés ; mais comme ces lettres confidentielles avaient une sorte de caractère sacramentel, il avait été convenu qu’on les brûlerait dorénavant sans les ouvrir, et c’est une décision qui me fit de la peine. Sur toute autre chose antérieure à ladite année 1690, il était resté d’une raison parfaite et parlait toujours comme un bon livre. Il a fini sans aucunes souffrances, en nous disant de le aux prières de son ami, le grand Bossuet, lequel était enseveli dans les caveaux de sa cathédrale de Meaux, il y avait déjà treize ou quatorze ans lorsque mon oncle mourut, en 1719. J’étais âgée, pour lors, de seize à dix-huit ans. Nous allons rétrograder de quelques années.
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