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Souvenirs de campagne par le Soldat Silbermann

Léon Silbermann · 1910 · Free in the US

98,512 words · about 6 h 54 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1910 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Souvenirs_de_campagne_par_le_Soldat_Silbermann&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Léon Silbermann
Language
French
Published
1910
Length
98,512 words · about 6 h 54 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
  1. Dédicace au général Gallieni about 4 min
  2. Lettre du Général Gallieni about 2 min
  3. Algérie about 55 min
  4. Dahomey about 50 min
  5. Madagascar about 1 h 9 min
  6. Tonkin about 22 min
  7. Quang-Tchéou-Wan about 41 min
  8. Chine about 2 h 21 min
  9. Le Siam about 12 min
  10. Cochinchine about 18 min

Continue:

Dédicace au général Gallieni

Mon Général,

Un soldat qui, durant sa carrière, fut assez heureux pour beaucoup voir et quelque peu retenir, vous demande la permission de vous dédier ce livre.

D’autres ont raconté votre œuvre et dit avec quel succès et quelle gloire vous avez mené à bien vos grandes entreprises coloniales.

A ces témoignages je voudrais ajouter celui des légionnaires et des marsouins, dont je fus tour à tour.

Le hasard m’a privé de l’honneur de participer à vos expéditions. Mais, dans celles de nos colonies où vous avez commandé et où j’ai servi ensuite, mes camarades m’ont dit combien vous aviez à cœur de les associer à vos luttes et à vos travaux, de grandir vos plus modestes subordonnés et, comme vous vous plaisiez à le dire, d’en faire des « collaborateurs ».

Dans le Haut Tonkin et sur le chemin de fer de Lang-Son j’ai retrouvé vivante, longtemps après votre départ, votre conception de la conquête et de l’organisation d’une colonie.

Vos instructions, toujours en vigueur, ne traçaient pas seulement des devoirs aux chefs militaires et aux autorités territoriales. Distribuées à tous et à la portée de tous, elles s’adressaient, sous forme de conseils pratiques, aux sous-officiers, caporaux, et aux simples soldats eux-mêmes. Elles étaient pour tous « l’école du bon sens » et, dans nos campagnes coloniales, le bon sens procure souvent, mieux qu’un feu de salve ou une rafale de batterie, le résultat qu’on cherche à obtenir.

On se souvenait aussi de vos tournées d’inspection où, partageant la table et le modeste menu du chef de poste, vous apportiez toujours la bonne parole, celle qui faisait cesser les conflits et tranchait toutes les difficultés pendantes.

Dans des entretiens familiers et simples, vous expliquiez le traitement à appliquer aux indigènes : frapper fort sur les irréductibles, tendre la main aux timides et aux timorés, traiter avec bienveillance les ralliés sincères et ne rien négliger pour affermir leurs bonnes dispositions et leur fidélité. Et, dans ces régions lointaines où l’imprévu règne en maître, vous arriviez à créer chez tous cette conviction que le soldat doit toujours avoir l’œil ouvert, ne s’étonner de rien et être prêt à tout.

Puis, en demandant à chacun ses idées, vous forciez les plus novices à en avoir. On se le disait et on se mettait en mesure de répondre à toutes vos questions sur le pays et ses ressources, sur les rapports avec les indigènes et, enfin, sur les moyens de faire tout concourir au succès.

C’est ainsi qu’initiés au but à atteindre et entraînés au « débrouillage », vos subordonnés étaient fiers d’arborer ce titre de « collaborateurs » que vous aviez bien voulu leur décerner.

C’est ainsi encore que, sous vos ordres, marsouins, légionnaires et canonniers coloniaux ont donné ces coups de collier désormais fameux, qui réalisaient en quelques mois l’œuvre d’un quart de siècle.

Combien aussi de ceux que j’ai connus se sont décidés, sur vos conseils, à faire souche dans nos nouvelles colonies et sont devenus, grâce à la pratique acquise au service, les artisans de leur mise en valeur ?

Et aujourd’hui, pour tous ceux qui ont déposé les armes et sentent déjà les années venir, c’est un réconfortant souvenir que celui de ces époques de luttes et de travaux qui ont trempé leur caractère et ont fait « quelqu’un » du jeune troupier inexpérimenté qu’ils étaient autrefois.

Enfin, ce n’est pas un mince honneur que d’avoir, en s’inspirant d’un chef tel que vous, vécu cette épopée coloniale qui ne fut pas seulement une succession de brillantes campagnes, mais aussi une œuvre de progrès, d’humanité et de civilisation.

Permettez-moi aussi de m’acquitter d’une dette de reconnaissance envers deux de mes anciens chefs, le commandant Odry de l’armée d’Afrique, sous lequel j’ai débuté à la Légion étrangère, et le commandant Mouret qui fut mon premier capitaine dans l’infanterie coloniale.

Au commandant Odry, l’étranger que j’étais doit sa première initiation française. Le soldat lui doit aussi beaucoup. Avant de servir sous ses ordres, j’avais déjà le goût du métier et surtout de la vie libre en campagne, inconnue dans les garnisons européennes. De ce qui n’était qu’une tendance d’adolescent, les exemples et les leçons du commandant Odry firent une passion et un besoin. Le caractère du chef y fut aussi pour beaucoup. Entreprenant, actif et dur pour lui-même, il exigeait le maximum de tout son monde ; aux heures de loisir, chacun était son maître, mais, dans le service, il lui fallait une discipline stricte et une rigoureuse exécution des ordres. Sa bravoure au feu, son allure crâne et, avec cela, un grand fonds de bienveillance, l’avaient rendu populaire parmi les soldats, venus des quatre coins de l’Europe, qu’il commandait.

Le commandant Mouret acheva pour moi ce que le commandant Odry avait commencé. Je trouvai auprès de lui les mêmes satisfactions de vie aventureuse, les mêmes occasions de voir du pays et, simple troupier que j’étais encore, d’avoir à me débrouiller souvent par moi-même.

Non content de nous expliquer ce qu’est l’initiative, notre capitaine nous la laissait exercer, aussi bien dans les engagements où chacun payait de sa personne, que dans la vie plus monotone et plus sédentaire de nos postes.

A vous, mon général, et à ces deux chefs, j’offre l’hommage d’un soldat, devenu Français de fait, de cœur et de persuasion.

Lettre du Général Gallieni

Mon cher Silbermann,

Vous avez été très heureusement inspiré en rassemblant et en publiant vos souvenirs.

Vos lecteurs, et ils seront nombreux j’en suis certain, trouveront dans votre ouvrage non pas seulement une documentation intéressante sur la vie de nos soldats aux colonies, mais aussi un enseignement qui, chez les jeunes surtout, sera d’un excellent effet pour développer l’initiative, le sentiment du devoir et contribuer à l’éducation militaire.

Nos officiers — je n’éprouve aucun embarras à le dire — pourront aussi tirer profit de nombre d’observations que votre expérience vous a suggérées.

Je vous remercie de vos appréciations, mais je les trouve trop flatteuses. Je n’oublie pas en effet que si ma carrière coloniale a quelquefois retenu l’attention, je le dois à l’active et intelligente collaboration — j’insiste, vous le voyez, sur ce mot — que des hommes de cœur comme vous m’ont toujours largement fournie.

Au Soudan, au Tonkin, à Madagascar, les soldats que j’ai commandés ont donné d’admirables exemples de solidarité militaire, aussi bien entre eux que vis-à-vis de leurs chefs.

Je n’ai pas oublié les opérations du Haut Tonkin dont vous évoquez le souvenir ; et je me rappelle les citadelles pirates, vers lesquelles nos colonnes, partant de points très éloignés les uns des autres, convergeaient à travers un pays hérissé de difficultés et d’obstacles, arrivant à l’heure dite, au moment précis, pour surprendre l’ennemi, le cerner de toutes parts et lui donner l’assaut décisif.

Puis, ce fut l’organisation défensive de la frontière de Chine et la création d’un réseau serré de blockhaus, qui permit d’en finir rapidement avec la piraterie et de rendre la sécurité aux nombreuses populations que les bandes dévalisaient et pillaient sans merci depuis nombre d’années. Or, il ne suffisait pas au commandement de concevoir cette organisation ; il fallait des hommes résolus pour défendre les ouvrages et y tenir avec quelques fusils contre des centaines d’agresseurs ; il fallait aussi pourvoir au ravitaillement dans les conditions les plus difficiles ; il fallait enfin faire fonctionner avec régularité et précision tout un système de communications télégraphiques et optiques qui, en cas d’attaque ou d’incursion sérieuses, permettait de rassembler toutes les forces disponibles sur le point menacé et, par une action immédiate et énergique, d’enlever aux pirates toute envie de recommencer.

Enfin, la tranquillité rétablie, les combattants de la veille reportaient leur intelligence, leur activité et leur esprit d’entreprise sur la mise en valeur et le développement économique du pays. Grâce à eux, Lang-Son, Bac-Lé, Song-Hoa, Than-Moï, etc., qui n’étaient auparavant que de pauvres agglomérations indigènes, sont devenues des villes où les Européens ont pu bientôt commencer leurs entreprises et leurs transactions.

C’est ainsi qu’au Tonkin, comme précédemment au Soudan et en dernier lieu à Madagascar, nos soldats ont fait œuvre patriotique et éminemment féconde, en ce sens qu’ils ne se sont pas contentés de conquérir, mais qu’ils ont ouvert à notre pays des débouchés commerciaux dont le besoin se faisait impérieusement sentir.

Par des récits pris sur le vif. votre ouvrage va révéler au public le rôle de nos soldats dans la période de conquête ; il montrera ainsi comment l’action militaire, conforme aux traditions de justice et d’humanité de notre pays, prépare l’installation nécessaire et le fonctionnement normal de l’administration civile.

Enfin il sera d’un grand attrait pour vos anciens camarades, qui se rappelleront, avec une juste fierté, la part qu’ils ont prise aux actions d’éclat que vous racontez.

C’est donc une œuvre intéressante, utile, et vraiment nouvelle que vous avez bien voulu me dédier. Je vous en félicite et je vous en remercie.

Février 1910

Algérie

Dans cet ouvrage je m’efforcerai, en rassemblant mes souvenirs, de parcourir le même chemin que j’ai pu suivre pendant quinze ans de mon service militaire. Je n’ai pas toujours trouvé des roses sur ce long itinéraire qui commence dans le Sud-Oranais et, passant par le Dahomey, Madagascar, le Tonkin, la Chine, Quang-Tchéou-Wan, le Siam, vient se terminer en Cochinchine. Ce chemin assez tortueux fut plutôt semé d’épines, autrement dit de dangers et de souffrances qui sont complètement inconnus dans les pays civilisés.

Pendant la plus grande partie de ma vie militaire, passée en campagne, j’ai eu affaire à des hommes qui, à défaut de civilisation, sont des maîtres en fait de ruse, qualité que nous autres Européens, malgré la science et le progrès, ne possédons pas. C’est le seul hommage que je puisse leur rendre ; pour le reste, je les ai toujours plutôt plaints que blâmés.

Tout ne m’a pas souri dans cette existence. Trop souvent, hélas ! mon déjeuner fut le soleil et mon dîner la poussière. Homme impressionnable que j’étais avant (je me rappelle avoir pleuré à bord du Thibet en entendant chanter les matelots sur un ton plaintif au crépuscule d'été), j'ai subi des transformations. Je suis devenu presque insensible, hélas ! aux cris de douleur des blessés et des malades. C'est la conséquence de ce que mes yeux ont trop souvent vu, mes oreilles trop souvent entendu. Plusieurs fois j'ai senti mes forces physiques m'abandonner sans jamais me laisser aller au découragement.

J'ai vu au cours de mes différentes campagnes mourir plusieurs milliers d'hommes. Oui, au début, il me semblait être entouré d'une universelle tristesse qui m'enserrait le cœur. J'ai eu à lutter contre ma sensibilité, contre mes nerfs. C'est ainsi que j'ai constaté qu'on n'est jamais soi-même. Je me suis enfin habitué à voir et à entendre toutes les douleurs, même celles de mes frères d'armes qui ayant vécu de la même vie que moi disaient adieu à l'existence. Je ne puis dire que je suis resté froid. J'ai souffert... mais le lendemain j'ai pensé à autre chose, et c'est ainsi que je suis arrivé à terminer la laborieuse carrière que j'avais choisie librement.

Chers lecteurs, laissez-moi vous conduire tout d'abord dans le Sud-Oranais, où se trouvent les deux régiments de la Légion étrangère. Ces régiments ne sont pas complètement inconnus en France. On sait que la Légion étrangère réside en Algérie, qu'elle envoie ses soldats dans les colonies pour y combattre, et que ses deux régiments sont recrutés parmi les hommes les plus déclassés du monde entier. Voilà l'opinion en France sur ces légionnaires qui ont rendu et qui rendent toujours des services inappréciables. Eh bien, si vous voulez me suivre, je vous introduirai au milieu de leurs régiments, à la caserne, dans les chambrées. Vous y vivrez de leur vie comme j'y ai vécu moi-même. Vous les verrez dans leur intimité. C'est l'unique moyen de porter sur les légionnaires un jugement qui ait pour base la vérité. J'espère que vous aurez ainsi une opinion plus favorable de ces hommes qui, à peu d'exceptions près, sont pleins de dévouement et de gratitude pour leurs chefs, et ceux-ci, vous le savez, sont des officiers français, choisis généralement parmi les meilleurs de l'armée.

Quand j'ai débarqué à Saïda, par le train de cinq heures du soir, pour être incorporé au deuxième régiment étranger comme engagé volontaire, je fus conduit en détachement à la caserne, musique en tête. Ce détachement se composait d'une quarantaine d'hommes venus de différents pays. Il y avait des Alsaciens, des Allemands, des Belges, des Italiens, un Américain, et... un Turc. Ce Turc parlait assez bien le français et, à ce titre, il prétendait être jusqu'à Saïda chef de détachement. En route on le laissa faire ; mais à la gare de Saïda où on nous forma par deux pour nous conduire à la caserne, le Turc se démenait, parlait aux gradés sur un ton arrogant, etc. D'un coup de poing, l'Américain, qui était un véritable hercule, mais flegmatique et doux, le calma et le remit dans le rang. Pendant la marche, tout alla bien. La musique jouait des morceaux qui m'étaient inconnus. Je m'abandonnais à mes pensées que la mélodie excitait, mais que je ne pouvais préciser. Il me manquait un confident. Eh bien ! ne riez pas, j'ai souffert. Oui, c'est une souffrance que d'avoir des pensées à soi, des idées qu'on voudrait, sans le pouvoir, communiquer à d'autres.

Cependant la nature me tira de mes rêves. Je levais les yeux et je voyais un ciel rouge, rose, gris et doré dont les couleurs se combinaient avec une extraordinaire harmonie, un ciel algérien. Je ne pouvais m'empêcher de dire à un camarade qui marchait à côté de moi : « Regarde ce ciel, ne dirait-on pas qu'il nous souhaite la bienvenue ? » Et je restais en extase.

Nous arrivâmes enfin à la caserne et nous fîmes halte dans la cour, un vaste carré entouré de maisons blanches, d'un aspect très agréable. Le clairon sonna aux sous-officiers de semaine pour nous conduire dans nos compagnies respectives. On nous indiqua nos lits, faits de grands draps blancs que des camarades avaient eu soin de préparer ; puis on nous conduisit à la cantine où un repas vraiment réconfortant nous attendait. Et, comme je faisais la mine d'un homme étonné, un caporal m'expliqua que le régiment offrait à tous les détachements venus soit de France, soit des colonies, un dîner à la cantine à titre de bienvenue. Tout à coup, au milieu du repas, je fouille dans mes poches et je constate l'absence de mon porte-monnaie qui contenait soixante et quelques francs. Je me lève précipitamment pour courir à la chambre, croyant l'y avoir oublié. Le caporal, devant ce geste, m'en demande le motif. Je le lui dis. D'une voix de tonnerre, il s'écrie en se plaçant devant la porte : — Personne ne sortira d'ici sans être fouillé par moi. — Tout le monde s'approche du caporal et se prête à l'opération. Mais mon porte-monnaie n'est pas retrouvé. Alors le caporal, qui me voyait pleurer, passa son bras sous le mien et tâcha de me consoler en me parlant sur un ton paternel. Il me ramena jusqu'à la porte de la chambrée. Arrivé devant mon lit, je m'y précipite et je retrouve sous le traversin ma bourse intacte. Je l'ouvre, pas un sou n'y manquait.

Neuf heures venaient de sonner. Plusieurs hommes étaient déjà couchés. L'adjudant entre pour l'appel du soir et s'adresse au caporal de chambrée : — Vous laisserez les jeunes soldats arrivés aujourd'hui se reposer toute la journée demain. — Je me couche à mon tour et la conversation suivante s'engage avec mon camarade de lit : — Dis-donc, quel est ton nom ? — Appelle-moi Léon, si tu veux, c'est mon prénom. — Eh bien, Léon, permets-moi de te dire que tu es un peu négligent. Tu déposes un porte-monnaie sur ton lit, exposé aux regards de tout le monde. Il est vrai que depuis six mois que je suis dans cette chambrée, je n'ai jamais vu de vol, mais enfin, cache ton argent. Voyant ce porte-monnaie sur ton lit, je l'ai ouvert et j'ai compté l'argent par curiosité, il faut m'excuser. Il contenait 63 francs et je l'ai glissé sous ton traversin.

Puis il se mit à me donner quelques leçons de savoir-vivre, nécessaires dans un monde aussi cosmopolite. Je l'écoutai comme un jeune élève écoute un vieux maître, et là-dessus je m'endormis.

Le lendemain matin au réveil tous les lits étaient faits en un clin d'œil et la chambre mise en état de propreté. Les anciens légionnaires allaient à leurs travaux, les uns casser des cailloux sur la route, les autres maçonner ou jardiner, tous habillés en bourgeron de toile et en pantalon de treillis d'une propreté irréprochable. A dix heures la soupe sonnait ; on mangeait dans les chambrées, chacun dans sa gamelle. J'ai trouvé cette soupe excellente, bien cuite à point et servie avec une propreté extrême.

Les hommes mangeaient comme je l'ai dit, chacun dans sa gamelle, mais par groupes sympathiques, ce qui leur permettait d'acheter à deux ou à trois un litre de vin et de la salade. Mon camarade de lit m'engagea à en faire autant avec lui. Nous avions entamé une conversation pendant le déjeuner ; il avait une figure qui m'inspirait confiance ; d'ailleurs l'histoire du porte-monnaie était à son honneur. — Comment t'appelles-tu ? lui demandai-je. — Marco, me répondit-il. Mais on m'appelle ici Crista. — Pourquoi ? — Mes camarades prétendent que je prononce souvent les mots « Crista, Madona ». Que veux-tu, je suis d'Italie. C'est un mot qui revient chez nous à chaque instant, je ne peux pas m'en déshabituer. — Et, en effet, il le répétait cinquante fois par jour, si bien que j'ai fini moi-même par l'appeler Crista. C'était un homme d'une grande intelligence, et j'éprouvais toujours du plaisir à l'entendre parler. Il me disait qu'il était ancien officier italien, qu'il avait quitté l'armée italienne pour des injustices qu'il avait subies dans l'avancement. — Tu trouveras ici des hommes, me disait-il, qu'on taxe en France de mercenaires et de bien d'autres noms encore. Certains de ces hommes sont coupables d'un écart de conduite ; le passé de certains autres est enveloppé de mystère ; mais tous ici, à peu d'exceptions près, sont dévoués à leurs chefs. Du reste, tu ne tarderas pas à t'en rendre compte. Naturellement, continua-t-il, il ne faut pas leur parler patriotisme, ils ne comprendraient pas. Mais je t'assure que le Drapeau de la Légion, qui est celui de la France, est en bonnes mains, et celui qui essaierait de le souiller serait mis en morceaux. Tu trouveras ici des chefs sévères, mais d'une sévérité pleine de bienveillance qui force le respect des hommes ; et de là vient le grand dévouement de ceux-ci pour leurs officiers. Le livre d'or qui est déposé à la salle d'honneur en dit long sur les innombrables actes de courage et de dévouement des légionnaires aux colonies. Pour moi, continua Crista, qui ai fait la campagne du Tonkin sous les ordres du général de Négrier, j'ai vu les camarades à l'œuvre, je les ai vus défendre leurs chefs au moment du danger, au risque de se faire hacher en morceaux. Pour ces hommes, que des gens de parti pris appellent si dédaigneusement mercenaires et déclassés, c'était cependant admirable. D'ailleurs, le général de Négrier n'a jamais cessé de faire l'éloge des légionnaires ; il les a souvent appelés « ses chers enfants », et maintenant encore quand un légionnaire passe à Besançon où le général de Négrier est en garnison et y rencontre son ancien chef, celui-ci lui serre la main et lui donne une pièce de cinq ou de dix francs, ce qui prouve l'excellent souvenir qu'il a gardé de ces... mercenaires. Quant à moi, dit-il, je suis fier de servir dans ce régiment de braves.

Je lui demandai ensuite quelques renseignements sur les hommes de notre chambrée. — Vois-tu celui qui est assis à côté du caporal, me dit Crista, et celui qui est à gauche de ton lit ? Ces deux hommes sont brouillés à mort. Ils sont de la même force aux armes ; deux fois, déjà, ils ont vidé leur querelle sur le terrain, le fleuret à la main ; mais ils restent toujours comme chien et chat ; ce sont deux beaux-frères, des Alsaciens. Leur haine mutuelle doit dater de longtemps ; c'est une affaire de famille. Ils en viennent souvent aux mains, mais dès que le caporal intervient, ils rentrent dans l'ordre.

Ensuite je prêtai l'oreille aux colloques que les groupes d'hommes engageaient, chacun dans sa langue maternelle, et j'en saisis aisément quelques phrases. — Vois-tu, me dit Crista, qui me suivait des yeux et qui parlait plusieurs langues, les conversations de ces hommes ont principalement trait à leurs chefs. Pas un n'en dit du mal, tous leur sont reconnaissants du souci constant qu'ils apportent à les nourrir, des égards qu'ils ont pour eux en toute circonstance.

J'écoute surtout le groupe des Allemands, dont un, me dit Crista, vient de terminer une punition de prison. La conversation roule sur cette punition. Son camarade lui dit qu'il l’a bien méritée, ajoutant qu'en Allemagne, il aurait été traduit devant un conseil de discipline.

Après le déjeuner j'invite Crista à venir à la cantine pour prendre quelque chose. — Un quart de marc, commande-t-il, sans me consulter. — Je ne puis vous donner à chacun que six centilitres, c'est l'ordre du colonel, répondit la cantinière. Lisez l'affiche sur les murs !

En effet, l'affiche le disait. Elle disait également, et en vertu du même ordre, qu'un verre d'absinthe serait vendu 0 fr. 40 et un verre de Pernod 0 fr. 15 seulement. Mon étonnement est sans bornes lorsque je vois auprès du comptoir un commandant choquer son verre contre celui d'un légionnaire et lui parler sur un ton amical. — C'est le commandant Henri, me dit Crista. — Et, remarquant ma surprise, il ajoute : — Le fait n'est pas rare à la Légion, où les chefs vivent côte à côte avec leurs hommes pendant de longues années, exposés aux mêmes dangers, aux mêmes misères, vivant de leur vie et les voyant héroïquement se dévouer pour eux. Pour un vrai légionnaire, vois-tu, son chef, c'est son Dieu. Ne dis pas à un curé du mal de Dieu ni à un légionnaire du mal de son chef, Et maintenant, suis-moi, je veux te montrer notre salle d'honneur.

Il m'introduit alors dans une vaste pièce, située au rez-de-chaussée, dans laquelle se trouvent des statues vraiment artistiques. J'admire l'une d'elles représentant un Annamite de grandeur naturelle ; j'admire également le plafond, qui est magnifiquement décoré et quelques jolies statuettes en pierre finement ciselée. — Tout ce que tu vois ici, me dit Crista, est l'œuvre exclusive des légionnaires, car dans la Légion tu trouveras de grands artistes, des poètes, des fils de généraux, des diplomates, des érudits, et toutes sortes de gens. On y a même vu un évêque espagnol ; et tout ce monde-là, en quittant la Légion, en emporte généralement le meilleur souvenir.

Dans un certain pays qui fournit un grand nombre d'hommes à la Légion, on a essayé d'induire l'opinion en complète erreur sur notre compte. On a eu recours à des publications. L'auteur, qui était un ancien officier de ce pays étranger et qui a servi chez nous, semblait avoir été envoyé en Algérie avec la mission d'écrire ce livre, afin d'empêcher les enrôlements de ses compatriotes dans la Légion étrangère. A cet effet, il a imaginé des scènes de barbarie qu'il n'a jamais vues ; mais il faut croire que son pétard a fait long feu, car les hommes de son pays affluent maintenant et plus que jamais dans nos rangs.

Je regarde ensuite les photographies suspendues au mur. Tous les colonels ayant commandé le régiment depuis sa création y figurent : les maréchaux Bugeaud, Mac-Mahon, Canrobert ; le général de Négrier, etc. La journée se passe ensuite en visites à la caserne, au jardin du régiment, à la cuisine qui est d'une blancheur et d'une propreté exemplaires. A cinq heures du soir, une sonnerie de clairon nous rappelle que le dîner ne demande qu'à être mangé. Nous regagnons notre chambrée où la gamelle m'attend à côté de mon lit. Elle contient un ragoût de mouton d'une odeur appétissante, et une salade sur le couvercle. J'exprime à mon ami du premier jour ma satisfaction de trouver ma gamelle à côté de mon lit. Il me répond que le caporal de chambrée a toujours soin de la nourriture des hommes absents, qu'il connaît toutes les gamelles, qu'il donne à chacun sa part et qu'il existe d'ailleurs entre tous une parfaite harmonie, malgré la différence de nationalité et de langage. — Sois un soldat discipliné, fais ton service avec assiduité et tu seras bien vu de tout le monde, me dit-il. Puis, nous nous entretenons de choses et d'autres. Je lui parle de l'Italie et de sa famille. J'aurais voulu connaître un chapitre de sa vie. Mais il me répond : — Nous en recauserons. — Là-dessus, à huit heures du soir, le sommeil me prend.

Je dormais depuis je ne sais combien de temps quand je me sens réveillé par un violent coup de poing en pleine figure. Je pousse un cri, je cherche à distinguer autour de moi, mais la chambrée est plongée dans l'obscurité. Mon ami Crista, le premier, est debout. Il allume la lampe et je vois un homme devant mon lit s'administrant des coups de poing sur la tête, pareils à des coups de marteau sur l'enclume. En même temps, il s'écriait : — Brute que je suis, animal ! — Je le somme de s'expliquer. — Mon pauvre ami, ce n'est pas toi que je voulais frapper, mais ma canaille de beau-frère qui couche à côté de toi. — Il saisissait en même temps mes mains, les baisait, les inondait de larmes, en disant : — Pardonne-moi, je t'en prie. — Evidemment, j'avais devant moi un homme excité par la boisson. Tous les camarades de la chambrée furent bientôt réveillés. Le caporal, assis sur son lit, un bras allongé dans la direction du... tapageur, lui parlait sur un ton amical mais énergique, en l'appelant par son prénom. — Jules, lui dit-il, tu as encore fait des tiennes. Veux-tu que je te conduise à l'hôtel du Pieu en bois (salle de police) ? Non, n'est-ce pas ? Alors, fais le plongeon sous tes couvertures, et que je n'aperçoive plus la pointe de ta tête chauve. — Pendant cette semonce du caporal, Crista prit l'ivrogne à bras le corps, l'emporta sur son lit et voulut lui infliger une légère correction. — Non, lui dis-je, ne le touche pas. Il n'a pas eu conscience de son action. — Puis on éteignit la lampe, et tout retomba dans le calme, excepté moi, que cette fâcheuse distribution de taloches empêcha de dormir.

Le lendemain, ma vie de légionnaire devait commencer. Crista m'initia dans l'art de faire un lit, et ce n'est pas peu de chose à la Légion où les hommes luttent entre eux pour la propreté et la coquetterie. Après m'avoir fait armer, équiper et matriculer, il me donna une leçon de paquetage. Le paquetage ! C'est ce qui donne de la physionomie à la chambrée et, à ce propos, je vais vous présenter la nôtre. Du matin au soir, elle est d'une propreté irréprochable. Tous les paquetages sont carrés. Un effet ne dépasse pas l'autre, même d'un millimètre. L'équipement est suspendu au crochet ad hoc, d'une façon uniforme. Les cuirs brillent comme des miroirs. Rien ne traîne. Les fenêtres, le parquet sont frottés à l'huile de bras ; les lits, carrés comme les paquetages, sont tous sur la même ligne ; les murs, le plafond sont très blancs ; le tout, arrangé avec beaucoup de goût, présentait un aspect très agréable pour un nouveau venu comme moi.

L'après-midi, nous commençons des exercices d'assouplissement sous la surveillance d'un officier qui parle plusieurs langues. — L'assouplissement, mes amis, nous dit le lieutenant comme exorde, est pour les Anglais et les Hollandais une nécessité, une occupation importante de la vie. Appliquez-vous bien à cet exercice qui vous sera souvent utile.

A trois heures et demie, on nous fait rompre pour nous permettre de nous habiller et d'aller en ville où la musique de notre régiment doit jouer de quatre à cinq. Chaque jour de concert cette faveur est accordée à tous les légionnaires restant à Saïda. Je monte à la chambrée pour me nettoyer et changer de tenue. — Mon pauvre ami, me dit Crista, quand il me voit prêt pour ma première sortie, tu es fagoté comme un polichinelle. — Alors, tournant autour de moi, me tirant, me serrant et me redressant : — Là, mon petit Larbi, me dit-il, maintenant tu es sortable. — Et nous voilà partis tous deux, non pas dans la direction de la musique, mais hors de la ville, chez un Arabe qui parle très bien le français et l'espagnol. — Cet Arabe, me dit mon ami, a fait des séjours assez longs en France, en Italie et en Espagne. Il possède une certaine instruction qu'il a acquise en Europe. On peut donc s'entretenir sérieusement avec lui et j'y vois un moyen de te faire connaître les mœurs et les coutumes arabes. Sa fréquentation te permettra d'être présenté dans d'autres maisons arabes où un roumi (chrétien) n'est pas toujours admis.

Plein de curiosité et impatient d'être renseigné par un indigène qui semble instruit, j'invite Crista à faire parler notre Arabe. Il entame aussitôt une conversation avec lui et la met au point voulu. J'ai retenu ceci de cet entretien qui, je l'avoue, m'a un peu étonné. — Nous sommes une race, dit l'Arabe en parlant de ses congénères, influencée par des siècles et des siècles de religion. Et d'ordinaire, c'est surtout dans le danger, dans la douleur, dans la joie profonde que cette tendance religieuse et mystique se manifeste. L'Arabe devient aussi vite triste que gai ; mais il est plus facilement ennemi qu'ami, plus facilement méfiant qu'accueillant. Mes coreligionnaires, continua-t-il, sont d'une jalousie presque féroce à l'égard de leurs femmes ; non pas par amour, mais parce que c'est leur chose exclusive, vivante et parlante. Au fond, ils aiment mieux leur cheval que leur femme. — Là-dessus l'Arabe se tut brusquement. J'en fus désappointé. Se méfiait-il, ou croyait-il avoir trop parlé ? Mystère. Enfin, voyant son mutisme se prolonger, je dis à Crista : — Tâchons de l’emmener et allons visiter un café arabe.

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