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TABLE
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PREMIÈRE PARTIE
II
De tous les points de l’immense plaine de Sigus et même des bords du lac, on apercevait, à l’extrémité d’une éminence rocheuse, la silhouette d’un homme nettement découpée sur le bleu pâle du ciel, ou sur le fond des montagnes, tantôt fauves, tantôt d’un violet profond, suivant la distance ou l’orientation. Cette montagne, aiguë et très élevée, formait un cône aux flancs légèrement creusés, mais d’une ligne si parfaite et si régulière, terminée par une flèche si élancée et si étroite qu’elle avait l’air d’un pinacle naturel et que l’homme grimpé tout en haut semblait une statue sur son piédestal.
Du forum de la petite ville, on distinguait parfaitement tous les détails du costume et de l’accoutrement de ce personnage aérien : la couleur rouge de son bonnet phrygien, les plis nombreux de son large pantalon bouffant à la mode asiatique, la massette de mineur passée dans sa ceinture, et jusqu’aux pointes tombantes de ses longues moustaches, quand il se tournait de profil. D’une main, il s’appuyait sur un bâton ferré et, de l’autre, il élevait une trompe, prêt à l’emboucher. C’était un contremaître, un Galate qui avait travaillé dans toutes les mines d’Asie et d’Europe et qui était renommé pour son expérience et sa connaissance du métier. Ainsi planté au sommet de la montagne, il évoquait l’image d’un chef d’armée qui, sur une hauteur, épie les évolutions des troupes ennemies.
Ses yeux fixaient avec une attention méticuleuse un monticule sablonneux de forme ronde, qui s’étalait au pied du cône rocheux, un peu à gauche dans la direction de Sigus et qu’il dominait complètement du haut de son observatoire. Attaqué de tous côtés, par des équipes de mineurs et de terrassiers, évidé et creusé dans tous les sens comme le sous-sol de la région, ce monticule qui contenait de l’or et du cuivre ne se tenait debout que par miracle. Suivant un procédé qui exigeait une main d’œuvre formidable, un gaspillage effrayant de forces et de vies humaines, des centaines et des milliers de captifs et d’esclaves toujours disponibles, on provoquait artificiellement par des percées nombreuses et hardies l’écroulement de la montagne riche en minerai. Puis quand elle était par terre, on précipitait sur les décombres, en véritables cascades, des trombes d’eau dérivées et captées par de longs travaux de canalisation et retenues par des barrages sur les hauteurs voisines. On créait ainsi des torrents artificiels, qui, après avoir lavé les débris métallifères, se déversaient dans le lac, laissant sur le sable des parcelles de cuivre, ou même des pépites d’or natif.
Or, l’évidement du monticule était aussi avancé que possible. Depuis plusieurs jours, le Galate, continuellement en faction sur son rocher, guettait l’affaissement de la coupole naturelle formée par le sommet de la colline. Déjà des éboulements partiels s’étaient produits en maints endroits. Avec son sûr instinct de vieux mineur, le Galate savait que la chute se produirait le jour même. Il avait sonné un premier coup de trompe pour avertir les ouvriers qui se trouvaient dans les galeries. Ceux-ci fuyaient précipitamment par files compactes, s’écrasaient à la sortie des couloirs. Autour du monticule, des escouades de manœuvres enchaînés établissaient des barrages en fascines et en pierres sèches pour limiter l’éparpillement des décombres : çà et là, ils les consolidaient par des amoncellements de cailloux. D’autres fouaillaient des trains entiers de chevaux et de mulets qui tiraient des câbles attachés à l’intérieur, autour des plus gros piliers centraux, afin de hâter la chute du toit. Ailleurs, par escouades de dix ou de vingt, des hommes étaient attelés à des cordes. En cette claire matinée de novembre, les heurts des pioches, les piétinements des bêtes, les cris des surveillants montaient tout droit dans l’air subtil et se répercutaient au loin sur la terre durcie et gelée de la plaine. Tout le personnel de la mine se trouvait là. Hildemond, le contremaître germain, les jambes nues sous ses courtes braies, tout fier de son sayon rouge en peau de brebis, ses longues tresses blondes flottant sur ses épaules, courait d’un groupe à l’autre, hargneux et féroce comme un chien de berger. Il stimulait particulièrement du fouet et de la parole une bande de captifs gruthonges aux cheveux jaunes comme les siens. Entouré de quelques ingénieurs, Théodore, le procurateur de la mine, assistait aux derniers préparatifs et, pour se donner de l’importance, il clamait à pleins poumons des ordres tardifs autant qu’inutiles. Il ne cessait de vociférer :
« Qu’on fasse sortir tous les ouvriers ?… Tout le monde est bien sorti, n’est-ce pas, Hildemond ?
– Holà hô ! Holà hô !… » hurlaient en cadence les hommes qui tiraient sur les cordes et aussi sur de grosses chaînes de fer enroulées à des treuils.
Des claquements de fouet crépitaient sans interruption. Les chevaux arquaient leurs jambes violemment. De son observatoire à la pointe du rocher, le Galate voyait le renflement de la colline s’affaisser peu à peu. Il lança deux coups de trompe à deux minutes d’intervalle d’une façon brève et haletante. Le troisième devait annoncer l’écroulement décisif. Une certaine angoisse étreignait la foule, car, en dépit de toutes les précautions prises, cette colossale opération entraînait toujours des morts. Soudain, Hildemond, bondissant vers les barrages, se mit à crier :
« Où est Cariovisque ?… »
Ce Cariovisque était un autre contremaître germain qui avait dû s’attarder dans les galeries, ou trouver les issues bouchées par les premières chutes de gravats. Hildemond avait à peine lancé son cri que la trompe sonna. Un fracas épouvantable suivit, un bruit d’explosion qui se prolongea en un grondement souterrain. Et un souffle de tempête faillit renverser les hommes et les bêtes, tellement le déplacement d’air était énorme et violent. Puis, après ce vacarme assourdissant, il y eut une seconde de grand silence que rompirent tout de suite des hurlements de blessés et les clameurs furieuses des surveillants. Des carriers n’avaient point reparu. L’équipe de Cariovisque avait dû être écrasée sous les ruines. Pourtant, les chefs n’y regardaient pas de si près.
« Combien de manquants ? lança Théodore à Hildemond ?
– Une cinquantaine, maître !
– Allons ! ce n’est rien, » fit le procurateur.
Mais, parmi ceux qui travaillaient aux barrages, un tumulte s’élevait. Un certain nombre de manœuvres avaient été blessés par des éclats de roches, par les rebondissements et les ricochets des débris. L’un d’eux autour duquel on s’empressait gisait sur le sol, inerte et livide, comme un cadavre. On le crut mort ; il n’était qu’évanoui. Sa cheville gauche, déjà luxée par les fers qu’il traînait, venait d’être écrasée par la projection d’une grosse pierre :
« Il me semble que je le reconnais, dit Théodore, qui s’était approché avec Hildemond… C’est notre sénateur, le condamné de Cirta, Cécilius , ancien fermier de Sigus. »
Et, à la grande stupéfaction des manœuvres, qui dans une attitude tremblante faisaient cercle autour de lui et du contremaître, et qui s’étonnaient d’une telle déférence pour un des leurs, il ordonna à deux travailleurs libres de relever le blessé et de le transporter en toute diligence à l’infirmerie de la mine.
C’était Cécilius en effet. Il se trouvait depuis deux jours à peine à Sigus, et, pour son début sur le chantier, il jouait de malheur. Non sans intention, Rufus, le préfet des camps, l’avait condamné aux travaux forcés dans sa propre mine. Le maître était devenu esclave sur son domaine. Convaincu qu’un homme de cet âge ne pourrait pas supporter longtemps une telle existence, le préfet comptait fermement sur sa rétractation toute prochaine. Il avait donné l’ordre au procurateur de le faire surveiller, de profiter de ses moindres défaillances pour en obtenir le désaveu de sa conduite et de ses propos. De là, les égards que Théodore témoignait au forçat. L’autorité s’intéressait à lui, et, demain peut-être, il pouvait reprendre son rang. C’est pourquoi le Syrien avait veillé à ce qu’on ne lui imposât, du moins au début, que les tâches les moins pénibles. On se bornerait d’abord à l’effrayer par la menace que sa condition deviendrait pire s’il s’obstinait ; on le dompterait petit à petit par les rigueurs de la discipline et du métier. Pour commencer, on lui avait rasé la moitié de la tête en différant de le marquer au front, et on l’avait ferré de nouveau. Outre la chaîne qu’il portait aux jambes, on lui en avait rivé une autre, mobile, qui partait de la cheville et se rattachait à sa ceinture, de telle façon que le prisonnier ne pût jamais redresser sa taille. Enfin, par une autre chaîne mobile, on l’avait accouplé avec un condamné de droit commun : un Italien sournois et renfrogné, un savetier de Réate qui, étant ivre, avait coupé la gorge à un voisin, à coups de tranchet.
Depuis Lambèse, Cécilius était séparé de ses compagnons de Cirta, Jacques et Marien, incarcérés au prætorium, en attendant leur supplice. Quant à Flavien de Tigisi, venu avec lui jusqu’à Sigus, il avait dû descendre dans la mine avec tout un contingent de forçats récemment arrivés de Palestine. Lui, Cécilius, il échappait, du moins pour l’instant, à l’horreur de la geôle souterraine. La lumière du soleil lui restait. C’était presque une joie. Et voilà que, tout de suite, dès le premier jour de travail, il était terrassé, blessé, rendu impropre à sa tâche. Dès qu’il eut repris connaissance, cette pensée l’affola. Il tremblait que, pour l’achever, on ne l’envoyât pourrir au fond de la mine. D’ailleurs, il se sentait exténué par ce long voyage à pied, par les privations endurées à Cirta et par l’abominable régime de la prison.
L’infirmerie où il gisait était une ancienne écurie dont on avait masqué les ouvertures par des châssis en planches, tout à fait insuffisants pour la défendre contre les intempéries du dehors. Il reposait sur un établi de bois en plan incliné, qui occupait toute la longueur du local, et que des supports enfoncés en terre exhaussaient de quelques pouces au-dessus du sol. On lui avait ôté ses fers et donné une couverture de laine qui atténuait un peu la dureté de sa couche. Heureusement pour lui, il fut soigné par un médecin campanien, peut-être dépêché tout exprès par le procurateur, mais qui lui donna les soins les plus dévoués et les plus intelligents, en lui laissant comprendre qu’il savait à qui il avait affaire et qu’il admirait la noblesse de son sacrifice. C’était une âme douce, humaine, un peu craintive. Cécilius, de son côté, apprécia tout de suite, avec la bonté, la distinction de cette nature d’homme. Il devina en lui un initié aux cultes isiaques. Le Campanien avait la tête complètement rasée, comme un prêtre égyptien. Des sandales de papyrus claquaient sous ses talons. Il manifestait une répulsion significative pour toutes les substances animales, sans doute considérées par lui comme impures. Sa médecine même était très particulière, moins surchargée de recettes que docile aux indications de l’expérience. Quoi qu’il en soit, Cécilius, entre ses mains, se guérit très vite. Lui-même s’en émerveillait. Était-ce à l’habileté de ce praticien qu’il le devait, ou fallait-il croire qu’il y a une thérapeutique spéciale du martyre, que la volonté indomptable de vivre est capable d’arrêter les puissances de la mort ? Dans la prison de Cirta, le cas de Marien l’avait frappé de stupeur. Celui-ci, roué de coups, les jointures brisées, le ventre déchiré par les ongles de fer, les entrailles à nu, s’était guéri de lui-même au milieu des pires infections, des miasmes, des contagions les plus dangereuses, dans des conditions d’hygiène et de traitement qui étaient un défi à l’art des médecins. Sous l’influence d’un pouvoir surnaturel, les vertus curatives de la nature atteindraient donc à un degré d’énergie et d’efficience incalculable, imprévisible ? Le fait certain, c’est que, comme le lecteur de Cirta, Cécilius, d’ailleurs moins atteint que lui et soigné convenablement, se rétablit bien plus tôt qu’il n’aurait pu l’espérer. Cependant, il lui restait une boiterie très apparente à la jambe luxée.
Quand il fut debout, le procurateur délégué par Rufus, préfet des camps, s’empressa de procéder à un nouvel interrogatoire du condamné. Il le fit avec les plus grands ménagements d’abord, car il avait naturellement le respect des puissances même déchues, et il redoutait toujours une réhabilitation de Cécilius. L’ayant mandé à son office, il lui dit avec une bienveillance affectée :
« Veux-tu abjurer ton erreur ? Tu n’as qu’une parole à prononcer. »
Cécilius le savait bien qu’il n’avait qu’une parole à prononcer pour être libre. Et il n’ignorait pas davantage que le légat attendait impatiemment ce mot de désaveu et qu’il était prêt à mener grand tapage autour de son apostasie : c’était exactement la tactique qu’on avait employée avec Cyprien. On espérait ainsi semer le scandale et la désunion dans les églises, obtenir peu à peu la dispersion des fidèles. Instantanément toutes ces idées se présentèrent à son esprit. De son ton le plus calme, il répondit à Théodore :
« Non, je ne prononcerai pas le mot que tu me demandes !
– Encore une fois, insista le procurateur, tu as bien réfléchi aux conséquences de ta rébellion ? »
Cécilius répondit :
« En une chose si juste, il n’y a pas à réfléchir. »
Et il se refusa obstinément à rien ajouter. Malgré les menaces, les intimidations, les flatteries du Syrien, il gardait sa tranquillité d’âme. Jamais sa pensée ne lui avait paru plus lucide, plus lumineuse qu’en ce moment. Pour lui, sa détermination était une chose si raisonnable, qu’elle échappait à toute discussion : elle était la raison même. Il ne pouvait pas accorder le « oui » qu’on voulait lui extorquer, l’assentiment honteux qu’on essayait de lui imposer. Le monde ignoble que symbolisait l’Empire était la négation du Christ, de son amour, de sa justice, de sa vérité. Il ne voulait pas de ce monde-là. Il fallait que le règne du Christ arrivât, selon la promesse des Écritures. C’est pourquoi, à toutes les tentatives du procurateur, il n’opposa que le silence.
Le lendemain, on lui remit ses chaînes. Mais, à sa grande surprise, il ne fut point expédié dans le sous-sol. On le replaça dans l’équipe de manœuvres où il se trouvait avant son accident. Il rentra dans l’ergastule où il se vit de nouveau accouplé avec l’Italien de Réate. Cet homme, ce serait dorénavant son double, l’ombre inséparable qui le suivrait jusqu’à son dernier souffle. À l’intérieur du campement comme dans les marches au dehors, l’un ne pouvait bouger sans l’autre. Ils dormaient côte à côte sur le même lit, les pieds réunis par les mêmes chaînes, qui s’inséraient dans des anneaux scellés de distance en distance entre les dalles du pavement. Une fois sur le chantier, ils étaient détachés, mais chacun gardait aux jambes ses entraves, lesquelles avaient tout juste la longueur suffisante pour leur permettre de marcher et d’exécuter les mouvements de leur travail.
La jouissance de continuer à vivre en plein air, de voir toujours la lumière du soleil, adoucit d’abord pour Cécilius l’ignominie et la rigueur d’un tel traitement. Mais cette satisfaction ne dura guère. L’initiation au labeur servile fut dure pour ses muscles et sa chair d’aristocrate.
Il eut de la peine à s’y faire, d’autant plus que le travail continuel de son cerveau se surajoutait au labeur de ses mains. Il ne pouvait s’en empêcher. Sa tête allait sans cesse avec ses bras, et c’était une torture épuisante. Pendant ces longues heures de peine, sous le soleil, la pluie ou le gel, il pensait éperdument à Birzil. La revoir devenait une idée fixe. Il lui tardait d’apprendre que sa fille avait déposé son ressentiment, qu’elle lui avait pardonné. Il ne voulait pas laisser de haine derrière lui… Et il espérait toujours que des clercs viendraient lui apporter de ses nouvelles, que Marcus Martialis allait arriver à Sigus avec une lettre de l’enfant rebelle, mais personne ne venait. Après un mois bientôt qu’il s’était remis au travail, il n’avait même pas encore aperçu une seule fois Mappalicus, le contremaître chrétien qui, sans doute, était constamment occupé au fond de la mine. Les jours passaient, ce fut terrible. Il eut une crise de désespérance. Il se disait : « Même si je résiste jusqu’au bout, ce sera le sacrifice sans joie… c’est peut-être une faiblesse qu’il faut surmonter, mais il me manquera la consolation d’avoir revu mon enfant… » Puis, il en vint à redouter quelque chose de pis. Il sentait approcher l’hébètement de son esprit avec l’endurcissement de son corps, l’accoutumance passive aux injures et aux coups. C’étaient les derniers pas vers la déchéance totale. Maintenant, Hildemond le traquait partout, goûtant un méchant plaisir à le prendre en faute à l’improviste. D’abord, à l’exemple de Théodore, il avait ménagé par prudence le sénateur déchu ; puis, après la confirmation de sa peine, il avait gardé quelque temps une attitude expectante. A présent, il se soulageait de sa réserve, il prenait sa revanche. Le fouet levé, il bondissait sur Cécilius avec un ricanement sauvage, en vociférant :
« Ah ! tu as voulu me faire expirer sous les verges !… Moi, je dédaigne les vaines menaces. Quand je promets, je tiens !… »
Et il l’y condamnait sur-le-champ à tout propos, pour le moindre manquement et même sans autre raison que le besoin de nuire et de faire souffrir. Tandis que les gardes-chiourmes frappaient le misérable lié à un poteau, il le couvait avec des yeux de loup flambants d’une sorte de lueur phosphorescente, mais où la férocité de l’instinct bestial s’aiguisait d’une pensée mauvaise qui le rendait plus abject encore. Cécilius, pantelant, détournait ses regards sous le défi de la brute. Il songeait : « À quoi bon la haine ? On ne peut se vaincre que par l’amour. » Et, faisant un effort surhumain, il finissait par relever ses paupières et avec une douceur pleine de pitié, il considérait un instant son ennemi écumant de rage et il murmurait en lui-même : « Barbare, nous te vaincrons ! Le Christ sera Roi !… »
Cet Hildemond semblait mettre son orgueil, en le persécutant, à justifier sa réputation de cruauté. Parmi tous les contremaîtres, nul n’était plus redouté des esclaves. Il avait sous son autorité un grand nombre d’Asiatiques, de Sarmates, de Goths pris dans les dernières guerres : il les traitait comme des troupeaux. En revanche, il relâchait beaucoup de sa sévérité à l’égard des Germains, ses compatriotes, ce qui ne l’empêchait pas de s’en faire obéir aveuglément. Le procurateur n’ignorait rien de ses agissements. Cependant, les chefs comptaient avec lui, parce qu’il connaissait les langues de tous ces barbares, et que les plus farouches tremblaient au seul bruit de ses pas, comme le fauve devant le dompteur.
Sûrs de sa complicité tacite, les Germains ne cessaient de harceler Cécilius et son camarade de chaîne. Ils s’arrangeaient toujours de façon que les corvées les plus fatigantes retombassent sur eux. À bout de patience, Cécilius finissait par se révolter, mais l’Italien, plus endurci à la servitude, se bornait à hausser les épaules :
« Que veux-tu faire contre eux ? ils sont les plus forts ! »
« Ils sont les plus forts ! » c’étaient les paroles mêmes que l’ami de Cyprien avait entendues bien souvent à Rome, lorsqu’on parlait d’une invasion imminente des Daces ou des Marcomans. L’Empire était comme fasciné par la barbarie. Les peuples eux-mêmes renonçaient à la lutte, persuadés qu’une fatalité irrésistible les poussait sous le joug. Cécilius se rappelait tout cela en écoutant le savetier de Réate lui prêcher, l’oreille basse, la résignation. Puis une indignation le soulevait contre cette lâcheté des foules qui s’abandonnaient. Et, songeant à marche triomphale de la Bonne Nouvelle à travers monde, il se répétait sans cesse pour raffermir son cœur : « Barbares, nous vous vaincrons ! »
Cette espérance l’aidait à vivre. Quand il y tenait son esprit fixé, il attendait avec plus de confiance l’arrivée d’un prêtre apportant un message de Birzil ou l’apparition de Mappalicus sur le chantier. Et malgré les sévices et la fatigue écrasante, il continuait à traîner son corps. La vie semblait s’acharner en lui. La misère et la souffrance agissaient comme des révulsifs sur ce corps amolli.
Il traversait ainsi une période d’accalmie, presque de sérénité, lorsque, brusquement, il fut désigné par Hildemond pour aller travailler avec une escouade d’Arméniens, à trois milles environ de Sigus. C’était un raffinement de cruauté. Le supplice de la marche avec des fers aux pieds s’ajouterait, pour ce quinquagénaire exténué, à la surcharge d’un labeur plus pénible et plus intense.
En ce moment-là, en effet, on venait de commencer dans les montagnes qui dominent Sigus des travaux extraordinaires. On y construisait un immense bassin où il s’agissait de capter des masses d’eau énormes pour les précipiter en cataractes sur une autre colline aurifère récemment attaquée par les mineurs et les carriers : œuvre insensée devant laquelle ne reculait point l’avidité romaine, habituée à tout plier sous son caprice, à bouleverser et à violenter la nature, à niveler les montagnes, à combler les vallons et les plaines, à dessécher les marais. Par un système compliqué de canaux d’adduction, on déverserait dans ce bassin en maçonnerie une foule de petites sources qu’on était allé capter très loin, et un oued torrentueux dont on se proposait de détourner le cours.
Quand l’équipe où était Cécilius parvint au bord de l’oued, on ôta leurs chaînes aux manœuvres, celles qui les attachaient deux à deux, et ils regardèrent la montagne comme les prisonniers regardent le mur de leur prison. Dentelée au sommet, toute hérissée de pics et d’aiguilles, elle étageait très haut ses escarpements sablonneux où çà et là seulement quelques bouquets de pins rabougris, des chênes-verts poussiéreux, avaient réussi à prendre racine. Le long des pentes, comme des files grouillantes de fourmis, des hommes échelonnés se passaient de main en main des matériaux de toute sorte, jusqu’à l’endroit où l’on élevait le réservoir. Plus haut, sur la ligne des crêtes, on perçait une série de roches tabulaires par où devaient passer les tuyaux de canalisation. Les carriers, suspendus à des cordes, plantaient des pieux dans les anfractuosités des murailles rocheuses ou attaquaient le calcaire avec la barre à forer. Balancés au-dessus des précipices, ils avaient l’air de gros oiseaux de proie décrivant des cercles dans l’air. De là-haut, ils apercevaient sous eux, à mi-hauteur, sur une espèce de terrasse oblongue, un monde de maçons et de terrassiers qui s’affairaient autour du bassin en construction.
Malgré le gonflement de ses articulations, Cécilius, aidé par l’Italien, dut escalader les pentes rapides et glissantes de la montagne pour prendre sa place dans la file des travailleurs. Par des sentiers de chèvres, ils s’accrochaient aux ronces, se hissaient jusqu’à une pierre ou une racine en saillie. Ils utilisaient, pour s’y blottir, les moindres accidents de terrain. Cécilius eut beaucoup de peine à trouver une sorte d’échelon naturel où poser solidement ses pieds, à distance à peu près égale de l’homme qui était au-dessous de lui et de celui qui venait immédiatement au-dessus. Il s’y installa avec précaution, dans la crainte de faire ébouler la terre et il ne bougea plus. Alors commença pour lui une torture non encore
l’immobilité sous le soleil, le brouillard, la pluie, le verglas. Le froid surtout, le froid qui alternait avec une chaleur torride, lui était particulièrement insupportable. En cette fin de novembre, la température devenait très rigoureuse, à de certaines heures, dans cette région des hauts plateaux. Grelottant, ou la peau brûlée par la réverbération solaire, il lui fallait indéfiniment abaisser et relever ses bras douloureux et raidis par l’ankylose, saisir au vol des paquets de briques, des pierres, quelquefois des blocs de chaux. Les jointures de ses membres craquaient, et, pour comble d’angoisse, il se sentait mal assuré sur ses jambes. Il avait peur de choir dans le vide, d’une chute presque verticale. Des vertiges continuels le prenaient…
Puis, au bout d’une semaine, ses muscles surmenés se mirent à travailler automatiquement. Son cerveau, réveillé d’une longue torpeur, fonctionnait à part. Délivré du souci de mesurer exactement et d’équilibrer ses gestes, il commençait à ouvrir ses yeux aux choses du dehors.
Devant lui, la plaine fauve de Sigus, vaste étendue pierreuse, tachetée d’une sorte de moisissure végétale, se déroulait jusqu’au bord du lac, comblé d’eau et débordant en cette saison de l’année. La surface immobile et brillante resplendissait au loin sous le soleil comme un grand foyer d’incendie. A droite, c’étaient les maisons blanches du bourg, et, au milieu du forum, la statue du dieu Baliddir, avec son trident doré. De loin en loin, en files profondes qui se perdaient dans les vapeurs de l’horizon, pareilles à des pylônes égyptiens, les cheminées d’aérage signalaient le réseau souterrain des couches métallifères et le tracé des galeries. Les grues dressaient leurs bras sinistres de potences au-dessus des hangars, des magasins et des écuries… De l’autre côté, se creusaient et riaient des lointains féeriques. Les masses violettes des montagnes se découpaient sur le bleu clair du ciel : cités de rêves, avec leurs créneaux, leurs tours, leurs palais, leurs portes triomphales. Et, le long des pentes rocheuses les plus voisines, la rivière qu’on voulait détourner inscrivait ses courbes et ses anneaux dans la plaine blonde dont les cailloux, au bord de l’eau, étincelaient, tels des galets d’or. Le cours du torrent, uni par places, miroir d’argent ou d’acier bleuâtre traversé par les reflets rouges des terrains, se brisait ailleurs et bouillonnait autour de bandes de sable émergeantes qui, de loin, semblaient noires comme des baguettes d’ébène.
Tout cela était dur, figé, splendide. Cette indifférence des choses attristait Cécilius qui, tout en passant ses briques, contemplait, au-dessus de sa tête, comme à ses pieds, ce peuple d’esclaves, — ses frères, — courbé sous les verges des surveillants et donnant ce qui leur restait de souffle pour engraisser le fisc du peuple romain.
Le calme de la nature le révoltait. Cette nature, tant adorée par les stoïciens, était comme Hildemond : elle frappait, elle tuait et détruisait en toute candeur et tranquillité. Elle absolvait l’instinct féroce du Germain. Elle conseillait le meurtre sans remords, l’ignominie soutenue par une bonne conscience… Un matin, cette pensée l’obsédait avec une telle persistance, que le spectacle radieux qu’il avait sous les yeux lui fit horreur comme une espèce de complicité monstrueuse avec l’iniquité. Ce jour-là il se sentait faible et plus accablé que de coutume. Néanmoins, il songeait : « Il ne faut pas mollir, il ne faut pas accepter l’injustice, il faut lutter jusqu’au bout. C’est à cause de cela que je souffre, que je vais mourir peut-être… » En même temps, il levait les bras pour passer le fardeau à l’homme qui était au dessus de lui. Ses bras étaient dressés tout droit comme ceux d’un supplicié suspendu par les deux mains. Il revit Marien devant le tribunal de Cirta, et, dans le moment où il évoquait la scène atroce, il manqua le paquet de briques qu’on lui lançait d’en bas. Vivement, il se baissa pour le rattraper, mais il perdit l’équilibre, roula parmi les pierres et les racines et vint buter à demi mort dans un trou peu profond qui, par bonheur, arrêta sa chute…
Bientôt, la douleur le ranima. On le battait à coup de nerfs de bœuf.
Hildemond, grinçant des dents, était devant lui : il ricanait :
« Ah ! ah ! mon cher sénateur, je vais envoyer ta Claritude à quelques centaines de pieds sous la terre pour lui apprendre la discipline. »
C’était, en effet, une faute grave que Cécilius venait de commettre. Il avait interrompu la chaîne. On avait dû lui chercher un remplaçant, faire venir un homme de Sigus, de sorte que le travail ne put reprendre que deux heures plus tard.
Le lendemain, on le détacha de son compagnon de chaîne, l’Italien de Réate, et on lui annonça qu’il allait descendre dans la mine.
Il ne fut pas seul pour cette funèbre On lui fit prendre son rang dans une colonne de condamnés punis pour une défaillance légère, ou victimes comme lui de la malveillance d’un chef. Par une ouverture creusée au flanc de la montagne, étroite comme une entrée de cave, ils s’engouffrèrent, les entraves aux chevilles, dans une galerie inclinée, dont la pente était si rapide qu’il fallait se cramponner à une corde tendue le long de la paroi pour ne pas rouler jusqu’en bas.
Cécilius sentait ses flageoler sous le poids de son corps. Les tendons de ses muscles, froissés par un labeur insolite, se contractaient douloureusement. Il glissait sur des échelons de bois à demi enfoncés dans la terre gluante et continuellement détrempés par les infiltrations souterraines. L’homme qui le précédait retenait sa chute. Les malheureux se soutenaient mutuellement comme ils pouvaient, s’avertissaient des passes difficiles, s’épaulaient au moindre trébuchement. Ils avançaient d’un pied tâtonnant, ils s’enfonçaient lentement dans les ténèbres, précédés par un surveillant qui portait une lampe de mineur. On n’apercevait pas la lampe qui était en tête de la colonne, perdue dans les profondeurs opaques de la descente. Ceux qui se trouvaient en haut, comme Cécilius, n’avaient, pour se guider, que la lumière décroissante du dehors, dont les derniers reflets touchaient la voûte toute brillante d’humidité et comme diamantée de gouttelettes. Les regards des malheureux s’attachaient désespérément à cette lueur suprême. Ils savaient que, dans une minute, ce serait fini, et qu’ils ne la reverraient plus jamais. A un certain moment, ils se crurent complètement dans le noir. Ils descendaient toujours du même mouvement saccadé et interminable. Mais leurs pupilles ardemment dilatées finirent par saisir un faible rayon lumineux qui se reflétait encore sur une poutre du toit. Le rayon s’amenuisa, s’allongea comme le trait de clarté qui filtre sous une porte close, il sembla s’attarder un instant sur l’arête de la poutre, et tout à coup, il s’éteignit… Cécilius, haletant, sentit, en cette minute-là, l’angoisse mortelle de tous ses compagnons de chaîne. Le silence était si profond qu’on distinguait les battements des cœurs oppressés d’une terreur inexprimable. Chacun percevait à ses tempes le choc précipité de ses artères. Puis le cliquetis de leurs pas sonnant sur les aspérités du sol les étourdit de son bruit intermittent et monotone. Enfin le vacarme des chaînes traînées et entre-choquées devint régulier ; ils étaient au bas de la descente.
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The end
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