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Richard Wagner et son œuvre poétique (Judith Gautier, 1882)

Judith Gautier · 1882 · Free in the US

25,565 words · about 1 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Judith Gautier
Language
French
Published
1882
Length
25,565 words · about 1 h 47 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Avant-propos about 1 h 2 min
  2. Prologue about 46 min

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Avant-propos

Que le lecteur veuille bien ne considérer les premières pages de ce livre que comme un fragment des mémoires que je publierai peut-être un jour, non que ma vie vaille la peine d’être racontée, mais parce qu’elle a côtoyé souvent celle d’artistes très illustres. — Car il ne s’agit ici que de quelques souvenirs, écrits comme pour moi-même, souvenirs recueillis en plusieurs années de relations suivies avec Richard Wagner.

Les livres publiés sur le Maître, dans toutes les langues, dans tous les styles, pour le combattre ou le glorifier, empliraient une bibliothèque ; le catalogue seul de ces critiques, études, biographies, formerait un volume ; tout a donc été dit sur ses défaites et ses , et sur ce que l’on veut appeler son système musical ; il est donc inutile de le redire une fois de plus. J’ai renoncé d’ailleurs, depuis peu, à toute idée de prosélytisme ; après avoir longtemps combattu, j’abandonne la lutte, au moment où pour beaucoup la victoire semble probable. J’ai pour cela des raisons que je ne veux qu’indiquer et qui me semblent décisives.

Ce que j’ai pris si longtemps pour la résistance ordinaire et fatale, pour la haine instinctive que tout public en tout pays éprouve d’abord pour les novateurs de génie, est en France, je le crains bien, plus que cela. Notre esprit si vif, si léger, si mobile, si porté à la moquerie, nous prive de cette qualité indispensable à la compréhension des chefs-d’œuvre : la naïveté. Nous ne pouvons nous empêcher de trouver un peu ridicule la grandeur des sentiments, la sublimité, les passions nobles ou terribles ; ce qui nous plaît par dessus tout c’est l’art gracieux, spirituel, légèrement sentimental, l’observation fine et les flèches de la satire. Aussi nul peuple ne peut-il nous égaler lorsqu’il s’agit d’opéras comiques, de vaudevilles ou de comédies de mœurs. L’art est surtout pour nous un amusement, le sérieux nous ennuie franchement, et, s’il nous arrive par hasard, d’admettre un chef-d’œuvre sur une de nos scènes, c’est seulement à titre de curiosité.

Existe-t-il un théâtre à Paris — capitale du monde — où les chefs-d’œuvre du monde entier soient représentés ? Calderon, Gœthe, Schiller, Shakespeare, qui donc se soucie d’eux ? Tandis que d’ineptes féeries, de misérables comédies, dont le jeu des acteurs et les personnalités que l’on croit y découvrir font le seul mérite, quand des scènes d’un naturalisme honteux tiennent l’affiche tout le long de l’année, Othello se traîne péniblement jusqu’à vingt représentations. On dira peut-être que le Français n’est pas voyageur et que les œuvres nées hors de chez lui ne l’intéressent pas. Et Victor Hugo ? Est-il une sorte d’injure et d’outrage qui lui ait été épargnée dans son pays ? Il est vrai qu’après soixante ans de luttes sa gloire rayonne enfin, splendide et éblouissante. Eh bien ! où est le théâtre de Victor Hugo ? la nouvelle génération a-t-elle jamais vu représenter les plus grandes œuvres du maître ? les Burgraves, Cromwell, le Roi s’amuse ? Ce dernier drame, il est vrai, doit être enfin joué. Il aura vu cinquante ans s’écouler entre la première et la seconde représentation !

Pourquoi donc espérer que Richard Wagner aurait plus de chance que Shakespeare qui, après trois cents ans, n’a pas encore triomphé chez nous, que Victor Hugo, la plus grande gloire de la France, de vaincre cette antipathie native du public français pour les œuvres sérieuses ? les séductions de la musique sont-elles capables d’accomplir ce miracle ? c’est possible, mais je ne l’espère plus.

Un succès de Lohengrin à Paris est probable, mais nous n’irons pas plus loin. Ni la grande épopée Scandinave, ni les amours métaphysiques de Tristan et Iseult, ni le mysticisme de Parsifal, n’arriveront jusqu’à nous. C’est pourquoi, reconnaissant l’erreur généreuse dans laquelle je me suis obstinée si longtemps, je renonce aux luttes stériles et, bénissant l’invention des chemins de fer, je vais bravement à la montagne qui ne doit pas venir à moi.

Ce livre ne s’adresse donc bien qu’au petit groupe des initiés qui ont franchi le parvis occulte de l’art nouveau et ont cette joie incomparable d’admirer sans réserve ce qui est digne d’admiration ; ils trouveront dans ces pages, — à côté des quelques traits du caractère du maître tracés absolument d’après nature, et qui pourront réformer les idées que des portraits de fantaisie ont pu en donner, — les analyses détaillées des poèmes qui n’ont pas été traduits en français et tout particulièrement de Parsifal. Ces analyses pourront permettre à ceux qui ne savent pas l’allemand et entreprennent le pèlerinage de Bayreuth de suivre les représentations.

Ma seule ambition est d’être utile autant qu’il est en mon pouvoir à cette minorité intelligente qui, pour moi, emplit seule ce monde et, je l’espère bien, sera seule à emplir l’autre, s’il existe ; car je suis maintenant tout à fait convaincue, comme l’affirme Charles Baudelaire : « que c’est le petit nombre des élus qui fait le paradis. »

PREMIÈRE PARTIE

RICHARD WAGNER

RICHARD WAGNER

La première fois qu’il fut question devant moi de Richard Wagner, ce fut dans une circonstance assez singulière, le soir même de la première représentation du Tannhauser à Paris. J’étais sortie la veille de pension à propos de je ne sais quelle vacance et si l’on avait parlé chez moi de ce grand combat engagé autour du Tannhauser, je n’en avais rien entendu.

Je traversais par hasard, avec mon père, le passage de l’Opéra le soir de cette représentation, pendant un entr’acte ; le passage était plein de monde. Un monsieur qui vint saluer mon père nous arrêta. C’était un personnage assez petit, maigre, avec des joues creuses, un nez d’aigle, un grand front et des yeux très vifs.

Il se mit à parler de la représentation à laquelle il assistait avec une violence haineuse, une joie si féroce de voir l’insuccès s’affirmer, que, poussée par un sentiment involontaire, je sortis tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m’imposait, pour m’écrier avec une impertinence incroyable :

— À vous entendre, monsieur, on devine tout de suite qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre et que vous parlez d’un confrère !

— Eh bien, qu’est-ce qui te prend, méchante gamine ? dit mon père, qui voulait gronder, mais qui, en dessous, riait.

— Quiest-ce ? demandai-je quand le monsieur fut parti.

— Hector Berlioz.

Je n’ai jamais oublié cet incident et j’ai voulu voir plus tard, dans ce mouvement de colère qui souleva d’une façon si singulière ma jeune conscience, une sorte de pressentiment, quelque chose qui m’avertissait que je devais un jour admirer passionnément cet artiste, dont j’entendais le nom pour la première fois.

Il naît évidemment, au moment où se révèle un génie nouveau, un petit groupe d’élus appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle, le soutenir dans son Golgotha en lui affirmant sa divinité. Ma vocation était sans nul doute d’être un disciple de ce dieu nouveau, de le comprendre et de croire en lui, car rien ni personne ne m’influença. Ma foi n’eut pas besoin de chemin de Damas.

Ce fut le hasard qui mit un jour entre mes mains la partition du Vaisseau-Fantôme. Ma maîtresse de piano, qui louait de la musique chez Flaxland, avait pris ce volume sans savoir ce que c’était, avec d’autres morceaux ; elle me le laissa jusqu’à la prochaine leçon, parce qu’il l’embarrassait.

J’avais assez mal profité des leçons, et j’étais une pianiste des plus médiocres ; cela n’empêcha pas qu’en déchiffrant de la façon la plus incomplète, la plus informe, cette partition inconnue, je fus toute bouleversée : une sorte d’intuition me révéla, à travers les erreurs sans nombre, le sens et la grandeur de ce poème et de cette musique. Je ne pouvais m’arracher du piano ; j’en devins insupportable et mes proches impatientés s’efforcèrent en vain de me soustraire la partition.

À partir de ce moment, Richard Wagner eut un fidèle de plus.

Lorsque dans les derniers mois de 1868 j’écrivis quelques articles sur ses œuvres, je ne les connaissais encore que très imparfaitement, par des exécutions, plus au moins bonnes, au piano et quelques fragments entendus aux concerts populaires. Aussi fus-je très effrayée de mon audace, après avoir adressé à Wagner, alors à Lucerne, ces articles accompagnés d’une lettre dans laquelle je le priais de vouloir bien m’aider de quelques conseils pour les compléter et les corriger. Je voulais, je crois, les réunir en volume.

J’espérais et j’attendais une réponse avec une angoisse extrême. Viendrait-elle ? je ne pouvais pas le croire, et pourtant je ne pensais qu’à cela ; je n’en dormais plus, et le matin j’avais un serrement de cœur de ce que le courrier n’apportait rien. Un jour, cependant, je vis le timbre de Lucerne sur une enveloppe et une écriture inconnue que je reconnus immédiatement.

Je tins longtemps cette lettre entre mes doigts avant de l’ouvrir ; j’éprouvais une émotion bizarre, une sorte de peur. Comment avais-je osé écrire, avec une étourderie bien française, me fiant à mon seul instinct, sur les œuvres de cet artiste pour lequel j’éprouvais déjà un tel enthousiasme que je me l’imaginais existant seulement à la manière des dieux dans un Olympe inaccessible ?

Cette lettre était-elle bien de lui ?

Je l’ouvris enfin : quatre pages d’une écriture élégante, très lisible et, à la dernière ligne, la signature magique ! Cette lettre commençait ainsi :

« Madame,

« Il est impossible que vous ayez le moindre doute de l’impression touchante et bienfaisante que votre lettre et vos beaux articles ont dû produire sur moi : soyez-en remerciée, et permettez-moi de vous compter parmi ce mince nombre de vrais amis dont la sympathie clairvoyante fait ma seule gloire.

« Je n’ai rien à corriger dans vos articles rien à vous recommander. Seulement je me suis aperçu que vous ne connaissez pas encore de près les … »

Il me donnait alors une explication très intéressante de l’introduction du troisième acte des que Pasdeloup avait fait exécuter, peu de temps avant, aux concerts populaires. La lettre se terminait ainsi :

« Pardonnez-moi, Madame, si j’ai osé compléter, — surtout à l’aide de mon mauvais français ! — votre connaissance d’ailleurs si profonde et si intime de ma musique, par laquelle vous m’avez vraiment étonné et touché.

« J’irai probablement à Paris dans peu de temps, peut-être encore cet hiver, et je me réjouis d’avance du vrai plaisir de vous serrer la main et de vous dire de vive voix quel bien vous avez fait à votre très obligé et dévoué

J’attendis en vain ce voyage annoncé. Wagner ne vint pas en France cet hiver-là ; il n’y est pas venu depuis.

Il n’y avait qu’une chose à faire, aller à Lucerne : mais comment serait-on reçu ? de fantastiques légendes couraient sur Wagner. On racontait, entre autres, choses, qu’il avait chez lui un sérail composé de femmes de tous pays et de toutes couleurs dans des costumes magnifiques ; mais que nul visiteur ne franchissait le seuil de sa demeure.

D’autre part, des personnes qui prétendaient le connaître très bien me le dépeignaient comme un homme peu sociable, sombre, maussade, vivant seul dans une retraite jalouse, n’ayant auprès de lui que deux grands chiens noirs.

Cette farouche solitude était admissible et me plaisait assez ; mais l’idée qu’un sentiment de gratitude polie pourrait le forcer de la rompre, en ma faveur, m’inquiétait infiniment ; c’est pourquoi j’écrivis au maître une lettre très compliquée où il était dit que, passant par hasard à Lucerne, — ne faisant qu’y passer, — je le priais de me dire s’il s’y trouvait en ce moment et s’il me permettait de venir le saluer.

De cette façon il n’aurait pas la crainte de voir le dérangement se prolonger au delà d’une courte entrevue. La vérité est que le hasard n’était pour rien dans ce voyage et que rien ne me pressait.

La lettre suivante me rassura tout à fait :

« Je suis à Lucerne et je n’ai pas besoin de vous dire combien je serai heureux de vous voir. Je voudrais seulement vous prier de prolonger un peu votre séjour à Lucerne pour que la joie que vous m’accordez ne soit pas trop vite évanouie.

« Je suppose que vous allez à Munich pour l’Exposition de peinture ; cependant, comme j’ai la présomption de croire qu’il vous serait agréable d’entendre quelques-unes de mes œuvres, je dois vous dire que les représentations de Tannhauser, Lohengrin, Tristan et les ont eu lieu au mois de juin, que le théâtre est fermé actuellement, et que l’Or du Rhin sera donné au plus tôt, le 25 août, si tant est qu’on le donne. Mais j’espère que ni la remise de l’Exposition (), ni la fermeture du théâtre ne retarderont votre visite à Lucerne. Bien au contraire, j’en attends la prolongation de votre séjour ici, et c’est en vous priant. Madame, de vouloir bien me faire savoir, par un petit mot, le jour de votre arrivée que je vous demande d’agréer l’expression de ma respectueuse reconnaissance.

Ce fut par une superbe après-midi du mois de juillet 1869 que j’arrivai à Lucerne. Je regardais par la portière du wagon, en entrant en gare, lorsque tout à coup sur le quai j’aperçus Wagner. Il ne ressemblait nullement aux détestables photographies que j’avais vues. Je n’hésitai pas cependant à le reconnaître et je courus à lui.

Nous nous serrâmes les mains silencieusement et il m’enveloppa de ce regard intense, qui lui est particulier, et qui semble voir jusqu’à l’âme. Je n’éprouvai aucune gêne durant cette minute de silence étrange pendant laquelle mon cœur était pour ainsi dire à nu sous ce regard, mais une émotion profonde, une joie folle.

— Venez, me dit-il en m’offrant son bras ; si vous ne tenez pas à des splendeurs, l’hôtel du lac vous plaira ; j’y ai retenu des chambres.

L’hôtel était tout proche, nous allâmes à pied. En route il s’arrêta un moment et, avec une expression très grave, presque solennelle, il me dit :

— C’est un bien noble sentiment qui nous lie, madame !

Mais, un instant plus tard, après m’avoir recommandée à l’hôtelier, ce fut avec enjouement qu’il prit congé.

— Je vais me préparer à vous recevoir, dit-il, sinon je serai stupide. Venez tout à l’heure, dès que vous serez un peu reposée.

De ma fenêtre je le vis s’éloigner d’un pas rapide, traverser le vieux pont de Lucerne et monter dans une barque. Il me dit plus tard qu’il avait hâte d’aller faire part à sa femme de ses impressions sur moi, qui n’étaient pas du tout ce qu’ils avaient prévu.

Au coucher du soleil, j’abordai à Tribschen à ce coin de terre béni, où j’ai passé depuis de si charmantes heures.

C’était une sorte de promontoire, très pittoresque, qui s’avançait dans le lac ; il n’y avait ni grille, ni porte ; le jardin n’avait pas de limites marquées et se prolongeait, à l’infini, sur les montagnes voisines. La maison était très simple extérieurement, grise avec un toit de tuiles sombres ; mais, dans l’intérieur d’un arrangement plein de goût et d’élégance, on sentait la main d’une femme.

Madame Wagner m’apparut au milieu de ses enfants, blonde, grande, gracieuse avec un beau sourire et les yeux bleus, doux et rêveurs. La sympathie qu’elle m’inspira dès le premier moment ne s’est jamais démentie ; notre amitié, déjà ancienne, n’a pas eu de nuage.

Cette soirée fut délicieuse : le maître montra un entrain, une gaîté, une verve incomparables. Je ne m’attendais pas à cette vivacité d’esprit, à ces saillies, à ces finesses de que nous sommes habitués à considérer comme le monopole du Parisien, et qui, chez lui, acquéraient encore un charme particulier de l’accent étranger et, — malgré la grande facilité avec laquelle il parlait le français, — de ses tournures de phrases originales et imprévues. Il parla de Paris où il avait beaucoup souffert, mais qu’il aimait encore, et, sans aucune amertume, de la grande bataille du Tannhauser. Je me souviens, entre autres, de cette phrase :

— Puisque le public de l’Opéra n’aimait pas ma musique, pourquoi vouloir la lui imposer ?

Ce groupe de chauds partisans qui s’était formé en France paraissait le toucher vivement ; il fondait peut-être même une espérance secrète sur l’esprit d’initiative des Français.

En dépit de ses succès toujours grandissants en Allemagne, il avait là encore des adversaires acharnés et était en butte aux persécutions les plus basses. La presse l’injuriait sans cesse avec une grossièreté, une violence, dont nos journaux les plus avides de scandales ne peuvent avoir une idée. Les calomnies étaient même allées si loin que Wagner, pour la première et la dernière fois de sa vie, s’était décidé à répondre.

« J’ai vu, disait-il entre autres choses, les feuilles de Londres et de Paris se moquer sans pitié de mes œuvres et de mes tendances ; ces œuvres ont été traînées dans la boue, on les a sifflées dans les théâtres ; mais il me restait à voir ma personne, mon caractère privé, ma vie intime, livrés aux offenses publiques, dans le pays où mes œuvres étaient admirées et où l’on reconnaissait à mes efforts une mâle énergie et une haute signification. »

La noblesse et le clergé s’étaient ligués contre lui : ce qu’ils poursuivaient certainement en lui, c’était le révolutionnaire des journées de mai 1849, le grand penseur, l’homme d’action puissant et énergique en marche vers le progrès et la libération des esprits. Aussi quelle haine ! banni, pourchassé, ne sachant où se réfugier, cette chose incroyable s’était produite, à un moment donné, qu’il était peut-être le seul Allemand qui n’eût pas vu représenter Lohengrin !

Malgré l’affection inébranlable du roi , il était, quand je le vis, moralement exilé de Bavière. Le projet de théâtre, qu’il rêvait depuis longtemps, dont le grand architecte Semper avait tracé le plan et que le roi voulait faire édifier à Munich, avait failli révolutionner la ville. On y avait renoncé et le modèle en plâtre de la construction était relégué tristement dans un grenier du palais ; mais Wagner n’avait pas cessé d’y songer et qui sait si, à ce moment-là, Paris n’était pas au bout de ses rêves ?

Il travaillait alors à la troisième partie des Nibelungen, Siegfried. Je vis le manuscrit sur son piano de travail, dans une toute petite pièce attenant au salon.

Il y avait là un portrait du royal ami, beau comme un héros de l’Edda. On me dit qu’il s’échappait quelquefois de Munich pour venir passer quelques jours à Tribschen, et que c’était dans cette pièce même qu’on lui dressait un lit.

Rien de plus touchant que cette enthousiaste affection inspirée à ce jeune roi par le génie. Il vint à lui comme un archange sauveur, au moment tout l’abandonnait.

« Que vous dirai-je ? écrivait Wagner à un ami, quelque temps après sa première entrevue avec le roi. La chose la plus inimaginable et la seule pourtant qui pût me sauver s’est complètement réalisée ! une reine a mis au monde, dans l’année même de la première représentation de mon Tannhauser, le bon génie de ma vie, celui qui devait plus tard, au plus fort de ma détresse, m’apporter le salut et la consolation : il semble qu’il m’ait été envoyé du ciel !… »

Le roi dut combattre cependant pour son grand ami ; car toute la cour lui était hostile et la lutte ne fut pas sans danger pour l’adolescent nouvellement couronné ; mais rien ne put changer son cœur. On s’en vengea en inventant sur lui diverses légendes plus ou moins absurdes dont il doit peu se soucier. Sa seule et impardonnable bizarrerie est d’être profondément intelligent et de préférer l’intimité des chefs-d’œuvre aux frivoles et banals plaisirs du monde.

Durant quinze jours, je passai après-midi et soirées dans cette charmante retraite de Tribschen ; — car j’eus l’honneur d’être bientôt considérée comme une amie. Quand les esprits sont d’accord, les cœurs s’entendent bien vite, et mon affection pour mes hôtes égala bientôt l’admiration que m’avait inspirée l’artiste.

Il n’y avait de vrai dans tous les renseignements que l’on m’avait donnés sur la vie intime de Wagner, que le grand chien noir. Rus était un beau Terre-Neuve, très doux, très pacifique, qui venait souvent me voir, tout seul, à l’hôtel du Lac.

Peu de visiteurs franchissaient le seuil de la maison du maître ; il ne connaissait à Lucerne, et cette tranquillité était favorable à son travail, je le voyais donc absolument en famille dans toute la simplicité de sa vie et je pus me faire une idée exacte de son caractère.

Ce qui m’avait le plus frappé, au premier abord, dans cette tête puissante et volontaire, après l’éclat extraordinaire des prunelles et l’intensité du regard, c’était l’expression d’infinie bonté qui flottait sur les lèvres et qu’aucun de ses portraits ne laissait soupçonner.

Cette bonté quasi divine, je la voyais rayonner de lui à toute minute ; elle était visible dans l’adoration qu’il inspirait, non seulement à sa famille, mais à tous ceux qui l’entouraient ; le personnel de son petit domaine abusait même de cette mansuétude ; il s’augmentait peu à peu de toutes sortes de parents plus ou moins proches, qui, venus en visite, ne s’en allaient plus.

À mesure que je connus le Maître davantage, je vis s’affirmer en toutes choses cette admirable tendresse de l’âme qui n’a rien de commun, chez lui, avec cette philanthropie banale si fréquente et, la plupart du temps, seulement théorique. C’est un Français, le comte de Gobineau, qui a dit de Wagner : « Il ne pourra jamais être complètement heureux, car il y aura toujours autour de lui quelqu’un dont il devra partager la peine. »

Je lui demandai un jour s’il avait quelque projet sur l’avenir de son fils, alors nouveau-né.

— J’ai l’ambition, d’abord, me dit-il de lui assurer un très modeste revenu qui le rende indépendant, afin qu’il soit à l’abri de ces tracas misérables dont j’ai si cruellement souffert ; puis, je veux qu’il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J’ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux ainsi lui éviter cette peine-là ; en dehors de cela, je le laisserai tout à fait libre.

Madame Wagner me raconta que la composition des avait été arrêtée pendant de longs mois, par le fait d’un misérable chien errant malade et abandonné, que Wagner, alors à Zurich, avait recueilli et tâchait de guérir. Le chien lui avait fait une mauvaise morsure à la main droite et la plaie était devenue assez douloureuse pour l’empêcher absolument d’écrire. On ne peut pas dicter de la musique ; il était donc réduit à l’inaction qui sut mettre sa patience à une terrible épreuve ; le chien n’en fut pas moins bien soigné.

Il y a néanmoins dans le caractère de Richard Wagner, il faut bien le reconnaître, des violences et des rudesses qui sont cause qu’il est si souvent méconnu, mais seulement de ceux qui ne jugent que par l’extériorité des choses. Nerveux et impressionnable à l’excès, les sentiments qu’il éprouve sont toujours poussés à leur paroxysme ; une peine légère est chez lui presque du désespoir, la moindre irritation a l’apparence de la fureur. Cette merveilleuse organisation, d’une si exquise sensibilité, a des vibrations terribles ; on se demande même comment il peut y résister ; un jour de chagrin le vieillit de dix ans, mais, la joie revenue, il est plus jeune que jamais le jour d’après. Il se dépense avec une prodigalité extraordinaire. Toujours sincère, se donnant tout entier à toutes choses, d’un esprit très mobile pourtant, ses opinions, ses idées, très absolues au premier moment, n’ont rien d’irrévocable ; personne mieux que lui ne sait reconnaître une erreur ; mais il faut laisser passer le premier feu.

Par la franchise, la véhémence de sa parole, il lui arrive assez souvent de blesser sans le vouloir ses meilleurs amis ; excessif toujours, il dépasse le but et n’a pas conscience du chagrin qu’il cause. Beaucoup, froissés dans leur amour-propre, emportent sans rien dire la blessure qui s’envenime dans la rancune et ils perdent ainsi une amitié précieuse ; tandis que s’ils avaient crié qu’on les blessait, ils eussent vu chez le maître des regrets si sincères, il se serait efforcé avec une effusion si vraie de les consoler que leur amour pour lui s’en serait accru.

« Chez Wagner c’est le second mouvement qui est le bon, » disait de lui un violoncelliste français qui avait tout quitté pour s’enrôler dans l’orchestre de Bayreuth ; un artiste de grand mérite, un homme d’esprit qui était un des préférés du maître.

En dépit de ces rudesses de manières Wagner est, quand il le veut, un véritable charmeur ; rien n’est comparable à la fascination qu’il exerce sur les interprètes qui travaillent sous ses ordres ; l’orchestre le plus hostile, le plus rebelle, est après quelques jours fanatisé ; il en est de même des chanteurs à qui il inspire des dévouements sans bornes. L’illustre , le créateur du rôle de Tristan, dans lequel il fut sublime, s’écriait en rendant le dernier soupir : « Ce n’est donc pas moi qui chanterai Siegfried ! »

Il ne regrettait rien dans cette vie que la gloire d’interpréter les œuvres de Wagner.

Une des choses les plus remarquables aussi chez Wagner, c’est la gaieté juvénile qui éclate en lui si fréquemment ; cette bonne humeur pleine de charme que sa vie si tourmentée n’est pas parvenue à gâter. Sa causerie si attachante, si profonde, devient tout à coup, sans transition, pleine d’humour et de fantaisie. Il raconte d’une façon désopilante, avec une fine ironie qui n’appartient qu’à lui.

À Lucerne, il me surprenait encore par son adresse aux exercices du corps, sa singulière agilité ; il escaladait les arbres les plus hauts de son jardin à la grande terreur de sa femme, qui me suppliait de ne pas le regarder, parce que, si on lui faisait un succès, disait-elle, il n’y aurait plus moyen de l’arrêter dans ses folies.

Il travaillait alors très régulièrement, se levant de grand matin ; à midi il était libre, faisait de grandes courses ou se reposait en lisant, car il est très curieux de toutes les littératures et lit énormément.

Dans ces heures de tranquillité et de il a des moments d’une sérénité divine. Ses traits prennent alors une douceur incomparable, la face s’enveloppe d’une pâleur qui n’a rien de maladif, mais semble la voiler d’une nuée légère. À ces instants-là rien ne le trouble ni ne l’émeut, on le sent seul avec lui-même, en face de son rêve, et on songe malgré soi à un lac magnifique reflétant le ciel.

Jamais je n’ai contemplé cette paisible rêverie sans émotion, sans le vif désir que rien ne puisse la troubler, la dissiper ; mais il faut peu de chose pour amener l’agitation, le moindre souffle y suffit : heureux si la tempête ne se déchaîne pas !

Wagner, malheureusement pour lui, ne connaîtra jamais ce sentiment si sagement égoïste : l’indifférence polie.

Avant mon départ de Lucerne il voulut organiser une excursion de quelques jours pour nous montrer le pays de Guillaume Tell.

Il fallut partir à l’aube et la voiture longeait le lac des Quatre-Cantons quand le soleil se leva.

Je me souvient que sa lumière posait une étoile sur les lèvres du maître tandis qu’il nous parlait. Il s’agissait de Mendelssohn : « C’est un grand paysagiste, » disait-il. J’avoue avoir très mal regardé la contrée que je visitai. Je me rappelle, à la première étape, une truite sur laquelle Wagner fit un affreux calembour que je ne traduirai pas, puis un bateau à vapeur qui nous conduisit à Zurich, où le maître fut accueilli par la population, comme un roi bien aimé, une montagne gravie, une promenade en barque, mais de tout confusément ; ce qui est resté à jamais dans ma mémoire c’est le charme de ces journées passées dans une si glorieuse intimité, c’est cette douce gaîté, cette simplicité, ces soins attentifs, cet art de tout organiser pour notre plus grand agrément ; il était levé le premier et réveillait les paresseux : il chantait pour cela la Marseillaise en tambourinant sur les portes.

De retour à Lucerne, Wagner avoua qu’il avait été souffrant pendant la plus grande partie du voyage, mais qu’il s’était bien gardé d’en rien dire de peur de gâter notre plaisir.

Ce fut avec un véritable chagrin que je pris enfin congé de mes hôtes ; ce qui me consola un peu, ce fut la promesse que l’on me donnerait souvent des nouvelles de Tribschen, promesse qui a été fidèlement tenue.

J’y revins l’année suivante, en 1870. J’étais à Lucerne lorsque la guerre fut déclarée. Il était évident, qu’avec son caractère ardent, Wagner ne pouvait manquer d’être vivement impressionné par les événements. L’idée de l’unité allemande devait le passionner, et j’avoue que je l’aurais moins aimé s’il n’eût pas subi, comme nous tous, dans ces moments de crise, le fanatisme de la patrie.

Il fut convenu pourtant que nous ne toucherions pas aux questions brûlantes sur lesquelles rien ne pouvait nous mettre d’accord ; mais que nous resterions prudemment dans le domaine, de l’art, où nous nous entendions si bien.

De cette façon les événements qui nous faisaient ennemis ne purent ébranler notre amitié.

De retour à Paris, la dernière lettre qui me parvint de lui, était datée du 5 septembre. Il me faisait part du baptême de son fils dont j’étais marraine ; mais, hélas ! de loin.

« Au moment de la bénédiction, disait-il, un orage nous envoya des éclairs et des coups de tonnerre bruyants. Il paraît que les coups de foudre joueront leur rôle dans la vie de ce terrible garçon. Mais j’aime ces augures du ciel, tandis que je prends en aversion ces coups terrestres qui nous ont privés de votre assistance.

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