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Récits et légendes

Blanche Lamontagne-Beauregard · 1922 · Free in the US

30,475 words · about 2 h 8 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1922 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Récits_et_légendes&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Blanche Lamontagne-Beauregard
Language
French
Published
1922
Length
30,475 words · about 2 h 8 min
Sections
20 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (20)
  1. Front matter under 1 min
  2. Texte entier about 1 h 4 min
  3. La maisonnette sur la colline about 4 min
  4. La mesure de blé about 3 min
  5. Le calvaire et les bœufs about 5 min
  6. Les quêteux qui jettent des sorts about 4 min
  7. Le vieux rouet about 3 min
  8. Le passant about 5 min
  9. Sur un sonnet about 3 min
  10. Force et beauté about 4 min
  11. Lucie l’aveugle about 3 min
  12. Notre langue about 5 min
  13. Les âmes voyagent about 5 min
  14. Mer under 1 min
  15. Petites filles de la mer about 4 min
  16. La nuit terrible about 3 min
  17. L’anse pleureuse about 2 min
  18. Vaisseau fantôme about 3 min
  19. Le petit fils about 4 min
  20. Les hommes du large about 4 min

Continue:

Front matter

À la jeunesse canadienne j’offre ce petit livre. B. L. B.

Terre

Mer

Texte entier

RÉCITS ET LÉGENDES

Droits réservés, Canada, 1922.

À la jeunesse canadienne j’offre ce petit livre. B. L. B.

Je sais une maisonnette, là-bas, sur la colline. L’ombre des peupliers la recouvre, la paix l’enveloppe, le silence l’entoure, et le bonheur la remplit… Elle est un nid humain à l’abri des souffles terrestres. Elle donne l’idée de la douceur et de l’amour. Un homme, une femme et des enfants l’habitent. Je ne la revois jamais sans songer à leur histoire simple et belle, une histoire de colon comme il y en a beaucoup dans notre pays, mais que nous n’avons jamais remarquées, une histoire d’habitant qui devrait être écrite en lettres d’or sur les murs de nos écoles, et que nos enfants devraient apprendre par cœur. C’est une histoire humble et sublime, inconnue et vivante, une histoire inépuisable de grandeur et de fécondité, c’est l’histoire des histoires : une vie de défricheur.

Je sais une maisonnette, là-bas, sur la colline…

L’homme et la femme qui l’habitent étaient autrefois un jeune homme et une jeune fille qui s’aimaient. Nés tous deux de parents pauvres ils n’avaient aucun avoir ni l’un ni l’autre. Mais ils s’aimaient. Ils s’étaient vus dans les champs, par les jours de moissons ; leurs yeux s’étaient rencontrés et leurs cœurs s’étaient compris. Ils se promirent de s’aimer toujours. Que ne possède-t-on pas quand on aime ? Que n’entreprend-on pas par l’amour ? Ils se marièrent et firent des noces. Je m’étais cachée parmi les invités pour regarder danser, mais je ne regardais pas la danse. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce jeune couple qui était presqu’un couple d’enfants. « Que vont-ils devenir ? Comment vont-ils faire pour vivre ? » me disais-je intérieurement. J’étais joyeuse et inquiète devant eux. J’entendis quelqu’un dire : « C’est une fille hardie : il n’a pas même une terre en bois debout ! » Et je les plaignais, je croyais qu’ils allaient beaucoup pâtir, que la misère viendrait frapper à leur porte, et je tremblais à les voir si frêles et si jeunes. Mais je n’avais pas vu la flamme de leurs yeux, et deviné le rêve de leurs âmes. Je ne savais pas que la sainte ambition des ancêtres devait renaître en eux, et que, de nouveau, par ce jeune couple, l’histoire des aïeux allait se renouveler…

Je sais une maisonnette, là-bas, sur la colline…

D’abord, ils vécurent chez son père à lui. Mais il s’était dit qu’il aurait une maison et une terre. Il s’empara d’un morceau de forêt, en abattit les grands arbres, fit brûler ce qui restait de troncs et de branches, enleva les souches, laboura avec peine ce sol nu et sema à larges mains, la joie au cœur. Que de travail et de patience ! Cependant, d’une année à l’autre, le domaine s’élargissait. Ici un peu de seigle, là un peu de blé, plus loin un peu d’avoine. Enfin, il devenait l’habitant qu’il avait rêvé d’être. Il eut plusieurs chevaux, des vaches à lait bien en ordre, et de beaux troupeaux de moutons qui paissaient, tranquilles, dans la prairie. Et, plus tard, il se bâtit cette petite maisonnette, perchée sur la montagne, au milieu de ses champs. Comme c’est joli à voir cette blanche habitation dans la lumière du matin ! On dirait la retraite d’un savant, loin du monde, ou d’un poète, près du ciel… C’est la retraite d’un colon. Mais un colon est un savant aussi et un poète… C’est un savant qui comprend le mystère sans l’approfondir, un poète qui, sans le savoir, crée la poésie et la beauté. C’est toi, ô colon, qui fais naître le rythme des épis et les strophes des blés, et la nature serait en deuil si tu ne la célébrais par la gloire des faucilles !…

Quand vous découvrirez, dans les replis de la montagne, perchée comme un nid d’aigle, simple et majestueuse, la demeure du colon, quand vous passerez devant la maison du défricheur, amis, inclinez-vous. Le colon est un être sublime comme le héros des champs de bataille. Il a ses com- bats aussi, mais des combats qui sèment la vie, et ses victoires sont l’espoir du monde. Le premier ouvrier de la civilisation c’est lui. C’est lui qui fait reculer l’ombre et s’étendre l’horizon. C’est lui qui fait des éclaircies dans la forêt, qui laisse, en marchant, des traînées de lumière… Il va toujours de l’avant. Il a la soif des cimes. Il marche à l’assaut des monts, et découvre à l’univers les richesses de la terre. Il est le conquérant que Dieu dit à l’homme d’être, et quand, arrivé au sommet des collines, il se trouve en face du ciel, l’aube le salue comme son frère, et la nature l’acclame comme son enfant… Son œuvre est l’œuvre utile par excellence. Sans lui, les campagnes que nous aimons n’existeraient pas. Sans lui, nous ne verrions pas flotter sur nos champs les chevelures soyeuses des orges, et les perles des avoi- nés, semblables à une pluie d’argent… Nous ne verrions pas sortir des vieux moulins la farine nouvelle et, sur nos tables, nous ne verrions pas de pain…

Je sais une maisonnette, là-bas, sur la colline…

Sa lampe vigilante s’allume chaque soir. Sa lueur s’étend sur les moissons neuves, comme un phare sur la mer… Son toit fume doucement… Sa légère fumée se dresse au-dessus des peupliers et des collines parfumées. Et cette fumée blanche qui monte sans bruit et qui renaît toujours est l’image de ces humbles âmes que nul, ici-bas, ne remarque, mais dont la trace demeure, et dont l’œuvre s’éternise… Le jeune homme et la jeune fille d’autrefois sont devenus les maîtres de ce domaine qu’ils ont conquis et qu’ils ne cesseront d’occuper, car des enfants aux cheveux d’or, aux yeux de ciel, croissent, parmi eux, comme des fleurs vivantes, aux grâces éternelles… Car les moissons futures rempliront les bras de leurs fils… Ainsi se perpétue la pensée des ancêtres… Cela s’appelle vivre ; mieux encore cela s’appelle survivre…

Le soir, quand les bruits s’éteignent et que les lampes s’allument, quand les êtres mystérieux se lèvent, et que l’esprit du passé rôde sur les ailes de la nuit, à l’heure où le vol des âmes commence autour des maisons bien-aimées, je crois voir l’âme des premiers colons, les fondateurs et les martyrs, entourer, là-bas, la maisonnette sur la colline !…

L’année était dure. La gelée avait passé l’automne précédent, sur les récoltes ; c’était un temps de disette où la farine était rare. Les huches manquaient de pain, et bien des pauvres étaient affamés. Et voici que l’heure des semences était venue, et la plupart des habitants n’avaient pas de grain pour ensemencer. Seul, Pierre-Jean, qui avait pu sauver une partie de sa récolte, avait encore du blé, mais sa femme, la Louise, achevait de le donner. Elle en donnait à tous ceux qui en demandaient. Qui aurait résisté à la prière de ces malheureux ? Pouvait-elle les laisser périr dans leur pauvreté ? « Si Dieu nous a donné plus, c’est pour ceux qui ont moins… » disait-elle, et, toujours, avec la même pensée et le même geste, lentement, gravement, statue vivante de la charité, elle versait dans le sac du pauvre une mesure de blé.

Chaque fois elle se disait : « C’est la dernière. » Mais le lendemain amenait un nouveau mendiant, plus misérable que tous les autres. Alors les larmes venaient aux yeux de la Louise. — « Seigneur, il y en a donc bien de ces miséreux ! » s’écriait-elle. Elle levait les bras au ciel, posait une main sur son cœur, et s’en allait vitement au fournil quérir une mesure de blé.

Un matin, Pierre-Jean lui dit : « Il reste du grain juste pour notre semence ; il ne faut pas y toucher, tu m’entends, femme ? La charité ne doit pas nous ôter le pain de la bouche… » Et la Louise promit. Le soir même, entre chien et loup, un nouveau mendiant se présenta, demandant du blé pour ensemencer. Sa figure était pâle et maigre, ses joues étaient creuses. Les privations de toutes sortes se voyaient en lui ; il était effrayant comme un spectre. Pourtant, on le connaissait pour un bon travaillant. Mais quand le malheur s’acharne… sait-on jamais ce qui nous attend ? Il est de ces forces qui sont au-dessus de nous… — « Nous avons juste de quoi nous nourrir d’ici la récolte, dit-il. Après, que deviendrons-nous ? Si vous ne vous laissez toucher, nous mourrons avant l’hiver, et mes enfants me maudiront dans leur agonie. Ils croiront peut-être que j’étais lâche, que j’aurais pu les nourrir mieux… Oh ! ce serait trop dur !… Donnez pour eux, au moins… Si vous voyiez les pauvres visages amincis, et ces petites mains qui se tendent !… Mais il faut les priver pour que la ration dure… Si vous saviez ! Si vous saviez ! »… Ses mains décharnées frémissaient, et sa voix semblait venir du fond de ses entrailles… La Louise sentit un grand déchirement se faire en elle. Elle se rappela qu’elle n’avait plus de grain à donner, qu’elle ne pouvait plus écouter son cœur… Comment refuser ? — « Que faire, mon Dieu, que faire ! » s’écria-t-elle. Mais, cette fois encore, la divine pitié l’emporta. Se dérobant comme une voleuse, elle courut au fournil, s’assura que son mari ne la pas, et, rapidement, avec des mains nerveuses et des yeux brillants, elle versa dans le sac du pauvre une mesure de blé…

Le lendemain, au petit jour, Pierre-Jean se disposa à semer. Il partit pour les champs. La Louise le suivait, et tremblait de tous ses membres… Quelle allait être la conséquence de sa charité coupable ? Le maître offensé allait-il lui en tenir compte, et son amour en serait-il diminué ? Sûrement, elle n’avait pas réfléchi en donnant cette mesure de blé. Par sa désobéissance, voilà que la semence allait être incomplète, et que, peut-être, un de leurs plus beaux champs demeurerait stérile… Elle revit le paysan maigre et blême, sa main tendue au nom de ses chers petits qui devaient mourir de faim… Puis elle réentendit les paroles formelles de son compagnon : « Il reste du grain juste pour notre semence ; il ne faut pas y toucher, tu m’entends, femme ? » Et, prise d’un grand effroi, elle se remit à trembler…

Les sillons s’ouvraient, un à un, sous la charrue que tiraient les bœufs. Le soleil brillait sur les champs, et déjà Pierre-Jean songeait aux belles moissons qui remplissent les charrettes et les granges… Et les sillons s’ouvraient… Quand ils furent prêts à recevoir la graine, Pierre-Jean vint pour chercher le sac de grain sur ses épaules, mais il était si pesant qu’il ne put le soulever. « Tiens, comme je suis faible à matin ! » fit-il, en riant. Le saisissant de nouveau, il voulut le mettre sur ses épaules, mais il vit de nouveau le sac lui échapper Alors, aidé de Louise, dont le visage resplendissait, il l’ouvrit… Ô surprise ! Le sac était comble mesure de blé !…

Bien des Calvaires s’élèvent le long de la mer, étendant leurs bras gris sur l’immensité des flots. Ils sont grands, ils sont solennels ces calvaires qui ont vu tant de malheurs, entendu tant de sanglots. À voir ces tristesses, à entendre ces plaintes, ils sont brisés de fatigue, et semblent vouloir se laisser tomber eux aussi, s’en aller dormir enfin avec les morts de la mer que rien ne peut plus réveiller jamais. Les Calvaires de la mer sont tristes et solennels.

Mais ils sont beaux aussi les Calvaires paisibles des routes, qui veillent sur les champs, auprès des maisons endormies… Ceux-là ont un air doux qui repose. Quand il y a un Christ de fer sur la Croix de bois, et qu’on veuille bien le regarder un peu, on trouve qu’il ressemble à tous les habitants qu’on connaît. Il en a la figure sereine, le sourire naïf et doux. Son geste éternel semble fait de pitié… Il a l’air de nous regarder et de nous dire : « Je suis le gardien des moissons. Je connais la faim incessante qui tourmente les hommes affamés, et je protège les blés qui leur donnent du pain. Mon visage est impassible et mes bras sont inertes, mais l’ombre que j’étends sur la plaine est une ombre bienfaisante qui chasse les ténèbres mauvaises. Je suis la sentinelle des champs, le muet soldat de la terre. Je suis le père des paysans, je les aime ; je suis heureux quand un soleil fécond dore les flancs de leurs coteaux, et qu’un riche automne comble leurs greniers »… Ainsi parlent les Calvaires des routes, veillant sur les maisons endormies…

J’en connais un qui s’élève sur une colline, loin, bien loin des villes, dans une vallée silencieuse que de grandes forêts vierges entourent. Un silence infini règne dans cette nature que l’on croirait sortie d’hier des mains de Dieu. Quand on a fini de contourner le chemin capricieux qui mène à cette vallée, on aperçoit le Calvaire dressé dans cette solitude comme un roi et un maître. Un rosier sauvage grimpe autour, et quand le soleil le darde, sur le haut du jour, le Calvaire tout-à-coup s’embrase et ressemble à un grand bûcher où flambent des roses. — Emblème de l’éternelle beauté que la Croix jette sur le monde.

Quelques maisonnettes seulement voisinent ce Calvaire. Leur pignon gris se découpe nettement sur le vert sombre des forêts. Elles ont l’air de sentinelles gardant la solitude des bois. La première de ces maisonnettes abrite un jeune paysan à qui le père a donné son bien en mourant. Ce vieux se nommait le père José ; personne ne lui connaissait d’autre nom. Il était reconnu pour un homme emporté et violent, mais il avait bon cœur et on le disait très avenant.

Or, on raconte qu’un jour, alors qu’il n’était pas encore vieux, le père José revenait des champs, conduisant une charge de blé que tiraient ses deux bœufs favoris : le Blanc et le Roux. C’étaient, en effet, deux belles bêtes que ces gros bœufs, droits sur leurs jarrets, l’œil vif, « tendres de gueule, et francs dans le collier ». Aus- si, le père José n’avait-il pas assez de ses yeux pour les regarder. Il les aimait, il admirait avec une satisfaction profonde leur mine fière, leur haute stature, leur apparence d’endurance et de force. Ils étaient ses compagnons de défrichement, du temps où il lui avait fallu peiner si dur. Ce qu’ils en avaient arraché de souches et tracé de sillons ! Ils étaient un souvenir vivant de ses jours de glorieux labeur. Il leur parlait toujours avec tendresse : Avance mon Roux ! Par ici mon Blanc ! » Et les bœufs l’écoutaient, dociles et doux. Mais ce jour-là le père José ne parlait pas : il fronçait les sourcils, mécontent de sa journée. La pluie l’avait dérangé ; elle avait même menacé de gâter son grain. Une roue de la charrette s’était brisée dans une ornière. L’attelage s’était cassé, enfin tout avait mal marché et l’homme était en proie à un violent mécontentement. Les plis de son front se creusaient d’une façon méchante. De temps en temps il lançait un juron qui faisait s’envoler les oiseaux, épeurés, et dresser les oreilles des bœufs pensifs. Arrivé devant le Calvaire, il ne songea pas à se découvrir et à se signer, comme d’habitude. Il cria rudement à ses bœufs et lança un nouveau juron. Mais les bœufs au lieu d’avancer s’arrêtèrent aussitôt et demeurèrent immobiles comme attachés au sol. D’abord, le vieux pensa qu’une bête sauvage, sortie du bois, se tenait droite devant ses bœufs, comme cela était arrivé déjà. Il regarda au proche, au loin : rien. Rien d’étrange ne paraissait sur la route. Alors, il se dit : « Ils sont fatigués, voilà tout. Laissons-les se reposer un peu ». Il sauta de voiture, s’approcha de ses bêtes, les cajola, leur parla, passant doucement sa large main sur leur cou de velours. Les bœufs se laissaient faire et ne bougeaient pas. — « Allons ! dit-il, mon Roux, mon Blanc, est-ce que ça va à présent ? »… Pas davantage les bœufs ne bougèrent. Alors le père José sentit sa colère renaître. Il escalada les fossés du chemin, s’enfonça dans les aulnes, et revint avec une longue branche dont il fit sauter les feuilles dans un tour de main. Puis, de toute sa force, il en cingla un grand coup sur les flancs des deux bœufs. Leur chair frémit, leurs nerfs tremblèrent, mais ils demeurèrent quand même immobiles. Découragé, il s’assit dans l’herbe sans rien dire. Quand il releva la tête, il aperçut son voisin, et comprit que celui-ci lui disait : « Peut-être que vous avez juré, père José, ou bien vous l’avez pas saluée et la croix est insultée. » Alors, le vieux, regardant le Calvaire, se sentit plein de remords. Sa colère tomba d’elle-même. Timide comme un enfant pris en faute, il se leva, ôta son chapeau, et fit un grand signe de croix, avec lenteur, les yeux baissés… Au même instant, sans attendre le commandement, le Roux et le Blanc se remirent en marche, les naseaux fumants, le jarret souple, et les cornes luisantes sous le ciel gris. Le jour baissait au-dessus des montagnes, jetant un voile d’argent sur la solitude sauvage. Des alouettes au cri plaintif passaient au ras des collines, avec un bruit de chose légère. Et le Calvaire étendait ses deux bras en face de l’immensité, dominant tout, bénissant tout, semblant dire aux hommes que la croix des champs n’est pas étrangère aux moissons qui remplissent les greniers et baignent les maisons de l’admirable rayonnement du pain.

Connaissez-vous des quêteux qui jettent des sorts ?… Moi, je n’en connais pas. Les quêteux que je connais sont sociables et polis ; quand ils ne disent pas « Merci », au moins ils ne disent rien… Mais, autrefois, dans l’ancien temps, il y avait, dit-on, de ces quêteux redoutables qui pouvaient faire vider les maisons dans leur sac parce que, si on avait le malheur de leur refuser ce qu’ils demandaient, les poules cessaient de pondre et les vaches retenaient leur lait… Si un animal mourait d’une façon imprévue, si le pain brûlait au four, si les poules couveuses avaient peu de petits, si la brassée de savon ne voulait pas tourner, si les petits moutons étaient rares, c’était la faute du jeteux de sorts qui, sans doute, n’était pas satisfait de ce qu’on lui avait donné la dernière fois… Mais il paraît que ces quêteux étaient plus hardis dans les maisons quand les hommes n’étaient pas là… Les femmes sont si peureuses et tendres de croyance !… Par crainte — et par charité aussi, sans doute, — nos grand’mères donnaient, parfois, paraît-il, presque toute la façon de beurre ou la cuite de pain…

Voici, à ce sujet, une histoire amusante :

Un soir, comme la brunante tombait, on vit venir, dans le rang du village de la Croix, Gribouille le quêteux qui jetait des sorts. Il marchait clopin-clopant, avec son gros bâton de chêne noueux, portant au bras un panier vide de raisin, plein d’œufs et recouvert d’un mouchoir rouge. Il avait une petite figure méchante, plissée et poussiéreuse. Son chapeau qui n’avait plus de forme, lui descendait bas sur le front, et ses petits yeux malins brillaient comme des colimaçons après la pluie. Les enfants de François-Louis — un habitant de par là — qui jouaient sur le perron, se sauvèrent, et Gribouille entra dans la maison après avoir donné trois gros coups de poing dans la porte. Il vit que la femme était seule — l’homme étant encore aux champs, — et prit sa grosse voix pour dire : « Bonsoir, la dame, la charité pour un pauvre homme ! » — « Essayez-vous toujours, dit-elle, un peu craintive. Si vous voulez manger j’ai du bon lard salé et une fournée de pain qui achève ». Le four flambait, la bonne odeur du pain frais emplissait l’air. Elle pensa que le quêteux, ayant faim, s’adoucirait en voyant ces croûtons roses, encore fumants. Mais non. — « J’ai pas faim ! » dit-il d’un air courroucé. La femme avait grand peur. Elle songea aux sorts terribles qu’il allait jeter sur la maison. Pâle et tremblante, elle étendit la main sur la corniche de l’horloge pour tâter quelques sous : il n’y en avait pas. — « Mon pauvre homme, ça me fait bien de la peine, mais je n’ai pas d’argent »… Alors, le quêteux se fâcha. Il fronça les sourcils, ses lèvres s’ouvrirent et, montrant ses dents comme une bête furieuse, il commença d’une voix sèche : « Vous avez pas d’argent, c’est égal, la Mère, vous en aurez encore moins ! Je vous réponds que vous aurez pas de chance c’te année !… Vot’blé aura pas d’épis, vos vaches donneront pas de lait et vos petits moutons auront pas de margoulette ! Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette ! Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette !

Il répétait ces mots d’une voix forte et saccadée, et la maison en semblait ébranlée…

À ce moment-là François-Louis entra. C’était un grand gaillard aux épaules carrées, au visage franc, et qui n’avait pas froid aux yeux… Ayant voyagé aux États, dans sa jeunesse, il y avait pris de l’audace, et ne croyait pas aux sortilèges. Quand il aperçut sa femme, blanche comme un drap et toute retirée, il entra dans une grande colère. Levant le bras il montra la porte à Gribouille : « Sors d’ici, chenapan, dit-il, va jeter tes sorts ailleurs ! » Sans dire un mot, dans un tour de main, la rage au cœur, le quêteux ramassa son panier, son bâton, son chapeau, et sortit, l’œil chargé d’éclairs… Et quand il fut sur la route, il recommença ses malédictions : « Vot’blé aura pas d’épis, vos vaches donneront pas de lait, et vos petits moutons auront pas de margoulette… Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette !… Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette ! »

Bientôt, on le vit disparaître à la fourche des quatre chemins. Et les mots secs résonnaient encore sous le ciel calme : « Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette ! Pas d’épis, pas de lait, pas de margoulette ! »…

On ne revit jamais dans le rang du village de la Croix, Gribouille le quêteux qui jetait des sorts… Est-ce grâce à François-Louis qui n’avait pas froid aux yeux ?… Toujours est-il que cette année-là comme les autres années, les blés portèrent de beaux épis, les vaches donnèrent du lait, et chaque petit mouton eut sa margoulette…

Autrefois, le rouet, jeune et beau, tournait, tournait… Mais depuis, il dormait dans la poussière du grenier, chez les Lemieux, au rang du bord de l’eau. Le bien avait été donné du père au fils. Peu de temps après, la bonne vieille fileuse à coiffe blanche, la mère Lemieux était morte, laissant sur son rouet, une fusée inachevée. Il était resté quelque temps dans la cuisine, le vieux rouet, près de la chaise abandonnée, puis comme la bru avait son rouet à elle, un beau rouet jaune, tout neuf, on avait monté le vieux au grenier, et l’on n’en avait plus parlé.

Il achevait de vieillir, seul, parmi les vieilles choses qui n’ont plus rien à faire. À quoi pensait-il le vieux rouet, à quoi pensait-il dans le mystère des nuits, et la douceur des jours ?… Sans doute, il se rappelait les heures de joie, si lointaines, où, plein de vie et de jeunesse, il tournait sous la main de cette jeune femme au fin profil, qui souriait à son premier-né. Il la revoyait, jeune d’abord, rayonnante, assise chaque jour dans la même chaise, près de la même fenêtre, filant sous le soleil qui dorait son front lisse et l’habillait de lumière. Ensuite, il la revoyait moins jeune, avec des cheveux blancs et des rides, puis, vieille et brisée, mais toujours fidèle à ce rouet qu’elle aimait. Enfin, il la revoyait morte, étendue, pâle et froide, sur un lit blanc… Et le vieux rouet était triste, seul, dans la poussière du grenier…

Un jour, un jour d’été où tous les hommes étaient aux champs, il vint chez les Lemieux un étranger, un monsieur grand et sec, qui demanda à acheter des vieux meubles. « Je ne vois que le vieux rouet qui est sur le grenier, dit la bru, et qui n’est pas d’hier. J’en parlerai à mon homme. Si vous voulez revenir ?… C’est ce qu’il me faut, répondit l’étranger : je reviendrai. » Et il sortit, en saluant.

Le soir, l’homme rentra des champs comme d’habitude. Il soupa, échangea sa froque d’ouvrage contre un petit capot de drap de magasin, alluma sa pipe, puis s’assit près de la porte, en disant : « j’ai envie de vendre le vieux rouet ». — La femme faisait rouler le ber, en chantant. La nuit était venue, une nuit calme, où courait un petit vent tiède qui faisait tressaillir les feuilles, et portait partout l’étrange sen- teur des foins séchés. Nuit mystérieuse, nuit légère, pleine de bruits d’ailes, nuit parlante, nuit immatérielle, où les paysans ont, sans le savoir, l’air d’écouter un vol silencieux, un vol d’âmes…

Alors, l’homme et la femme entendirent un bruit qui s’éleva dans la maison, un bruit égal, persistant et doux, un bruit de rouet qui tourne. Ils se levèrent tous deux, montèrent l’escalier de bois usé, marqué du pas des anciens, et tremblants, poussèrent la porte du grenier : Le vieux rouet tournait sous une main invisible…

Rou… rou… rou… le vieux rouet tournait, tournait…

Il tournait comme au temps de sa jeunesse, alors qu’il était fort et qu’il était beau. Il tournait comme aux heures de joie lointaine où la laine blanche le couronnait, où des mains fines le touchaient, où des yeux doux le regardaient… Il tournait dans une joie folle, oubliant que sa vie était faite et que la mort viendrait. « Viens-t’en, dit l’homme, tout ému ; c’est la mère qui ne veut pas que son rouet soit vendu… »

Rou… rou… rou… le vieux rouet tournait, tournait…

Il tournait pour dire à ceux qui grandissent d’aimer la pensée des anciens dans ce que les anciens ont aimé. Il tournait pour dire aux jeunes d’aimer les vieux, aux vivants d’aimer les morts, à ceux qui restent d’aimer ceux qui partent.

Rou… rou… rou… le vieux rouet tournait, tournait…

Il disait : « Une race est faite de mille liens qui rattachent les âmes aux choses… Car les morts laissent sur la terre un peu de leur pensée, les fileuses laissent sur leurs rouets un peu de leur vie… Si vous écoutiez la solitude des nuits vous entendriez le souffle des morts… Si vous regardiez les profondeurs du silence vous verriez passer, visions blanches, les jeunes femmes anciennes qui font marcher les vieux rouets, et chantent les refrains d’amour qui, jadis, sur leurs lèvres, chantaient… »

Le vieux rouet ne fut pas vendu.

Et depuis lors, souvent ainsi, par les nuits mystérieuses, dans la poussière du grenier, comme aux heures de joie lointaine, et doucement conduit par une main invisible, rou… rou… rou… le vieux rouet tourne, tourne…

Elles étaient plusieurs femmes à causer. Parmi elles se trouvaient de ces bonnes vieilles du bon vieux temps, portant des coiffes blanches, toutes pareilles, ayant sur le front les mêmes rides, dans les yeux le même regard, sur les lèvres le même sourire… Les vieillards se ressemblent tous : ils ont le charme triste de ce qui s’en va. Ils sont déjà de l’au-delà et semblent ne tenir à la terre que par un fil, un souffle… On les sent tout près de Dieu… Est-ce pour cela qu’on les aime ?…

Donc, ces femmes causaient. Elles parlaient surtout du passé, racontant des histoires d’amour, et des histoires de reve- nants… Elles en vinrent à parler des quêteux — il en passe tant dans les campagnes — et de l’obligation de faire la charité. La parole était à la mère Lefrançois, une petite vieille toute fluette qui avait beaucoup de mémoire et parlait vite. — « Moi, je pense, disait-elle, qu’il ne faut jamais refuser la charité à ces passants qui vont par les chemins… On sait bien qu’il y en a, à travers, qui ne sont pas des modèles de politesse, mais on donne quand même. On ne peut pas choisir ses quêteux, comme on choisit ses amis… Et c’est la charité qui sauve, paraît-il… À part cela, qui nous dit que ces quêteux ne sont pas parfois des parents éloignés qu’on n’a pas connus, et sur qui le malheur est tombé… ? Nul ne connaît l’avenir. Nous avons tous des enfants. Qui sait si l’un des nôtres, frappé de démence, ne passera pas un jour par les chemins, prenant pour manger les croûtes qu’on jette, et couchant sur la paille, dans les granges ? Nous serions bien aises alors, de le savoir bien nourri, bien logé, et de penser qu’une pauvre vieille comme nous a pitié de lui… Tenez, je vais vous conter une chose qui est arrivée pas loin de chez mon père, quand j’étais jeune fille. Je ne l’ai pas oubliée, et chacun en a parlé longtemps.

Il y avait une vieille de quatre-vingts ans, la mère Beauchamp, qui vivait seule avec son vieux, un peu plus jeune qu’elle. Ils vivaient dans une petite maison laide et basse, que tout le monde avait un peu peur d’approcher, car la vieille était grognonne, maussade et méchante. Elle trouvait à redire à tout, rien ne lui plaisait, elle bougonnait sans cesse, et je vous assure que son vieux n’était pas toujours heu- reux avec elle. Il est vrai qu’elle avait eu beaucoup d’épreuves. — Le malheur, des fois, ça rend méchant… — Des huit enfants qui lui étaient nés, trois étaient morts ensemble de la diphtérie. L’aîné s’était tué avec son fusil, en allant à la chasse, les deux filles, mariées au loin, vivaient péniblement, et les autres garçons étaient partis de côté et d’autre sans avoir donné de nouvelles. Le plus jeune, surtout, François, celui qu’elle aimait particulièrement, lui avait causé beaucoup de chagrin en les quittant tout à coup, après s’être querellé avec son père. Depuis, personne n’avait entendu parler de lui. Les vieux le croyaient mort. On avait prétendu qu’il s’était noyé, mais quelqu’un qui avait beaucoup voyagé disait l’avoir souvent rencontré dans certains villages des États.

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