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Pour la terre

Arthur Melanson · 1918 · Free in the US

21,416 words · about 1 h 30 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Arthur Melanson
Language
French
Published
1918
Length
21,416 words · about 1 h 30 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
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  2. 00 about 2 min
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Front matter

Abbé Arthur Melanson Membre de la Société Historique de Montréal.

L’ÉVANGÉLINE LIMITÉE,

Moncton, N. B. 1918

00

Curé de Balmoral, N. B.

-

En me soumettant ces nouvelles pages tombées de votre plume féconde d’apôtre de la colonisation et de l’agriculture, vous m’avez demandé de les présenter au public. C’est un honneur auquel je n’ai assurément d’autre titre que celui d’appartenir à un Ordre religieux dont les travaux agricoles sont une des principales obligations, car, dans la République des Lettres, je ne saurais me prévaloir d’aucune compétence pour apprécier votre œuvre. Cependant, après l’avoir lue avec autant de plaisir que d’intérêt. Je m’estime heureux d’en connaître l’auteur pour le remercier et le féliciter.

Les éloges si honorables que vous a valus et le succès qu’a obtenu du public votre précédent ouvrage : « Retour à la terre », sont la meilleure présentation de ce nouvel opuscule qui aura sa place marquée parmi les livres de propagande que les amis de la cause agricole auront à cœur de répandre autour d’eux, afin d’enrayer de plus en plus le fléau de l’émigration devenu plus que jamais un danger national.

L’émigration, voilà le mal extérieur contre lequel vous vous efforcez de mettre en garde nos jeunes gens en proie à l’esprit d’aventure et tous ceux que décourage l’improductivité de leur terre, qui n’a d’autre cause que l’emploi de méthodes routinières ne répondant plus aux besoins du sol.

Mais il y a un autre mal, que j’appellerai intérieur, non moins préjudiciable à la santé religieuse et nationale de notre peuple, et vous n’avez pas craint de diriger contre lui le feu de vos batteries. Ce mal intérieur, destructeur du foyer, c’est le chantier, dont le grand « foreman » est le pourvoyeur intéressé, le vampire qui, pendant l’été, parcourt, très affairé, nos villages, à la recherche de proies faciles à dévorer pour son hiver. Vous avez mille fois raison de le combattre, Monsieur l’Abbé, car le chantier, loin d’être rémunérateur, est encore moins moralisateur. Dans ces groupements humains de la forêt, nos tout petits jeunes gens surtout ne rencontrent pas que des héros de vertu.

Par contre, on aime à vous suivre dans votre promenade instructive à Saint-Damien de Buckland, où vous nous faites admirer l’œuvre merveilleuse de Cha- noine Brousseau et de ses Petits Frères de Notre-Dame des Champs, et avec vous, on salue avec respect ces hommes qui, incarnant le vrai patriotisme, ont entendu le cri de la terre, qui est la voix de Dieu. On sent combien vous seriez heureux de voir se renouveler les mêmes merveilles sur vos belles terres du Restigouche.

Je m’arrête, car qui ne sut se borner… Ces pages volantes que vous avez écrites au courant de l’inspiration et de la plume, et auxquelles ne manque pas le sel gaulois, seront comprises et méditées ; la forme et le style populaire dont vous avez revêtu les plus graves pensées les feront plus facilement pénétrer dans le milieu auquel elles s’adressent. Encore une fois, Monsieur l’Abbé, vous avez fait non-seulement de prêtre soucieux du bien spirituel et temporel du peuple, mais de patriote ; pour qui la colonisation et l’agriculture sont les principaux facteurs de nos destinées nationales. Ce double apostolat, du reste, convient admirablement au curé d’une paroisse placée sous le patronage de saint Benoît, patriarche et législateur des Moines d’Occident qui ont défriché le sol de la vieille Europe. C’est pourquoi le plus humble de ses fils, en vous félicitant d’avoir fait un bon et beau livre, vous remercie de n’avoir point douté de l’affectueux intérêt qu’il vous porte ainsi qu’à toutes vos oeuvres.

En la fête de saint Benoit, Abbé

01

Les fêtes du troisième centenaire de l’arrivée de Louis Hébert au pays, a donné un regain de ferveur à la cause agricole. Puisse cette ferveur se maintenir et se développer ! Le bronze qu’on élèvera à la mémoire du premier défricheur canadien et à la gloire de l’agriculture dirait peu de chose, en effet, si nous ne savions mettre à profit les leçons fortes, pratiques et durables qu’il nous donnera : leçons de courage persévérant, d’énergie indomptable, de foi et de confiance dans la noble et sainte carrière agricole.

C’est pour apporter ma petite contribution à l’œuvre commune que j’ose livrer au public cette nouvelle brochure, feuilles volantes écrites sous l’inspiration du moment et qui n’ont d’autre mérite que d’être composées par un amant passionné de la Grande-Amie, l’amie de tout le monde.

Aussi, la sincérité avec laquelle j’y prêche et défend sa cause me fait-elle espérer la bienveillance et l’indulgence du lecteur.

« Tes ans sont au passé, (Hébert), les miens à l’avenir, « Mais de ton saint labeur, ma jeunesse est éprise. « De mon âme, ton âme héroïque est comprise, « Et nos rêves, de loin, peuvent se réunir…

02

Paul s’en allait à grands pas, sous le beau soleil de mai, et de sa main calleuse le blé tombait, tombait toujours sur le sillon que le soc avait remué.

— Arrête prodigue. C’est ton meilleur froment. Conserve-le dans tes greniers ou convertis-le en pain pour ta famille, pour tes enfants…

— Non, laisse-moi faire. Rien n’est perdu. Ce grain mourra sans doute, mais de la mort Dieu saura le faire revivre. Il n’est que prêté à la terre. La main divine qui le fera germer saura me le rendre au centuple…

Que craindrai-je encore ? puisque je sème et je prie, je sème et j’espère, je sème et j’attends ?

— Quelle dure corvée tu fais là tout de même ? Labeur ingrat, crois-moi.

— Rien sans peine. Mon travail servira à quelqu’un. Je pense à tous ces petits qui, demain, me demanderont du pain, et je me dis en moi-même : pauvres, indigents et même rois de la terre, c’est pour vous que je sème, voici le pain que je vous donne… et qui sait, ô mon Dieu, si ce froment ne deviendra pas la victime de nos autels, le pain des anges, l’aliment des âmes !

Et Paul continuait… Sa main plongeait plus avant dans le grand sac ouvert devant lui et c’est en belle pluie dorée que le blé tombait maintenant sur le sol.

La terre du guéret recevait tous ces grains avec respect et, l’enveloppant avec vigilance, semblait sourire et dire : Ne crains rien, mon Paul, j’en aurai bien soin. Que Dieu me prête seulement sa rosée et son soleil, je te les rendrai bien à l’automne.

Paul s’arrête ; les sueurs perlent à son front ; son regard embrasse le vaste champ ensemencé. Il est content. J’ai fait ma part, murmure-t-il, que le bon Dieu fasse la sienne.

Puis, à pas lents, il reprend le chemin de sa demeure, rêvant aux vertes plaines, aux herbes épaisses, aux épis fermes, aux gerbes d’or…

À l’automne, je visitai le champ de Paul, un soir, à l’heure où « La voix des épis d’or nous parle d’avenir »…

Que de belles choses se chuchotaient là, dans , ces épis de mon cher Paul !

« J’écoute : Je voudrais bien être, Murmurait un groupe de voix,

Un gâteau, digne de paraître. Un jour, sur la table des rois.

D’autres disaient : j’ambitionne, Uniquement d’être le pain Qu’un chrétien charitable donne Au pauvre qui lui tend la main.

J’écoute encor : Je voudrais être Dit un troisième groupe en chœur, Hostie entre les mains du prêtre Et divin aliment du cœur.

03

— Ça ne paye pas, le blé, par icite.

— C’est bien simple, c’est parce que vous ne savez pas le cultiver.

Le blé est la plus noble et la plus riche des céréales. Pour se développer, il demande une forte quantité d’azote. Or malheureusement notre sol en est dépourvu. Par ailleurs, nous savons que le bon Dieu en a enrichi l’air atmosphérique au . Pour résoudre le problème et mettre un peu d’équilibre, il n’y a qu’à enlever cet azote de l’air et à l’enfouir ensuite dans le sol. L’expérience nous démontre que la plupart des plantes fourragères, telles que le trèfle rouge, la luzerne et les plantes racines ont tout juste cette propriété spéciale d’absorber l’azote de l’air et de le restituer ensuite à la terre par les racines.

Avant donc de semer du blé, il faut préparer le terrain par la culture de plantes fourragères. Ce n’est pas plus malin que cela. Comprenez-vous ?

Mes auditeurs penchaient la tête.

C’était le cas de dire « qu’ils voyaient bien quelque chose, mais qu’ils ne distinguaient pas très bien. »

— Monsieur le Curé, dit l’un d’eux, je pense que pour dire la messe, confesser et prêcher, vous êtes meilleur que nous, mais pour récolter du blé… ça, par exemple, sauf respect, c’est plus dans notre ligne.

— Mais alors pourquoi n’en récoltez-vous pas ?

— Ça ne paye pas par icite.

— Et pourquoi ça ne paye pas ?

— La terre est bonne à rien, le blé vient pas ou bien il rouille.

Et voilà l’éternelle routine, me dis-je, maladie anémique qui paralyse les meilleures énergies de nos classes rurales !

Contre la routine donc dressons toutes nos batteries et nos engins de guerre dans l’éducation des nôtres pour la cause de la terre.

La routine chez l’agriculteur est un peu comme la tiédeur chez le chrétien : un état d’âme difficile à guérir. Elle n’est pas sans remède toutefois.

L’étude sérieuse et raisonnée des nouvelles méthodes ?

Oui, mais voudront-ils seulement nous croire ? Les routiniers deviennent vite sceptiques. Pour ma part, je viens trop de le constater.

Le grand remède donc ? Tout simplement l’exemple.

Comme Diogène, cherchez un homme. Puis, que cet homme suive vos conseils, qu’il cultive, sous votre dictée.

— Oui, mais si cet homme ne peut se trouver ?

— En ce cas. Je dirai : faites la besogne vous-mêmes et essayez…

Alors devant les résultats, les routiniers seront-ils obligés de se rendre et constateront-ils enfin qu’après tout, ça paye, le blé…

Si tu savais, liant ta gerbe Superbe, Lorsque tressaille de bonheur Ton cœur. Saisir le frisson de la terre Où jadis moissonna ton père ;

C’est à genoux, ô paysan, Qu’il faudrait saluer ton champ ; Car la terre que ta main creuse Fiévreuse, C’est Dieu qui t’offre de sa main Ton pain !

04

— Bonjour Lazare.

— Tu as battu ton grain, à ce que je vois. Tu en as les yeux, les oreilles et les cheveux remplis de bales.

Le grain a-t-il rendu au moins ?

— Oh ! je n’ai pas à me plaindre. Savez-vous, de ces quatre minots de blé jetés dans mon brûlis d’en arrière ?

— Oui, eh bien ?

— Eh bien, j’en ai eu 82 minots bien comptés. On va-t-y en manger du bon pain de famille ! Les marmots vont-ils se régaler un peu !! Et puis, sans compter, j’en aurai à vendre ; la première fois que ça m’arrive. Monsieur…

— Te voilà marchand de farine, alors ?

— Presque, ma foi ; mais ce sera mieux encore l’an prochain, car ce n’est pas quatre minots, mais vingt minots que je me propose de semer au printemps.

Mon jeune homme caressait sa moustache d’un air décidé. Puis, dans ses yeux noirs qui lançaient des éclairs, ma foi, je croyais voir déjà ce beau champ où de grands épis dorés se balançaient mollement sous le souffle du zéphyr.

Sans se douter, ce jeune homme venait de donner à sa famille, à la société l’aide la plus pratique et la plus efficace dans cette crise universelle que nous subissons depuis trois longues années.

On ne parlerait pas de ration, de faim, de famine, si tous nos jeunes agissaient de même.

— Lazare, dis-je, je te félicite, continue.

Tu as un frère tué à l’ennemi, là-bas dans les Flandres, n’est-ce-pas ?

— Hélas ! oui, dit-il. Que n’est-il avec nous ! Ce serait un aide.

— Oh ! ce n’est pas là que je veux en venir. Le bon Dieu qui a des couronnes pour les martyrs de la religion, en possède aussi pour les martyrs de la patrie. Mais sais-tu une chose ? Ce que tu viens de faire là, ce que tu veux faire encore, eh bien ! crois-moi, n’est pas moins grand, n’est pas moins sublime. Que d’hommes, que de pauvres orphelins qui n’auraient pas la bouchée demain, si toi, si un autre, si plusieurs ne récoltaient pas ce beau blé qui fait le pain de chaque jour, la nourriture, la vie par conséquent.

— C’est pourtant vrai, reprit mon jeu- ne ami, songeur.

— Oui, et pour cette raison, laisse-moi te dire, Lazare, s’il y a des croix de guerre pour nos gars du front, il devrait y en avoir aussi pour ceux qui en arrière conservent, et font vivre.

— Je t’en promets une pour l’an prochain et… bien plus :

En repos De nos travaux, Près du Maître de toutes choses, Là-Haut, nous aurons Autour de nos fronts Couronnes de lys et de roses ! »

05

L’affaire se passait dans une petite paroisse coquette et belle, sise sur les rives enchanteresses de la Baie des Chaleurs, par une de ces belles journées de septembre. On célébrait, ce jour-là, avec force démonstrations, une fête d’Artisans, qui revêtait un peu le cachet de nos fêtes nationales de l’Assomption. Nombreux étaient les orateurs.

La grande question du moment, la conscription, — puisqu’il faut l’appeler par son nom, — inquiétait fort les esprits.

Un orateur se leva et dit :

Pour me servir d’un terme parlementaire, je regrette de différer d’opinion avec certains de mes honorables collègues. La conscription n’est pas chose aussi mauvaise qu’on le pense. Moi, je suis en sa faveur. (Mouvements de malaise en arrière.) Oui, avec bien d’autres, je suis pour la conscription entière, complète et universelle. (Scandale ! Honte ! en avant.) Ce que je reproche à Sir Robert, c’est plutôt de ne vouloir prendre que les jeunes gens de vingt ans et plus. (Mon Dieu ! est-ce possible ? crie tout haut une bonne vieille grand’mère.) Moi, je les enrôlerais dès l’Age de dix-sept et même de quinze ans. (Ah ! ben ça, c’est trop fort, par exemple.) Bien plus, lui ne veut enrôler que des hommes, moi, j’enrôlerais les femmes et les filles et… (Interruption forcée… Tumulte dans l’assemblée. Petit à petit le calme se refait)…

J’enverrais, Mesdames et Messieurs, tout ce monde là, bel et bien… sur la bonne terre canadienne. » (Applaudissements prolongés.)

Des soupirs de soulagement, puis de francs éclats de rire, tels les rayons de soleil perçant les nuages après un gros orage de pluie et de tonnerre.

— Oui ! oui ! c’est ça, de cette conscription-là, nous en sommes. Envoyez fort !

Mais en avaient-ils eu une peur bleue, tout de même, ces braves Acadiens !

Oh ! la terre ! aujourd’hui plus que jamais, on en comprend toute la beauté, l’importance et la nécessité.

Dans le grand conflit mondial n’est-ce pas elle qui aura le dernier mot ? N’est-ce pas elle qui résoudra le problème le plus angoissant : la fin de tout ce cataclysme ?

C’est elle qui détient la destinée des nations. Et, comme quelqu’un le faisait si bien remarquer, les premiers qui boiront à la coupe amère de la défaite et qui demanderont, à genoux, la paix, seront ceux qui ne pourront plus fournir de vivres à leurs soldats exténués et à leur population civile affamée.

Pour terminer cette affreuse guerre, avec tout le monde, je crois au sang de la blessure et à l’eau du bénitier ; je crois au feu de l’artillerie et à la flamme du cierge ; je crois aux mains armées de fer et aux mains qui tiennent… les mancherons de la charrue.

06

— Monsieur, j’ai une confession à vous faire.

Vous prêchez la terre ? J’entends dire cela. Puissiez-vous le faire encore longtemps, vous faites là du bien et…

— Oui, oui, je sais cela. Mais vous me parliez de confession tout à l’heure ?

— Ma confession. Monsieur, est une histoire. Peut-être servira-t-elle de leçon à d’autres et…

— Oui, si seulement vous consentez à me la dire.

— Eh bien ! la voici : J’ai été habitant autrefois. Monsieur. J’avais une bonne terre que je travaillais de mon mieux. Mon Dieu ! ai-je été gauche de la quitter ! Tenez, j’étais heureux alors comme un prince. À cette époque-là j’étais mon maître ; j’entrais, je sortais, j’allais où je voulais… Rien ne me manquait à la maison : nous mangions le bon pain d’habitant, celui qui a le goût du vrai pain, vous savez ; nous avions des viandes, des légumes, des fruits en abondance et le reste tout à souhait.

Je voyais, chaque jour, grandir mes petits enfants florissants de santé, pieux, bons, obéissants et travaillants aussi. Que pouvais-je demander de plus ?

Tout allait bien comme dans le meilleur des mondes, lorsque ma femme se fourra dans la tête, un bon jour, que c’était ennuyant et fatiguant cette vie d’habitant à la campagne. Il fallait aller mener une vie plus facile et plus commode dans la ville. À tout prix, il fallait vendre la terre pour aller vivre avec le monde. C’était son refrain continuel !

Ce que femme veut, Dieu veut, dit-on. Je me laissai faire, et je le regrette bien allez…

— Je vous crois, et ensuite ?

— Ensuite ? Une fois en ville, j’ai ouvert une maison de pension, puis à partir de ce moment je n’ai eu ni trêve ni repos. Ce n’était plus ma maison, Monsieur, mais celle de tout le monde. Je fus aussi l’esclave de chacun ; je fus tracassé le jour, je fus tracassé encore davantage la nuit par les voyageurs. Si, encore j’eusse amassé quelques sous. Tout ce que je faisais rattachait à peine les deux bouts.

Pendant tout ce temps, les enfants grandissaient et s’élevaient à la diable. Ils prenaient des airs d’indépendance qui m’inquiétaient fort, je vous l’avoue franchement… Ah ! Quelle vie misérable que celle d’un père de famille à la ville !

— Pas de doute, continuez.

— Mes voisins d’autrefois, eux, sont restés dans la vieille paroisse ; ils semblent vivre heureux et à l’aise, sur la bonne terre canadienne ; leurs enfants se sont mariés, puis établis tout près d’eux et, aujourd’hui, on ne peut plus compter toutes les petites têtes blondes et brunes qui fourmillent autour des vieux.

— Moi, continua-t-il, avec un trémolo dans la voix, j’ai élevé une grande famille aussi, dix enfants, Monsieur ; mais à quoi ça m’a servi, puisqu’ils sont tous dispersés, à l’heure présente : deux en Angleterre, à l’armée, deux à Montréal, un dans l’Ouest, trois aux États-Unis, je ne sais où… Il ne me reste plus que deux petites jeunesses à la maison.

C’est triste cela pour un père de famille, vous l’avouerez, hein ?

Cette fois de grosses larmes tombaient sur les joues ridées de mon ami désolé, de cet ancien fermier jadis heureux.

J’étais touché moi-même plus qu’il ne put le deviner. Je le plaignis de toute mon âme. Je plaignis, dans cet homme, toute cette nombreuse armée de nos déserteurs du sol. Ils sont légion, hélas ! ceux qui, comme lui, ont pris l’ombre pour la réalité, et qui traînent maintenant une vieillesse désenchantée, sinon désespérée, aux mille coins des rues de telle ou telle ville.

S’ils étaient restés attachés au sol de la vieille paroisse, ils auraient, sans doute, trouvé calme et réconfort au soir de la vie montante ; ils auraient pu voir leurs enfants et leurs petits-enfants tout autour d’eux, bons citoyens, religieux et fervents chrétiens ; ils auraient pu, l’heure venue, sans crainte et sans remords, répondre à l’appel du grand Agriculteur dont ils seraient restés, jusqu’au dernier soupir, les humbles et fidèles coopérateurs.

— Écoutez-moi, mon ami, lui dis-je, sortant de ma rêverie, vous avez toutes mes sympathies. Tout n’est pas sans espoir cependant. Ces deux petites jeunesses que vous me dites avoir encore à la maison, faites-en les bâtons de votre vieillesse en en faisant des agriculteurs… Quittez la ville, il en est encore temps, et achetez-vous une terre quelque part.

— J’y ai pensé bien des fois… mais…

— Mais quoi, dis-je ?

— Mais… ma femme ?

— Oui ! oui ! Ah, dame ! votre femme, vous l’ avec vous, c’est clair.

— Et si elle ne veut pas partir ?

— Partez quand même, vous d’abord, elle vous suivra.

Un an se passa.

Par une belle journée de printemps, sur la route qui mène à la petite ville de …, je rencontrai le cher homme. Il conduisait une voiture, et un petit garçon d’une quinzaine d’années en conduisait une autre ; toutes les deux étaient chargées de grains de toutes sortes.

— Où allez-vous avec tout cela, mon ami ?

— Tiens, c’est vous, Monsieur, bonjour ! bonjour !… Je vais sur mes terres et je me hâte pour les semences, ça presse, vous savez…

— Comment ! vous avez une terre ?

— J’en ai deux, une pour moi et une autre pour mes petites jeunesses. Je recommence mon ménage. Vaut mieux tard que jamais, hein !

Il était passé et déjà loin…

— Eh ! l’ami, votre femme, lui criai-je ??

— Oh ! ma femme, elle travaille son jardin ; ça marche sur des roulettes, merci…

? ?

En voilà une conversion par exemple ! … Hue ! la grise…

07

Dire qu’il aime la terre, Wilfred, c’est trop peu dire. Il en est fou ! Il aime la terre ? Oh ! de pensée seulement, car c’est un citadin… un peu comme tout le monde. Il n’y a pas de sa faute, puisque la Providence l’a fait grandir dans la ville, puis l’a casé ensuite derrière un bureau…

À part les charmantes causeries du soir à son foyer avec sa femme, avec sa petite Rose-Marie, bouton en fleur, joli bébé aux yeux bleus, aux cheveux d’or, et quelques intimes, c’est là, derrière ce bureau, dans le grand immeuble, que vous le trouverez.

Incliné légèrement sur sa table chargée de paperasses, il y passe de longues heures à crayonner, chiffrer, additionner, signer des commandes. Vous ne pourriez y entendre que le léger bruissement de la plume ou des feuilles de papier prises et rejetées…

J’oubliais le téléphone, dont j’enlèverais volontiers la sonnerie, chaque fois que j’entre chez mon ami, mais il m’assure qu’elle fait partie du bibelot et que, d’ailleurs, les règlements s’opposent à sa suppression.

Mais laissons faire… Il s’en tire bien en monosyllabes ; ses réponses, quoique toujours courtoises, sont sèches comme des pruneaux et courtes comme un grain d’épice…

Les fenêtres de ce petit royaume d’affaires sont encombrées de plantes rares et de jolies fleurs — ce qui laisse soupçonner tout de suite les goûts artistiques du mortel qui l’habite.

Wilfred aime la terre ! ça se comprend. Il en parle volontiers ! voilà qui est plus difficile à saisir. C’est surtout le soir, dans les moments l’esprit se repose et se détend, qu’il donne libre cours à son imagination agreste… et féconde.

« Je me ferai habitant ; j’aurai une belle et grande terre labourée d’un bout à l’autre, un terrain plat, vous savez, je n’aime pas les collines ; je la choisirai peu éloignée de la ville, c’est plus commode…

J’aurai un troupeau de vaches de choix, de beaux chevaux, des moutons de race et toute espèce de volailles…

Ma maison sera un joli bijou perdu dans un bosquet de verdure, entourée de fleurs »

— Ouf, dis-je, ça sent déjà le parfum.

— Ne riez pas, je suis sincère.

Et les rêves continuent, passent, beaux, charmants comme des marionnettes que l’on voit danser parfois, certains soirs d’hiver.

Il y a bien des ombres au tableau et quelquefois… le dirai-je ? des averses d’eau froide à l’enthousiasme surchauffée de mon rêveur. C’est lorsque sa petite femme entend les mots ; campagne, culture, habitant.

— Ah ! si tu veux aller sur la terre, mon Wilfred, tiens, tu iras tout seul.

— Tu viendras toi aussi.

— Non.

— Mais comment, tu ne suivras pas ton mari ?

— Jamais pour ce métier-là.

— Alors, tu resteras ici, et moi je parti- rai seul…

Et la tempête dans le verre d’eau se termine infailliblement par de francs rires et ça finit toujours par : « Mon Dieu ! ce n’est pas gentil tout de même, Wilfred, de me faire peur comme cela. »

Moi, je suis convaincu que Wilfred est sincère. Son âme éprise de grandeur semble comme naturellement attirée vers le travail du sol, vers la vie calme, paisible et heureuse de la campagne. Peut-on le lui reprocher ?

Il a bien aussi la volonté. En voulez-vous la preuve ? Il fut jardinier, tout l’été, pas plus tard que l’an dernier.

« Il faut bien donner l’exemple, dans la crise économique que nous subissons, me dit-il, un jour, tout bas, à l’oreille. D’ailleurs, ajouta-t-il, tel est le mot d’ordre au pays : ensemencer tous les lots vacants des villes et changer tous les parcs de fleurs en jardins potagers. »

Et voilà tout de suite Wilfred, après ses heures de bureau, occupé à bêcher à côté de sa demeure. C’était son premier apprentissage du métier, et les sueurs qui tombaient en flots pressés le disaient trop bien en douter, fût-ce une minute. Mais il continue à bêcher, à suer surtout, et voilà qu’un joli petit jardin fait place enfin au terrain pierreux.

Hélas ! à l’automne, les résultats ne confirmèrent pas les apparences. Quelques cotons de patates, sans feuilles, trois épis de blé d’Inde raides, secs, rachitiques, se dressaient là comme pour protester devant tous ceux qui passaient qu’ils n’avaient pu faire mieux malgré toute leur bonne vo- lonté…

« Écoute, Wilfred, lui dis-je, un jour que je le trouvai là, comme une âme en peine, cherchant à s’expliquer le pourquoi du triste phénomène. Je ne veux pas te faire injure, mais tu n’es pas fait pour la terre. On ne s’improvise pas agriculteur, pas même simple jardinier, du soir au lendemain ; non, il faut beaucoup de connaissance du sol, puis une longue pratique dans la besogne. C’est là l’erreur de plusieurs, parmi ceux-là même qui se disent agriculteurs, de se croire capables de travailler la terre sans en entreprendre l’étude et l’expérience.

Tu peux aimer la terre quand même ; aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de ces gens sympathiques des villes qui saluent l’agriculteur, qui s’arrêtent quelque fois pour causer avec lui de ses soucis, de ses labeurs, qui l’encouragent et le soutiennent dans sa carrière belle et noble, mais dure et pénible souvent, qui lui donnent, en un mot, la place d’honneur qu’il a droit de prendre dans l’échelle sociale, place de respect, de vénération et d’amour…

Sois cet homme de ville pour l’agriculteur, Wilfred ; donne-lui un peu de cette sympathie du cœur dont ton âme est remplie, et ça suffit. »

08

Qui ne connaît Pierre l’Ermite ? Or cet écrivain d’une verve incomparable a écrit, il y a quelques années, un joli petit livre intitulé la Grande Amie. Les jeunes gens de là-bas, croyant y flairer un roman d’amour, s’empressèrent de l’acheter et de le lire, naturellement.

Mais quelle ne fut pas leur surprise ! Au lieu de les précipiter, tête baissée, dans les abîmes du mariage par où d’ordinaire tout bon roman se termine, le livre de Pierre l’Ermite les jeta tout bêtement sur… la terre.

La Grande Amie, mais c’était ça : la terre.

L’Ami que je vous présente n’est ni grand ni petit. Il n’est pas moins intéressant pour cela. Toutefois, disons sans plus tarder, pour prévenir tout engouement ou toute déception d’amour, que l’Ami dont je parle ici n’est pas plus pour les jeunes filles d’aujourd’hui que la Grande Amie de Pierre l’Ermite ne l’était pour les jeunes gens d’alors, dans le sens, du moins, qu’ils l’entendaient de prime abord…

Si cela n’est pas suffisant, j’ajouterai que l’Ami a cessé d’exister depuis longtemps. Voici en deux mots sa biographie :

L’Ami vit le jour, un beau matin de printemps de l’année 19…, dans le grenier d’un presbytère, non loin de chez nous. À la nouvelle de son apparition, le monde qui l’entourait alors s’en émut quelque peu. On fit du bruit aux environs et même, di- sons le franchement, il y eut quelques méchantes langues qui jasèrent. Vous avouerez qu’il y avait de quoi ! La chose était si nouvelle, et puis, dans une pareille maison !!

Mais on se tut bien vite, et tout rentra dans le calme quand on apprit que le nouveau-né s’appelait l’Ami et qu’il n’était pas un chou, mais simplement une feuille, un gentil petit journal en miniature, un bulletin paroissial enfin…

Se rendre utile, telle fut sa devise. Tous les mois, régulièrement, il venait frapper discrètement à la porte de ses abonnés. Il leur apportait les nouvelles de plusieurs paroisses et de presque tout un comté. Il louait la vertu et le devoir : il flagellait le vice et les travers ; il relevait les énergies et soutenait les faibles, souriait sur les ber- ceaux et pleurait sur les tombes…

Bref, c’était l’Ami de chacun et l’Ami de chaque Jour.

Pour toutes ces raisons, il fut encouragé, lu et choyé dans maints foyers. L’Autorité religieuse lui dit même, un bon jour Prospere, procede et regna.

Malgré tout cela, pourquoi n’exista-t-il qu’une année et nous força-t-il hélas ! à dire de lui ce que l’on dit des roses : il vécut l’espace d’un matin ?

Quelque modeste que fut ce petit journal, il mérite notre respect ; quelque courte que fut sa carrière, il a droit à notre souvenir, et, dans l’histoire de la presse française en Acadie, je me demande pourquoi l’Ami ne devrait pas avoir une toute petite mention honorable ?

Tel est le premier but que je me suis proposé en le faisant revivre ; le second, non moins pratique, vous me le permettrez, est de jeter l’idée d’un autre Ami, de plusieurs Amis même qui viendraient continuer ce genre d’apostolat dans nos foyers et nos paroisses acadiennes.

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