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NOTES DE CETTE ÉDITION.
L’Avenir
Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. Elle s’étonnera de la gloire des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d’armée et un boucher ; la pourpre de l’un ne lui semblera pas très distincte du rouge de l’autre. Une bataille entre italiens et allemands, entre anglais et russes, entre prussiens et français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre picards et bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain comme inutile. Elle n’éprouvera que médiocrement l’admiration d’un gros chiffre d’hommes tués. Le haussement d’épaules que nous avons devant l’inquisition, elle l’aura devant la guerre. Elle regardera le champ de bataille de Sadowa de l’air dont nous regarderions le quemadero de Séville. Elle trouvera bête cette oscillation de la victoire aboutissant invariablement à de funèbres remises en équilibre, et Austerlitz toujours soldé par Waterloo. Elle aura pour « l’autorité » à peu près le respect que nous avons pour l’orthodoxie ; un procès de presse lui semblera ce que nous semblerait un procès d’hérésie ; elle admettra la vindicte contre les écrivains juste comme nous admettons la vindicte contre les astronomes, et, sans rapprocher autrement Béranger de Galilée, elle ne comprendra pas plus Béranger en cellule que Galilée en prison. Epur si muove, loin d’être sa peur, sera sa joie. Elle aura la suprême justice de la bonté. Elle sera pudique et indignée devant les barbaries. La vision d’un échafaud dressé lui fera affront. Chez cette nation, la pénalité fondra et décroîtra dans l’instruction grandissante comme la glace au soleil levant. La circulation sera préférée à la stagnation. On ne s’empêchera plus de passer. Aux fleuves frontières succéderont les fleuves artères. Couper un pont sera aussi impossible que couper une tête. La poudre à canon sera poudre à forage ; le salpêtre, qui a pour utilité actuelle de percer les poitrines, aura pour fonction de percer les montagnes. Les avantages de la balle cylindrique sur la balle ronde, du silex sur la mèche, de la capsule sur le silex, et de la bascule sur la capsule, seront méconnus. On sera froid pour les merveilleuses coulevrines de treize pieds de long, en fonte frettée, pouvant tirer, au choix des personnes, le boulet creux et le boulet plein. On sera ingrat pour Chassepot dépassant Dreyse et pour Bonnin dépassant Chassepot. Qu’au dix-neuvième siècle, le continent, pour l’avantage de détruire une bourgade, Sébastopol, ait sacrifié la population d’une capitale, sept cent quatrevingt-cinq mille hommes, cela semblera glorieux, mais singulier. Cette nation estimera un tunnel sous les Alpes plus que la gargousse Armstrong. Elle poussera l’ignorance au point de ne pas savoir qu’on fabriquait en 1866 un canon pesant vingt-trois tonnes appelé Big Will. D’autres beautés et magnificences du temps présent seront perdues ; par exemple, chez ces gens-là, on ne verra plus de ces budgets, tels que celui de la France actuelle, lequel fait tous les ans une pyramide d’or de dix pieds carrés de base et de trente pieds de haut. Une pauvre petite île comme Jersey y regardera à deux fois avant de se passer, comme elle l’a fait le 6 août 1866, la fantaisie d’un pendu dont le gibet coûte deux mille huit cents francs. On n’aura pas de ces dépenses de luxe. Cette nation aura pour législation un fac-simile, le plus ressemblant possible, du droit naturel. Sous l’influence de cette nation motrice, les incommensurables friches d’Amérique, d’Asie, d’Afrique et d’Australie seront offertes aux émigrations civilisantes ; les huit cent mille bœufs, annuellement brûlés pour les peaux dans l’Amérique du Sud, seront mangés ; elle fera ce raisonnement que, s’il y a des bœufs d’un côté de l’Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de l’autre côté. Sous son impulsion, la longue traînée des misérables envahira magnifiquement les grasses et riches solitudes inconnues ; on ira aux Californies ou aux Tasmanies, non pour l’or, trompe-l’œil et grossier appât d’aujourd’hui, mais pour la terre ; les meurt-de-faim et les va-nu-pieds, ces frères douloureux et vénérables de nos splendeurs myopes et de nos prospérités égoïstes, auront, en dépit de Malthus, leur table servie sous le même soleil ; l’humanité essaimera hors de la cité-mère, devenue étroite, et couvrira de ses ruches les continents ; les solutions probables des problèmes qui mûrissent, la locomotion aérienne pondérée et dirigée, le ciel peuplé d’air-navires, aideront à ces dispersions fécondes et verseront de toutes parts la vie sur ce vaste fourmillement des travailleurs ; le globe sera la maison de l’homme, et rien n’en sera perdu ; le Corrientes, par exemple, ce gigantesque appareil hydraulique naturel, ce réseau veineux de rivières et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite, traversée aujourd’hui par la nage des bisons et charriant des arbres morts, portera et nourrira cent villes ; quiconque voudra aura sur un sol vierge un toit, un champ, un bien-être, une richesse, à la seule condition d’élargir à toute la terre l’idée patrie, et de se considérer comme citoyen et laboureur du monde ; de sorte que la propriété, ce grand droit humain, cette suprême liberté, cette maîtrise de l’esprit sur la matière, cette souveraineté de l’homme interdite à la bête, loin d’être supprimée, sera démocratisée et universalisée. Il n’y aura plus de ligatures ; ni péages aux ponts, ni octrois aux villes, ni douanes aux états, ni isthmes aux océans, ni préjugés aux âmes. Les initiatives en éveil et en quête feront le même bruit d’ailes que les abeilles. La nation centrale d’où ce mouvement rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres sociétés ce qu’est la ferme modèle parmi les métairies. Elle sera plus que nation, elle sera civilisation ; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. Unité de langue, unité de monnaie, unité de mètre, unité de méridien, unité de code; la circulation fiduciaire à son plus haut degré ; le papier-monnaie à coupon faisant un rentier de quiconque a vingt francs dans son gousset ; une incalculable plus-value résultant de l’abolition des parasitismes ; plus d’oisiveté l’arme au bras ; la gigantesque dépense des guérites supprimée ; les quatre milliards que coûtent annuellement les armées permanentes laissés dans la poche des citoyens ; les quatre millions de jeunes travailleurs qu’annule honorablement l’uniforme restitués au commerce, à l’agriculture et à l’industrie ; partout le fer disparu sous la forme glaive et chaîne et reforgé sous la forme charrue ; la paix, déesse à huit mamelles, majestueusement assise au milieu des hommes ; aucune exploitation, ni des petits par les gros, ni des gros par les petits ; et partout la dignité de l’utilité de chacun sentie par tous ; l’idée de domesticité purgée de l’idée de servitude ; l’égalité sortant toute construite de l’instruction gratuite et obligatoire ; l’égout remplacé par le drainage ; le châtiment remplacé par l’enseignement ; la prison transfigurée en école ; l’ignorance, qui est la suprême indigence, abolie ; l’homme qui ne sait pas lire aussi rare que l’aveugle-né ; le jus contra legem compris ; la politique résorbée par la science ; la simplification des antagonismes produisant la simplification des événements eux-mêmes ; le côté factice des faits s’éliminant ; pour loi, l’incontestable, pour unique sénat, l’institut. Le gouvernement restreint à cette vigilance considérable, la voirie, laquelle a deux nécessités, circulation et sécurité ; l’état n’intervenant jamais que pour offrir gratuitement le patron et l’épure. Concurrence absolue des à peu près en présence du type, marquant l’étiage du progrès. Nulle part l’entrave, partout la norme. Le collège normal, l’atelier normal, l’entrepôt normal, la boutique normale, la ferme normale, le théâtre normal, la publicité normale, et à côté la liberté. La liberté du cœur humain respectée au même titre que la liberté de l’esprit humain, aimer étant aussi sacré que penser. Une vaste marche en avant de la foule Idée conduite par l’esprit Légion. La circulation décuplée ayant pour résultat la production et la consommation centuplées ; la multiplication des pains, de miracle, devenue réalité ; les cours d’eau endigués, ce qui empêchera les inondations, et empoissonnés, ce qui produira la vie à bas prix ; l’industrie engendrant l’industrie ; les bras appelant les bras, l’œuvre faite se ramifiant en innombrables œuvres à faire, un perpétuel recommencement sorti d’un perpétuel achèvement, et, en tout lieu, à toute heure, sous la hache féconde du progrès, l’admirable renaissance des têtes de l’hydre sainte du travail. Pour guerre l’émulation. L’émeute des intelligences vers l’aurore. L’impatience du bien gourmandant les lenteurs et les timidités. Toute autre colère disparue. Un peuple fouillant les flancs de la nuit et opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà quelle sera cette nation.
Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe.
Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité.
L’Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe.
Vision majestueuse. Il y a dans l’embryogénie des peuples, comme dans celle des êtres, une heure sublime de transparence. Le mystère consent à se laisser regarder. Au moment où nous sommes, une gestation auguste est visible dans les flancs de la civilisation. L’Europe, une, y germe. Un peuple, qui sera la France sublimée, est en train d’éclore. L’ovaire profond du progrès fécondé porte, sous cette forme dès à présent distincte, l’avenir. Cette nation qui sera palpite dans l’Europe actuelle comme l’être ailé dans la larve reptile. Au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites, l’une de liberté, l’autre de volonté.
Le continent fraternel, tel est l’avenir. Qu’on en prenne son parti, cet immense bonheur est inévitable.
Avant d’avoir son peuple, l’Europe a sa ville. De ce peuple qui n’existe pas encore, la capitale existe déjà. Cela semble un prodige, c’est une loi. Le fœtus des nations se comporte comme le fœtus de l’homme, et la mystérieuse construction de l’embryon, à la fois végétation et vie, commence toujours par la tête.
Le Passé
Il y a des points du globe, des bassins de vallées, des versants de collines, des confluents de fleuves qui ont une fonction. Ils se combinent pour créer un peuple. Dans telle solitude, il existe une attraction. Le premier pionnier venu s’y arrête. Une cabane suffit quelquefois pour déposer la larve d’une ville.
Le penseur constate des endroits de ponte mystérieuse. De cet œuf sortira une barbarie, de cet autre une humanité. Ici Carthage, là Jérusalem. Il y a les villes-monstres de même qu’il y a les villes-prodiges.
Carthage naît de la mer, Jérusalem de la montagne. Quelquefois le paysage est grand, quelquefois il est nul. Ce n’est pas une raison d’avortement.
Voyez cette campagne. Comment la qualifierez-vous ? Quelconque. Çà et là des broussailles. Faites attention. La chrysalide d’une ville est dans ces broussailles.
Cette cité en germe, le climat la couve. La plaine est mère, la rivière est nourrice. Cela est viable, cela pousse, cela grandit. À une certaine heure, c’est Paris.
Le genre humain vient là se concentrer. Le tourbillon des siècles s’y creuse. L’histoire s’y dépose sur l’histoire. Le passé s’y approfondit, lugubre.
C’est là Paris, et l’on médite. Comment s’est formé ce chef-lieu suprême ?
Cette ville a un inconvénient. À qui la possède elle donne le monde.
Si c’est par un crime qu’on l’a, elle donne le monde à un crime.
Paris est une sorte de puits perdu.
Son histoire, microcosme de l’histoire générale, épouvante par moments la réflexion.
Cette histoire est, plus qu’aucune autre, spécimen et échantillon. Le fait local y a un sens universel. Cette histoire est, pas à pas, l’accentuation du Rien n’y manque de ce qui est ailleurs. Elle résume en soulignant. Tout s’y réfracte, mais tout s’y réfléchit. Tout s’y abrège et s’y exagère en même temps. Pas d’étude plus poignante.
L’histoire de Paris, si on la déblaie, comme on déblaierait Herculanum, vous force à recommencer sans cesse le travail. Elle a des couches d’alluvion, des alvéoles de syringe, des spirales de labyrinthe. Disséquer cette ruine à fond semble impossible. Une cave nettoyée met à jour une cave obstruée. Sous le rez-de-chaussée, il y a une crypte, plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la caverne un sépulcre, au-dessous du sépulcre le gouffre. Le gouffre, c’est l’inconnu celtique. Fouiller tout est malaisé. Gilles Corrozet l’a essayé par la légende ; Malingre et Pierre Bonfons par la tradition ; Du Breul, Germain Brice, Sauvai, Béquillet, Piganiol de la Force par l’érudition ; Hurtaut et Marigny par la méthode ; Jailliot par la critique ; Félibien, Lobineau et Lebeuf par l’orthodoxie ; Dulaure par la philosophie ; chacun y a cassé son outil.
Prenez les plans de Paris à ses divers âges. Superposez-les l’un à l’autre concentriquement à Notre-Dame. Regardez le quinzième siècle dans le plan de Saint-Victor, le seizième dans le plan de tapisserie, le dix-septième dans le plan de Bullet, le dix-huitième dans les plans de Gomboust, de Roussel, de Denis Thierry, de Lagrive, de Bretez, de Verniquet, le dix-neuvième dans le plan actuel, l’effet de grossissement est terrible.
Vous croyez voir, au bout d’une lunette, l’approche grandissante d’un astre.
Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus superbe. Pour César, ville vectigale ; pour Julien, maison de campagne ; pour Charlemagne, école, où il appelle des docteurs d’Allemagne et des chantres d’Italie, et que le pape Léon III qualifie Soror bona (Sorbonne, n’en déplaise à Robert Sorbon) ; pour Hugues Capet, palais de famille ; pour Louis VI, port avec péage ; pour Philippe-Auguste, forteresse ; pour saint Louis, chapelle ; pour Louis le Hutin, gibet ; pour Charles V, bibliothèque ; pour Louis XI, imprimerie ; pour François I, cabaret ; pour Richelieu, académie, Paris est, pour Louis XIV, le lieu des lits de justice et des chambres ardentes, et pour Bonaparte le grand carrefour de la guerre. Le commencement de Paris est contigu au déclin de Rome. La statue de marbre d’une dame latine, morte à Lutèce comme Julia Alpinula à Avenches, a dormi vingt siècles dans le vieux sol parisien ; on l’a trouvée en fouillant la rue Montholon. Paris est qualifié « la ville de Jules » par Boëce, homme consulaire, qui mourut d’une corde serrée autour de sa tête par le bourreau jusqu’au jaillissement des yeux. Tibère a, pour ainsi dire, posé la première pierre de Notre-Dame ; c’est lui qui avait trouvé cette place bonne pour un temple, et qui y avait érigé un autel au dieu Cerennos et au taureau Ésus. Sur la montagne Sainte-Geneviève on a adoré Mercure, dans l’île Louviers Isis, rue de la Barillerie Apollon, et là où sont les Tuileries, Caracalla. Caracalla est cet empereur qui faisait dieu son frère Geta à coups de poignard en disant : divus sit, dum non vivus. Les marchands d’eau qu’on appelait les nautes ont précédé de quinze cents ans la Samaritaine. Il y a eu une poterie étrusque rue Saint-Jean-de-Beauvais, une arène à gladiateurs rue des Fossés-Saint-Victor, aux Thermes un aqueduc venant de Rungis par Arcueil, et rue Saint-Jacques une voie romaine avec embranchements sur Ivry, Grenelle, Sèvres et le mont Cétard. L’Égypte n’est pas seulement représentée à Lutèce par Isis ; une tradition veut qu’on ait trouvé vivant dans une pierre d’alluvion de la Seine un crocodile dont on voyait encore au seizième siècle la momie appliquée au plafond de la grande salle du Palais de justice. Autour de Saint-Landry se croisait le réseau des rues romanes où circulaient les monnaies de Richiaire, roi des suèves, marquées à l’effigie d’Honorius. Le quai des Morfondus recouvre la berge de boue où s’imprimaient les pieds nus du roi de France Clotaire, lequel habitait un château de poutres cloisonnées de peaux de bœuf, dont quelques-unes, fraîches écorchées, imitaient la pourpre. Où est la rue Guénégaud, Herchinaldus, maire de Normandie, et Flaochat, maire de Bourgogne, conféraient avec Sigebert II, qui portait, clouées à son chapeau, comme un roi sauvage d’aujourd’hui, deux pièces de monnaie, un quinaire des vandales et un triens d’or des visigoths. Au chevet de Saint-Jean-le-Rond était incrustée une dalle étalant, gravé en latin, le capitulaire du sixième siècle : « Que le voleur présumé soit saisi ; si c’est un noble, qu’on le juge ; si c’est un vilain, qu’on le pende sur place. Loco pendatur. » Où est l’archevêché, il y a eu une pierre dressée en commémoration de la mise à mort des neuf mille familles bulgares qui avaient fui en Bavière, en 631. Dans une bruyère où est à présent la Bourse, les héraults ont proclamé la guerre entre Louis le Gros et la maison de Coucy. Louis le Gros, qui donna asile en France à cinq papes chassés, Urbain II, Paschal II, Gélase II, Calixte II et Innocent II, venait de sortir vainqueur de sa guerre contre le baron de Montmorency et le baron de Puiset. Dans une crypte romaine qui a existé à peu près où fut bâtie la salle dite Rue de Paris au Palais de justice, on apporta de Compiègne le premier orgue connu en Europe, qui était un don de Constantin Copronyme à Pépin le Bref, et dont le bruit fit mourir une femme de saisissement. Les caborsins, nous dirions aujourd’hui les boursiers, étaient battus de verges devant le pilier des Halles, Septemsunt dédié à Pythagore le musicien ; ce nom Septem était justifié par six autres noms écrits au revers du pilier : Ptolémée l’astronome, Platon le théologien, Euclide le géomètre, Archimède le mécanicien, Aristote le philosophe et Nicomaque l’arithméticien. C’est à Paris que la civilisation a germé, qu’Oribase de Pergame, questeur de Constantinople, a abrégé et expliqué Galien, que se sont fondées la hanse pour les marchands, imitée en Allemagne, et la basoche pour les clercs, imitée en Angleterre, que a bâti des églises, Sainte-Catherine entre autres, « à la prière des sergents d’armes », que l’assemblée des barons et des évêques est devenue parlement, et que Charlemagne, dans son capitulaire concernant Saint-Germain-des-Prés, a défendu aux ecclésiastiques de tuer des hommes. y est venu à l’école sous Pierre Lombard. L’étudiant Dante Alighieri a logé rue du Fouarre. Abailard rencontrait Héloïse rue Basse-des-Ursins. Les empereurs d’Allemagne haïssaient Paris comme « tison de mauvais feu », et , ce boucher, qu’on appelait « la Pâle mort des sarrasins », Pallida mors Sarracenorum, frappait une des portes de la Cité d’un coup de lance dont elle a eu longtemps la marque. Le roi d’Angleterre, autre ennemi, a campé à Vaugirard.
Paris a grandi entre la guerre et la disette. Charles le Chauve donnait aux normands, qui avaient brûlé les églises de Sainte-Geneviève et de Saint-Pierre et la moitié de la Cité, sept mille livres d’argent pour racheter le reste. Paris a été le radeau de la Méduse : la famine y a agonisé ; en 975, on y tirait au sort à qui serait mangé. L’abbé de Saint-Germain-des-Prés et l’abbé de Saint-Martin-des-Champs, crénelés dans leurs monastères, s’attaquaient et se combattaient dans les rues, car le droit aux guerres privées a existé jusqu’en 1257. En 1255, saint Louis établit l’inquisition en France ; acclimatation vénéneuse. À partir de ce moment, persécutions sans nombre dans Paris ; en 1255, contre les banquiers ; en 1311, contre les béguards, les hérétiques et les lombards ; en 1323, contre les franciscains et les magiciens ; en 1372, contre les turlupins ; puis contre les jureurs, les patérins et les réformateurs. Les révoltes donnent la réplique. Les écoliers, les Jacques, les maillotins, les cabochiens, les tuchins, ébauchent cette résistance, que plus tard les prêtres copieront dans la Ligue et les princes dans la Fronde ; en 1588 viendra la première barricade, et le peuple, à qui Philippe-Auguste a donné ce dallage de grès nommé le pavé de Paris, apprendra la manière de s’en servir. Avec les révoltes se multiplient les supplices ; et, honneur des lettres et de la science, à travers ce pêle-mêle de charniers, de piloris et de potences, et croissent les collèges, Lisieux, Bourgogne, les Écossais, Marmoutier, Chaucer, Hubant, l’Ave-Maria, Mignon, Autun, Cambrai, maître Clément, cardinal Lemoine, de Thou, Reims, Coquerel, de la Marche, Séez, le Mans, Boissy ; la Merci, Clermont, les Grassins, d’où sortira Boileau, Louis-le-Grand, d’où sortira Voltaire ; et, à côté des collèges, les hôpitaux, asiles terribles, espèces de cirques où les pestes dévorent les hommes. La variété de ces pestes, née de la variété des pourritures, est inouïe ; c’est le feu sacré, c’est la florentine, c’est le mal des ardents, c’est le mal des enfers, c’est la fièvre noire ; elles font des fous ; elles gagnent jusqu’aux rois et Charles VI tombe en « chaude maladie ». Les impôts étaient si excessifs qu’on tâchait de devenir lépreux pour n’en point payer. De là le synonyme de ladre et d’avare. Entrez dans cette légende, descendez-y, errez-y. Tout dans cette ville, si longtemps en mal de révolution, a un sens. La première maison venue en sait long. Le sous-sol de Paris est un receleur ; il cache l’histoire. Si les ruisseaux des rues entraient en aveu, que de choses ils diraient ! Faites fouiller le tas d’ordures des siècles par le chiffonnier Chodruc-Duclos au coin de la borne de Ravaillac ! Si trouble et si épaisse que soit l’histoire, elle a des transparences, regardez-y. Tout ce qui est mort comme fait est vivant comme enseignement. Et, surtout, ne triez pas. Contemplez au hasard.
Sous le Paris actuel, l’ancien Paris est distinct, comme le vieux texte dans les interlignes du nouveau. Ôtez de la pointe de la Cité la statue de Henri IV, et vous apercevrez le bûcher de Jacques Molay. C’est sur la place du château des Porcherons, devant l’hôtel Coq, en présence de l’oriflamme déployée par le comte de Vexin, avoué de l’abbaye de Saint-Denis, que, sur la proclamation des six évêques pairs de France, Jean II, immédiatement après son sacre, qui eut lieu le 24 septembre, et le supplice du comte de Guines, qui eut lieu le 24 novembre, fut surnommé « le Bon ». À l’hôtel Saint-Pol, Isabeau de Bavière mangeait de l’aigrun, c’est-à-dire des oignons de Corbeil, des « eschaloignes » d’Étampes, et des gousses d’ail de Grandeluz, tout en riant avec quelque prince anglais de la paternité de son mari Charles VI sur son fils Charles VII. C’est sur le Pont au Change que fut crié, le 23 août 1553, l’édit du parlement défendant de parier si une femme grosse accoucherait d’une fille ou d’un garçon. C’est dans la salle basse du Châtelet que, sous François 1, père des lettres, on donnait aux imprimeurs relaps la question à seize crans. C’est rue du Pas-de-la-Mule que passait presque tous les jours, en 1560, le premier président du parlement de Paris, Gilles le Maistre, monté sur une mule, suivi de sa femme dans une charrette et de sa servante sur une ânesse, allant le soir voir pendre les gens qu’il avait jugés le matin. Dans la tour de Montgomery, non loin du logis du concierge du palais, lequel avait droit à deux poules par jour et aux cendres et tisons de la cheminée du roi, était creusé, au-dessous du niveau de la Seine, ce cachot nommé la Souricière, à cause des souris qui y rongeaient vivants les prisonniers. Dans l’embranchement de rues appelées le Trahoir, parce que Brunehaut, dit-on, y fut traînée à la queue d’un cheval, à l’âge de quatre-vingts ans, et plus tard l’Arbre-Sec, à cause d’un arbre sec, c’est-à-dire d’une potence qui était là en permanence, au pied du gibet, à quelques pas d’un étuviste où se faisaient les plus gaies orgies nobles du seizième siècle, des bouquetières offraient des fleurs et des fruits aux passants avec ce chant :
Fleur d’aiglantier, Verjux à faire aillie.
À la porte Saint-Honoré, le cardinal de Bourbon, qui fut une ébauche de Charles X, et le duc de Guise, se sont promenés pour la première fois avec des gardes, nouvelle qui fit subitement blanchir la moitié de la moustache du roi de Navarre. C’est en sortant de faire ses dévotions à Sainte-Marie-l’Égyptienne que Henri III tira de dessous ses petits chiens pendus à son cou dans un panier rond l’édit qu’il remit au chancelier Chiverny et qui reprenait aux bourgeois de Paris la noblesse que leur avait octroyée Charles V. C’est devant la fontaine Saint-Paul, rue Saint-Antoine, qu’aux obsèques du cardinal de Birague la cour des aides et la chambre des comptes se donnèrent des coups de poing pour la préséance. Ici a été la grand’chambre où siégeait « la magistrature française », longues barbes au seizième siècle, larges perruques au dix-septième, et ici est le guichet du Louvre par où sortaient de grand matin les mousquetaires noirs ou gris qui, de temps en temps, venaient mettre ces barbes et ces perruques à la raison. On sait qu’elles étaient parfois réfractaires. En 1644, par exemple, l’opposition du parlement alla jusqu’à consentir à la surcharge de l’emprunt, dit force, pour toute la France, le parlement excepté. Une certaine acceptation des voleurs et des chauves-souris a longtemps caractérisé les rues de Paris ; avant Louis IX, pas de police ; avant La Reynie, pas de lanternes. En 1667, la cour des miracles, ayant encore toutes ses guenilles gothiques, fait vis-à-vis aux carrousels de Louis XIV. Cette vieille terre parisienne est un gisement d’événements, de mœurs, de lois, de coutumes ; tout y est minerai pour le philosophe. Venez, voyez. Cet emplacement a été le Marché aux pourceaux ; là, dans une cuve de fer, au nom de ces princes qui, entre autres habiletés monétaires, inventèrent le tournois noir, et qui au quatorzième siècle, en l’espace de cinquante ans, trouvèrent moyen de faire sept fois de suite à la fortune publique la rognure d’une banqueroute, phénomène royal renouvelé sous Louis XV, au nom de Philippe I, qui déclara argent les espèces de billon, au nom de Louis VI et de Louis VII, qui contraignirent tous les français, les bourgeois de Compiègne exceptés, à prendre des sous pour des livres, au nom de Philippe le Bel, qui fabriqua ces angevins d’or douteux appelés moutons à la grande laine et moutons à la petite laine, noms qui symbolisent la tonte du peuple, au nom de Philippe de Valois, qui altéra le florin Georges, au nom du roi Jean, qui éleva des rondelles de cuir portant un clou d’argent au centre à la dignité de ducats d’or, au nom de Charles VII, doreur et argenteur de liards qu’il qualifia saints d’or et blancs d’argent, au nom de Louis XI, qui décréta que les hardis d’un denier en valaient trois, au nom de Henri II, lequel fit des henris d’or qui étaient en plomb, pendant cinq siècles, on a bouilli vifs les faux monnayeurs.
Au centre de ce qu’on appelait alors la Ville, distincte de la Cité, est la Maubuée (mauvaise fumée), lieu où l’on a rôti, dans le goudron et les fagots verts, tant de juifs, pour punir « leur anthropomance », et, dit le conseiller De l’Ancre, « les admirables cruautés dont ils ont toujours usé envers les chrétiens, leur forme de vie, leur synagogue déplaisante à Dieu, leur immondicité et puanteur ». Un peu plus à l’écart, l’antiquaire rencontre le coin de la rue du Gros-Chenet, où l’on brûlait les sorciers en présence d’un bas-relief doré et peint, attribué à Nicolas Flamel, et représentant le météore tout en feu, gros comme une meule de moulin, qui tomba à Ægos-Potamos, la nuit où naquit Socrate, et que Diogène d’Apollonie, le législateur de l’Asie Mineure, appelle une « étoile de pierre ». Puis ce carrefour Baudet, où fut criée et commandée, à son de corne ou de trompe, comme le raconte Gaguin, l’extermination des lépreux par tout le royaume, à cause d’une mixture d’herbe, de sang et « d’eau humaine », roulée dans un linge et liée à une pierre, dont ils empoisonnaient les citernes et les rivières. D’autres cris avaient lieu. Ainsi, devant le Grand-Châtelet, les six héraults d’armes de France, vêtus de velours blanc sous leurs dalmatiques fleurdelysées, et le caducée à la main, venaient, après les pestes, les guerres et les disettes, rassurer le peuple et lui annoncer que le roi daignait continuer à recevoir l’impôt. À l’extrémité nord-est, cette place, place Royale de la monarchie, place des Vosges de la république, fut l’enclos royal des Tournelles, où de Comines partageait le lit de Louis XI, ce qui dérange un peu son sévère profil d’historien ; on ne se figure guère Tacite couchant avec Tibère. Philippe de Comines, qui était sénéchal de Poitiers, était aussi seigneur de Chaillot, et avait toute la Cerisaie jusqu’au fossé de l’égout de Paris, sept fiefs arriérés tenus de la Tour Carrée, plus justice moyenne et basse avec mairie et sergent. Cela, heureusement, ne l’empêche pas d’être un des ancêtres de la langue française.
Il faut, en présence de cette histoire de Paris, s’écrier à chaque instant comme John Howard devant d’autres misères : C’est ici que les petits faits sont grands. Quelquefois cette histoire offre un double sens ; quelquefois un triple sens ; quelquefois aucun. C’est alors qu’elle inquiète l’esprit. Il semble qu’elle tourne à l’ironie. Elle met en relief tantôt un crime, tantôt une sottise, parfois on ne sait quoi qui n’est ni sottise ni crime et qui pourtant fait partie de la nuit. Au milieu de ces énigmes on croit entendre derrière soi, en aparté, l’éclat de rire bas du sphinx. Partout des contrastes ou des parallélismes qui ressemblent à de la pensée dans le hasard. Au numéro 14 de la rue de Béthisy meurt Coligny et naît Sophie Arnould, et voilà brusquement rapprochés les deux aspects caractéristiques du passé, le fanatisme sanglant et la jovialité cynique. Les halles, qui ont vu naître le théâtre (sous Louis XI), voient naître Molière. L’année où meurt Turenne, madame de Maintenon éclôt ; remplacement bizarre ; c’est Paris qui donne à Versailles madame Scarron, reine de France, douce jusqu’à la trahison, pieuse jusqu’à la férocité, chaste jusqu’au calcul, vertueuse jusqu’au vice. Rue des Marais, Racine écrit Bajazet et Britannicus dans une chambre où, cinquante ans plus tard, la duchesse de Bouillon, empoisonnant Adrienne Lecouvreur, vient faire à son tour une tragédie. Au numéro 23 de la rue du Petit-Lion, dans un élégant hôtel de la renaissance dont il reste un pan de mur, tout à côté de cette grosse tour à vis de Saint-Gilles où Jean sans Peur, entre le coup de poignard de la rue Barbette et le coup d’épée du pont de Montereau, causait avec son bourreau Capeluche, ont été jouées les comédies de Marivaux. Assez près l’une de l’autre s’ouvrent deux fenêtres tragiques : par celle-ci, Charles IX a fusillé les parisiens ; par celle-là, on a donné de l’argent au peuple pour l’écarter de l’enterrement de Molière. Qu’est-ce que le peuple voulait à Molière mort ? l’honorer ? Non, l’insulter. On distribua à cette foule quelque monnaie, et les mains qui étaient venues boueuses s’en allèrent payées. Ô sombre rançon d’un cercueil illustre ! C’est de nos jours qu’a été démolie la tourelle à la croisée de laquelle le dauphin Charles, devant Paris irrité, se coiffa du chaperon écarlate d’Étienne Marcel, quatre cent trente ans avant que Louis XVI se coiffât du bonnet rouge. L’arcade Saint-Jean a vu passer un petit « Dix août », le 10 août 1652, qui esquissa la mise en scène du grand ; il y eut branle du bourdon de Notre-Dame et mousqueterie. Cela s’appelle l’émeute des têtes de papier. C’est encore en août, la canicule est anarchique, c’est le 23 août 1658, qu’eut lieu, sur le quai de la Vallée, dit autrefois le Val-Misère, la bataille des moines augustins contre les hoquetons du parlement ; le clergé recevait volontiers les arrêts de la magistrature à coups de fusil ; il qualifiait la justice empiétement ; il s’échangea entre le couvent et les archers une grosse arquebusade, ce qui fit accourir La Fontaine, criant sur le Pont-Neuf : Je vais voir tuer des Augustins. Non loin du collège Fortet, où ont siégé les Seize, est le cloître des Cordeliers, où a surgi Marat. La place Vendôme a servi à Law avant de servir à Napoléon. À l’hôtel Vendôme il y avait une petite cheminée de marbre blanc célèbre par la quantité de suppliques de forçats huguenots qu’y a jetées au feu Campistron, lequel était secrétaire général des galères, en même temps que chevalier de Saint-Jacques et commandeur de Chimène en Espagne, et marquis de Penange en Italie, dignités bien dues au poëte qui avait apitoyé, la cour et la ville sur Tiridate résistant au mariage d’Érinice avec Abradate. Du lugubre quai de la Ferraille, qui a vu tant d’atrocités juridiques, et qui était aussi le quai des Racoleurs, sont sortis tous ces joyeux types militaires et populaires, Laramée, Laviolette, Vadeboncœur, et ce Fanfan la Tulipe mis de nos jours à la scène avec tant de charme et d’éclat par Paul Meurice. Dans un galetas du Louvre est né de Théophraste Renaudot le journalisme ; cette fois ce fut la souris qui accoucha d’une montagne. Dans un autre compartiment de ce même Louvre a prospéré l’Académie française, laquelle n’a jamais eu un quarante et unième fauteuil qu’une fois, pour Pellisson, et n’a jamais porté le deuil qu’une fois, pour Voiture. Une plaque de marbre à lettres d’or, scellée à l’un des coins de rue du Marché-des-Innocents, a longtemps appelé l’attention des parisiens sur ces trois gloires de l’année 1685, l’ambassade de Siam, le doge de Gênes à Versailles, et la révocation de l’édit de Nantes. C’est contre le mur de l’édifice appelé Val-de-Grâce que fut jetée une hostie à propos de laquelle on brûla vifs trois hommes. Date : 1688. Six ans plus tard. Voltaire allait naître. Il était temps.
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The end
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