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Olivier

François Coppée · 1892 · Free in the US

10,780 words · about 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François Coppée
Language
French
Published
1892
Length
10,780 words · about 45 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Front matter about 2 min
  2. II about 3 min
  3. III about 2 min
  4. IV about 3 min
  5. V about 2 min
  6. VI about 2 min
  7. VII about 1 min
  8. VIII about 11 min
  9. IX about 2 min
  10. XI about 3 min
  11. XII about 2 min
  12. XIII about 4 min
  13. XIV about 2 min
  14. XV about 3 min
  15. XVI about 4 min

Continue:

Front matter

Le poète Olivier — cet être chimérique, Qui, tout en racontant son beau rêve féerique, A trouvé le moyen de charmer quelquefois Ce temps d’opéra bouffe et de drame bourgeois — Par un de ces matins de soleil et de pluie, Semblables à des pleurs que le sourire essuie Dans les doux yeux battus des veuves de vingt ans, Se réveilla tout triste en dépit du printemps. Ce n’était pas qu’il eût, comme homme ou comme artiste,

Le sujet de se plaindre et le droit d’être triste. Au contraire, il avait, cet heureux Olivier, Le plaisir délicat de se voir envier. Épris de vérité, d’art pur, d’exquis langage, Il élevait longtemps ses poèmes en cage ; Et, lorsque ces divins oiseaux de paradis Pour affronter l’azur semblaient assez hardis, Sur la ville pourtant bien hospitalière, Un beau jour, il ouvrait brusquement sa volière ; Et c’était, au palais comme aux logis cachés, A qui recueillerait ces doux oiseaux lâchés. La vie avait été facile à ce poète. Une fée, un peu muse, avait, de sa baguette, Effleuré son berceau, quand il était petit. Dès ses débuts, son nom vers la gloire partit, Ainsi qu’un brick léger qu’un bon vent favorise. La chance lui faisait sans cesse une surprise : De l’argent, quand sa bourse était vide ; un succès, Alors que du vieux spleen lui revenait l’accès ; Et, quand il était pris d’une vague tendresse Ou d’un confus désir d’amour, une maîtresse.

Dans les passionnés et gracieux romans Qui peuplaient son passé de souvenirs charmants, Les plus humbles faisaient comme les plus altières.

II

Or, par un de ces jours où le soleil traverse Et change en diamants les gouttes de l’averse, Olivier, par la pluie en sa chambre enfermé, Tenait sur ses genoux un coffret parfumé, De ses amours défunts tombe étroite et discrète, Et relisait, tout en fumant sa cigarette, Ses anciens billets doux, liés par des faveurs. Distrait, il parcourait de ses regards rêveurs Tantôt un vélin bleu, tantôt un vélin rose, Mais s’il reconnaissait l’écriture, la prose, Et même l’orthographe, excentrique parfois, S’il se rappelait bien l’attitude, la voix, Le regard, le baiser, enfin toute la femme, Cependant la tristesse envahissait son âme ; Car dans les mots écrits sur ces papiers relus,

Ce qu’à présent, hélas ! il ne retrouvait plus, C’était l’émotion autrefois ressentie. Son âme, d’où la foi naïve était partie, Avait trop vite appris qu’une promesse ment, Qu’en disant : Pour toujours ! on fait un faux serment, Et qu’on ne garde pas au cœur ni sur sa bouche Les baisers prodigués dans les pattes de mouche. — Quoi donc ? Toujours l’adieu, le regret, puis l’oubli ! La passion, ainsi que l’encre, avait pâli Sur ces lettres d’amour, tendres ou libertines. Et puis Rosette ici réclamait des bottines, Florine un rôle en vers, Célimène un sonnet. Ces détails lui sautaient aux yeux ; il comprenait ; Et l’unique bonheur auquel on peut prétendre En ce monde, est de croire et non pas de comprendre. Tout à coup le soleil étincela, plus clair. Le jeune homme voulut respirer le grand air ; Il ferma le coffret, se mit à la croisée, Et regarda.

La pluie, à la fin apaisée, Semblait avoir lavé le matinal azur. Des nuages légers passaient dans le ciel pur. — Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée ! ― L’averse avait rendu plus fraîche la feuillée,

Plus blanches les maisons et les nids plus bavards. Olivier habitait un de ces boulevards Des faubourgs qui s’en vont du côté des banlieues. Là-bas, vers l’horizon et les collines bleues, Le peuple du quartier populaire et lointain Bornant le Luxembourg et le pays latin, Allait aux bois voisins, foule bruyante et gaie, — Car c’était justement un dimanche de paie, ― Pour revenir le soir, les chapeaux de travers, Les habits sous le bras et les gilets ouverts, Et chantant le vin frais comme on chante victoire. Les marronniers touffus, près de l’Observatoire, Embaumaient, énervants, et sur les piétons Jetaient leurs fleurs avec les premiers hannetons. En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue, Des couples de soldats émaillaient l’avenue. Des amoureux allaient, gais comme une chanson, Faire leur nid d’un jour à Sceaux, à Robinson, Sous les bosquets poudreux où l’on sert des fritures. Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures. Entre les petits ifs, aux portes des cafés, On buvait ; et, jetant des rires étouffés, Nu-tête et deux par deux, passaient des jeunes filles. A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles, Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait,

Inondé d’un soleil radieux qui faisait Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres. A quelques pas, Guignol s’enrouait sous les arbres. Et le chant des oiseaux dominait tous ces cris. C’était bien le printemps, un dimanche, à Paris.

Dans le marasme auquel son âme était en proie, Le poète Olivier souffrait de cette joie. Tout ce tumulte heureux lui semblait insensé ; Car il songeait au vide affreux de son passé, Aux souvenirs flétris de ses amours banales. Ce jeune avril avec ses grâces matinales, Ce soleil, ces frissons d’ailes dans les tilleuls, Ces gens contents de vivre et de n’être pas seuls, Ces rires, ces gaîtés, cet entrain, cette vie, Éveillaient en lui-même une cruelle envie. Cet homme jalousé n’était pas heureux. Non. — Qu’importe un peu de bruit autour de votre nom ? Qu’importe le laurier, bien souvent éphémère, Si quelque blanche épouse ou quelque vieille mère Ne doit pas de sa main le suspendre au foyer ? ― Olivier avait pu sans peine se frayer Sa route ; le bonheur l’avait aidé tout jeune ; Il avait peu connu la misère et le jeûne, Et pour qu’il la cueillît la fleur cherchait sa main.

Oui, mais il n’avait pas, au début du chemin, Rencontré, dans un jour mille fois béni, celle Dont le regard contient la sublime étincelle Où s’allume l’amour vrai, constant, simple et bon, Qui purifie ainsi que le brûlant charbon Dont un ange toucha la lèvre d’Isaïe ; La maîtresse soumise et l’esclave obéie ; Celle qui, sans serments jurés ni vains discours, Nous prend en un moment, tout entier, pour toujours, Et nous emplit le cœur de divines lumières, Lorsque notre baiser descend sur ses paupières.

III

Fuyant donc ce spectacle aux mille bruits joyeux, Olivier, le front bas, le chapeau sur les yeux, Sortit, croyant gagner quelque coin solitaire. La petite fleuriste, au riant éventaire, Qui courut après lui, disant : « Fleurissez-vous ! » N’obtint du promeneur qu’un geste de courroux ; Car aux mauvais instants où l’espoir nous renie, Les fleurs mêmes nous font l’effet d’une ironie.

Olivier, qu’un dégoût des hommes avait pris, Chercha la solitude au milieu de Paris… — Mais sur les quais déserts, derrière Notre-Dame, L’ouvrier promenait son enfant et sa femme. Sur les trottoirs les plus paisibles du Marais, Le petit monde, assis dehors, prenait le frais. C’était un jour de fête et de boutiques closes. Pleins de chapeaux de paille et de toilettes roses, Sur la Seine fumaient les bateaux à vapeur. Dans les squares publics, la bonne et le sapeur Commençaient sur les bancs l’idylle habituelle. Pas d’humble carrefour, pas de triste ruelle Qui ne servît aux jeux d’enfants endimanchés ! Des mariés d’hier, l’un vers l’autre penchés, Allaient, l’homme tout fier et la femme un peu pâle, Ayant encor la fleur d’oranger et le châle De noce, et tous les deux très gênés de leurs gants

Olivier regagna les quartiers élégants Pour s’isoler parmi l’épaisseur de la foule… — Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui coule, Là, tout était encor plaisir, bonheur, repos. En haut des monuments, les grands plis des drapeaux Se gonflaient dans le vent sur l’azur clair et libre. Lorsque revenait l’heure où chaque clocher vibre,

L’espace s’emplissait d’un joyeux carillon. L’Arc de Triomphe, au loin, doré par un rayon, Brillait ; et dans le ciel se cabraient des statues. Du fond de leur calèche et de printemps vêtues, Des femmes envoyaient un salut caressant Aux cavaliers montés sur ces chevaux pur sang Qui blanchissent le mors et dont la croupe brille. — Enfin Paris, devant son immense famille, Semblait heureux comme est à sa fête un aïeul. Olivier toujours sombre, Olivier toujours seul, Jusqu’à la nuit erra parmi la ville en fête, Puis il rentra chez lui, le corps las et la tête Lourde d’impressions et comme ivre de bruit. Là, près de la fenêtre ouverte sur la nuit Où passaient au lointain des chants et des risées, Repoussant de la main ces lettres méprisées Où plus rien ne restait alors qui lui fût cher, Devant ce ciel d’avril, si paisible que l’air Ne courbait même pas la flamme des bougies, Le cœur trop plein, en proie à mille nostalgies, Et sentant un sanglot monter en l’étouffant, Le poète fondit en pleurs comme un enfant.

IV

Cependant Olivier reprit un peu courage, Le lendemain matin, et, sachant qu’un voyage Peut distraire, il faisait ses apprêts sans songer De quel côté ses pas allaient se diriger, Quand soudain ― la mémoire a de ces bons caprices Il fredonna tout bas ce refrain des nourrices Qu’il entendait jadis, rythmé par le rouet De sa mère, du temps qu’à ses pieds il jouait Au soleil, sur le seuil de sa maison de veuve. Il se souvint alors de la pierre encor neuve Qui la couvre, parmi l’herbe épaisse qui croît, A côté de la vieille église de l’endroit, Et sur qui, vers le soir, l’ombre du clocher tombe. Il résolut d’aller pleurer sur cette tombe Et d’en orner de fleurs la simple croix de fer ; Et, comme si ce fùt un souvenir d’hier, Il revécut les temps lointains de son enfance. — Oui, c’est là qu’il irait. ― Et, frémissant d’avance De plaisir, il avait sous les yeux le tableau Des sveltes peupliers qui se mirent dans l’eau

En murmurant tout bas leur chanson familière, Et de la ville blanche au bord de la rivière.

O l’enfance ! O le seul et divin souvenir ! Lac sans rides ! Miroir que rien ne peut ternir ! Olivier revoyait les plus minimes choses, La chaumière natale aux espaliers de roses, Le vieux fusil, au mur par deux clous retenu, Et ce père défunt qu’il n’avait pas connu, Le grand lit qu’enfermait l’alcôve en boiseries, Le bahut en noyer aux assiettes fleuries, Et le grand potager derrière la maison Où, pour faire la soupe et selon la saison, Sa mère allait cueillir les choux-fleurs ou l’oseille ; — Puis l’école, où parfois le tirait par l’oreille Le maître en pince-nez de fer, en bonnet noir, Et l’orme de la place où l’on dansait le soir Et qu’un jour de moisson avait frappé la foudre, Et l’enseigne où Jean Bart près d’un baril de poudre Fume pour indiquer le débit de tabac, Et le lavoir qui rit, et le vieux cul-de-sac Où l’on jouait sous la charrette abandonnée.

La malle d’Olivier fut vite terminée. Sans doute il y régnait le désordre insolent Qu’a le porte-manteau d’un acteur ambulant.

Mais un quart d’heure après avoir bouclé l’agrafe, Il pouvait, à travers les fils du télégraphe, D’où les petits oiseaux s’envolaient ayant peur, Le front hors du wagon qu’emportait la vapeur Et les cheveux livrés au vent qui les fouette, Voir de Paris décroître au loin la silhouette, Et, semés de murs gris et de blanches maisons, Verdoyer au soleil les vastes horizons.

L’express courut avec la vitesse d’usage, Pour s’arrêter enfin dans un frais paysage Où l’heureux voyageur, ivre d’émotion, Reconnut, attendant devant la station, Au milieu des enfants qui demandaient l’aumône, La vieille diligence, et, sur la caisse jaune, Put lire, écrit en noir, le nom de son pays. Il jeta sa monnaie aux gamins ébahis, Chercha le conducteur et lui paya la goutte. Lestement, et pour voir de plus loin sur la route, Il grimpa sous la bâche, au milieu des paquets, Et s’assit en donnant leurs anciens sobriquets Aux trois chevaux poussifs, plus maigres que nature, Qui devaient tout à l’heure enlever la voiture. « Hue ! en route, la Grise ! » Et le brave cocher Qui nomme, en le montrant du fouet, chaque clocher

Et parfois d’un blasphème horrible se soulage, Fait partir au grand trot son étique attelage. O la délicieuse ivresse du retour ! Fou de joie, Olivier saluait d’un bonjour Tous les gens qui passaient près de la diligence Et qui se retournaient, surpris par l’obligeance De ce monsieur bien mis qu’ils ne connaissaient pas. Aux fillettes qui, tout en tricotant un bas, Sur le bord des chemins font paître une ou deux chèvres, Olivier, en portant ses doigts joints à ses lèvres, Envoyait un baiser qui les étonnait bien. Ce fin poète avait le bonheur plébéien. Parfois il arrachait, de sa main bien gantée, Des feuilles, quand un arbre était à sa portée, Et, trivial, frappait sur l’épaule, ma foi ! Du gros cocher riant sans trop savoir pourquoi. Car revoir son pays, c’est revoir sa jeunesse ! Il suffit qu’on y vienne et qu’on le reconnaisse, Et qu’il soit bien le même, et que rien n’ait changé, Pour que l’espoir ranime un cœur découragé !

V

Tenez, lecteur ! ― souvent, tout seul, je me promène Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine. C’est laid, surtout depuis le siège de Paris. On a planté d’affreux arbustes rabougris Sur ces longs boulevards où naguère des ormes De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes. Le mur d’octroi n’est plus ; le quartier se bâtit. Mais c’est là que jadis, quand j’étais tout petit, Mon père me menait, enfant faible et malade, Par les couchants d’été, faire une promenade. C’est sur ces boulevards déserts, c’est dans ce lieu Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu, Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète, Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l’âme en fête, Au fond d’un bureau sombre après avoir passé Tout le jour, se croyant assez récompensé Par la douce chaleur qu’au cœur nous communique La main d’un dernier-né, la main d’un fils unique, C’est là qu’il me menait. Tous deux nous allions voir Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l’abattoir,

Et quand mes petits pieds étaient assez solides, Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides, Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs, Nous suivions la retraite et les petits tambours. Et puis enfin, à l’heure où la lune se lève, Nous prenions, pour rentrer, la route la plus brève ; On montait au cinquième étage, lentement ; Et j’embrassais alors mes trois sœurs et maman, Assises et cousant auprès d’une bougie. — Eh bien, quand m’abandonne un instant l’énergie, Quand m’accable par trop le spleen décourageant, Je retourne, tout seul, à l’heure du couchant, Dans ce quartier paisible où me menait mon père ; Et du cher souvenir toujours le charme opère. Je songe à ce qu’il fit, cet homme de devoir, Ce pauvre fier et pur, à ce qu’il dut avoir De résignation patiente et chrétienne Pour gagner notre pain, tâche quotidienne, Et se priver de tout, sans se plaindre jamais. — Au chagrin qui me frappe alors je me soumets, Et je sens remonter à mes lèvres surprises Les prières qu’il m’a dans mon enfance apprises. Je le revois, assez jeune encor, mais voûté De mener des petits enfants à son côté ; Et de nouveau je veux aimer, espérer, croire !…

— Excusez. J’oubliais que je conte une histoire ; Mais en parlant de moi, lecteur, j’en fais l’aveu, Je parle d’Olivier qui me ressemble un peu.

VI

Nous l’avons donc laissé sur son impériale, Plein d’une bonne humeur bruyante et joviale Et dans l’oubli complet du cent et des salons. Il suit un de ces doux et plantureux vallons De Touraine où, parmi les fleurs des prés en pente, Capricieusement et mollement serpente Un cours d’eau calme et pur, sans île et sans bateaux. De tous côtés, les bois couvrent les deux coteaux En haut desquels parfois une svelte tourelle Dessine sa blancheur sur un ciel d’aquarelle. Le paysage cher où voyage Olivier A son heureux retour semble le convier. Rien n’a changé pendant la longueur de l’absence. Tout l’accueille comme une ancienne connaissance. Ces détails du chemin, il les reconnaît tous, Jusqu’à la vache brune, à l’œil profond et doux,

Qui pose, pour le voir, son cou sur la clôture. Comme autrefois, le poids de la vieille voiture Fait, en passant dessus, trembler le pont de bois. La chute du moulin bruit comme autrefois. Il reçoit le salut des curés en soutanes, Menant leur carriole au trot sous les platanes. Et dans les halliers verts, comme lui rajeunis, Les oiseaux dont jadis il dénichait les nids Chantent la bienvenue à leur vieux camarade.

— Non, le marin de qui le navire entre en rade Et qui voit les maisons du port blanchir là-bas, N’a pas d’émotion plus poignante, n’a pas Le regard plus joyeux, l’âme plus consolée Qu’Olivier, lorsqu’il vit, au bout de la vallée, Entre les deux parois de l’étroit débouché, La place du village, un beau jour de marché.

C’est bien cela. Voici les rouges parapluies Qui paraissent de loin des fleurs épanouies, Voici les chapeaux ronds, voici les blancs bonnets, Et dans le ciel léger le vol des martinets Sur la tour de l’église en ruine et fleurie. Gare ! les vieux chevaux ont senti l’écurie ; Les boucles des harnais sautent sur le garrot,

Et l’on claque du fouet, et l’on entre au grand trot, Effarant devant soi la fuite d’une poule. On arrive. Au milieu du bruit et de la foule, Le voyageur joyeux saute sur le pavé, Et, du premier coup d’œil, voilà qu’il a trouvé Des visages connus autrefois, et qu’il serre, En riant de bon cœur, plus d’une main sincère.

« Comment, c’est lui ? ― C’est moi.

― Te voilà ? ― Pour longtemps. » Et l’on retrouve alors des amis de vingt ans. Le sabotier du coin qui sort de sa boutique Et vous embrasse avec une barbe qui pique, C’est le fils du voisin avec qui vous alliez A l’école ; et l’on rit comme des écoliers : « Monsieur ! ― Dis donc mon nom tout court, vieux Boniface ! » Et le maître charron, du charbon plein la face, A qui l’on tend la main, mais qui, pour la broyer Plus proprement, s’essuie après son tablier, C’est à côté de lui qu’on chantait à l’église.

A moins d’être un sans-cœur, la minute est exquise ;

Oui, cela rajeunit, et c’est délicieux, Ce sourire attendri qui vous pique les yeux.

VII

Olivier s’éveillait dans la chambre d’auberge, Et la bonne tirant les longs rideaux de serge Y faisait pénétrer la joie et le soleil, Quand un vieillard, à l’air content, au teint vermeil, En veste de velours, en casquette de chasse, Entre, se jette au cou d’Olivier et l’embrasse, Puis s’écrie en riant : « On me l’avait bien dit : C’est lui, notre grand homme !… Embrasse-moi, petit. — Voilà ce qui s’appelle une bonne surprise. ― Sur l’autre joue… encore ! » Et sous la barbe grise

Du bonhomme qui l’a reconnu le premier, Il retrouve les traits d’un vieux noble-fermier, Le meilleur, le plus cher ami de sa famille. « Et la santé ? ― Toujours vaillante. ― Et votre fille ? — Bien grandie… Elle aura seize ans à la moisson. Mais il ne s’agit pas de cela, mon garçon. Nous restes-tu longtemps ? ― Que sais-je ? Une semaine, Ou deux, ou trois. ― Dix ans, si tu veux ! je t’emmène. Nous déjeunons, et puis, en voiture ! » Olivier Était venu pour voir une tombe et prier. Mais savons-nous jamais où les destins nous tirent ? « Est-ce dit ? fit le vieux. ― C’est dit. » Puis ils partirent.

VIII

Fragments du journal d’Olivier.

Hier, quand j’arrivai, vers sept heures du soir, Mon hôte, tout joyeux, me fit d’abord asseoir Dans un petit salon de bambous et de perses ; Et là, nous devisions de matières diverses, De sa maison, de ses récoltes, quand soudain, Sur le seuil de la porte ouverte du jardin, Sa fille entra, des fleurs plein son chapeau de paille, Et, comme au bruit du vent un chevreuil qui tressaille, Surprise, s’arrêta devant moi, l’inconnu.

Et son père lui dit pourquoi j’étais venu, Comment je m’appelais, et que j’étais leur hôte, Et que je l’avais vue alors qu’elle était haute Comme cela, ― la main du bonhomme indiquait La taille d’un enfant debout sur le parquet, ― Et qu’on me garderait le plus longtemps possible.

Elle fixa sur moi son clair regard paisible, Et sourit.

Le soleil, assez ardent encor, Mettait dans ses cheveux une auréole d’or Et lui faisait un fond joyeux de paysage. Mais, tourné du côté de l’ombre, son visage, Dans ce rayonnement lumineux encadré, M’apparaissait alors seulement éclairé Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches ; — Et sa robe était blanche avec des ruches blanches.

Suzanne ― c’est son nom ― s’assit auprès de nous. Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux, Et, tout en arrangeant la gerbe encore humide, Elle nous regardait, curieuse et timide. Nous causâmes tous trois ; elle rit et parla. C’est bien cette voix-ci qu’il faut à ces yeux-là. Elle est exquise, et c’est vraiment la jeune fille.

… Oui, je cède à l’accueil de l’aimable famille. Je veux, pendant un mois ou deux de cet été, Accepter franchement leur hospitalité. Vraiment, je ne crois pas que je les embarrasse. A minuit, nous fumions encor sur la terrasse,

Mon hôte et moi. Je suis dans la chambre d’ami Où j’ai, jusqu’au matin, comme un enfant, dormi. Je suis bien. Tout à l’heure, en ouvrant ma fenêtre, Pour voir les environs et pour me reconnaître, J’étais comme grisé par le vent du matin. Une fille chantait sur la route, au lointain ; Elle a passé, portant une cruche à l’épaule. J’ai là, devant mes yeux, logé dans ce vieux saule, Un nid de loriots, et, si j’étais méchant, Je pourrais en voler les œufs, en me penchant. Je me parle tout seul, à voix haute, et divague ; Et je sens naître en moi l’espoir confus et vague D’on ne sait quel bonheur qui vient et que j’attends.

Qui est-ce qui disait que je n’ai plus vingt ans ?

25 mai.

Vraiment, les braves gens ! la bonne vie agreste ! Tant pis pour eux. Ici je me plais, et je reste. La maison, aujourd’hui ferme, jadis château, A bon air. Un fossé l’entoure ; un vieux bateau Plein de feuillage mort pourrit là, sous le saule.

Par l’étroit pont de pierre où la volaille piaule Répondant à grands cris aux canards du fossé, Et par la voûte sombre au cintre surbaissé, On entre dans la cour spacieuse et carrée Que jonchent le fumier et la paille dorée. Avant le déjeuner, parfois j’en fais le tour. Je regarde rentrer les bêtes de labour, Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue Troussée, avec le lourd collier de laine bleue, Le gland rouge à l’oreille, et le grossier harnais. Je fus un paysan jadis, je m’y connais, Je parle aux laboureurs, je leur dis ma recette Pour extirper du blé la nielle et la luzette Et que le temps humide est meilleur pour faucher. La grosse cuisinière alors vient me chercher ; Je rentre dans la salle à manger confortable Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien. On déjeune gaîment. Quelquefois le vieux chien Qu’on tolère au logis, car il n’est plus ingambe, Vient poser en grondant sa gueule sur ma jambe Pour avoir un morceau qu’il avale d’un coup. En prenant le café, nous fumons, pas beaucoup. Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne, ils prennent le panier, et je les accompagne.

La voiture d’osier a trois places. Devant, La chère blonde avec son voile brun au vent, — Tandis que le papa maintient au trot Cocotte, ― Se retourne, voulant mettre dans la capote Son parasol doublé de vert et ses bouquets. Moi, derrière, occupant le siège du laquais, Pour l’aider je m’incline, et je la touche presque. — Et nous suivons alors un chemin pittoresque, Où souvent, par-dessus les grands épis penchés, Nous regardent de loin les pointes des clochers.

Qu’est Suzanne après tout ? La première venue. Oui, le type banal et joli, l’ingénue Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent. C’est la pensionnaire au sortir du couvent, C’est l’idéal bourgeois, la fillette étourdie Qui sert au dénoûment de toute comédie Et que l’on peut partout aisément retrouver. — Soit ! mais c’est l’innocence ! Elle me fait rêver A la candeur du lys, du cygne et de la neige. Que n’ai-je encor seize ans ! Oh ! que n’ai-je, que n’ai-je Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour l’aimer !

Fou que je suis !… Déjà je me laisse charmer.

Sa pureté me va jusqu’à l’âme ; elle y crée Le désir virginal de la blancheur sacrée. Elle offre ce contraste, en causant avec nous, D’un rire très joyeux avec des yeux très doux ; La bouche est d’un enfant, le regard est d’un ange. Quand elle est au grand air, le moindre vent dérange Ses cheveux blonds qui sont très fins et très soyeux ; Elle en a contracté ce geste gracieux De porter une main à son bandeau rebelle…

Et l’on ne peut pourtant pas dire qu’elle est belle.

5 juin.

Espiègle ! j’ai bien vu tout ce que vous faisiez Ce matin, dans le champ planté de cerisiers Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche. Caché par le taillis, j’observais. Une branche, Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin Et se trouvait à la hauteur de votre main. Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles, Coquette ! et les avez mises à vos oreilles, Tandis qu’un vent léger dans vos boucles jouait.

Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet Dans l’herbe, et puis un autre, et puis un autre encore, Vous les avez piqués dans vos cheveux d’aurore ; Et, les bras recourbés sur votre front fleuri, Assise dans le vert gazon, vous avez ri, Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle. Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle, Un seul témoin, qui vous gardera le secret, Tout heureux de vous voir heureuse, comparait, Sur votre frais visage animé par les brises, Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.

12 juin.

Il n’y faut pas songer. Quand même dans l’oubli Mon malheureux passé serait enseveli, Pourrait-elle m’aimer ? Est-ce que, moi, je l’aime ?… — Eh ! qu’importe ? A quoi bon se poser ce problème ? Tout ce que je sais bien, c’est qu’être ici m’est doux, C’est que j’aime à la voir. Eh bien ! enivrons-nous De cette bonne vie oisive et paysanne, Et du plaisir de voir et d’entendre Suzanne. Le spleen est dissipé, ― c’est là l’essentiel, ― Et le reste viendra plus tard, s’il plaît au ciel.

— On ne peut demander de bonheur à la vie Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie, Pas plus que ne pourrait, dans l’onde d’un ruisseau, En se penchant au bord, boire un petit oiseau. Jouissons du moment heureux, saisissons l’heure, Sans en attendre une autre aussi bonne ou meilleure, Satisfaits d’admirer, sans vouloir le saisir, Ce frêle papillon de l’âme, le désir.

18 juin.

De son calme nouveau mon âme est étonnée. Jadis, quand revenait le printemps, chaque année, J’étais triste, et songeais : Encore un de perdu ! Sachant que le bonheur à personne n’est dû, Résigné, mais cachant une intime souffrance, Aux matins décevants qui parlent d’espérance Je m’attachais, j’aurais voulu les ralentir. Eh bien ! cette fois-ci, printemps, tu peux partir. J’attends le lendemain sans regret de la veille ; A tous les jours je trouve une douceur pareille, Et ne désire plus en suspendre le cours. Il me semble que c’est au bonheur que je cours Et vers un horizon tout rose de promesse.

Hier Suzanne m’a dit, en sortant de la messe, Qu’elle ne se sent pas de curiosité, Qu’elle aime ce pays natal, jamais quitté, Qu’elle y voudrait enfin passer toute sa vie, Qu’elle n’a jamais eu la plus légère envie De Paris ni d’aucun des plaisirs qu’il y a, Et qu’elle y souffrirait comme un camélia Transporté sous le froid soleil de la Norvège. Je puis bien vivre ici toujours… ― A quoi rêvé-je ?

26 juin.

C’est elle ! oui, c’est elle ! Ah ! c’est bien celle-là ! Oui, ce fut hier soir, quand elle me parla ; Soudain je fus troublé d’une émotion telle Que tout de suite j’ai senti que c’était elle ! Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : Oui ! Ah ! mon passé n’est plus et s’est évanoui Comme au premier soleil fond la dernière neige. Ai-je espéré, joui, souffert, aimé ? Que sais-je ? Je n’ai ni souvenir, ni regret, ni dégoût ;

Car je n’ai pas vécu. J’attendais, voilà tout ! Qu’importe au voyageur rendu sa longue course, Au fleuve le torrent qu’il franchit à sa source, Au soleil du midi l’orage du matin ? Et que m’importe à moi tout ce passé lointain, La douleur, le travail, l’ambition, la lutte, Puisque je ne vivais que pour cette minute, Puisque mon cœur n’avait ― quoique sans s’en douter ― Pas une autre raison de battre et d’exister, Et puisque enfin j’ai fait ta rencontre imprévue, Toi que je reconnais sans t’avoir jamais vue ?

30 juin.

Par son secret divin mon cœur est parfumé. Oui, j’aime ! et je suis sûr, tôt ou tard, d’être aimé. L’Angelus dit, ayant fermé la sacristie, Le soir, le curé vient pour faire la partie. C’est un bonhomme avec un doux rire indulgent, Laissant voir ses souliers et leurs boucles d’argent ; Car sa soutane est courte, et l’abbé prend du ventre. Respectueusement Suzanne, quand il entre, Vient le débarrasser de son large chapeau,

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