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Notice sur Camille Desmoulins

Camille Desmoulins · 1880 · Free in the US

17,728 words · about 1 h 14 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Camille Desmoulins
Language
French
Published
1880
Length
17,728 words · about 1 h 14 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 16 min
  2. II about 19 min
  3. III about 33 min
  4. IV about 6 min

Continue:

Front matter

Camille naquit le 2 mars 1760 à Guise (Aisne), au sein de cette province qui vit s’élever les premières communes, la patrie des hommes hardis, hommes d’action ou de pensée, Pierre l’Ermite et Calvin, les Guise, les Saint-Simon, Gondorcet… la colérique Picardie. M. Desmoulins père était lieutenant général au bailliage de Guise ; son modique revenu suffisait à peine pour soutenir sa nombreuse famille, et l’éducation de Camille fût restée fort incomplète, si son parent, M. Viefville Desessarts, depuis député aux états généraux, n’avait obtenu pour lui une bourse au collège Louis-le-Grand. Camille y fit de brillantes études, en compagnie d’un autre boursier entretenu par le collège d’Arras, Maximilien Robespierre. Quoique de caractères fort opposés, l’un vif et étourdi, l’autre déjà grave et réservé, ils se lièrent d’amitié : Camille rappelle souvent dans ses écrits les enthousiasmes naïfs de leur pauvre et studieuse jeunesse : tous d’eux, passionnés pour l’antiquité, fondaient déjà en idée une république à l’image de Rome et d’Athènes. Lui-même le rappelait plus tard : « Les premiers républicains qui parurent en 1789 étaient des jeunes gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s’y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et d’Athènes et dans la fierté de la république, pour vivre dans l’abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius ; gouvernement insensé, qui croyait que nous pourrions nous passionner pour les pères de la patrie, du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d’hommes de Versailles, et admirer le passé sans condamner le présent, ulteriora mirari, prœsentia secuturos. »

Ce passage est caractéristique. L’admiration de Camille pour les grands écrivains de l’antiquité fut toujours pour quelque chose dans ses opinions politiques.

Il eut le bonheur de trouver au collège un homme excellent qui s’intéressa à lui : l’abbé Bérardier, principal du collège, aimait Camille comme un fils. Celui-ci s’en souvint toujours ; et, plus tard, c’est par M. Bérardier qu’il voulut être marié. L’administration du collège Louis-le-Grand avait une coutume vraiment libérale : quand un jeune homme pauvre s’était distingué pendant ses études, avant de le lancer dans le monde, elle lui accordait une gratification. Il est à croire que Camille avait reçu un bienfait de ce genre. En quittant le collège, il voulut faire ses adieux en vers à ses anciens maîtres ; il adressa une Epître à MM. les administrateurs du collège Louis-le-Grand. Aux yeux des collectionneurs, cette pièce doit avoir un grand mérite ; elle est fort rare. Elle n’en a d’autres à nos yeux que de témoigner de la reconnaissance et du bon cœur de Camille : elle est écrite en vers très plats. Il y remercie avec effusion ses protecteurs et surtout le bon Bérardier, et déclare, à grand renfort de périphrases mythologiques, qu’il va faire son stage et qu’il renonce à la poésie. Ses vers démontrent surabondamment que ce dernier parti était fort sage ; et ceux qu’il publia depuis, tous très faibles, prouvent qu’il aurait bien fait de persister dans cette résolution. On trouve à peine dans cette pièce deux ou trois vers bien tournés :

II

Encouragé par le succès de ses deux premiers opuscules, Desmoulins entreprit bientôt de fonder le journal qui consolida sa réputation : le premier numéro des Révolutions de France et de Brabant parut le 28 novembre

89 1 .

Voici un extrait du prospectus goguenard qu'il fit distribuer, et qui indique l'esprit et le mode de publication du journal.

t Ce journal paraîtra tous les samedis : chaque numéro sera divisé en trois sections : i ro section, France. — 2 e section, Brabant, et les autres royaumes, qui, arborant la cocarde et demandant une assemblée nationale, mériteront uae place dans ce journal. — 3 e section, afin de reculer A ce moment, la France était dans une situation singulière ; après les premiers enthousiasmes était venu déjà le temps des craintes et des déceptions : la grande majorité de l'assemblée était constitutionnelle, en grande défiance delà cour et du roi, et pourtant le conservant par respect pour la Constitution.

H est à croire que ceux des constituants qui devinrent plus tard les plus fermes et les plus énergiques révolutionnaires travaillaient alors de bonne foi à l'œuvre de la Constitution ; c'était comme un dernier essai qu'ils voulaient faire, une expérience dont la duplicité du malheureux Louis XVI et même l'affaire de

le plus possible les frontières de notre empire censoriaL, sous le titre de variétés, ce paragraphe embrassera tout ce qui pourra intéresser mes chers concitoyens, et les désennuyer cet hiver au coin de leur feu. Je m'attends aux malédictions des aristocrates ; je les vois étendus négligemment dans leurs fauteuils, se lever en fureur et saisir

les pincettes : « Maudit auteur, si tu étais là » Mais je

me souviens de ce que dit mon cher Cicéron : subeundœ sunt bonis inimicitiœ : subeanturl... » • Nous n'avons rien négligé pour nous procurer des nouvelles fraîches et sûres, et tenir à nos souscripteurs la promesse de notre épigraphe : Quid novi ? Le prix de notre abonnement est de 10 livres i5 sols pour Paris, et de 7 livres 10 sols, pour la province, pour trois mois, franc de port pour tout le royaume. » Quelquefois au journal est jointe une caricature assez faible : il faut remarquer que les caricatures sont presque toujours moins républicaines que le texte. Le graveur dépendait, non de Desmoulins, mais du libraire-éditeur, sur lequel, dit-il, Lafayelte avait une grande influence. Varennes ne réussirent pas à les dégoûter complètement. Tout au plus, dans un moment d'impatience contre les royalistes incorrigibles, s' écriaient-ils comme Mirabeau : « S'ils ne sont pas sages, je les... mets en république ! » C'était pour eux plutôt une menace qu'une espérance. Rien dans les paroles mêmes de celui qui savait le mieux où il voulait aller, rien, dans les discours de Robespierre, ne prouve qu'en 90 il rêvât le renversement de la monarcbie.

Quatre hommes seulement se prononcent nettement pour la République, et bien avant son arrivée : Condorcet et Brissot, au nom de la philosophie ; Camille Desmoulins, par la même raison sans doute, mais un peu aussi par une sorte d'enthousiasme tout littéraire, échauffé par les souvenirs de l'antiquité ; enfin l'abbé Fauche t, par une interprétation nouvelle du christianisme, qui mêlait YEvanyile au contrat social et prétendait concilier le catholicisme et la démocratie.

Ces quatre hommes, partis de points si éloignés, les quatre évangélistes de la République future, se retrouveront plus tard réunis par la proscription, au pied même de l'échafaud.

Le plus jeune d'entre eux se lance en avant dès le début, non sans avoir comme le pressentiment de sa triste destinée, et, quand il répond par un refus aux provocations que lui adressent le s champions de la royauté *, il s'écrie :

« Je me sens la force de mourir sur un écha » aud avec un sentiment de plaisir, et en disant comme lord Lowat : Dulce et décorum est pro patria mori. Je mourrais avec honneur, assassiné par Sanson (le bourreau), mais l'être par le spadassin qui me provoque, c'est mourir piqué par la tarentule. Qu'on m'accuse de lâcheté, si l'on veut. Si avoir dédaigné le rendez-vous d'un assassin, avec qui je n'ai rien à démêler, c'est, comme ce Lacédémonien, avoir fui aux Thermopyles, la bataille de Platée est proche, où je saurai me justifier ! Je crains bien que malheureusement le temps ne soit pas loin où les occasions de

i II y eut pendant quelque temps comme une croisade des royalistes contre les députés révolutionnaires : Lametii et Barnave eurent la sottise d'accepter les cartels que leur envoyèrent le duc de Castries et Cazalés ; le premier fut blesse d'un coup d'épée ; le second atteignit Cazalés d'une balle au front. On sait avec quel dédain Mirabeau accueillait ces cartels : « Très bien, disail-il un jour en recevant une provocation de ce genre ; mais je ne puis vous satisfaire avant la fin de la session. Je ne manquerai pas de vous inscrire comme les autres, mais je vous préviens qu'il y en a déjà quatre-vingt-quatre, qui doivent passer avant vous. » Cela devint si fort, qu'un jeune homme, alors simple officier, depuis général, Boyer, non moins bretteur que ces Messieurs, mais très dévoué à la révolution, fit publier dans les journaux du temps une note ainsi conçue : « Considérant que la personne des représentants est inviolable, etc., M. Boyer prévient qu'il prendra pour lui tous les duels que MM. les royalistes croiront devoir offrir à MM. les représentants. • périr, plus glorieusement et plus utilement, ne nous manqueront pas. »

En effet, il ne se trompait pas, les occasions bientôt se présentèrent, et c’était bien à Sanson que sa tête était réservée.

Cette République, qui devait le dévorer, il l’appelle de tous ses vœux dès le premier numéro des Révolutions de Brabant :

« Ne vous y trompez pas, le problème des grandes républiques est résolu. Le bon sens du manœuvre et du journalier m’étonne tous les jours de plus en plus ; le faubourg SaintAntoine croit en sagesse, nous marchons à grands pas vers la république. Déjà les démocrates sont le plus grand nombre : mais ils aiment trop leur patrie pour la livrer aux horreurs d’une guerre civile ; attendez quelques années, et la raison triomphera sans effusion de 6ang. »

C’est cette espérance constante, qui établit une sorte d’unité au milieu des variations apparentes et des mobilités de jugement de Camille Desmoulins : sur ce point, et cela est essentiel, il ne change pas ; on aperçoit même, dès le début, le germe de la scission terrible qui s’établira plus tard entre Desmoulins, et la partie Spartiate de la Montagne. La République, que rêva toujours Desmoulins, est une société libre, embellie parles arts, les fêtes et les plaisirs Voici un passage, où il réfute avec sa verve accoutumée les théories lacé démoniennes de Mably :

« La science de ce législateur (Lycurgue) n’a consisté qu’à imposer des privations à ses concitoyens ; l’art est de ne rien retrancher aux hommes du petit nombre de leurs jouissances, mais d’en prévenir l’abus. Le beau mérite qu’avait Lycurgue d’ôter la cupidité aux Lacédémoniens avec sa monnaie de cuivre, dont mille francs, aujourd’hui si légers dans un billet de caisse, remplissaient la maison jusqu’au toit ! Le beau mérite de leur inspirer la frugalité, avec son fromage et sa sauce détestable ; de guérir les maris de la jalousie, en mettant le cocuage en honneur ; de guérir de l’ambition, avec sa table d’hôte à dix sous par repas ! Mably trouve tout cela admirable ; mais c’est détruire la passion de l’amour avec un rasoir, et en vérité il n’y a pas là de quoi se récrier sur l’invention ! Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la diète et l’eau. Mais quelle pire maladie qu’un tel régime, et la diète et l’eau éternellement ? *^ ne m’étonne plus, disait un Sybarite £ai venait de passer vingt-quatre heures à acédémone, et qui faisait bien vite remettre les chevaux à sa voiture pour continuer ses voyages, je ne m’étonne plus du courage de ces gens-là. Qui diable craindrait la mort dans ce pays et ne s’empresserait de se faire tuer bien vite pour être délivré d’une telle vie ? — Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C’est ainsi qu’ a rendu les musulmans aussi savants les uns que les autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette égalité-là que nous envions. La politique, l'art de gouverner les hommes qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du ciel, pour enchanter le rêve de la vie ? Ce n'est ni son théâtre, ni son luxe, ni ses hôtels, ni ses jardins, ni ses statues, ni son commerce florissant et ses richesses, qui ont perdu Athènes : c'est sa cruauté dans ses victoires, ses exactions sur les villes d'Asie, sa hauteur et son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses libérateurs, sa fureur de dominer et d être non-seulement la métropole, mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie, ni journaux, ni liberté indéfinie d'écriro, les lumières et la philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone *. »

H ne faudrait pas croire cependant que si Camille rêve une république toute athénienne, embellie par le luxe, les arts et l'industrie, il veuille établir la prédominance des classes qui possèdent ces éléments, indispensables, selon lui, de la félicité publique ; une républi-

» 30. que bourgeoise n'est pas son idéal. Quand l'Assemblée nationale décrète que, pour être citoyen actif, il faudra payer le marc d'argent rien n'égale la colère de Desmoulins : « Ce décret vient de constituer la France en gouvernement aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais citoyens aient remportée à l'Assemblée nationale. Pour faire sentir toute l'absurdité de ce décret, il suffit de dire que Jean-Jacques Rousseau, Corneille, Mably, n'auraient pas été éligibles. » Quant aux prêtres qui font partie de l'assemblée, comment ont-ils pu voter ce décret ? « Ne voyez-vous pas que Jésus-Christ n'aurait pas été éligible, vous prêtres d'un Dieu prolétaire, et qui n'était pas même citoyen actif ? Respectez donc la pauvreté qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de citoyen actif tant répété ? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont pris la Pastille ; ce sont ceux qui défrichent les champs ; etc. »

Il est certain pourtant que, grâce à ses goûts si raffinés et à son talent littéraire, il n'est pas aussi populaire qu'il voudrait l'être. Par la nature même de son esprit, il s'adresse surtout à ceux qui ont eu la chance de recevoir une éducation lettrée. Cette circonstance expliquerait pourquoi son journal, lu et fort goûté sans doute, a trouvé dans quelques journaux contemporains une concurrence avec laquelle il ne pouvait

je ne parle pas des énergumènes de toute nuance, qui, par l'imprévu de leurs violences, savaient piquer la curiosité publique : mais les Révolutions de Paris, rédigées par Loustalot avec une gravité éloquente, privées néanmoins de cette couleur fortement littéraire du journal de Desmoulins, comptèrent jusqu'à deux cent mille lecteurs 1 . En effet, pour apprécier Loustalot, il suffisait d'être patriote, de savoir lire et d'avoir du bon sens ; ces conditions ne suffisent pas pour goûter Desmoulins. Et, pour n'indiquer qu'un des côtés de son talent, qui ne pouvait être saisi par tout le monde, voyez ces continuelles allusions à l'histoire ancienne et moderne, et ces citations latines si fréquentes de Cicéron et de Tacite, ses deux grandes admirations. Sans doute il les traduit le plus souvent, et, avec un rare bonheur ; il donne à ses traductions le langage de 90 ; il distribue plaisamment les personnages de l'antiquité

Desmoulins se vante quelque part d'avoir déjà deux bataillons d'abonnés ; quel que soit le chiffre qu'indique eette eipression un peu vague, cela est bien loin du succès des Révolutions de Paris. Ajoutons qu'il est impossible de surprendre dans son journal le moindre signe de jalousie contre ses confrères. Le journalisme alors était chose sérieuse, œuvre de conviction, d'ambition, si l'on veut, mais non d'intérêt : on ne se querellait guère, entre journaux, que quand il y avait différence réelle d'opinion, et non rivalité de commerce. — C'est Camille Desmoulins qui prononça aux Jacobins l'éloge funèbre de Loustalot (voir cet éloge, Révoluti*r*s dr, France et de Brabant, n° 45).

dans les différentes parties et les diverses fonctions des gouvernements modernes : le patriarche Joseph est surintendant des finances du roi Pharaon, et honore son ministère par d'heureuses réformes ; Catilina est du côté droit. Quant aux jacobins Cicéron et Caton, Camille ne les présente jamais à ses chers Gordeliers qu'en carmagnole et avec la cocarde nationale. Mais qui ne sent que ces anachronismes volontaires, ces travestissements, souvent.si comiques, perdent presque toute leur valeur pour celui qui n'a pas l'habitude de contempler les citoyens de la vieille Rome dans la majesté solennelle de leur tenue sénatoriale ? C'est ce contraste qui fait rire, et c'est cela même que ne saisira pas le lecteur illettré.

Ce n'est pas que Camille n'ait bonne envie de se faire tout à tous ; ce n'est pas qu'il ait dans l'esprit un aristocratique dédain pour ceux qui n'ont pas fait comme lui leurs classes au collège Louis-le-Grand. Comme Courrier, le langage du peuple l'enchante, et l'admiration que le vigneron de la Chavonnière professe pour le parler des paysans de la Touraine 1, Camille l'éprouve pour l'esprit libre et facile, le bon sens des ouvriers de Paris. Mais qui ne voit que chez l'un et

1 Paul-Louis Courrier préface de sa traduction d'Hérodote. chez l'autre, c'est encore là une délicatesse littéraire, un raffinement, une aversion de savants pour le style convenu des cours et des académies ? Je veux bien croire que les opinions politiques des deux écrivains ont un peu influé en ce point sur leur goût ; mais il est évident que l'emploi du langage populaire, très naturel chez Desmoulins, un peu forcé chez Courrier, piquera et réveillera bien plus un esprit blasé et fatigué des prétendues convenances littéraires, que ceux-là même qui retrouvent là leur langage habituel, et par conséquent y font peu d'attention. Le ton paysan de Courrier était plutôt destiné à chai mer ses amis de Paris que ceux de la Chavonnière : l'odeur du foin et les déjeuners de pain bis sont choses ravissantes pour les gens de la ville ; on est charmé d'être paysan une fois pai hasard ; quant aux vrais paysans, il est à croire qu'ils apprécient beaucoup moins le charme de tout cela.

Un des côtés du talent de Desmoulins qui plaît malheureusement à tout le monde, surtout en France, c'est l'invective directe, la personnalité railleuse. En général il ne se perd guère dans les discussions théoriques ; l'escrime vive, agile, toujours prête à la riposte, la polémique personnelle, c'est là qu'il triomphe ; et nous devons le confesser, trop souvent la prévention l'aveugle, la médisance de\ient calomnie. De là aussi, par une

I. — C. DESMODL1NS. 9 naturelle, tandis que ses dogmes politiques restent invariables, ses opinions sur les hommes varient singulièrement. L'écrivain qui a des principes bien arrêtés, s'il se tient dans les théories générales, risque peu de se contredire ; pour celui qui s'occupe des hommes plus que des théories, les contradictions sont inévitables, surtout dans les temps d'agitations publiques. Les révolutions usent bien vite les hommes : la plupart n'ont qu'une certaine somme d'énergie et de dévoùment, qu'ils ont bientôt dépensée. L'attrait du repos, l'enivrement du pouvoir, souvent la corruption, ontpromptement raison de ces activités si résolues, qu'au moral comme au physique la lutte de chaque jour finit par épuiser. Tel qui commença avec toute la candeur de l'enthousiasme le plus sincère, finit dans les turpitudes de la rouerie politique. D'autres s'arrêtent en route éteints et fatigués. Il y a là, je crois, la source de plus d'une injustice historique : on néglige de distinguer deux périodes dans la vie de ces hommes ; l'épuisement ou l'avilissement de leur caractère à la fin de leur carrière, fait naître des doutes immérités sur la sincérité de leurs premières ardeurs : la fin de leur vie calomnie leurs commencements.

Ces revirements, si soudains, si fréquents, chez les hommes qui ont marqué dans l'histoire de notre révolution, ces changements, effet de la trahison chez quelques-uns, de la lassitude et de l'effroi chez le plus grand nombre, expliquent bien suffisamment ces variations, que l'on a souvent signalées dans les jugements de Camille sur ses contemporains.

Il faut remarquer aussi qu'au début de la lutte et avant la victoire, le côté gauche présente une certaine unité apparente dans son ardeur contre la cour, et qu'il est fort difficile d'apercevoir une notable différence d'opinions entre Lameth et Robespierre, Barnave et Mirabeau. Aussi Camille adresse-t-il indistinctement à tous les opposants des éloges 1, qu'il retirera plus tard aux constitutionnels, pour les réserver aux républicains.

L'homme sur lequel il s'est le plus contredit, est Mirabeau : est-ce que Mirabeau ne s'est pas contredit lui-même ? Est-ce que l'orateur équivoque des derniers mois ressemble au tribun de 1789 ?

Au reste, ces divers jugements sur Mirabeau sont curieux à lire ; en voici quelques échantillons :

Mirabeau est d'abord pour lui, saint Mira-

1 « Continuez de vous succéder tous à cette tribune, ô vous, nos généreux défenseurs ! Tribuns éloquents, Raynal, Sieyés, Chapelier, Target, Mounier, Rabaud, Barnave, Volney, et toi surtout Mirabeau, excellent citoyen, qui toute ta vie n'as cessé de signaler ta haine contre le despotisme, et as contribué plus que personne à nous affranchir. » (La France libre.) beau, le divin Mirabeau : la canonisation ne lui coûte rien.

Bientôt il reprochera à son cher Mirabeau, qui a si bien mérité de la nation et à qui il semble que le nom de Démosthène devrait suffire de tenir encore à un misérable titre et de signer toujours le comte de Mirabeau ; mais il n'en est pas moins le grand Mirabeau, qu'on doit désigner ainsi pour le distinguer de son gros ivrogne de frère, le royaliste ; — ne pas confondre Mirabeau-Tonnerre et Mira beau- Tonnea u !

Puis, pendant longtemps, il en parle seulement en passant, et semble éviter de se prononcer sur son compte, sans doute par respect pour une ancienne amitié.

Mais bientôt le saint, le très saint Mira" beau se rangeant plus décidément du côté de la cour : « La motion Mirabeau', dit Des » moulins, est contradictoire, hétérodoxe, « caco-politico-ministérielle. Il faut que j'aime « grandement l'auteur pour ne pas lui donner « d'autres épithètes. »

Enfin, dès le numéro suivant, il n'a plus de ménagements, et raconte avec un plaisir amer la scène d'humiliation que Larneth et Duporfe tirent subir à Mirabeau aux Jacobins. Ce n'est plus que Machiavel-Mirabeau.

Tout à coup, la mort de Mirabeau semble

i Il s'agissait de donner aux membres de la famille royal la permission de quitter la France. arrêter Camille dans son passage de l'amitié à la haine. Il semble alors que, pour un moment, il retrouve son ancien enthousiasme pour le grand orateur :

« Mirabeau se meurt... Mirabeau est mort ! De quelle immense proie la mort lient de se saisir ! J'éprouve en ce moment le même choc d'idées, de sentiments, qui me fit demeurer sans mouvement et sans voix devant cette tête pleine de systèmes quand j'obtins qu'on me levât le voile qui la couvrait, et que j'y cherchais encore son secret, que le silence de la mort no gardait pas mieux que la vie... Cette tête semblait vivre encore, et avait conservé tout son caractère ; c'était un sommeil, et ce qui me frappa au delà de toute expression, telle on peint la sérénité du sommeil du juste ou du sage. Jamais je n'oublierai cette tète glacée, et la situation déchirante où sa vue me jeta. Mirabeau est mort en odeur de patriotisme. »

Dès le numéro suivant, le ton change, et l'admiration affectueuse fait place à un étonnement douloureux, mêlé de soupçons.

« Lorsqu'on m'eut levé ie drap mortuaire, à la vue d'un homme que j'avais idolâtré, j'avoue que je n'ai pas senti venir une larme, et que je l'ai regardé d'un œil aussi sec que Cicéron regardait le corps de César percé de vingt- trois coups. Je contemplais ce superbe magasin d'idées, démeublé par la mort : je souffrais de ne pouvoir donner des larmes à un homme, et qui avait un si beau aénie, et qui avait rendu de si éclatants services à sa patrie, et qui voulait que je fusse son ami. Je pensais à cette réponse de Mirabeau mourant à Socrate mourant, à sa réfutation du long entretien de Socrate sur l'immortalité par ce seul mot : DORMIR. Je considérais son sommeil, et ne pouvant m'ôter de l'idée ses grands projets contre l'affermissement de notre liberté, et jetant les yeux sur l'ensemble de ses deux dernières années, sur le passé et sur l'avenir, à son dernier mot, à cette profession de matérialisme et d'atbéisme, je répondais aussi par ce seul mot : TU MEURS. — La douleur du peuple l'a jugé moins sévèrement, etc. »

Enfin, le testament de Mirabeau est ouvert et dévoile la vénalité du grand tribun : dès lors il n'est plus pour Camille que JudasMirabeau.

On voit assez par cet exemple que les contradictions de Camille sont moins inexplicables qu'on le suppose quelquefois.

o On ferait, dit M. Michelet, un livre des variations du pauvre Camille. » Malgré l'autorité de l'illustre écrivain, je persiste à croire qu'elles sont beaucoup moins réelles qu'il le croit • ses principes ne varient pas, et c'est l'essentiel. C'est déjà quelque chose, à une époque où le dogmatisme le plus froid, même celui de Robespierre, hésite en présence des événements. Mais il a varié sur les hommes ? Oui ; mais les hommes eux-mêmes n'ont-ils pas varié ? Mirabeau, Lameth, Duport, Barnave, Lafayette, tous n'ont-ils pas oscillé sans cesse, selon l'inspiration du moment et l'irrésistible influence des événements ? Camille, toujours sincère, a dit, à chaque phase de leur existence politique, son mot sur leur conduite du moment, louange ou blâme, peu importe. Si ces prétendues contradictions ne se trouvaient pas dans ses écrits, je douterais davantage de son extrême bonne foi : louer ou blâmer toujours suppose un parti pris d'avance, et rien n'est plus contraire à la vérité.

Au reste, cette accusation de mobilité extrême lui était adressée par ses contemporains, et lui-même y a répondu dans le n° 69 des Révolutions de France :

« Je ne suis ni aux Lameth, ni à Bamave, ni aux Jacobins, je suis à la patrie. Il n'y a quePéthion et Robespierre que j'aie loués constamment, parce que tout homme de bonne foi conviendra qu'ils ont toujours été irréprochables. J'ai pris avec Mirabeau, tantôt la trompette, et tantôt le fouet : c'est le privilège d'une maîtresse, qu'on ne puisse l'aimer ni la haïr à demi, mais on ne peut pas en conclure que j'aie jamais varié ; car ce n'est pas la girouette qui change, c'est le vent. »

Camille a raison, il y a deux hommes sur lesquels son admiration ne faiblit jamais jusqu'en 1792 : Péthion et Robespierre l ; il y en a bien un troisième sur lequel il ne varie pas non plus, Louis-Philippe d'Orléans, alors duc de Chartres, depuis roi des Français*. "Voici quelques passages où il est question de ce prince, ils ont aujourd'hui un intérêt de curiosité :

Une estampe jointe au n° 29 représente M. le ci-devant duc de Chartres venant saigner un malade à V Hôtel-Dieu.

Desmoulins blâme gaiement le graveur d'avoir choisi cette circonstance, dans la vie de M. de Chartres, comme la plus digne d'être représentée.

« Ne semblerait-il pas que Y excellent Jacobin, M. de Chartres, visât à i'honneur d'être

1 Robespierre ne semble pas répondre très chaudement à l'affection de Camille : il y a dans le n° 30 une lettre de lui, fort sèche et très peu amicale, où il dément un mot que lui avait prêté Camille : celui-ci se plaint doucement du ton rogue de cette lettre.

2 Desmoulins a été expose à l'accusation d'être vendu à la famille d'Orléans : on sait que c'était la calomnie banale, celle que se renvoyaient plus tard tous les partis. On a dit, sans preuve aucune, que Philippe-Egalité avait fait cadeau à Camille d'un riche mobilier lors de son mariage. Dans le n" 33, Camille se défend d'avoir d né avec son collègue aux Jacobins, M. de Chartres ; il déclare que le fait est faux et qu'il n'aimerait pas à se trouver à table avec des princes, pas même avec M. Capet l'aîné (Louis XVI) ; ce qui ne l'empêche pas de rendre justice aux sentiments républicains du fils de M. Philippe-Capet. canonisé ? Qu'on offre aux souscripteurs a'un journal chrétien un saint Labre soignant les malades, c'est la place ; mais si j'avais eu à offrir le portrait de M. de Chartres à mes abonnés, j'aurais imité le tableau du jeune législateur des chrétiens s'escrimant à douze ans dans le temple, et j'aurais peint la désolation de sa mère, quand elle le trouve au milieu des Jacobins, comme Jésus au milieu des docteurs » (n° 64).

13 n batadlon de la garde nationale doit élire un commandant : l'un des candidats est M. de Chartres.

« Ah ! si le district avait le bon esprit de choisir ce jeune républicain 1, à qui il ne manque que d'être connu, le seul des ci-devant princes sur lequel les patriotes puissent faire fond, le seul qui puisse partager l'affection des vétérans, qui ne peut jamais être un Octave, et qui en a bien moins encore la pensée. »

Desmoulins, sans bassesse d'ailleurs, n'a que des louanges pour les d'Orléans 8 . Dans une seule occasion, il leur dit des vérités assez dures, et voici à quel sujet. En 1721, Louis XV avait marié une princesse d'Orléans, lui constituant une dot d'un peu plus

1 Janvier 1791.

Plus tard, il changea à leur égard. « J'ai dénoncé d'Orléans le premier, » dira-t-il dans son procès.

de quatre millions. Le trésor public, alors obéré, ne put payer le capital, et servit exactement la rente. En 1790, dans un moment de détresse pour la France, les d'Orléans réclament le capital de cette dot, font agir leur- amis Desmoulins les tance vertement, leur démontre que cette pension est tout aussi bien supprimée, par décret de l'Assemblée, que toutes les autres du livre rouge ; qu'ils n'y ont nul droit, et que d'ailleurs, pour l'obtenir, ils ont employé des manœuvres peu dignes. Il ajoute, en terminant, que ses sentiments pour cette maison sont bien connus ; mais que, si les d'Orléans, pour prix des services rendus à la Révolution, veulent une récompense moins vaine que les applaudissements qu'ils ont reçus, ils doivent s'y prendre avec un peu plus de franchise, et implorer comme un don ce qu'ils réclament comme une dette. « Que le peuple fran » çais soit libéral et qu'il accorde avec gran » deur ; mais qu'on lui demande avec dignité, « et sans employer ces voies basses pour dé » tourner l'argent des citoyens et saigner le « trésor public dans les souterrains d'un co » mité » (n° 64).

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