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Notice historique sur L’Abord-à-Plouffe

Joseph-Adalbert Froment · 1920 · Free in the US

36,687 words · about 2 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1920 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Notice_historique_sur_L’Abord-à-Plouffe&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Joseph-Adalbert Froment
Language
French
Published
1920
Length
36,687 words · about 2 h 34 min
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Front matter about 51 min
  2. Texte entier about 51 min
  3. Préface about 2 min
  4. L’Abord-à-Plouffe about 5 min
  5. Les Cageux about 4 min
  6. Figures et choses du passé about 7 min
  7. Progrès civil about 4 min
  8. Esprit chrétien about 5 min
  9. La Villa St-Martin about 6 min
  10. Quelques noms about 10 min
  11. Chapitre 8 about 3 min
  12. Biographie about 4 min
  13. Menus faits qui méritent d’être notés about 2 min

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Front matter

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Je n’ai pas la prétention de présenter au public le nouvel ouvrage de M. l’abbé Froment. Je me contenterai de souligner le bon exemple que donne le vicaire de St-Martin. Les labeurs du ministère, l’inaction à laquelle le condamne souvent une santé débile, rien n’a ralenti son zèle à compulser les archives de sa paroisse, interroger les anciens et recueillir des documents. Une première fois il a écrit une brève histoire de Saint-Martin, aujourd’hui il nous fait part de ses recherches sur l’Abord à Plouffe. Puisse son travail inspirer de nombreux imitateurs. Ces monographies constituent un précieux instrument d’étude pour nos historiens. M. l’abbé Froment apporte sa pierre à l’édifice national, et nous ne saurions trop l’en féliciter.

Texte entier

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Je n’ai pas la prétention de présenter au public le nouvel ouvrage de M. l’abbé Froment. Je me contenterai de souligner le bon exemple que donne le vicaire de St-Martin. Les labeurs du ministère, l’inaction à laquelle le condamne souvent une santé débile, rien n’a ralenti son zèle à compulser les archives de sa paroisse, interroger les anciens et recueillir des documents. Une première fois il a écrit une brève histoire de Saint-Martin, aujourd’hui il nous fait part de ses recherches sur l’Abord à Plouffe. Puisse son travail inspirer de nombreux imitateurs. Ces monographies constituent un précieux instrument d’étude pour nos historiens. M. l’abbé Froment apporte sa pierre à l’édifice national, et nous ne saurions trop l’en féliciter.

Il n’est guère d’endroit de la région de Montréal dont la réputation soit plus fameuse que l’Abord-à-Plouffe. C’était, en effet, le lieu favori des cageux, ces anciens dont la vie, dispersée dans de nombreux ouvrages, tentera peut-être quelque historien futur. Qui n’a entendu évoquer leur souvenir et n’a sur les lèvres des vieillards le récit de leurs exploits ? Les prouesses de plusieurs sont légendaires ; sans parler de ceux qui couraient la chasse-galerie, qui peut oublier Joe Montferrant, et tant d’autres ?

Froment évoque, en quelques pages, leur mémoire, et nous donne d’intéressants sur la desserte, fille de St-Martin. C’est une étude agréable à bien des égards. Elle nous fait connaître maints renseignements enfouis dans les archives de paroisses et facilite ainsi la tâche du chercheur.

Les habitants de l’Abord à Plouffe liront avec un intérêt particulier tout ce qui concerne les citoyens actuels, ils compulseront avec plaisir les listes que renferme l’histoire du rang où ils ont vécu. Les étrangers eux-mêmes trouveront des détails capables de leur plaire et de leur faire mieux aimer ce petit coin de terre de chez nous.

L’auteur, sans doute, — il le dit lui-même, avec modestie, dans sa lettre au lecteur, — n’a pas tenté d’écrire une œuvre magistrale. Nous pouvons lui rendre le témoignage qu’il a produit une œuvre utile, en faisant mieux connaître aux paroissiens de St-Martin les beautés de leur histoire locale et en donnant à tous un exemple dont il peut être fier.

J’écris de nouveau et toujours avec mon cœur. Je ne prétends pas faire une œuvre magistrale : en aurais-je la prétention que je n’arriverais pas au but. Ce que je veux c’est de raconter très simplement quelques faits historiques sur un joli coin de terre.

Le sujet que j’ai à traiter n’est pas neuf. À Montréal, à Québec, à Ottawa voir même à Pembroke et jusqu’aux Grands Lacs l’Abord-à-Plouffe est réputée.

J’ai fouillé les vieux registres paroissiaux remplis de précieux souvenirs. J’ai consulté les anciens toujours complaisant à nous renseigner. J’ai visité les vieilles maisons et interrogé les vieux objets du passé. J’ai lu articles sur l’endroit en question…

À force de travail et de patience mais avec quelle consolation et quel intérêt ! j’ai trouvé des choses inédites et attrayantes qui nous font un peu revivre les coutumes antiques.

Mon histoire de Saint-Martin de Laval a été reçue avec un si bienveillant accueil que je ne crains nullement de jeter dans le public une nouvelle monographie…

Mon mérite littéraire est nul ; mais j’ai observé avec scrupule la plus grande franchise.

L’Histoire de l’Abord-à-Plouffe fourmille de faits et incidents qui prouvent l’action bienfaisante de la Providence chez les peuples qui ont la foi.

Lisez donc cette histoire jusqu’au bout. En retour acceptez, cher lecteur, mon plus cordial merci.

Ce nom évoque des souvenirs. Il rappelle la mémoire d’une famille nombreuse, les Plouffe, et d’une famille encore plus nombreuse, les Cageux. Pour retracer l’origine de cette région de l’Abord-à-Plouffe il faut remonter à 1740 car ce fut dans cette même année que le premier Plouffe arriva sur l’Île Jésus avec un nommé Taillefer. Les Plouffe, et il y a encore 30 chefs de famille de ce nom aux alentours avaient un morceau de terrain sur le bord de la Rivière des Prairies. Ce terrain occupé aujourd’hui par les Jésuites est placé à l’extrémité sud de l’Île Jésus, en face de Cartierville, et tout à côté du grand Pont qui unit les deux rives. L’ Jésus s’appelait alors l’Île Montmagny. Les Cageux quand ils venaient des Grands Lacs ou du lointain Missisipi, après avoir navigué sur la Gatineau, la Rivière Ottawa et après avoir traversé le lac des Deux-Montagnes et sauté le Cheval Blanc, devaient s’apprêter à sauter les terribles et dangereux rapides du Crochet. Pour ce faire il leur fallait s’arrêter à l’endroit propice et séparer les énormes cages sur lesquelles ils avaient voyagé. Cet endroit c’était chez les Plouffe… L’Abord-à-Plouffe : tel fut le nom qu’on donna naturellement à l’endroit.

D’aucuns prétendent aussi que ce lieu reçut son nom de ce que le GrandBac qui traversait les voyageurs d’une rive à l’autre appartenait à la famille Plouffe. Peu importe ! L’endroit fut baptisé de ce nom et l’appellation s’étendit ensuite à tout le rang qu’on nommait jusqu’alors le Rang du Bord de l’eau.

(N. B.) Nous croyons intéresser nos lecteurs en leur donnant ici deux extraits de nos registres paroissiaux. Ils ont été écrits et signés par le premier curé de St-Martin et ils ont un véritable cachet d’antiquité. Nous les reproduisons avec le respect du texte et de l’… Les « plouf » et « les leblanc » étaient déjà nombreux à l’Abord-à-Plouffe.

« L’an mil sept cent soixante et quatorze, le vingt et un du mois de Novembre, après la publication de trois bans pendant trois dimanches de suitte aux messes solennelles entre joseph jacques plouf fils de charles plouf et de marie cécile berthiaume les pères et mère de la paroisse de saint Martin d’une part et marie geneviéve taillefer fille de pierre taillefer et de marie marguerite chartrand les père et mère aussi de la même paroisse, de l’autre part, je soussigné curé de la paroisse de saint Martin ai reçu leur mutuel consentement de mariage et leur ai donné nuptiale avec les cérémonies prescrites par la sainte église en présence de charles plouf père de l’époux, laurent plouf son oncle, pierre taillefer père de l’épouse jean taillefer son oncle, françois antoine son frère lesquels ont dit ne savoir ni écrire ni signer.

« L’an mil sept cent soixante et quatorze les dix huit du mois de mai, je, payet prêtre curé de l’église de St-Martin de l’isle jésus soussigné ai baptisé la fille née d’aujourd’hui de julien leblanc et de marie gaulin les père et mère mariés ensemble à qui on a donné le nom de marie victoire ; le parrain a été Louis Payet de Montréal la marraine marie victoire fortin d’ici lesquels ont déclaré ne savoir écrire ni signer.

Mais devra-t-on écrire Bord-à-Plouffe ou l’Abord-à-Plouffe ? Une polémique très amicale que j’eus avec un Père de Ste-Croix me donna gain de cause. Le bureau fédéral des Recherches Historiques m’indiqua l’Abord-à-Plouffe comme le nom véritable et consacré. Plusieurs écriront encore Bord-à-Plouffe : l’habitude devient souvent seconde nature… L’Abord-à-Plouffe qui s’écrivait l’Abord-à-Plouff est agréablement située au sud de l’ile Jésus, nous l’avons dit. Elle est bornée au nord par St-Martin, au sud par la Rivière des Prairies, à l’est par Laval des Rapides autrefois Parc Laval, à l’ouest par le haut du Bord de l’eau.

Elle fait encore partie au point de vue religieux de la paroisse de St-Martin mais au point de vue civil elle en a été démembrée en 1916 par une décision du Conseil de Comté. Elle forme un territoire de 55 arpents de longueur par 20 de profondeur couvrant 1100 arpents de superficie. Elle s’étend du Parc Laval, de la terre de Pierre Gagnon à celle de Hormisdas Pesant et de la Rivière des Prairies à mi-chemin dans la montée de St-Martin avec une addition importante à sa partie sud-est le Parc Cartierville-Nord, formant en tout trois milles de longueur. Sa population est de 180 familles comprenant 763 personnes dont 661 sont des communiantes. Les routes de l’Abord-à-Plouffe sont toutes macadamisées et recouvertes de Tarvia. Elle est munie de l’électricité. À peu près toutes les maisons sont construites sur le bord de l’eau ou à proximité de la Rivière des Prairies. Le Pont communément appelé Pont Lachapelle a 730 pieds de longueur et est tout en fer. Autrefois, il y a trente ans, le Pont était de bois et recouvert. À ce sujet on me pardonnera une digression un peu drôle.

M. Giguère, ancien curé de Ste-Dorothée, allait, un jour, à Montréal. Il faisait un vent de tempête. Obligé de tenir son chapeau à deux mains le pauvre curé n’en pouvait plus. Arrivé au Pont M. Giguère : « Bon ! je vais maintenant me reposer. » Oui, mais il n’avait pas calculé avec les petites ouvertures pratiquées dans le Pont les unes vis-à-vis des autres et v’lan ! voilà le chapeau qui part sans dire adieu et passant par l’une des petites fenêtres s’en va tomber au beau milieu de la rivière…

L’hiver il fallait transporter de la neige pour permettre aux charretiers de glisser leurs charges plus facilement. De fréquentes réparations s’imposaient. Il y avait donc des incommodités réelles. La Cie des Chemins alors propriétaire du Pont et des routes décida la construction du beau Pont Lachapelle du nom de son constructeur. En 1908 le gouvernement, fidèle à sa promesse émise par son candidat J. W. Lévesque qui renversa avec cette question Sir Pierre Evariste Leblanc, s’en empara et le mit à la charge des municipalités intéressées. Au prix de plusieurs milliers de dollars on lui fit subir d’importantes réparations et depuis lors, même les pauvres petits vicaires peuvent dire « tout le monde y passe »… et sans délier la bourse.

Avant la construction des Ponts, c’est-à-dire vers 1845, il fallait se servir de la navigation et on me rapporte que pour deux sous les voyageurs étaient à force de rame d’une rive à l’autre. Catierville s’appelait alors la « petite misère » et Bordeaux sa voisine de gauche la « Grande Misère. »

Il fut un temps, et ce temps n’est pas des plus reculé, où les voies ferrées étaient excessivement rares en notre pays. Les commerçants devaient alors se servir des routes fluviales pour le transport de leurs marchandises. C’est ainsi, qu’à partir de 1775 jusqu’en 1885 à peu près, la Rivière des Prairies qui tient son nom du Sieur des Prairies, contemporain de Champlain, était devenue populaire par le transport du bois des Grands Lacs ou d’Otawa, transport qu’on y faisait en passant par le Lac des Deux Montagnes. Avant de sauter les Rapides du Moulin du Crochet, vis-à-vis la Maison Ste-Damitilde des Sœurs du Bon Pasteur d’aujourd’hui, d’énormes radeaux de madriers, de bois équarri ou de billots venant du Missisipi, du Lac Chat ou de la Gatineau étaient divisés en radeaux plus petits. Avec un radeau on en faisait parfois quatre. Ces radeaux qui étaient solidifiés avec des branches qu’on pliait à la machine des cages et ceux qui les montaient des cageux. Parfois ces cages étaient si nombreuses qu’elles couvraient l’espace qui sépare le Pont actuel de l’Ile Paton et même davantage.

Les dits cageux ne menaient pas toujours une vie bien innocente. Ils s’amusaient, disaient-ils, mais leurs amusements n’étaient souvent pas très chrétiens. Solides gaillards, des forts à bras pour un grand nombre, ils avaient le mot vif parfois et fréquemment après leurs chansons sonores la chicane prenait et quelles chicanes !

Le rang devint si fameux qu’on l’appela partout « le Rang des Batailleurs ». Ajoutons à cela que la misère et le froid en portaient plusieurs à prendre un petit coup et deux aussi. C’était alors le moment de sacres, des jurons et même des blasphèmes. Les anciens en savent quelque chose. Les cageux n’étaient heureusement pas des impies et à la longue ils subirent l’influence de leurs pasteurs qui les transforma avantageusement.

Parmi les plus célèbres cageux nommons : Joe Montferrant, ce héros réel dont la légende parle si souvent comme ayant le bras solide et le pied agile ; un jour ce colosse entre à l’hôtel de l’Abord-à-Plouffe, on lui demande sa carte ; se reculant de quelques pas il fait un bond et imprime ses deux talons sur le plafond au grand étonnement de l’assistance : Martin Plouffe ce guide fameux, dont l’œil était sûr pour connaître les endroits dangereux et qui savait « comme le creux de sa main » toutes les rivières du temps : Martin Pouffe sur une cage c’était l’assurance d’arriver à bon port et en peu de temps : Antoine Plouffe, père et fils, les ancêtres de notre concitoyen le F. X. Plouffe qui possède chez lui de nombreux souvenirs des cageux, les deux Antoine Plouffe, dis-je, qui avaient le talent de la narration et qui donnaient aux confrères l’exemple de la plus franche gaieté. Le premier Antoine qui était marié à Rose Danis et qui établit une nombreuse famille (18) fut enterré à St-Martin le 6 Nov. 1881. Il était alors âgé de 80 ans et avait toujours vécu dans la région.

Le second époux de Angèle Meilleur qui eut 21 enfants, mourût à Hochelaga âgé de 66 ans et fut inhumé dans notre cimetière paroissial le 31 Mai 1888 ; Menuisier de son métier il avait à la construction de l’église ; Et Calixle Beauchamp qui devint plus tard cordonnier et qui aimait à aller voir à pieds ses bons amis de Ste-Thérèse lorsque les cages arrêtaient à Plouffe et qui vécut jusqu’à l’âge de 92 ans malgré les misères du temps « à coucher sur la paille, à la belle étoile et à manger de la soupe aux pois et des fèves au lard avec un salaire de famine, $10.00 ou $12.00 par mois ; » Félix Milaire, ce grand vieux si droit malgré ses 95 ans, qui avait le poignet bon pour rentrer la hache et la main sûre pour « rejoindre » le cœur d’un animal : on disait de lui qu’il était le roi des saigneurs ; Martin Clermont qui n’était pas le moins vigoureux du temps et qui la « donnaient » chaude aux « têtes de pioche d’Anglais » qui voulaient tout mener ; Auguste Lagacé surnommé Néro ; Hyppolite Jasmin qui ne voulait pas se noyer sans son argent ; Georges Jasmin et Adrien son fils ; Régis Taillefer, Xavier et Emmanuel Bélanger, Félix Meilleur, Joseph, Antoine et Benjamin Trudeau, Charli, Félix et François Clermont, jos. Gérard et son fils Thomas, Bte Bourdeau, Hyppolyte, Moïse, Martin, Jérémie et Mathias Leblanc tous appelés les « Cayen », Félix et Stanislas Vézeau, Louis Boucher, Thomas Jasmin le père de notre vicaire… et nombre d’autres qui n’avaient pas peur des grosses rames et qui les maniaient avec patience et habileté… J’en oublie : avec ces héros il y aurait de quoi faire un gros livre. Le métier de cageux était rude : mais ce métier restait le seul gagne-pain pour plusieurs. « Il fallait nourrir les petits et la femme » et nos braves d’alors ne reculaient pas devant le devoir et le danger.

Quelle belle épopée digne des plus beaux éloges ! « À travailler dur on de la volonté et on ne meurt pas plus jeune ». Ils disaient vrai.

Et ce fut ainsi pendant un siècle et plus que nos gens gagnèrent leur vie. Mais à mesure que le commerce du bois se fit par les voies ferrées les cages devinrent de moins en moins nombreuses. En 1892 elles étaient devenues si rares que leur passage était un événement extraordinaire auquel toute la population était fière d’accourir. La locomotive à vapeur avait ainsi supplanté l’humble radeau et il n’y eut plus de cageux. La dernière cage qui sillonna la Rivière des Prairies passa en 1908 pour se rendre au Tri-Centenaire de Québec.

FIGURES ET CHOSES DU PASSÉ

Venant Lemay — Charles Antoine et Martin Clermont — Les vieilles maisons. Les vieux meubles — d’antan.

En ces temps fameux où vivaient la gente des cageux il y avait à l’Abord-à-Plouffe un gentilhomme, aubergiste, charretier et commerçant : je veux parler de M. Venant Lemay. Venant Lemay était l’homme du jour. Il avait un grand nombre de chevaux et de voitures. Son hôtel était le rendez-vous tout désigné des voyageurs et des navigateurs. Au printemps et à l’automne surtout M. Lemay les envoyait chercher ou conduire pour une modique somme jusqu’à Long Sault ou Charlemagne. M. Lemay était d’une charité proverbiale. Les anciens s’accordent à dire de lui qu’il était d’une grande prévenance et d’une exemplaire hospitalité pour tous. Homme de haute et forte stature il savait pourtant et au besoin les excès et arrêter les chicanes. L’Hôtel Lemay était situé en un endroit propice aux coins des deux routes à la place de l’hôtel Elzéar Lagacé d’aujourd’hui. C’était une immense maison de bois derrière laquelle il y avait de plus immenses bâtiments encore et qui servaient à remiser la marchandise ou bien les 60 chevaux et 30 voitures du propriétaire. Cet hôtel connut bien du monde : tous les soirs il y avait réunion pour entendre la lecture des journaux très rares à cette époque. Le feu le détruisit de fond en comble en même temps que la boulangerie de M. Eusèbe Lorrain qui se trouvait de l’autre côté du chemin en août 1880. M. Lemay reconstruisit : le feu passa de nouveau sans le détruire totalement cette fois. Puis nous avons eu l’hôtel en belles briques et cet hôtel à part l’auberge est devenu depuis l’an dernier le siège principal des Machines Ford.

M. Lemay a élevé une belle famille et acquis une jolie aisance. De son mariage avec une presbytérienne, Christine McLen qui lui survécut jusqu’à l’âge de 92 ans et qui prenait part à toutes ses œuvres de charité, naquirent 4 filles : Madame Learmonth (Clarinthe), Madame King (Maggie), Madame Annie Lemay et Caroline qui mourût relativement jeune : et quatre garçons M. Eustache qui occupe dans le monde de la finance une première place, M. Daniel qui se distingue dans l’armée américaine par sa belle position militaire ; M. William qui seconda son père et qui mourût à l’âge de 47 ans et le petit Johny qui décéda dès l’âge de 7 ans.

M. Lemay mourut lui-même le juin 1883 et fut solennement inhumé dans la crypte de l’église paroissiale, le 4 du même mois, au milieu d’un grand concours de parents et d’amis. M. Leblanc curé actuel présidait aux funérailles.

Est-il possible de passer sous silence le nom de Charli Clermont ? C’était un original, un comique et un plein de plans. Il était partout et de toutes les réunions. Mais l’endroit où il se rendait de préférence pour y jouer ses tours c’était l’Hôtel Lemay. « Ben, m’a dire comme on dit : Ce Venant Lemay là c’est un bon yable et pis chez lui on se dégourdit. » Et Charli se payait souvent la tête de son homme d’ailleurs très bon et très généreux. Un jour Charli prend des rames au bout de la petite montée chez le Docteur F. X. Plouffe d’aujourd’hui. Ces rames étaient des rames de cageux et M. Lemay qui les avaient achetées les avaient fait déposer là pour les revendre. Suivant le Bord de l’eau Charli vint sortir chez Hildège Lagacé puis se rendit à l’hôtel avec son fardeau. « Bonjour Lemay » dit notre gaillard en tendant la main, « veux-tu acheter de belles rames ? » « Combien demandes-tu pour ces rames ? je n’en ai pas besoin mais si çà te rend service. » Et la discussion s’engagea. À la fin M. Lemay prend un gros écu bien brillant : « prend-tu çà ? » en le faisant briller devant son type. « All right : Elles sont à toé, prends les pour ce vil prix « Arroir »… Et tous riaient de l’audace de Charli et M. Lemay tout le premier rigola quand il apprit ce joli tour. Les contemporains racontent aussi comment Charli s’y prenait pour manger… à des prix défiants toute concurrence. « Le cook » fait demander un pain : il vous le remettra » … Charli n’était pas plus méchant pour tout çà.

Et puisque nous avons parlé des Clermont n’oublions pas Antoine, Martin et Marguerite. Les deux premiers des forts à bras, et deux frères s’il en fut. Habitués à manœuvrer la rame, tous les deux étaient aussi capables de donner une taloche. Le premier eut deux prêtres dans ses enfants : ils batailleront pour Dieu, la langue et la religion sur la plage américaine à Richmond ou aux alentours. Le second aimait passionnément les luttes politiques et prenait part à toutes les élections. Libéral ardent il rendait la position difficile et souvent intenable aux orateurs de l’autre parti. Sir P. Evariste LeBlanc qui fut député de Laval pendant 25 ans me disait : « Ce Martin Clermont m’a obligé de descendre de la tribune bien des fois ». Il fallait penser comme lui : autrement c’était la guerre. Les élections finies Martin redevenait l’ami intime de tous ses concitoyens. Et Marguerite Clermont leur sœur ! Quelle femme ! Un jour elle allait à travers champs accompagnée de sa nièce Onésime Clermont (Dame Ovide Sauriol). Sur leur chemin nos deux filles rencontrent un groupe de cageux. L’un d’eux s’écrit : « v’la la mienne » et embrasse la petite. Un second dit : « moé je prends l’autre »… Mais il avait fait un mauvais choix. Notre vigoureuse canadienne, bâtie en Hercule, saisit notre gaillard à la gorge et l’étendant sur la clôture de pierre, « ben embrasse-moi si t’es capable »… L’homme était tout bleui quand elle le lâcha…… Et les cageux rièrent bien fort de l’aventure.

Un événement qui fit beaucoup de bruit ce fut la « Bataille des Sauvages ». Des Indiens de Caughnaivaga étaient de passage à l’Abord-à-Plouffe pour y vendre des souvenirs qu’ils fabriquaient de leurs mains. Des jeunes gens se tôt à rire de leur costume et de leurs manières. Un des Sauvages, ennuyé et pour effrayer la gente écolière saisit un grand couteau qu’il tenait sur lui. Mal lui en prit : car les parents eurent vent de l’affaire. On sortit donc des maisons et on se mit à la poursuite des vendeurs. Ceux-ci voyant le danger et voulant y échapper grimpèrent dans des plaines d’où furent délogés avec des cailloux. Ils entrèrent ensuite chez un nommé Chabot et allèrent se cacher au grenier. Les gens les poursuivirent jusque là. En les les sauvages se jetèrent du second étage et prirent la route conduisant à la grève. Là on leur fit un très mauvais parti. Ils furent cruellement battus et maltraités. L’affaire eut même des échos en cour de justice et on en parle encore aujourd’hui. Les habitants de l’Abord-à-Plouffe ne sont pas pressés de recevoir des races aux goûts et coutumes étrangères : c’est là leur moindre défaut…… !

Nous avons parlé des anciens : parlons maintenant des reliques du passé. Les plus vieilles maisons de l’Abord-à-Plouffe sont celles de Louis Labelle, Pierriche Sauriol, Antoine Plouffe, Georges Lorrain, Janvier Plouffe, Théodore Patry et Martin Plouffe Ces maisons ont ceci de particulier que dans leur construction il n’est pas entré un seul clou. Les différentes pièces qui les composaient, étaient unies entre elles par des chevilles de bois. Toutes les planches qui sont entrées dans leur fabrication ont été sciées avec la scie en long. Monté sur un chevalet de 6 à 8 pieds le billot était mis en planches par deux hommes dont l’un était au bas et l’autre au haut… Ces deux hommes étaient les deux Lagacé, Joseph et Félix, seuls propriétaires alors de ce moulin antique et peu commode……

Et les vieilles horloges grand’père qui sonnaient si bien les heures malgré deux cents ans passés ! Et le vieux en bois d’érable ou en chêne solide qui ne restait jamais vide ! Et les chaises berceuses avec support pour les pieds dont les mères se servaient pour endormir les petits en chantant « c’est la poulette grise » ! Et les rouets des vieilles qui filaient leur laine en songeant à leurs partis pour le chantier ou les cages ! Les vieux bancs-lits qu’on appelle aujourd’hui par dérision le « porte-feuille » où les enfants s’entassaient pour la nuit ! Moules à cuillères et à chandelles, fusils à plaque, miroirs sans âge, foulons, pierre à feu ! J’oubliais la huche dans laquelle se fabriquait un pain si appétissant et si nutritif ! Autant de choses qui nous parlent du passé et que l’on rencontre ici et là. Mais les collectionneurs les recherchent et ces choses antiques deviennent rares. à moi j’ai mis la main sur une ceinture « l’Assomption » et le froid ne me fait plus peur……… Comme dans la chanson certain pourrait dire :

Car selon la belle expression de M. Léon Mercier-Gouin, avocat et fils de Sir Lomer : « Comme un firmament tout constellé la nuit du passé nous apparaît toute diamentée d’étoiles souriantes » Regardons dons souvent ce passé : conservons-en le souvenir : soyons de la race de ceux qui ne laissaient rien mourir.

PROGRÈS CIVIL

Incorporation. — 1 Maire. — 1ers Échevins. — Inventaire. — La culture . —

Nous l’avons dit : l’Abord-à-Plouffe jusqu’en 1916 n’était pas une municipalité distincte. Elle faisait partie de St-Martin et était administrée par elle. Une maladministration de son domaine ou une certaine négligence à lui fournir les améliorations qu’elle exigeait mit dans le cerveau de quelques citoyens l’idée de lui obtenir son autonomie. La première tentative en ce sens fut faite le 23 1878 par M. Eusèbe Lorrain, boulanger, le père de notre Maire actuel, mais le Conseil de Comté n’accorda pas la requête. Le plan avait été cadastré par M. I. O. Malsburg de Montréal. Démarches sur démarches furent entreprises par la suite. Le parti des anciens opposés à la mesure d’émancipation et à bon droit, lutta courageusement et obtint la victoire deux autres fois. Dans cette lutte il y eut de fortes chicanes mais jamais de rancune. Chacun cherchait à faire triompher ses intérêts et à cela personne n’a à redire. Toujours est-il qu’un fameux voyage eut lieu à Québec. Devant le Comité des Bills privés de fortes influences se jouèrent. Rien ne fit : le parti des non-incorporants triompha. Les vaincus ne se pas. Le 20 oct. 1915 après une séance fameuse ils à Ste-Rose l’incorporation. Le nouveau village comprendrait tout le territoire de l’arrondissement scolaire. Le 26 Novembre de la même année le Gouverneur de Québec Sir P. E. LeBlanc ratifia cette décision.

Mais il fallait un Maire et des échevins. Les élections ne se font pas sans activité et discussion. y eut bien davantage ! Quel sera donc le premier magistrat ? Quels en seront les premiers conseillers ? Sous la présidence de M. Henri Chapleau secrétaire du Comté Laval, MM. Wilfrid Lorrain, Joseph Plouffe, Alphonse Taillefer, Martin Plouffe, Arthur Hotte, Romain Clermont et Alexandre Francœur furent élus par le vote des électeurs les 17 et 18 décembre. À la première assemblée du nouveau conseil qui se fit avec grande solennité M. Martin Plouffe fut nommé Maire. M. Plouffe fut donc le premier à plus d’un titre. M. Martin Plouffe est le fils de Martin Plouffe et de Candide Taillefer. M. Eusèbe Lorrain fut nommé temporairement secrétaire-trésorier et le 3 janvier 1916 M. Adolphe Francœur lui succéda dans cette fonction. M. Plouffe après une année de sage et économique administration démissionna. Le peuple cette fois, et non plus le conseil, se donna un nouveau Maire dans la personne de M. Wilfrid Lorrain J. P. qui fut élu contre M. Michel Laviolette le 11 janvier 1917. De nouvelles et graves questions surgirent. Les chemins demandaient des réparations : on les fit faire. Des règlements équitables pour la perception de la taxe des chemins s’imposaient : il fallut s’en occuper pour

donner aux contribuables la juste part dont ils étaient redevables. La question des rues sur le Parc Cartierville-Nord fut tranchée et les travaux furent entrepris. La question des trottoirs « à venir » fut aussi débattue.

Bref ! le parti des économistes et des anciens qui a le droit de se protéger contre un progrès trop dispendieux lutta ferme. La victoire lui souria plusieurs fois. À l’heure présente ce parti est en minorité mais ne veille pas moins. Il attend avec confiance la bataille des futures élections. Que nous réserve l’avenir ? Dieu seul le sait.

L’Abord-à-Plouffe est un village actif. À part la culture dont nous parlerons à l’instant il y a tout un monde de et de commerçants. On y remarque un médecin, un manufacturier, cinq marchands dont deux font le commerce général, un agent de la célèbre machine Ford, deux forgerons, un voiturier, deux bouchers, un commerçant de grains et foin, deux restaurateurs, une maison de pension pour héberger les voyageurs, deux entrepreneurs généraux, plusieurs ouvriers charpentiers ou peintres, trois fabricants d’outils, un grand nombre de tailleurs de pierre et de mouleurs. La Banque Provinciale y a établie une succursale dont M. Horace Brouillette est le gérant. Mais ce qui frappe le plus en visitant l’Abord-à- ce sont les beaux jardins qu’on y admire. La culture maraîchère prend des proportions gigantesques. La demande est tellement grande et le marché si fructueux que le grand nombre de nos gens se donnent à la culture des légumes. L’hiver ceux-ci vont en ville chercher les engrais voulus et dès le mois de Mars et même Février ils préparent les grandes boîtes qui feront pousser le plan. Puis en Mai ou Juin c’est la transplantation sur de longues distances. Il y a des maraîchers qui font ainsi 200, 300, 400 couches chaudes. Tous les légumes rapportent beaucoup et on peut dire que cette culture est vraiment pour nos cultivateurs « la poule aux œufs d’or » en même temps que l’école du travail et de la vertu. Un jeune homme propriétaire de 20 arpents de terre me disait en décembre dernier : j’ai fait cette année $13500.00. Un autre, un vieillard admirable le bon M. Janvier Plouffe que la mort vient de nous enlever subitement à l’âge pourtant de 80 ans. « Monsieur, me disait-il, j’ai amassé quelques sous, oui, avec mes fraises (1 arpent à peu près) je crois avoir rentré $1500 ou $1600 cette année. »

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