Dédicace
Depuis quarante ans, j’ai souvent, silencieux et rêveur, examiné dans tous ses détails, le cloître de l’antique Abbaye de Fontenay, visité avec un attrait qui ne diminue pas encore, la vaste église dont le style sévère et pur rappelle si bien l’esprit de simplicité et d’abnégation des premiers Bernardins, admiré ses immenses constructions dont la solidité, bravant la puissance destructive des siècles, leur assure une existence durable comme l’impérissable souvenir de saint Bernard leur créateur.
Chaque coup d’œil jeté sur le monument m’inspirait le grand désir de bien connaître les moines qui avaient habité là, les vertus et les perfections qu’ils y avaient pratiquées, leur d’être si diversement appréciée de nos jours, l’influence qu’ils avaient eue sur nos contrées, la reconnaissance qui a dû, leur être témoignée pour tant de services rendus. J’interrogeais les témoins fidèles et constants de toutes ces choses, les vieilles figures murales, dont la face est à demi-voilée par un badigeon disgracieux; pour moi, elles semblaient rompre leur silence sept fois séculaire et me dire : n’écoutez pas les traditions locales ; elles sont partiales et erronées, mais scrutez les chartes ; Fontenay, dans le passé, a été assez important pour marquer sa place dans l’histoire monastique. Ce conseil a été suivi ; de nombreux cartulaires m’ont fourni les renseignements que je coordonne, afin qu’un décousu inévitable de tant de personnages, de dates, de choses, n’engendre pas un ennui. trop grand pour le lecteur bienveillant qui voudra parcourir un instant ces pages, désireuses de lui présenter la vérité dans toute sa simplicité et son impartialité.
Messieurs, en publiant cette étude purement locale, je n’ai pas voulu y semer les grandes dissertations philosophiques sur l’influence monacale au moyen âge, telles qu’elles sont dans l’introduction aux moines d’Occident de Montalembert ; de Morimond, de Dubois ; et de Cluny, de Lorin. J’ai préféré la forme simplement narrative qui aura l’avantage de grouper les faits, de les rendre plus sensibles. Cette connaissance plus raisonnée et plus approfondie de votre Abbaye ajoutera un charme nouveau a votre habitation, justifiera mieux le zèle et le que vous apportez à. conserver, dans toute son intégrité, ce joyau unique de notre Bourgogne, non seulement parce qu’il est classé au rang des monuments historiques depuis 1852, non seulement parce qu’il sert admirablement à votre industrie, mais plutôt à cause des souvenirs précieux qu’il vous rappelle ainsi qu’à l’auteur qui vous prie d’accepter cette brochure comme une marque de son affectueux dévouement.
Sources
Les archives de Dijon, d’Auxerre, de Montpellier, de l’évêché d’Autun.
Les historiens : Chifflet, ; Dom Martène, voyage littéraire, 1717 ; les annales de Cîteaux ; Morimond, de Dubois ; Cluny, de Lorin ; Diocèse de Langres, par M. Roussel, 4 volumes ; la chronique de Langres par Vignier ; Flavigny, par Ansart ; Châtillon, par Legrand ; Châtillon, par M. Lapérouse ; Sainte-Reine, par M. Grignard ; les sires de Noyers, et l’Avallonnais, par M. Petit de Vausse.
Les cartulaires de Fontenay, Montbard, Marmagne, Nogent, Courcelles, Grignon, Venarey, Fresne, Éringes, Lucenay, Ètormay, La Villeneuve, Poiseul-la—Grange, Planay, Laignes, les documents manuscrits à la bibliothèque de Châtillon. Les notes inédites de l’abbé Merle, que la science ecclésiastique pleure toujours, Courtépée, et M. Charmasse d’Autun. Je dois une reconnaissance toute spéciale au savant conservateur des Archives de la Côte-d’Or, M. Garnier, à M. Petit de Vausse, qui communique aux amateurs avec un désintéressement admirable, les 14000 chartes qu’il a copiées dans toutes les archives, à M. Lory, président du club alpin. Avec ces nombreux matériaux tirés de ces sources si abondantes, j’ai été dispensé de faire aucun frais d’imagination ; j’ai dû seulement les mettre en ordre comme un ouvrier qui construirait un édifice avec des pierres numérotées d’avance.
Chapitre 1
Le 28 octobre 1118, sortis de Clairvaux, et emportant avec eux le trésor indispensable, la croix de bois et le psautier, treize moines arrivaient le soir à Châtillon. Leur chef, Bernard, revoyait avec émotion cette ville qui conservait tout vivants les Souvenirs de ses premières années. La, il allait retrouver ses compagnons d‘étude, sur lesquels il avait remporté de nombreuses victoires qui n’avaient coûté aucune larme, ni excité aucune jalousie, ses anciens maîtres qu’il avait pressés si souvent de se constituer en communauté régulière; son bisaïeul paternel, Varrio, comte de Châtillon, sa tante maternelle, Diane de Montbard, mariée à Othon de Châtillon, de la famille des Grancey ; leur jeune enfant Robert, qui sera plus tard pour Bernard la cause d’un grand chagrin en se retirant à Cluny de préférence à Clairvaux; surtout sa chère chapelle de Saint-Vorle où il avait éprouvé des extases si nombreuses et si consolantes.
Dans une de ces extases, prosterne aux pieds de la statue de Marie, il lui disait avec une confiance toute filiale : « , montrez que vous êtes notre mère, n et Marie s’inclinant vers lui, lui présenta l’enfant Jésus qu’elle tenait sur ses bras et lui dit : « , Bernard, reçois mon fils, Sauveur du monde entier ; » et, pour montrer qu’elle voulait être réellement sa mère, distilla de son sein quelques gouttes de lait que ses lèvres reçurent avec un pieux empressement. Sans doute ce lait virginal communiqua à Bernard l’onction séraphique avec laquelle il parlera dans la suite des vertus et des perfections de Marie. (Legrand, histoire de Châtillon ; Lapérouse, p. 168.)
Depuis cette époque, l’ordre de Cîteaux célébra l’anniversaire de l’allaitement de saint Bernard au 15 mai. (Autun chrétien.)
Dans cette visite à Saint-Vorle, Bernard n’avait pas l’intention seulement de témoigner sa reconnaissance à Marie des faveurs qu’il en avait déjà reçues, mais il allait demander à sa puissante intercession un appui tout Spécial pour la nouvelle abbaye qu’il venait fonder sous le patronage de Notre—Dame, à Fontenay.
Le lendemain, après avoir salué l‘oncle de Bernard en son château de Touillon, nos treize religieux descendirent la vallée, allant directement à l’Ermitage des Frères Martin et Milon, qui vinrent au devant d’eux en chantant le psaume « » Les arrivants répétèrent les mêmes paroles, l’union des cœurs fut contractée, et l’abbaye fondée dans la joie.
Plus heureux qu’à leur entrée dans la vallée de l’absinthe, ils ne furent pas obligés de faire des tentes avec des branches déjà défeuillées. Ils trouvèrent un toit hospitalier tout prêt à les protéger contre les rigueurs de la saison qui commençait déjà à être dure dans ces forêts.
Chaque année Fontenay célébrait cette fondation au 29 octobre dans son nécrologe.
, dans sa vie de saint Bernard, dit qu’il envoya une colonie chercher une solitude convenable dans le diocèse d’Autun. La recherche ne dut pas être grande ni difficile, Bernard connaissait l’Ermitage et la vallée. Dans sa jeunesse, il avait souvent parcouru ses sentiers solitaires en allant du au , de son grand-père à son oncle Gaudry.
L’Ermitage déjà ancien s’appelait Chastelun, Chastelot ou Chastellum, petit château. En effet, jeté sur la pointe d’un rocher à pic, environné de hautes murailles dont on trouve encore les restes sous les broussailles, il avait l’air d’un château-fort ; mais de son enceinte ne sont jamais sorties des armes pour attaquer un seigneur voisin, il n’en partait que des vertus et des prières qui faisaient l’admiration des environs.
L’amour de la solitude se faisait vivement sentir aux xii et xiii siècles. On sacrifiait aisément ses intérêts temporels pour suivre plus facilement le chemin du ciel. L’amour du célibat enfantait aussi beaucoup d’ermites ; il y en avait à Champ—d’Oiseau, à Villaines-les-Prévotes, à Viserny, à Sainte-Barbe de Saint-Remy, au Fain, à la Roche, à l’Ermite, à Saint—Michel de Montbard, enfin ceux de notre Chastellum.
Ces Ermites n’étaient pas indépendants. Ils étaient soumis à une hiérarchie dans chaque diocèse, recevaient de temps en temps la visite d’un supérieur, ne choisissaient pas l’ermitage qui leur convenait, mais ils y étaient envoyés. Ainsi, en 1717, le frère Théodule vint à Montbard demander aux échevins la permission de mettre un ermite à Saint-Michel, avec la faculté de quêter seulement deux jours dans la semaine. (Registre de Montbard.)
Le dernier ermite de Sainte-Barbe, Jacques Chevreteau, connu sous le nom de Père saint Jérôme, né à Pisy en Auxois, mourut en 1711 en odeur de sainteté. Il avait été dans cet ermitage 26 ans. Jacques Baillivet, prieur de Saint-Germain d’Auxerre, a publié sa vie. (Courtépée, 4 vol. p. 324.)
C’est à cause de cette sainteté que la procession de Montbard, aux Rogations et à la Saint-Marc allait à Sainte-Barbe plutôt qu’à Fontenay, dès 1722.
Sous le pied de notre ermitage coulait une fontaine abondante, qui avait la réputation de guérir la teigne ou la rache, et pour cela se nommait la Racherie. De nombreux malades, confiants dans la vertu curative de la fontaine ou dans la puissante intercession des ermites, venaient chaque jour boire de ses eaux ou s’y laver. Pour leur venir en aide, les Ducs de Bourgogne avaient réservé trois salles voûtées dans le palais qu’ils avaient bâti à l’entrée du monastère pour y venir se reposer des soucis de leur gouvernement, dans les plaisirs de la chasse, ou pour s’édifier aux vertus des religieux. (Dom Martène.)
La réputation de ces eaux dura jusqu’au xvi siècle, où la fontaine de Sainte-Reine commença à être plus connue et plus fréquentée, à cause de l’établissement de l’hôpital qui offrait aux malades plus de confortable que Fontenay. Dès ce moment le concours des malades se porta à Sainte—Reine à cause surtout de l’intercession de la sainte martyre qui donnait à sa fontaine une efficacité que n’avait plus celle de Fontenay. D’où venait cette vertu qui opérait des miracles ? De la composition naturelle des eaux, ou de la puissante intercession de la vierge martyre. Les croyants l’attribuaient à la prière de la Sainte ; d’autres à la nature des eaux. Cependant l’analyse faite en présence de Courtépée, en 1779, par Dom André Gentil, célèbre chimiste, prieur de Fontenay, démontra qu’elle était pure, légère, parce qu’elle ne contenait ni terre ni sélénite. Cette pureté la faisait demander par les grands. On en vendait 40.000 bouteilles à Paris, et les Cordeliers qui en avaient le monopole n’en livraient pas 2.000. (Hist. de sainte Reine par .)
Notre ermitage de Chastelun convenait bien pour sa destination. Caché par de hautes collines, enveloppé d’épaisses forêts, abordable d’un seul côté, il ne laissait aux religieux pour tout horizon qu’une petite langue de terre devant eux, et le ciel au-dessus de leur tête ; langue de terre à laquelle ils demanderont les racines pour leur entretien. le ciel où ils iront recevoir la récompense de leurs mortifications.
Les nouveaux venus habiteront là douze ans qu’ils ne passeront pas dans l’oisiveté. Le miracle de saint Paul ermite ne se répété pas pour eux. Le pain providentiel n’est pas apporté chaque jour par un fournisseur céleste. Ils devront le demander à la terre. Aussi ils défrichèrent la vallée de Saint-Bernard et les Meuniéres où ils établirent leur clos potager. Pour défendre les légumes contre la dent des bêtes sauvages, ils élevèrent de hautes murailles dont on suit encore les traces sous les racines des hautes futaies ou dans les broussailles.
Semblables à la fleur odorante qui embaume tout ce qui croît autour d’elle, les saints religieux répandaient la bonne odeur de leurs vertus sur tous ceux qui les connaissaient ou les fréquentaient. Aussi bientôt les vocations furent si nombreuses que la vallée de l’ermitage devint tr0p étroite. Il fallut chercher un emplacement plus spacieux pour recevoir plus de postulants, et contenter tous les désirs qui se manifestaient. Ils descendirent un kilomètre plus bas dans l’endroit où sont actuellement les bâtiments de l’abbaye.
Cette place fut cédée gracieusement par Étienne de Bagé, 52 évêque d’Autun et par Rainard de Montbard, oncle maternel de saint Bernard.
Cette translation eut lieu en 1130. C’est ce qui occasionne une différence chronologique dans les auteurs qui ont parlé des commencements de Fontenay. Les uns en fixent la fondation en 1118, les autres en 1130. Les premiers font allusion à l’arrivée de la colonie en 1118 ; les seconds, au contraire, comprennent la véritable fondation en 1130.
Chapitre 2
Pendant les douze ans qu’elle habita l’ermitage, la colonie fut dirigée par Godefroy, oncle de saint Bernard, qu’il lui avait donné pour abbé à son départ. Il eut la consolation de présider à la seconde installation, qui fut la véritable fondation de l’abbaye.
L’emplacement destiné à recevoir les constructions de la nouvelle abbaye était froid, humide, marécageux, malsain ; dix fontaines du voisinage y versaient leurs eaux. Il fallut donc assainir par de nombreux drainages et des canaux voûtes qui sillonnent le terrain. Ces eaux ont donné le véritable nom de l’abbaye de Fontenay, « qui nage dans ou sur les eaux ou fontaines, Fontenaium, Fontenaï et non Fontenetum. »
Cette explication ressort naturellement des deux inscriptions qui se lisent sur la porte d’entrée. La première est ainsi conçue : « » l’esprit de Dieu planait sur les eaux. La seconde est encore plus explicite et plus claire : « »
( 1655.)
« Que regardes—tu, voyageur impatient de tout retard ? tu cherches le nom mystérieux de cette maison qui nage sur une onde cachée. Eh bien ! sache que cette maison ne nage pas en réalité, mais que ce sont les hommes qui l’habitent qui nagent. Si, fuyant le monde pervers, tu viens nager dans cette maison, tu auras son nom, Fontenay. » (Traduction de Théophile Foisset.)
Après les premières opérations d’assainissement, comme dans les fondations cisterciennes, on commence toujours par les tombeaux pour apprendre à mourir ; on fixa le lieu du repos dans le clos Saint-Bernard. On y construisit au milieu une petite église provisoire, afin que les religieux maçons eussent Dieu près d’eux pour l’adorer au milieu de leurs travaux sans être obligés de remonter jusqu’à la chapelle de l’ermitage.
Cette petite église dédiée à Saint-Paul existait encore au commencement du xvi ; elle était devenue la chapelle des morts. Puis on commença les cloitres et les autres bâtiments qui y sont annexés. Le premier abbé, Godefroy, donna de vastes proportions à ces constructions en prévision du grand développement que devait prendre cette abbaye, et se retira ensuite à Clairvaux. Il avait besoin de saint Bernard.
Le cloître est plus ancien que l’église, son style est pur roman dans toute la sévérité de la première partie du xii siècle, tandis que la maîtresse voûte de l’église a une pointe de gothique naissant, qui annonce la seconde moitié du même siècle. Il est adossé à l’église au côté du midi ; c’est un carré qui paraît parfait, quoique deux côtés aient deux mètres de plus que les autres. Chaque galerie est composée de huit travées. Ces galeries ne sont pas comme celles de certains cloîtres surmontées d’un étage, elles n’ont qu’un rez-de-chaussée couvert par des voûtes d’arête. Les travées qui lui donnent l’air et la lumière sont formées par des arcs, plein cintre, divisés par une double arcature supportée par des colonnes accouplées. Il y en a 250, et toutes ont un cachet qui les différencie des autres.
L’ensemble de l’édifice semble lourd d’abord, mais, quand on y circule, quand on l’examine dans ses détails, on s’aperçoit vite que tout est bien entendu, bien ordonné. C’est une architecture sévère, mais monumentale. C’est bien celle de l’école cistercienne, de cette école qui, lors des réformes imposées dans l’ordre de Cîteaux par saint Bernard, et sous l’influence du grand moine, donnera à tous ses édifices ce caractère de simplicité facile à reconnaître et remarquable par la force et la durée de la construction.
Ceux qui ont étudié dans notre Bourgogne les écoles d’architecture clunisienne et cistercienne, reconnaîtront aisément en voyant Fontenay, la manière de construire imposée par l’abbaye-mère de Cîteaux à ses filles.
Dans toute leur longueur les murs du cloître étaient ornés de peinture à fresque représentant des scènes bibliques ou les principaux personnages de l’Ancien Testament. Dans leur silence mystérieux, ils faisaient entendre une prédication continuelle aux moines qui pensaient a jeter un regard sur eux. (Club alpin, 1879.)
La pièce la plus importante qui bordait le cloître à l’Est était la salle capitulaire. La porte par laquelle on y entrait du cloître était ornée de colonnes et de moulures, entre deux ouvertures ressemblant a de grandes fenêtres qui avaient ordinairement pour but de mettre la salle capitulaire en communication avec la galerie du cloître. Peut-être voulait-on, pour les Chapitres qui réunissaient, dans certaines circonstances, non seulement les moines de l’abbaye, mais en partie ceux des Prieurés qui en dépendaient, se ménager le moyen d’étendre jusqu’au préau les sièges des assistants. Cette salle est voûtée, a un rang de colonnes cylindriques avec des colonnettes groupées recevant la retombée de la voûte. Il existe encore deux parties de cette salle immense, l’autre a disparu quand Jean Frouard de Courcelles, 30 abbé, a réparé le bâtiment qui avait été brûlé vers 1490, ou peut-être plus tôt par les Écorcheurs.
Le dortoir régnait sur les salles capitulaires. Il avait 166 pieds de longueur ; un couloir de douze pieds séparait les deux rangs de lits. Le côté nord s’appuyait sur le transept de l’église, afin de donner un accès plus facile aux moines pour les offices de nuit. Le côté du midi formait un gaine agréable percé de fenêtres.
Dans les abbayes cisterciennes, le réfectoire était toujours opposé à l’église du côté du préau. Quand l’église était au Midi, le réfectoire était au Nord, comme à Fontenay. Sous le cloître, on voit encore la porte du réfectoire s’allongeant dans la direction du midi en quittant la ligne droite du cloître. De tous les bâtiments de l’abbaye, le réfectoire seul était gothique, flamboyant. On en voit encore les restes dans les gerbes de colonnes incrustées dans la maison qui servait autrefois d’enfermerie, pour ne pas dire prison. Ce réfectoire avait été bâti par Jean Frouard, quand il répara les salles capitulaires. (De Caumont.)
Au milieu du préau formé par les quatre côtés du cloître était une fontaine tombant dans une grande vasque circulaire servant de piscine. C’est là que les moines se lavaient les mains, quand ils passaient de leur travail à table.
Inutile de parler actuellement des autres bâtiments et de l’usage auquel ils étaient destinés ; il n’y a que l’église qui mérite une mention à part.
Chapitre 3
Le premier coup d’œil embrassant l’intérieur de l’église dans son ensemble excite naturellement une surprise. Oh ! qu’elle est sévère ! qu’elle est grande ! Cette surprise trouve sa justification dans les dimensions de l’édifice.
Parfaitement orientée du levant au couchant, elle a 220 pieds de long, 70 de largeur et 80 de hauteur. Le transept qui complète la croix latine a 90 pieds de long, sur 37 de large. La maîtresse voûte est supportée par 16 piliers qui renferment entre eux 16 chapelles collatérales.
L’église semble terminée d’hier. Les sept siècles qui pèsent sur elle n’ont pas ébranlé une seule pierre. Cette solidité inébranlable est le résultat de sa construction intérieure, qui est d’une belle et vigoureuse structure.
Les chapelles collatérales nous offrent ceci de particulier, qu’elles forment une suite de voûtes à ogive dont l’axe est perpendiculaire à celui de la grande nef, et dont les retombées sont percées d’arcs plus petits pour le passage des bas-côtés. Cette disposition employée aux xi et xii siècles, et dont nous avons plusieurs exemples en Bourgogne, fait que la poussée de la grande voûte se trouve par les voûtes basses qui deviennent de puissants contreforts. Les monuments construits de la sorte offrent des conditions de solidité telles qu’ils sont parvenus jusqu’à nous dans un état parfait de conservation. Ils présentaient cependant à leurs constructeurs un inconvénient, c’était celui d’éclairer la grande nef par des fenêtres au-dessus des bas côtés. Ici, comme à Saint-Nicolas de Châtillon dont la construction est absolument la même, ces jours proviennent de fenêtres à plein cintre percées dans les collatéraux. Ainsi l’intérieur est suffisamment éclairé ; trop de lumière ne convient pas au recueillement religieux.
Les piliers massifs sans ornementation sont coupés à moitié de leur hauteur par un chapiteau qui couronne un pilastre plat, uni, un peu saillant, et donne naissance à un second pilastre qui affecte une forme plus gracieuse, la forme ronde d’une demi colonne à feuilles d’acanthe. Deux ordres d’architecture sont ainsi sur la même ligne, le roman pur et le gothique naissant. L’architecte cistercien n’a produit là que ce qu’il devait faire pour approprier le monument aux besoins pour lesquels il était fait. L’attention n’est pas distraite, absorbée par les attraits du détail ; les yeux ne voient que ces grandes lignes qui nous habituent à ne juger et à n’apprécier que l’ensemble des grandes conceptions architecturales. L’âme, l’esprit, la manière de voir de saint Bernard ont passé par là. (Lory, Club alpin, 1879.)
Les deux piliers près du transept seuls ont des restes de sculpture gothique. Ils indiquent les stalles de l’Abbé commendataire et du Prieur. On voyait autrefois au côté de l’évangile une crosse épiscopale gravée sur un pilier. C’était la sépulture de Hugues de Mâcon, évêque d’Auxerre, mort à Fontenay, quelques semaines après la consécration de l’église.
Dans les églises cisterciennes les fenêtres sont toujours en nombre symbolique. Sur la grande porte d’entrée, les sept fenêtres rappellent les sept sacrements qui ouvrent la porte du ciel ; les sept dons du Saint—Esprit qui font le chrétien parfait ; les sept notes qui doivent régler l’harmonie des chants liturgiques ; les sept vertus principales qui conduisent à la perfection. Les trois grandes fenêtres du chœur représentent les trois personnes de la Sainte Trinité qui versent sur l’humanité leurs faveurs et la lumière.
Dans les églises cisterciennes les chapelles collatérales, en règle générale, ne doivent pas rayonner autour du sanctuaire. Cependant il y a une exception à cette règle à Fontenay, où il y avait quatre chapelles autour du chœur ; à Pontigny, bâti en 1150, les vingt chapelles naissent au transept et enveloppent le chœur entièrement.
À l’église de Fontenay il y avait seize chapelles collatérales. La première, du côté de l’épître, était dédiée à Saint-Jean, patron secondaire de l’abbaye ; la seconde, des ducs de Bourgogne, où furent inhumés un jeune duc, sa tante Jeanne de Bourgogne, sœur de Philippe de Rouvres, décédée au château de Villaines-en-Duesmois et Jeanne de Boulogne, femme de Eudes IV ; la troisième, du Saint-Sépulcre, dont l’autel représentant la Sépulture de J. C. est à la chapelle du Petit-Jailly.
La première du côté de l’évangile avait été bâtie par les Darcey, qui y avaient choisi leur sépulture ; la suivante, de tous les Saints.
Cette église, construite de 1139 à 1147, rappelle bien l’influence du génie architectural de cette époque. Le commencement du xii siècle s’y montre avec le gothique naissant qui n’admet encore aucune combinaison d’autre construction. Le style si sévère du roman, si sobre d’accessoires et d’ornementations, s’harmonisait parfaitement avec les mœurs austères et la simplicité des Bernardins. D’ailleurs, le mélange des deux styles représentait les deux éléments dont se composait l’ordre cistercien, l’ascétisme contemplatif de l’Orient et la vie active des moines d’Occident. Il y avait deux mondes dans les pierres de l’édifice comme dans les pieux cénobites qui y venaient prier.
Cette église dut se ressentir de l’esprit primitif de Cîteaux, esprit de détachement, d’abnégation, de simplicité vraiment évangéliques qui s’efforçait de rejeter du sanctuaire, comme une scorie impure, l’or, l’argent que le monde y aurait apportés, n’en voulant ni pour les ornements sacerdotaux, ni pour les vases sacrés, ni pour la croix, ni pour les chandeliers, ni pour les autels; répudiant les sculptures, les tableaux, les images, les vitraux peints, les lustres, en un mot, tout le décor ordinaire du temple non comme indigne de Dieu, mais comme contraire à la pauvreté et à la gravité monastiques, l’âme d’un religieux devant trouver en elle même assez de force et d’énergie pour s’élever au ciel sans le secours de ces intermédiaires. (Statuts du. chap. génér. de Cîteaux en 1134.)
Il fallait que ce temple, par son style s’alliât au sombre aspect de la nature, au site sauvage, aux voisins, au bruit du ruisseau, aux grands arbres de la forêt dont les cimes devaient se balancer majestueusement au niveau de la flèche, et à l’humble cloître assis à ses pieds.
Voilà le corps de l’église organisé. Maintenant il faut que la religion souffle sur ces pierres pour les animer. Mettez un autel avec un tabernacle sous l’arc triomphal du transept ; sur les degrés de l’autel un prêtre en oraison, ayant à ses côtés diacre et sous-diacre, en bas le cercle des acolytes et des officiants ; la table sainte environnée des anges de la terre ; au chœur, cent religieux en habits blancs, immobiles dans leurs stalles, alternant d’un ton grave et pieux des psaumes et des hymnes ; au fond la foule des pèlerins agenouillée ; à droite et à gauche une multitude de Chevaliers, de Barons, dont l’armure étincelle dans l’ombre, dont le cliquetis trouble légèrement le recueillement de la prière ; des nuages d’encens qui montent vers le ciel ; les vitraux vibrant sous les échos ondulatoires de tant de voix si différentes ; le son des cloches qui ébranle les airs et semble emporter la prière vers le trône de Dieu ; ajoutez, pour compléter ce tableau, l’ombre se levant de toutes ces pierres sépulcrales à demi—usées par les pas des moines ; du sein de cinquante cénotaphes sous lesquels gisent les hauts et puissants seigneurs, les Montbard, les Mellot, les Grignon, les Rochefort de Frolois et de Molinot, les sires de Thil, de Darcey, de Touches, de Grancey, de Quincy et autres, ayant les mains jointes comme pour implorer la pitié des moines et demander le suffrage de leurs prières ; voilà à quel point de vue il faut se placer pour juger l’église de Fontenay.
Ceux qui en visitant cette église sont seulement par un sentiment de curiosité ne pourront comprendre les dimensions du temple. Il faut réveiller dans sa pensée les grands événements dont il a été témoin comme au 21 septembre 1147.
Il est rempli de la foule accourue de tous les pays voisins. Les vassaux, les ouvriers de l’abbaye sont dans le bas, les collatéraux sont pleins de femmes, d’enfants à genoux, trois cents moines blancs dans la nef; l’abbé de Clairvaux vient de faire entendre son éloquente parole. Lui-même, que l’histoire appellera l’arbitre des rois et des peuples, se prosterne sur la pierre du sanctuaire. Aussitôt se lève un vieillard habillé de blanc, il porte la tiare, c’est un successeur de Pierre, c’est Eugène III. Autour de lui se tiennent comme lui, dix hommes à barbe blanche, de rouge habillés, ce sont dix cardinaux; sur la droite, à genoux, huit évêques; sur la gauche, à genoux également, tous les abbés de Cîteaux mitrés et crossés comme les évêques; le, long des murs de l’abside, de chaque côté du chœur, toute la vieille noblesse bourguignonne bardée de fer, celle qui tombera et s’éteindra dans les croisades. Eugène III bénit le temple cl; ceux qui y sont.
Le 21 septembre a été le plus beau jour de Fontenay, à cause de la consécration de son église. Plus tard il y en aura encore d’autres qui ne manqueront pas d’importance.
Aux deux fêtes patronales de l’abbaye, l’Assomption et la Saint Jean—Baptiste, toutes les populations du voisinage y accouraient, les unes pour y recevoir une aumône de fondation, les autres, plus riches ou plus désintéressées, les indulgences… Les Rogations y amenaient les processions de Montbard, Touillon, Jailly et Marmagne, les chapitres généraux auxquels assistaient les abbés, les prieurs, les moines dépendants de l’abbaye; la visite du cardinal Anchet apportant les reliques de saint Urse, patron de Montbard en 1485 ; les abbés commendataires qui souvent traînaient après eux une cour quasi-princière ; les Ducs de Bourgogne qui y venaient se reposer de leurs fatigues dans leur château, et s'édifier aux vertus des religieux; voilà ce qu’il faut se rappeler pour comprendre que l'église de Fontenay n'était pas trop grande dans certaines circonstances.
Les huit évêques qui assistaient à la consécration de l’église étaient Albéric d’Ostie, Symar de Tusculum, Humbert de Bauge, 548 évêque d’Autun, Pierre de Pavie, Lambert d’Angoulême, Henri de Troyes, Ardoin de Comminges, Hugues de Mâcon, évêque d’Auxerre, qui trépassa à Fontenay quelques semaines après la cérémonie : son corps fut transporté plus tard à Auxerre, ou à Pontigny qu’il avait fondé (1114).
Pendant que le second abbé de Fontenay, Guillaume I, achevait la construction du cloître commencé par son prédécesseur Godefroy, arrivait à Fontenay un évêque anglais dont la générosité sera avantageuse pour l’abbaye naissante et pauvre encore. C’était Ébrard, évêque de Norwick, ancienne capitale de l’Est-Anglie. Ses frères, les comtes de Pembroke et d’Arundel, ayant pris le parti de Stephen contre qui occupa le trône d’Angleterre, furent bannis par le concurrent heureux. Leur frère Ébrard prit également le chemin de l’exil, avant que d’attendre la sentence qui devait aussi l’expulser. D’autres disent qu’il se retira à cause des difficultés que son administration rencontrait, et qui étaient soulevées par sa trop grande rigidité. Il vint demander le calme et la paix à la solitude de Fontenay, en 1139. Sur la colline du midi, il bâtit son castel dont les ruines annoncent encore l’importance. De là il dirigeait la construction de l’église dont il paya les dépenses de ses propres deniers, il avait abdique la , mais il n’avait pas renoncé à ses revenus. D’ailleurs, membre de la grande famille des Arundel, il jouissait d’une belle fortune qu’il employa en partie à cette église. Il n’eut pas la consolation d’en voir la consécration, il mourut quelques mois avant, fut déposé dans l’église provisoire de Saint—Paul, en attendant qu’il fut rapporté devant le grand autel de son église.
La consécration de l’église et la générosité de l’évêque Ébrard furent conservées par une inscription lapidaire trouvée par , quand il était conservateur des Archives de la Côte-d’Or.
Le sol de l’église est sillonné de petits canaux qui, obstrués par la suite des temps, n’ont plus laissé un écoulement facile pour les eaux. Dans les inondations le petit ruisseau de Saint—Bernard pénétrait dans l’intérieur, allait jusqu’au chœur, dégradant tout par l’humidité qu’il y laissait. En 1746, les religieux furent obligés d’élever le pavé d’un mètre, et de refaire les stalles qui sont aujourd’hui à l’église de Montbard. À la vente mobilière de l’abbaye, au mois
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Monographie de l’abbaye de Fontenay.
