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12, Montagne aux-Herbes-Potagères.
D’un point à un autre, la ligne la plus courte est la ligne droite. C’est du moins ce qu’affirme un aphorisme fameux que les sciences exactes ont légué à la sagesse des Nations. Quel plaisant démenti à ce dogme géométrique que d’être obligé, lorsqu’on est pressé par le temps, de prendre la voie du Cap de Bonne-Espérance pour se rendre à Élisabethville !
Chapitre I
D’un point à un autre, la ligne la plus courte est la ligne droite. C’est du moins ce qu’affirme un aphorisme fameux que les sciences exactes ont légué à la sagesse des Nations. Quel plaisant démenti à ce dogme géométrique que d’être obligé, lorsqu’on est pressé par le temps, de prendre la voie du Cap de Bonne-Espérance pour se rendre à Élisabethville !
Représentons-nous le continent noir sous la forme d’une poire gigantesque dont notre Katanga serait, sinon le cœur, du moins l’un des meilleurs pépins. La comparaison, je le reconnais, est irrespectueuse. Je la fais sous toutes réserves et seulement pour les besoins de ma démonstration. Veut-on atteindre le centre du fruit ? On peut l’entamer au choix par le haut, par le bas ou par les côtés. Les quatre points cardinaux peuvent servir de points de pénétration.
Voulez-vous essayer par le Nord ? C’est la route de l’Égypte, et sans doute celle que suivirent jadis les Arabes. Remonter la vallée du Nil par Le Caire, Louqsor. Assouan, Khartoum, Fachoda, Lado, puis longer les Grands Lacs, que d’étapes séduisantes ! Ce sera le voyage de noces de nos arrière-petits-enfants. Aujourd’hui ce trajet, le plus court à vol d’oiseau, est encore le plus long en réalité.
L’accès par l’Ouest, c’est-à-dire par Borna, le Congo et le Lualaba, a, lui aussi, le défaut de la longueur. Dans l’état actuel des choses, il exige le recours successif à la navigation fluviale et au rail pour n’aboutir au Katanga qu’après plus d’un mois de voyage et au prix d’une demi-douzaine de transbordements.
À opérer par la rive orientale de l’Afrique, la pénétration pourrait être plus aisée, d’autant que le Katanga est plus proche de l’Océan Indien que de l’estuaire maritime du Congo.
Venant de l’Est, le voyageur peut rejoindre notre colonie en débarquant soit à Mombasa dans l’Est africain anglais, soit à Dares-Salam dans l’ancienne Afrique orientale allemande, soit à Beira, dans l’Afrique orientale portugaise. En effet, chacun de ces trois ports est le terminus d’un railway se dirigeant vers le Congo. Si la première de ces voies, celle de l’Uganda, d’ailleurs inachevée, ne donne pas un accès pratique à la « perle » de notre colonie, en revanche, la seconde, le « Tanganykabahn » assure directement la jonction avec notre réseau belge et permet déjà de la sorte la traversée de l’Afrique dans toute sa largeur. Quant à la ligne de Boira, qui vient se souder à Buluwayo au réseau rhodésien, c’est celle qu’adopte aujourd’hui la majeure partie de notre trafic du Katanga.
Mais c’est la voie du sud, — chose paradoxale, — qui demeure, jusqu’à nouvel ordre, la plus courte. Désirez-vous être rendu à Elisabethville dans le minimum de temps et avec le maximum de confort ? Il n’y a pas à hésiter. Passez au large de Borna, saluez de loin, de très loin, cette terre devenue belge, puis descendez bien au dessous des Tropiques. Prolongez de quelque 2,500 milles votre voyage en mer. Abordez à l’extrême pointe de la poire africaine. Puis remontez du Sud au Nord, à travers les nouveaux États de la South Africa et de la Rhodésie, par un excellent railway qui couvre environ 3,500 kilomètres avant d’atteindre la frontière belge à Sakania.
L’obligation de recourir ainsi au chemin des écoliers fait bien saisir, et dès le premier jour, au voyageur qui se rend au Katanga, toute l’importance du problème des voies de pénétration et de communication au regard de notre politique coloniale et combien Stanley voyait clair lorsqu’il déclarait, il y a quelque trente ans, que sans chemins de fer le Congo ne vaut pas un " farthing".
Le détour par le Sud ou par l’Est que nous impose le régime actuel se traduit par le drainage, au profit des sociétés étrangères, du plus clair des bénéfices du trafic de notre Katanga. En même temps, cette servitude favorise la pénétration étrangère au risque d’adultérer le caractère national de notre œuvre.
À y réfléchir, on éprouve du même coup ce qu’il y a d’intéressant dans la course entreprise entre le « Benguella Railway » et le chemin de fer du Bas-Congo au Katanga (B. C. K.). La première de ces voies mettrait en relations directes par un rail de mille neuf cents kilomètres nos districts miniers du Katanga avec Lobito-Bay, dans l’Angola, une des meilleures rades de la côte occidentale africaine. Il importe que nous puissions opposer à cette nouvelle artère étrangère la ligne qui nous permettra enfin d’aller de Boma à Elisabethville en quelques jours, sans détour inutile et en demeurant sur notre territoire. C’est le rôle du B. C. K., dont le prompt achèvement conditionne au premier chef l’avenir économique et politique de notre colonie.
En attendant ces jours heureux, — puissent-ils être prochains ! — c’est via Cape-Town que s’embarquent les voyageurs à destination d’Elisabethville, ainsi que le faisaient, avant le percement de l’isthme de Suez, les voyageurs en partance pour les Grandes Indes.
Et c’est ainsi que nous nous trouvons, aujourd’hui, à bord d’un des navires, d’ailleurs excellents, de l’"Union Castle Line" qui s’en va, par Las-Palmas, Ascension, Sainte-Hélène jusqu’à l’ancien cap des Tempêtes, si heureusement débaptisé.
Hier, à l’heure du thé, il a levé l’ancre à Tilbury, sans tambour ni trompette, dédaigneux, en sa qualité de véritable anglo-saxon, de tout cet appareil un peu théâtral qui accompagne ailleurs les départs pour les pays lointains. Lentement, il est descendu jusqu’à la mer, nous offrant, par une radieuse fin de journée, le spectacle toujours plaisant des rives de la Tamise se déroulant en une double frise animée où les cottages et les pâturages alternent avec la vie de l’industrie et des négoces. Puis, au soleil couchant, le fleuve fameux confondit peu à peu ses eaux limoneuses avec les grosses vagues de la mer du Nord, blocs de jaspe, déjà sombres, frangés d’un peu d’écume.
Ce matin, nous sommes en vue des côtes normandes. Ces falaises que nos jumelles devinent là-bas à bâbord et dont la silhouette s’infléchit brusquement, n’est-ce pas Le Havre et son embouchure ? N’est-ce pas sur ce coin de plage que flotta, pendant les années tragiques, le drapeau de la souveraineté belge qui luttait et se défendait si âprement ?
Nous voici au 21 juillet… Et cet anniversaire qui a pris, depuis la grande épopée, un caractère plus grave et plus émouvant, réveille, pour les trois Belges que nous sommes à bord du « Durham Castle », le souvenir et la fierté de la patrie aimée dont nous nous éloignons, mais dont nous allons bientôt retrouver le prolongement là-bas, sous l’Équateur.
Chapitre II
Voici notre cinquième jour de mer. C’est un grand repos. Melchior de Vogüé disait qu’une croisière vaut une retraite. De fait, on peut trouver à bord tous les éléments d’une excellente cure thérapeutique et même morale. Encore faut-il veiller à ne pas se laisser accaparer par des conventions et des frivolités où le snobisme prend sa large part. Le mot fameux de Palmerston : que la vie serait supportable sans ses plaisirs, est vrai de la vie en société, aussi bien sur l’eau que sur le plancher des vaches.
J’ai souvenir d’un voyage par mer accompli il y a quelque quinze ans, entre Naples et Anvers, à bord d’un steamer du « Nordeutsche Lloyd », dans des circonstances de deuil qui faisaient pour moi de cette traversée une épreuve singulièrement cruelle. À partir de l’escale de Gênes, tous les voyageurs d’importance ayant débarqué, — le bateau venait d’Extrême-Orient, et nous étions en novembre, — je me trouvai seul voyageur de première classe à bord. Seul, je me trompe. Du « promenade-deck » au salon, du fumoir à la « speizsaal », j’étais poursuivi par les flonsflons d’un impitoyable orchestre qui me servait, à jet continu, tout le répertoire des Strauss et des sous-Strauss. Dans tous les couloirs, au pied de tous les escaliers, de solennels « stewards » se mettaient au port d’arme à mon approche. À chaque repas, un maître d’hôtel stylé et gourmé présentait à mon choix un interminable menu, luxueusement imprimé et orné d’aimables fioritures. Bien plus, un journal quotidien m’était remis chaque matin en son unique exemplaire. Il me parut que tant d’embarras étaient pour le moins inutiles, d’autant qu’ils s’accordaient très mal avec mon humeur du moment. Ayant donc demandé audience au capitaine, qui ne descendait jamais de sa dunette, je sollicitai la faveur d’être délivré de la musique, des « stewards » galonnés, du journal imprimé et du reste ; les services d’un seul homme pouvaient me suffire. Hélas ! ma requête n’eut aucun succès. Le capitaine me répondit que rien ne pouvait être changé à ces rites quotidiens et à tout ce décor, quand bien même il n’y aurait pas le moindre passager à bord. Ainsi le prescrivaient les règlements. Ainsi l’exigeait aussi, m’expliqua-t-il, le sentiment d’une discipline méthodiquement allemande : à quoi employer ces musiciens, si leurs instruments devaient être condamnés au silence ? À quoi occuper tout ce personnel abondant et varié, dont l’oisiveté, mère de tous les vices, ne manquerait pas d’éveiller les mauvais instincts ? Avec ou sans clients, le programme devait être exécuté ponctuellement chaque jour, jusqu’à destination. Il fallut bien m’incliner.
Pour obéir à une tout autre mentalité, les règlements à bord des steamers britanniques comportent, eux aussi, leurs exigences inéluctables. Mais quelle admirable connaissance s’y réflète de la vie de voyage et de mer, et quel souci d’entreprendre sur la liberté de chacun que pour réaliser l’avantage du plus grand nombre ! À tout prendre, cette musique, ces parties de sport et ces parties de danse sur le pont, ces paris sur la marche du navire, il faut y voir autant de remèdes destinés à prévenir ou à chasser le « cafard » des longues traversées. Il faut donc s’en accommoder. Il faut surtout y ajouter par le charme ou l’intérêt des rencontres faites à bord et des conversations à cœur ouvert.
Parmi les passagers, voici un amiral en congé, qui, en guise de vacances, fait son périple d’Afrique, mais en simple touriste. Voici des officiers et des fonctionnaires du service colonial qui ont combattu ou travaillé pour l’Empire à peu près sous toutes les latitudes et longitudes.
Voici des familles de colons qui s’en retournent au Natal ou en Rhodésie après un séjour d’Europe. Voici des jeunes gens qui s’en vont faire fortune, robustes et décidés, prêts à prendre la vie d’attaque et de front. Il règne dans un tel milieu une atmosphère de santé et d’énergie, et, certes, le détour que comporte la voie du Cap pour les Belges qui se rendent au Katanga offre à tout le moins ce profit de les mettre, pendant leur voyage de mer et durant la traversée du grand « dominion » sud-africain, en contact direct avec le génie entreprenant et l’expérience coloniale des Anglo-Saxons.
Un peuple aussi jeune que le nôtre doit être plus qu’aucun autre attentif à s’instruire. Les merveilleux résultats que les Français ont obtenus dans l’Afrique du Nord et tout récemment au Maroc, ceux que les Anglais peuvent fièrement étaler dans l’Afrique du Sud sont des leçons de choses dont nous avons le droit de nous inspirer. Un Liautey est un admirable professeur. Il y a aussi beaucoup à apprendre pour nous dans la vie et l’œuvre d’un Cecil Rhodes.
N’est-il pas remarquable que la destinée, qui a fait de l’Angleterre, de la France et de la Belgique trois peuples voisins et amis en Europe, ait aussi combiné en Afrique, pour ces trois nations, les mêmes conjonctures de voisinage et les mêmes raisons d’amitié ? La grande guerre où nous avons mêlé notre sang et les diverses péripéties politiques et économiques de la paix ont encore accentué ce phénomène. Pour moi, je l’éprouve très vivement au moment où, à bord d’un vaisseau anglais et au milieu d’Anglais, je vogue vers notre colonie. Ce n’est pas en vain que nos explorateurs, nos missionnaires, nos officiers, nos ingénieurs, nos marchands, nos touristes empruntent les mêmes routes, connaissent les mêmes gîtes, les mêmes difficultés et les mêmes espérances que ceux de France ou d’Angleterre. En apprenant à mieux se comprendre, ils sentent aussi de mieux en mieux qu’ils partagent en commun les responsabilités qui, selon le mot de Kipling, ont été placées par la Providence sur les épaules des hommes blancs. En Afrique comme en Europe, ils sont comptables de cette civilisation occidentale que nous avons défendue ensemble naguère par les armes contre une conception toute matérialiste et barbare de la force et que nous devons continuer à servir pacifiquement par la mise en valeur des races et des contrées sauvages ou a demi-sauvages.
Accoudé au bastingage du pont supérieur, j’échange quelques idées sur ce thème avec un vieux gentleman, grand éleveur des environs de Durban. La nuit est venue. L’air est d’une douceur virgilienne. Le ciel est tout criblé d’étoiles. On dirait d’une poussière de diamants que traverse parfois un éclair fugitif, d’un or presque vert.
Un chant s’élève dans la nuit. Groupés dans un salon de troisième classe, des passagers unissent leurs voix graves ou claires en un hymne religieux d’une mélodie lente et prenante. C’est très simple et très beau. Et la grandeur de la race anglo-saxonne, qui mêle si naturellement l’idéalisme et le réalisme, se révèle en de telles manifestations. Cet appel à Dieu, dans la nuit, sous Ces voûtes éternelles, telles aujourd’hui qu’au temps des Argonautes et des Conquistadores, pénètre l’âme de souvenirs et d’émotions bienfaisantes.
Le capitaine qui passe nous promet que demain nous verrons le pic de Ténériffe. Vers midi nous ferons escale aux îles Fortunées, d’où je vous enverrai ces lignes trop hâtives.
Chapitre III
Nous avons surpris Las Palmas au petit jour. Le brouillard du matin, se levant comme un rideau, nous a découvert, le 26 juillet, la capitale de la grande Canarie, nonchalamment étalée sur la côte et dont les faubourgs s’accrochent en grappes à une montagne dont le sommet demeure encore voilé. Le commodore du « Durham Castle » prétend que toutes les îles gagnent à être ainsi vues du large, et qu’à y mettre le pied, la chance des déceptions est la seule que l’on coure. Dois-je dire qu’il ne nous a pas convaincus ? À peine notre steamer s’est-il arrêté dans la rade, tandis que les barques se pressent autour de lui comme autant de moucherons sur une proie âprement convoitée et que déjà le « promenade-deck » est envahi par des mercantis de toutes sortes aux gestes souples et aux regards insinuants.
offrant qui leurs broderies, qui leurs perroquets, qui leurs singes et leurs bijoux de pacotille, nous sautons à bord d’un canot automobile qui fend l’eau comme une flèche. Beaucoup de bâtiments dans la rade : voici deux navires allemands, un hollandais, un norvégien, puis quelques cargos de Bilbao ou de Ténériffe. Ah ! quand viendra le jour où, à toutes ces escales, le pavillon belge se fera familier ! Du port où nous débarquons, une « tartane » vermoulue nous conduit à la ville, qui n’est distante que de trois kilomètres.
Des bambins aux dents blanches et aux yeux noirs dans des visages d’un teint café au lait nous font escorte, enveloppés d’un nuage de poussière que soulève leur galopade et nous chantant, de toute la force de leurs petits poumons, des airs de bienvenue. Dans le chaud soleil qui la baigne maintenant, la ville mêle d’agréables visions et parfums d’Orient et d’Espagne. Une rivière la traverse, mais une rivière que la saison a rendue « extra-dry » et à laquelle on ferait volontiers l’aumône d’un verre d’eau pour la rafraîchir. Beaucoup de palmiers et de bananiers et, par-dessus les vieilles murailles des deux rives, d’adorables écroulements de géraniums et de en masses touffues. La cathédrale a belle allure. Sous le portique, des mendiants pittoresques étalant fièrement leurs difformités et des polissons en loques jouant gravement aux osselets. Des duègnes et des qui entrent à l’église, enveloppées de leurs mantilles. Un important chanoine, en camail, coiffé d’un bonnet à verte, qui s’arrête sur le seuil pour échanger quelques propos avec un vieil hidalgo monté sur une sorte de poney noir à l’œil vif et à longue crinière. Autant de scènes qui rappellent tour à tour le Greco, Murillo, Goya ou Zuloaga. Rien de plus coloré que le marché, qui se tient au bord de la mer, et où la chair rose des thons débitée en larges tranches voisine le plus fraternellement du monde avec la pulpe couleur d’aurore des pastèques et les excoriations marbrées des fromages, — le tout dans le va-et-vient des ménagères qui jabotent et le vol bourdonnant des mouches indiscrètes. La ville semble, d’ailleurs, animée et prospère, et les cottages, qu’on devine piqués dans la montagne au milieu des orangers, doivent être des lieux exquis de repos et de villégiature.
Lorsque nous rejoignons le « Durham Castle », celui-ci achève sa provision d’eau. Un bateau-bassin est amarré à son flanc et nous voyons, peu à peu, la coque de ce réservoir se dégager des vagues, sous l’effort rythmé des pompes qui le vident de son contenu. Un peu plus loin, de jeunes plongeurs, à peine caleconnés, sollicitent, l’attention des passagers qui ont terminé leurs emplettes auprès des camelots mulâtres aux yeux de velours. Qu’une pièce de monnaie soit jetée dans la mer du haut du bateau, aussitôt deux ou trois de ces hardis nageurs de piquer une tête, et c’est merveille de voir l’habileté et l’audace avec lesquelles ils vont, à une profondeur de quelque dix ou vingt mètres, poursuivre la piécette et se livrer entre eux, pour sa conquête, à des combats sous-marins dont on devine les péripéties aux taches plus claires et comme laiteuses que font leurs torses et leurs membres dans cette eau d’un azur intense.
Mais voici le sifflet du départ. Appareillons pour d’autres îles et d’autres cieux !
Les jours se suivent dans la vie quiète du bord, où un rien se transforme en événement. Parfois quelques poissons volants, parfois quelques cachalots ou quelques requins nous font cortège. Parfois une côte ou un feu est signalé à l’horizon. Dans cet air de plus en plus chaud, — nous sommes déjà sous les Tropiques, — livrée aux larges vagues de l’Atlantique, l’imagination évoque volontiers des rivages déserts où aborderait seulement, de loin et loin, sous la menace des tornades ou dans l’attemo des vents alizés, quelque brick chargé d’épices ou de bois odoriférants.
Mais voici — pour dissiper ces réminiscences de Bernardin de Saint-Pierre — une escale d’un type moins romantique, qui nous retiendra quelques heures à peine : c’est l’îlot de l’Ascension, terre volcanique perdu sous l’Équateur entre 9 degrés 50 au sud et 14 degrés 20 à l’ouest, déjà plus proche du Brésil que de la côte africaine et qui n’a d’autre population que les officiers et agents britanniques qui y desservent une station de charbon et de câbles télégraphiques. Le poste n’est pas sans valeur stratégique, et c’est ainsi qu’il figure dans la marine britannique sous le nom de « H. M. S. Ascension » et qu’il est soumis, ou peu s’en faut, aux règlements des navires de guerre sous la direction d’un lieutenant ou d’un commandant de la flotte, qui fait fonctions de gouverneur de l’île. Toutefois ce régime spécial va être modifié. L’Angleterre entend affirmer, ici comme ailleurs, sa volonté de paix et de désarmement. L’administration de l’île est à la veille d’être transférée par la marine impériale au service civil des câbles, et notre navire amène le nouveau personnel qui se substituera aux officiers de l’amirauté.
L’île n’est pas grande. On en fait le tour à pied en trois ou quatre jours. Abordée par le nord-ouest, elle, dessine, sur le ciel d’un bleu d’acier, une silhouette mouvementée dominée par plusieurs cimes d’une teinte rougeâtre et violette, dont l’une affecte exactement la forme d’une pyramide. À notre droite, elle se prolonge en une plage d’un sable éclatant de blancheur, tandis qu’à notre gauche des falaises se dressent, remparts déchiquetés dans lesquels, de-ci de-là, l’océan a creusé des cavernes où s’écroulent les lourdes vagues en gerbes jaillissantes.
Peu ou point de végétation. Tout au plus de pauvres palmettes et une herbe rare, à peine suffisante pour les quelques chèvres et les quelques lapins qui forment tout le cheptel de l’île. Quant à la faune sauvage, elle est constituée surtout par d’intéressantes variétés d’oiseaux et de tortues de mer.
Les quatre-vingts Anglais dont se compose toute la population, — en y comprenant une demi-douzaine de dames, — se partagent la plage en lots de dimensions égales et chacun d’eux a droit, en vertu d’un accord traditionnellement respecté, aux œufs qui sont recueillis dans son canton. Ces bonnes fortunes sont une des rares distractions auxquelles puissent prétendre les habitants de cet îlot peu fortuné, qui manque à peu près de tout ce qui est nécessaire à la vie alimentaire et n’est ravitaillé en eau potable, en vivres et en nouvelles que par le paquebot mensuel allant de Las Palmas à Saint-Hélène et par celui qui fait la route en sens inverse.
La résidence du gouverneur est à mi-côte. Le chemin qui y grimpe est bordé par des pierres blanches qui en marquent le tracé au flanc de la montagne nue. De cette habitation sans faste, le chemin continue de la sorte, serpentant à travers l’île accidentée et ne se distinguant d’ailleurs du sol aride que par ce double cordon lapidaire.
Les nouveaux résidents que nous débarquons dans cet endroit médiocrement enchanteur et qui sont de parfaits gentlemen prennent parti de leur sort avec beaucoup d’humour. À quelqu’un qui les plaint d’être astreints à un tel séjour pour un terme de trois années, ils répondent, en faisant allusion à un récent scandale parlementaire : « Bah ! Horace Botomley en a eu pour sept ans. Ne trouvez-vous pas que nous sommes bien lotis ? »
Nous devions, d’ailleurs, avoir d’autres exemples, beaucoup plus remarquables de cette philosophie toute britannique faite d’énergie et de calme endurance, en rencontrant, dans la rade d’Ascension, un petit steamer de quelque 500 tonnes environ, le " Quest ", mouillé là depuis la veille après une longue navigation de découvertes et de recherches scientifiques dans les mers australes et antarctiques. Le " Quest " était commandé, il y a quelques semaines encore, par le hardi explorateur Shakleton, qui est mort en cours de voyage à Montevideo. Le commandant Wild, qui le remplace, se propose de poursuivre, avant de regagner l’Angleterre, une série d’investigations maritimes dont il nous expose sobrement le passionnant programme.
Rien d’excessif, rien de théâtral, rien de bruyant dans ces rencontres, dans ces séparations, dans ces départs. La loi éducative, que le caractère anglais semble avoir héritée de l’ancienne Sparte et qui consiste à ne pas extérioriser sans nécessité ses sentiments intimes, est mieux comprise et mieux pratiquée encore sur mer que sur terre. Ce flegme déconcerte toujours un peu les étrangers. Beaucoup sont tentés d’attribuer à une insensibilité foncière ce qui n’est, en réalité, qu’une forme de pudeur et de réserve morale que les Anglais eux-mêmes ont définie et justifiée d’un beau mot : le " self contrôle ". Notre tempérament national, si volontiers exubérant et qui pousse trop souvent le laisser-aller et la familiarité jusqu’à un certain débraillé, ne peut que gagner à l’observation et à la méditation de ces formules éducatives que tout Anglais, homme, femme ou même enfant, du premier lord au plus simple cockney, semble avoir tout naturellement dans le sang.
Chapitre IV
C’est le 4 août, dans la soirée, tandis que, à bord du « Durham Castle », en compagnie d’officiers anglais qui furent de la grande guerre, nous commémorions, aux accents successifs de la « Brabançonne » et du " God save the King ", un anniversaire chargé des plus émouvants souvenirs, que la vigie signala à l’horizon le feu de Sainte-Hélène…
Le lendemain, au petit jour, nous débarquions dans l’île. Celle-ci a bien l’aspect sinistre que décrit le « Mémorial » de Las-Cases. Elle apparaît au navigateur comme un formidable bastion de basalt, dont les hautes murailles noires, dominées par un sémaphore et par des batteries d’artillerie pointées vers la mer, n’offrent d’autre accès qu’une profonde échancrure au creux de laquelle se tasse la seule agglomération de l’île, la petite ville de Jamestown. C’est en vue de cette petite ville que les bateaux jettent l’ancre, dans une crique peu hospitalière, à en juger par les épaves qui émergent de ci de là, dressant vers le ciel, telles des plaintes ou des menaces, les tronçons de leurs coques rouillées ou les moignons de leur mâtures brisées.
Jamestown, qui compte environ 3,000 habitants (des métis d’un ton très foncé), est fortifiée à la mode d’il y a cent-cinquante ans et l’on n’y pénètre, en venant du débarcadère, que par une poterne rébarbative. De la ville, une route, taillée en corniche au flanc de la montagne qui s’élève à notre droite, va jusqu’à « Plantation », qui est la résidence du gouverneur. Un autre chemin très raide serpente sur la montagne à notre gauche et grimpe jusqu’à Longwood, qui est à 4 milles de distance et où Napoléon mourut après un exil de six années.
Lorsque le « Northumberland » débarqua ici l’Empereur, le 15 octobre 1815, les autorités de l’île n’avaient pas été avisées de son arrivée et rien n’était préparé pour le recevoir. C’est ainsi qu’il passa les premières nuits dans une maison sise en bordure du petit parc de Jamestown. De là, il fut transféré à Briar’s House, qui est à l’extrémité de la ville et où se trouve aujourd’hui la station du câble transatlantique, enfin — peu de temps après, — à " Longwood old house ", où il mourut, le 5 mai 1821.
Au fur et à mesure que nous nous éloignons de la rive, l’île se découvre à nous, non plus avec sa carapace rugueuse de pachyderme antédiluvien, mais avec ses aspects intérieurs qui sont moins farouches et presque séduisants. Je suis frappé de la ressemblance qu’offre ce pittoresque paysage africain avec les environs d’Ajaccio, où
j’étais, il y a moins de huit mois. Ici comme là-bas, même sol sec et rougeâtre, mêmes crêtes majestueuses et mêmes vallées profondes dont les entrecroisements ouvrent de larges échappées triangulaires sur la mer infinie qui monte à l’horizon. La végétation est à peu près semblable : des cactus et des aloës, des fougères et des plantes grasses. Peu d’arbustes. De ci de là, aux environs d’une maisonnette isolée, des fleurs qui semblent être venues d’elles-mêmes : géraniums, capucines, canas, tritomas, daturas.
Voici tout un convoi de petits ânes ployés sous le bât et qui grimpent vaillamment par des sentiers escarpés. Voici, à notre approche, quelques chèvres et quelques chevreaux qui bondissent sur les talus du chemin. Le temps est frais, presque froid, et le vent âpre. Nous sommes, il est vrai, au mois d’août, et c’est ici la saison la moins clémente.
Longwood est situé sur un plateau où apparaissent quelques maigres cultures potagères. Voici la maison fameuse. Elle n’a pas plus d’importance que les baraquements dont on faisait usage au temps de la guerre pour y installer provisoirement nos services d’hôpital ou d’administration. Elle est faite d’un rez-de-chaussée sans étage et qui affecte la forme d’un T. La barre verticale de ce T est constituée par deux pièces qui se font suite : la première, où l’on pénètre par une petite terrasse en lattis, était la salle de billard. La seconde chambre, éclairée par deux fenêtres à guillotine, est celle où Napoléon avait fait installer son lit et où il est mort. C’est la seule partie de la maison que nous puissions visiter. Les quelques qui forment la barre horizontale du T sont occupées, paraît-il, par un agent de l’administration française des Domaines, à laquelle l’Angleterre a cédé, en 1857, cette demeure historique, et comme ce fonctionnaire, qui détient les clefs, n’est pas à Longwood en ce moment, nous sommes réduits à constater que le conservateur, comme tous les conservateurs, conserve jalousement son bien.
L’ancienne salle de billard et l’ancienne chambre à coucher sont entièrement . Toutefois, à l’endroit même où l’Empereur a rendu son dernier souffle, son buste en marbre, exécuté d’après un moulage qui fut pris aussitôt après son décès, occupe, entre les deux fenêtres, la place du lit mortuaire.
Dans ces chambres froides et démeublées, l’imagination doit faire effort pour reconstituer les récits et les tableaux consacrés au dernier exil et à la mort de l’Aigle. Pourtant, malgré moi un souvenir me vient à l’esprit : c’est celui d’une représentation dramatique à laquelle, lorsque j’étais enfant, il me fut donné d’assister, en un théâtre de patronage, au bon pays de Dinant. La scène représentait les derniers moments de Napoléon. L’Empereur, sentant sa fin approcher, avait réuni autour de son lit d’agonie ses quelques fidèles et leur faisait ses suprêmes recommandations. Alors, brusquement, se soulevant sur ses oreillers et s’adressant au maréchal Bertrand avec le plus savoureux des accents wallons : « Allons ! Bertrand, ouvre-moi donc la fenêtre que j’voie encore un coup la France ! » Telle était, d’ailleurs, la bonne volonté des acteurs et des spectateurs que ces paroles étaient aussitôt couvertes de bravos, tandis que de nombreux mouchoirs des larmes furtives.
On souhaiterait que ce triste décor de Longwood fût moins dénudé : il suffirait d’y remettre en place les quelques meubles et objets d’art qui le garnissaient au temps de « l’autre » et qui ont été transportés à la résidence du gouverneur de l’île.
Autant cette dernière retraite de l’Aigle est muette et froide avec ses murs et ses planchers nus, autant son berceau d’Ajaccio, est demeuré vivant et éloquent. Dès qu’on franchit là-bas le seuil de la petite maison patricienne, perdue dans un quartier de ruelles, mais à laquelle le recul d’une « piazzetta » donne un peu d’air et d’allure, on revit sans effort l’existence de la famille Bonaparte et les péripéties qu’elle traversa au temps de Paoli. On y a conservé, — ou reconstitué plutôt, s’il faut en croire des historiens véridiques, — la modeste ornementation de la salle des fêtes, avec ses quelques bougeoirs accrochés en girandoles devant de pauvres miroirs dédorés dont les glaces ternies semblent refléter des visages d’autrefois. Au-delà, voici la chambre de Letitia avec la chaise à porteurs qui ramena la femme de l’avocat corse de l’église Saint-Ferdinand lorsqu’elle se sentit prise des douleurs de l’enfantement et voici le canapé, aux crins échevelés, sur lequel Napoléon vit le jour. Quelques souvenirs, quelques écrits ont été pieusement rassemblés dans ce cadre émouvant, et, pour que la couleur locale y soit plus complète, les honneurs sont faits aux visiteurs par un vieux brisquard survivant de ou de Gravelotte.
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