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DISCOURS préliminaire | Page | 1
Avis du Libraire sur l’orthographie des anciens Mémoires. | xx
Mémoires de Geoffroy de Ville-Hardouin. | 1
Avertissement sur les mémoires de Geoffroi de Villehardouin
MÉMOIRES
DE GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN,
MARÉCHAL DE CHAMPAGNE ET DE ROMANIE,
ou
HISTOIRE
DE LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE
PAR LES FRANÇAIS ET LES VÉNITIENS.
AVERTISSEMENT.
Les Mémoires de Ville-Hardouin sur l’une des révolutions les plus extraordinaires qui aient jamais eu lieu, n’en présentent ni la fin ni les suites. Les hommes s’usent vite dans ces commotions terribles ; et il leur est rarement permis de voir le dénouement des drames sanglans qu’ils ont ouverts sur la scène du monde. Ainsi la mort frappa Ville-Hardouin avant l’affermissement de l’empire qu’il avoit contribué à fonder ; et son récit ne contient que neuf années de cette histoire pleine d’originalité et d’intérêt.
Ses Mémoires d’ailleurs n’offrent en général qu’un côté des objets : très-complets quand ils roulent sur l’armée, dont l’auteur étoit un des principaux chefs, ils ne donnent presque aucun détail sur le peuple vaincu ; et quand ils en parlent, c’est presque toujours d’une manière vague et peu exacte.
L’Éditeur a regardé comme un devoir de suppléer à toutes ces omissions. Il a pensé que le lecteur verroit avec satisfaction, réunis dans un même cadre, non-seulement les événemens qui ont précédé l’établissement solide des princes français sur le trône de Constantin, mais les fautes et les revers qui ont accéléré la décadence de cet Empire. Il a pensé que l’intérêt qu’inspire toujours une nation subjuguée, et passant malgré elle sous une domination étrangère, feroit accueillir des détails sur les causes qui amenèrent les Grecs du Bas-Empire au point de ne pouvoir opposer aucune résistance à une poignée de conquérans, effrayés eux-mêmes des dangers de leur entreprise.
Le travail historique de l’Éditeur se divisera en deux parties.
Dans la première, qui portera le titre de Notice sur Ville-Hardouin, il s’attachera non-seulement à recueillir les particularités de la vie de cet homme célèbre que ses Mémoires n’offrent pas, mais à compléter les récits qui composent cet ouvrage. L’obligation de donner à ce morceau un ensemble régulier, lui imposera la nécessité de rappeler quelquefois les mêmes faits ; mais en même temps qu’il les présentera presque toujours sous un point de vue nouveau, il passera rapidement sur la plupart de ces faits, se bornant à ne développer que les événemens omis par Ville-Hardouin, et qui peuvent aider le lecteur à bien comprendre la position, le caractère, les intérêts et les passions des principaux personnages de cette histoire.
Ville-Hardouin, distingué par toutes les vertus qui honoroient l’ancienne chevalerie, ne joua pas le principal rôle dans la conquête de l’Empire grec. Sa modestie paroît d’ailleurs l’avoir empêché de parler de lui aussi fréquemment qu’on l’auroit désiré. Il en résulte que la Notice qui lui est consacrée le présente souvent en sous-ordre ; ce qui seroit un défaut si l’on pouvoit exiger dans l’histoire cette espèce d’unité qui n’est de règle que dans les ouvrages d’imagination ; mais du moins dans cette Notice on ne le perd jamais de vue, et les événemens publics se rattachent toujours à quelque circonstance honorable de sa vie. Pour tracer dans son entier le tableau de la fondation et de l’affermissement de l’Empire latin, l’Éditeur a été obligé de prolonger la Notice quelques années au-delà de la vie du personnage qui en est l’objet. Ce morceau conduira le lecteur jusqu’à la mort de Henri, Second empereur français, qui, étant parvenu à rapprocher le peuple vaincu du peuple vainqueur, promettait à ses successeurs une jouissance longue et paisible du trône que son frère avoit conquis.
La seconde partie du travail historique de l’Éditeur, placée à la suite des Mémoires, contiendra le récit rapide des événemens qui amenèrent la prompte décadence de cet Empire, fondé au prix de tant de sang. On y verra les conquérans contracter les mœurs et les vices du peuple conquis, se laisser battre par ceux qu’ils ont autrefois subjugués, et ne posséder bientôt plus que les murs d’une capitale qu’ils appeloient toujours le siége de l’Empire d’Orient. Enfin une catastrophe long-temps prévue renversera pour jamais cet édifice, dont les bases n’avoient plus aucune solidité.
Les deux parties historiques du travail de l’Éditeur, entre lesquelles se trouveront les Mémoires de Ville-Hardouin, renfermeront donc tout ce qui pourra en rendre la lecture plus facile, plus intéressante et plus instructive.
L’Éditeur, en remontant aux sources, et en s’efforçant de concilier les historiens grecs et latins, s’est surtout servi des recherches quelquefois minutieuses, mais toujours exactes de Du Cange. Cependant il n’a pas perdu de vue qu’on attendoit de lui un commentaire utile, à la portée de tous les lecteurs, et non un travail de pure érudition. C’est pourquoi, malgré la multitude de matériaux dont il pouvoit disposer, il s’est constamment abstenu de ces espèces de digressions qui peuvent plaire à quelques curieux, mais qui détournent de l’objet principal, et souvent l’obscurcissent au lieu de éclaircir.
La première édition de Ville-Hardouin parut en 1585. Blaise de Vigenère, attaché à Ludovic de Gonzague, duc de Nevers, en fut l’éditeur, et, par ordre du prince, y joignit une traduction en langage moderne. À peu près à la même époque, Paul Ramusio, vénitien, fils de Jean-Baptiste Ramusio, secrétaire du conseil des Dix, composa en latin, par ordre de la république, une histoire de la conquête de l’Empire grec, où il fondit les Mémoires de Ville-Hardouin, dont son père possédoit un manuscrit. En 1601, une seconde édition de ces Mémoires fut faite à Lyon : on n’y admit que le texte, mais on parvint à l’épurer en consultant un manuscrit de la bibliothèque du Roi. Enfin, en 1643, le père d’Outreman, jésuite flamand, publia un ouvrage plus étendu, intitulé Constantinopolis Belgica, dans lequel, ne se contentant point de paraphraser le texte de notre auteur, et de raconter l’histoire des empereurs français, il prolongea son récit jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs. Ce fut d’après ces divers ouvrages, et d’après les historiens grecs et latins, que Du Cange entreprit son grand travail sur Ville-Hardouin, qui parut en 1657. Le texte y est plus épuré et plus complet que dans les éditions précédentes, et la traduction, presque littérale, conserve une naïveté qui retrace parfaitement le ton et les mœurs du treizième siècle.
Notice sur Geoffroi de Villehardouin
NOTICE
SUR
GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN,
MARÉCHAL DE CHAMPAGNE ET DE ROMANIE,
DESTINÉE À SERVIR DE COMPLÉMENT À SES MÉMOIRES.
n ignore l’époque précise de la naissance de Ville-Hardouin ; mais tout porte à croire qu’il vit le jour vers le commencement de la seconde moitié du douzième siècle. Le château de sa famille étoit situé dans un village du diocèse de Troyes, entre Bar et Arcis-sur-Aube, à une demi-lieue de cette rivière. On y remarquoit une chapelle fondée en l’honneur de saint Loup, pour lequel les Ville-Hardouin avoient une grande vénération, et qui fut enrichie par celui dont nous nous occupons dans cette Notice.
Le père de Geoffroy de Ville-Hardouin fut Guillaume de ce nom, maréchal de Champagne. Aîné de sa maison, Geoffroy eut un frère et trois sœurs. Jean, son frère, ne quitta point la Champagne, et vécut tranquille au milieu des agitations que causoient les croisades ; mais son fils devint très-illustre. Deux de ses sœurs, Haye et Emmeline, se firent religieuses, l’une dans l’abbaye de Froyssi, l’autre dans celle de Notre-Dame de Troyes. Sa troisième sœur, mariée à de Courcelles, fut mère d’un seigneur qui se distingua par la suite sur les traces de son oncle.
Geoffroy de Ville-Hardouin succéda, vers l’année 1180, à la charge de maréchal qu’avoit possédée son père. étoit alors comte de Champagne. Après s’être vainement ligué avec le comte de Flandre contre Philippe-Auguste, il étoit parti pour la Terre-Sainte, en laissant le gouvernement de ses comtés de Champagne et de Brie à son jeune frère Thibaut, qui dut lui succéder s’il mouroit dans le voyage. Thibaut, à peine âgé de quinze ans, venoit d’épouser Blanche de Navarre. Les qualités précoces et très-brillantes de ce jeune prince n’empêchèrent pas qu’une espèce de régence, composée des principaux seigneurs de Champagne et de Brie, ne gouvernât ces provinces en son nom. Le maréchal Geoffroy de Ville-Hardouin et le sénéchal Geoffroy de Joinville, oncle de celui qui suivit saint Louis en Égypte, en furent les chefs. Avant le départ de Philippe-Auguste pour la croisade, ils lui jurèrent que Thibaut ne suivroit pas l’exemple de son frère, et serviroit fidèlement la couronne de France. Leur présence étant absolument nécessaire dans les deux fiefs, ce motif seul les empêcha d’aller partager la gloire et les dangers de leur roi et de leur seigneur.
Henri, qui avoit précédé en Syrie Philippe et Richard, ne put étouffer ses anciens ressentimens, et retomba dans la même faute qu’il avoit déjà commise. Lorsque les rois de France et d’Angleterre se furent réunis sous les murs de Saint-Jean-d’Acre, la mort de la reine de Jérusalem et de ses enfans mit la division entre eux : ils se disputèrent pour donner un souverain à ce royaume qui n’existoit plus. Henri embrassa le parti de Richard, qui crut le récompenser en le nommant par la suite roi de Jérusalem ; mais il n’eut pas le temps de faire valoir ses droits à cette couronne : occupant un palais à Saint-Jean-d’Acre, dont les Croisés s’étoient emparés, il tomba d’une fenêtre et périt sur-le-champ.
Par cette mort, qui arriva en 1197, Thibaut III devint comte de Champagne et de Brie. Ce prince, âgé de vingt-deux ans, accorda toute sa confiance à Ville-Hardouin, qui, aussi fidèle à son seigneur qu’à son roi, sut, par ses conseils, entretenir entre eux la plus parfaite intelligence : la comtesse Blanche eut les mêmes sentimens pour le maréchal ; et l’on verra bientôt les services importans qu’il rendit à cette princesse.
La croisade entreprise par Philippe-Auguste n’avoit eu aucun succès ; mais l’on étoit loin d’attribuer la malheureuse issue de cette noble expédition au défaut de force et de courage des Croisés : on savoit que la mésintelligence qui n’avoit cessé de régner entre les rois de France et d’Angleterre en étoit la principale et unique cause. Quelques revers, dus aux mauvaises dispositions des chefs, avoient plutôt enflammé que refroidi l’enthousiasme des Chrétiens d’Occident. La prise de Saint-Jean-d’Acre et les brillans exploits du roi Richard suffisoient pour leur montrer que les Sarrasins n’étoient pas invincibles. L’annonce d’une nouvelle croisade ne pouvoit donc être accueillie qu’avec transport.
Ce fut dans cette circonstance que Foulques, curé de Neuilly, et le cardinal de Capoue, légat du pape Innocent III, parcoururent la France, en exhortant les fidèles à s’armer pour la guerre sainte. Le curé produisit beaucoup plus d’effet que le cardinal : doué d’une éloquence vive et populaire, aussi ardent que Pierre l’Hermite, aussi vertueux que saint Bernard, on le regardoit comme un prophète, on lui attribuoit même le don des miracles. Un manuscrit du temps, publié par Du Cange, nous donne une idée des triomphes extraordinaires qu’il obtenoit : « En sortant du chapitre général de Citeaux, il parla au peuple, dont la multitude innombrable entouroit le monastère, et se pressoit vers les portes. Il exhorta tout le monde à entreprendre le voyage de Jérusalem. Aussitôt, dit l’auteur, qu’on eut vu l’homme de Dieu portant lui-même le signe de la croisade ; aussitôt qu’on eut appris qu’il dirigeroit cette sainte entreprise, soudain la foule se précipite à l’envi sur ses pas, de toutes parts on l’entoure, on le presse ; les riches, les pauvres, les nobles, les bourgeois, les paysans, les vieillards, les jeunes gens, sans distinction d’âge ni de sexe, reçoivent de lui, avec des transports de joie, la croix sacrée qui les appelle au combat ».
On a beaucoup déclamé contre cet enthousiasme qui entraînoit nos pères dans des expéditions
mais l’a-t-on considéré avec des yeux vraiment
philosophiques ? Il suffit d’avoir une légère teinture de l’histoire pour savoir combien sont ordinairement petits, frivoles ou odieux, les motifs de presque toutes les guerres. L’ambition, le dépit, l’amour propre blessé, ont de tout temps fait couler des flots de sang. Puisqu’on est convenu de louer, lorsqu’ils réussissent, les auteurs de ces entreprises souvent injustes, on a, ce semble, mauvaise grâce à traiter avec mépris des expéditions où les dangers étoient plus grands que la gloire, où, dans les premiers momens de ferveur, l’ambition n’avoit aucune part, où le désintéressement étoit même porté jusqu’à l’héroïsme, où enfin les hommes, loin d’être, comme depuis, les instrumens aveugles des passions de leurs chefs, voyoient clairement le but vers lequel ils marchoient, et, croyant être appelés par le ciel à la plus noble des conquêtes, jouissoient, soit en triomphant, soit en périssant, de toute la liberté de leurs sentimens, et de toute la dignité de leur être.
Ce désir de visiter les saints lieux et de combattre les Infidèles, étoit devenu aussi ardent vers la fin du douzième siècle que du temps de Philippe I, lorsque l’Europe, sous les étendards des premiers Croisés, s’étoit en quelque sorte précipitée sur l’Asie. À la nouvelle de la prise de Jérusalem par les Sarrasins, et de la destruction totale de ce royaume, la consternation s’étoit répandue sur la chrétienté, et le pape Urbain III étoit mort de douleur ; mais l’espoir de réparer tant de pertes ayant bientôt succédé à cet abattement, les plus puissans princes s’étoient empressés de suspendre leurs différends pour ne que de cet unique objet. Quoiqu’une tentative récente n’eût pas réussi, l’esprit général n’étoit pas changé. L’enthousiasme paroissoit le même ; mais l’expérience avoit appris à mettre plus de prudence dans les dispositions d’une guerre si périlleuse.
La haine qui régnoit entre les Grecs et les Latins, le schisme qui les divisoit, les excès auxquels s’étoient autrefois livrés les Croisés en passant sous les murs de Constantinople, les trahisons, unique vengeance que les Comnène eussent pu tirer de ces désordres, avoient depuis long-temps déterminé les Occidentaux à éviter ces contrées ennemies, et à faire par mer le voyage de Jérusalem ; mais on avoit éprouvé que, même en prenant cette précaution, l’existence de l’Empire grec seroit toujours un obstacle invincible à ce qu’on s’établît solidement dans la Palestine. C’étoit un ennemi qu’on laissoit derrière soi, et un ennemi d’autant plus dangereux, que, sur le déclin de ses mœurs et de sa puissance, n’étant plus retenu par aucun scrupule, il étoit capable de toutes les espèces de perfidies. Dès l’année 1147, lorsque Louis-le-Jeune, à la tête d’une armée de Croisés, s’étoit arrêté près de Constantinople, Godefroy, évêque de Langres, l’un des principaux conseillers de ce prince, avoit opiné pour qu’on s’emparât de l’Empire grec avant de marcher contre les Sarrasins. Ce plan ne fut point adopté alors, mais il n’étoit pas oublié ; et l’on verra qu’il eut beaucoup d’influence sur la conduite de l’armée dont Ville-Hardouin fut l’un des principaux chefs. Les circonstances semblèrent d’ailleurs s’offrir d’elles-mêmes pour en renouveler l’idée, et pour en assurer le succès.
Les prédications de Foulques ne déterminèrent point Philippe-Auguste à tenter une nouvelle croisade. Malgré l’enthousiasme universel, ce sage prince sentit que l’affermissement du pouvoir royal exigeoit qu’il ne quittât plus la France. Ayant eu à lutter contre de puissans vassaux, il les vit sans peine entreprendre une guerre d’outre-mer ; il excita leur ardeur sans la partager.
Cette ardeur héroïque et religieuse s’étoit surtout répandue dans la jeune cour du comte de Champagne, le plus redoutable des vassaux de la couronne. Au milieu des jeux et des plaisirs on s’y occupait des malheurs de Jérusalem, et l’on faisoit des vœux pour sa délivrance. Blanche étoit vivement touchée de la situation des Chrétiens d’Orient ; Thibaut brûloit de les venger : Ville-Hardouin, regrettant de n’avoir pas pris part à la dernière croisade, désiroit de partager la gloire qu’il croyoit réservée à son jeune maître. Les deux époux donnèrent, à la fin de novembre 1200, un superbe tournoi dans leur château d’Escry : tous les seigneurs de France y furent invités ; ils y arrivèrent en foule ; et l’on y vit surtout briller le comte Louis de Blois et de Chartres, cousin de Thibaut, et du même âge que lui, Eustache de Conflans, et Mathieu de Montmorency. Foulques parut tout à coup au milieu de ces fêtes : à l’instant les amusemens cessèrent, l’enthousiasme s’empara de toutes les âmes, et les seigneurs s’empressèrent de prendre la croix.
Quelques mois après, l’infatigable Foulques se rendit à la cour de Flandre, où régnoient Baudouin et Marie, sœur de Thibaut. Cette princesse, aussi que son frère de sentimens élevés, et paroissant déjà frappée de la grandeur future de son époux, le détermina sans peine à tout quitter pour la guerre sainte, où elle voulut elle-même l’accompagner. Henri, son beau-frère, et Thierry, son neveu, suivirent cet exemple ; et tous prirent solennellement la croix dans la grande église de Bruges, au commencement du printemps de 1201. Ainsi deux des plus puissans souverains parmi ceux qui ne portoient pas la couronne, se trouvèrent à la tête de la nouvelle expédition.
Les comtes de Champagne, de Flandre et de Blois, s’assemblèrent d’abord à Soissons, puis à Compiègne, pour délibérer sur leur entreprise. Ce fut dans cette dernière ville que chaque prince nomma deux commissaires munis de pleins pouvoirs, et chargés de faire tous les préparatifs. Ville-Hardouin fut l’un de ceux qui représentèrent le comte de Champagne : sa prudence, son excellent esprit, son courage à toute épreuve, son dévouement pour la cause commune, lui donnèrent beaucoup d’ascendant sur ses collègues. Ils résolurent d’aller à Venise, afin de se procurer un nombre suffisant de vaisseaux pour passer sur-le-champ en Égypte, où devoient se livrer les premiers combats. Aucune idée ambitieuse ne sembloit les détourner de l’objet principal de l’entreprise.
Venise avoit pour doge Henri Dandolo, l’un des plus grands hommes de son siècle : c’étoit un vieillard de quatre-vingt-dix ans, presque aveugle, et conservant cependant à cet âge, où l’on ne pense ordinairement qu’au repos, le courage impétueux qui distinguoit les guerriers de ces temps héroïques. Sa prudence n’etoit pas moins remarquable que sa valeur. Après avoir consacré près d’un siècle de vie à des entreprises qui avoient fondé la grandeur de son pays, il étoit encore destiné, avant de mourir, à tenter la plus extraordinaire qu’on pût imaginer, et, contre toute apparence, à la faire réussir. Le sénat de Venise, assemblé par le doge, demanda aux Croisés une somme considérable pour fournir des vaisseaux ; il offrit en outre de prendre part à la guerre, et d’équiper cinquante galères, à condition que les conquêtes seroient partagées. Ces propositions furent acceptées : mais les lois de Venise exigeoient alors que les décisions du sénat fussent confirmées par le peuple ; et les Croisés craignoient que cette nation, entièrement livrée au commerce, s’enrichissant depuis long-temps par les désastres des autres États, peu touchée d’ailleurs de l’amour de la gloire, refusât de partager les périls et les pertes d’une guerre d’outre-mer.
Le peuple s’assembla donc dans l’église Saint-Marc, où se trouvèrent aussi le sénat et le doge. Après qu’une messe du Saint-Esprit eut été célébrée, les commissaires des Croisés s’avancèrent et demandèrent à être entendus. Lorsque le calme que leur présence avoit troublé fut rétabli, Ville-Hardouin parla au nom de ses collègues ; il retraça éloquemment l’état de Jérusalem et du saint sépulcre ; il peignit les maux qu’éprouvoient les Chrétiens, et finit par supplier le peuple vénitien de confirmer la décision du sénat. Lorsqu’il eut cessé de parler, lui et les cinq seigneurs qui l’accompagnoient, croyant devoir sacrifier toute espèce d’orgueil à la cause de Dieu, se mirent à genoux devant cette multitude, et, en fondant en larmes, la conjurèrent d’accorder son assistance. L’attendrissement devint général, et le secours fut voté par acclamation.
Les princes et les seigneurs croisés ayant encore beaucoup de dispositions à faire avant leur départ, il fut convenu qu’on ne mettroit à la voile qu’au mois de juin de l’année suivante [1202]. Les commissaires des trois princes quittèrent Venise ; quelques-uns allèrent à Gênes et à Pise pour solliciter d’autres secours ; Ville-Hardouin revint à Troyes.
Un malheur qu’il étoit loin de prévoir l’attendoit à son retour. Le comte Thibaut, touchant à peine à sa vingt-cinquième année, s’étoit acquis depuis quelque temps auprès des Croisés une réputation de dévouement, de courage et de fermeté, qui lui avoit concilié leur estime et leur confiance. Malgré sa jeunesse, on le désignoit déjà comme généralissime de la croisade ; mais cette carrière si brillante qui s’ouvroit devant ses pas, lui fut fermée avant qu’il pût y entrer. Thibaut, attaqué d’une maladie de poitrine, se trouva bientôt aux portes du tombeau. Ainsi, dans cette grande entreprise qui devoit avoir pour principaux chefs un vieillard de quatre-vingt-dix ans et un jeune homme de vingt-cinq, la Providence voulut, comme pour confondre toute conjecture humaine, que le vieillard eût la gloire de la terminer, et que le jeune homme n’eût pas même la consolation d’en voir les premiers succès.
Le danger du comte Thibaut fut la première nouvelle que reçut Ville-Hardouin en revoyant son pays. De son côté, le prince, apprenant que le maréchal revenoit après avoir pleinement réussi dans sa sortit de l’accablement où le plongeoit sa maladie. Aussitôt qu’il le vit ses forces semblèrent renaître, sa jeune épouse crut qu’une heureuse crise s’étoit opérée en lui, et qu’il étoit sauvé ; il se leva, demanda des chevaux, dit qu’il vouloit prendre l’air de la campagne, et fit en effet une promenade assez longue, pendant laquelle Ville-Hardouin l’entretint de tous les projets qu’on avoit formés. En rentrant il se sentit plus mal : cet effort l’avoit épuisé, et il ne pensa plus qu’à faire ses dernières dispositions. Par son ordre, tous les chevaliers qui devoient le suivre à la croisade furent assemblés autour de son lit : il leur distribua l’argent qu’il avoit destiné à l’entreprise, et exigea d’eux le serment qu’ils joindroient l’armée à Venise. Tous le prêtèrent en pleurant. Après leur avoir fait les adieux les plus tendres, il expira dans les bras de Blanche et de Ville-Hardouin.
La jeune veuve n’avoit qu’une fille et se croyoit enceinte. Ville-Hardouin fut chargé par elle de faire tous les arrangemens de famille que la mort du comte rendoit nécessaires. La conduite de Henri avoit donné, comme on l’a vu, beaucoup d’ombrage à Philippe-Auguste, et ce prince prévoyant vouloit se délivrer de toute inquiétude du côté de la Champagne. Il craignoit que Blanche, en contractant un second mariage, ne rallumât les troubles qu’il avoit eu tant de peine à étouffer. Il exigea donc des garanties certaines de la part d’une princesse qui ne pensoit qu’à pleurer son époux. Les conférences eurent lieu à Sens ; Ville-Hardouin défendit les droits de Blanche, et voici les points principaux du traité qui fut conclu : on convint que la comtesse mettroit sa fille sous la garde du roi de France, qu’elle lui confieroit aussi l’enfant qui devoit naître d’elle, et qu’elle ne se remarieroit point sans son consentement. De son côté, le Roi reçut Blanche à femme lige ; il lui promit de veiller à la conservation de sa fille, et de ne la marier que de son aveu.
Après avoir rempli ces pénibles devoirs, Ville-Hardouin ne songea plus qu’à exécuter les volontés de son seigneur, dont les dernières paroles avoient été une exhortation à la croisade. Il fallait trouver un prince qui pût remplacer dignement le comte Thibaut. Les chevaliers se concertèrent entre eux, et ce fut au duc de Bourgogne, Eudes III, dont les terres étoient très-voisines de la Champagne, qu’ils résolurent de s’adresser. Ville-Hardouin, accompagné de Mathieu de Montmorency, de Joinville et de Simon de Montfort, alla le trouver ; il lui rendit compte de tout ce qui avoit été fait à Venise, et le supplia de prendre le commandement de la croisade. La position où se trouvoit ce prince ne lui permit pas d’accepter. Ils firent la même tentative auprès du comte de Bar, qui leur répondit qu’il n’étoit ni assez riche ni assez puissant pour se mettre à la tête d’une si grande entreprise. Ces refus successifs chagrinèrent les Croisés, leur firent regretter encore plus vivement le jeune héros qu’ils avoient perdu, mais ne les découragèrent pas.
S’étant de nouveau réunis à Soissons, Ville-Hardouin leur proposa et leur fit adopter le projet d’envoyer une députation à Boniface, marquis de Montferrat, dont la famille étoit depuis long-temps établie dans la Terre-Sainte, et qui, par une singularité avoit compté deux de ses frères au nombre des Césars de l’Empire grec. Le marquis accepta sans balancer la proposition qui lui fut faite ; peu de temps après il vint à Soissons, où il reçut la croix des mains de Foulques et de l’évêque de cette ville. Après s’être concerté avec Ville-Hardouin et les autres seigneurs français, il retourna en Italie pour mettre ordre à ses affaires, et promit de se trouver à Venise à l’époque fixée pour le départ.
Pendant l’hiver de 1201 à 1202, les Croisés firent tous leurs préparatifs, et s’efforcèrent d’attirer sur eux la protection du Ciel par des aumônes et des fondations pieuses. Ville-Hardouin fit don à l’église de Quincy d’une terre qu’il possédoit près le Puy de Chazerais ; il donna aussi à la chapelle de Saint-Nicolas de Brandonvilliers une partie de dîme qu’il avoit à Longueville. Sa femme et ses enfans l’exhortoient à ces bienfaits envers l’Église, espérant que Dieu leur conserveroit un époux et un père qu’ils ne devoient plus revoir. Sa famille se composoit de deux fils et de deux filles : Érard et Geoffroy, n’étant pas encore en âge de porter les armes, restèrent dans le château de leur père ; Alix et Daméronis furent confiées à leurs tantes, et, à leur exemple, prirent le voile, l’une dans le couvent de Froyssi, l’autre dans l’abbaye de Notre-Dame de Troyes.
Ville-Hardouin, avant de partir, partagea ses soins entre sa famille et la veuve de son seigneur. Il promit, à Blanche de l’aider de ses conseils toutes les fois qu’elle en auroit besoin, promesse qu’il tint fidèlement au milieu des agitations dont le reste de sa vie fut rempli. L’enfant que cette princesse portoit dans son sein étoit ce Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, qui devint, sous le règne de saint Louis, si fameux par son esprit, ses prétentions singulières, sa légèreté et son inconstance.
Au printemps, Ville-Hardouin se sépara de sa famille et partit pour Venise. Il alla loger dans l’île de Saint-Nicolas, voisine du port, que le doge avoit assignée aux Français. À peu près à la même époque, arrivèrent Baudouin, comte de Flandre, et le marquis de Montferrat, qui devoient être les chefs de l’expédition. Baudouin étoit venu par terre, sa flotte devoit le joindre ; Marie, sa femme, que nous avons vue si enthousiasmée de la croisade, se trouvant enceinte, eut la douleur de ne pouvoir le suivre.
Cependant un grand nombre de Croisés manquèrent à la promesse qu’ils avoient faite de se rendre à Venise. Quelques-uns renoncèrent à l’entreprise ; plusieurs, trouvant trop onéreux le marché conclu avec les Vénitiens, allèrent à Marseille ou dans d’autres ports pour s’embarquer. Cette défection embarrassa beaucoup les Croisés, et les mit dans l’impossibilité de remplir leurs engagemens avec le doge. Ville-Hardouin, qui passoit pour le plus conciliant de tous les chefs, fut chargé de les rappeler à leur devoir. Il partit pour les villes où ils s’étoient réunis, et parvint à en ramener quelques-uns. Malgré ses efforts l’expédition ne se trouvant pas complète, les Croisés cherchèrent en vain les moyens de payer ce qu’ils devoient. les chefs ne se découragèrent pas : disposés à tous les sacrifices, ils donnèrent leur vaisselle et ce qu’ils avoient d’argent. Ce secours étant insuffisant, le vieux doge, aussi dévoué à sa patrie qu’à la religion, ne voulut pas qu’un tel contre-temps fît manquer l’entreprise, et conçut le projet d’obtenir des Croisés un service qui seroit plus utile à la république que l’argent dont ils se trouvoient redevables. Béla III, roi de Hongrie, avoit enlevé depuis peu aux Vénitiens la ville de Zara en Dalmatie, qui leur étoit nécessaire pour le commerce de l’Orient ; jusqu’alors ils n’avoient pu la reprendre, et ils en regrettoient vivement la perte. Le doge proposa aux Français de se joindre aux troupes vénitiennes pour la recouvrer, leur promettant que cette expédition n’occasionneroit qu’un retard de quelques jours, et leur représentant qu’on n’en auroit ensuite que plus d’ardeur pour la croisade. Les seigneurs français, qui ne désiroient que l’occasion de se distinguer par de hauts faits d’armes, y consentirent volontiers. Le suffrage de l’armée ne fut pas aussi unanime ; mais la majorité se rangea du côté des chefs, et les murmures furent pour cette fois étouffés.
Le lendemain le peuple s’assembla de nouveau dans l’église Saint-Marc. Le doge, convaincu que les intérêts de sa patrie se trouvoient intimement liés à ceux de la religion, résolut alors de se sacrifier entièrement pour l’une et pour l’autre. On vit ce vieillard descendre du trône ducal, monter au pupitre, prendre la croix, exhorter ses concitoyens à le suivre, et dire un dernier adieu à sa patrie. Jamais scène ne fut plus touchante ; les sanglots éclatèrent de toutes parts, et un grand nombre de Vénitiens s’enrôlèrent pour la guerre sainte.
Foulques, qui avoit prêché la croisade avec tant d’ardeur et de succès, mourut en France quelque temps avant le départ de l’armée.
Toutes les difficultés étant aplanies, la flotte fit voile pour Zara dans l’automne de 1202. À peine les Croisés furent-ils débarqués, qu’ils attaquèrent la ville avec tant de fureur que les habitans demandèrent à capituler. Déjà ils avoient envoyé des députés au camp ; mais le nombre de ceux des Français qui n’avoient pas été d’avis d’attaquer une ville chrétienne s’étant accru pendant la traversée, ces mécontens conseillèrent aux députés de ne pas perdre courage, leur faisant espérer que l’armée se dissoudroit bientôt. Il n’y eut donc rien de conclu. Alors la division augmente parmi les Croisés ; ceux qui se repentent tardivement d’être entrés dans une entreprise si périlleuse, se joignent à ceux qui se croient obligés, en conscience, à ne combattre que les Infidèles. Le clergé presque entier soutient cette dernière opinion ; et l’abbé de Vaux de Cernay, de l’ordre de Citeaux, va jusqu’à parler au nom du Pape, et à défendre aux chefs de continuer le siége.
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