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MARGHIER
POÈME ÉPIQUE EN CINQ CHANTS
pl:Margier ru:Маргер (Сырокомля; Пальмин)/РМ 1880 (ДО)
CHANT PREMIER
CHANT PREMIER
I
Les siècles glorieux de l’antique patrie Ont passé, comme un rêve, ou comme une féerie, Avec ses grands héros et ses divinités, Aux actes merveilleux, par les bardes chantés. Leur vestige apparaît dans quelques vieux grimoire Ou sur les monuments, construits à leur mémoire, Dans la cité des morts, où dorment nos aïeux Qu’évoque de la tombe un souvenir pieux, Quand penché gravement sur l’urne funéraire, Le poëte refait l’histoire légendaire. Il rend vie et lumière aux ombres du vieux temps, Aux guerriers fabuleux, sauvages et puissants,
Comme est l’âpre nature en ma Lithuanie, Au milieu des grands bois, purs, comme son génie, Pareils, dans leur tristesse, à la douce chanson Que le pauvre ouvrier fredonne à la moisson.
II
Kieystut, régnait alors sur sa terre bénie, Au temps du grand Olghierd, duc de Lithuanie, Conquérant redouté des Slaves, des Germains, Qu’il soumit par la force à ses droits souverains, Des Karpathes au sud, jusqu’à la mer Baltique, Ravageant le pays de l’ordre teutonique, Fondant partout des fiefs pour ses sujets loyaux, Partageant la contrée entre ses grands vassaux. Il établit ainsi, non loin de la frontière, Un de ses chefs, Marghier, porteur de sa bannière, Comme prince et seigneur dans le bourg de Poullen,
Dominant la vallée où coule le Niémen, Un château fort, construit à deux jours de distance De la ville Troki, lieu de sa résidence. Marghier et ses guerriers, dans leur position, Surveillaient des Teutons la moindre incursion, Prêts à tomber dessus, du haut de la montagne, S’ils osaient dévaster et piller la campagne.
III
Les champs, le long du fleuve, étalaient leurs beaux blés, Où pavots et bluets fleurissaient isolés. Les chevaliers croisés, avec leur bande armée, Envahirent soudain la contrée alarmée, Employant à leur aide et la flamme et le fer. Les habitants en masse, aux ordres de Marghier, Fondirent sur la troupe avide et meurtrière Assommant les Teutons de leurs marteaux de pierre. Après un long combat, l’ennemi dut enfin, Cédant à leur élan, repasser la frontière,
Décimé par la mort, mais chargé de butin. Le pays, délivré du terrible adversaire, Présentait à la vue un spectacle écœurant Sous la cendre et le sang de chair fraîche, attirant Les corbeaux et les loups, accourus au carnage, Pour disputer les corps aux chiens du voisinage. Les Lithuaniens, en leurs tissus de lin, Couchés près des Teutons, à l’armure brillante, Le guerrier à cheval, mort près du fantassin, Jonchaient le sol, sanglants et la bouche écumante.
IV
Un jeune homme blessé, couché sous un sapin, Respirait avec peine et demandait a boire, En allemand. Sa voix douce, au son argentin, Ne pouvait attendrir le vainqueur dans sa gloire, Bien qu’en Lithuanie on s’émeuve aisément, A l’aspect du malheur qui foudroie. Au moment, Où l’on allait trancher les jours du pauvre page,
Le vaillant chef Marghier, connu pour son courage, Dont la force est pareille à celle des Titans, Et la stature égale aux chênes chargés d’ans, Le maître de Poullen et de la seigneurie, Ecarte de sa main le glaive meurtrier, Prêt à donner la mort, et, conservant la vie A l’ennemi blessé, le garda prisonnier, Dans le but infernal d’assouvir sa vengeance, Sacrifiant aux dieux une humaine existence, Un des maudits Teutons qu’il avait en horreur, Bien qu’il fût généreux, sans reproche et sans peur.
V
Grand de taille, imposant, de royale origine, L’aigrette à son bonnet, en martre zibeline, Servait de point de mire aux Lithuaniens, Pleins d’amour pour leur chef, sauvages et païens. «Cessez l’œuvre de mort, soldats! Trêve au carnage! Le glaive a fait déjà bien assez de ravage»
Cria-t-il d’une voix, pareille, en ses accents, A celle du lion dans ses rugissements. «Massacrer des blessés, ce n’est pas votre office; Je garde celui-ci pour un saint sacrifice, Offert au grand Perkoune, au dieu fort et puissant Qui commande à la foudre et lance le tonnerre, En hommage d’un peuple au cœur reconnaissant, Pour sa protection et son aide à la guerre. Oui, le sang du Teuton coulera sur l’autel, En souvenir du jour, où l’ennemi cruel, Accouru pour piller et ravager nos terres, A dû fuir, laissant morts ses nombreux vils sicaires. Menez-le prisonnier à la tour du château; Gardez-le dans les fers pour le sanglant couteau.»
VI
Deux soldats, à son ordre, enlèvent de la terre Le jeune et beau guerrier, couché dans la poussière, Arrachent le manteau blanc, orné de la croix
Du chevalier croisé, disant d’un air narquois: «Le page efféminé, d’élegante tournure, Pourra-t-il aux liens survivre à sa blessure? Attendre au pain à l’eau, calme, le jour prochain, Où le couteau sacré lui percera le sein?!» — «Allons donc, dit un autre: un Teuton jeune même A des muscles d’acier sous son rose épiderme, Et saura, pour s’enfuir, trouver un bon moyen. Enlevons-lui du cou cet appareil chrétien De médailles, de croix et d’autres amulettes Qui servent à leurs dieux d’asile en leurs cachettes.» Et sa main sacrilège allait prendre au Teuton Une image, présent du pape d’Avignon, Quand Marghier le retint de son regard sévère Qui fit pâlir de peur le bourru militaire : «Surveillez, dit le chef, mais sans le maltraiter, L’ennemi désarmé... N’osez pas l’insulter...»
VII
De retour au château l’on plaça la victime Dans une sombre tour, surplombant un abîme, Construite en madriers, dont la charpente en bois S’élevait dans l’azur et dominait les toits. Au dessous, des conduits souterrains, dans la roche, Se prolongeaient au loin, creusés à coups de pioche, Mystérieux couloirs, de Marghier seul connus, Et qui joignaient le fort aux hameaux répandus Dans les bois, sur le fleuve; une sûre retraite, Ménagée avec art, en cas d’une défaite. Perkoune! O Dieu vengeur des Lithuaniens! Qui reçois, comme encens, le sang frais des chrétiens, Prête à ton peuple aimé ta force et ta rigueur, Pour qu’il soit moins sensible aux larmes, dans son cœur, Et ne se laisse pas attendrir à la vue D’une victime aux fers qui doit être abattue, En sanglant sacrifice... Ennemi des croisés,
Le vaillant chef Marghier, les ayant écrasés Et commandé l’offrande humaine expiatoire, Oubliait sa colère ainsi que sa victoire, Et sentait à présent son grand cœur oppressé, En pensant à la mort du prisonnier blessé.
VIII
L’esprit rêveur, il entre ému dans la cellule Du jeune croisé, pris de fièvre qui le brûle, Et ne pouvant bouger, rivé dans ses liens: «Oui, je le plains, dit-il, et ses parents chrétiens, Surtout sa pauvre mère, en proie à la tristesse De voir mourir ainsi son fils dans sa jeunesse. Le ciel est juste et c’est la loi du talion: On garde aux fers la fleur de notre nation, Tant de braves guerriers, réduits en esclavage, A Malborg, à Riga. Leurs enfants en bas âge, Et leurs femmes en pleurs réclament à grands cris Les pauvres prisonniers, enlevés au pays.
Et comment définir le désespoir des mères Dont les fils ont péri, victimes de ces guerres?» Bien que Marghier, parlant en lithuanien; S’adressât à lui-même, avec la certitude De n’être pas compris du prisonnier prussien, Proche voisin, le page, en ayant l’habitude, Lui répondit ainsi, dans son idiome alors: «Vous devez la victoire à vos vaillants efforts. En vainqueur généreux de votre adversaire Désarmé, vous aurez pitié de moi, j’espère, Sans vouloir m’exposer à de cruels tourments, M’immolant à vos dieux. Le mien voit mes serments Je le prends à témoin de ma reconnaissance, Acquise pour toujours, grâce à votre clémence... Je vous parle en chrétien qui brave le trépas, Sans phrase, ouvertement, comme il sied aux soldats.»
IX
Marghier, guerrier prudent, savait d’expérience, Que les Teutons, connus pour leur mauvaise foi, Ne pouvaient inspirer aucune confiance ; Il écoutait pourtant l’ennemi de sa loi Et du culte païen, certe avec bienveillance, Soit que le prisonnier obtînt son indulgence Par sa grande jeunesse, ou soit que la candeur D’une vive prière allât droit à son cœur, En lihuanien, sa langue maternelle, Ayant à son oreille une grâce nouvelle, Dite par l’étranger, sûr de plaire en effet Dans un langage aimé, plein de charme et d’attrait. Aussitôt, de la cave humide et sans lumière Il le fit transporter dans une salle claire, Fit panser sa blessure, offrant de l’hydromel, Pour lui faire oublier son sort triste et cruel... Le prisonnier voyait là de saintes images
Prises à Novgorod, des peaux d’élans sauvages, Des sabres recourbés et des turbans tatars, Des glaives polonais et de blancs étendards De l’ordre teutonique, aux armes du grand maître. A leur vue, il sentit tressaillir tout son être, Se rappelant alors le logis paternel, Les flots de la Baltique, écumants sous le ciel, Et les tours du château de la Commanderie, Où le doux souvenir d’un objet adoré Mouillait ses yeux, baignant de pleurs sa rêverie, A l’amer sentiment d’en être séparé.
X
Elevé dans le culte et dans la foi chrétienne, Il adorait le Christ dans son âme sereine Et voyait dans la femme et son divin amour L’emblème de la Vierge au céleste séjour... Enfant, il croyait voir son ange, son étoile Dans la chaste beauté, candide sous son voile;
Plus tard, à dix-huit ans, épris de passion, Innocent et naïf dans son affection, Il aima purement, avec la retenue, D’un amour idéal, sa voisine ingénue, Sans oser l’avouer, ni lui presser la main, Sans même la prier d’agréer son dessein, Content de l’admirer de loin, comme une sainte, Et de sentir son cœur la vénérer sans crainte ; Trop timide, en effet, pour obtenir l’aveu De la fière beauté, souriante à la flamme Du beau page amoureux, en extase, dont l’àme Montait ravie au ciel et nageait dans le bleu... L’innocence du cœur, pur duvet du jeune âge, Se dissipe dans l’air au souffle de l’orage... Dès qu’il fut assez fort pour lutter glaive en main, Nommé garde du corps du grand maître hautain, Il perdit dans les camps la fleur de la jeunesse, Avec ses compagnons de folie et d’ivresse, Et, buvant à la coupe ou jaillissait le vin, La rougeur qu’il produit effaça le carmin De la pudeur au front et de la foi naïve Qui parait autrefois sa jeune âme craintive, Abruti par l’orgie et par la volupté,
Il eut honte à présent de toute pureté, Oubliant, sur le sein d’une blonde maîtresse, Son beau rêve adoré, l’objet de sa tendresse.
XI
Les ans s’écoulent vite et les jours lentement Pour le cœur déchiré par un cruel tourment. Tout un mois a passé, comme au ciel un nuage, Et pourtant l’heure semble un siècle au jeune page. Son esprit se rappelle et sent plus vivement Les malheurs imposés par le sort inclément, Unissant à la fois, dans la même souffrance, Les douleurs qu’il subit par sa funeste chance, Sans un rayon d’espoir dans le sombre avenir Qu’il ne peut éviter, devant bientôt mourir, Condamné par le chef au sanglant sacrifice En l’honneur des faux dieux. Il attend son supplice Et ne sait pas le jour désigné pour sa mort. Mieux vaudrait en finir par un suprême effort,
Que de vivre inquiet dans l’incertitude Du terrible moment de l’exécution, Par le couteau sacré, devant la multitude Avide d’assister au meurtre en action. Il croit voir le trépas sans cesse, à toute heure, Et cette anxiété le tourmente et l’écœure, Car cent fois à la vie il dit par jour adieu, Et sent ainsi s’user sa valeur mise enjeu.
XII
Il était à présent guéri de sa blessure, Grâce à son corps robuste, à sa forte nature, Et surtout au savoir d’un expert, vieux gardien, Qui soignait nuit et jour le prisonnier chrétien, Et, traitant le blessé, réussit dans sa cure Par son expérience et sa main ferme et sûre. Il s’appelait Lutas, en letton, un lion, Ayant mêmes vigueur et force en action. Il avait au pays une grande influence,
Traité pour son grand âge, avec la déférence Que ses concitoyens accordent aux vieillards, Comme aux prêtres, comblés de respect et d’égards: Car, si les uns du feu sacré gardent la flamme, Les autres sont gardiens des vrais trésors de l’âme. Certes le vieux Lutas haïssait les croisés. Mais il dut obéir aux ordres, imposés Par le prince Marghier, et soigner le beau page. Ses malheurs, sa jeunesse et surtout son courage Désarmèrent son cœur, bien qu’hostile aux Germains Le rendant en effet moins dur et plus humain. Séduit par le charmant jeune homme, il s’intéresse A son profond chagrin sans pleurs, à sa tristesse, Et, voulant le distraire, il lui fait des récits De guerre et de combats, ses sujets favoris. Tous les autres guerriers lui tiennent compagnie, Et font à l’étranger un accueil gracieux; Même le chef Marghier, dont la Lithuanie Admire et craint l’esprit austère et sérieux, Oublie, en le voyant, l’offrande sanguinaire; Il l’admet à sa table, offrant au prisonnier Du pain fait de froment, du porc frais, de la bière, Et renonce à remplir son projet meurtrier.
XIII
Rausdorf, — c’était le nom germain du jeune page, Epargné par Marghier et lui servant d’otage — Bien qu’il rêvât toujours à son pays aimé, A sa chère famille, avait le cœur charmé Par le suave attrait de la Lithuanie Que le Niémen baignait de sa claire onde unie, Par les chants de Lutas, la bonté de Marghier Qui savait allier la douceur au grand air, Mais surtout par l’aspect ravissant de sa fille, La gracieuse Eglé, séduisante et gentille. Il l’avait entrevue, à travers les barreaux De sa prison, filer le chanvre à la quenouille, Ou cueillir en courant les fleurs sur les coteaux, Jeune fille ingénue et pure de la rouille Que déposent plus tard les ans et les soucis En formant sur le front, des rides et des plis. Lui, chrétien, s’étonnait de voir une payenne
Aussi chaste qu’était la Lithuanienne, Et plus belle d’attraits, dans sa simplicité, Que les femmes de Prusse, au regard éhonté, Qui voulaient plaire à tous dans leur coquetterie, Quand Eglé l’attirait par sa sauvagerie Par son digne maintien, par sa noble fierté Et par son cœur naïf, cristal de pureté!... La rougeur embellit son air doux et timide Ses grands yeux bleus d’azur ont le regard limpide, Les nattes retombant de cheveux blonds dorés Encadrent son visage et son buste nacrés; Un tissu blanc trahit sa flexible tournure, Des coraux, à son cou, sont l’unique parure. Le vieux barde a raison, prêtant le coloris Des beaux fruits et des fleurs aux femmes du pays; Car le lis est moins blanc que la vierge indomptée, Le fruit moins savoureux que sa peau veloutée.
XIV
Un antique et gros chêne étendait ses rameaux, En dôme de feuillage au-dessus des ormeaux Qui croissaient en taillis le long de la rivière; Vieux témoin du passé, quatre fois centenaire, Patriarche du bois, il était vénéré Des pieux habitants, comme un arbre sacré. Au point du jour, Eglé, pour son culte zélée, Allait faire une offrande au dieu de la vallée; Ses compagnes portaient des guirlandes de fleurs Et les jetaient sous l’arbre, en fredonnant des choeurs; Elles avaient aussi du lait pour les couleuvres, Serpents divinisés, libres dans leurs manœuvres Sur la mousse et sur l’herbe. Ils glissaient à l’aspect De l’essaim juvénile, enlaçaient bras et têtes Des beautés qui donnaient du lait à boire aux bêtes, Dans le creux de leurs mains, avec crainte et respect. Rausdorf, libre à présent d’errer sur la prairie,
Voyait la jeune fille occupée à nourrir Les serpents familiers et, dans sa rêverie, Se disait à lui-même, émettant un soupir: «Ils ne sont pas divins, mais la belle princesse Qui les tient sous son charme, est certe une déesse, Se faisant obéir, même par les serpents, Vils reptiles soumis à ses commandements...» Le chevalier croisé séduit par la païenne L’aimait avec transports déjà, comme la reine De son cœur, fasciné par la jeune beauté, Sans qu’elle se doutât de l’avoir enchanté.
XV
L’ingénue, au retour de son pèlerinage, Au chêne, rencontrait souvent le jeune page Et disait, le voyant, dans sa naïveté: «C’est l’ennemi du sol, un Teuton redouté! Et je le plains pourtant d’être loin de sa mère, Pauvre exilé, blessé, sur la terre étrangère,
Sans plus voir son pays, sa famille et son dieu! Si j’étais condamnée à quitter ce cher lieu, Le foyer paternel, le Niémen à l’eau claire, A vivre dans les pleurs, esclave prisonnière, J’en mourrais de chagrin. Il doit aussi souffrir! S’il erre au point du jour, c’est qu’il ne peut dormir. Si je pouvais, vraiment, par ma douce influence Faire luire à ses yeux un rayon d’espérance!...» Ainsi songeait, rêvant, la fille de Margbier, Revenant au château, vive comme l’éclair. La belle âme ne croyait sentir que pitié Pour le noble étranger qu’on avait gracié, Et n’apercevait pas, dans sa pure innocence, Que son cœur, trop sensible à l’amère souffrance Du jeune prisonnier, fortement agité, N’avait su, subjugué, garder sa liberté.
CHANT DEUXIÈME
CHANT DEUXIÈME
I
Au château de Poullen, la nuit calme, étoilée Montre aux cieux son flambeau : la lune dévoilée Qui brille, éclairant la nature au repos, Et reluit sur le fleuve argenté, dont les flots Scintillent de lumière et vont se perdre à l’ombre D’une forêt de pins silencieuse et sombre. Le sommeil a partout remplacé l’action; Seuls, veillent les soldats, de garde au bastion, Et font entendre au loin leurs cris de sentinelle, Tout autour de la place et de la citadelle. Le coq vient de chanter victoire… Il est minuit. D’une lucarne au mur, paraît un feu qui luit,
Laissant voir, par moments, sa lueur vacillante Sur des êtres humains, réunis dans l’attente D’un grave événement redouté, curieux De voir, au feu sacré, des faits mystérieux.
II
Dans un antre profond, sous une voûte obscure, Un feu brûle éternel, gage de bon augure, En l’honneur du grand dieu des Lithuaniens, Le divin créateur du feu chez les païens. Leur Znitch, flamme allumée à la claire étincelle, Sur l’autel à Vilna, doit brûler immortelle, Emblème de la vie et de la pureté. On entretient le feu de la divinité, Avec du bois, porté sur les fortes épaules Des prisonniers de guerre, esclaves des idoles, Voués à leur service, aux ordres absolus De Marti, la prêtresse à l’autel de la flamme. Elle ordonne aux Germains, aux Sarmates vaincus,
D’apprêter le brasier, l’amour divin dans l’àme; Mais attise elle-même, avec ses doigts crochus, Le foyer consacré, l’alimentant sans cesse, Et depuis soixante ans, par ses soins assidus Qui l’ont rendue horrible à voir dans sa vieillesse. Jadis, elle eut aussi son temps d’illusions, Mais, sans avoir joui des plaisirs de la vie, Elle renonça, jeune encore, aux passions, Sacrifiant son cœur à son idolâtrie... Elle livra jeunesse, charme, attraits à son dieu, Et perdit sa beauté, soignant toujours le feu. Son regard devint terne et sa voix glapissante, Elle-même inflexible, en prêtresse fervente.
III
Les prêtres effrayés et les bardes en chœur Autour d’elle groupés, chantent en son honneur; L’archiprêtre à Vilna. Kriwe Kriweyté même, Lui fit hommage, en don, d’un riche diadème,
Professant pour Marti le plus profond respect, Car elle savait, seule, être calme à l’aspect Du terrible Poklus, quand il montrait sa face Aux Lithuaniens, troublés à sa menace; Et tâchant d’apaiser le grand dieu de l’enfer Par du sang de colombe et l’ambre de la mer Qu’ils brûlaient sur l’autel avec l’encens de myrrhe. Le peuple, consterné, se lamente et soupire, Car le cruel Poklus dédaigne son encens; Et Marti, la prêtresse initiée aux plans, Aux arcanes secrets de l’infernal empire, S’adresse alors au peuple, inspirée, en délire: «Revenez dans trois jours entendre le décret Du destin immuable et son fatal arrêt. Noble prince Marghier, amène aussi ta fille, Car il peut demander le sang de ta famille, Je vous donne ici même, à minuit, rendez-vous; Femmes et guerriers, dans trois jours, venez tous... Heureuse au ciel sera l’offrande dont les larmes Calmeront sa colère, apaisant nos alarmes...
IV
Trois jours après, à l’heure indiquée aux guerriers, Ils accourent en foule, émus sous leurs lauriers, Prêts à sacrifier le bonheur et leur vie, Si le dieu redoutable en témoigne l’envie. Ils sont, tous, disposés à recevoir la mort, Ayant mis leurs plus beaux habits pour le supplice; Colliers d’or, vêtements de lin, soumis au sort Qui peut choisir l’un deux pour le dur sacrifice. Les hommes sont rangés, comme pour le combat, Les femmes, tout en blanc, brillent d’un pur éclat, Leurs filles, sur leur front ont des fleurs en diadème, Les bardes, lyre en main; et le grand prêtre blême Attend l’arrêt divin. Près de lui, calme et fier, Sur son glaive appuyé, se tient le chef Marghier. Terrible à l’ennemi, son bras est nécessaire Pour sauver la patrie et vaincre l’adversaire; Pourtant, sans murmurer, il irait à sa fin,
Livrant sa fille, Eglé même, au fatal destin... Celle-ci, dont la grâce attrayante fascine, Ne démentirait pas son illustre origine; Elle saurait, s’il faut, affronter le trépas, Résolument, sans crainte et sans nul embarras. Mais si son cœur provient d’une forte lignée, Sa jeunesse a des droits, même au sort résignée. Elle est heureuse, ouvrant, au réveil, ses grands yeux, Admire, en souriant, la nature et les cieux, Remercie à genoux les dieux bons et, ravie, Trouve délicieuse et charmante la vie; Car son cœur se dilate et s’entr’ouvre à l'amour, Comme le bouton qui s’épanouit le jour, Et d’où sort au printemps la tendre primevère... Le destin pourrait-il la ravir à la terre?...
V
Minuit sonne. Le peuple, en masse réuni, Entoure le bûcher, de bois sec bien garni, Dont la flamme s’élève au milieu du silence De la foule inquiète, attendant la sentence. Marti commence alors son évocation; Trompettes et clairons résonnent sous la voûte, Pour que le dieu se montre, en apparition, Au public prosterné qui l’implore et l’écoute. La flamme et la fumée s’échappent avec bruit Du bûcher allumé qui brûle et se réduit, Consumé par le feu vorace, en cendre et braise. Marti verse l’huile encor dans la fournaise, Pour exciter par là l’infernale action Qui doit faire surgir l’affreuse vision, Sous les yeux de la foule ébahie, attentive A suivre le miracle en jeu qui la captive. La prêtresse, en extase, au regard inspiré,
Apostrophe, en criant, le dieu du feu sacré: «Sombre divinité! Poklus! O, dieu terrible! Exauce ma prière, en te rendant visible, Et montre ta clémence à ton peuple à genoux Qui te supplie, en pleurs, de calmer ton courroux. S’il faut, pour l’apaiser, une victime humaine, Veuille indiquer celui qui doit subir la peine De nos péchés commis, en recevant la mort, Sur l’autel, en l’honneur du dieu puissant et fort.» Puis se tait et s’incline. O, merveille! O, prodige! Une apparition, qui donne le vertige Aux spectateurs émus, sort des flammes alors, Nue et hideuse à voir, squelette au sale corps, Un être tout velu dont l’atroce figure, La barbe et les cheveux, flottant à la ceinture, Sa face décharnée et l’odieux regard Prêtent à ce fantôme un air sombre et hagard; La fureur sur le front et l’écume à la bouche, Il semble menacer, sous son aspect farouche; Tout le monde effrayé, face à terre et muet A peur du châtiment et frissonne en secret; Seul, le vaillant Marghier ose affronter la vue Du grand spectre infernal qui se perd dans la nue,
Se dissipe en fumée, au-dessus du brasier, Sans pouvoir abaisser le front du preux guerrier.
La vision finie et le spectre écarté, Pâle et grave, Marti se tourne vers le peuple, Pour lui parler au nom de la divinité Qui retire la vie au monde et le dépeuple. Le son clair de sa voix est pareil aux ruisseaux Qui, dans la Vilia, s’écoulent des coteaux : «Tremblez, prince Marghier! Poklus m’a fait entendre Qu’il a choisi chez vous l’offrande qu’il veut prendre. Vous avez accueilli par grâce un étranger Qui mettra le pays, notre culte en danger, Dressant sous votre toit, par trahison, un piège Pour nous exterminer dans son plan sacrilège. Il est un seul moyen de conjurer le sort : Celui de condamner le prisonnier à mort. Poklus a commandé le sanglant sacrifice De votre hôte ennemi. Sauvons par son supplice La patrie en péril. A minuit, en ces lieux, Amenez-le demain, pour l’immoler aux dieux.»
VI
Marghier, dont la clémence égalait le courage, Eût fait don volontiers de la vie au beau page, Et de la liberté ; mais, zélé dans sa foi, Il devait respecter les arrêts de la loi. Il promet de livrer l’innocente victime Aux prêtres assemblés que la vengeance anime, Et d’amener demain le jeune prisonnier, Pour l’exposer d’office au couteau meurtrier. Mais la sensible Eglé, sa fille, ne peut taire Son indignation et, d’une voix amère, Elle reproche aux dieux leur dure volonté: «Quel besoin avez-vous, dans votre cruauté, De voir couler le sang du page, d’un jeune être, De tout crime innocent, qui ne fut jamais traître, Mais un guerrier loyal devenu notre ami?... Oui, je le défendrai de mon bras, affermi Par une tendre pitié due au blessé... Je jure
De porter dignement le lourd glaive et l’armure De mon père, en sauvant le noble chevalier... Que dis-je? Pardonnez, Poklus, si je blasphème, Exaucez ma prière, acceptez mon collier, En offrande d’un cœur, déchiré, qui vous aime Et qui vous bénira, dieu puissant, généreux, Si vous laissez la vie au captif malheureux. Doux zéphyr du matin, splendide et blonde aurore, Divinités des eaux, des bois! Je vous implore; Obtenez de Poklus, la grâce et le pardon Du prisonnier, notre hôte et je vous offre, en don, Mes bijoux, ma jeunesse et mon sang et ma vie...» Elle s’affaisse en pleurs et tombe évanouie.
VII
Lutas, le vieil ami, la relève en ses bras. Il avait entendu les regrets de son âme; Excusant sa doulenr, bien qu’au fond il la blâme, Il jure d’empêcher le funeste trépas
Du Teuton prisonnier et lui dit à voix basse : «Je connais vos secrets et plains votre disgrâce, Noble fille, au front pur, de notre chef vaillant! Relevez votre esprit abattu, défaillant... Mais comment pouvez-vous donner votre tendresse A l’ennemi qui hait la foi de nos aïeux! C’est une illusion, propre à votre jeunesse, De croire à l’union, par l’amour radieux, De deux peuples rivaux, de deux races hostiles Qui, renonçant soudain à leur luttes stériles, Auraient la même foi, croiraient au même dieu. Puisse l’avenir voir accomplir votre vœu! Mais pas demon vivant; car j’exècre dans l’âme Les odieux Germains. Leur nation infâme, De tout temps, fut en guerre, avec nos dieux et nous. Je voudrais les fouler aux pieds, dans mon courroux; Mais voyant vos soupirs pour le page et vos larmes, Je ne permettrai pas, qu’on lui donne la mort. Je veux pouvoir le vaincre encore avec ses armes, En le renvoyant libre, en dépit de l’effort Et du cruel désir de Marti, la prêtresse...» Puis, s’approchant tout près de la jeune princesse, Il lui souffie à l’oreille un mot qui la ravit.
Son front rougit alors d’un doux espoir subit, Elle saisit la main du vieillard, la baise Et s’éloigne, en courant, folle de joie et d’aise.
VIII
Le jour passe trop lent pour le monde, au château Qui présente à la vue un lugubre tableau: Marghier, silencieux, ouvre à peine la bouche; Sa fille est inquiète, un souffle l’effarouche; Regardant le soleil avec anxiété, Elle attend que la nuit éteigne sa clarté; Lutas ride son front et se parle à lui-même, En cherchant le moyen de résoudre un problème; Femmes et serviteurs, écuyers et soldats Guettent le condamné, voulant voir son trépas, Celui-ci, triste objet d’attention malsaine, Ignore son arrêt et sa mort si prochaine; Insensible à la peur, il rêve à son amour Pour Eglé, qu’il n’a pas encore vue en ce jour,
Sous le chêne. Pourquoi n’est-elle pas sortie, Le matin, évitant ses yeux par modestie, Pour donner aux serpents leur repas journalier? Certe ils sont moins friands du laitage princier, Que lui de contempler son ravissant visage... Pourquoi donc le fuit-elle, implacable et sauvage? Un Lithuanien, peut-être plus heureux, Aurait su déjà plaire à son cœur généreux!... O malédiction! si la chose était sûre, Que n’est-il mort plutôt de sa grave blessure!...
IX
La nuit étend son voile étoilé sur le ciel; On aiguise déjà le couteau sur l’autel, On dresse le bûcher pour la victime, offerte Au terrible Poklus. Dans sa cellule ouverte, Rausdorf, éveillé, songe à son ange gardien, Quand une vision apparaît au chrétien: Non, il ne rêve pas. C’est un être, une femme
Qui, debout devant lui, l’appelle et le réclame, La rougeur sur le front et des pleurs dans la voix: «Fuyez sur l’autre rive, au plus tôt, dans les bois! Une nacelle au bord vous attend amarrée; Tout obstacle est levé, votre fuite assurée; Pour éviter la mort, le supplice odieux...» Elle lui prend la main, tout en baissant les yeux, Et l’emmène, en courant, loin de la forteresse, A travers les remparts, murmurant: «Hâtez-vous!» Le page, ainsi guidé par son enchanteresse, Ignore son destin; mais tout lui semble doux. Il irait avec elle, épris, au bout du monde, Ayant à ses côtés sa beauté pure et blonde.
X
Ils s’arrêtent aux lieux, où croît un grand bouleau Solitaire, abritant, sous son dôme en verdure, L’abord mystérieux d’un sombre et long caveau. Près de l’arbre, une pierre en masquait l’ouverture.
Le vieux Lutas venait d’écarter le rocher; Et, descendant au fond du puits, par la poterne, Il dit: «Rausdorf! Jurez, avant de vous cacher Aux yeux de vos vainqueurs, dans l’obscure caverne, Que vous ne trahirez jamais le grand secret Du conduit souterrain qui mène à la rivière. Vous la traverserez en barque. En un bosquet, Au-delà du Niémen, vous attend, en mystère, Un cheval sur lequel vous pourrez revenir Chez vous. Prêtez serment d’abord, qu’à l’avenir, Vous ne révélerez ce chemin à personne...» «Je jure sur le Christ et sur notre Madone, Reprit alors le page, en élevant la voix, De garder le secret. Eglé, belle princesse! Daignez, en souvenir, accepter cette croix, L’image de mon dieu, garant de ma promesse... Et ne m’oubliez pas!» Puis, en baissant le front, Il entre, avec Lutas, dans le gouffre profond.
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