Préface
Ainsi qu’il s’y était engagé dans la préface de son dernier drame, l’auteur est revenu à l’occupation de toute sa vie, à l’art. Il a repris ses travaux de prédilection, avant même d’en avoir tout-à-fait fini avec les petits adversaires politiques qui sont venus le distraire il y a deux mois. Et puis, mettre au jour un nouveau drame six semaines après le drame proscrit, c’était encore une manière de dire son fait au présent gouvernement. C’était lui montrer qu’il perdait sa peine. C’était lui prouver que l’art et la liberté peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase. Aussi compte-t-il bien mener de front désormais la lutte politique, tant que besoin sera, et l’œuvre littéraire. On peut faire en même temps son devoir et sa tâche. L’un ne nuit pas à l’autre. L’homme a deux mains.
Le Roi s’amuse et Lucrèce Borgia ne se ressemblent ni par le fond, ni par la forme, et ces deux ouvrages ont eu chacun de leur côté une destinée si diverse que l’un sera peut-être un jour la principale date politique et l’autre la principale date littéraire de la vie de l’auteur. Il croit devoir le dire cependant, ces deux pièces si différentes par le fond, par la forme et par la destinée, sont étroitement accouplées dans sa pensée. L’idée qui a produit le Roi s’amuse et l’idée qui a produit Lucrèce Borgia sont nées au même moment, sur le même point du cœur. Quelle est en effet la pensée intime cachée sous trois ou quatre écorces concentriques dans le Roi s’amuse ? La voici. Prenez la difformité physique la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, à l’étage le plus infime, le plus souterrain et le plus méprisé de l’édifice social ; éclairez de tous côtés, par le jour sinistre des contrastes, cette misérable créature ; et puis, jetez-lui une âme, et mettez dans cette âme le sentiment le plus pur qui soit donné à l’homme, le sentiment paternel. Qu’arrivera-t-il ? C’est que ce sentiment sublime, chauffé selon certaines conditions, transformera sous vos yeux la créature dégradée ; c’est que l’être petit deviendra grand ; c’est que l’être difforme deviendra beau. Au fond, voilà ce que c’est que le Roi s’amuse. Eh bien ! qu’est-ce que c’est que Lucrèce Borgia ? Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d’une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de la grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime, et maintenant mêlez à toute cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux. Ainsi, la paternité sanctifiant la difformité physique, voilà le Roi s’amuse ; la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia. Dans la pensée de l’auteur, si le mot bilogie n’était pas un mot barbare, ces deux pièces ne feraient qu’une bilogie sui generis, qui pourrait avoir pour titre : Le Père et la Mère. Le sort les a séparées, qu’importe ! l’une a prospéré, l’autre a été frappée d’une lettre de cachet ; l’idée qui fait le fond de la première restera long-temps encore peut-être voilée par mille préventions à bien des regards ; l’idée qui a engendré la seconde semble être chaque soir, si aucune illusion ne nous aveugle, comprise et acceptée par une foule intelligente et sympathique ; habent sua fata ; mais quoi qu’il en soit de ces deux pièces, qui n’ont d’autre mérite d’ailleurs que l’attention dont le public a bien voulu les entourer, elles sont sœurs jumelles, elles se sont touchées en germe, la couronnée et la proscrite, comme et le Masque de Fer.
Corneille et Molière avaient pour habitude de répondre en détail aux critiques que leurs ouvrages suscitaient, et ce n’est pas une chose peu curieuse aujourd’hui de voir ces géants du théâtre se débattre dans des avant-propos et des avis au lecteur sous l’inextricable réseau d’objections que la critique contemporaine ourdissait sans relâche autour d’eux. L’auteur de ce drame ne se croit pas digne de suivre d’aussi grands exemples. Il se taira, lui, devant la critique. Ce qui sied à des hommes pleins d’autorité, comme Molière et Corneille, ne sied pas à d’autres. D’ailleurs il n’y a peut-être que Corneille au monde qui puisse rester grand et sublime, au moment même où il fait mettre une préface à genoux devant Scudery ou Chapelain. L’auteur est loin d’être Corneille ; l’auteur est loin d’avoir affaire à Chapelain ou à Scudery. La critique, à quelques rares exceptions près, a été en général loyale et bienveillante pour lui. Sans doute il pourrait répondre à plus d’une objection. À ceux qui trouvent, par exemple, que Gennaro se laisse trop candidement empoisonner par le duc au second acte, il pourrait demander si Gennaro, personnage construit par la fantaisie du poète, est tenu d’être plus vraisemblable et plus défiant que l’historique Drusus de Tacite, ignarus et juveniliter hauriens. À ceux qui lui reprochent d’avoir exagéré les crimes de Lucrèce Borgia, il dirait : lisez Tomasi, lisez Guicciardini, lisez surtout le Diarium. À ceux qui le blâment d’avoir accepté sur la mort des maris de Lucrèce certaines rumeurs populaires à demi fabuleuses, il répondrait que souvent les fables du peuple font la vérité du poète ; et puis il citerait encore Tacite, historien plus obligé de se critiquer sur la réalité des faits que le poète dramatique : Quamvis fabulosa et immania credebantur, atrociore semper fama erga dominantium exitus. Il pourrait pousser le détail de ces explications beaucoup plus loin, et examiner une à une avec la critique toutes les pièces de la charpente de son ouvrage ; mais il a plus de plaisir à remercier la critique qu’à la contredire ; et, après tout, les réponses qu’il pourrait faire aux objections de la critique, il aime mieux que le lecteur les trouve dans le drame, si elles y sont, que dans la préface.
On lui pardonnera de ne point insister davantage sur le côté purement esthétique de son ouvrage. Il est tout un autre ordre d’idées, non moins hautes selon lui, qu’il voudrait avoir le loisir de remuer et d’approfondir à l’occasion de cette pièce de Lucrèce Borgia. À ses yeux, il y a beaucoup de questions sociales dans les questions littéraires, et toute œuvre est une action. Voilà le sujet sur lequel il s’étendrait volontiers, si l’espace et le temps ne lui manquaient. Le théâtre, on ne saurait trop le répéter, a de nos jours une importance immense, et qui tend à s’accroître sans cesse avec la civilisation même. Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut. Lorsque Corneille dit : Pour être plus qu’un roi tu te crois quelque chose, Corneille, c’est Mirabeau. Quand Shakespeare dit : To die, to sleep, Shakespeare, c’est Bossuet.
L’auteur de ce drame sait combien c’est une grande et sérieuse chose que le théâtre. Il sait que le drame, sans sortir des limites impartiales de l’art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce peuple si intelligent et si avancé qui a fait de Paris la cité centrale du progrès, s’entasser en foule devant un rideau que sa pensée, à lui chétif poète, va soulever le moment d’après, il sent combien il est peu de chose, lui, devant tant d’attente et de curiosité ; il sent que si son talent n’est rien, il faut que sa probité soit tout ; il s’interroge avec sévérité et recueillement sur la portée philosophique de son œuvre ; car il se sait responsable, et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de ce qu’il lui aura enseigné. Le poète aussi a charge d’âmes. Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu aidant, ne développer jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps sérieux où nous sommes) que des choses pleines de leçons et de conseils. Il fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du banquet, la prière des morts à travers les refrains de l’orgie, la cagoule à côté du masque. Il laissera quelquefois le carnaval débraillé chanter à tue-tête sur l’avant-scène ; mais il lui criera du fond du théâtre : memento quia pulvis es. Il sait bien que l’art seul, l’art pur, l’art proprement dit, n’exige pas tout cela du poète ; mais il pense qu’au théâtre surtout il ne suffit pas de remplir seulement les conditions de l’art. Et quant aux plaies et aux misères de l’humanité, toutes les fois qu’il les étalera dans le drame, il tâchera de jeter sur ce que ces nudités-là auraient de trop odieux le voile d’une idée consolante et grave. Il ne mettra pas Marion de Lorme sur la scène, sans purifier la courtisane avec un peu d’amour ; il donnera à Triboulet le difforme un cœur de père ; il donnera à Lucrèce la monstrueuse des entrailles de mère. Et de cette façon, sa se reposera du moins tranquille et sereine sur son œuvre. Le drame qu’il rêve et qu’il tente de réaliser pourra toucher à tout sans se souiller à rien. Faites circuler dans tout une pensée morale et compatissante, et il n’y a plus rien de difforme ni de repoussant. À la chose la plus hideuse mêlez une idée religieuse, elle deviendra sainte et pure. Attachez Dieu au gibet, vous avez la croix.
Personnages
qui ont représenté la pièce en 1833.
DONA LUCREZIA BORGIA. | Georges.
DON ALPHONSE D’ESTE. | M. Delafosse.
GENNARO. | M. Frédérick-Lemaitre.
GUBETTA. | M. Provost.
MAFFIO ORSINI. | M. Chéri.
JEPPO LIVERETTO. | M. Chilly.
DON APOSTOLO GAZELLA. | M. Monval.
ASCANIO PETRUCCI. | M. Tournan.
OLOFERNO VITELLOZZO. | M. Auguste.
RUSTIGHELLO. | M. Serres.
ASTOLFO. | M. Vissot.
LA PRINCESSE NEGRONI. | Juliette.
Un Huissier.
Des Moines.
Seigneurs. Pages. Gardes.
Venise. — Ferrare.
15..
Acte I
De jeunes seigneurs, magnifiquement vêtus, leurs masques à la main, causent sur la terrasse.
Nous vivons dans une époque où les gens accomplissent tant d’actions horribles qu’on ne parle plus de celle-là, mais certes il n’y eut jamais événement plus sinistre et plus mystérieux.
Une chose ténébreuse faite par des hommes ténébreux.
Moi, je sais les faits, messeigneurs. Je les tiens de mon cousin éminentissime le cardinal Carriale, qui a été mieux informé que personne — Vous savez, le cardinal Carriale, qui eut cette fière dispute avec le cardinal Riario au sujet de la guerre contre de France ?
Ah ! voilà Jeppo qui va nous conter des histoires ! — Pour ma part, je n’écoute pas. Je suis déjà bien assez fatigué sans cela.
Ces choses-là ne t’intéressent pas, Gennaro, et c’est tout simple. Tu es un brave capitaine d’aventure. Tu portes un nom de fantaisie. Tu ne connais ni ton père ni ta mère. On ne doute pas que tu ne sois gentilhomme, à la façon dont tu tiens une épée ; mais tout ce qu’on sait de ta noblesse, c’est que tu te bats comme un lion. Sur mon âme, nous sommes compagnons d’armes, et ce que je dis n’est pas pour t’offenser. Tu m’as sauvé la vie à Rimini, je t’ai sauvé la vie au pont de Vincence. Nous nous sommes juré de nous aider en périls comme en amour, de nous venger l’un l’autre quand besoin serait, de n’avoir pour ennemis, moi, que les tiens, toi que les miens. Un astrologue nous a prédit que nous mourrions le même jour, et nous lui avons donné dix sequins d’or pour la prédiction. Nous ne sommes pas amis, nous sommes frères. Mais enfin, tu as le bonheur de t’appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s’attachent aux noms historiques. Tu es heureux ! Que t’importe ce qui se passe et ce qui s’est passé, pourvu qu’il y ait toujours des hommes pour la guerre et des femmes pour le plaisir ? Que te fait l’histoire des familles et des villes, à toi, enfant du drapeau, qui n’as ni ville ni famille ? Nous, vois-tu, Gennaro ? c’est différent. Nous avons droit de prendre intérêt aux catastrophes de notre temps. Nos pères et nos mères ont été mêlés à ces tragédies, et presque toutes nos familles saignent encore. — Dis-nous ce que tu sais, Jeppo.
Il se jette dans un fauteuil, dans l’attitude de quelqu’un qui va dormir.
Vous me réveillerez quand Jeppo aura fini.
Voici. — C’est en quatorze cent-quatre-vingt…
Quatre-vingt-dix-sept.
C’est juste. Quatre-vingt-dix-sept. Dans une certaine nuit d’un mercredi à un jeudi…
Non. D’un mardi à un mercredi.
Vous avez raison. — Cette nuit donc, un batelier du Tibre, qui s’était couché dans son bateau, le long du bord, pour garder ses marchandises, vit quelque chose d’effrayant. C’était un peu au-dessous de l’église Santo-Hieronimo. Il pouvait être cinq heures après minuit. Le batelier vit venir dans l’obscurité, par le chemin qui est à gauche de l’église, deux hommes qui allaient à pied, de çà, de là, comme inquiets ; après quoi il en parut deux autres ; et enfin trois ; en tout sept. Un seul était à cheval. Il faisait nuit assez noire. Dans toutes les maisons qui regardent le Tibre, il n’y avait plus qu’une seule fenêtre éclairée. Les sept hommes s’approchèrent du bord de l’eau. Celui qui était monté tourna la croupe de son cheval du côté du Tibre, et alors le batelier vit distinctement sur cette croupe des jambes qui pendaient d’un côté, une tête et des bras de l’autre, — le cadavre d’un homme. Pendant que leurs camarades guettaient les angles des rues, deux de ceux qui étaient à pied prirent le corps mort, le balancèrent deux ou trois fois avec force, et le lancèrent au milieu du Tibre. Au moment où le cadavre frappa l’eau, celui qui était à cheval fit une question à laquelle les deux autres répondirent : Oui, monseigneur. Alors le cavalier se retourna vers le Tibre, et vit quelque chose de noir qui flottait sur l’eau. Il demanda ce que c’était. On lui répondit : , c’est le manteau de monseigneur qui est mort. Et quelqu’un de la troupe jeta des pierres à ce manteau, ce qui le fit enfoncer. Ceci fait, ils s’en allèrent tous de compagnie, et prirent le chemin qui mène à Saint-Jacques. Voilà ce que vit le batelier.
Une lugubre aventure ! Était-ce quelqu’un de considérable que ces hommes jetaient ainsi à l’eau ? Ce cheval me fait un effet étrange ; l’assassin en selle, et le mort et en croupe !
Sur ce cheval il y avait les deux frères.
Vous l’avez dit, monsieur de Belverana. Le cadavre, c’était Jean Borgia ; le cavalier, c’était César Borgia.
Famille de démons que ces Borgia ! Et dites, Jeppo, pourquoi le frère tuait-il ainsi le frère ?
Je ne vous le dirai pas. La cause du meurtre est tellement abominable, que ce doit être un péché mortel d’en parler seulement.
Je vous le dirai, moi. César, cardinal de Valence, a tué Jean, duc de Gandia, parce que les deux frères aimaient la même femme.
Et qui était cette femme ?
Leur sœur.
Assez, monsieur de Belverana. Ne prononcez pas devant nous le nom de cette femme monstrueuse. Il n’est pas une de nos familles à laquelle elle n’ait fait quelque plaie profonde.
N’y avait-il pas aussi un enfant mêlé à tout cela ?
Oui, un enfant dont je ne veux nommer que le père, qui était Jean Borgia.
Cet enfant serait un homme maintenant.
Il a disparu.
Est-ce César Borgia qui a réussi à le soustraire à la mère ? Est-ce la mère qui a réussi à le soustraire à César Borgia ? On ne sait.
Si c’est la mère qui cache son fils, elle fait bien. Depuis que César Borgia, cardinal de Valence, est devenu duc de Valentinois, il a fait mourir, comme vous savez, sans compter son frère Jean, ses deux neveux, les fils de Guifry Borgia, prince de Squillacci, et son cousin, le cardinal François Borgia. Cet homme a la rage de tuer ses parents.
Pardieu ! il veut être le seul Borgia, et avoir tous les biens du pape.
La sœur que vous ne voulez pas nommer, Jeppo, ne fit-elle pas à la même époque une cavalcade secrète au monastère de Saint-Sixte pour s’y renfermer, sans qu’on sût pourquoi ?
Je crois que oui. C’était pour se séparer du seigneur Jean Sforza, son deuxième mari.
Et comment se nommait ce batelier qui a tout vu ?
Je ne sais pas.
Il se nommait Georgio Schiavone, et avait pour industrie de mener du bois par le Tibre à Ripetta.
Voilà un espagnol qui en sait plus long sur nos affaires que nous autres romains.
Je me défie comme toi de ce monsieur de Belverana. Mais n’approfondissons pas ceci ; il y a peut-être une chose dangereuse là-dessous.
Ah ! messieurs, messieurs ! dans quel temps sommes-nous ? Et connaissez-vous une créature humaine qui soit sûre de vivre quelques lendemains dans cette pauvre Italie avec les guerres, les pestes et les Borgia qu’il y a ?
Ah çà, messeigneurs, je crois que tous tant que nous sommes nous devons faire partie de l’ambassade que la république de Venise envoie au duc de Ferrare, pour le féliciter d’avoir repris Rimini sur les Malatesta. Quand partons-nous pour Ferrare ?
Décidément, après-demain. Vous savez que les deux ambassadeurs sont nommés. C’est le sénateur Tiopolo et le général des galères Grimani.
Le capitaine Gennaro sera-t-il des nôtres ?
Sans doute ! Gennaro et moi nous ne nous séparons jamais.
J’ai une observation importante à vous soumettre, messieurs ; c’est qu’on boit le vin d’Espagne sans nous.
Rentrons au palais. — Hé ! Gennaro !
— Mais c’est qu’il s’est réellement endormi pendant votre histoire, Jeppo.
Qu’il dorme.
Tous sortent excepté Gubetta.
Oui, j’en sais plus long qu’eux ; ils se disaient cela tout bas. J’en sais plus qu’eux, mais dona Lucrezia en sait plus que moi, monsieur de Valentinois en sait plus que dona Lucrezia, le diable en sait plus que monsieur de Valentinois, et le pape Alexandre-Six en sait plus que le diable.
— Comme cela dort, ces jeunes gens !
Entre dona Lucrecia, masquée. Elle aperçoit Gennaro endormi, et va le contempler avec une sorte de ravissement et de respect.
Il dort ! — Cette fête l’aura sans doute fatigué ! — Qu’il est beau !
— Gubetta !
Parlez moins haut, madame. — Je ne m’appelle pas ici Gubetta, mais le comte de Belverana, gentilhomme castillan ; vous, vous êtes madame la marquise de Pontequadrato, dame napolitaine. Nous ne devons pas avoir l’air de nous connaître. Ne sont-ce pas là les ordres de votre altesse ? Vous n’êtes point ici chez vous ; vous êtes à Venise.
C’est juste, Gubetta. Mais il n’y a personne sur cette terrasse, que ce jeune homme qui dort ; nous pouvons causer un instant.
Comme il plaira à votre altesse. J’ai encore un conseil à vous donner ; c’est de ne point vous démasquer. On pourrait vous reconnaître.
Et que m’importe ? S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur.
Nous sommes à Venise, madame ; vous avez bien des ennemis ici, et des ennemis libres. Sans doute la république de Venise ne souffrirait pas qu’on osât attenter à la personne de votre altesse ; mais on pourrait vous insulter.
Ah ! tu as raison ; mon nom fait horreur, en effet.
Il n’y a pas ici que des vénitiens ; il y a des romains, des napolitains, des romagnols, des lombards, des italiens de toute l’Italie.
Et toute l’Italie me hait ! Tu as raison ! Il faut pourtant que tout cela change. Je n’étais pas née pour faire le mal, je le sens à présent plus que jamais. C’est l’exemple de ma famille qui m’a entraînée. — Gubetta !
Madame.
Fais porter sur-le-champ les ordres que nous allons te donner dans notre gouvernement de Spolette.
Ordonnez, madame ; j’ai toujours quatre mules sellées et quatre coureurs tout prêts à partir.
Qu’a-t-on fait de Galeas Accaioli ?
Il est toujours en prison, en attendant que votre altesse le fasse pendre.
Et Guifry Buondelmonte ?
Au cachot. Vous n’avez pas encore dit de le faire étrangler.
Et Manfredi de Curzola ?
Pas encore étranglé non plus.
Et Spadacappa ?
D’après vos ordres, on ne doit lui donner le poison que le jour de Pâques, dans l’hostie. Cela viendra dans six semaines, nous sommes au Carnaval.
Et Pierre Capra ?
À l’heure qu’il est, il est encore évêque de Pesaro et régent de la chancellerie ; mais, avant un mois, il ne sera plus qu’un peu de poussière, car Notre Saint-Père le pape l’a fait arrêter sur votre plainte, et le tient sous bonne garde dans les chambres basses du Vatican.
Gubetta, écris en hâte au Saint-Père que je lui demande la grâce de Pierre Capra ! Gubetta, qu’on mette en liberté Accaioli ! En liberté Manfredi de Curzola ! En liberté Buondelmonte ! En liberté Spadacappa !
Attendez ! attendez, madame ! laissez-moi respirer ! Quels ordres me donnez-vous là ! Ah ! mon Dieu ! il pleut des pardons ! il grêle de la miséricorde ! je suis submergé dans la clémence ! je ne me tirerai jamais de ce déluge effroyable de bonnes actions !
Bonnes ou mauvaises, que t’importe, pourvu que je te les paie.
Ah ! c’est qu’une bonne action est bien plus difficile à faire qu’une mauvaise. — Hélas ! pauvre Gubetta que je suis ! À présent que vous vous imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
Écoute, Gubetta, tu es mon plus ancien et mon plus fidèle confident…
Voilà quinze ans, en effet, que j’ai l’honneur d’être votre collaborateur.
Hé bien ! dis, Gubetta, mon vieil ami, mon vieux complice, est-ce que tu ne commences pas à sentir le besoin de changer de genre de vie ? Est-ce que tu n’as pas soif d’être béni, toi et moi, autant que nous avons été maudits ? est-ce que tu n’en as pas assez du crime ?
Je vois que vous êtes en train de devenir la plus vertueuse altesse qui soit.
Est-ce que notre commune renommée à tous deux, notre renommée infâme, notre renommée de meurtre et d’empoisonnement, ne commence pas à te peser, Gubetta ?
Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j’entends bien quelquefois des manants qui fredonnent autour de moi : Hum ! ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet ! car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela, et quand les voix ne le disent pas, ce sont les yeux qui le disent. Mais qu’est-ce que cela fait ! Je suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.
Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t’accable, et dont on m’accable aussi, peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé ? Tu n’aimes donc personne au monde, Gubetta ?
Je voudrais bien savoir qui vous aimez, madame !
Qu’en sais-tu ? Je suis franche avec toi ; je ne te parlerai ni de mon père, ni de mon frère, ni de mon mari, ni de mes amants.
Mais c’est que je ne vois guère que cela qu’on puisse aimer.
Il y a encore autre chose, Gubetta.
Ah çà ! est-ce que vous vous faites vertueuse pour l’amour de Dieu ?
Gubetta ! Gubetta ! S’il y avait aujourd’hui en Italie, dans cette fatale et criminelle Italie, un cœur noble et pur, un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d’ange sous une cuirasse de soldat ; s’il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute-puissante que je suis ; s’il ne me restait dans l’état de détresse où mon âme agonise douloureusement qu’une idée, qu’une espérance, qu’une ressource, celle de mériter et d’obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d’estime dans ce cœur si fier et si pur ; si je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien ; comprendrais-tu alors, dis, Gubetta, pourquoi j’ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d’effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que l’Italie attache à mon nom ?
Mort Dieu, madame ! sur quel hermite avez-vous marché aujourd’hui ?
Ne ris pas. Il y a longtemps déjà que j’ai ces pensées sans te les dire. Lorsqu’on est entraîné par un courant de crimes, on ne s’arrête pas quand on veut. Les deux anges luttaient en moi, le bon et le mauvais ; mais je crois que le bon va enfin l’emporter.
Alors, te Deum laudamus, magnificat anima mea Dominum ! — Savez-vous, madame, que je ne vous comprends plus, et que depuis quelque temps vous êtes devenue indéchiffrable pour moi ? Il y a un mois, votre altesse annonce qu’elle part pour Spolette, prend congé de monseigneur don Alphonse d’Este, votre mari, qui a du reste la bonhomie d’être amoureux de vous comme un tourtereau et jaloux comme un tigre ; votre altesse donc quitte Ferrare, et s’en vient secrètement à Venise, presque sans suite, affublée d’un faux nom napolitain, et moi d’un faux nom espagnol. Arrivée à Venise, votre altesse se sépare de moi, et m’ordonne de ne pas la connaître ; et puis, vous vous mettez à courir les fêtes, les musiques, les tertullias à l’espagnole, profitant du carnaval pour aller partout masquée, cachée à tous, déguisée, me parlant à peine entre deux portes chaque soir ; et voilà que toute cette mascarade se termine par un sermon que vous me faites ! Un sermon de vous à moi, madame ! cela n’est-il pas véhément et prodigieux ? Vous avez métamorphosé votre nom, vous avez métamorphosé votre habit, à présent vous métamorphosez votre âme ! En honneur, c’est pousser furieusement loin le carnaval. Je m’y perds. Où est la cause de cette conduite de la part de votre altesse ?
Vois-tu ce jeune homme ?
Ce jeune homme n’est pas nouveau pour moi, et je sais bien que c’est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes à Venise.
Qu’est-ce que tu en dis ?
Je dis que c’est un jeune homme qui dort couché sur un banc, et qui dormirait debout s’il avait été en tiers dans la conversation morale et édifiante que je viens d’avoir avec votre altesse.
Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau ?
Il serait plus beau, s’il n’avait pas les yeux fermés. Un visage sans yeux, c’est un palais sans fenêtres.
Si tu savais comme je l’aime !
C’est l’affaire de don Alphonse, votre royal mari. Je dois cependant avertir votre altesse qu’elle perd ses peines. Ce jeune homme, à ce qu’on m’a dit, aime d’amour une belle jeune fille nommée Fiametta.
Et la jeune fille, l’aime-t-elle ?
On dit que oui.
Tant mieux ! je voudrais tant le savoir heureux !
Voilà qui est singulier et n’est guère dans vos façons. Je vous croyais plus jalouse.
Quelle noble figure !
Je trouve qu’il ressemble à quelqu’un…
Ne me dis pas à qui tu trouves qu’il ressemble ! — Laisse-moi.
C’est donc lui ! il m’est donc enfin donné de le voir un instant sans périls ! Non, je ne l’avais pas rêvé plus beau. Ô Dieu ! épargnez-moi l’angoisse d’être jamais haïe et méprisée de lui ; vous savez qu’il est tout ce que j’aime sous le ciel ! — Je n’ose ôter mon masque ; il faut pourtant que j’essuie mes larmes.
Elle ôte son masque pour s’essuyer les yeux. Les deux hommes masqués causent à voix basse pendant qu’elle baise la main de Gennaro endormi.
Cela suffit, je puis retourner à Ferrare. Je n’étais venu à Venise que pour m’assurer de son infidélité ; j’en ai assez vu. Mon absence de Ferrare ne peut se prolonger plus longtemps. Ce jeune homme est son amant. Comment le nomme-t-on, Rustighello ?
Il s’appelle Gennaro. C’est un capitaine aventurier, un brave, sans père ni mère, un homme dont on ne connaît pas les bouts. Il est en ce moment au service de la république de Venise.
Fais en sorte qu’il vienne à Ferrare.
Cela se fera de soi-même, monseigneur ; il part après-demain pour Ferrare avec plusieurs de ses amis, qui font partie de l’ambassade des sénateurs Tiopolo et Grimani.
C’est bien. Les rapports qu’on m’a faits étaient exacts. J’en ai assez vu, te dis-je ; nous pouvons repartir.
Ô mon Dieu, qu’il y ait autant de bonheur pour lui qu’il y a eu de malheur pour moi !
Elle dépose un baiser sur le front de Gennaro, qui s’éveille en sursaut.
Un baiser ! une femme ! — Sur mon honneur, madame, si vous étiez reine et si j’étais poète, ce serait véritablement l’aventure de messire Alain Chartier, le rimeur français. — Mais j’ignore qui vous êtes, et moi, je ne suis qu’un soldat.
Laissez-moi, seigneur Gennaro !
Non pas, madame.
Voici quelqu’un !
Elle s’enfuit, Gennaro la suit.
Quel est ce visage ? c’est bien elle ! Cette femme à Venise ! — Hé, Maffio !
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The end
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