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Lohengrin et Tannhäuser (Franz Liszt, 1851)

Franz Liszt · 1851 · Free in the US

37,002 words · about 2 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Franz Liszt
Language
French
Published
1851
Length
37,002 words · about 2 h 35 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter about 2 min
  2. I about 21 min
  3. II about 1 h 36 min
  4. III about 18 min
  5. IV about 19 min

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Front matter

Lohengrin - I - II - Tannhäuser - I - II - III - IV

En 1847 R. Wagner, alors maître de chapelle au théâtre de Dresde, avait déjà écrit son dernier opéra Lohengrin. En 1849 il quittait cette ville avant de l’y avoir fait représenter.

Au commencement de 1850, on s’occupait à Weimar de désigner le moment et la manière les plus convenables, d’inaugurer la statue de Herder qui venait d’être achevée et qu’on devait y poser bientôt. Le Comité qui avait à en décider, pour cette solennité le 25 Août, anniversaire de la naissance de Herder. Cette date était trop rapprochée du 28 Août, qui, l’année précédente, en marquant le jubilé séculaire de la naissance de Gœthe, avait été célébré dans toute l’Allemagne, et particulièrement à Weimar, comme une des plus belles fêtes nationales, pour qu’on ne songeât point à le saluer encore à cette occasion par quelque belle manifestation de l’art scénique. Lorsqu’on discuta le programme de ces deux journées, il fut arrêté qu’on exécuterait au 25 le Prométhée délivré de Herder, dont la mise en musique nous fut confiée, et qu’au 28, on représenterait pour la première fois le dernier opéra de Wagner : Lohengrin.

I

Les hommes qui se sont élevés au-dessus de leurs semblables par l’éclat de leur génie ou l’empire de leurs talens, et si bien appelés les grands hommes, ont de tout temps été l’objet d’un culte qui a pris des formes diverses selon le degré de civilisation des époques où ils ont vécu. Dans l’enfance de la vie des peuples, ce culte porta naturellement le caractère d’une religieuse adoration. On crut d’abord que ceux en qui se révélaient des facultés extraordinaires, étaient nature supérieure à celle des autres mortels. Comme on ne pouvait s’expliquer l’inexplicable source de ces beaux phénomènes, de ces capricieuses largesses de la nature, de ce luxe apparent de la Création qui n’est qu’une des premières nécessités de l’humanité : comme l’Expérience, cette divinité grise et froide que personne n’encensa jamais, et sans laquelle néanmoins notre esprit resterait tristement stagnant, n’avait point décoloré encore l’imagination vive et juvénile des peuples, et qu’ils ne savaient point accepter les bienfaits de certains mystères, sans leur attribuer une cause plus merveilleuse que celle de notre propre existence : comme on ne savait point préjuger l’action que pouvait exercer cette force évidente mais indéfinie, on adressait aux êtres favorisés qui la possédaient, des vœux, des prières, des offrandes pour se les rendre favorables, et l’on implorait même après leur mort la continuation de leurs influences protectrices et bienfaisantes. On n’osa pourtant pas, en les voyant soumis aux communes misères de notre chétivité, leur attribuer une divine essence, et la poétique métaphore des peuples les nomma des Demi-Dieux. Que de siècles après, le poëte chrétien en méditant sur la surprenante apparition d’un de ces hommes audessus des autres hommes, justifiait ce pressentiment primitif, lorsqu’il disait que le génie est une plus forte empreinte de la Divinité !

Plus tard, cette invocation de l’ignorance timide et naïvement émue d’une gratitude enfantine, qui ne pesait ni ne mesurait avec une avare exactitude, l’adjectif que la reconnaissance ou la trémeur ajoute à un nom béni ou redouté, perdit sa superstitieuse exagération, aussi bien que cette lie de crainte et de terreur, qui se mêlait aux supplications et aux sacrifices offerts à ceux, en qui on reconnaissait une puissance, dont on ne devinait pas les bornes. Des institutions toujours plus élaborées réglant les sociétés, la faiblesse individuelle fortifiée par leur force collective, trouva dans leur sein des garanties moins précaires à sa sécurité, et les nations ne se refugièrent plus autour des hommes supérieurs, comme dans l’enceinte d’un asyle protecteur. On ne se prosterna plus devant eux comme devant des êtres surnaturels ; mais au frissonnement de la surprise succéda une admiration exaltée, et on les glorifia en les appelant des Héros et des Sages. Leurs actions étaient répétées, leurs paroles recueillies, et l’étonnement ravi des contemporains léguait aux générations suivantes, les récits de leurs hauts faits. Frappée de leur grandeur, l’imagination populaire groupait peu à peu autour de leurs mémoires, des incidens et des événemens analogues aux aventures réelles de leur vie, multipliant ainsi leur titres à la gloire, et leur créant un piédestal pœtique richement ciselé de bas reliefs allégoriques, audessus duquel leur image s’élevait aux regards de la postérité, haute et idéalisée.

À mesure que les lumières se répandirent, que la civilisation s’étendit, que le niveau des intelligences s’éleva, que la haine et l’envie se ruèrent sur les hommes d’invention et de progrès, que l’Histoire repoussa d’une main la Fable et appela de l’autre la Justice, les apothéoses pleines d’une candide foi religieuse ou poétique disparurent. On rejeta le miraculeux ; on ne crut plus aux origines ni aux révélations célestes ; on discuta les mérites avec sang froid ; on délimita la portée des actions ; on rechercha le mobile des vertus, et l’on honora les hommes de facultés transcendantes, par des monumens auxquels on donna leurs noms. Après le temple était venu le poëme. Le poëme fut remplacé par la colonne. À la tremblante adoration avait succédé l’enthousiasme généreux. Il se changea en un jugement abstrait.

Vinrent ensuite des temps où les hommes sortis de leur état premier d’impuissance et d’inexpérience, arrivés aux connaissances de l’âge mûr, à la possession d’immenses forces morales et matérielles, à un puissant développement de la civilisation, furent si absorbés par leurs intérêts, leurs ambitions et leurs mollesses, qu’il resta peu de place dans leurs existences, à l’admiration du génie. un souffle nouveau descendit sur la terre, et les populations frémissantes sous l’aiguillon d’une inspiration inconnue, se partagèrent non-seulement en patries, mais en religions diverses. Le fanatisme ajouta ses haines et ses discordes à celles des nationalités. Ce malheur, qui était cependant un progrès, car il donnait au sentiment une supériorité sur l’intérêt matériel, devait nécessairement diminuer le prestige du génie et du talent, et l’on continua à profiter de leurs dons, mais en négligeant de leur en rendre grâces. En proie aux horreurs d’une confusion, que rendaient également épouvantable les brutalités de la barbarie nouvelle et les raffinemens de la dépravation antique, le moyen âge ne put voir la grandeur que dans la piété, ne voulut adorer que la sainteté, n’admira que la pureté. Il canonisa les grands rois ; il se prosterna sur les tombes des martyrs ; il admira les chastes preux, et rêva les chevaliers du St. Graal. L’excès de la douleur rend insensible à tout ce qui ne lui apporte pas un soulagement immédiat, et lorsque les vicissitudes du sort sont fréquentes, ni le génie, ni le talent n’ont à donner de soulagement aussi efficace que celui d’une espérance transmondaine. En outre, dans cette mêlée de tant d’élémens contraires, qui devaient par leur fermentation et leurs bouillonnemens faire surgir du fond de ce chaos une civilisation plus belle, la puissance individuelle dans les souverains eux-mêmes, était singulièrement resserrée par la puissance des choses. Le génie n’avait que peu à accomplir. Il ne pouvait que luire. Mais l’immortel rayonnement de son flambeau, ne devait être reconnu que longtemps après. Ce n’est que dans les calmes contemplations d’une existence paisible, qu’il fut possible de lui reporter l’hommage dû aux bienfaits des lueurs qu’il avait répandues sur les ténèbres de tant de luttes sanglantes. Quand des trêves suivirent enfin ces luttes, alors il appartint aux hommes éclairés qui considéraient le Passé pour y démêler la genèse des troubles et des infortunes au milieu desquels les idées et les s’étaient si longtemps aheurtés comme des astres errans, lumineux ou éteints, de rappeler ce culte primitif des grands hommes, non plus dans sa mythologie grandiose et poétique, mais dans la juste reconnaissance qui revient à ces élus, porteurs des dons et des bienfaits que la Providence répand sur l’humanité par leur entremise, alors même qu’ils ignorent le sens de leurs mystérieuses missions, et la qualité des fruits que doivent porter les branches nouvelles, qu’ils greffent sur le vieil arbre de la Science du Bien et du Mal, lequel après nous avoir tant appris, nous laisse encore tant ignorer.

À ce moment l’impulsion admirative ne venant plus du peuple et des masses éblouies, mais de la partie la plus cultivée et la plus éclairée des sociétés, le tribut d’enthousiasme rendu aux hommes exceptionnels, dût nécessairement se différencier des précédens, et revêtir un caractère approprié à un autre point de vue. Jadis, on avait surtout glorifié les hommes qui, se plaçant à la tête des nations, augmentaient leur domination au dehors, et leur prospérité au dedans : les souverains conquérans et les princes législateurs ; ou bien les hommes qui dotaient leurs pays de quelque découverte bienfaisante, de quelque invention heureuse. Mais, plus la pensée humaine se livra à l’analyse, et plus elle considéra comme transitoires les faits et les lois qui avaient obtenu le plus d’acquiescement ; plus elle vit s’étendre devant elle le champ des découvertes à faire, et plus elle jugea partielles et fragmentaires les découvertes individuelles. Elle étendit alors son admiration et son enthousiasme à ces hommes dont la vocation était d’agrandir le cercle des idées, de réveiller les beaux sentimens, de révéler de grandes aspirations, de provoquer d’heureuses améliorations, d’inciter aux nobles désirs, et c’est ainsi que des gloires qui autrefois semblaient secondaires, vinrent prendre rang et place à côté de celles qui avaient primitivement et exclusivement attiré l’attention des peuples, et que nous voyons de nos jours les hommes d’action et les hommes de pensée, avoir une part égale aux honneurs qu’il est un si juste devoir de rendre aux uns comme aux autres. Ceux qui sont à même d’apprécier un mérite éminent dans son genre, se réunissent et se concertent avec zèle et ardeur, pour trouver de dignes témoignages des respects qu’ils portent aux hommes qui furent les premiers dans leur carrière. Les masses, moins instruites, mais rendues attentives par ces appels de l’intelligence, y répondent avec enthousiasme, et secondent avec libéralité de nobles efforts. À cette double action, à cette concordance de généreux élans, nous sommes redevables des beaux monumens qui s’élèvent de toutes part à la mémoire des hommes qui illustrèrent leur patrie, et les villes avec une pieuse émulation, veulent posséder chacune la preuve de la reconnaissance qu’elles savent éprouver envers ceux qui jetèrent sur elles un reflet de gloire.

Lorsque maintenant on se propose d’édifier un de ces monumens, on peut remarquer qu’à peu d’exceptions près, c’est la Statue des hommes dont on veut perpétuer et populariser le souvenir, qu’on érige aux lieux de leur naissance, de leur mort, ou de leur demeure habituelle. Ce mode de glorification a l’avantage de prolonger en quelque sorte pour les générations à venir, l’existence de ces êtres privilégiés. Il semble qu’en demandant au marbre ou au bronze de toujours représenter aux yeux de leurs compatriotes, leurs beaux traits et leurs nobles attitudes, ou les évoque eux mêmes pour toujours assister aux honneurs que recueillent leur génie, leurs travaux et leurs services, et toujours participer par leur solennelle présence aux destinées de leur patrie, consacrer de leur souvenir ses gloires futures, et lui servir de Palladium dans les dangers, en animant leurs successeurs et heritiers du desir de se rendre dignes d’eux et de leurs mémoires. Il nous paraîtrait difficile de trouver une commémoration plus respectueuse et plus tendre à la fois, et une meilleure manière de rendre à une vie employée, et souvent sacrifiée, à l’amour du Vrai, du Beau, de l’Utile, les longs hommages qui lui sont dûs.

Cette prédilection ouvre en même temps, une féconde source d’inspiration à l’art du statuaire. Elle lui donne l’occasion de sortir plus fréquemment de la sphère du sentiment et de la pensée, pour entrer dans celle de l’histoire, et dans la personnification d’idées plus nuancées, qui ne peuvent se rencontrer autrement dans les limites de l’éloquence du ciseau. Le sculpteur obligé, non-seulement à bien connaître la grandeur des hommes qu’il est appelé à ressusciter pour les siècles suivans, mais à se pénétrer de leur esprit jusqu’à acquérir l’intuition du rayonnement qu’il répandait sur leur personne, du reflet doux et timide par lequel il perçait dans leurs regards, ou du contour impérieux et accentué qu’il imprimait à leurs gestes, trouve pour parler aux masses une forme qui leur est plus familière, plus compréhensible, plus chère, et se met ainsi en rapport plus direct avec elles. Les statues n’étant commandées qu’après la mort de leurs modèles, cette circonstance rend la tâche de l’artiste plus aisée d’une part, plus pénible de l’autre. S’il est affranchi des exigences d’une ressemblance matériellement scrupuleuse, en revanche il est privé de ces apperçus si profonds, qu’une minute donne parfois dans les accès les plus reculés d’une âme élevée, et par cela même mystérieuse et concentrée. Il lui faut reconstruire ligne à ligne, sur le masque d’un cadavre ou sur un portrait muet, la vie et l’expression dont il doit chercher les secrets dans l’histoire et les productions de celui qu’il est destiné à faire revivre. Il faut qu’il les étudie dans leurs plus fins replis, et qu’il perce leurs voiles par une sympathique divination. Il lui faut être poëte pour discerner la poésie sous la prose de l’existence, et souvent aussi il lui faut reconnaître la prose sous un amas de poésie. Il lui faut comprendre ce qui fut l’œuvre de l’inspiration de ce qui n’a été que l’œuvre de la volonté ; élaguer les paroles que commandaient les convenances du cœur ou de la raison, d’avec celles qui s’échappaient comme un soupir involontaire ; faire la part des actes nécessités par les temps et les événemens, et pressentir quels étaient ceux que dictait l’impulsion naturelle.

En contemplant la statue de Herder qu’on vient d’inaugurer à Weimar, il est impossible de ne pas apprécier tout le mérite du sculpteur, qui s’efforce de ravir à la mort ce qu’elle a déjà englouti, et de donner d’imposantes proportions aux figures qu’ennoblissaient et embellissaient les hautes qualités de l’âme. Cette statue faite par M. Schaller de Munich, est remarquable par la finesse de sa conception. Elle prouve également la connaissance parfaite, et l’appréciation spirituelle de ce grand homme, tel que ses écrits nous le font entrevoir. La douce sérénité, le front sans rides et sans soucis, le sourire bénignement pacifique, le regard plus intelligent que perçant que nous croyons voir en nous représentant Herder vivant, y sont rendus avec une grande noblesse de maintien, une grande bonté d’expression. Dans sa main droite Herder tient un rouleau, sur lequel est inscrite la devise qu’il avait adoptée : Lumière, Amour, Vie, et que Charles-Auguste fit graver sur sa tombe : inscription moins romanesque et plus inspirée que celle dont Wieland surchargea son monument funèbre. Cette main est non-seulement d’une grande beauté et d’une rare perfection, mais son mouvement est plein d’une fermeté et d’une énergie, qui, s’harmoniant avec le reste de la pose, imprime à l’ensemble de l’attitude, la dignité qui devait caractériser l’apôtre de l’Humanité, celui qui lui voua un culte si sincère et si fervent. Dans l’inclinaison de la tête, dans les plis du visage, dans ce que disent les yeux, on reconnaît de suite cette sensibilité si aisément émue, si constamment attendrie, qui dicta à Herder une si patiente recherche des différentes expressions que prend la sensibilité naturelle, dans le bégaiement de la poésie populaire des nations les plus diverses. M. Schaller a su habilement reproduire dans l’impression que donne sa belle statue, celle que devait laisser à ses auditeurs, et que réveille encore dans l’âme de ses lecteurs le poëte philosophe, à qui nous devons de grandes pensées bien réellement venues du cœur, qui influèrent puissamment et généreusement sur la direction des esprits en , aussi bien que de charmans poëmes pleins d’une grâce naïve, surabondans de pieux élans, d’aspirations vertueuses, et de douces illusions ; car celui qui connaissait si intimement nos meilleurs penchans, semblait vouloir sciemment ignorer, comment ils s’aigrissent, comment ils s’extravasent, comment ils se dessèchent dans l’âme humaine, et y laissent régner de plus énergiques et de plus rudes passions.

La statue est presqu’adossée à la cathédrale où Herder prêcha d’habitude. Cet emplacement n’a été adopté qu’après d’assez vives contestations, et beaucoup de personnes avaient désiré qu’on en choisît un autre, non sans de très-plausibles motifs de tous genres. Nous ne nous arrêterons point à considérer le plus ou moins d’orthodoxie dogmatique dont ce penseur fit preuve, lui, qui aimait le christianisme comme la plus douce des croyances, et admirait l’Église romaine comme le plus fort des gouvernemens, ce qui permettrait presque de dire, qu’il était tout près de se trouver plus catholique que chrétien. Nous comprenons l’ convenance à laquelle on a obéi, en plaçant ce monument auprès du temple où Herder remplit ses fonctions ecclésiastiques durant de si longues années ; mais nous ne pouvons nous empêcher d’avouer, que la partie du parc qui fait face à l’une des plus belles rues de la ville, et où les personnes qui protestaient contre le choix de l’emplacement qui a prévalu, avaient désiré voir s’élever cette statue, nous eut semblé plus avantageuse pour son effet moral et matériel. Nous savons l’objection qui se présente contre un projet qui entourerait d’arbres une statue de bronze ; mais elle serait moins péremptoire dans ce cas particulier, à cause de la couleur dorée, claire et brillante du métal qu’on y a employé, et qui sur un fonds de vieux massifs dont la sombre verdure forme un rideau presque noir, se fut détaché bien plus vivement, que sur la muraille grisâtre à laquelle cette statue semble appuyée maintenant, les exigences des marchés n’ayant même point permis qu’on l’érigeât au milieu de la place, comme c’ été le plus naturel. Dailleurs, en la contemplant dans un encadrement pittoresque et champêtre, à l’unisson avec les goûts idylliques de Herder, et ses penchans si purs pour les scènes d’une nature riante, l’on n’eût point éprouvé on ne sait quelle triste émotion, réveillée par ce perpétuel contraste d’une église construite il y a des siècles avec une si humble et si ardente foi, et d’un splendide monument érigé à la gloire d’un de ses ministres, lequel ne cherchait plus qu’un mythe sur ces mêmes autels, où les peuples adorans et espérans, avaient cru qu’un Dieu descendait !

L’inauguration de cette statue eut lieu le 25 Août, jour où Herder était né en 1744. Cette date ainsi que celle de sa mort, le 18 Décembre 1803, est sur son piédestal d’un marbre verdâtre, qui porte en outre les mots suivans : Von Deutschen aller Lande. « Érigée par des Allemands de tous pays. » Cette inscription se rapporte aux dons nombreux et considérables, qui furent envoyés par les Allemands établis en France, en Angleterre, et surtout en Amérique, à la souscription ouverte à cet effet en 1844 et provoquée d’abord par les loges franc-maçonniques de Darmstadt et de Weimar, à l’occasion de la célébration du centième anniversaire de la naissance d’un des premiers philosophes de l’humanitarisme.

Le soir du 24 Août, veille de cette fête, on représenta au théâtre, le Prométhée délivré, que Herder avait composé sans le destiner à la scène, et qu’il avait intitulé ainsi que quelques autres poëmes dialogués, moins généralement connus parmi ses œuvres volumineuses : Scènes dramatiques. Dans leur nombre il nous a paru que le Prométhée délivré se distinguait des autres, par un coloris de sentiment et un groupement d’idées, dont le majestueux et harmonieux ensemble peut être regardé comme un des meilleurs tableaux, conçu par une des plus nobles et des plus hautes inspirations de ce poëte. Comme il l’avait indiqué lui-même, la musique devait naturellement s’allier aux grandes émotions que cette poésie a pour but de réveiller en nous. Il n’était d’ailleurs possible de mettre en scène cette production, qu’en faisant développer par le chant et l’orchestre, les sentimens profonds et élevés dont l’auteur n’a voulu donner en paroles qu’une ébauche, qui par son mérite, il est vrai, pourrait être comparée à ces cartons que les grands peintres ont dessinés comme modèles de tapisseries ou de mosaïques, et que l’on conserve comme des œuvres précieuses. On fit donc précéder cette pièce d’une grande ouverture, et exécuter les chœurs que nous avons écrits pour cette occasion ; les dialogues furent déclamés par les artistes dramatiques du théâtre. La mise en scène et l’apparition des personnages en costumes antiques, dans une représentation dont la nature se rapprochait davantage de l’oratorio que du drame, par l’absence du mouvement nécessaire à ce dernier genre, produisirent un effet qui obtint l’assentiment du public, et il nous sembla à nous, voir une succession de peintures dont les figures ajoutaient l’expression du chant, à celles de leurs attitudes.

Le 25 au matin, quelques bataillons de garde nationale, toutes les corporations de la ville avec leurs antiques bannières chargées d’antiques et bizarres devises qui se déployaient au vent, des députations des corps de la magistrature, des corps judiciaires, enseignans, etc., etc., se réunirent sur la place où s’élevait la tribune réservée à la famille Grand-Ducale, en face de la statue, encore voilée. Un discours fut tenu par M. le Conseiller Scholl, président du Comité auquel avait été confiée la tâche de mener à fin cette entreprise ; après quoi la statue fut dépouillée de sa blanche enveloppe, pendant qu’un chœur chantait des vers qui répercutaient en idées vibrantes pour les assistans, comme en nombreux échos, les trois mots Lumière, Amour, Vie, que Herder prenait pour devise en les inscrivant autour d’un Alpha et d’un Oméga. Après que la statue fut solennellement remise à la garde du bourgmestre de la ville, un ancien ami et collègue du grand homme, M. le conseiller Horn, âgé de plus de soixante-dix ans, prononça aussi un discours qui termina la cérémonie. Parmi les nombreux étrangers venus à Weimar pour assister à la solennité, nous citerons MM. Schaller, l’auteur de la statue, Forster de Munich, Dingelsted qui écrivit le beau prologue prononcé à la fête anniversaire de Gœthe, avant la représentation du Lohengrin, Gutzkow qui publie maintenant en feuilletons un roman de dix volumes (proportion encore inconnue aux ouvrages de ce genre en Allemagne), sous le titre des Chevaliers de l’Esprit : ordre nouveau dans lequel il a droit lui-même aux plus hauts grades ; Chorlay, l’élégant et spirituel auteur de Music and Manners in Germany, publiciste plein de goût, de fine et bienveillante raillerie, d’une exigence, en fait d’art, intelligente et mesurée, d’une critique sobre et juste, sachant avec un tact rare, réclamer les droits des règles indispensables, sans décourager les tentatives des imaginations curieuses et inventives.

Nous aurions souhaité que, conformément au programme de ces fêtes, le Messie de Hændel eut été exécuté le soir du 25, dans l’église cathédrale. Les nombreux artistes musiciens venus pour entendre l’œuvre gigantesque de Wagner, dont le nom attire l’attention de toute la critique musicale en Allemagne, eussent volontiers écouté ces simples et sublimes accords, d’un style dont nous sommes si loin, et eussent peut-être trouvé un charme particulier à comparer les impressions produites par des chefs-d’œuvre d’ordre aussi différents, que sont différentes les colonnes doriques, de ces colonnes égyptiennes dont les fûts massifs, sont surmontés des chapiteaux les plus variés, les plus enlacés de lignes délicates, de feuillages touffus et gracieux. Un mésentendu regrettable empêcha l’exécution de cet oratorio, qu’on avait choisi que le texte chanté en Allemagne, est une traduction du texte anglais, faite par Herder.

Les chambres que Herder avait habitées furent exceptionnellement ouvertes au public, dans cette occasion. , qui les a occupées après lui comme successeur de sa charge, et qui déjà est mort aussi, les fit conserver intactes, dans l’état où les avait laissées son illustre prédécesseur. Dans un petit salon bleu, on voyait plusieurs portraits de Herder, qui, quoique faits d’après nature, étaient loin de nous rendre l’homme qu’on célébrait, avec autant de vérité que la statue de Mr.Schaller. En faisant cette observation, nous nous disions que s’il arrive au poëte et à l’artiste, de se tromper en cherchant le Beau là où il ne se trouve point, à eux seuls il est donné par compensation, de le saisir là où il échappe à d’autres, et de le faire comparaître à tous les yeux dans sa plus lumineuse radiance. Si sans tort parfois, on les accuse d’illusions devant certaines réalités, ils peuvent trouver une suffisante consolation en sentant qu’il en est d’autres, et les plus belles, qu’il n’appartient qu’à eux seuls de comprendre et de découvrir.

Dans cette chambre on voyait quelques reliques conservées avec soin, entres autres un bonnet de soie travaillé par la G Duchesse Amélie, dont l’âme pure et haute éprouva pour les doctrines si pleines d’humanité, et la personnalité si affective de Herder, une sympathie plus vive encore que pour les intelligences plus hardies et plus substantielles des autres hommes remarquables dont elle s’entourait, laissant dans cette amitié mutuellement illustre, le plus touchant témoignage des plus beaux élans de son cœur. À côté de ce souvenir était déposée la dernière plume que la main défaillante de Herder eût touchée, et la Bible qui lui avait appartenu, portant sur son maroquin usé, le chiffre en or de : J. G. Herder. Nous nous sommes approchés avec piété de ce volume, et nous avons cherché avec tout le respect qu’imposent les vestiges des grands travaux de grands esprits, si un de ses nombreux sinets n’était point encore resté à quelqu’une des pages, pour lesquelles il écrivit les gloses savantes et apologétiques qui furent si admirées. Nous avons essayé aussi de nous reporter aux heures où le philosophe, de ses mains glacées par les hivers, tournait ces feuillets, flamboyans de tant d’images brûlantes qu’y a déposées la poésie hébraïque, et de nous pénétrer des impressions que faisaient naître dans cette imagination si douce, les versets où s’épanchent de si ardentes passions, de si violentes douleurs, de si impérieuses aspirations. Ce fut au Psaume XVIII que le volume s’ouvrit devant nous. En lisant cette sombre et somptueuse du cataclysme de la Nature entière, du bouleversement de la Création à l’approche du Seigneur, de ce Dieu d’Israël qui ne dédaigne point de venir dans toute la majesté de son cortége à l’appel et au secours d’un de ses serviteurs, nous nous sommes demandés si l’apôtre de l’humanité s’était autant assimilé la magnificence du sentiment que le Royal Prophète cachait sous son luxe d’images, et la sublime passion que respire cette ode sacrée, que le lyrisme plus calme du Psaume suivant ?

Il est impossible de ne point refléchir en voyant à Weimar, cette ville où des hommes qui pourraient se disputer le droit de donner leur nom à leur époque se sont trouvés réunis durant la période la plus brillante de la littérature allemande, la statue de Herder s’élever avant celle de tout autre. Ce fait ne manque pas de signification, et nous aimerions à croire que sa cause se trouve dans la force des sympathies fondées sur un sentiment d’humanité. Quelques grandes que soient la surprise et l’admiration qu’excitent en nous le talent le plus poétique, comme celui de Wieland, la lyre qui rend les plus nobles accords, comme celle de Schiller, la plus vaste des intelligences, comme celle de Gœthe, les hommes glorifient en premier lieu celui qui fit appel aux bienfaits de la Lumière, première condition de notre grandeur ; aux droits de la Vie, base des sociétés ; aux lois de l’Amour, source première de leur bonheur et de leur stabilité : Lumière, Amour, Vie, Alpha et Oméga de la civilisation !

Les statues de Schiller et de Gœthe s’élèvent déjà à Stuttgard et à Francfort, mais il convenait en effet que celle de Herder ait été la première érigée à Weimar, où nous sommes assurés qu’on verra bientôt aussi, celles d’autres grands hommes dont la prédilection pour cette ville a été sa gloire, ainsi que celle du Prince qui sut se faire un honneur de les rassembler autour de lui. S’il convenait, disons-nous, que Weimar possédât d’abord le monument de Herder, c’est que son histoire nous montre une longue rangée de souverains, vivement animés d’un sincère amour de l’Humanité. Ils furent bons, soucieux du bien être matériel de leur peuple, religieux, consciencieux, et accordant aux lumières une protection si efficace, que leurs règnes marquèrent à plusieurs reprises, en époques brillantes pour les lettres et les arts. Nous ne saurions mieux faire que de citer ici quelques vers du prologue de M. Dingelstedt, dans lesquels on verra à travers les insuffisances de la traduction, les idées que nous exprimons, revêtues d’une forme éloquente que nous voudrions vainement atteindre, en de cette Thuringe, qu’on a déjà tant chantée en si beau langage.

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« Sur le sommet de ses collines la triple étoile du Passé ne cesse de répandre ses rayons. Le château de la Wartbourg résonne encore du chant des ménestrels dont le Landgrave Hermann provoquait les poétiques combats. L’ordre de la Palme en mit une aux mains du Duc Guillaume, et le témoin présent à nos esprits dans cet instant solennel, Charles-Auguste sut créer une nouvelle Table-Ronde non moins merveilleuse que l’ancienne »

« Les voilà qui s’approchent, vivans pour nos cœurs, en magnifique cortége, ces Majestés augustes, ces Princes de la Poésie ! Là, nous voyons le chantre de l’Idéal ; là, le pontife de l’Humanité ; là, l’ami des Grâces et des Muses antiques, et aux milieu d’eux, le créateur d’un monde si beau dans sa richesse, le magicien qui changea en un laurier ombrageant toute la patrie allemande, l’antique et frêle liane de Saxe .......

« Elles furent à nous, ces étoiles dont la lueur rayonna sur la terre entière ! C’est ici que furent réunies ces glorieuses apparitions, avant que la mort eût séparé leurs mémoires. Que la Souabe et la Franconie honorent maintenant avec une tardive reconnaissance leurs héros morts ! Nous les avons possédés vivans, et les avons toujours retenus au milieu de nous, pour ne les jamais » oublier !

« Et voyez maintenant ! Celui que la mort nous enleva d’abord, il vient de renaître dans un immortel airain. Celui qui nous quitta le premier, nous revient le premier aussi ! Oh, puisse revenir avec lui l’âge d’or des ménéstrels et des Poètes ! l’âge d’une Humanité heureuse qu’il comprit si bien, et appela de tant de vœux !

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