Première série
de
PREMIÈRE SÉRIE
MONTRÉAL
L’Imprimerie Populaire, Limitée
1914
EN GUISE DE PRÉFACE
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Malgré les plus vives instances de ma part et le sentiment du public dont je me croyais volontiers l’écho, Fadette a constamment refusé de paraître en face de l’objectif. Par surcroît de malheur et, sans doute, pour racheter ma présomption, me voici contraint d’offrir à ce même public, si profondément déçu, un vague profil d’âme au lieu d’une frimousse authentique, ou, si l’on veut, un trois-quarts littéraire au lieu du solide portrait en pied, lequel, mieux que des pages et des pages, eût expliqué le caractère de l’œuvre et le succès de l’écrivain. Et pour mieux corser ta sentence, on m’impose, au cours de cette ébauche, la vertu la moins familière aux gens de mon métier : la discrétion. Qu’au moins le lecteur, — de nouveau condamné aux mêmes recherches, aux mêmes disputes, aux mêmes gageures autour d’un nom, — ménage au préfacier son plus bénévole accueil. Je suis assez puni.
Cependant, l’énergique refus de Fadette me facilite la tâche, en ce qu’il me révèle un trait dominant de son caractère. Homme ou femme, ange ou…, vétéran de nos lettres canadiennes ou recrue de la veille, l’admirable artiste qui nous apporte semaine sa prose enchanteresse, à l’abri du pseudonymat, appartient à la lignée des modestes et ce n’est pas là sa moindre originalité. Étonnerai-je le lecteur en disant que cette obscurité voulue et recherchée fait un peu le secret de sa constante réussite ?
« Le ciel n’est plus le ciel, quand il n’a plus d’étoiles. »
Au contraire en va-t-il de notre Fadette. C’est dans la paix de l’ombre, loin, très loin du scintillement de sa gloire littéraire, que l’écrivain paraît se sentir véritablement lui-même. C’est au cœur d’une villa mystérieuse, fréquemment visitée, même en hiver, qu’il nous adresse la plupart de ses lettres. Et cela lui permet de faire de la vie, de livrer son âme sans souci de pose à adopter, de rôle à assumer, de personnes à ménager. Ne songeant alors qu’à produire son rêve intérieur et sa philosophie, (je puis risquer le mot) peu lui importe la matière ou le point de départ : il suffira d’un propos villageois, d’une sentence remémorée de ses amis les psychologues, d’un vieux conte de fée reproduit et condensé en douze lignes, d’un fugitif aspect de la nature, d’imperceptibles nuances dans la couleur et le parfum des jours, pour qu’il parte à l’instant vers les hauteurs et nous emporte au vol de sa méditation. En vérité, pourquoi lui tenir rigueur de se dérober sans cesse et de voiler obstinément son nom et son visage, nous avons ainsi sa personnalité toute vive emprisonnée dans les phrases ?
La modestie chez Fadette me paraît s’allier à une autre vertu réputée aube de siècle et pompeusement louée par les écrivains modernes : la bonté. Elle date de plus loin ! Mais il est possible que l’homme d’aujourd’hui, reconnaissant enfin l’inutilité ou les bas motifs de tant de luttes fratricides, se soit subitement résolu à plus de bienveillance envers son semblable. Ce serait la première fois que le monde eût profité de la formidable expérience des âges. En tout cas, la bonté est une vertu nécessaire au moraliste. Et si l’on observe chez Fadette la connaissance minutieuse des différentes classes sociales, jointe à une perception très aiguë de nos travers de race, il convient d’ajouter que son grand cœur atténue les effets de sa clairvoyante ironie. Que de choses elle a su dire dans cette page féminine du Devoir où tout le monde, à tour de rôle, se sent atteint, mais où personne ne se croit visé ! Ce moraliste possède en propre une façon de parler et une façon de se taire véritablement apostoliques. Il accompagne un instant le coupable sur la route des réflexions sages, puis bientôt se retire ; le coupable, aiguillé de la sorte, continue seul l’âpre chemin ; et parvenu au terme, il peut savourer secrètement sa honte. Voilà, je pense, une grande leçon offerte aux sempiternels censeurs dont la maladroite n’éveille les bons désirs que pour les étouffer l’instant d’après. Ô Fadette ! Allez toujours, versez, versez sans cesse votre douceur sur nos plaies, car nous n’avons rien à attendre de ces cœurs durcis, contournés, repliés et distillant l’amertume comme les coquillages de l’océan.
Un certain nombre de lecteurs sont d’avis que l’écrivain du Devoir possède un cerveau d’homme et un cœur de femme. Cela n’avance guère le problème de son identification…, mais peut nous aider à caractériser son style où se révèle, en effet, un salutaire mélange de poésie et de raison, d’intuition et d’analyse. Tous s’accordent à vanter l’abondance et la netteté de ce style tributaire de tous les genres, admirablement diversifié suivant le thème entrepris, mais toujours conforme aux exigences de la lettre. Tel jeudi, l’auteur nous offre un poème, tel autre, une anecdote, plus tard, une épigramme et la semaine suivante, il nous arrive avec un plan de tragédie. Mais sans cesse l’aimable épistolier nous parle et se raconte. Chacun de ces morceaux ressemble à un jardinet de campagne exigu, plantureux, sarclé, ratissé et de toutes parts bien clos. Un sage y trouverait néanmoins sa subsistance, car le suc et la vertu de l’étendue voisine y pénètrent et le vaste ciel y verse tous ses rayons !
Le principal tort du recueil, à mon avis, c’est d’être le résidu d’un choix auquel la main impitoyable de l’auteur. Je veux bien croire que tout ne fut point d’égale venue dans sa correspondance hebdomadaire. Mais il avait une si drôle façon de le dire et de s’en affliger, en boudant l’inspiration, que le précieux déchet pourra peut-être nous manquer. En tout cas, ce léger défaut, uni aux autres imperfections de l’ouvrage, est infiniment plus excusable que les lacunes de cette préface. Que voulez-vous ? Pauvre tâcheron mécanique, habile tout au plus à capter les attitudes et emprisonner le regard, j’aurais dû refuser jusqu’au bout cette incursion périlleuse à travers les replis de la pensée et de l’âme et les nuances de beauté littéraire. Je me suis laissé vaincre, et je m’en accuse.
Il y a du bonheur épars dans la douceur de l’air : les feuilles d’or pleuvent, c’est la fin de la saison, mais rien n’est triste dans la lumière voilée, et nous aimons à aller par les chemins où les passants sont rares et où l’on garde pour soi, sans l’éparpiller, la joie de cette beauté resplendissante qui se meurt.
Je vous dirai une de mes petites faiblesses parmi toutes les grandes moins louables que je ne vous dirai pas. C’est une pitié tendre pour les feuilles encore si jolies et si fraîches que le vent jette sous nos pas ; je les relève et j’en apporte des paquets à la maison.
Hier soir, j’en avais une collection étendue sur la table : sous le large abat-jour, elles semblaient de fines mosaïques incrustées dans le chêne brillant.
J’en cherchai inutilement deux semblables.
Le bon Dieu les a faites toutes différentes, comme nos âmes dont quelques-unes sont ardentes comme les feuilles empourprées de l’érable, d’autres lumineuses comme les feuilles d’or de l’orme, il y en a des grises comme celles des chênes, des blanches comme celles des trembles, des vivantes comme les feuilles vertes que la gelée a épargnées.
Toutes différentes et si ressemblantes, pourtant, que lorsqu’on parle de nous en disant « les femmes », chacune se sent atteinte par la louange ou la critique, et les plus dissemblables s’unissent pour sourire ou protester, avec une arrière-pensée qu’on a pourtant dit bien vrai !
C’est que rien n’est moins simple qu’une âme de femme. Dieu tout seul n’y avait mis que de la Beauté, mais lorsque le Diable, sur l’invite de notre pauvre grand’mère Ève, y voulut mettre la main, les contradictions, les complications, les subtilités surgirent, au grand plaisir du Malin qui voyait où mènent les chemins de brouillard.
« Bonne affaire ! se disait-il, j’ai donné des vices aux hommes, des faiblesses aux femmes et beaucoup de jolis voiles pour les leur cacher, ça ira bien ! »
Mais il y a un bon moyen d’attraper ce Grand attrapeur ! C’est de n’avoir jamais peur de tirer au clair les affaires qui ne sont pas claires. C’est d’aller au fond des petits problèmes qu’on préférerait ne pas résoudre. C’est de faire une lumière impitoyable sur les choses imprécises de son âme : ses intentions, ses désirs, ses tristesses, ses affections. C’est de savoir toujours où aboutiront nos démarches, nos gestes, nos initiatives. Enfin, c’est de ne rien confier au hasard et de ne s’aveugler sur aucune de nos arrière-pensées : elles sont souvent nos pensées directrices.
Et tous ces beaux conseils à propos des feuilles !
Oui, des feuilles dont le froissement doux accompagne ma plume qui court comme le vent d’aujourd’hui, légère, un peu pressée, confiante et heureuse, car je sens qu’entre les âmes de mes lectrices et la mienne, se tendent des liens, à peine visibles encore, fragiles comme des fils de la Vierge, mais aussi délicats et aussi charmants.
Ils étaient trois dans mon petit salon, la chambre était pleine de la fumée bleue de leurs cigarettes dans laquelle flottaient pêle-mêle des paradoxes et des pensées philosophiques, et à la longue on distinguait mal les uns des autres. C’était l’éternelle histoire : on posait le problème autour duquel s’agitent les hommes et les femmes, et qui ne peut être résolu que par l’entente raisonnable et la sympathie vraie d’être humains qui désirent s’accorder. Ces messieurs affirmaient modestement leur supériorité sur nous, ils dénonçaient l’absurdité, des revendications féminines, etc.
Moi, je me taisais. Cela vous étonne ?
Fadette est sage à ses heures : elle a compris depuis longtemps qu’il est inutile de courir dans un cercle pour revenir au point de départ sans avoir avancé.
Quand ils eurent épuisé leur verve, étalé
leurs prétentions, proclamé leur excellence, il se fit un petit silence que je soulignai d’un sourire moqueur, qui souleva leurs protestations, et on me somma d’expliquer cette si discrète ironie :
« Que vos impertinentes déclarations sont bien l’expression de l’orgueil masculin ! Je suis de votre avis sans l’être… votre supériorité sur nous est si relative ! Ce qui est absolu, par exemple, c’est votre… disons votre naïveté si vous voulez. À quoi sert de crier si haut que vous voulez régner, dominer la femme, être les maîtres ?
C’est si inutile, et ne sentez-vous pas que c’est un peu ridicule ? Les femmes qui refusent de s’incliner devant votre supériorité, les révoltées, les féministes sont irréductibles : elles s’exercent à vous détester et échappent ainsi à votre influence.
Les autres, les vraies femmes, même les plus orgueilleuses et les plus fières, acceptent d’instinct et joyeusement le joug que l’amour leur présente. Celles-là ne seront jamais vos rivales, même si elles vous sont supérieures.
Quand une femme aime un homme, il devient, de par sa volonté à elle, son Seigneur ; elle reconnaît aveuglément tous ses droits, il ne lui vient pas à l’idée de discuter sa supériorité et même son autorité. Alors, je vous le demande, pourquoi tant discourir ? Il y a mieux à faire ! Faites-vous aimer, c’est bien plus simple ! Pour moi, le cas le plus heureux est celui où l’homme très intelligent est admiré par la femme qui peut se sentir son égale, en ce sens, qu’intellectuellement, elle sait l’apprécier, et que moralement, elle lui est supérieure par sa pureté, son courage et son désintéressement. Ce que vous paraissiez vouloir établir quand je me permis de rire un peu de vous, c’était la domination absolue et totale de l’homme sur la femme. Quand elle existe, la femme demeure toujours une enfant, une incapable et une irresponsable, et celui qui en souffre le plus est celui qui l’a désirée et voulue ainsi. Si cela vous amuse, bercez-vous dans la certitude de votre supériorité intellectuelle, dans l’illusion de votre raison qui déraisonne si souvent, dans le rêve de votre justice si facilement aveuglée, dites que la femme se laisse mener par le sentiment, mais ici, arrêtez une seconde, et voyez si le sentiment ne la mène pas plus noblement que la raison qui mène un grand nombre d’hommes ?
Quand nous étions petits et que l’on disait pour nous la formule magique : « Il était une fois », quel champ d’or s’ouvrait à nos yeux émerveillés ! Mais vous souvenez-vous ? Chacun de nous réclamait le conte qui le transportait dans le monde qu’il préférait. Pour
les poètes, les fleurs et les étoiles qui ont une âme et qui parlent ; pour les audacieux, les récits d’aventures périlleuses où le héros est constamment triomphant et invincible ; pour les romanesques, les mariages des bergères et des rois ; pour les vaniteuses, la liste des robes couleur de clair de lune et des voiles tissés d’or fin.
Ce temps est bien loin. Pour la plupart, le souvenir des contes qui ravissaient notre enfance est perdu. Les rêveurs seuls, — toujours un peu poètes, — persistent à chercher dans les choses, une âme qu’ils entendent dans le silence de la campagne, et comme dans les contes, les petites âmes exquises des fleurs douces ou tragiques leur racontent leur histoire. Et distraits, absorbés, tout au désir de ne pas perdre un mot de leurs confidences, ils excitent l’étonnement d’abord, et puis la méfiance des gens qui savent tout juste voir le trottoir et les maisons.
Vous voyez poindre une histoire ? Elle est d’hier : un très vieil ami à moi, devenu sourd à la suite d’un accident, se retira à la campagne, dans une vieille maison longtemps inoccupée, qu’il habitait seul avec une vieille servante douée de toutes les vertus, mais d’une laideur pointue phénoménale.
Dès leur arrivée ils excitèrent la malveillance. Avec la timidité habituelle des sourds, lui ne cherchait pas à lier connaissance, et la vieille femme, imitant son maître, refusait absolument de « voisiner », ce qui est grave chez nous !
Monsieur V. était un rêveur doublé d’un herboriste : toujours à la recherche de plantes nouvelles, il faisait, par tout le pays, des promenades interminables, et on l’avait souvent vu effeuiller une fleur en murmurant des paroles cabalistiques. Peu à peu l’opinion se formait… un soir, un enfant avait vu autour de la maison se promener une ombre très longue qui agitait les bras ; en revenant des noces, le soir, deux gars d’une ferme avaient entendu, en longeant la maison, comme des chants d’église lugubre ; souvent, le soir, d’étranges lueurs bleues et rouges dansaient sur l’étang avoisinant « la maison ».
Ces bruits et d’autres semblables circulèrent mystérieusement, de veillée en veillée, pendant toute une saison, sans que Monsieur V. s’en doutât, naturellement.
Mais ce qu’il ne tarda pas à constater, ce fut l’éloignement des gens du village et la frayeur des petits enfants. Il avait cherché la solitude douce et paisible, il trouvait l’abandon triste et la défiance étrange qu’il ne s’expliquait pas.
Je fus, par hasard, mise au courant de ce qui se passait, par une personne de l’endroit, bien près elle-même de croire toutes ces niaiseries. — Je lui dis sérieusement quel homme distingué, savant et bien connu était le prétendu sorcier, et que le village serait à jamais perdu de ridicule si on racontait cette histoire en ville. Je jurai d’être discrète et de taire le nom de ce village éclairé ! J’allai voir mon vieil ami qui s’amusa de mon récit : « Dans mon enfance j’ai beaucoup aimé les histoires de sorciers ; j’ai même souvent joué ce personnage avec mes petits compagnons, mais je n’avais jamais, dans mes rêves les plus extravagants, imaginé que je deviendrais un vrai sorcier !
Sont-ils bêtes tout de même ! Racontez cela, on refusera de vous croire ! »
Le vent d’automne souffle, indiciblement triste, et du haut des grands clochers qui plongent dans le ciel tombe lentement le glas de huit heures ; l’on sent passer en soi le frisson de l’inconnu obscur, de l’immensité vague et infinie. Ce sont les voix de ceux que nous avons connus et tant aimés, de ceux que nous avons méconnus et si vite oubliés, les voix des ignorés, des abandonnés, de tous les morts de la terre depuis que le temps est commencé.
Quelle procession ! Comme il en a passé sur la terre des pauvres humains ! Ils ont disparu comme disparaît la fumée dans l’espace : nous disparaîtrons comme eux, et ceux qui resteront se diront : que sont-ils devenus ?
Mais avant d’être couchés sous les grandes croix qui nous couvriront de leurs bras étendus, que de morts nous enterrons chaque jour dans notre cœur !
Peu à peu les croix s’y dressent, toujours plus nombreuses et plus rapprochées : nos rêves, nos illusions, nos espoirs, nos bonheurs, nos tendresses, nos confiances ! Comme il y en a des morts dans notre cœur !
Les cloches sonnent toujours ; elles se cherchent et se répondent : leurs ondes sonores chuchotent des choses d’antan, elles évoquent des images effacées, il semble que leurs grandes voix s’enflent de tout ce qui déborde de notre âme qui se souvient.
Le passé surgit, le plus lointain passé, confus d’abord, ainsi qu’une forme entrevue dans le brouillard, puis se dessine plus détaillé peu à peu, et tout entier, il passe devant nos yeux, si près, si nettement, qu’il est à notre portée, que nous pourrions l’attirer à nous.
Et toujours, depuis notre petite enfance, ces cloches ont pleuré à mesure que la mort échelonnait les deuils dans notre vie : la mort passait, mais la vie continuait. Nous pleurions nos morts, mais la vie nous emportait, et si leur souvenir demeurait vivace, la grande douleur s’adoucissait, fondue dans notre cœur comme se fondent dans l’air endormi les derniers sons de la cloche qui se tait. Comme il y en a des morts dans notre vie ! Comme il y en a des morts dans notre cœur ! Tant et tant qu’il a fallu que notre âme devienne plus grande et plus profonde pour les conserver tous, plus intelligente et meilleure pour continuer à aimer la vie ! Dans la souffrance elle a appris la pitié ; elle a compris que la mort est quelquefois douce et bienfaisante, et les glas de novembre ne lui apportent pas seulement les lamentations des pauvres âmes, mais leur espoir et leur triomphe.
Car si les cloches pleurent sur la terre, c’est en saluant le ciel, et au glas lugubre succède le carillon qui chante les espoirs réalisés, la foi couronnée, les tendresses assouvies, les vérités éclatantes, l’affranchissement des âmes, le bonheur enfin, l’impossible bonheur de la terre.
Le brouillard, d’abord léger comme un tulle fin, s’est épaissi peu à peu : il est maintenant tendu comme un grand voile, qui, à dix pas, ferme notre horizon. On avance en se demandant si, parmi les ombres que l’on entrevoit, indistinctes quoique si près, ne se trouve pas notre meilleur ami à qui nous apparaissons aussi comme un fantôme, et on est pénétrée d’une impression de tristesse.
Notre âme a, comme la nature, ses heures de brouillard : qui ne les a pas connues ?
Enveloppée dans le tissu impalpable, mais compact dans lequel elle se sent étouffer, elle va à l’aveugle, toujours bornée par la brume qui recule à mesure qu’elle avance. Elle ne reconnaît plus ceux qui la précèdent, elle ne peut voir ceux qui la suivent : elle se sent infiniment seule et désolée, dans une solitude peuplée de fantômes. Elle a peur, elle ne sait de quoi : elle se meurt de fatigue, elle ne sait pourquoi. Ce qui dissipera le brouillard d’aujourd’hui, c’est une saute de vent : il fera froid, clair et sec et la brume disparaîtra. De quoi est-elle faite cette brume ? De vapeurs humides et malsaines.
Ainsi en est-il des brumes dans lesquelles nos âmes se sentent perdues. C’est le vague sentimental, la tristesse malsaine et imprécise, les désirs inquiets, les regrets dangereux : ils enveloppent notre âme, ils l’isolent dans la vie peuplée, ils l’immobilisent dans la vie active. C’est un état dangereux : il faut en sortir par un violent effort de volonté, par la raison sèche, par le froid des réalités regardées en face, acceptées parce qu’il le faut, et parce qu’on le doit.
Ne nous laissons pas enrouler dans les voiles qui rendent les choses indistinctes et vaporeuses ; redoutons la mollesse qu’entraînent ces heures de lassitude, où les souvenirs troublants nous mordent au cœur. Elle est triste la vie, dites-vous ? Oui, hélas, souvent ! Mais ce n’est pas dans le vague du brouillard qu’il faut souffrir de sa tristesse ; c’est dans la réalité de notre destinée et en luttant courageusement contre ses difficultés.
Il est normal de combattre ce qui est visible ou réel, il est parfois bon de pleurer, soit que les autres nous déçoivent, soit que nous nous désappointions nous-mêmes ; mais il est toujours dangereux et malsain de se complaire dans les chimères tristes, d’y souffrir inactives et désenchantées.
Allons ! un peu de courage ! un grand coup d’aile qui nous fera traverser le brouillard et arriver dans la pleine lumière où vivent les âmes droites et fortes, les âmes claires et saines.
Toutes ces feuilles blanches éparses sur ma table me sollicitent de les couvrir de petites choses que vous lirez et que je voudrais bien que vous aimiez. Ces pensées qui passent entre nous ne vous paraissent-elles pas comme de nombreux fils d’or ténus, à peine visibles, et solides pourtant, qui relient nos âmes depuis bientôt deux ans ?
Quelques-uns d’entre vous m’ont déjà dit que j’avais pu les aider un peu. J’en ai été fière, et je l’ai cru. Je sais, par expérience, qu’il y a des heures dans la vie où la plus petite chose peut ranimer un courage fatigué et faire sourire un cœur triste.
Eh bien, j’ai été cette petite chose : la main tendue à celle qui traverse en tremblant la passerelle étroite ; la petite lueur qui perce la nuit et fait retrouver le sentier perdu ; la bonne caresse du chien qui vous lèche la main quand il voit vos yeux pleins de larmes ; la fleur qui rend la chambre d’exil moins froide.
Et d’avoir été quelquefois une bonne petite chose dans votre vie me rend toute heureuse. C’était mon ambition quand je consentis à chercher votre sympathie.
Les bonnes petites choses font la vie meilleure et plus pleine, et les sages et les heureux de ce monde sont ceux qui sont attentifs et savent les découvrir à travers les banalités courantes. Les bonnes petites choses nuancent délicieusement le bonheur et empêchent la tristesse d’être trop accablante. Ne les dédaignons pas, quand elles passent à notre portée, et surtout ayons les yeux ouverts afin de les voir passer.
On entend beaucoup de plaintes et de lamentations sur les ennuis et les duretés de la vie, et il me semble que bien peu songent à bénir ses douceurs et ses joies. Et cependant, non seulement elles sont nombreuses, mais suffisantes pour équilibrer les plateaux de la balance.
Autrement, la vie ne serait pas le suprême bienfait de Dieu dont nous devons lui être reconnaissants. Autrement, nous détesterions la vie, et malgré nos déclamations et nos , nous l’aimons, la vie ; nous l’aimons en l’accusant, en l’injuriant quelquefois, mais comme nous nous y cramponnons quand nous sommes menacés de la perdre. Je reproche ce grand mensonge à l’humanité et j’aime les êtres sincères qui aiment la vie, et qui le disent même quand la souffrance les déchire.
Aimer la vie, c’est mieux aimer le bon Dieu, et Il doit vouloir que nous la bénissions.
Ce serait une bonne œuvre de faire aimer la vie aux autres, et pour cela il ne s’agit que de la leur rendre aimable. Ah ! les pauvres autres ! C’est trop souvent sur eux que pleuvent nos mécontentements et nos injustes rancunes. Chacun n’a-t-il pas assez de son fardeau ? Où est la justice de celui qui charge son voisin de ce qui l’écrase ? Observez bien autour de vous : Qui sont les heureux ? Ni les plus riches, ni les plus favorisés du sort : ce sont ceux qui se contentent de ce qu’ils ont et qui font, de la joie qu’ils donnent aux autres, un des éléments de leur bonheur.
Essayons de trouver ce bonheur. C’est si facile d’aimer les autres et de se contenter de ce que l’on a !
Il pleut, le vent se lamente, et en passant devant les fenêtres basses encadrées de mousselines légères, il m’arrive souvent de voir des têtes pensives inclinées sur un travail délicat : les doigts roses manient avec une rapidité merveilleuse le crochet brillant, et malgré l’air attentif des travailleuses, je devine que leur pensée est bien loin de l’étrange floraison qui naît sous leurs mains agiles.
Dans ma tête chante la jolie phrase musicale : « Mes rêves d’or s’en vont comme un essaim d’abeilles », et, je pense à tous les rêves qui sont enfermés dans les réseaux de la dentelle d’Irlande.
N’allez pas croire, bonnes gens, que les femmes aiment tant les fins travaux manuels pour le seul plaisir d’exercer leur habileté ou d’orner leur maison. Elles ont trouvé ce moyen charmant d’être un peu déraisonnables en paraissant sages, et très libres en faisant le geste d’être occupées.
Je connais des maris qui n’aiment pas que leur femme lise des romans, et ils n’ont pas l’ombre d’un soupçon de la vérité : c’est qu’elle-même est un auteur très occupé, et qu’au lieu de se servir d’une plume pour fixer ses jolies inventions, elle utilise sa fine aiguille à broder, son poinçon d’or ou son crochet d’acier.
Si j’étais directeur de conscience, je serais très curieux, — voyez si on a bien arrangé les choses, les hommes ne songent pas à ces détails, — et je ne résisterais pas au désir de faire une petite enquête sur la direction que prennent les rêves d’or ; je ramènerais à la ruche les essaims d’abeilles pour surveiller la nature du miel qu’elles distillent… car il peut s’y glisser un poison très subtil dont l’action est lente, mais funeste plus souvent qu’on ne le croit. À bâtir trop de châteaux en Espagne, on se dégoûte du petit logement modeste, et l’évocation des princes charmants nuit terriblement au prestige du prosaïque mari qui enfume sa maison, grogne un peu, et refuse absolument de se tenir aux pieds des petites princesses !
Je vous déclare que je trouve moins dangereux le roman écrit, où les personnages sont des êtres imaginaires, que le roman rêvé par la petite dentellière qui le tisse avec des doigts menus et un cœur souvent triste et désabusé.
C’est que dans ce dernier roman, il y a un peu de vrai, elle s’y donne le rôle principal, elle s’aide d’éléments connus, de circonstances réelles, de personnages qui se profilent dans le mystère attirant et l’éternelle illusion : son roman lui représente une vie possible qui l’appelle, et la tente quelquefois à lui briser le cœur… et si le mal est moins grand, ses chimères ne manquent pas, cependant, de lui enlaidir sa vie un peu terre-à-terre.
N’allez pas croire, au moins, que je sois austère au point de condamner sans merci ces jolis bouts de vie que vous dérobez à la routine quotidienne. Je sais trop que ces heures de répit sont souvent nécessaires et
j’ai voulu seulement signaler un danger
possible et vous crier d’être prudentes. Ce devoir rempli, je reconnais avec vous qu’une heure ou deux de travail léger, dans le recueillement de votre petit salon, relève votre courage, retrempe votre patience, ramène autour de vous de bons souvenirs réconfortants qui sauront éclairer vos heures grises.
Ô non ! je ne condamne rien, ni la dentelle, ni les rêves d’or, ni les essaims d’abeilles, je vous dis seulement : voyez où elles vont : laissez-les butiner, pourvu qu’elles reviennent à la ruche, au foyer, à ce qui est, et que vous ne leur permettiez pas de se disperser à la recherche de l’impossible… et du défendu.
Profitez de vos heures de recueillement pour sonder les profondeurs de votre âme, et demandez-vous quelquefois si, au-delà de ce que vous laissez connaître de vous, il n’y a pas des abîmes mystérieux où vous n’aimez pas vous-même à bien démêler ce qui se passe.
Et voilà ! Je ne suis pas directeur de conscience, mais je viens d’en jouer le rôle…
Et voici que Décembre nous arrive ce matin poudré de frimas, tout blanc sous ses dentelles de givre : le ciel est d’un bleu très doux et le soleil brille clair ; dans l’air pur, le son des cloches jette une musique joyeuse qui chante l’approche de Noël, les fêtes d’hiver, les promenades en raquettes, les courses en patins, les glissades en skis… toute la vie animée et joyeuse des gens dits heureux de ce monde qui changent de plaisirs avec les saisons, mais ne cessent pas de s’amuser.
Nous qui avons réfléchi et qui savons que sous ses premiers sourires, Décembre cache des menaces, n’oublions pas les pauvres qui voient s’avancer vers eux la souffrance impitoyable que ramène chaque hiver dans le pauvre logis mal chauffé.
Que ceux d’entre vous qui gémissent d’une solitude « confortable », où à défaut d’amis, ils sont entourés des bonnes choses familières qui racontent les bonheurs d’hier et dessinent les rêves de demain, essaient de se représenter la détresse des abandons pauvres, quand la misère cruelle est la seule compagne, qu’hier était désolé et que demain fait peur !
Mes amies, vous commencez bientôt vos préparatifs de fête : votre liste d’étrennes à distribuer s’allonge chaque année, et votre bon cœur s’inquiète de trouver votre bourse bien légère pour satisfaire votre générosité : il faudra calculer, combiner, être tentée par ce qui plairait davantage et y renoncer, faute d’argent… et alors, défiez-vous des regrets stériles, de l’envie, de l’amertume des âmes vulgaires. Pour vous préserver de leur ressembler, pensez aux pauvres femmes qui n’ont même pas le nécessaire ! Vous regrettez de ne pouvoir acheter ces jouets dispendieux pour vos enfants ? Combien de malheureuses se demandent avec angoisse si demain elles auront du pain à donner aux leurs ?
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The end
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