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LES QUATRE INCARNATIONS DU CHRIST.
PREMIER CHANT.
CHANT DEUXIÈME.
Préface
Dans la préface de deux recueils de poésies publié l’un en 1852, l’autre en 1862, l’auteur disait à propos du poëme des Incarnations du Christ : « Cet œuvre, qui n’est que le développement de quelques versets d’Isaïe (ch. , v. 6-9), est un simple exposé des phases successives de la genèse sociale, déterminées par la manifestation de l’esprit chrétien dans les grands événements de l’histoire jusqu’à la complète réalisation de la parole du Sauveur sur la terre.
« Le premier chant appartient au récit de la vie terrestre du Christ et à l’exposé de sa doctrine ; le deuxième se rapporte à la chute de l’empire romain, c’est-à-dire à l’extinction du foyer du paganisme antique en Europe, et au mouvement des peuples barbares, c’est-à-dire à la diffusion de la doctrine chrétienne sur notre continent ; le troisième nous conduit aux croisades, première manifestation d’une idée commune à tous les peuples de cette partie du monde, ou „ premier événement européen, “ comme dit M. Guizot ; enfin, le quatrième nous introduit dans l’avenir, dans cette ère de plénitude sociale que rêvent tous les poëtes et qu’entrevoient tous les penseurs : tableaux divers dont chacun est le corollaire développé de celui qui le précède, et dont le lien commun est le Juif Errant, symbole de l’homme qui souffre et de l’humanité qui ne mourra qu’à la fin des temps. »
Ce peu de mots lui semble suffire pour faire comprendre l’idée qui a inspiré ce poëme.
À la suite de cet ouvrage le lecteur trouvera soixante-sept nouvelles études rhythmiques, où l’auteur a appliqué la loi de l’accentuation littéraire, sans laquelle aucune poésie lyrique ne saurait correspondre à une musique mesurée quelconque. Parmi ces morceaux, il y en a quelques-uns qui avaient déjà paru dans des recueils précédents, mais qui ont été plus et plus symétriquement articulés. L’auteur y a joint aussi deux extraits de la traduction rhythmée qu’il a faite, avec la collaboration de son ami M. Rongé, de l’opéra de Weber, le Freischütz. Ces morceaux, pense-t-il, serviront à prouver qu’il est possible d’ajuster des paroles à toute mélodie sans la désaccentuer, preuve déjà fournie, du reste, par l’accueil flatteur et presque inespéré qui a été fait en Allemagne, en France et en Angleterre à la traduction rhythmée que les deux collaborateurs ont donnée du Fidélio de Beethoven, de l’Obéron de Weber, du Don Juan, du Mariage de Figaro et de la Flûte enchantée de Mozart.
L’Œuvre du Christ
Seigneur, voici la nuit. Quand direz-vous à l’aube : — « Monte, et verse la vie et la lumière au globe ? » — Seigneur, voici la nuit. Quand direz-vous au jour : — « Monte, et viens éclairer l’œuvre de mon amour ? » — Car le monde, ô Seigneur, a quitté votre route. Il chemine à travers les ténèbres du doute
Et cherche, en tâtonnant dans son obscurité, De quel côté du ciel luira la vérité. L’homme, hélas ! déviant des traces de Moïse, Ne sait plus le chemin de la terre promise, Et ses pieds sont rentrés au désert des aïeux. L’éclair du Sinaï s’est éteint dans ses yeux. Des tables de la loi les lettres effacées Ne lui traduisent plus, ô Seigneur, vos pensées. Votre code oublié qui nous le refera ?
Mon Christ avec son sang un jour le récrira.
Dans le ciel, dont le dôme a les monts pour pilastres, Ô pâtres chaldéens, que vous disent les astres ? La nuit, livre étoilé de constellations, A-t-elle un nouveau mot à dire aux nations ? Vous, familiers avec cette algèbre éclatante, Pâtres, que lisez-vous, au seuil de votre tente, Sur ces pages d’azur, où chaque soir écrit Toutes ces lettres d’or dont vous savez l’esprit ? Vous, dont les yeux, d’Isis pénétrant tous les voiles,
Comprennent ce que dit la langue des étoiles, Que savez-vous du jour que Dieu nous a promis ?
Quand il s’allumera, nous serons endormis.
Fleuves sacrés, ô Nil aimé des pyramides, Qui vois l’ibis divin hanter tes bords humides ; Araxe, dont l’Abouz laisse en paix de ses flancs, Comme un guerrier blessé, couler les flots sanglants ; Oxus, que profana le coursier d’Alexandre ; Euphrate, où tant de rois déchus ont vu descendre Leurs trônes tour à tour de leur base arrachés ; Gange, qui dans tes eaux laves tous les péchés Et verses sans relâche aux amphores des brames Tes ondes que Wishnou sillonna de ses rames ; Depuis quatre mille ans, fleuves mélodieux, Vous étanchez la soif des sages et des dieux. Quel secret entendu sur vos rives antiques Murmurent à la nuit vos roseaux prophétiques ? Quels mots mystérieux chuchotez-vous tout bas ?
Poëte, nous rêvons, mais nous ne parlons pas.
Sommets religieux, montagnes, promontoires, Caps devenus autels, rochers expiatoires, Ararat, où Noé de l’arche descendit, Sauvant ce qui restait du genre humain maudit ; Himalaya, qui vois les choses inconnues Que l’azur éternel nous cache dans les nues ; Sinaï, que gravit Moïse avec sa foi Pour en descendre avec les tables de la loi ; Horeb, que Raphidim avec effroi contemple ; Liban, où Salomon prit les cèdres du temple ; Etna, qui sers de phare aux voiles des marins Et dardes vers les cieux tes éclairs souterrains ; Pinde, où montent les pieds des grands visionnaires ; Alpes, qu’incessamment sillonnent les tonnerres ; Caucase, où Prométhée a senti, deux mille ans, Les ongles des vautours lui tenailler les flancs ; De l’œuvre du Seigneur, vous témoins solitaires, Dites, que savez-vous, ô montagnes austères, Du Sauveur que la voix des siècles nous prédit ?
Moi seul, avec les yeux de mon hôte maudit, Moi seul, un soir, parmi le morne crépuscule,
J’ai vu le Rédempteur. — N’était-ce pas Hercule ?
Ô villes, autrefois ruches pleines de bruit, Mais que le soc du temps déracine et détruit ; Babylone, Palmyre, Ecbatane, ô ruines, Où les siècles obscurs entassent leurs bruines ; Ninive, dont le Tigre a baisé les remparts ; Memphis, qui vois tes murs crouler de toutes parts ; Thèbes, dont les grands sphinx aux mornes attitudes, Hôtes silencieux des vastes solitudes, Ont toujours quelque énigme à poser aux déserts ; Karnak, qui dors couché dans tes longs roseaux verts ; Tyr, qui, couvrant les mers des voiles de tes flottes, À tous les points du globe envoyais tes pilotes, Que savez-vous du jour nouveau qui doit venir ?
Nous sommes le passé. Dieu seul sait l’avenir.
Grèce qui ne vis plus, Rome qui vis encore, De son lustre éternel la gloire vous décore. Votre orgueil jusqu’aux cieux a maçonné sa tour.
Vous avez dominé le monde tour à tour, L’une ayant son génie, et l’autre, son épée. Tous les peuples liront votre double épopée, Dont les siècles avec leur immortel burin Gravent les chants rivaux sur leur livre d’airain. Grèce, mère des dieux et mère des poëtes, Tu sais tous les secrets de leurs lèvres muettes. Or, puisque ton oreille a retenu, dit-on, Ce que pensait Socrate et que rêvait Platon, A-t-elle aussi gardé quelque note étouffée Des hymnes de Linus et des rhythmes d’Orphée, Rhapsodes inspirés, Pindares inconnus, Dont les noms jusqu’à nous à peine sont venus, Et qu’Homère, architecte illustre de sa gloire, Des grands blocs de ses vers bâtissant ton histoire, Absorba dans son nom, jour qui s’épanouit, Comme fait le soleil des astres de la nuit ? Le vieux Trophonius que dit-il dans son antre Et Delphes dans sa grotte où nul profane n’entre ? Prophète végétal qui parlait autrefois, Le chêne de Dodone a-t-il perdu la voix ? Didyme comprend-il les strophes incertaines Que chante au vent du soir le flot de ses fontaines, Et Samos entend-il encore sur ses monts Les tonnerres d’Héré gronder quand nous dormons ?
Mes oracles éteints, d’où l’esprit se retire, Se sont tous endormis, ne sachant plus que dire. Ils gardent le silence, et j’interroge en vain Les bouches qui parlaient sur le trépied divin.
Rome, pour mesurer la carte de la terre, Ta main n’a qu’à lâcher ton aigle militaire. Rien qu’à ton nom les rois tremblent dans leurs palais. Ainsi qu’un oiseleur, tu tiens dans tes filets Toutes les nations, vassales de ton glaive. Plus de pouvoir humain qui de toi ne relève, Et le monde a compris que tu tiens sous le ciel Une des royautés prédites par Daniel. L’univers pour toi seule enfante ses largesses. Les siècles à tes pieds entassent leurs sagesses, Et sur ton Capitole, Olympe radieux, Ton génie éternel accueille tous les dieux. Quand ils parlent entre eux, que disent-ils, ô Rome, Des temps où l’on verra le Verbe se faire homme, Et parmi les vivants apparaître celui Dont l’image aux yeux seuls des prophètes a lui ?
Mon Olympe est muet. Mais demande à Virgile Dans quel mythe il a vu rayonner l’Évangile, Et si dans le Sauveur quelque jour je verrai Le symbole futur de Saturne et de Rhé. Puis interroge encor la sibylle de Cume, Dont l’esprit lumineux sous l’erreur, sombre écume, Voit couler ce flot pur qu’on nomme vérité, Et discerne, à travers toute nuit, la clarté.
Cependant l’heure est proche, et l’aube du Messie, L’aube du jour marqué dans toute prophétie, Est près de dévoiler ses rayons éclatants Et de réaliser les promesses des temps. Quand le silence a clos la bouche des oracles, Le Seigneur va parler par la voix des miracles Et se montrer au monde, ainsi qu’il est écrit, Vivant et sous les traits de son fils Jésus-Christ. Il veut renouveler son pacte avec la terre Et compléter la loi que sur ta cime austère Il écrivit, autel où Moïse monta, Sinaï, — marchepied du sombre Golgotha !
Bethléem, Bethléem, que de cités célèbres, Où la nuit morne étend son manteau de ténèbres Et dont le souvenir, dans l’ombre enseveli, S’enfonce chaque jour plus avant dans l’oubli : Capitales d’empire et têtes de royaumes, Que couvrent aujourd’hui les sables ou les chaumes ; Centres éblouissants où, de tous les humains, Ainsi qu’à leur vrai but, convergeaient les chemins ; Carrefours où venaient se rencontrer des races Dont l’histoire elle-même en vain cherche les traces ; Abreuvoirs dont les flots, depuis longtemps taris, D’âge en âge épandaient la sagesse aux esprits ; Vaste enchevêtrement de marbre et de porphyre ; Palais auxquels des monts entiers n’ont pu suffire ; Enceintes de granit aux immenses contours, Qui remplissaient les airs de dômes et de tours ; Citadelles d’airain où fourmillait naguère Un monde de soldats avec leurs chars de guerre Et qui, dans leurs remparts, comme en une prison, Enfermant le soleil de tout un horizon, Entassaient dans les cieux leurs murs inabordables Et prolongeaient sans fin leurs lignes formidables ; Forteresses de gloire ou foyers de clarté, Si grands qu’on les eût dits faits pour l’éternité ! Pourtant que reste-t-il de leur splendeur passée ?
L’une est un rêve éteint, l’autre, une ombre effacée : Ruines que la nuit remplit de ses sanglots, Le désert de son sable, et la mer de ses flots, Ou qui, débris obscurs d’édifices momies, Reposent au linceul du néant endormies ; Ports détruits qui, le long de leurs môles déserts, Regardent l’algue en paix lisser ses cheveux verts ; Cadavres enfouis dans le limon des fleuves ; Villes mornes pleurant, le soir, comme des veuves ; Sépulcres écroulés, que parfois, en rêvant, On fouille, sans plus rien y trouver de vivant, Ou qui n’ont plus gardé de place sur la terre Et dont le nom lui-même est pour nous un mystère !
Ô Bethléem, mais tant qu’on verra dans les cieux Les chars des astres d’or rouler sur leurs essieux Et le soleil tracer, dans sa route première, Du soc de ses rayons ses sillons de lumière, Ton nom sera sacré, ton nom sera béni. Les temps le rediront dans leur hymne infini. Les bouches des petits et les lèvres des sages Se le répéteront à travers tous les âges ; Car, du monde chrétien vrai centre et vrai milieu, D’une étable tu vas faire un palais à Dieu !
Regarde, ô Bethléem ! Que vois-tu dans la nue ?
Je vois monter au ciel une étoile inconnue. L’homme, depuis le jour de la création, N’a pas vu resplendir de constellation Plus brillante parmi les lumières sans nombre Dont l’ange de la nuit jonche les champs de l’ombre, Chemin de perles d’or, sables de diamant Que le pied du Seigneur foule au bleu firmament.
Écoute, ô Bethléem ! Qu’entends-tu dans la nue ?
J’entends venir du ciel une voix inconnue. Ni l’oiseau printanier qui, dans les bois ombreux, Égrène au vent des nuits ses rhythmes amoureux, Ni les psaumes, tissus de strophes merveilleuses, Qu’entonne au soir le chœur de mes brunes veilleuses, Ni les chants que mes luths soupirent quelquefois, Ô poëte, ne sont plus doux que cette voix.
Ô monde, prête-nous l’oreille ; car nous sommes Toute la vérité.
Gloire à Dieu dans le ciel ! Paix sur la terre aux hommes De bonne volonté !
Pour les peuples voici qu’à l’horizon se lève Le soleil inconnu. La concorde et l’amour remplaceront le glaive ; Car le Christ est venu.
La promesse des temps enfin se réalise, Et Dieu reprend son tour. Le temple obscur s’écroule et fait place à l’Église, Comme la nuit au jour.
Pour le monde, épuisé par trop de luttes vaines, Les portes vont s’ouvrir, Les portes de la vie, où n’entrent point les haines, — Et la mort va mourir !
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Ainsi chantait le chœur invisible des anges, Et, l’oreille attentive à ces strophes étranges, Les pâtres qui veillaient leurs troupeaux dans les champs Se demandaient entre eux d’où venaient ces doux chants, Mais ne se doutaient pas, troupe de Dieu choisie, Qu’ils dussent les premiers saluer le Messie,
Ni que le ciel fit luire aux humbles, ses élus, L’aube qu’on attendait, mais qu’on n’espérait plus. C’est le roi du salut, bergers, qui vient de naître, Et c’est vous qui deviez avant tous le connaître, Vous, premiers courtisans de cette royauté Qui vient reconquérir l’homme à l’éternité. Il a pris pour palais une étable de chaume. Or, les faibles étant les forts de son royaume, Entrez au sanctuaire obscur, mais fortuné, Où le promis des temps, le Sauveur nouveau-né, Vagit dans le berceau qu’il s’est fait d’une crèche, N’ayant pour oreiller qu’un peu de paille fraîche ; Car le vagissement de cet enfant vermeil Réveillera le monde entier de son sommeil. Tous les morts l’entendront dans leur sépulcre sombre, Et les vivants plus morts que les hôtes de l’ombre. Sur leurs trônes sanglants les rois l’écouteront, Et les autels usés des faux dieux trembleront.
Ce que les voix d’en haut vous ont dit, fils des chaumes, Les royaumes le vont redisant aux royaumes. Les étoiles du ciel le savent. Les déserts L’apprennent aux vautours qui traversent les airs. La fleur des champs en parle aux fleurs des hautes cimes. L’Océan réjoui l’entend dans ses abîmes,
Et les fleuves, roulant aux mers leurs grandes eaux, S’entretiennent du Christ avec leurs longs roseaux. Dans l’idiome obscur dont se servent les bouches Des antres conversant avec les monts farouches, Dans le bruit des forêts, dans le bruit des torrents Et des vents, ces chasseurs des nuages errants, Toute langue répète, ou chante ou balbutie Ce nom de l’Oint de Dieu, c’est-à-dire Messie. Car la nature entière a compris l’inconnu, Et senti que le jour du salut est venu, Aube des temps nouveaux, promis à nos ancêtres Et que nîraient en vain les docteurs et les prêtres, Pharisiens qui n’ont, par les yeux de leurs clercs, Jamais sondé l’esprit des textes les plus clairs.
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Tracez votre aire au ciel, ô bâtons des augures, Et dites ce qu’on voit sous mes voûtes obscures.
De l’Orient voici venir vers Israël Un astre que jamais on n’a vu dans le ciel.
Mages, où vont vos pas ?
Nous allons reconnaître Dans son berceau l’enfant divin qui vient de naître. L’Orient par nos mains lui porte ses présents.
Moi, j’ai la myrrhe.
Et moi, j’ai l’or.
Et moi, l’encens.
Il est le roi des rois.
Et le pasteur des hommes. Le pré de son troupeau, c’est la terre où nous sommes.
Pour lui faire un cortège immense et radieux Nous voulons lui prêter le peuple de nos dieux.
Taillés par les sculpteurs, coulés par les orfèvres, La vue à leurs yeux manque et la voix à leurs lèvres. Ce peuple aveugle et sourd, fait de marbre ou d’airain, Peut-il entendre ou voir le maître souverain ?
Pour bâtir son palais, j’ai des blocs de porphyre.
À son palais le monde entier ne peut suffire.
Je forgerai son sceptre orné de diamants.
Son sceptre croît parmi mes longs roseaux dormants.
De son glaive royal, en ma forge bruyante, Mes mains aiguiseront la lame flamboyante.
Pour dominer le monde et pour vaincre l’enfer, Sa parole suffit et vaut mieux que le fer.
Pour daller sa demeure aux salles spacieuses, Nous avons des monceaux de pierres précieuses.
Mieux que dans un palais bâti d’or et d’azur Il aime à séjourner dans un cœur droit et pur.
J’ai cent griffons taillés en marbre vert et jaune ; Ils iront s’accroupir aux marches de son trône.
Ton peuple de griffons, garde-le. Ce seront Les siècles devant lui qui se prosterneront.
Son trône sera fait d’onyx aux veines blanches.
Moi, je le lui ferai d’une croix à deux branches.
Allons, mes argentiers, combien faut-il encor De temps pour ciseler son diadème d’or ?
Moi, je tresse déjà sa couronne d’épines.
Pour teindre sa tunique aux royales crépines, Mes cuviers sont remplis de pourpre éblouissant.
Et moi, je lui ferai sa pourpre de son sang.
Nos vignes, pour remplir les coupes de sa table, Garderont le trésor de leur jus délectable, Et nos grappes seront plus douces que le miel.
Son breuvage sera fait d’absinthe et de fiel.
Vers mon Nil paternel si, mort, il veut descendre, Ma grande pyramide accueillera sa cendre ;
Memnon lui chantera son cantique de deuil, Et tous mes sphinx feront cortège à son cercueil.
Pyramides que l’homme éleva dans l’espace, Écueils que bat le flot du simoun quand il passe, Tombeaux qui rassemblez, depuis plus de mille ans, Des générations de princes dans vos flancs, Cavernes de lions couronnés et d’hyènes, Antres des Sésostris et des races anciennes, Monuments qui dressez vos sommets au ciel bleu. Vous êtes trop étroits pour contenir un Dieu !
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Donc le Messie est né qu’entrevit l’œil des sages, Comme un astre attendu, dans la brume des âges, Aube des temps meilleurs que nous avions rêvés. Car il fallait un Dieu pour vider l’ossuaire. Où le Lazare humain dormait dans son suaire, Et pour crier aux morts : « Levez-vous et vivez ! »
—
Seigneur, ta créature en ses routes funèbres, Loin des sentiers du ciel, marchait par les ténèbres ;
Elle allait tâtonnant sans trouver son chemin ; Et, l’oreille fermée à toute prophétie, Nul ne se demandait quand le jour du Messie S’allumerait aux cieux, dans mille ans ou demain.
—
Dans la foule des dieux dont l’Olympe s’encombre L’homme ne voyait plus rayonner ta grande ombre Ni ton nom, ce soleil vivant qui resplendit. Il ne respirait plus que le doute et les haines, À la glèbe du mal rivé par mille chaînes, Ainsi que Prométhée au Caucase maudit.
—
L’éternité pour lui n’était qu’un mot sonore, Qu’un sommeil sans réveil, qu’une nuit sans aurore ; L’âme, rien qu’un démon fait pour servir les sens. Et dans les cœurs, pareils aux landes infertiles, Tous les vices grouillaient, ces sinistres reptiles, Toutes les passions, ces monstres rugissants.
—
La nef des nations allait à la dérive, Comme un vaisseau perdu qui cherche en vain la rive Où le phare sauveur doit lui montrer le port. Du Sinaï muet les échos centenaires
Avaient depuis longtemps oublié tes tonnerres. Dans la mort tous les yeux ne voyaient que la mort.
—
Mais nous sommes au bout du désert où chemine L’humanité qu’enfin ton aurore illumine. Au puits de vérité sa soif va s’étancher. L’homme est près de sortir de ses sentiers arides, Ou de trouver, au moins, dans les sables torrides, Sous les palmiers d’Horeb, l’eau vive du rocher.
—
Car le Christ c’est l’amour, et le Christ c’est la vie. Vers le but dont parfois notre marche dévie Il est le vrai sentier, il est le droit chemin. Il est la vérité, le fanal, la lumière, Le foyer du palais, l’âtre de la chaumière, Le refuge vivant de tout le genre humain ;
—
La demeure éternelle où le ciel réalise Le Temple, ce symbole incomplet de l’Église ; Le toit du voyageur, le baume qui guérit, L’abri toujours ouvert, la bouche qui console, L’ancre d’or du salut, l’étoile et la boussole De tous les naufragés du cœur et de l’esprit !
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Dieu fait homme pour mieux te faire entendre aux hommes, Va maintenant, ô Christ, sur la terre où nous sommes Préparer le froment de toute vérité, Et forge-nous la clé de ton éternité. Au milieu des docteurs, dont l’âme te contemple, Confonds, enfant encor, la sagesse du Temple. Puis, dans ton saint silence enferme-toi, rêvant Au langage sacré qui parle dans le vent Et concertant, ô Maître, avec la solitude Le plan médiateur dont tu fais ton étude. Dans l’âpre Sahara, domaine des typhons, Recueille en ton esprit tous ces versets profonds Que trace le désert sur ses pages de sable Et dont tu comprends seul le texte insaisissable. Dans le livre éternel des vallons et des champs, Où la nature écrit ses emblèmes touchants, Ô moissonneur divin, rassemble ces symboles Que tu ressèmeras plus tard en paraboles Dans le cœur fécondé des générations, — Comme le laboureur dans le lit des sillons Jette la graine, espoir de sa moisson future, — Et dont tout l’avenir fera sa nourriture ; Puis, sur les pas de Jean, ton précurseur humain,
Dans la foule apparais, ta lumière à la main. Esprit que tout l’esprit de ton Père accompagne, Gravissant le trépied du désert, la montagne, Parle à la multitude attentive à ta voix, Femmes, enfants, vieillards accourus à la fois Pour entendre ta bouche, où le ciel se révèle, Annoncer le matin de la Bonne Nouvelle Et l’accomplissement de tout ce qu’a promis Le passé prophétique aux peuples endormis. Fais entrer dans la nuit de toutes les prunelles Le jour des vérités, ces splendeurs éternelles. Ressuscite l’amour au fond de tous les cœurs. Éclaire les esprits pleins de doutes moqueurs. Explique-leur le sens de cette vie obscure, De la vie éternelle incomplète figure. Des chaînes du péché brise tous les anneaux. Au bord de tout abîme allume tes fanaux. Ouvre, pour l’introduire en ton royaume immense, À tout le genre humain les bras de ta clémence. Fais tomber, en passant, de leur vieux piédestal Le mensonge des dieux de marbre ou de métal, Et dans le fond obscur des âmes apparaître La lumière qu’enfin le siècle doit connaître. Que s’il reste des cœurs par l’erreur endurcis, Ou des yeux par la nuit du vieux monde obscurcis,
Aux peuples dont l’oreille est fermée aux oracles, Parle, ô Maître divin, la langue des miracles. Guéris, en les touchant simplement de tes mains, Les infirmes couchés au bord de tes chemins ; Fais parler les muets et rends aux sourds l’ouïe ; Rouvre à l’aveugle obscur sa prunelle éblouie, Et fais sortir vivant Lazare, ton ami, De la tombe où sa chair quatre jours a dormi, Symbole universel de la race des hommes Que ta main doit tirer du sépulcre où nous sommes, Pour la conduire un jour dans la sainte cité Que le ciel a construite en son éternité. Puis, de tous nos péchés victime expiatoire, Sois la dérision du Temple et du prétoire. Plus grand que tous les dieux faits de marbre ou d’airain, Confirme par ton sang ton verbe souverain, Et, pour que l’avenir tout entier se remplisse Du cri du Golgotha, témoin de ton supplice, À tes bourreaux, vainqueur triomphant de la mort, Ô Christ, lègue un pardon plus grand que leur remord !
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Colombes du Cédar, qui nichez sur les branches, Ouvrez au vent du Sud, ouvrez vos ailes blanches. Mon œil parcourt en vain tout le grand désert nu. Le Maître savez-vous ce qu’il est devenu ?
Ô poète, en ce jour solennel des azymes, Pour la dernière fois, avec ses douze intimes, Au banquet de la pâque il est allé s’asseoir : Et déjà le soleil décline vers le soir. Voilà qu’il rompt le pain et qu’il bénit la coupe. Puis, voulant tout entier s’offrir au pieux groupe, Il dit, de cet accent à tous les cœurs si cher : « Buvez, voilà mon sang ; mangez, voilà ma chair. »
Étoiles de la nuit, prunelles éclatantes, Que les pâtres, assis sur le seuil de leurs tentes, Regardent rayonner dans l’infini des cieux, Que voyez-vous dans l’ombre, étoiles, de vos yeux ?
Au mont des Oliviers le vent nocturne pleure. On entend sangloter les arbres qu’il effleure ; Car le Sauveur est là sur l’herbe prosterné, De sombres visions partout environné. D’un calice sanglant à ses yeux dans l’espace Le fantôme obstiné toujours passe et repasse. Lui, le cœur plein d’angoisse et de larmes, il sent Ruisseler de son front une sueur de sang, Et, pendant que la brise en ses cheveux se joue, Le baiser de Judas frissonner sur sa joue. Puis encore là-bas il voit à l’horizon Les torches apparaître avec la trahison.
Éperviers du Carmel, fils des régions hautes Où s’accrochent les nids dont vous êtes les hôtes, Savez-vous, éperviers aux yeux fauves et gris, Pourquoi Jérusalem élève au ciel ces cris ?
Le Temple est dans la joie et la ville est en fête, Et les toits des maisons se peuplent jusqu’au faîte
Pour voir passer le Christ qui monte lentement, Ployant sous le fardeau de sa croix par moment, Le chemin du Calvaire ; et de toutes les bouches Sortent des cris de haine et des rires farouches. Les lances des soldats le poussent en avant. Les bourreaux à travers la foule au flot mouvant Le traînent, et le sang sur tout son corps ruisselle, Et sa marche épuisée à chaque instant chancelle, Et partout l’on entend cette rumeur courir : « Voyons comment ce Dieu s’y prendra pour mourir ! »
Vautours, dont l’Abarim, sur ses crêtes chenues, Voit se baigner le vol immense dans les nues, Pourquoi regagnez-vous vos aires, et pourquoi Frissonnez-vous d’horreur et tremblez-vous d’effroi ?
Cachez-nous dans vos plis, ô voiles des nuées ! Nous avons vu le Christ, au milieu des huées, Du rocher du supplice atteindre le sommet. Ô démence ! Est-ce bien le ciel qui la permet ? La foule autour de lui gronde comme un orage, Et lui jette l’insulte et lui jette l’outrage, Et les marteaux sanglants et les clous inhumains L’attachent sur la croix par les pieds et les mains.
Aigles, que Garizim voit, sur ses larges faîtes, Tout joyeux accourir au souffle des tempêtes Et vous jouer avec les flammes de l’éclair, Pourquoi reculez-vous au plus profond de l’air ?
Nous avons sur la croix, — spectacle qui nous navre, — Vu le Sauveur cloué, pâle comme un cadavre, Priant pour ses bourreaux et les deux bras ouverts Comme s’il y voulait serrer tout l’univers. On dirait que déjà l’homme se transfigure. Une lueur céleste éclaire sa figure. Son sang est un manteau de pourpre, puis encor Les dards de sa couronne ont l’air de rayons d’or.
Ô cèdres du Liban, dont les cimes sacrées Jettent vers l’Orient vos ombres vénérées, Écoutez ! écoutez ! Ne l’entendez-vous pas Ce sanglot ou ce cri qui s’élève là-bas ?
Un souffle d’épouvante et d’horreur nous effleure, Et nous ne savons pas pourquoi, devançant l’heure,
Déjà la nuit déroule au ciel son voile obscur Et couvre du manteau des ténèbres l’azur. Le sol tremble. Ô mon Dieu ! qu’est-ce donc qui se passe ? De sinistres clartés par moments dans l’espace Se montrent, et voilà vibrer dans l’infini Ce cri lugubre : « Eli, lamma sabacthani ! »
Palmiers, que Réphaïm balance sur ses roches, Du drame du Calvaire, ô vous témoins plus proches, Vous devez mieux le voir que les cèdres dormants Dont le Liban revêt ses noirs escarpements.
Dans les airs où la nuit vide ses urnes d’ombre Le jour a disparu comme une nef qui sombre, Les ténèbres ayant submergé son flambeau. On entend tressaillir les morts dans leur tombeau ; Et, spectateurs muets du deuil de la nature, Les fantômes des saints quittent leur sépulture, Pâles et demandant ce que les hommes font Pour les troubler ainsi dans leur sommeil profond.
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« Il est mort ! Il est mort ! » gémit la voix des nues. « Est-ce pour voir ce deuil que nous sommes venues « Du Nord et du Midi vers l’Orient vermeil, « Et que, de tous les cieux hôtesses radieuses, « Nous avons revêtu nos robes merveilleuses « Que dore le soleil ? »
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« Il est mort ! Il est mort ! » se lamentent les arbres, Les saules inclinés qui pleurent sur les marbres, Le cèdre qui dans l’air tord ses bras effarés, Les palmiers étoilés pour qui Dieu fit l’espace, Et les oliviers verts d’où la brise qui passe Fait sortir des sanglots sourds et désespérés.
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« Il est mort ! Il est mort ! » disent, en leurs voyages, Les aigles éperdus dans l’ombre des nuages, Et le tigre qui fuit vers son antre sanglant, Et le lion, saisi d’une terreur profonde, Qui tressaille, croyant sentir trembler le monde Sous son pied chancelant.
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« Il est mort ! Il est mort ! » répond tout ce qui souffre. « Nous étions dans la nuit, nous marchions vers le gouffre. « Mais nos péchés le Christ les a tous expiés. « Et voilà qu’il nous quitte avec nos espérances. « Comme hier, nous faut-il aux ronces des souffrances « Ensanglanter nos cœurs et déchirer nos pieds ? »
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