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Les récits de voyage, toujours aimés du public, ne furent jamais si recherchés qu’à présent. Ils servent à la vulgarisation des connaissances géographiques ; pour les rendre attrayants, on y a mêlé le roman ou les aventures extraordinaires, essayant de substituer ce genre de littérature aux contes et aux nouvelles.
C’est pour répondre à un goût, presque à un besoin devenu si général, que nous avons entrepris la traduction de la longue série des voyages de M. May. Il nous a semblé que le style du narrateur serait apprécié en France ; que ses dialogues, si vifs, si naturels, si amusants, plairaient ; que sa verve, son caractère aventureux, sa brillante imagination le rendraient sympathique malgré sa nationalité, et ces qualités-là, nous nous sommes efforcé de les mettre dans tout leur jour en les exprimant dans notre langue.
Si M. May écrit sans prétentions pédagogiques, s’il laisse un libre cours à son imagination dans les récits de ses rencontres ou de ses aventures, ses descriptions, ses renseignements sont toujours exacts et instructifs. Il a visité l’Amérique, l’Océanie, l’Afrique, l’Asie, et nous espérons bien l’y accompagner successivement ; mais de tous ses voyages, celui qui semble avoir laissé à notre auteur les plus vifs souvenirs et l’inspirer davantage, c’est l’exploration publiée sous le titre de Giolgeda Padischanun : À l’ombre du Padischah. À part la Terre sainte, que le voyageur n’a point vue, ou dont il n’essaye pas du moins de nous redire les émotions après tant de pèlerins, M. May parcourt presque toutes les contrées sur lesquelles s’étend la domination ottomane.
Il s’arrête « aux lieux furent Babylone et Ninive », se rappelant les magnifiques accents des prophètes ; il les répète avec respect devant ces pierres dispersées sous la malédiction divine !
Les aventures qui arrivent au voyageur ne se lient point tellement l’une à l’autre, qu’il ne soit aisé de les diviser, comme nous le faisons, en plusieurs épisodes distincts ; cependant elles forment un ensemble qu’on voudra lire, croyons-nous, quand une fois on aura fait connaissance avec l’intéressant narrateur et son naïf compagnon arabe.
Dans ce volume, nous suivons M. May à travers les chotts de la Tunisie ; en Égypte, où il navigue sur le Nil ; enfin sur les bords de la mer Rouge, où une rencontre très dramatique avec les pirates de ces parages lui fournit une curieuse étude de mœurs.
Le vieux traducteur de Plutarque parle « du plaisir d’écouter ceux qui reviennent de loin racontant les choses qu’ils ont vues en estrange pays, les mœurs des hommes, la nature des lieux, les façons de vivre différentes des nostres.
« Ces récits, ajoute-t-il, nous passionnent de joie, de peur ou d’espérance, ni plus ni moins que si nous estions presque sur le fait, sans estre en aucun danger. »
Puisse notre traduction procurer ces sensations à nos lecteurs, et les tant « ravir d’aise qu’elle leur fasse oublier les heures », comme dit le bon Amyot. Puisse-t-elle surtout leur fournir une distraction instructive et saine.
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« Est-il possible, Sidi, que tu veuilles rester toute ta vie un giaour, un infidèle, plus méprisable qu’un chien, plus répugnant qu’un rat, lequel ne se nourrit que de pourriture !
— Oui.
— Effendi, je hais les incroyants, je me réjouis de penser qu’après leur mort ils iront dans la Djehanna, où loge le diable ; mais toi, Sidi, je voudrais te sauver de l’éternelle damnation qui t’attend. Tu es si bon, si différent des autres sidis que j’ai servis ! Écoute, je te convertirai malgré toi, tu verras ! »
Ainsi parlait Halef, mon domestique, le guide intelligent et fidèle avec lequel je venais de gravir les pointes escarpées du Djébel (montagne) Aurès, de descendre les flancs du Dra (colline) el Haouna pour arriver, en traversant le mont Tarfaoui, aux stations de Seddada, de Kris et de Dagache, puis près de là prendre le chemin qui conduit à Fetnassa par le fameux chott el Djerid.
Halef était un garçon fort original, si petit qu’il eût facilement passé sous mon bras ; si maigre, si menu, qu’il faisait songer aux plantes desséchées d’un herbier. Sa petite tête disparaissait presque complètement sous un turban de trois pieds de diamètre ; son burnous, jadis blanc, avait pris toutes les nuances de la saleté. Certes, ce manteau avait été fait pour un homme beaucoup plus grand ; de sorte que, quand mon brave petit compagnon descendait de cheval, il était obligé de porter sa queue sur son bras, comme les amazones. Malgré son étrange accoutrement, mon Halef savait fort bien se faire respecter : son intelligence était au-dessus de l’ordinaire dans sa condition ; il montrait en toute circonstance un courage, une adresse, une persévérance, que rien ne rebutait. De plus, il parlait tous les dialectes usités dans ces contrées, ce qui était inappréciable ; aussi le traitais-je en ami plutôt qu’en serviteur.
Un seul point nous divisait : Halef, musulman convaincu, ne croyait pouvoir mieux me témoigner son affection qu’en essayant de me convertir à l’Islam. Il venait justement de se lancer dans une nouvelle tentative à cet égard, et je ne pouvais m’empêcher de sourire pendant qu’il se démenait de la façon la plus grotesque.
Je chevauchais sur un petit cheval berbère à demi sauvage, et si bas de jambes que mes pieds touchaient presque la terre ; Halef avait enfourché une vieille et maigre jument, haute comme une girafe ; aussi notre homme me regardait-il de son haut, gesticulant avec animation, les pieds hors de l’étrier, les bras levés vers le ciel, renforçant chacun de ses arguments par la plus expressive pantomime. Comme je ne répondais rien, il continua :
« Sais-tu, Sidi, ce qui arrive aux giaours après leur mort ?
— Dis-moi cela, Halef !
— Après la mort, tous les hommes, tant musulmans que chrétiens, juifs ou autres, vont dans le Barzakh.
— C’est l’état de l’âme entre la mort et la résurrection ?
— Oui, Sidi ; ensuite tous les morts seront réveillés par la trompette ; alors viendra le dernier jour, la fin de toutes choses. Tout s’anéantira, excepté el Koukrs (le trône de Dieu), el Rouh (l’Esprit), el Laühel mahfous (la table de Dieu), enfin el Kalam (la plume qui a écrit la destinée de tous les êtres).
— Et il ne restera plus rien ?
— Non.
— Mais le paradis et l’enfer ?
— Sidi, tu es prudent et sage, tu remarques tout de suite mon oubli. Que c’est donc dommage que tu veuilles rester giaour ! Mais, je le jure par ma barbe, je te convertirai malgré toi ! »
À ces derniers mots, le front de Halef se plissa de rides menaçantes ; il arracha quelques poils à sa barbe clairsemée, écarta les jambes et tira la crinière de sa monture, comme s’il eût voulu extirper le diable qui était censé hanter ma personne.
La pauvre jument, si cruellement réveillée de ses mélancoliques réflexions, s’emporta d’abord, fit quelques ruades peu convenables à son âge, puis se calma et reprit son allure paisible, ce qui permit à Halef de continuer ses exhortations.
« Oui, s’écria-t-il, le paradis et l’enfer subsisteront après le dernier jour ! car où iraient les bienheureux et les damnés ? Mais, avant de s’y rendre, les ressuscités devront passer le pont de Sirath, qui s’étend par-dessus le lac Handh, et qui est fin et tranchant comme le fil d’un sabre bien aiguisé.
— Tu oublies encore quelque chose !
— Et quoi ?
— L’apparition du Deddjel !
— C’est vrai !… Sidi, tu connais le Coran et tous les saints livres et tu ne veux pas embrasser la loi ! Mais ne t’inquiète pas… je ferai de toi un fidèle croyant ! — Oui, oui, avant le jugement apparaîtra le Deddjel, que les giaours appellent l’Antéchrist, n’est-il pas vrai, Sidi ?
— Oui.
— Et alors le grand livre sera ouvert ; il contient le compte de ce que chacun a fait de bon ou de mauvais, et l’examen de tous les hommes durera cinquante mille ans. Ce temps passera en un moment pour les bons ; il semblera éternel aux méchants. Là se pèseront les actions humaines.
— Et après ?
— Après viendra la sentence. Ceux dont les bonnes œuvres l’emporteront iront en paradis ; les pécheurs, les infidèles seront damnés pour toujours ; mais les musulmans qui auront péché passeront seulement quelque temps en enfer.
— Tu vois, Sidi, ce qui t’attend, que tu fasses ou non de bonnes œuvres ! Mais tu seras sauvé, tu viendras avec moi dans le paradis. Je te convertirai, je te convertirai ! »
Pour confirmer cette promesse, Halef frappa si vigoureusement des deux talons sur les maigres flancs de sa monture, que la vieille Hassi Ferdajn, vivement contrariée, dressa les oreilles et tourna la tête comme pour demander à qui son maître en voulait.
« Qu’est-ce qui m’attend dans votre enfer ? repris-je.
— Dans l’enfer brûle le Nar, le feu éternel ; dans l’enfer coulent des torrents si infects, que, malgré leur soif dévorante, les damnés ne peuvent boire. Là aussi croissent des arbres affreux entre lesquels se trouvent les Zakoum, dont les branches portent des têtes de diables au lieu de feuilles.
— Brrrou !
— Oui, Sidi, c’est épouvantable ! Le gouverneur de la Djehenna (géhenne) est l’ange du châtiment ; le sévère Thabek, son royaume, se divise en sept cercles, dont chacun a sa porte.
« Dans le premier sont les musulmans ; ils se purifient là de leurs fautes. Dans le second, les chrétiens ; dans le troisième, les juifs ; dans le quatrième, les sabéens ; le cinquième est réservé aux adorateurs du feu ; le sixième, à ceux qui adorent les idoles et les fétiches ; mais le septième, qui se nomme Derk-Asfal ou Zaoviat, est le plus profond, le plus terrible ; c’est là que seront précipités les hypocrites et les apostats.
« Dans tous ces cercles, les damnés seront sans cesse poussés, traînés, chassés, par les démons au milieu des flammes ; ils mangeront les fruits du zakoum, qui sont des têtes de diables, et ces têtes leur dévoreront les entrailles ! Effendi, embrasse la loi du Prophète, afin de ne pas demeurer longtemps en ce lieu maudit !
— Mais si je quitte ma foi, Halef, j’irai dans notre enfer, et il n’est guère moins effrayant que le vôtre.
— Ne crois pas cela, Sidi ! Je te promets, par le Prophète et tous les califes, que tu iras en paradis. Faut-il te décrire le paradis ?
— Oui, certes !
— Eh bien, le paradis est situé au-dessus du septième ciel ; il a huit portes. En y entrant, on trouve d’abord une grande et admirable fontaine autour de laquelle cent mille élus peuvent se désaltérer à la fois ; son eau est blanche comme du lait, son parfum plus suave que celui de la myrrhe ; des milliers de coupes d’or sont placées sur ses bords. Après cela, tu verras le lieu délicieux où les élus, couchés sur des coussins brodés d’or, mangent des mets exquis que leur servent de jeunes garçons plus beaux que le jour et des houris incomparablement belles. Leur oreille se délecte sans cesse au chant de l’ange Israfil, et l’harmonie des zéphirs, qui traversent les arbres où pendent mille clochettes d’argent, les jette dans un ravissement perpétuel. Le vent du paradis vient du trône de Dieu ; il chante éternellement. Les élus ont une stature de soixante pieds de haut ; tous atteignent l’âge de trente ans, mais ne le dépassent jamais. Au-dessus de tous les arbres célestes est le Toubah, l’arbre du bonheur, dont la tige s’élève au milieu du palais de Mahomet et dont les branches couvrent la demeure des élus, en leur offrant tout ce qui peut flatter leurs désirs. Des racines du Toubah sort le grand fleuve qui arrose le paradis ; ses vagues sont de lait, de vin, de café et de miel liquide ! »
Malgré le sensualisme dont cette description est empreinte, je remarquais combien Mahomet avait emprunté aux données chrétiennes, accommodant adroitement ces grandes idées avec les grossiers instincts des nomades qu’il cherchait à civiliser, dans une certaine mesure.
Halef me regardait d’un air radieux, attendant l’effet de son discours. Comme je ne répondais pas assez vite à son gré, il me demanda :
« Eh bien, que dis-tu ?
— Je t’avoue, en toute franchise, que je n’ai nullement envie de grandir jusqu’à soixante pieds ; d’ailleurs, la troupe des houris ne me tente pas le moins du monde, car je déteste les femmes !
— Et pourquoi ? murmura Halef très surpris.
— Le Prophète n’a-t-il pas dit ; « La voix de la femme ressemble au chant du bulbul (rossignol), mais sa langue est plus empoisonnée que celle de la vipère ? N’as-tu pas lu cela ?
— Je l’ai lu. »
Tout confus de se voir réfuté par les paroles mêmes du Prophète et ne sachant comment se tirer d’embarras, Halef se tut quelques instants, puis il reprit :
« N’as-tu que cette objection contre le paradis ? Eh bien ! tu ne regarderas pas les houris,
— Halef, tu as beau faire, je reste chrétien.
— Quelle obstination ! Serait-ce difficile de dire : La Ila illa Allah oua Mohammed Rasoul Allah ?
— C’est aussi facile de dire : Ya abana illedsi, etc… (Notre Père qui êtes aux cieux). »
L’Arabe me regarda tout en colère.
« Je sais, dit-il, qu’Isa ben Maryam, que vous appelez Jésus, vous a enseigné cette prière… Tu voudrais me faire embrasser ta foi, mais je ne serai jamais un apostat, un renégat, sache-le bien ! »
Plusieurs fois j’avais tenté de parler de la religion chrétienne à mon pauvre Halef ; mais, convaincu de l’inutilité de mes efforts, je voulus du moins mettre un terme à ses propres prétentions : « Écoute, lui dis-je, puisque tu ne veux pas renoncer à ta foi, laisse-moi la mienne. »
Halef exhala sa mauvaise humeur en grommelant quelque formule pour moi inintelligible ; puis, comme s’il se fût parlé à lui-même, il continua :
« N’importe, je le convertirai, qu’il le veuille ou non… N’a-t-il pas aussi un chapelet au cou !… Je l’ai vu… Ce que j’ai une fois résolu doit s’accomplir ; Je suis le hadji Halef ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah !
— C’est-à-dire que tu es fils d’Aboul Abbas, fils de Daoud al Gossarah, n’est-ce pas, Halef ?
— Oui, Sidi.
— Serais-tu toi-même hadji (pèlerin) ?
— Oui.
— Donc, depuis trois générations vous vous rendez tous à la Mecque ? Tous vous avez vu la sainte Kaaba ?
— Non, Daoud al Gossarah ne l’a pas vue.
— Pourquoi l’appelles-tu hadji, en ce cas ?
— Parce qu’il en fut un ; il demeurait dans le djebel Chour-Choum et entreprit fort jeune le pèlerinage. Il arriva heureusement à el Djouf, qu’on appelle le Ventre du Désert ; mais là il tomba malade et fut obligé de s’arrêter ; il prit une femme du pays et mourut après avoir vu naître son fils Aboul Abbas ; ne peut-on pas le regarder comme un vrai pèlerin ?
— Hum ! Enfin Aboul Abbas est allé à la Mecque, lui ?
— Non…
— Donc il n’est pas hadji ?
— Si, car il entreprit le voyage et alla jusqu’à la plaine d’Admar ; seulement il n’avança pas plus loin.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il rencontra la perle de Djouneth ; il l’aima, Amareh devint sa femme ; ils eurent pour fils Halef Omar, que tu vois à tes côtés, puis ils moururent. Aboul Abbas ne fut-il pas un vrai pèlerin ?
— Hum ! Hum ! Mais toi, as-tu fais le pieux voyage ?
— Non.
— Et tu oses prendre le titre de pèlerin !
— Oui, car après la mort de ma mère j’ai entrepris le pèlerinage. J’ai parcouru maintes contrées, du levant au couchant ; j’ai marché pendant le jour et pendant la nuit ; je connais les oasis du désert et toutes les bourgades de l’Égypte ; certes je n’ai pas vu la Mecque, mais j’irai plus tard, c’est sûr ; ne suis-je pas un vrai pèlerin ?
— Hum ! je croyais que les hadji étaient seulement ceux dont les propres yeux ont vu la Mecque.
— Dans un sens, oui ; mais je la verrai.
— C’est possible. Je m’imagine pourtant que si tu rencontres une femme à ton gré, tu l’épouseras et tu t’arrêteras en chemin ; ton fils en fera autant ; c’est chez vous, paraît-il, une habitude de famille, ce qui n’empêchera pas ton arrière-petit-fils de dire, dans deux cents ans :
« Je suis hadji Mustapha, ben hadji Assabeth, ibn hadji Seid, etc. etc., ben hadji Halef, ben Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah… »
« Cependant aucun de vous n’aura réellement vu la sainte Kaaba ; aucun n’aura véritablement accompli le pèlerinage, ni par conséquent mérité le titre de hadji. Que dis-tu de cela ? »
Halef, un peu assombri, finit par rire avec bonhomie. Il y a parmi les musulmans une infinité de gens qui se qualifient de hadji, surtout en présence des étrangers, et qui n’ont de leur vie fait le pèlerinage ; le bon Halef ne l’ignorait pas, mais il dédaigna cette excuse. Au bout de quelques minutes il me demanda tout à coup :
« Sidi, est-ce que tu iras raconter partout que je n’ai pas vu la Mecque ?
— Non, je n’en parlerai de ma vie ni de mes jours, à moins que tu ne recommences à vouloir me convertir… Mais, tiens, regarde ces traces sur le sable… »
Nous longions le ruisseau de Tarfaoui, et nous arrivions à ces sables que chasse le vent du désert sur les roches nues ; dans cette poussière si fine, les moindres empreintes marquent parfaitement.
« Des cavaliers arabes viennent de passer, dit Halef avec indifférence.
— Descendons pour examiner ces traces. »
Le petit homme me regarda d’un air étonné.
« Sidi, c’est une chose inutile : des cavaliers ont passé, que t’importe ? Pourquoi veux-tu interroger leurs pas ?
— Il est toujours bon de savoir quelle sorte de gens on aura à rencontrer sur la route.
— Mais si tu t’avises d’étudier chaque empreinte sur le sable, nous n’arriverons jamais à Seddada ; que te font ces hommes qui sont devant nous ?
— J’ai voyagé dans des pays lointains, habités par beaucoup d’animaux féroces et où la vie est sans cesse menacée ; j’ai pris l’habitude d’étudier toutes les traces que je rencontre, pour savoir si je me trouverai, un peu plus loin, face à face avec un ami ou un ennemi. Comprends-tu, Halef ?
— Ici, Effendi, il n’y a point d’ennemis.
— Qui sait ? »
Je descendis de cheval et m’agenouillai à plusieurs reprises sur le sable ; les empreintes étaient celles de trois montures : un chameau et deux chevaux.
Un chameau de selle à en juger par la finesse du pied et la légèreté de l’empreinte. Après un examen attentif, je fus convaincu que l’un des chevaux devait avoir le pied malade. Cette circonstance m’étonna ; jamais, dans ces contrées, un cavalier ne monte une bête infirme. Le possesseur du cheval n’était point Arabe, ou, s’il l’était, il appartenait à la classe la plus pauvre.
Halef souriait de la peine qu’il me voyait prendre ; lorsque je relevai la tête il me cria :
« Eh bien ! Sidi, qu’as-tu vu ?
— Il y a deux chevaux et un chameau.
— Deux chevaux et un djemel ! Allah bénisse tes yeux ! J’en ai vu tout autant sans descendre de ma bête ! Tu veux faire le taleb (le savant), et tu fais des choses dont un ânier rirait. À quoi te servira le trésor de science que tu as ramassé là ?
— Je sais, Sidi Halef, que trois cavaliers ont passé en ce lieu il y a quatre heures environ.
— À quoi cela t’avance-t-il ? Vous autres, hommes d’Europe, vous êtes de singulières gens ! »
Halef me regardait avec commisération ; je me remis en selle, nous poursuivîmes silencieusement notre route.
Au bout d’une heure, le ruisseau parut se détourner brusquement ; nous étions au milieu des sables amoncelés. Trois vautours, enfoncés dans un trou, firent entendre un cri rauque à notre approche, puis s’envolèrent d’un vol pesant. Nous arrêtâmes nos chevaux.
« El boudj (le vautour) !… Un cadavre doit être proche, soupira Halef.
— Quelques bêtes mortes de fatigue sans doute, » repris-je en m’efforçant de suivre mon guide, qui tout à coup faisait partir sa triste monture au trot. Arrivé au bord de la dune, Halef poussa un cri d’horreur.
« Bonté divine ! Que vois-je ! On dirait le corps d’un homme. — Viens, Sidi, viens ! »
Je m’approchai à mon tour ; c’était bien un cadavre humain, que les oiseaux de proie dépeçaient. Je me précipitai à bas de mon cheval et m’agenouillai près de ces tristes restes. Les vêtements du mort avaient été déchirés par les ongles des vautours, mais l’œuvre de ces oiseaux féroces ne devait pas être commencée depuis longtemps. Je tâtai les chairs et les trouvai encore molles,
« Allah kerim ! Dieu miséricordieux ! exclamait Halef, cet homme n’est pas mort de sa mort naturelle ; vois, Sidi.
— Non, voici une large blessure à la gorge et une entaille au-dessous de la nuque ; il a été assassiné.
— Qu’Allah maudisse l’homme qui a fait cela ! Mais peut-être est-ce un combat légitime ?
— Qu’appelles-tu un combat légitime ? Une vengeance, comme il y en a tant parmi vous ? Il faut fouiller ses vêtements. »
Nos recherches restaient infructueuses, quand, en jetant les yeux sur la main de la victime, je remarquai son anneau de mariage. Je retirai l’anneau, l’ouvris et lus, gravé en creux : « E. P. 15 juillet 1850. »
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The end
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