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PIÈCE EN CINQ ACTES
Représentée à Paris, sur le théâtre de la Renaissance, le 14 décembre 1897.
À MADAME SARAH BERNHARDT
Personnages
MADELEINE | Sarah Bernhardt.
JEAN ROULE | MM. | Lucien Guitry.
HARGAND | | Deval.
CAPRON | Larooche.
ROBERT HARGAND | Deneubourg.
DUHORMEL | Angelo.
DE LA TROUDE | Chameroy
LOUIS THIEUX | Teste.
PHILIPPE HURTEAUX | Colas.
UN CURIEUX | Lacroix.
MAIGRET | Ripert.
ZÉPHIRIN BOURRU | Jean Dara.
PREMIER PORTEUR | Jahan.
DEUXIÈME PORTEUR | Berthaud.
FRANÇOIS GOUGE | Jourda.
JULES PACOT | Monthallier.
PIERRE ANSEAUME | Cauroy.
JOSEPH BORDES | Guiraud.
UN DOMESTIQUE | Stebler.
PIERRE PEINARD | Magnin.
LA MÈRE CATHIARD | Marie Grandet.
GENEVIÈVE | | Madeleine Dolin.
MARIANNE RENAUD | Dione.
UNE FEMME DE CHAMBRE | A. Redzé.
Grévistes, Femmes du peuple, etc.
De nos jours, dans une ville industrielle.
Acte 1
C’est ça… soyez gentils, mes mignons… dormez… Paul, mon chéri, tais-toi… dors…
Vous n’auriez pas un peu de bouillon à me prêter, Madeleine ?
Si, mère Cathiard… On nous en a envoyé, ce matin, du château.
C’est pour mon garçon… Il est rentré, tout à l’heure, avec une fièvre… une fièvre !… Pourvu qu’il ne tombe pas malade, lui aussi, mon Dieu !…
Mais non, mère Cathiard… Vous savez bien qu’on a toujours la fièvre ici… et qu’on ne peut pas manger… Voilà tout ce que je puis vous donner…
Merci, Madeleine… Et votre maman ?…
Elle est plus mal… Oh ! bien plus mal !…
Ainsi !… Voyez-vous ça ?… Une femme si forte !… Je lui disais bien, moi, qu’elle se tuait à force de passer toutes ses nuits à coudre…
Sans doute… Mais qu’est-ce que vous voulez… il le fallait bien…
Et vous aussi, Madeleine… faites attention… Vous êtes toute pâlotte, depuis quelque temps… vous avez une toute petite figure de rien du tout… Ça n’est pas bon, à votre âge… ça n’est pas bon…
Il faut bien que l’ouvrage se fasse, mère Cathiard… il faut bien qu’on gagne sa vie… Je suis plus forte qu’on le croit…
On dit ça… Eh bien , vous savez la nouvelle ? Renaud, Thorel et Lourdier ont été renvoyés ce matin… Encore un coup de cette canaille de Maigret, bien sûr…
C’étaient pourtant de bons ouvriers…
Oui, mais… paraît aussi que dimanche, ils s’étaient vantés d’avoir voté contre le patron… Ils avaient un petit verre de trop, comprenez ?… Ici… on devrait toujours garder sa langue dans sa poche… On raconte quelque chose… comme ça… sans méchanceté… et puis, une heure après… c’est rapporté à Maigret… et le compte est bon… Et la Renaud qu’est encore enceinte… Son septième, ma petite… Faut-il aussi qu’elle soit enragée !… Moi, je ne crois pas que le patron sache tout ce qui se passe ici… C’est un homme dur, M. Hargand… mais c’est un homme juste… Et Maigret ne le fait pas aimer…
Non… non… Bien sûr.
Depuis la mort de la patronne, tout va de mal en pis… pour tout le monde, ici… Ah ! nous avons perdu gros… Ça !… Et c’est pas cette petite pimbêche de Geneviève qui la remplacera jamais…
C’est vrai… Mme Hargand était bonne…
Une sainte, quoi !… … Dites donc, Madeleine… je suis allée au château, ce midi…
Ah !…
Oui… Ça ne vous fait pas de peine au moins ?…
Pourquoi voulez-vous que cela me fasse de la peine ?
Parce que si cela vous faisait de la peine ?…
Mais non…
Parce que c’est moi, maintenant, qui pose pour Mlle Geneviève… comme votre maman. Elle me met sur la tête quelque chose de rouge… et puis un tablier avec des rayures bleues sur les genoux… et puis un fichu jaune autour du cou… et puis un panier plein d’oranges à mes pieds… En v’là des inventions !… Et si vous voyiez ce grand atelier ?… Ah bien, il y en a des affaires, là-dedans… et des glaces, et des buffets… et des tapis et de tout… Et ce qu’elle m’a dit ?… Elle m’a dit que j’étais plus belle que votre maman… que j’avais — comment est-ce qu’elle m’a arrangé ça ? — que j’avais une figure en ivoire ancien… Ainsi… vous croyez ?… Elle m’a donné deux francs… C’est-y ce qu’elle donnait à votre maman ?…
Oui, mère Cathiard.
Ça n’est pas mauvais, ça n’est pas mauvais. Ça aide un peu, quoi ! Ah ! vous savez… M. Robert est arrivé de Paris, ce matin… Faut croire qu’il est remis avec son père. Il y avait longtemps qu’il était venu ici…
Pas depuis quatre ans… je crois.
Pas depuis la mort de Mme Hargand… Un beau gars, ma petite… et doux, gentil, aimable… le portrait de sa mère… On dit qu’il est pour les anarchistes maintenant, et que s’il avait l’usine… eh bien, il la donnerait aux ouvriers… C’est-y vrai, ça ?
On dit bien des choses.
Pour sûr… N’empêche que M. Robert est un homme juste… qu’il ne fait pas des embarras… et qu’il aime l’ouvrier… Allons… faut que je m’en aille… Je vous le rendrai demain… Bonsoir, Madeleine, et meilleure santé chez vous…
Merci, mère Cathiard…
Et si vous avez besoin de moi, cette nuit… vous savez… ne vous gênez pas…
Oui… oui… Bonsoir !…
Bonsoir !…
Bonsoir, les petits.
Bonsoir, monsieur Jean.
Le père est parti déjà pour l’usine ?
Oh non, monsieur Jean, le père n’ira pas, ce soir, à l’usine… Il est avec maman…
Eh bien ?…
Il n’y a plus d’espoir…
Le médecin est venu ?…
Il est venu tout à l’heure… Et il ne reviendra plus… ( Est-ce qu’on n’a pas appelé ?
Non… Quelqu’un qui chante là-bas… ou qui pleure…
C’est vrai… Ce n’est pas ici… La mère semble reposer… le père s’est endormi… Il est si fatigué !… Voilà deux nuits qu’il passe auprès d’elle… Et ce n’est que d’aujourd’hui qu’il ne travaille plus à l’usine…
Vous aussi, Madeleine, vous êtes bien fatiguée… Vous devriez vous coucher un peu… du moins, vous étendre quelques heures, sur ce matelas…
Il y a trop d’ouvrage en retard… et puis, il faut que j’aille et que je vienne… Quand maman a besoin de quelque chose, le père est comme un enfant, il ne sait rien trouver… Pauvre père !
Pauvre Clémence !… Tant qu’elle a pu se tenir debout, elle allait… elle allait… Et le jour qu’elle s’est arrêtée, c’est qu’elle était déjà morte… Quel âge a-t-elle ?
Quarante-quatre ans…
Quarante-quatre ans ! Avec sa pauvre vieille face toute ridée et toute grise, elle en paraissait soixante-dix… Quarante-quatre ans !… Ici, il y en a beaucoup qui n’arrivent même pas jusqu’à cet âge… On ne respire ici que de la mort… C’était pourtant une femme robuste et vaillante… Elle avait bien de la vie…
Elle avait bien du mal…
C’est la même chose…
Elle en a tant vu de toutes les manières… Pierre tué par les machines, un enfant si fort, si courageux… Joseph mort de la poitrine à dix-neuf ans… Ça avait été le dernier coup, pour elle…
Oui !… oui !…
Quel malheur que vous ne les ayez pas connus, monsieur Jean !
Oui, oui !… Elle avait été jolie, autrefois, votre mère ?
Je ne sais pas… Je l’ai toujours connue comme elle est aujourd’hui… comme elle était, il y a un an, quand vous l’avez vue pour la première fois… car c’est à peine si l’âge et la maladie l’ont changée…
Elle ne m’aimait pas ?…
Elle vous trouvait l’air trop sombre… elle avait un peu peur de vous…
Et vous, Madeleine ?
Oh ! moi, je n’ai pas peur de vous, monsieur Jean…
Ne m’appelez pas « Monsieur Jean »… Pourquoi m’appelez-vous « Monsieur Jean ? »
Je ne sais pas… c’est plus fort que moi… parce que vous n’êtes pas comme les autres… parce que vous êtes plus que les autres… Je ne vous comprends pas bien toujours… et vos paroles m’échappent quelquefois… mais je sens qu’elles sont belles… qu’elles sont justes… Maman était trop vieille… maman était trop lasse… pour sentir cela… comme moi…
Je ne suis rien de plus que les autres, Madeleine… je suis comme les autres… un pauvre diable comme les autres… Et j’ai bien de la tristesse… parce que j’ai vu trop de pays, trop de misères… Et je n’ai pas toujours la force et le courage que je voudrais avoir… Pourtant j’ai bien de la haine… là…
Je ne sais pas si vous avez de la haine… Vous êtes si bon pour mon père… si doux pour les petits et pour moi…
C’est vrai… Je vous aime bien… tous… Et je voudrais que vous fussiez heureux !…
Personne n’est heureux ici, mons… Jean…
Personne n’est heureux nulle part… Alors, c’est vous qui allez devenir, maintenant, la maman de ce petit monde-là ?… Vous êtes bien jeune pour un si lourd devoir… et le père commence à être bien vieux… C’est effrayant, ce qu’il a vieilli, depuis quelques mois… Pourquoi pleurez-vous ?…
C’est la fatigue, peut-être… c’est maman… c’est vous aussi, Jean… Depuis que vous êtes entré, j’ai envie de pleurer… Et puis, je ne peux pas… je ne pourrai jamais… je n’ai pas la force… Jean… Jean… jamais je ne pourrai souffrir ce qu’a souffert maman… Et je ne veux pas… J’aimerais mieux mourir…
Ma pauvre Madeleine !… Pleurez… vos nerfs ont besoin de ces larmes…
Excusez-moi… pardonnez-moi… C’est fini…
Madeleine… la mère a besoin de toi… Ah ! c’est toi ?
Eh bien ?…
Le malheur ne peut pas sortir d’ici… Ça n’est pas juste…
J’ai couché les petits… Ils tombaient de sommeil.
Tu as bien fait… La mère ne les appellera pas… Elle n’a plus la tête à ça… elle n’a plus la tête à rien… Elle me reconnaît bien encore… mais je n’entends plus ce qu’elle dit…
Elle ne passera pas la nuit… Et je m’étais endormi là, comme une bête… Je ne pouvais pas me figurer que cela arriverait… Qu’est-ce que je vais devenir maintenant, sans elle ?… Et qu’est-ce que tout ça va devenir, mon Dieu ?
Ça va devenir de la misère et de la douleur, un peu plus.
Ça n’est pas juste…
Et ça s’en ira comme s’en sont allés tes deux aînés…
Ça n’est pas juste… ça n’est pas juste…
Qu’est-ce qui n’est pas juste ?
Je n’ai jamais fait de tort à personne… j’ai toujours été un bon ouvrier.
Eh bien ?
Eh bien, je dis que ça n’est pas juste…
Mais si, c’est juste… Puisque tu le veux… puisque tu t’obstines à le vouloir…
Non… non… tais-toi… ne parle pas de ça, en ce moment… Je suis trop malheureux…
Alors… j’attendrai… J’attendrai que tu sois heureux… j’attendrai que tu sois mort… que Madeleine soit morte… que tous ici soient morts… Ça ne sera pas long… Mais, tu ne vois donc rien autour de toi ?… Tu n’as donc jamais regardé le teint flétri de ta fille, et sa démarche de vieille femme fatiguée, à dix-huit ans ?… et les joues creuses… et les bouches pâles… et les pauvres petites mains maigres de ceux-là ?…
Ne parle pas de ça… Je n’ai pas faim… je n’ai pourtant rien mangé depuis hier… je n’ai pas eu le temps… Et ce soir, ça ne passe pas… ça reste là… Et toi, tu ne vas pas à l’usine, ce soir ?
Ma foi non… Ah ! ma foi non… Tu vas avoir un surcroît de dépenses… et il ne doit plus te rester d’argent ?… Prends ceci…
Je t’en dois tant déjà…
C’est de l’argent gagné ensemble… il t’appartient… … On a frappé à la porte… Tu n’entends pas ?…
Entrez !…
Ah ! mademoiselle Geneviève… Monsieur Robert !… Vous êtes donc ici, monsieur Robert ?… Comme il y a longtemps…
Je suis arrivé tantôt… Geneviève m’a dit que votre femme était très malade… Mon pauvre Thieux !…
Oui, oui… Un grand malheur, monsieur Robert…
Eh bien ?… Voyons ?… comment va-t-elle, ce soir ?…
Ah ! mademoiselle… très mal… Très mal…
Mais enfin, qu’a-t-elle ?
Elle a, mademoiselle Geneviève… qu’elle est usée… qu’elle n’a plus de forces… plus de vie… Elle s’en va de trop de fatigues et de trop de peines…
Vous vous alarmez sans raison, je suis sûre… Du repos, des fortifiants… Justement, je lui apportais du vieux vin, un tas de bonnes choses qui la remettront…
Oh ! mademoiselle… Vous êtes bien trop bonne… Elle ne peut plus rien prendre… Elle est perdue.
Vraiment ?… Vous n’imaginez pas comme cela me fait du chagrin… C’est que vous êtes de vieux fidèles d’ici, vous… de braves gens qu’on aimait bien… Est-ce que je pourrais la voir…
Certainement, mademoiselle…
Elle n’est pas trop changée, au moins ? pas trop effrayante ?…
Oh ! elle est calme… elle a presque l’air de dormir… Elle sera heureuse de vous voir une dernière fois…
Comment, une dernière fois ?… mais je reviendrai… Je reviendrai tous les jours… Vous verrez que nous la guérirons… Et ces amours de bébés qui dorment… sont-ils gentils ?… Et Madeleine !…
Elle est auprès de sa mère…
Quelle brave fille !… Pourquoi ne vient-elle jamais me voir !… Vous lui direz qu’elle vienne souvent…
Elle est un peu sauvage.
Je l’apprivoiserais… Je l’aime beaucoup… Dites-lui que je l’aime beaucoup… Ah ! cette pauvre Clémence… Vous vous souvenez, quand elle venait poser… Elle avait une tête si belle, si triste !… Comme c’est émouvant, tout cela, aujourd’hui… Je vous ferai un dessin, un grand dessin de Clémence.
Oh ! Mademoiselle…
Si… si… un grand dessin… Menez-moi près d’elle… Je veux la voir… Quel malheur !… De si braves gens, et depuis si longtemps ici !…
Depuis vingt-sept ans, mademoiselle.
Vingt-sept ans !… Pensez donc !… Est-ce admirable !… Il y a aussi des bonbons pour les mioches et un corsage pour Madeleine… Quelle peine cela va me faire !…
Pardon… Vous partez ?
Oui…
C’est moi qui vous fais fuir ?
Peut-être… Non…
Vous êtes de l’usine ?
Que vous importe !… Moi ou un autre…
Restez, je vous en prie !… Et dites-moi votre nom.
Je n’ai pas de nom.
Ah !… Pourquoi me parlez-vous ainsi ?… Vous ne me connaissez pas…
Pourquoi m’interrogez-vous ainsi ?… Je n’ai rien à vous dire…
Je suis votre ami…
Oui… oui… je sais… Parbleu !… Le fils du patron, révolutionnaire et socialiste… anarchiste aussi, sans doute !… C’est très à la mode, cette année, chez les bourgeois… Ah ! cela fait bien… cela a de la tournure… et c’est facile avec les millions que nous vous gagnons… Laissez-moi…
Je vous défends de douter de ma sincérité.
Et moi, je vous défends de croire à ma bêtise…
J’ai déjà donné des gages… j’en donnerai d’autres…
Vos prêches… vos articles… vos livres ?… Je les connais… je les ai lus… Si je les ai lus ?… Mais, c’est attendrissant, en effet… Réconciliation… bonheur universel… fraternité… Et quoi encore ?… Tenez, j’aime mieux votre père… Il est dur, implacable… il nous assomme par le travail et par la faim, en attendant, sans doute, les coups de fusil… Au moins, avec lui, il n’y a pas d’erreur…
Il ne s’agit pas de mon père… il s’agit de moi…
Vous ? Allez donc débiter vos patenôtres aux camarades… Ce sont de pauvres diables, de douloureuses brutes, qui ne savent pas ce qu’ils veulent et qui ne croient qu’à la blague des mots… Moi, je ne crois qu’à la puissance des actes… et je sais ce que je veux.
Le savez-vous vraiment ?…
Oui… Au lieu de rester la bête de somme que l’on fouaille, et la machine inconsciente que l’on fait tourner, pour les autres… je veux être un homme, enfin… un homme… pour moi-même… Je ne sais pas, d’ailleurs, pourquoi je vous dis cela… C’est mon affaire… et non la vôtre… Adieu !
Et si je vous apporte le moyen d’être cet homme-là… et de vivre ?
Allons donc !… L’aumône… le panier de votre sœur… la desserte de votre table… la divine charité d’une pièce de cent sous, n’est-ce pas ?… Et l’insulte de votre pitié ?…
Non… ni aumône, ni pitié… La foi en vous-même…
Je l’ai…
Et en moi…
Grand merci du cadeau… je sais ce qu’il coûte… Ah ! vous êtes populaire, ici !… Dans les flammes, dans les fumées, brûlés, dévorés, convulsés, des milliers d’êtres humains, des milliers de fantômes humains travaillent ici… espérant de vous, ils ne savent quoi… Aujourd’hui, vous êtes le rêve lointain de leur affranchissement… votre nom berce leurs chimères, et endort leurs révoltes… Et demain, vous serez… allons, avouez-le… député ?…
Ne raillez pas… Cela n’est digne ni de vous… ni de moi…
Je raille ?… Est-ce que vraiment, je raille… Ici… dans cette maison, au seuil de cette porte, derrière laquelle une pauvre femme meurt de vous, comme sont morts de vous ses deux fils, des hommes de vingt ans… comme ceux-là… mourront de vous, demain ?… Ah ! vous m’apportez la vie ?… vous m’offrez le bonheur ?… Allez donc au cimetière, là-bas… au petit cimetière qui souffle sur nous, le soir, une odeur aussi empestée que celle de vos usines… allez et remuez-en la terre… et faites le compte de tous ceux-là qui sont morts pour vous… oui, pour vous… et pour que vous puissiez vous payer le luxe, aujourd’hui, d’être l’ami de ma souffrance et de ma misère… Mon ami ?… Mais comment donc ?… Non, vous savez… c’est trop cher.
Pourquoi m’insultez-vous ?…
Parbleu !… c’est assez clair… Il y a du mécontentement parmi nous ; malgré notre résignation, notre lassitude, notre abrutissement, demain, peut-être… c’est la grève… Oh ! votre père est assez riche pour tenir le coup… et la grève n’est dangereuse, le plus souvent, que pour nous autres, qui finissons par en payer les frais… avec plus de servitude et de misère, toujours, et quelquefois avec notre sang… c’est entendu… Oui, mais enfin, c’est aussi l’inconnu… On tremble tout de même, pour ses usines, pour sa fortune, ou simplement pour ses bénéfices… Alors, on a compté sur votre popularité… on a calculé que votre présence remettrait les choses dans l’ordre… Et vous êtes accouru !… Jolie besogne…
Pourquoi m’insultez-vous ? Je viens à vous la main tendue, et le cœur fraternel… Ah ! je vous le jure… Et vous m’insultez !… Vous vous croyez un homme libre, et vous ne savez pas, et vous ne voulez pas vous élever au-dessus des préjugés de l’ignorant, et des basses rancunes du sectaire.
Soit !… Je me suis trompé… Et vous êtes, peut-être, un brave garçon… Je ne vous connais pas… je ne sais pas… je ne sais rien…
Alors ?…
Mais pourquoi êtes-vous venu à moi ?… Est-ce que je vous appelais ?… Vous allez par un chemin…, moi par un autre… Nous ne pouvons pas nous rencontrer…
Qu’en savez-vous… puisque vous savez si mal ce que je suis ?…
Je sais qu’entre vous et moi, il y a des choses trop lointaines… et qui ne doivent pas et qui ne peuvent pas se rejoindre…
Mon Dieu !… je comprends vos méfiances, puisque je devine en vous une pauvre âme violente, tourmentée et déçue… Mais, je vous en conjure… écoutez-moi un instant… écoutez-moi… comme si j’étais le passant de votre chemin, le voyageur anonyme qui va vers le même espoir que vous… Je ne suis pas celui que vous croyez… je me suis fait une existence libre des préjugés de ma caste… Tous les avantages, tous les privilèges que la fortune offrait à ma jeunesse, je n’en ai pas voulu… Je suis un travailleur comme vous… je n’attends rien que de moi-même… et je vis de ce que je gagne…
Et moi, j’en meurs !… Eh bien ! ces flammes… ces fumées… ces tortures… ces machines maudites qui, chaque jour, à toute heure, broient et dévorent mon cerveau, mon cœur, mon droit au bonheur et à la vie… pour en faire la richesse et la puissance sociale d’un seul homme… Eh bien… éteignez ça… détruisez ça… faites sauter tout ça… Après, nous pourrons causer…
Prenez garde, malheureux !… Il y a ici une femme qui meurt… et de pauvres petits qui dorment !… Vous êtes un enfant… Êtes-vous plus calme maintenant ?… Donnez-moi votre main…
J’ai eu tort… j’ai…
Ne dites plus rien… Ah, votre souffrance, je la connais… c’est la mienne !…
Du courage, Madeleine… C’est un bien pénible moment… J’ai passé par là… Je vous plains de tout mon cœur…
Merci, mademoiselle…
Et n’oubliez pas surtout que je suis votre amie…
Oui, mademoiselle…
Allons… au revoir !… J’enverrai prendre des nouvelles, demain matin… Du courage !… du courage !… À demain…
Allons !
Oui, c’est elle qui l’a apporté… Il y a un corsage pour vous… des bonbons pour eux… et du vin pour la mère… C’est une bien charitable personne !
Elle fait ce qu’elle peut…
Madeleine !
Jean !…
La nuit sera longue pour vous… et il me semble que je ne pourrais pas rentrer chez moi… Voulez-vous que je reste un peu, ici… avec vous ?
Oui, Jean… je veux bien… Vous êtes bon de ne pas me quitter… de ne pas quitter le père… Si le malheur vient cette nuit… vous le consolerez…
Et je voudrais vous dire des choses que je ne vous ai pas dites encore…
Parlez, Jean… Quand vous parlez, je suis moins malheureuse.
Vrai ?…
Oh oui !… Depuis que vous êtes notre ami… et que vous venez ici, presque tous les jours… c’est vrai… je crois que je suis moins malheureuse…
Chère Madeleine !
Du moins, on se l’imagine… On oublie son malheur pendant quelques minutes… et durant ces minutes-là… c’est comme s’il n’était plus… Jusqu’aux petits !… Quand vous êtes là, ils ne pleurent jamais… Vous savez si bien parler aux enfants… les faire sauter sur vos genoux… leur dire de beaux contes…
Ce que j’ai à vous dire, Madeleine, ce ne sont pas des contes joyeux… ce sont des paroles graves, puisque c’est de l’amour… Et le moment de vous les dire ces paroles… est grave aussi… puisque c’est de la mort… Madeleine, je vous donne ma vie… voulez-vous me donner la vôtre ?… Madeleine, répondez-moi…
Je ne puis quitter le père… je ne puis quitter les enfants qui n’ont plus que moi, maintenant…
Je ne vous demande pas de déserter votre devoir… je vous demande de vous aider à l’accomplir, autant qu’il me sera possible… Nous ne serons pas trop de deux pour cela…
Mon père vous aime, Jean… mais il a peur de ce que vous êtes… vous êtes un mystère pour lui… Et lui, c’est un homme si timide !… Il sait bien que vous êtes ici, en passant… que vous partirez d’ici, bientôt… Hier, il disait encore : « Oh ! Jean a dans la tête des choses qui ne sont pas bonnes… il lui arrivera malheur ». Mon père ne voudra pas que je sois à vous…
Vous vous appartenez, toute… vous n’êtes à personne d’autre qu’à vous-même… Nul n’a le droit de décider de votre destin…
Mon destin ?… Il est dans cette maison… avec ceux qui restent et qui ont besoin de moi…
M’aimez-vous ?
Depuis le jour où vous êtes entré ici, pour la première fois.
Eh bien ?
Eh bien, il ne faut pas penser à ce que vous dites… parce que si vous partiez… je ne pourrais pas… je ne devrais pas vous suivre…
Je ne puis pas vous promettre, en effet, de ne point partir d’ici… Il peut arriver des événements… que je ne suis pas le maître de diriger… Il peut arriver aussi que tout le monde soit obligé de partir d’ici… Mais, tant que je le pourrai, je resterai…
Il ne faudrait pas rester pour moi, Jean… Je ne suis rien en face des choses que vous avez décidé d’accomplir…
Que voulez-vous dire ?
Je ne sais rien… puisque vous ne m’avez rien confié… mais, depuis longtemps, j’ai vu dans vos yeux ce qu’il y a dans votre âme… Et puis, vous avez dit, tout à l’heure : « Il peut arriver aussi que tout le monde soit obligé de partir d’ici… »
Je n’ai rien décidé, Madeleine… J’ai rêvé… oui, j’ai rêvé… à des choses, peut-être… à de grandes choses, peut-être… Mais si la fièvre de l’action, le désir de la lutte me reprennent… c’est pour vous… par vous… avec vous…
Pour moi ?… avec moi ?… Je ne suis qu’une pauvre fille, triste et malade… je ne suis pas belle…
Pas belle !… Oh ! Madeleine… vous n’avez pas la beauté insolente des riches, faite de nos dépouilles et de notre faim… vous avez la beauté que j’aime… la beauté saine de la souffrance… et je m’agenouille devant vous… Votre pauvre visage déjà flétri… vos épaules déjà courbées… vos mains, vos petites mains pâles… dont les doigts sont usés de travail… et vos yeux… Ah ! vos yeux… déjà rougis à tant de tristesses et à tant de larmes… vous ne savez pas de quel amour puissant et sacré ils m’ont gonflé le cœur… Et comme ils ont aussi ranimé ma haine… Pas belle !… Parce que vous n’avez pas eu de jeunesse encore… parce que vous avez eu trop de misères toujours !… Vous êtes comme une pauvre petite plante qui n’aurait jamais vu la lumière. Mais la lumière, si je vous l’apporte ?… mais la jeunesse si je vous la redonne ?… mais la misère, si je l’efface, avec toute ma tendresse, de votre visage et de votre cœur ?…
Ne me dites pas cela… ne me dites pas cela… Vous me faites pleurer…
Et votre âme ?… Vous croyez que je ne l’ai pas devinée, entre toutes les autres, votre âme de pureté, de sacrifice, d’héroïsme tranquille et doux !… Eh bien oui, j’ai une œuvre de vengeance et de justice à accomplir… mais pour cela, il me faut une compagne comme vous… une femme à l’âme vaillante comme la vôtre…
Jean… ne me dites pas cela… je vous en prie !… Je n’ai pas de vaillance… Vous voyez bien… je ne fais que pleurer…
Parce que vous êtes seule… toute seule… en face de choses terribles… À deux, unis dans l’amour, on ne craint rien… pas même de mourir.
Je ne crains pas de mourir… je ne crains pas de mourir… je crains seulement de n’avoir pas la force de faire… ce que j’ai à faire maintenant…
Vous avez à être heureuse… Et c’est à moi à vous l’assurer, ce bonheur, à vous le conquérir… Je m’en sens la force, aujourd’hui… Ah ! il faut que je vous ouvre toute mon âme… Écoutez-moi !… Quand je suis venu ici, il y a un an… j’étais las, je vous jure… découragé de la lutte… sans foi, désormais, dans les hommes et dans moi-même… Ma vie, je l’avais donnée aux autres… je l’avais usée pour les autres… Et ils ne m’avaient pas compris… ils ne m’ont compris nulle part… Et pourtant, ma pauvre enfant, j’ai roulé, roulé, Dieu sait où !… Au Brésil, à New-York, en Espagne, en Belgique, du nord au sud de la France, partout j’ai traversé les enfers du travail… les bagnes de l’exploitation humaine… Quelle pitié ?… Et, partout, je me suis heurté à de l’ignorance sauvage, à de la méchanceté bête, à ce mur infranchissable qu’est le cerveau du prolétaire… Chaque fois que j’ai tenté de réveiller la conscience au cœur des individus… chaque fois que j’ai parlé aux foules de justice et de révolte… de solidarité et de beauté… Ah ! bien oui… les uns m’ont ri au nez… les autres m’ont dénoncé… Et ils ont dit que j’étais de la police !… Des esclaves et des brutes…
Des malheureux, Jean… et d’autant plus à plaindre qu’ils ne peuvent pas comprendre… Ça n’est pas de leur faute…
C’est vrai !… S’ils comprenaient…
Vous ne dites plus rien ?…
C’était, chaque fois, une chute plus profonde du haut de mon rêve… Et c’était aussi, chaque fois, plus de misères, de douleurs pour moi. Je fus expulsé de Rio-Janeiro, à la suite d’une grève… Réfugié en Espagne, j’y fus tout de suite dénoncé… Englobé dans une conspiration anarchiste, arrêté sans raison, condamné sans preuves… durant deux longues années je pourris dans les cachots de Barcelone… et je n’en sortis que pour voir garrotter, au milieu d’une foule ivre de sang, mon ami Bernal Diaz… cet enfant à cœur de héros, dont je vous ai parlé quelquefois !…
Oui… ah ! oui !… Ce fut horrible…
J’avais juré de le venger… mais on est lâche quelquefois… Quand on n’a rien dans le ventre, voyez-vous… on n’a rien non plus dans le cœur !…
Et puis ?
Et puis… traqué par la police, sans travail, sans gîte, errant de ville en ville, crevant de faim, un jour à Bordeaux, on me jeta en prison parce que j’avais volé un pain…
Comme vous avez souffert !…
J’ai souffert, oui… mais plus que des jours de famine, plus que des nuits sans couvert, j’ai souffert de l’indifférence des hommes, et de l’inutilité de mes efforts à leur enseigner le bonheur… J’ai souffert de moi-même, surtout… de ma faiblesse intellectuelle, de mon ignorance… de tout ce vague… de tout ce bouillonnement confus où se perdaient mes élans… Ah ! je m’en rends compte… Et, souvent, je me suis demandé si j’avais bien le droit d’arracher les misérables à leurs ténèbres, pour les replonger, plus profond, peut-être, dans ma nuit à moi… Robert Hargand avait raison, tout à l’heure… Oh ! ne rien savoir… être arrêté à chaque minute, dans un enthousiasme, par sa propre impuissance… Et cette affreuse pensée qu’il n’existe, peut-être, nulle part, une justice ?…
Vous, Jean ?… Vous ?… Ce n’est pas possible…
Mais c’est fini… D’être venu ici, après tant de fatigues, de déceptions, de routes si longues… d’avoir aimé cette pauvre maison où c’était comme une famille pour moi qui n’ai pas eu de famille… de vous avoir chérie, Madeleine, plus qu’une femme, comme une croyance retrouvée… toutes mes détresses morales, tous mes doutes se sont dissipés… Je ne m’en souviens plus… Avec des forces neuves, avec une foi plus violente dans l’avenir, j’ai reconquis tout l’orgueil… Et c’est à toi que je dois d’être redevenu cet homme nouveau… car ce n’est pas toi seulement que j’ai aimée, entends-tu bien ?… c’est toute l’humanité, et c’est tout l’avenir et c’est tout mon rêve que j’ai aimés en toi !…
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The end
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