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Les Lys du jardin de la reine

John Ruskin · 1896 · Free in the US

13,863 words · about 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Language
French
Published
1896
Length
13,863 words · about 58 min
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Public domain in the United States

 

Contents (4)
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  2. II about 3 min
  3. III about 13 min
  4. IV about 24 min

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LES LYS

DU JARDIN DE LA REINE

« Sois heureux, ô désert aride ; que le désert se réjouisse, et fleurisse comme le lys ; que les lieux stériles du Jourdain se couvrent de verdure. » (Esaïe. XXXV, i — Septante.)

II

67. Mais comment, demanderez-vous, ce rôle de guide attribué à la femme est-il compatible avec la véritable sujétion de l’épouse ? Simplement en ceci, que sa fonction est de guider et non de déterminer. Laissez-moi essayer de vous montrer brièvement comment ces deux fonctions me paraissent devoir se distinguer l’une de l’autre. Il est stupide, et d’une stupidité sans excuse, de parler de la supériorité d’un sexe sur l’autre, comme si l’on pouvait les comparer en des choses similaires. Chacun d’eux a ce que l’autre n’a pas ; chacun complète l’autre et est complété par lui ; ils ne sont en rien semblables, et leur bonheur et leur perfection seront réalisés, lorsque chacun d’eux demandera et recevra de l’autre ce que l’autre seul peut lui donner.

68. Voici brièvement quels sont leurs différents caractères. L’homme est doué pour l’action, le progrès, la défense. Il est, par excellence, celui qui fait, crée, découvre et défend. Son intelligence est spéculative et inventive ; son énergie doit se tourner vers l’aventure, la guerre, la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la femme est faite pour régner, non pour combattre, et son intelligence ne va pas à inventer ou à créer, mais à mettre partout l’ordre aimable, à arranger, à décider. Elle voit les différentes qualités des choses, leurs droits et leurs places. Sa grande fonction est la louange. Elle n’entre point en lutte, mais adjuge, sans erreur, la couronne du combat. Par son rôle et sa place elle est à l’abri de tout danger et de toute tentation. L’homme dans son rude travail en plein monde doit affronter épreuves et dangers ; à lui donc les échecs, les fautes, l’inévitable erreur ; souvent il sera blessé ou vaincu, souvent égaré et toujours endurci. Mais il garde la femme contre toutes ces choses. Au dedans de sa maison à lui, dirigée par elle (à moins qu’elle-même ne l’ait cherché), nul danger, nulle tentation, nulle cause d’erreur ou de faute ne pénétrera.

À ceci l’on reconnaît le vrai foyer : il est le lieu de la paix. On y est à l’abri, non seulement du mal, mais de la frayeur, du doute ou des divisions. — S’il n’est point tout cela, il n’est point « le foyer ». Si les anxiétés de la vie extérieure pénètrent dans son cercle, si les indifférents, les inconnus, ceux dont le cœur est léger ou l’esprit hostile, passent son seuil, avec la permission du mari ou de la femme, il cesse d’être le foyer. Il n’est plus alors qu’une portion de ce monde extérieur au-dessus de laquelle vous avez bâti un toit, et au dedans de laquelle vous avez allumé un feu. Mais s’il demeure un lieu sacré, un temple de Vesta, sur qui veillent les dieux hospitaliers devant la face desquels nul ne paraîtra qui ne peut être accueilli avec amour ; s’il est ce toit et ce feu (emblèmes eux-mêmes d’une autre ombre et d’une autre lumière plus nobles : l’ombre du roc sur une terre aride, la lumière du phare sur une mer soulevée), s’il est vraiment tout cela, alors il justifie et mérite le glorieux nom de foyer.

Et partout où arrive une vraie femme, ce foyer l’entoure toujours. Les étoiles peuvent être seules au-dessus de sa tête ; le ver luisant dans l’herbe humide de la nuit, le seul feu à ses pieds ; mais le foyer est là, partout avec elle. Et si la femme est noble, il s’étend au loin autour d’elle, mieux que si le toit en était fait de cèdre ou peint en vermillon, répandant sa douce lumière au loin pour ceux qui, autrement, seraient sans foyer.

69. Telle est donc, j’en suis persuadé (et ne voudrez-vous pas l’être avec moi ?), la place de la femme, tel est son véritable pouvoir. Mais ne voyez-vous point que pour remplir cette place et pour exercer ce pouvoir, il faut qu’elle soit — autant que l’on peut employer ces termes en parlant d’une créature humaine — incapable d’erreur. Là où elle règne tout doit être juste, ou rien n’est. Il faut qu’elle soit bonne, incorruptiblement et toujours bonne, instinctivement, infailliblement sage — non point pour se développer, mais pour se renoncer elle-même, sage, non point pour se placer au-dessus de son mari, mais pour ne jamais manquer à son côté — sage, non avec l’étroitesse d’un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur passionnée d’une serviabilité modeste, — infiniment changeante parce qu’elle s’applique à des circonstances infiniment variées : et c’est là la véritable variabilité de la femme. Dans le sens profond — « la donna è mobile », ce n’est plus « qual pium’al Vento » ; ni non plus « variable comme l’ombre faite par le tremble léger et vacillant » ; mais c’est variable comme la lumière aux rayons multiples, délicats et sereins, qui revêt la couleur de tous les objets sur qui elle tombe, et qui l’exalte.

III

70. J’ai essayé jusqu’ici de vous montrer devraient être la place et le pouvoir de la femme. Nous nous demanderons maintenant quelle sorte d’éducation rendra capable de remplir l’une et d’exercer l’autre.

Le premier de nos devoirs envers elle (aucune personne sensée ne le mettra en doute) est de lui assurer une éducation physique qui puisse affermir sa santé et perfectionner sa beauté, le plus haut degré de cette beauté ne pouvant être atteint sans la splendeur de l’activité et de la force délicate. Perfectionner sa beauté, dis-je, afin d’en accroître le pouvoir ; il ne sera jamais trop grand, et jamais ne répandra trop loin sa lumière sacrée. Souvenez-vous seulement que la liberté du corps est nulle pour produire la beauté, sans la liberté correspondante du cœur. Il est deux passages de ce poète qui me semble se distinguer de tous les autres, non par sa puissance, mais par l’exquise justesse de sa pénétration, qui vous indiqueront la source et vous décriront en quelques mots le suprême de la beauté féminine. Je vous lirai les strophes introductrices ; mais la dernière est celle sur laquelle je vous demande de porter spécialement votre attention.

« Trois ans durant elle grandit sous le soleil et l’ondée ; puis la Nature dit : Fleur plus aimable jamais ne fut semée sur terre ; je prendrai cette enfant pour moi, elle m’appartiendra et j’aurai une femme de moi créée.

« Pour ma bien-aimée, je serai à la fois la loi et l’impulsion ; avec moi l’enfant, dans le rocher et la plaine, dans la clairière et le bocage, sentira un pouvoir omniprésent, éveiller et contenir. Les nuages flottants lui prêteront leur majesté ; à elle la souplesse du saule ! « Jamais non plus elle ne manquera de discerner, même dans les mouvements de la tempête, la grâce qui moulera les formes de la jeune fille par une sympathie silencieuse. Et des sentiments vivifiants la feront croître à sa taille de reine, feront naître sa poitrine virginale. Oui, ces pensées je les donnerai à Lucie, tandis qu’elle et moi nous vivrons ensemble, ici, dans cet heureux vallon. »

Des sentiments de joie « vivifiants » ; observez bien les mots. Il est des sentiments de joie qui apportent la mort ; mais ceux qui sont naturels sont vivifiants, nécessaires à toute vraie vie.

Et s’ils doivent être des sentiments de vie, ils seront des sentiments de joie. N’espérez pas pouvoir rendre gracieuse une jeune fille, si vous ne la rendez d’abord heureuse. Toute contrainte imposée à une enfant bonne, toute opposition mise à ses instincts d’amour et d’effort, restera imprimée sur ses traits en caractères indélébiles, dont la dureté est d’autant plus douloureuse, qu’elle enlève sa brillante lumière au regard innocent, et le charme au front de la vertu.

71 . Voilà donc pour les moyens ; maintenant notez bien la fin. — Vous trouvez chez le même poète, en deux vers, une parfaite description de la beauté de la femme.

« En son air se rassemblent

De doux souvenirs et d’aussi douces promesses. »

Le charme parfait qui émane d’une femme peut seulement être fait de cette majestueuse paix qui a son fondement dans la mémoire des années utiles et heureuses — pleines de doux souvenirs ; — unie à cette jeunesse, plus digne encore, toujours capable de transformations, et toujours pleine de promesses, ouverte et modeste à la fois, brillante de l’espoir des choses meilleures à acquérir et à répandre. Il n’est point de vieillesse tant que ces promesses subsistent encore.

72. Ainsi vous devez premièrement modeler son enveloppe physique, puis, à mesure que les forces qu’elle acquerra vous le permettront, remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et les pensées qui tendront à confirmer son instinct naturel de la justice et à affiner son sens naturel de l’amour.

Il faudra lui donner toutes les connaissances qui la rendront plus capable de comprendre l’œuvre de l’homme et même d’y aider. Cependant il ne faudra pas les lui donner en tant que connaissances, comme si connaître pouvait être jamais son objet à elle, tandis qu’il est de sentir et de juger. Il n’est d’aucune importance, (comme si cela pouvait être pour elle un sujet d’orgueil ou de perfectionnement), qu’elle sache plusieurs langues ou une seule ; mais il est de la plus haute importance qu’elle puisse témoigner de la bonté à un étranger et comprendre la douceur de la langue d’un étranger. Il n’est nullement important pour sa valeur ou sa dignité propres qu’elle soit familière avec telle science ou telle autre ; mais il l’est infiniment qu’elle soit élevée dans des habitudes de pensée exactes, qu’elle comprenne ce que veulent dire, comme sont inévitables et aimables les lois naturelles. Je veux qu’elle suive au moins l’un des sentiers des recherches scientifiques jusqu’au seuil de cette amère Vallée d’Humiliation dans laquelle peuvent seuls descendre les plus sages et les plus braves parmi les hommes, se tenant eux-mêmes pour de perpétuels enfants ramassant des galets sur un rivage illimité. Il est de chétive conséquence de savoir combien de positions de villes elle connaîtra, de dates d’événements ou de noms de personnages célèbres — l’objet de l’instruction n’est point de convertir la femme en un dictionnaire ; — mais il est profondément nécessaire qu’on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l’histoire qu’elle lit ; à s’en peindre les passages avec toute leur vie, à l’aide de sa brillante imagination ; à saisir avec son instinct délicat le pathétique des circonstances et le dramatique des relations, que l’historien, trop souvent, éclipse par ses raisonnements ou disjoint par son arrangement. Son effort à elle, est de suivre à la trace l’équité voilée des récompenses divines, et d’apercevoir à travers l’obscurité le fatal fil de feu qui lie ensemble l’erreur avec la rétribution.

Mais surtout, on devra lui enseigner à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui, au moment même où elle respire paisiblement, vient de se decider pour toujours : à la calamité contemporaine, qui, si elle n’était pleurée, comme cela se doit, par elle, ne revivrait plus dans l’avenir. Il faut qu’elle s’exerce elle-même, en imaginant quels en seraient les effets sur son âme et sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n’est pas moins réelle pour être cachée à ses yeux. On devra lui faire comprendre quelque chose de l’insignifiance des proportions de ce petit monde dans lequel elle vit et aime, comparé au monde où Dieu vit et aime. Solennellement aussi on lui enseignera à réagir pour que sa religion ne s’affaiblisse pas à mesure qu’elle embrassera un plus grand nombre d’hommes ; pour que sa prière ne soit point plus languissante qu’elle le serait pour le soulagement actuel de la souffrance de son mari ou de son enfant, alors qu’elle est émise pour les multitudes de ceux qui n’ont personne pour les aimer, « pour ceux qui sont désolés et chargés. »

73. Jusqu’ici je pense avoir rencontré votre assentiment ; — peut-être n’aurai-je pas votre approbation pour ce qu’il m’est absolument nécessaire de dire maintenant. Il est à la vérité une science dangereuse pour les femmes — une science qu’elles doivent faire attention de ne point toucher profanement : celle de la théologie. C’est une chose étrange et misérablement étrange qu’alors qu’elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités intellectuelles et s’arrêter au seuil des sciences où chaque pas est sûr et démontrable, elles se jettent tête baissée et sans un soupçon de leur incompétence dans cette science devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé et où les plus sages ont erré ! C’est une chose étrange qu’elles puissent, avec complaisance et orgueil, réunir tout ce qu’il peut y avoir en elles de méchanceté et de sottise, d’arrogance et d’étourderie, d’incompréhension aveugle, en un seul amer paquet d’encens consacré. C’est une chose étrange, chez des créatures nées pour être l’amour visible, que là où elles peuvent connaître le moins, elles veuillent condamner tout d’abord et pensent se recommander auprès de leur Maître en se hissant péniblement sur les marches de son trône de Juge, pour le partager avec Lui. Mais le plus étrange est qu’elles puissent penser qu’elles ont pu être guidées par l’Esprit du Consolateur en des habitudes d’esprit, devenues chez elles de purs éléments de trouble dans leurs maisons ; qu’elles osent convertir les dieux hospitaliers du Christianisme en de hideuses idoles de leur fabrication, poupées spirituelles qu’elles habillent suivant leur caprice et dont leurs maris se doivent détourner avec un dédain affligé, de peur d’être assaillis de cris s’ils les brisent.

74. Je crois donc, avec cette exception, que l’instruction des filles, dans le développement et les matières des études, devrait être à peu près la même que celle des garçons, mais dirigée tout différemment. La femme, dans tous les rangs de la société, devrait savoir tout ce que saura probablement son mari ; mais le savoir tout autrement. Ses connaissances à lui devront être solidement établies et progressives ; les siennes, générales et accommodées à un usage quotidien et pratique. Non qu’il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d’apprendre les choses selon cette méthode féminine, c’est-à-dire pour l’usage immédiat, et de chercher à discipliner et à élever leur intelligence à l’aide de ces études mêmes qui, plus tard, seront le mieux appropriées au service social ; mais pour parler en général, l’homme devrait savoir à fond toute langue ou toute science qu’il apprend, tandis que la femme ne devrait savoir de cette même langue ou de cette science que ce qui la rendra capable de sympathiser avec son mari dans ses satisfactions intellectuelles ou celles de ses meilleurs amis.

75. Cependant, observez qu’elle doit savoir tout ce qu’elle sait avec une exquise exactitude. Il y a une immense différence entre des connaissances élémentaires et des connaissances superficielles ; entre un ferme commencement et un infirme essai pour tout embrasser. Une femme aidera toujours son mari par ce qu’elle sait ; par ce qu’elle sait à moitié ou sait mal, elle l’ennuiera simplement.

Et réellement s’il fallait que l’instruction des filles fût différente de celle des garçons, je dirais que des deux, la fille, dont l’intelligence mûrit plus vite, devrait être de meilleure heure initiée aux sujets profonds et sérieux. Ses connaissances littéraires devraient être moins frivoles, au lieu de l’être davantage ; calculées pour ajouter les qualités de patience et de sérieux à son jugement naturellement primesautier et à sa vivacité d’esprit, ainsi que pour la maintenir dans une sphère de pensée haute et pure. Je n’entre ici dans aucune question sur le choix des livres ; assurons-nous seulement que, lorsqu’elle ouvre le paquet du cabinet de lecture, ses livres ne tombent pas en tas sur ses genoux, humides encore de la récente et légère écume de la Fontaine de la Folie.

76. Ni même de celle de l’esprit. Car pour ce qui est de cette maladive tentation de lire des romans, ce n’est point tant ce qu’il peut y avoir de mauvais dans un roman que nous devrions craindre, que l’intérêt excessif qu’il provoque. Le roman le plus nul n’est point aussi stupéfiant que les basses productions de la littérature religieuse excitante ; et le pire roman n’est point aussi corrupteur que la fausse histoire, la fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman devient dangereux, si, par l’excitation qu’il cause, il rend fade le cours ordinaire de la vie et accroît notre soif morbide pour l’inutile connaissance de scènes que nous ne serons jamais appelés à jouer.

77. Je parle donc des bons romans seulement, en variétés desquels notre littérature moderne est particulièrement riche. Bien lus, ces livres sont d’un sérieux profit, n’étant rien moins que des traités d’anatomie et de chimie morales, des études de la nature humaine dans ses éléments. Mais j’attache peu de prix à cette fonction ; ils ne sont presque jamais lus avec assez de sérieux pour qu’il leur soit permis de la remplir. Le plus qu’ils puissent faire généralement est d’accroître quelque peu la charité des lectrices dont l’âme est bonne, ou l’amertume de celles qui l’ont maligne ; car chacune trouvera dans les romans de quoi nourrir ses propres penchants. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et envieuses apprendront de Thackeray à mépriser l’humanité ; celles qui sont naturellement douces, à la plaindre, et celles qui sont naturellement bonnes, à s’en moquer. De même les romans peuvent nous être d’un précieux service en incarnant devant nous, d’une façon vivante, une vérité humaine que nous avions déjà confusément aperçue ; mais la tentation du pittoresque dans l’exposition est si grande que souvent les meilleurs écrivains de fictions n’y peuvent résister. Ils ont le parti pris si violent de ne vous faire voir qu’un seul côté des choses que la vivacité de leurs peintures est plutôt pernicieuse que bonne.

78. Sans essayer en aucune façon de déterminer ici jusqu’à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins affirmer très clairement une chose : qu’on lise des romans, de la poésie ou de l’histoire, tous ces ouvrages devront être choisis non parce qu’il sont exempts de mal, mais parce qu’ils possèdent quelque chose de bon. — Le mal qui peut, par hasard, être émietté ou caché ici ou là dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille. Mais le vide de certains auteurs l’oppresse et leur aimable futilité la dégrade. Du reste, si elle peut avoir l’accès d’une bonne bibliothèque de vieux classiques, plus n’est besoin de choix. Gardez loin de votre fille la Revue et le roman modernes ; donnez-lui libre entrée dans la vieille bibliothèque tous les jours de pluie, et laissez-l’y seule. Elle trouvera ce qui lui sera bon ; vous ne le pourriez pas ; car telle est justement la différence entre la formation d’un caractère de fille et d’un caractère de garçon ; vous pouvez tailler un garçon à la forme qui vous plaît, comme vous tailleriez un rocher, ou le forger à coups de marteau s’il est d’une meilleure espèce, comme vous forgeriez une pièce de bronze ; mais vous ne forgerez jamais une fille en quoi que ce soit. Elle croit comme croissent les fleurs ; elle se fanera sans soleil, elle se flétrira sur sa tige comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d’air ; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie ; mais vous ne l’enchaînerez jamais. Il faut qu’elle prenne la forme gracieuse et le chemin qui lui conviennent, si elle doit en prendre aucun, et d’âme et de corps il faut qu’elle ait toujours

« Cette allure légère et libre de reine du foyer

Et cette démarche de liberté virginale. »

Laissez-la libre, dis-je, dans la bibliothèque, ainsi qu’un faon dans la campagne. Il connaît les mauvaises herbes mille fois mieux que vous, et les bonnes aussi ; et il broutera quelques herbes amères et piquantes, bonnes pour lui, alors que vous n’auriez rien soupçonné de tel.

79. Puis, pour l’art, mettez devant elle les plus beaux modèles ; que les arts qu’elle apprendra, elle les sache exactement et à fond, de manière à comprendre mieux qu’elle n’exécutera. Les plus beaux modèles, ai-je dit, c’est-à-dire les plus vrais, les plus simples et les plus utiles. Notez bien ces trois épithètes, elles conviennent à tous les arts. Appliquez-les à la musique ou vous les pensez le moins applicables sans doute. Les plus vrais — c’est-à-dire ceux dans lesquels les notes rendent avec le plus de précision et de fidélité le sens des paroles et le caractère de l’émotion cherchée ; les plus simples encore, c’est-à-dire ceux dans lesquels le sens et la mélodie sont exprimés avec un aussi petit nombre de notes, aussi significatives que possible ; finalement les plus utiles, ceux où la musique qui ajoute le suprême du beau aux meilleures paroles les grave chantées dans nos mémoires, chacune avec son glorieux son, et les fixe le plus près du cœur, pour le moment où nous en aurons besoin.

80. Mais non seulement dans les matières et le développement, mais plus essentiellement dans l’esprit, que l’éducation de la fille soit la même que celle des garçons. Vous élevez vos filles comme si elles étaient faites pou devenir des meubles d’ornement, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité ; donnez-leur les mêmes avantages que vous donnez à leurs frères ; faites appel chez elles aux mêmes grands sentiments de vertu ; enseignez-leur à elles aussi que le courage et la vérité sont les piliers de leur être — pensez-vous qu’elles ne répondront pas à cet appel, courageuses et vraies comme elles sont aujourd’hui, où vous savez qu’il n’est guère d’écoles de filles, dans ce royaume très chrétien, où le courage et la sincérité des enfants ne soient estimés deux fois moins importants que leur manière de faire leur entrée dans une chambre, — où tout le système de la société concernant le mode de leur établissement dans la vie n’est qu’une peste infectieuse de lâcheté et d’imposture, — de lâcheté, en ne point osant les laisser vivre et aimer autrement qu’au gré de leurs voisins, — d’imposture, en faisant briller aux yeux de vos filles tout l’éclat des vanités de ce monde, au moment précis où le bonheur de toute leur vie dépend de leur fermeté à n’être pas éblouies.

81. Enfin donnez-leur non seulement de nobles enseignements, mais de nobles maîtres. Vous considérez quelque peu, avant d’envoyer votre fils au collège, quel sera son professeur ; puis, quel qu’il soit, vous lui donnez au moins pleine autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certains égards ; — s’il vient dîner chez vous, vous ne le placez pas à une petite table. — Vous savez aussi qu’au collège le maître immédiat de votre enfant sera sous la direction d’un autre maître, son supérieur, pour lequel vous éprouvez un respect absolu. Vous ne traitez pas comme vos inférieurs le doyen de Christ Church ou le Directeur de la Trinité.

Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect témoignez-vous aux institutrices que vous avez choisies ? Quelle importance une enfant attachera-t-elle à sa conduite et à son développement intellectuel, alors que vous confiez l’entière formation de son caractère moral et intellectuel à une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d’égards que votre femme de charge, (comme si l’âme de votre enfant était une moindre responsabilité que le soin des confitures et de l’épicerie), et à laquelle vous pensez vous-même conférer un honneur en la laissant quelquefois le soir s’asseoir au salon.

IV

82. Telle est donc l’aide que lui apporteront et la littérature et l’art. Mais il est encore une autre aide dont elle ne saurait se passer ; une aide qui, à elle seule, a été quelquefois plus puissante que toute autre influence ; celle de la belle et vierge nature. Écoutez ces paroles sur l’éducation de Jeanne d’Arc.

« L’éducation de cette pauvre fille fut pauvre, le jugement actuel ; fut ineffablement haute, suivant le jugement d’une philosophie plus pure ; et si elle n’est plus bonne pour notre époque, c’est seulement parce qu’elle est trop élevée pour nous.

« Après ses avantages spirituels, Jeanne fut surtout redevable de ce qu’elle fut aux avantages de sa situation. La fontaine de Domremy était sur le bord d’une immense forêt, si bien hantée par les fées que le curé y devait venir lire la messe une fois l’an, pour les retenir en de décentes bornes.

« Mais ces forêts de Domremy étaient la gloire du pays, car en elles demeuraient de mystérieux pouvoirs et des secrets anciens, qui les dominaient d’une puissance tragique. Il y avait là des abbayes et des fenêtres d’abbayes, « semblables aux temples mauresques des Hindous », qui faisaient sentir leur pouvoir princier jusqu’en Touraine et dans les diètes allemandes. Elles avaient leurs douces sonneries de cloches qui perçaient l’air des forêts bien des lieues à la ronde, à matines ou à vêpres, et chacune possédait sa rêveuse légende. Ces abbayes étaient assez peu nombreuses et assez disséminées pour ne point troubler la profonde solitude de la région ; cependant elles étaient assez nombreuses pour étendre comme un réseau ou une tente de sainteté chrétienne, sur ce qui autrement n’eût semblé qu’un désert païen. »

Maintenant, il est vrai, que vous ne pouvez avoir ici, en Angleterre, des bois profonds de dix-huit milles de rayon, mais peut-être pourriez-vous garder une ou deux fées pour vos enfants si vous le désiriez. — Mais le désirez-vous vraiment ? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un petit jardin, assez grand pour y laisser jouer votre enfant, et une pelouse ou il y eût juste assez de place pour qu’il y pût courir — pas davantage ; — supposez encore que vous ne puissiez changer de demeure, mais que vous puissiez, à votre choix, doubler ou quadrupler votre revenu en creusant un puits à charbon au milieu de la pelouse et en convertissant les corbeilles en monceaux de coke. Le feriez-vous ? J’espère que non. Je puis vous assurer que vous auriez tort de le faire, même si vous deviez par là accroître votre revenu dans la proportion de quatre à soixante pour cent.

83. Et cependant, c’est là ce que vous faites aujourd’hui de toute l’Angleterre. Le pays entier n’est qu’un petit jardin, juste assez grand pour laisser tous vos enfants courir sur les pelouses, si vous vouliez les y laisser tous courir. Mais de ce petit jardin vous feriez un haut fourneau et le rempliriez de monceaux de cendres si vous pouviez ; et, non pas vous, mais vos enfants souffriraient de cela. Car les fées ne seront point toutes bannies. Il est des fées des fourneaux, comme il est des fées des bois ; leurs premiers dons semblent être : « les flèches aiguës du guerrier » ; mais leurs derniers dons ce sont : « les charbons ardents du genêt ».

84. Et cependant, je ne puis pas (bien qu’il n’y ait rien dans mon sujet que je sente plus profondément) imprimer ceci dans vos cœurs ; car nous faisons un si faible usage du pouvoir de la nature tandis que nous la possédons encore, que c’est à peine si nous sentirons que nous l’avons perdue. Sur l’autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon et votre Menai Strait, et ce puissant roc de granit derrière les landes d’Anglesey, splendide, avec sa tête couronnée de bruyère et son pied planté dans la mer profonde, sacré jadis, divin promontoire regardant l’occident ; le Holyhead, ou headland, qui, aujourd’hui encore, n’est point sans inspirer une religieuse terreur lorsque ses rouges lumières brillent à travers la tempête. Telles sont les montagnes, les baies et les îlots bleus qui, chez les Grecs, eussent été toujours aimés, toujours agissants sur l’esprit national. Ce Snowdon est votre Parnasse ; mais où sont ses muses ? Ce mont de Holyhead est votre île d’Égine ; mais où est son temple de Minerve ?

85. Vous lirai-je ce qu’a accompli la Minerve chrétienne à l’ombre de votre Parnasse jusqu’en 1848 ? — Voici un petit résumé sur la situation d’une école du Pays de Galles qui se trouve à la page 261 du rapport sur ledit pays, publié par le comité du Conseil de l’Instruction publique. L’école en question est située près d’une ville de .

« J’examinai alors une classe plus nombreuse dont la plupart des élèves venaient d’entrer à l’école. Trois filles déclarèrent à plusieurs reprises qu’elles n’avaient jamais entendu parler du Christ, et deux qu’elles n’avaient jamais entendu parler de Dieu. Deux sur six croyaient que Jésus-Christ était actuellement sur terre (peut-être auraient-elles pu avoir une idée pire) ; trois ne savaient rien de la crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois, ni le nombre des jours de l’année. Elles n’avaient aucune notion de l’addition au-delà de deux et deux et trois et trois ; leurs intelligences étaient absolument vides.

Oh ! vous femmes d’Angleterre ! Depuis la Princesse de ce Pays de Galles jusqu’à la plus modeste d’entre vous, pensez-vous que vos enfants puissent recevoir leur vraie part de bonheur, alors que ceux-ci sont dispersés sur les collines comme des brebis qui n’ont point de berger ? et pensez-vous que vos filles puissent être élevées jusqu’à la vérité de leur propre beauté humaine, alors que les lieux charmants que Dieu fit pour servir à la fois à leur instruction et à leurs jeux demeurent déserts et rouillés ? Vous ne pouvez justement les baptiser dans vos fonts baptismaux profonds d’un pouce, à moins que vous ne les baptisiez aussi dans ces douces eaux que le Grand Législateur fait jaillir à jamais des rochers de votre terre natale — eaux que les païens eussent adorées dans leur pureté et que vous adorez seulement par vos profanations. Vous ne pouvez fidèlement conduire vos enfants à vos autels étroits, taillis par vos haches, tandis que les autels célestes d’azur sombre, les montagnes qui soutiennent le trône de votre île, montagnes sur lesquelles les païens eussent vu les puissances du ciel reposer dans chaque couronne de nuages, restent pour vous vierges d’inscription, autels bâtis non « à un Dieu inconnu », mais par un Dieu inconnu.

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