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Les instructions secrètes des jésuites

Paul Bernard · 1903 · Free in the US

26,786 words · about 1 h 53 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Bernard
Language
French
Published
1903
Length
26,786 words · about 1 h 53 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 56 min
  2. Avant-Propos about 2 min
  3. Chapitre I about 8 min
  4. Chapitre II about 12 min
  5. Chapitre III about 23 min
  6. Chapitre IV about 11 min
  7. Épilogue about 1 min
  8. Bibliographie about 1 min

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Front matter

SCIENCE ET RELIGION

Études pour le temps présent

LES

Avant-Propos

Voilà bientôt trois siècles que les foules alimentent leur imagination à la lecture des Monita Secreta et l’intérêt, paraît-il, n’en est pas épuisé. La critique elle-même se compromet dans ces bas-fonds ; car voici qu’un historien allemand, M. le Professeur Hochstetter gratifie son pays, non seulement d’une édition populaire, mais en outre, d’une édition savante que l’on dit « critique et définitive».

Que les Monita Secreta soient une fable insolente, et rien de plus, c’est ce que reconnaîtra sans peine tout esprit impartial qui en fera seulement lecture Mais comment s’expliquer dès lors, et je tiens le fait pour inexplicable, comment même imaginer que la critique contemporaine, — ou, sinon la critique, du moins quelques-uns de ses représentants, — ait pensé un instant démontrer, à grand renfort de versions et de manuscrits, l’authenticité d’un faux ?…

Quoi qu’il en soit de l’explication du phénomène, c’est l’histoire de cette immense méprise que retrace sommairement cet opuscule. Après les travaux de tout premier ordre des anciens apologistes et historiens de la Compagnie de Jésus, les Bembo, les Gretser, les Huylenbroucq, les Cordara, et surtout des nouveaux, les Van Aken, les Duhr, les Sommervogel, la tâche n’était point trop ardue ; nous ne désespérons pas de l’avoir menée à sa fin.

Il y a cinq ou six ans à peine, autour de ce mythe de Diana Vaughan, dont quelques bonnes âmes parmi nous se complaisaient à admettre l’authentique existence, les protestants d’Allemagne menaient grand bruit : « Les voilà bien, ces catholiques et ces Français ! Y a-t-il race plus crédule ? peuple plus emballé… »

Oui, il y a plus crédule encore et plus opiniâtre. Car le mythe des Monita Secreta n’a cessé de hanter, depuis trois cents ans, les cerveaux orthodoxes de la Prusse et nous voyons, au xx, des pasteurs évangéliques, des professeurs d’histoire s’acharner encore, en dépit des témoignages les plus autorisés et des faits les plus évidents, à prendre à leur compte, à propager dans les masses, à démontrer scientifiquement l’historicité de cette légende qui restera bel et bien, avec ses 300 éditions et traductions dans toutes les langues de l’Europe, la plus colossale mystification des temps modernes.

Chapitre I

Sous cette humble rubrique : Monita privata Soc. Iesu, Notobrigæ 1612, paraissait à Cracovie, au mois d’août 1614, un livre sensationnel.

C’était là, disait l’Avant-propos, le recueil des « Instructions secrètes » que les Jésuites pratiquaient, non pas les novices, mais les initiés, les hauts grades, pour marcher méthodiquement à la conquête du monde. On y voyait peinte au vif, très en noir, — mais n’était-ce pas leur couleur ? — la vie occulte de ces hommes, d’une apparence aimable, mais au fond hypocrites et malfaisants. Les mystères de leurs conjurations, leur soif enfiévrée de domination et d’or, leurs menées insidieuses à la cour des rois, au conseil des évêques ou des cardinaux, dans les salons des princesses, l’art subtil qu’ils possédaient pour capter les bonnes grâces des veuves avec leur héritage, pour remplir de demoiselles nobles les couvents et, surtout, pour attirer chez eux les jeunes gens de famille bien doués et bien rentés ; tout cela, sans compter le reste, se trouvait sommairement formulé, codifié en seize petits chapitres ou avis, qui prétendaient exposer toute l’organisation ésotérique de l’Ordre.

Chose inexplicable à première vue, le renvoi de la Société occupait la place prépondérante dans ce code draconien ; trois chapitres entiers, X, XI et XIV, traitaient des motifs, tous également frivoles, qui provoquaient sur le maladroit la foudre des dimissoires. Le croirait-on ? Pour un rien, cette terrible, mais bien imprévoyante Compagnie mettait à la porte ses affidés.

Des révélations aussi étranges pouvaient paraître, en effet, peu croyables.

Mais l’authenticité du document ne s’imposait-elle point ? Car comment émettre un soupçon, un doute ? On possédait à Padoue, affirmait l’éditeur, un manuscrit espagnol, égaré par hasard des archives de l’Ordre et traduit aussitôt en latin. Or, c’était cette traduction même, expédiée de Padoue sur Vienne, puis de Vienne sur Cracovie, que l’auteur anonyme offrait au bon public.

En fallait-il davantage ?

Si quelques esprits chagrins se montraient plus exigeants, ils pouvaient, du reste, se référer aux seize Témoignages dont l’Avant-propos donnait le texte, témoignages également anonymes, il est vrai, pour la plupart, mais néanmoins bien caractéristiques, car ils s’accordaient tous à déclarer que, nonobstant l’approbation et les bulles des papes, la Compagnie de Jésus était une damnable institution.

Voilà qui faisait pièce !

Quelque grotesque et folle que fût l’invention, en dépit des incohérences grossières, des contradictions flagrantes et des criantes méprises, l’ouvrage, dans un certain milieu, fit rumeur. Des copies manuscrites avaient d’abord circulé sous le manteau ; maintenant c’était l’édition imprimée qui pénétrait partout. Enchantés, luthériens et calvinistes s’emparaient de la trouvaille, si bien que l’auteur lui-même, enhardi par le succès et couvert par un haut personnage, sans doute le duc Georges Zbaraski, proférait obscurément de nouvelles menaces.

Il était temps d’intervenir. Aussi l’autorité ecclésiastique se mit-elle en devoir de rechercher activement diffamateurs et colporteurs.

Mais le faussaire s’enveloppait d’ombres ; mieux que personne il pratiquait l’occultisme. Non seulement le factum sortait, sans nom d’auteur, de presses clandestines ; mais pour donner plus adroitement le change, n’avait-on pas poussé le luxe des précautions jusqu’à ce raffinement d’antidater l’opuscule de deux ans ! Toutefois, aux premiers bruits de procédure, le pamphlétaire avait pris peur ; ce fut, autour de lui, silence de mort et nuit noire.

De graves indices accusaient pourtant, dans cette œuvre malsaine, la main d’un ex-jésuite : une connaissance assez intime de l’Institut, la variété et l’exactitude des citations, surtout cette opiniâtre insistance qu’apportait le rédacteur, sans souci de son texte et hors de propos, à justifier les membres congédiés de l’Ordre. Au tour de phrase, au choix des mots, on reconnaissait le Slave et les allusions, les traits de mœurs indiquaient assez la main d’un Polonais. Justement un certain Jérôme Zahorowski, curé de Gozdziec, avait été renvoyé de la Compagnie l’année précédente et plusieurs fois déjà convaincu de faux : les soupçons, confirmés d’ailleurs par un ensemble accablant de témoignages, devinrent bien vite assez fondés pour que Pierre Tylicki, son évêque, le 11 juillet 1615, informât contre lui.

Quel était donc ce Jérôme Zahorowski ?

Son histoire est brumeuse et il est difficile d’avoir à crayonner, en même temps, figure plus fuyante et, moins gaie. Volhynien de naissance, mais de bonne race, Zahorowski n’avait rien du caractère chevaleresque et de l’ouverture d’esprit de ses compatriotes. Dissimulé, ambitieux, vindicatif, épris de sa noblesse, il avait les défauts précisément qu’il reprochait à ses maîtres et lorsqu’il fut entré dans la Compagnie, ni la règle, ni les exemples, ni la sereine contemplation de l’idéal ne purent avoir raison de cette âme altière, ni mettre la franchise dans son cœur, avec la bonté.

Et ce n’était point son intelligence qui l’eût aisément sauvé du malheur. Quand Zahorowski accuse les Jésuites de n’attirer à eux que les jeunes gens intelligents et capables, il se flatte en toute impudeur ; car nul mieux que lui n’a démontré la fausseté de cette accusation par sa propre insuffisance.

Sans parler de son pamphlet, qui plus tard témoignera cruellement contre lui, il suffit de noter qu’aucune branche d’études ne put convenir à ce cerveau restreint. Rude fut l’épreuve, et Zahorowski, tout d’abord frémit sous le coup silencieux.

Mais quand on l’envoya, pour lui confier un emploi à sa taille, enseigner les rudiments de la grammaire au collège de Sandomir, alors la fierté du Polonais s’effaroucha ; la blessure mal close se rouvrit, et cette âme si peu noble, rêvant de haine et de vengeance, s’abaissa, comme d’elle-même, aux pires moyens. Pour atteindre son but, il n’imagina rien de mieux que d’écrire toute une série de lettres aux grands seigneurs du royaume, lettres pseudonymes ou anonymes, fort malveillantes pour la Compagnie, tissues de faussetés, qu’il dicta en cachette, pour ne point se trahir, à ses petits élèves. Les premières sont du 23 août 1613.

La difficulté était surtout de faire parvenir ces messages clandestins à leur destination. Mais ce curieux homme n’était pas à bout de ressources.

Au , recteur du collège de Lemberg, — celui-là même dont l’Académie de Cracovie vient d’éditer les Mémoires, — il expédia d’abord tout un paquet de ces missives, avec prière de vouloir bien les remettre à qui de droit, au grand échanson, aux chambellans de la cour, à l’évêque, à l’official, mission bénévole dont s’acquitta le bon Père avec la plus charmante candeur. Mais à peine rentré chez lui, il voit les destinataires accourir, apportant leur message et demandant tous à la fois des explications que Wielewicki, naturellement, ne put leur fournir.

D’autres séries avaient été dirigées sur d’autres points du royaume ; presque toutes furent retournées au , qui, renseigné sur le point de départ, accourut à Sandomir où déjà tous les petits secrétaires, outrés du rôle qu’on leur imposait, témoignaient contre l’indigne Zahorowski.

Après enquête, le régent fut congédié sur l’heure. Mais il niait éperdument et, sans retard, il en appela de cette sentence, au , Visiteur de Pologne.

Le fut bon, sur les instances du plaignant, il consentit à constituer des arbitres, deux au choix du demandeur et deux à son propre choix. Le 6 août 1614, à Jaroslaw, par devant le notaire public du consistoire de Przemysl, le jugement fut rendu ; il confirmait la première sentence et déboutait Zahorowski de sa demande. Celui-ci se hâta dès lors de réclamer l’argent qu’il avait apporté au noviciat ; on ne tarda guère à le lui remettre, lorsque déjà avaient paru contre la Compagnie ses Monita privata.

Mais cette fois, et de ce chef, une enquête autrement redoutable se poursuivait. L’Inquisition se mettait en mouvement, non pas certes contre les Jésuites, mais contre le calomniateur, et Zahorowski, estimant sans doute que la cause dont il s’était fait le champion ne valait point sa tête, se comportait, devant les commissaires spéciaux du nonce et devant ses juges, très prudemment. Enfermé, comme Twardowsky, le Faust polonais, dans le cercle magique de ses négations, il était insaisissable et jura tout ce qu’on voulut. Contre la Compagnie, il n’avait aucun grief : il l’honorait fort. Impossible de tirer de lui d’autres aveux.

Sur ces entrefaites, la mort de l’évêque Pierre Tylicki retarda la sentence ; rendue peu après, le 20 août 1616, par l’administrateur de l’évêché de Cracovie, André Lipski, et affichée aux portes de toutes les églises de la cité, elle condamnait et proscrivait le libelle « comme portant un titre fictif, injurieux, rempli de calomnies, d’outrages, de sarcasmes, nuisible et pernicieux à quiconque voudrait le lire ».

Ce n’était pas assez. Désireux d’obtenir une prohition générale et solennelle, le nouvel évêque de Cracovie, Martin Syskowski, se fondant sur le jugement déjà rendu par le tribunal de l’Inquisition, demanda au Saint-Siège, par requête officielle, une condamnation pontificale. Mais déjà la condamnation était portée. Dans sa séance du 10 mai 1616, la Congrégation de l’Index avait solennellement prohibé les Monita, comme étant « un recueil de calomnies et de diffamations. » Publication officielle du décret fut faite par le secrétaire de la Congrégation, le 28 décembre 1616, — jour où l’Église honore les Saints Innocents.

Quant au pamphlétaire, il continua de mener une existence vulgaire et monotone, aimant surtout, paraît-il, à faire mousser la bière blonde dans les tavernes. Il ne semble pas, en l’absence de preuves absolument décisives, qu’on ait cherché à lui faire expier sa faute. Mais depuis les savantes recherches de l’Académie de Cracovie qui ont amené la publication des Mémoires du , « l’histoire la plus achevée et la plus étendue que possède la Pologne, pour les règnes d’Étienne et de Sigismond III », il n’est plus possible de révoquer en doute la culpabilité de Zahorowski, l’historien ayant eu bien soin de spécifier que la certitude était acquise, certo consentit.

Par pitié pour le malheureux, par égard aussi envers sa famille, les Jésuites, tant que vécut le diffamateur, ne livrèrent point son nom à la honte. Argenti, Bembo, Tanner, Cordara le connaissaient incontestablement : mais il leur « répugne » d’en parler. Gretser, si bouillant qu’il paraisse dans l’allure de sa phrase, se contente de montrer nettement qu’il est au fait, et qu’il pourrait parler… — « Le renard se dissimule… Il croit qu’on l’ignore ? Pas tant que cela ! » Et, d’une double allusion, dénonçant le mystère dont s’enveloppait le lâche et les secours d’argent qu’il retirait d’un certain duc, il le peint tout entier par ce verset du Psalmiste : Sedet in insidiis cum divitibus, in occultis ut interficiat innocentem. — Il se tient en embuscade avec les riches dans l’ombre pour tuer l’innocent…, Ailleurs il évoque ses beuveries et va jusqu’à lui citer le nom de sa bière favorite.

Huylenbroucq est le premier, je crois, que les nécessités de la polémique aient amené à dévoiler le nom du coupable, dans les premières années du xviii.

Au reste, cette indulgente charité ne resta point sans récompense, Zahorowski, plusieurs années avant sa mort, revint de ses égarements et demanda pardon pour le passé. Il ne savait pas, sans doute, l’infortuné ! tout le mal que, dans la suite des temps, ferait son œuvre.

Chapitre II

La puissance d’illusion des hommes est infinie. À qui eût-on fait croire, après la condamnation solennelle des Monita par les tribunaux réguliers, après les aveux du faussaire, que la crédulité publique pût encore se repaître de diatribes ainsi jugées et, par ailleurs, si mal en point ?

Ce fut pourtant ce qui arriva. Le factum fit son chemin par le monde, d’abord en grand secret, puis hardiment, à front découvert, et jamais dans la suite des âges fable plus fantasmagorique et plus décousue de Croquemitaine ou de Barbe-Bleue ne rencontra pareils triomphes.

Les peuples sont de grands enfants : soyons donc indulgents à la naïveté populaire.

Mais que ces grossières fictions, ces monstrueuses supercheries aient pu prendre consistance dans des esprits éclairés, que la critique allemande contemporaine leur ait fait un instant l’honneur, dans les Universités protestantes, de les discuter, comme vrais et solides documents, s’infligeant à elle-même l’inoubliable ridicule de prendre un faux de cette nature pour un authentique, c’est là une de ces surprenantes aventures dont l’histoire, certes, n’est pas coutumière et qui constituerait bien la plus insoluble des énigmes, si depuis longtemps et par d’illustres exemples, l’expérience ne nous enseignait à quel point l’esprit public est mal armé contre l’erreur et ce que peut faire de cerveaux humains la tyrannie du préjugé, lorsque ce préjugé tient de race et d’éducation et qu’il a définitivement teinté l’intelligence de ses propres couleurs, jusqu’à lui montrer blanc ce qui est noir, et noir ce qui est blanc.

Un pareil état d’esprit ne se corrige que rarement, et peut-être jamais tout à fait. Voilà pourquoi nombre de protestants ont pu accepter de confiance la fable des Monita, et n’est-ce pas ainsi que la psychologie doit expliquer l’histoire ?

Zahorowski avait à peine lancé son édition des Monita privata, en Pologne, que trois éditions nouvelles paraissaient successivement d’abord en Bohème, sans date ferme, mais probablement en 1614, puis à Paris en 1615, à Cracovie en 1616. Toutes sortaient de presses clandestines et, clandestinement, se propageaient.

Voici du reste la liste, intéressante à bien des égards, des éditions du xvii, telle qu’elle a été dressée par le , dans les Précis historiques, 10, page432 et suivantes. Les titres seuls mériteraient une étude ; nous en donnons, tout au moins la nomenclature en les traduisant :

1614 | Avis privés de la Compagnie de Jésus, Notobirg, 1612. C’est l’édition princeps.

— | Les Avis d’Or de la très religieuse Comp. de Jésus, à l’usage des Politiques et de tous ceux qui aiment Jésus. Édité par Théophile Eulalius, catholique Bohémien, Plaisance, chez Eusèbe Agathandre de Vérone.

1615 | Avis privés de la Comp. de Jésus. — Édition clandestine de Paris

1616 | Même titre. Édition clandestine de Cracovie.

1627 | L’histoire jésuitique… de Louis Lucius, Bâle, 1627, contient les Monita.

1633 | Mystères ou Secrets des Pères de la Comp. de Jésus, Dialogue entre un novice et un profes. Traduction allemande.

1635 | Arcanes de la Comp. de Jésus, publiés en vue du bien public, avec des Appendices très utiles. I. Instruction secrète pour les supérieurs de la Société, Genève, 1635.

1643 | L’Anatomie de la Comp. de Jésus… avec les Arcanes de l’Empire Jésuitique et l’instruction sécrétissime pour les supérieurs de la même Compagnie. — Rééditée en 1668.

1654 | Constitutions ou Avis secrets de la Comp. de Jésus publiés par Michel Ruckert. Groningue, chez la veuve de Jean Nicolas, imprimeur ordinaire de d’illustre cité de Groningue, 1654. N. B. — C’est la première édition portant le titre de Monita SECRETA.

1655 | La Monarchie des Solipses de Luctus Cornelius donne également le texte des Monita.

1661 | L’Apologie du grand Valérien, revue et augmentée de quelques Lettres contre les Impostures des Jésuites, comprenant, pour la plus grande gloire de Dieu, les Avis privés de la Comp. de Jésus les plus récents.

1662 | L’Homme politique de ce siècle, en l’an 1662. — Avec les Monita privata.

1663 | Politique des Jésuites ou Avertissements secrets de la Comp. de Jésus, dans les Avis de la Jésuitière mis au jour, d’abord écrits en italien par un ecclésiastique, puis édités en latin, mais dorénavant communiqués à la chrétienté tout entière dans le meilleur allemand qui soit. Imprimerie de l’Helikon, 1663.

1666 | Privilèges des Jésuites, Discipline, Doctrine… avec les Monita privata de la même Société, 1666.

1669 | Avis privés de la Comp. de Jésus, Helmstadt, 1669.

— | Les Secrets des Jésuites, traduits de l’italien. Cologne, Pierre du Marteau.

— | Les Intrigues des Jésuites, avec les Instructions privées de la Compagnie à ses émissaires, Londres, 1669 (Édition anglaise).

1676 | Secrètes Instructions des Pères de la Société, à Menin, chez Christoffel Waermont, 1676 (Édit. flamande).

1677 | Les Secrets des Jésuites, 1677 (Édit. allemande).

1678 | Le Cabinet Jésuitique… À Cologne, chez Jean Le Blanc (Réédité en 1682).

Voilà donc, au cours du xvii, vingt-deux éditions du pamphlet ; il y en a pour la Pologne, la Bohème, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, les Pays-Bas. Mais, si l’on excepte l’édition de Bâle en 1627 et celle de Groningue en 1654, toutes sont clandestines.

Il est à remarquer aussi que, à part des variantes de style, les éditions, qui se succèdent jusqu’en 1676, reproduisent à peu près intégralement l’œuvre de Zahorowski.

Mais une fois aux mains des jansénistes, les Instructions secrètes vont désormais se développant bon train, et au cours des âges se métamorphosant. D’éditeur en éditeur, on arrive à bouleverser l’ordre des paragraphes ; on ajoute même un chapitre inédit : Des moyens de promouvoir la Société ; le reste, on l’amplifie abondamment ; la conclusion devient la Préface, sous une forme différente ; bref, on tient à composer un volume qui ait meilleur air et bientôt l’on arrive à fournir une composition d’un genre nouveau, désignée très justement sous le nom de Type janséniste. Presque toutes les éditions du xviii ont reproduit ce même type d’origine flamande et c’est de là que sort, par voie d’évolution, le type moderne des éditions contemporaines.

Le modèle de presque toutes les productions françaises et belges parues au xix sous le titre de Monita paraît être l’édition de 1751 : Secreta Monita ou Advis secrets de la Société de Jésus. À Paderborne (sic) .

De toutes ces publications modernes, il serait fastidieux de relever les titres et difficile d’évaluer le nombre. Depuis l’in-folio jusqu’à l’in-32. On en trouve pour toutes les nations, comme pour tous les goûts. Mais les pays de race latine détiennent actuellement la part prépondérante. C’est à tort que l’on a cru pouvoir affirmer qu’il n’existait pas d’édition espagnole : on en compte plusieurs et la seule année 1845 en a produit deux pour sa part, rien qu’à Madrid, Monita Secreta de los Jesuitas, Madrid, 1845, et Los Jesuitas juzgados por si mismos, Madrid, 1845.

Cette multiple diffusion il faut l’attribuer à l’action occulte et systématique des Loges. — Aussi est-ce parmi le peuple surtout que l’on sème la calomnie, et les titres s’en ressentent. L’édition de 1760, par exemple, porte au frontispice, en caractères saillants : les loups démasqués par la réfutation et traduction du livre intitulé : Monita Secreta Soc. Jesu, Ortignano, 1760. L’Avant-propos compte 137 pages et l’auteur déclaré qu’il a écrit tout exprès « dans un style bas et rampant afin d’éclairer le menu peuple, per illuminare al minuto popolo ».

D’autres écrivaient de même « dans un style bas et rampant », mais sans y mettre malice. Tel l’éditeur des Instructions secrettes que les Jésuites donnent à leurs profès du quatrième vœux (sic), 1718.

De ce genre, les éditions qui eurent le plus notable succès sont celles d’Arnold Scheffer, Paris 1821, — sept éditions en quelques mois — et l’édition clandestine de Paris, 1826 : Instructions secrètes des Jésuites, suivies des Jésuites condamnés par leurs maximes et par leurs actions avec une lithogr. représentant la chambre de méditation, in-32, sept éditions consécutives en 1826.

Ch. Sauvestre, cinquante ans plus tard, dépassa de beaucoup ces succès. En 1877, il atteignit la onzième édition, enlevée aussitôt. C’est alors que pour frapper les imaginations et préparer la campagne qui aboutit aux décrets de 1880, il lança la fameuse édition rouge-sang de 1878. Succès inouï. Dans l’espace de dix-huit mois suivant les données de Reusch, la maison Dentu enregistrait un débit de et publiait dès 1880 la dix-neuvième édition.

Depuis, le monomane Pierre des Pilliers a essayé de poursuivre l’opulente campagne menée par Sauvestre : j’ignore s’il a réussi. Mais ce n’est point l’envie de récolter des louis d’or aux dépens des Jésuites, qui lui aura fait défaut. Témoin cet extrait, qui mérite mention, d’une planche envoyée par lui aux Vénérables et aux Très Chers Frères de tous les Ateliers de la République.

« Mon V∴ et mes T∴ C∴ FF∴ de votre R∴ A∴

« J’ai voulu faire œuvre à la fois patriotique et républicaine, ou décléricalisatrice et partant maçonn…, en rééditant les si curieux monita secreta des Jésuites. Ce sont, vous le savez leurs Instructions Secrètes rédigées en latin par les généraux de l’Ordre, mais restées expressément manuscrites, à l’usage unique et mystérieux des supérieurs, sous les peines les plus graves au cas contraire.

« Depuis plus de deux siècles déjà, les Jésuites ont fait disparaître habilement par le confessionnal et par d’autres moyens astucieux, les diverses éditions parues en France (!), et le Code infernal qui restera la honte à jamais des fils de Loyola, n’était plus trouvable en librairie (!), où je l’ai vainement demandé durant quinze ans (!) à trois cents libraires (!!), sinon davantage encore (!!!).

« Il m’est enfin tombé sous la main, de ren- contre (?), et je viens d’en faire une traduction nouvelle avec mes Commentaires…

« Vive la République ! À bas le jésuitisme et son produit le cléricalisme !

Pierre des Pilliers se moque à part lui et il en conte irrévérencieusement à ses FF∴ Maçons. Il n’importe : le Bulletin maçonnique de novembre 1893 déclara intrépidement que c’était là « une édition soignée ».

Mais la docte Allemagne ne fut point, paraît-il, de cet avis, et c’est elle-même — à tout seigneur, tout honneur — qui se chargea de donner au monde, à l’aurore du xx, l’édition soignée, l’édition critique et définitive. Tâche ingrate, s’il en fut. Il ne fallait rien moins que le patient labeur et la sagacité hors pair de M. le professeur Jules Hochstetter, de Stuttgard, pour la mener à bonne fin par la découverte de l’original.

Déjà, il est vrai, certains travaux sérieux avaient frayé la voie, mais il paraît que tout était à reprendre par la base.

En 1869, l’Allgemeine Zeitung, dans le Supplément consacré aux questions d’ordre scientifique, 325, élaborait déjà une érudite dissertation pour établir l’authenticité des Instructions que l’on faisait remonter à l’an 1602 et qui auraient porté dès le début le titre de Monita Secreta… Mais ceci heurtait rudement les données acquises de l’histoire et les recherches subséquentes avaient bien vite démontré que nulle part ce titre n’a été employé avant l’année 1654.

Plus tard, en 1882, l’historien Philippson était revenu sur cette thèse pour la corroborer et la préciser. Mais toute son argumentation s’appuyait uniquement sur l’existence de « deux exemplaires manuscrits » de ces Instructions à la Bibliothèque de l’Académie de Munich. Fragile appui ; car le plus ancien de ces documents datait selon toute vraisemblance, de la fin du xvii, et l’autre portait le chiffre de 1738. Il ne fallait donc pas songer à voir en aucun d’eux l’original.

« L’original ? Mais nous l’avons ! annonçait à son tour le célèbre archiviste belge L. P. Gachard. Il est déposé aux Archives générales du Royaume, à Bruxelles, cote 730. Il provient des fardes du collège de Ruremonde. » Témoignage qui n’était pas sans poids assurément… Mais bientôt, le savant découvre que le manuscrit appartient au type janséniste, par là même à une époque relativement récente, et Pinchard et Piot préposés aux Archives déclarèrent à leur tour que la provenance du manuscrit restait plus que douteuse et que rien ne justifiait à leurs yeux ce nom de manuscrit de Ruremonde.

La question se posait donc à nouveau ? — « Pas le moins du monde. Elle est maintenant résolue, affirmait alors Youri Samarine. L’original est à Prague et voici que j’en publie le texte avec la traduction. » Le texte parut en effet, avec la traduction russe, dans les œuvres de l’historien philosophe, en 1886… Mais, ici encore, tout le monde s’accordait à penser, contre Sama- rine, que le manuscrit de Prague était récent et son histoire obscure.

Puis, en 1886, le pasteur Graeber, de Meiderich, avait tenté un dernier effort et publié une édition nouvelle des Monita, fruit de sa longue enquête… Mais la critique de Graeber, affirmait-on encore, n’était pas objective et son processus, on allait jusqu’à le qualifier de psychique. Sa sensibilité, par exemple, ne lui fournissait-elle pas trop aisément des preuves et l’impression n’était-elle point substituée parfois au document ? C’est ainsi qu’il tranchait la grave question de l’authenticité, la seule essentielle, par cet aphorisme un peu déconcertant : « Il y a là de si scandaleux, astucieux et hypocrites règlements que l’on a peine à croire qu’il ait pu se trouver un imposteur assez habile pour inventer de pareilles machinations. » En d’autres termes : ce livre est le comble de toutes les abominations ; par conséquent il n’y a que les Jésuites pour l’avoir excogité. Voilà en effet une façon d’argumenter qui est bien, comme disait le Professeur Hochstetter, « un peu sentimentale ».

En résumé, la toile de Pénélope était à recommencer, du tout au tout. « Nous avançons, écrivait quand même après tous ces efforts le docteur Krebs, dans sa Publicistik. On n’est pas encore absolument sûr de l’authenticité. Plus avant. »

Là-dessus, reprit la navette ; s’appliquant de tout cœur à la tâche et il eut la chance, nous dit-il, de voir ses travaux et son endurance couronnés par le succès, L’édition sa- vante parut en 1901, bientôt suivie d’une édition populaire.

« Le texte que nous publions, était-il dit dans la Préface, est celui qui a été collationné sur le manuscrit du , le dernier bibliothécaire des Jésuites de Paris. Il est conforme au manuscrit authentique (!) des archives belges du Palais de justice, à Bruxelles. Ce manuscrit porte au catalogue la cote 730 ; il provient d’un collège (lequel) ? du Limbourg hollandais… Nous avons comparé les éditions que nous avions en main, fait plusieurs corrections de texte et, naturellement, redressé quelques fautes d’impression. Nous ayons donné un soin particulier à l’orthographe et à la ponctuation (?). »

On n’est pas plus objectif.

M. le Professeur Hochstetter a donc fait le tour des Archives et des bibliothèques, compulsé éditions et manuscrits, établi les variantes, opéré de savantes retouches et, finalement, contrôlé les virgules. Rien ne manque donc, en apparence, à l’édition « critique et définitive », rien — sinon, toutefois, ce qui est la condition absolue et essentielle de tous les travaux de ponctuation ultérieurs, ce qui importe par dessus fout, ce qui est tout, la preuve de l’authenticité.

Les Monita Secreta ont-ils été rédigés par les jésuites, oui ou non ?

Toute la question est là.

Si ce document est un faux, comme il est notoire, — et nous en fournissons la démonstration évidente pour tout esprit impartial, — que nous importe le reste ? La présence ou l’absence d’une virgule de plus ou de moins dans le manuscrit du ou dans l’édition de ne modifiera en rien l’état de la question et ne fera point que ce faux soit un document authentique.

Or, sur ce point capital, M. le Professeur Hochstetter se dérobe et sa documentation se réduit à néant. Il affirme bien, sans doute, du manuscrit de Bruxelles. Il l’affirme, mais il la suppose, quand c’est cela même qu’il s’agit de démontrer, penserait-il que son affirmation vaut une démonstration ? Mais alors ce n’est plus de la critique, ce n’est plus de la science, ce n’est plus de l’histoire.

Toutefois, en examinant de près la manière, dont le critique avance ses assertions, on peut en induire cet implicite raisonnement : « Puisque l’on possède un manuscrit du et un autre manuscrit d’un collège de Jésuites, la question d’authenticité ne se pose plus. N’est-il pas avéré que les Jésuites sont les auteurs des Monita ? »

En fait, c’est là le seul argument que l’on apporte et ressasse depuis deux siècles pour donner à l’authenticité du pamphlet un air de vraisemblance. Nous allons voir, dans un prochain chapitre, ce qu’il vaut.

Mais combien plus simple et plus expéditif, ce bon F∴ des Pilliers, qui ne s’embarrasse pas en si mauvais chemin et qui nous donne par avance la solution : « Ces Monita Secreta sont-ils réellement émanés — demande-t-il — des chefs ou généraux de la Société de Jésus ? Qui peut le dire avec certitude ?… D’ailleurs, cela serait-il nécessaire en réalité pour donner à ce code infernal, sans pareil au monde, une importance incomparable? »

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