1
Le jour s’en va. Une flamme vient d’apparaître sur la montagne, et comme elle brille !
Phanis l’a vue le premier. Lui le premier, il a vu la beauté de la terre et du ciel, il la montre aux autres : le soleil se couche, les nuages courent sur le ciel, la lune se reflète dans le petit ruisseau.
— Regardez, dit-il, il y a une flamme là-haut ! la montrant aux deux enfants qui l’accompagnent, Mathieu et Costakis.
Ils étaient alors assis tous les trois sur le seuil de l’église, fatigués d’avoir beaucoup joué. C’est les vacances.
— Ça alors, un feu ! disent les deux autres.
— Vous avez vu comme il brille, comme de l’or ! dit Phanis.
Les enfants le regardaient en se demandant l’un l’autre : qui donc l’a allumé ? Peut-être les bergers qui gardent leurs troupeaux ? Peut-être les bûcherons, qui coupent les arbres à la hache ? Ou peut-être quelqu’un qui est allé prier à Saint-Élie ? C’est par là que se trouve le monastère.
Il n’a peut-être pas été allumé par un homme, dit Costakis.
— Alors qui ?
— Peut-être que le Maure l’a allumé.
— Et c’est quoi ce Maure ? demandèrent les deux autres.
— C’est un grand Maure, il a sa grotte là-haut dans un rocher. Les montagnards disent que c’est ce rocher là.
— Tais-toi, mon pauvre Costakis, dit Mathieu. Tu y crois, toi ? Moi je n’y crois pas. Qui l’a vu ?
— Ma mamie le dit.
— Et comment elle sait ça ?
— Elle est très vieille, ma mamie.
Plus la nuit tombait, plus la flamme était brillante ; Et plus elle brillait, plus Costakis croyait sa mamie.
Mathieu ne croyait rien. Pour lui le feu avait été allumé par un berger.
Phanis ne parlait pas.
C’est alors qu’on entendit crier deux enfants qui accouraient vers Phanis.
— Phanis ! Phanis ! Trois feux, trois feux !
Au même instant Phanis les avait découverts. Près de cette flamme, deux autres s’étaient allumées. Trois feux dorés alignés brillaient sur la montagne, qui n’était plus qu’une ombre immense et bleue sur le ciel.
La nature sensible de Phanis le laissait en extase devant ce spectacle.
— Qui les a allumés ? demande à nouveau Mathieu. Phanis, qu’est-ce que tu en dis, toi ?
Il répondit :
— Si seulement on y était, là-haut !
2
Et pourquoi ne pourraient-ils pas être là-haut eux aussi ?
Souvent l’instituteur leur avait dit en classe que les enfants en dernière année du collège peuvent aller seuls en montagne. À condition d’avoir du courage et de la discipline, ils peuvent habiter là-haut, seuls, un mois ou deux. Il suffit qu’ils aient l’autorisation de leurs parents, un toit et de quoi manger.
« Vous apprendrez tant de choses quand vous serez là-haut ! leur disait-il. Tout ça ne se trouve pas dans les livres, et je ne peux pas l’expliquer moi-même. » C’était clair qu’ils pouvaient, à condition de le vouloir.
Les enfants demandèrent à leurs parents de les laisser partir. Ceux-ci s’y opposèrent dans un premier temps.
« Qui sait ce que vous allez faire si loin ? disaient-ils. Trouverez-vous au moins ce dont vous avez besoin ? Veillerez-vous les uns sur les autres ? Serez-vous inséparables ? »
Ils promirent que les vingt-cinq enfants seraient comme un seul. Mais ensuite leurs parents ont demandé : « Où trouverez-vous les cabanes pour vous installer ? »
C’était la première difficulté. Ensuite ils leur ont demandé : « Comment trouverez-vous à manger pour survivre si loin ? »
Devant ces deux difficultés, les enfants ont flanché ; ils ont laissé le voyage pour une autre fois.
Et ce qu’on laisse pour une autre fois, on le réalise rarement.
Cependant un élève, Andréas, essaya de faire tout seul ce dont les autres n'étaient pas capables.
C’était l’enfant qui osait. Andréas était plus attiré par la difficulté que par la facilité. On n’avait pas souvenir de l’avoir vu hésiter un jour. Et il était plus brave encore si ça profitait aux autres.
Son père, M. Stéphane, était exploitant forestier au Verdoyant, la forêt où l’instituteur leur disait d’aller. Il employait là beaucoup de bûcherons.
Donc Andréas le pria de donner gratis le bois pour les cabanes dont avaient besoin les enfants. Et pour que ça aboutisse, un jour il a suivi son père dans la forêt alors qu’il était allé surveiller le travail.
En deux jours, les bûcherons ont construit huit cabanes : huit cabanes robustes et charmantes ; un petit village. Le gîte était prêt.
Les bûcherons ont également informé Andréas que les Valaques allaient s’installer aux Trois-Pics — comme on appelle cette montagne là — pour faire paître leurs troupeaux ; parce que cette année l’herbe a bien poussé dans ce coin.
Le plus important était donc trouvé : la nourriture. Le troupeau fournirait la viande et les laitages.
Andréas resta dans la forêt et patienta jusqu’à l’arrivée des Valaques. C'est alors qu'il envoya aux deux enfants en ville ce message :
Les amis,
Le 29 vers le soir, de l’église des Saints-Apôtres, tous les deux, regardez vers la montagne, dans notre direction, du côté du Verdoyant. Si vous voyez trois feux alignés, sachez que c’est un message pour vous de ma part ; Ça voudra dire que tout est prêt, la nourriture et les cabanes et tout ce qu’il faut. Vous préviendrez Phanis et les autres enfants.
Faites tout votre possible pour venir. Ne perdez pas de temps. C’est tellement beau là-haut !
Le 29… des Saints-Apôtres… ce soir… Voilà, les feux !
Les deux enfants venaient apporter le message à Phanis, à Mathieu et à Costakis.
Joie inespérée ! Jamais ils ne s’étaient mis d’accord de si loin. Est-ce qu’ils vont y aller ? Et quand ? Comment ?
Ils courent à la maison en gardant un œil sur les trois feux.
« Ils nous font signe ! » s’écrie Costakis.
Effectivement c’était comme si les trois feux les invitaient.
3
Ils doivent leur départ à . De retour de la forêt, ce brave homme donna sa parole à leurs parents qu’il les accompagnerait.
Il dit qu’il ferait attention à eux où qu’ils soient, qu’il leur faciliterait les choses autant que possible, et qu’il leur rapporterait des nouvelles souvent, quand il redescendrait à la ville.
C’est uniquement comme ça qu’ils réussirent à avoir l’autorisation. Il leur fallut deux ou trois jours pour se préparer et à la fin, un matin, la grande et vive caravane s’est mise en route.
Ils partent en haute montagne. Ils sont vingt-cinq enfants. Quinze vont à pied, les dix autres chevauchent les mules chargées que conduisent trois muletiers. M. Stéphane les suit sur sa jument rousse.
Et les vingt-cinq enfants sont devenus méconnaissables. Ils tiennent chacun un bâton. Sacs et gourdes leurs pendent dans le dos. Ils portent des chapeaux de paille et de grosses chaussures.
Ils sont vêtus pour vivre en montagne. Les mêmes habits, qu’ils porteront du matin au soir, devront résister aux épines et aux pierres, ils se déchireront et ils seront raccommodés. Ils n’ont pas pris d’habits neufs.
Quels modestes enfants ils sont devenus !
Avec leurs gros sacs ils ont l’air des maçons et des camelots qui descendent en ville.
Tous se les rappellent à cet instant, et les imitent l’un après l’autre, tels qu’ils sont, avec leur allure, avec leurs cris.
Dimitrakis fait le rétameur et hurle « cuivres à rétaaamer… »
Costakis le savetier : « chaussures à répaaaarer… »
Georges à son tour fait le rémouleur : « couteaux, cisailles, canifs à aiguiiii…’ser ».
Phanis se souvient d’un marchand qu’ils ont oublié. Il vend les herbes aromatiques, l’origan et les simples ; on l’appelle le cueilleur des montagnes : « Câpres, belles câp… ! »
Dans ces éclats de rires, Kaloyannis se rappelle de la chanson « Tsiritro » et commence à chanter. Toute la compagnie entonne le drôle de refrain et ils chantent en frappant le sol de leurs bâtons :
Sur une grappe de raisin sont tombés huit gros moineaux Ils en font un bon festin…
Tsiri-tiri tsiritro tsiritri tsiritro
Ils tapaient fort de leur bec Ils se tortillaient la queue Et les rires sonnaient joyeux
Tsiri-tiri tsiritro tsiritri tsiritro Oh la la la, quel festin Sur la grappe de raisin Quels cris, quel festin ! Ils l’ont laissée dégarnie
Tsiri-tiri tsiritro tsiritri tsiritro
Et le jour entier enivrés Ils vont par-ci et par-là En chantant à tous les vents
Tsiri-tiri, tsiritro tsiritri tsiritro
Seul Foudoulis ne chante pas ; il est le dernier. Le pauvre, le gros, le rond, le petit Foudoulis ! Sa mule est très paresseuse, elle n’obéit ni aux ordres ni aux coups de cravache. Pourquoi l’ont-ils mis sur cet animal ? Pour qu’il soit à la traîne ?
Foudoulis bataille pour l’amener devant, mais celui-ci reste derrière. Finalement Foudoulis commence à craindre que son animal ne soit pas une mule. Il lui examine attentivement les oreilles. « Peut-être qu’ils m’ont donné un âne par erreur… »
Mais les autres ne le laissent pas non plus tranquille, et à la fin ils finiront par lui faire croire :
« Foudoulis, ton pur-sang a les oreilles trop grandes ! »
« Attends, Foudoulis, il va bien finir par brailler ! »
Mais Foudoulis, qui ne se fâche jamais, se prend à rire avec les autres.
La caravane monte aux Trois-Pics en réveillant les vallées avec ses rires, ses éclats de voix, ses foulées sur les chemins pierreux.
4
Lorsqu’ils sont arrivés sur une crête, le vent froid les a accueillis. Ce vent était passé par chaque cime et chaque vallon. Ils en ont pris une bonne bouffée.
Des petits oiseaux à gorge blanche remuaient la queue dans les buissons puis s’enfuyaient en gazouillant.
Une chèvre toute noire était perchée sur la pointe du rocher.
Les rochers ressemblaient à d’énormes maisons dont on ne sait pas qui les habite. Sur les falaises poussaient des chênes verts et des arbousiers. Ailleurs elles étaient nues et abruptes comme si on les avait tranchées d’un coup d’épée.
Le rocher par-dessus le rocher, la colline par-dessus la colline, c’est ça la montagne.
Tout était immense.
Et le chemin montait tout en zigzags vers ces hauteurs.
Ravis de ce spectacle les jeunes voyageurs regardaient vers les sommets. L’un d’eux leur cria : « Salut, les hautes montagnes ! »
5
« Et bien, tonton Fotis ! fit , tu ne nous chanterais pas une chanson ? »
Le vieux Fotis eut un sourire.
« Une qui parlerait de hautes montagnes » ajouta M. Stéphane.
« C’est à dire… par exemple ? » demanda le muletier.
Le temps passait et la chanson se faisait attendre. Il réfléchissait : « Est-ce que je choisis La Biche ? Ou bien le Robin des bois ? La Petite Valaque ? Ou bien… »
Finalement il décida : « Moi je suis vieux maintenant, mais pour je vais chanter. »
Et après avoir levé sa gourde et bu deux gorgées, il commença :
Bienheureuses les montagnes qui ne vieillissent pas. L’été toutes vertes et l’hiver enneigées… Elles attendent le printemps, et puis le bel été, que bourgeonnent les branches, que verdissent les arbres, que sortent les troupeaux, et les jeunes Valaques jouant de la flûte.
La chanson n’a pas vieilli ! Le vieux Fotis a pris de l’âge, mais sa voix est restée légère comme dans sa jeunesse. S’il ne lui manquait cette dent devant…
6
Quand ils arrivèrent plus haut, ils s’étonnèrent en voyant une couleur étrange tout au fond de la vallée.
« Qu’est-ce que c’est là-bas ? s’écrièrent les enfants. C’est de l’eau ? »
— De l’eau, répondit le muletier.
— Mais elle est immobile, dit Costakis.
— De l’eau, en pente, et immobile, comment est-ce possible ?
— Elle a l’air immobile, ajouta l’enfant.
— Bien sûr, parce que nous la voyons d’en haut. Plus tard quand nous descendrons, vous verrez comme elle coule.
— Comment s’appelle ce fleuve ?
— Roumèle. Mais ici c’est un cours d’eau, ce n’est pas encore un fleuve. Elle doit encore faire un grand voyage avant de devenir le fleuve Roumèle. Elle doit collecter beaucoup d’eau, arrondir beaucoup de cailloux et faire tourner bien des moulins encore.
— Elle est turquoise, dit Phanis, quelle belle couleur !
— Cette couleur est due à la fougue de ses eaux, dit M. Stéphane. Ici en haut la Roumèle n'est pas tranquille. Ses eaux jaillissent comme des enfants enragés ; ce n’est qu’en plaine qu’elle s’assagit. Et en progressant vers la mer, elle devient calme et réfléchie.
Quand ils arrivèrent plus haut, ils ne virent plus la Roumèle. Elle leur fut cachée au détour d’un coude.
Costakis en était chagriné, comme si un compagnon les avait quittés.
— Ne t’inquiète pas Costakis, dit le muletier, elle surgira encore bien des fois devant nous. La Roumèle s’éloigne ici ? Elle doit arroser tant de platanes, traverser tant de vallées !
Plus loin comme ils descendaient, ils entendirent le bruit de l’eau et ils ont ressenti la présence de la Roumèle toujours proche.
7
Sur sa mule, Foudoulis avance comme un fardeau, pas comme un cavalier. De plus il est très songeur. Personne ne parle de manger, alors qu’à plusieurs reprises, l’appétit de Foudoulis a sonné midi.
Il a enfoncé la main dans sa sacoche et y a trouvé quelque chose. Il n’a ressenti une sensation si agréable qu’une seule fois où il avait trouvé des œufs dans un nid.
C’étaient les biscuits que lui avait préparés sa mère, avec la recommandation d’être raisonnable, c’est-à-dire de n’en manger que deux chaque matin.
Dès qu’il a mis la main dessus, Foudoulis a compris que leur existance serait brève.
Deux, il en a mangés. « Autant en manger deux autres ! se dit-il. Le vent est rudement frais ! » Et de quatre. Peu après, six. Maintenant, il enfoui la main dans la sacoche et caresse ceux qui restent.
« C’est quand qu’on mange ? » demanda-t-il au muletier.
l’entendit, et se tournant demanda aux enfants :
« Qui est donc celui qui a faim plus que les autres et ne peut point attendre ? »
Toute la compagnie se tourna pour regarder Foudoulis ; Lui fit mine de regarder en bas en s’émerveillant de toute cette eau. Et dans un mouvement de honte, il retira sa main des biscuits. Toutefois ses pensées sont restées dans la sacoche.
8
Quand peu après est apparue une source avec des platanes et des peupliers, les mules se sont arrêtées d’elles-mêmes. Les enfants ont compris que si l’animal s’arrête de lui-même ici, les voyageurs doivent avoir pour vieille habitude d’y mettre pied à terre pour manger. Ils ont tous eu la même pensée, et on dit que le glouton c’est Foudoulis…
Et quelle faim ils avaient ! En regardant çà et là, ils ne l’avaient pas sentie venir. Ils avaient un tel appétit qu’ils n’ont pas bien saisi à quel moment le pique-nique a été installé sur les feuilles vertes, quand est-ce qu’ils se sont assis, s’ils se sont assis jambes croisées ou agenouillés. Ils ont mangé de bon cœur, et au dessus de leurs têtes le platane ondulait ses branches.
9
Après avoir bu à la fontaine en joignant ses mains en cuvette, un muletier murmura :
« Que ton âme se rafraîchisse ! »
Les enfants le regardèrent, voulant savoir de qui il parlait.
Et celui-ci qui comprenait leur étonnement ajouta :
« Je ne sais pas qui c’est, mais que celui qui a construit cette fontaine se rafraîchisse comme nous. »
« Moi je m’en souviens, dit M. Stéphane. J’étais enfant. En ce temps-là il coulait un peu d’eau ici, mais beaucoup moins, un filet. Les voyageurs se mettaient à plat-ventre pour boire, en essayant de faire une pipette avec une feuille verte. Souvent l’eau disparaissait complètement, parce qu’elle était enfouie par la pluie et la terre qui coulait. Tout le monde dans les villages environnants avait besoin d’une fontaine ici. Mais chacun disait : qu’un autre s’en occupe.
« Une fois un couturier passa par ici, en allant à la fête de Saint-Élie. Il venait de loin et avait un petit magasin en bas au pays. Assis en tailleur sur un meuble — comme ça, je le vois encore aujourd’hui — il cousait d’un point lent des vestes en laine et des gilets. Il avait une longue barbe blanche qui lui descendait sur le torse et portait ses longues fustanelles très propres, en semaine comme le dimanche.
« Quand il rentra de Saint-Élie, il dit à sa vieille femme :
— Ma chère, là-haut où je suis passé j’ai vu qu’il y a besoin d’une fontaine. Nous n’avons pas d’enfants, il ne nous reste plus beaucoup d’années à vivre. Je vais donc donner nos économies pour cette petite fontaine afin que les gens se rafraîchissent.
— C’est toi le patron, ce que tu décides est bien décidé, lui répondit sa femme.
« Avec sa contribution les ouvriers creusèrent sur cent mètres pour collecter l’eau, placèrent une canalisation et édifièrent la fontaine. Et lui, après avoir constaté le bien qu’il avait fait aux hommes, il ne leur a rien demandé. Peu de temps après, il s’est endormi heureux entre les mains de Dieu et fut oublié.
« Ensuite le platane que vous voyez ici a poussé. La fontaine coule depuis trente ans, et elle coulera encore longtemps, tant qu’il y aura des voyageurs fatigués… »
Quand eut terminé, personne ne dit mot. Seule la fontaine parlait dans ce silence. Ils buvaient, et écoutaient courir son eau fraîche.
« Que ton âme se rafraîchisse ! »
10
Ils arrivèrent au Verdoyant tard le soir.
Huit cabanes les attendaient au milieu des pins. Voilà leur petit village !
Combien elles leurs semblèrent petites, misérables ! Pour passer sous la porte il fallait baisser la tête.
— Mais quoi ? On va s’installer ici ? demandaient-ils.
— Qu’est-ce que c’est que ces portes ? dit l’un.
— On n’aura donc qu’une seule pièce ? demandaient d’autres.
— Où est le lit ?
— Il n’y a même pas une chaise !
C’est vrai que les cabanes n’avaient rien de tout cela. Chaque cabane était une pièce faite de branches, juste de quoi protéger son homme du vent et de la pluie.
— Andréas, dit Costakis, comment s’installer là-dedans ?
Andréas se mit à rire et lui dit : « Tu vas voir comme tu vas t’y plaire toi aussi ! Moi, je me suis habitué à ma cabane, et même que je ne l’échangerai pas contre une maison ».
Costakis observait une cabane puis une autre, il entrait dans toutes et tournait en rond pour trouver la meilleure, mais aucune ne lui semblait assez bien. Kaloyannis et Mathieu entrèrent dans la plus grande cabane et annoncèrent : « voilà, ça c’est la nôtre ! »
— Eh, levez-vous de là, fit Costakis, vous avez pris ma maison.
— Quoi ? C’est ta cabane ?
— C’est bien celle-là que j’avais l’intention de prendre.
— Tu avais l’intention, mais nous, nous sommes entrés dedans, dit Kaloyannis.
— Tu vois Costakis, dit , à trop hésiter tu vas finir par rester sans maison.
Andréas le fit s’installer avec deux autres dans la même cabane, et ensuite il décida pour tout le monde où chacun allait s’installer.
Ils détachèrent alors les cargaisons et commencèrent à récupérer chacun ses affaires : des couvertures, des vêtements, des paquets de vivres, des petits sacs, des bidons, qu’ils emportaient et mettaient au fur et à mesure à l’intérieur.
« Si au moins on avait une armoire…, disaient-ils. Une étagère, un bahut… »
Comme le temps passait, ils comprenaient pourtant qu’ils pourraient s’en passer.
Après avoir préparé leur maisonnée ils sortirent voir la forêt. À cette heure le soleil se couchait et les troncs d'arbres luisaient d’une lumière rouge.
Des arbres grands et vieux les entouraient, et aussi d’autres jeunes et tout verts. Beaucoup de broussaille recouvrait le sol.
En peu de temps toute cette forêt s’est remplie d’obscurité.
Alors, seuls dans la nuit, les jeunes voyageurs ont senti comme ils avaient besoin les uns des autres.
Fatigués comme ils étaient, ils sont tombés de sommeil sur les branches sèches qui leur servaient de matelas.
Mais tandis que leurs yeux se fermaient lentement, on entendit le cri d’un coq. Comme ils l’avaient libéré et qu’il s’était dégourdi, le petit coq qu’ils avaient apporté de la ville se mettait à chanter « cocorico ! » comme si c’était le matin. Ce chant était si inattendu que les enfants ont éclaté de rire.
« Non, c’est déjà l’heure de se lever ? » s’exclamaient-ils.
« Cocorico ! » chanta encore le coq, mais cette fois d’une voix enrouée.
Mais autant celui-ci voulait faire venir le matin, les enfants avaient bien sommeil et se sont endormis tout doucement.
11
Nos amis dorment profondément dans leurs cabanes. De temps en temps l’un d’eux parle en dormant.
Quelques-uns hurlent : « demain on part en montagne ! » et se rendorment.
L’un dit : « C’est pas le moment d’aller à l’école, je te dis. La cloche n’a pas sonné ! »
Un autre : « Maman, je veux pas une tartine si petite ! »
Un troisième : « Gare à ma mère ! j’ai pris tous les bonbons dans l’armoire. »
C’était Foudoulis. Quand il s’est réveillé et a vu qu’il n’avait rien, il en fut vexé. Il ne voulait pas se rendormir de peur que ça le reprenne. Mais la fatigue l’assomma.
Phanis a ouvert les yeux. Par quelques trous dans la cabane il voit le ciel, et que c'est encore la nuit.
Mais il n’arrive pas à se rendormir. Il s’habille et se glisse hors de la cabane ; il veut voir la nuit dans la forêt. Il s’assit là dehors, à même le sol.
C’est la première fois qu’il voit un ciel si profond. Toutes ces étoiles ! C’est comme un immense essaim doré qui se disperse dans le ciel pour butiner.
Beaucoup d’étoiles ici, moins d’étoiles plus bas. Par là deux étoiles ensemble. Par là une seule, comme oubliée. Cinq-six étoiles ensemble qui font une petite branche. C’est peut-être les Pléiades ?
Au-dessus de Phanis, au milieu du ciel, une petite rivière blanche coule tranquillement du nord au sud ; elle déverse des myriades de petites étoiles blanches comme des fleurs.
Dans la forêt, des grillons innombrables chantaient tous le même refrain.
Sur leurs pierres ou de leurs trous dans le sol, ces petits chanteurs voyaient la lueur des étoiles et ils stridulaient.
Ensuite les cloches des troupeaux se sont fait entendre au loin. Ce sont les Valaques. Le grand troupeau qui pâture doit être le leur.
Écoute toutes ces cloches !… Petites, grandes, hautes, profondes, douces, rocailleuses. D’innombrables tintements, comme les étoiles, comme les grillons.
Et soudain une étoile verte s’est allumée. Comme si elle était très joyeuse, elle a filé entre les autres et a disparu…
Quelle belle nuit !
Phanis a commencé à avoir froid, il est entré à l’intérieur pour s’allonger. Mais même de l’intérieur il voyait briller les étoiles.
Toutes ces étoiles lui semblaient être les siennes. Aucun autre ne les avait vues.
Il s’est endormi en écoutant les cloches.
12
Le soleil est très haut. Les cigales chantent à fond. Mais personne n’a envie de quitter son lit, on se tourne et se retourne sur le côté.
— Allez debout, dit Andréas tournant autour des cabanes ; On a du boulot.
— Quel boulot ? gémit Dimitrakis, en se frottant un œil.
— Il faut qu’on mange maintenant qu’on est installés.
— Ah bon, c’est du boulot, ça ?
— On va bien voir, une fois que tu seras levé.
Dimitrakis réclamait la bassine pour se débarbouiller. Il n’avait pas encore compris où ça se passait. Il suivit les autres qui se moquaient de lui et, en quelques pas, ils sont arrivés à la fontaine. L’eau leur piqua aux oreilles.
Un enfant, Panos, fit à Dimitrakis qui se débarbouillait « Ouh-là, c’est froid ! » tout en le maintenant la tête sous la fontaine. Dimitrakis criait comme un biquet. Panos le lâcha et se mit alors la tête sous la fontaine. Il laissait l’eau froide lui couler sur la nuque, sur la poitrine.
Quand ils furent lavés, M. Stéphane est venu les voir. Le brave homme qui les avait amenés ici devait partir au village pour ses affaires. En partant il leur a dit ceci :
« Pour que vingt-six personnes vivent en montagne, il faut qu’ils se débrouillent de leurs propres mains. Qu’ils cuisent le pain, qu’ils amènent l’eau, qu’ils fassent le repas.
« Vous êtes vingt-six camarades et vous allez devoir vivre ensemble ; vous avez les mêmes difficultés et les mêmes atouts. Vous faites donc une communauté. Comment celle-ci peut-elle vivre sans magasin, sans moulin, sans rien ?
« L’un de vous doit devenir boulanger, un autre épicier, un autre meunier. Tout ce dont vous avez besoin pour survivre il faut que vous le trouviez vous-même, comme le font les bergers, les Valaques et les bûcherons. Allez-vous manger ou pas aujourd’hui ?
— On va manger ! répondit Foudoulis.
— On va bien voir si vous allez manger. Pour aujourd’hui vous avez un cuistot : Andréas. Il a appris chez les bûcherons à préparer la ratatouille. Aujourd’hui c’est lui votre cuisinier. Maintenant vous allez tous aider pour préparer le repas. »
Georgeakis, Alekos et Dimitrakis ont pris la corvée de patates, Dimos et Kaloyannis la préparation des haricots et des tomates. D’autres se sont occupés des oignons et d’autres ont allumé le feu.
« Et ceux qui sont en trop que vont-ils apporter à la communauté ? » demanda Costakis.
— Notre appétit, répondirent-ils en riant.
— Ça va, on en a déjà nous aussi, dit Andréas. Mais en fait il y a du travail pour vous.
Il y avait effectivement pas mal de travail pour eux. Il fallait qu’ils tournent entre les cabanes, dans la communauté, pour repérer les lieux, les arbres, et décider où installer le coin cuisine, le magasin, les étagères.
D’autres devaient vérifier s’il y avait tout ce qu’il faut pour faire à manger. Peut-être qu’il manque des cuillères ou des casseroles, vu qu’il manque justement la poêle et qu’il faut aller la demander aux bûcherons.
D’autres encore devaient aller voir les Valaques pour savoir quels vivres ils pourraient prendre chez eux en cas de besoin. Et enfin il fallait savoir s’il y a un village dans les parages, et à quelle distance.
13
Dimos et Phanis sont partis voir les Valaques. C’est à droite, leur a-t-on dit. Ils ont avancé dans les arbres en se laissant mener par le sentier. Mais au bout de cinq minutes il a disparu, ce qui arrive souvent en forêt. On ne distinguait plus rien.
Ils ont tourné par ici, par là, et ne l’ont pas retrouvé. Alors ils ont continué hors sentier, vers une sorte de clairière.
Là ils ont cru voir quelques cabanes et ils ont appelé : « Ohé ! »
Quelqu'un courrait vers eux dans la montée. En fait ce n’était pas quelqu'un, mais un chien. Il montait avec furie. Voilà, il s’est planté devant eux.
Quand Dimos a vu ce molosse à fourrure arrivant droit sur eux — un vrai monstre ! — il a pris une grosse pierre dans chaque main.
Le molosse a compris que c’etait lui son adversaire.
Phanis, le pauvre, a juste crié : « hé, allez, va-t’en ! » en levant son bâton. Mais comme il faisait mine de l’effrayer, il était devenu blême et semblait supplier : « ne me mange pas ! »
Dimos a compris qu’ils étaient en danger et qu’il fallait s’en sortir. Il a lancé une pierre, de toutes ses forces.
Elle a frappé le chien sur les vertèbres. Il a gémi, s’est jeté sur la pierre retombée, l’a mordue avec fureur comme pour la dévorer, il a reculé et s’est de nouveau lancé.
Mais voyant l’enfant avec une autre pierre dans la main, prêt à lui en jeter une deuxième, il s’est ravisé.
Tout le monde a peur de la riposte. Le molosse avait affaire à un enfant qui défend sa vie. Dans ce moment, Phanis a vu ce que c’est le courage.
Comme il regrettait ne pas avoir lancé la pierre !
14
Un jeune Valaque courait vers eux en rappelant le chien. Il arriva, attrapa le chien par la fourrure du cou, et levant son bâton de berger, fit mine frapper sur le chien.
Le chien s’est assis et s’est mis en boule. Le jeune Valaque était un petit enfant, le chien deux fois aussi gros que lui.
« Où est la cabane du vieil Athanase ? » ont demandé les enfants.
Le jeune Valaque montra les cabanes de la main. Il les suivit en tenant le chien et ils sont descendus ensemble.
— Le vieil Athanase est de ta famille ?
— Papy.
— Toi, dans quelle cabane tu habites ?
Le jeune Valaque répondit de nouveau de la main. Il la leva et montra une cabane.
Sur le seuil se tenait une jeune fille.
Elle portait des sabots, une ceinture, un tablier brodé. Elle avait les yeux bruns, les mêmes que le petit berger.
— Qui est-ce ? ont demandé les enfants au jeune Valaque.
— Aphrodo.
— C’est ta sœur ?
— ’éi.
— Tu as d’autres frères et sœurs ?
— ’an.
— Ton père est ici ?
Le jeune Valaque glissa sa langue entre les dents et fit « nts ! »
Il n’était pas pour les grands discours. Au début il disait quelques mots, maintenant ça se limitait à « ’éi » et à « nts ». Autant dire qu’il fallait en rester là pour cette conversation. Car au delà ça n’aurait plus beaucoup de sens.
En attendant la jolie Aphrodo souhaita la bienvenue aux enfants et leur dit d’entrer dans la cabane.
Quand ils la virent ce fut l’étonnement. Elle était tellement accueillante ! Une vraie maison.
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