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Les Frères de Plymouth et John Darby, leur doctrine et leur histoire

Johann Jakob Herzog · 1845 · Free in the US

54,491 words · about 3 h 49 min to read

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About this book

Author
Johann Jakob Herzog
Language
French
Published
1845
Length
54,491 words · about 3 h 49 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 1 h 55 min
  2. Avant-Propos about 6 min
  3. Chapitre 1 about 10 min
  4. Chapitre 2 about 15 min
  5. Chapitre 3 about 24 min
  6. Chapitre 4 about 16 min
  7. Chapitre 5 about 33 min
  8. Chapitre 6 about 9 min

Continue:

Front matter

LES

FRÈRES DE PLYMOUTH

ET

Avant-Propos

Cette brochure a déjà paru en allemand sous la forme d’une série d’articles dans la Gazette Évangélique de Berlin ; ils ont été écrits sur la demande expresse de la Rédaction de ce journal. Des hommes au jugement desquels nous attachons beaucoup de valeur, ont estimé que la publication de ces articles en langue française pourrait être de quelque utilité pour notre église. Un membre du clergé vaudois a eu la grande bonté de se charger du travail de la traduction. L’auteur a fait des additions assez nombreuses, devenues opportunes ou même nécessaires depuis le temps de la première rédaction en langue allemande.

Le tout était prêt pour être mis sous presse, lorsqu’a éclaté la révolution des quatorze et quinze février, et avec elle la persécution des frères de Plymouth en quelques localités. Cette persécution a été très-partielle ; elle s’est bornée aux véritables foyers de la révolution. il aurait été peu charitable de lancer à cette époque dans le public une brochure de réfutation du plymouthisme. La vérité ne doit pas mêler sa voix au retentissement des coups que porte la violence. Au lieu de faire triompher sa cause, elle ne pourrait que la compromettre. La force des meilleurs arguments serait immédiatement brisée par la force brutale. Vis-à-vis de ces persécutions tous les vrais amis de l’Évangile dans l’église nationale, oubliant des différences secondaires, devaient se sentir unis aux frères de Plymouth, unis par la défense de la même cause, unis par la même opposition à ceux qui résistent à Christ et disent : « Nous ne voulons pas que Celui-ci règne sur nous. »

Depuis lors les choses ont changé de face. Les persécutions des frères de Plymouth ont entièrement cessé. Aucune décision hostile contre eux n’a été prise. Car on a bien senti que là n’était pas le véritable point du combat. On a dirigé les coups contre le réveil religieux au sein de l’église nationale, estimant que le moment opportun était venu d’en finir une fois pour toutes avec cette activité religieuse si incommode, dont la révolution de 1830 avait, sans s’en douter, si admirablement secondé la cause. Les serviteurs de l’église nationale ont été accusés de favoriser des tendances dissidentes. L’esprit qui avait inspiré, il y a vingt et un ans, la loi du 20 mai, a cru pouvoir, après de nombreux échecs, remporter un nouveau triomphe.

Maintenant donc que la lutte est engagée sur ce point, il peut paraître d’autant plus opportun de publier la brochure. Plusieurs voix se sont fait entendre jusqu’à ce moment contre le mouvement plymouthiste. Les dissidents vaudois ont traité fort au long cette matière. La société laïque pour le maintien de la saine doctrine dans le canton de Vaud a dit son mot. La société évangélique de Genéve a nettement formulé et exprimé son jugement. Un homme distingué du canton de Neuchâtel a fait ressortir d’une manière frappante plusieurs graves erreurs des frères de Plymouth. Mais jusqu’à présent aucun de ceux auxquels est confié le ministère de la Parole dans l’église nationale vaudoise, n’a élevé la voix.

Il est temps maintenant de le faire. Un plus long retard pourrait nous attirer des reproches justement mérités. Une pareille manifestation doit en même temps servir à réfuter les accusations dont nous avons parlé plus haut. On doit voir que les serviteurs de l’église nationale vaudoise, tout en plaidant chaleureusement la cause d’une liberté religieuse conforme à nos institutions et à notre civilisation, sont pourtant bien loin de vouloir favoriser des tendances destructives de l’église qui les a honorés de sa confiance.

Il est toujours pénible d’engager une lutte sur les vérités qui apportent la paix à l’âme humaine et de donner aux adversaires, qui s’en réjouissent, le spectacle de nouvelles scissions. Il est triste de se trouver dans le cas d’attaquer les doctrines et les tendances de personnes qui, bien qu’elles soient dans l’erreur, ont cependant une piété sincère et vivante. Nous nous sommes dit et répété ces choses, et nonobstant cela nous n’avons pas pu reculer devant la tâche que nous nous étions imposée. C’est en cherchant à nous mettre toujours de nouveau en la présence de Dieu, scrutateur des cœurs et des reins, que nous nous en sommes acquitté.

Il s’agissait, en premier lieu, d’étudier d’une manière approfondie ce mouvement et de puiser, à cet effet, dans les différentes sources qui se trouvaient à notre portée. Nous avons dans ce but pris une connaissance exacte de toutes les brochures lancées dans notre public à l’occasion de ces doctrines. Nous avons entendu M. Darby a plusieurs reprises et dans diverses situations. Nous avons entendu quelques orateurs de ses amis, et à Lausanne nous avons été à même de suivre d’assez près cette apparition. Des communications de beaucoup de pasteurs de différentes parties du canton, même de pasteurs dissidents, ont servi à compléter nos recherches.

Après avoir fait ces études préliminaires, il importait de nous placer à un point de vue élevé pour saisir les caractères généraux de ce mouvement, et pour en embrasser et apprécier à leur juste valeur tous les détails. Considéré dans ses rapports avec notre état religieux en général, le plymouthisme présente deux faces différentes qui d’ailleurs se rattachent au même principe fondamental. Il est tourné soit contre les églises dissidentes, soit contre l’église nationale. Il se lie à certains éléments qui se trouvent dans les églises séparées de l’État d’une part, et dans l’église unie à l’État de l’autre part. Par son influence les églises dissidentes sont en proie à une dangereuse crise intérieure, qui ne va pas à moins qu’à compromettre leur existence. Le radicalisme religieux auquel, à leur insu, ces églises doivent leur origine, s’est développé depuis quelques années de la manière la plus absolue et a mûri jusqu’à acquérir pleine conscience de lui-même. Les nouveaux dissidents se trouvent vis-à-vis de ceux qu’ils avaient eus pour conducteurs et pour confrères, précisément dans la même position où ils s’étaient d’abord trouvés tous ensemble vis-à-vis de la mère église. Les principes de démocratie ecclésiastique qui ont donné lieu aux premières congrégations dissidentes, servent maintenant, poussés à l’extrême, à miner ces congrégations même et les menacent d’une complète dissolution. Mais le plymouthisme tend aussi à dissoudre l’église nationale ; il se recrute, en partie, parmi les membres de cette église. Confessons-le franchement, puisque le seul moyen de vaincre l’erreur est de se soumettre entièrement à la vérité, le plymouthisme a fait mûrir, il a réuni en un faisceau certaines tendances erronées du réveil religieux de l’église nationale. C’est là ce qui lui donne de l’importance, ce qui en rend l’étude nécessaire.

Si cela concerne tous ceux qui s’intéressent aux destinées du christianisme parmi nous, ce sont pourtant les Pasteurs et Ministres de l’église nationale du canton de Vaud que nous avons particulièrement en vue. Ils ont plus que tous les autres besoin de connaître d’une manière approfondie les principes de ce mouvement qui est un sujet de troubles et d’agitations dans leurs paroisses.

Permettez-donc, chers et bien-aimés frères dans le ministère de Jésus-Christ, que je vous dédie ces pages comme une faible marque de mon affection. Appelé avec vous au service de la même église, je me suis accoutumé à partager vos sollicitudes et à m’associer en quelque sorte à vos travaux ; vous-mêmes, par vos procédés fraternels, m’y avez encouragé. Outre mes anciennes et bonnes relations avec Messieurs les pasteurs de Lausanne, plusieurs d’entre vous m’ont déjà reçu sous leur toit hospitalier sur les rives du Léman, dans vos vallons et sur vos montagnes, et m’ont fait goûter les douces jouissances de la confraternité chrétienne. En vous quittant, j’ai toujours senti en moi un nouveau courage pour consacrer mes forces à l’église au service de la quelle le Seigneur nous a appelés. Le danger que court actuellement cette église, l’attitude que vous avez prise, n’ont fait que resserrer les liens qui m’unissent à vous.

C’est au nom de cette même église que je vous adresse la parole. Elle est dans une position très-difficile ; elle se trouve entravée en divers sens et en but aux attaques incessantes d’ennemis de plus d’un genre. Mais vous le savez, ce n’est pas ce qui est le plus à craindre pour l’Église de Jésus-Christ. Les Écritures et l’histoire du christianisme sont là pour en fournir des preuves frappantes et nombreuses. Le mal ne devient incurable que lorsque l’Église cesse de se confier en son divin Chef et fondateur, qu’elle se détourne des vérités qu’elle doit annoncer aux hommes, qu’elle perd la conscience de son auguste mission et qu’elle oublie les promesses de grâce et de secours que le Seigneur lui a accordées. Assiégeons le trône de la miséricorde, afin que le Seigneur conserve, fortifie et augmente dans notre église les éléments de vie qu’elle renferme, et qu’au milieu des déchirements dont nous ressentons avec toute la chrétienté les funestes conséquences, on voie se resserrer parmi nous les liens d’union et de fraternité entre ceux qui sont sur le terrain d’une même foi, qui sont appelés aux mêmes combats, aux mêmes dangers, à la même victoire !

Chapitre 1

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Depuis la disparition de l’extravagante secte des Lardonistes d’Yverdon, qui se donnaient les airs de rétablir l’apostolat et qui choquèrent vivement les autres dissidents, ceux-ci n’avaient plus rien qui les troublât, et l’État, ami des libertés religieuses, leur fit même de nouvelles concessions. Dès l’an 1835, la législation vaudoise autorisa en leur faveur le mariage civil et ne demanda plus l’acte de baptême, mais l’acte de naissance, comme condition de l’enregistrement des citoyens.

L’Irvingisme qui inquiéta, au printemps de l’année 1837, à Genève, l’école de théologie évangélique, poussa bien quelques rejetons dans le canton de Vaud, mais seulement encore chez les dissidents ; on sait qu’ils sont en général plus accessibles aux nouveautés de ce genre. Toutefois, dans cette nouvelle sphère d’activité, l’Irvingisme ne pouvait pas obtenir des succès durables ; car un système où l’imagination joue un si grand rôle, devait être antipathique au caractère national vaudois. D’un autre côté, à mesure que le réveil religieux s’étendit dans l’Église nationale, on vit les dissidents chercher à se rapprocher d’elle, c’est-à-dire de la partie de cette Église qu’ils considéraient comme vivante. À la faveur de la tolérance qui régnait à cette époque, ils prirent souvent la parole dans les assemblées religieuses unies à l’Église nationale, ainsi que dans les oratoires de diverses localités. Il se forma des réunions d’édification et même des sociétés actives composées de chrétiens nationaux et de chrétiens dissidents. Tout annonçait que ces derniers avaient modifié leurs opinions et ne regardaient plus que comme accessoires tels des points avaient jadis motivé leur séparation. Mais pour peu qu’on y regardât de près, on pouvait bien voir qu’à l’égard de la question capitale ils n’avaient pas encore changé de vues, et que le véritable motif de leur rapprochement était tout simplement l’espoir qu’un grand nombre de membres de l’Église nationale seraient gagnés à la dissidence par l’effet du vif mécontentement qu’excitait la nouvelle loi ecclésiastique du 14 décembre 1839. C’est alors qu’éclata, sans qu’on s’y attendit en aucune manière, une notable scission parmi les dissidents de

elle devint le signal des agitations nouvelles et décisives que nous allons faire connaître.

Elles se rattachent à la personne de H. Olivier, pasteur dissident à Lausanne. Il avait été missionnaire dans le Canada et depuis son retour dans sa patrie il avait exercé pendant plusieurs années les fonctions de pasteur dissident à Nyon. Il était estimé jusque dans l’Église nationale pour son christianisme ; on appréciait généralement son édifiante et touchante prédication ; même des membres de l’Église nationale allaient souvent l’entendre. Or, il arriva à la fin de l’automne 1839, qu’il commença à étonner ses auditeurs par la tournure particulière qu’il donnait à ses discours. Bientôt, se déclarant plus ouvertement, il confesse solennellement à son troupeau qu’il ne lui avait pas jusqu’alors annoncé la vérité, et que ce n’était que depuis ce moment que, grâce à une lumière nouvelle, sa foi se trouvait parfaitement éclairée ; et il se mit à professer hautement la doctrine des méthodistes wesleyens sur la perfection chrétienne.

On eut bientôt l’explication de cet étrange phénomène, quand on découvrit qu’un prédicateur wesleyen français, B., qui séjournait depuis quelque temps à Lausanne était parvenu à faire entrer dans ses vues d’abord O., puis, après une longue résistance, O. lui-même. On s’étonne qu’un homme comme O., parvenu à la maturité de l’âge, se fût laissé ainsi subjuguer, et encore par un homme tel que B., qui, dans sa manière d’exposer et de soutenir la doctrine de la perfection, laissait voir quelque peu de la légèreté française. Mais ceux qui connaissaient mieux le néophyte, n’eurent pas beaucoup de peine à s’expliquer son changement. Précédemment déjà ses prédications et ses prières annonçaient chez lui la présence d’un sentiment excessif de la gloire des enfants de Dieu, qui éclipsait un peu la conscience du péché et de l’indignité de l’homme. Quoi qu’il en soit, le changement d’O. fit beaucoup de sensation, il eut ses partisans, et dans l’état d’exaltation où il se trouvait, ses prédications devinrent encore plus chaleureuses et plus saisissantes qu’auparavant. Une circonstance lui était singulièrement favorable : la doctrine de la justification par la foi, souvent exagérée et mal présentée au sein du réveil religieux vaudois, y avait compromis une doctrine aussi très-importante, celle de la sanctification. C’était donc contre un véritable travers qu’O. prétendait opérer une réaction. N’oublions pas non plus qu’il adoucit, en l’exposant, la doctrine wesleyenne, et que, se plaçant dans une flagrante contradiction avec John Wesley et toute la tendance de son système, il alla jusqu’à conserver la doctrine de la prédestination absolue. Au surplus, pour ce qui le concernait personnellement, il ne prétendit jamais avoir atteint la perfection chrétienne. On n’y arrive pas, pensait-il, dès le moment où la régénération s’opère, mais seulement au bout de plusieurs années. Cependant il tenait, non pas sans inconséquence, à l’explication littérale du passage : « quiconque est né de Dieu, ne pèche point. » (Épître de St.-Jean III, 9).

Si on entend ces paroles dans leur sens le plus prochain et au pied de la lettre, il est clair qu’au moment même où s’opère la nouvelle naissance, on devient exempt de tout péché. Mais cela n’empêcha pas M. O. d’insister beaucoup sur ce que nous devons recevoir en toute simplicité, comme des enfants, les déclarations du St.-Esprit, sans y rien ajouter et sans en rien retrancher. Et comme, d’après l’Apocalypse (XXI, 27), rien d’impur ne peut entrer dans le céleste séjour, la chrétienne doit en tout cas, disait M. O., se trouver atteinte au moment de la mort ; s’il n’en était pas ainsi, il faudrait que la mort fût pour nous, comme le pensent quelques théologiens anglicans, une sorte de purgatoire. D’un autre côté, M. O. se laissa aller à prétendre que les parfaits ne disent plus pour eux-mêmes, mais seulement pour autrui : « pardonne nous nos offenses, » et que l’expression de St.-Jean (Épître, I, 8) « n’avoir point de péché » se rapporte simplement aux péchés commis avant la conversion.

Voilà en substance les opinions qu’émit O. dans quelques conférences qu’il eut dans ce temps-là avec plusieurs pasteurs et ministres de l’église nationale et des professeurs de théologie. Nous n’avons pas besoin d’en dire davantage pour prouver que tout ce mouvement provenait de connaissances scripturaires très-imparfaites. À la même époque B. parla plus clairement et plus hardiment dans une nouvelle traduction du traité de Wesley sur la perfection chrétienne. Les remarques du traducteur semblaient dépasser de beaucoup la doctrine de Wesley.

L’importance et la publicité que M. O. avait données à ses nouvelles opinions, amena entre lui et son troupeau une scission qu’il pouvait éviter et qu’ont évitée bien d’autres conducteurs spirituels qui en divers temps et en divers lieux ont eu au fond de l’âme les mêmes opinions que lui. Mais dans de petites congrégations dissidentes, les plus légers dissentiments prennent facilement un caractère aigu et deviennent d’actifs dissolvants. On peut penser dans quelle agitation se trouva, en suite de ces événements, l’église dissidente de Lausanne. Une partie des personnes qui la composaient, rompirent sans autre forme avec leur pasteur et cherchèrent à se constituer d’une manière indépendante. O. conserva un petit troupeau, où quelques personnes du sexe surtout se firent momentanément remarquer par l’enthousiasme avec lequel elles exaltaient la douceur de l’état de perfection. Mais bientôt on vit encore se séparer d’O. un autre petit troupeau qui développa son système du perfectionisme et qui le combina avec celui de l’universalisme, opposé à la doctrine calviniste, tandis qu’O. lui-même persistait à combiner celle-ci avec la doctrine de Wesley. Ces méthodistes wesleyens rigoureux, parmi lesquels O. aussi bien que B. firent remarquer leur influence, se séparèrent d’O. comme d’un homme qui était resté à moitié chemin de la vérité. Les vues d’O. trouvèrent également de l’écho chez les dissidents de Vevey et excitèrent aussi des troubles parmi eux. Plus les dissidents s’étaient flattés de l’espoir de faire des recrues dans les rangs de l’Église nationale, plus ils devaient être peinés des erreurs d’O. Ces événements plaçaient les congrégations dissidentes dans un jour peu favorable et confirmaient l’ancien reproche qu’on leur faisait d’être exposées à tout vent de doctrine. C’est alors qu’arriva, comme à point nommé, sur l’appel d’un membre influent de la congrégation de Lausanne, l’homme qui devait porter au méthodisme wesleyen le plus rude coup, mais en même temps donner une nouvelle vie aux vastes espérances des dissidents.

Les frères de Plymouth sont une secte fort peu nombreuse, qui a paru depuis peu de temps dans l’Église d’Angleterre. Ce sol, comme l’on sait, est fécond en productions de ce genre. Sauf la différence du caractère politique révolutionnaire et celle du fanatisme, qui n’est encore chez les Plymouthistes qu’à l’état de tendance, la nouvelle secte rappellerait assez celle des Levellers (niveleurs), les plus conséquents des indépendants du temps de Cromwell. Tenir l’Église pour dissoute jusqu’au prochain retour de Christ, rejeter tout pastorat régulièrement établi, voilà l’hérésie distinctive du Plymouthisme. Cette secte est encore si peu connue, que les journaux anglais eux-mêmes en font à peine mention ; et c’est de la bouche d’un homme grave, étroitement lié à son fondateur, puis, de la bouche du fondateur lui-même, que nous tenons les détails que nous allons donner sur l’origine des frères de Plymouth et sur leur position en Angleterre.

Le fondateur de la secte des frères de Plymouth est John Darby. Issu d’une famille anglaise, riche et considérée, il étudia le droit, selon le vœu de son père, et devint avocat. Sa conversion lui inspira le désir de consacrer ses forces à l’Église dans les fonctions du ministère ; cette résolution suscita le mécontentement de son père, qui même le déshérita ; mais un oncle s’intéressa à lui, et lui laissa une fortune considérable. Il fut donc ministre anglican, et même il exerça quelque temps les fonctions pastorales dans sa patrie. Mais la succession apostolique sur laquelle s’appuie l’Église anglicane, devint bientôt pour lui l’objet d’un doute pénible. Il crut y remarquer des interruptions, et en demeura confondu. Il lui sembla de même que l’Église anglicane, si elle voulait être fidèle à ses principes, ne pourrait pas reconnaître St. Paul comme apôtre, à supposer le cas qu’il se présentât maintenant pour exercer le ministère évangélique en Angleterre ; parce que, pensait Darby, l’apôtre n’a pas reçu la consécration dans l’Église anglicane. Cet argument, qui n’est guère qu’un sophisme, contribua plus que tous les autres à ce que Darby portât un jugement de condamnation absolue sur l’Église de sa patrie. Dès lors même l’Église entière perdit toute consistance à ses yeux, et il s’imagina qu’il ne restait plus rien à faire, si ce n’est que les enfants de Dieu dispersés devaient se réunir en petits groupes, en vertu de la promesse du Seigneur, (Matth. XVIII, 20), que « là où deux ou trois personnes sont assemblées en son nom, il est au milieu d’elles. »

Il n’y eut, en effet, d’abord, que deux ou trois personnes réunies. Mais Darby chercha bientôt à se faire des disciples en Angleterre, et il réussit surtout à Plymouth, où leur nombre est de sept à huit cents ; il se forma de plus petits groupes de Darbystes à Londres, à Exeter et dans quelques autres endroits. Il paraît que des principes communistes de l’ordre le plus relevé se sont glissés dans l’esprit de quelques-uns, du moins, des frères de Plymouth ; ils donnent pour le règne de Dieu tout ce qu’ils ont de superflu. Ils ont déjà fondé un journal intitulé : le Témoignage chrétien (Christian Witness), auquel M. Darby, âme de toute la secte, a fourni plusieurs articles. Parmi les morceaux les plus marquants de cette feuille on peut citer les pages où il est parlé du schisme, de la promesse du Seigneur (Matth. XVIII, 20), de la liberté pour tout chrétien de prêcher l’Évangile, etc. Darby s’est, au reste, attiré de la part des prédicateurs anglicans, les mêmes reproches qu’on lui fait dans le canton de Vaud, et sa secte ne put point parvenir en Angleterre à un état bien florissant. C’est pour cela qu’il se tourna du côté du continent. Après avoir séjourné quelque temps à Paris, il vint à Genève, où il passa deux ans.

Tel est l’homme qui déjà vers la fin de mars 1840, parut à Lausanne au milieu de la congrégation presque dissoute des dissidents. Il arriva précédé de la double réputation de pasteur habile et de docteur profondément versé dans la connaissance de la Bible. On parlait avec de grands éloges du dévouement de cet homme qui, par amour pour Christ et pour les âmes, s’était défait de presque toute sa belle fortune et montrait dans toute sa conduite une simplicité, une frugalité qui rappelaient les temps primitifs de l’Église. On disait aussi en sa faveur que, sacrifiant les douceurs de la vie de famille, il passait sa vie à voyager d’un lieu dans un autre pour gagner des âmes au royaume de Dieu.

Quoique M. Darby cherche encore moins à convertir les âmes qu’à réunir sous sa direction celles qui sont déjà converties, nous aimons à reconnaître qu’il méritait en bonne partie les éloges qu’on faisait de lui. Il y a en lui, en effet, un ensemble de belles et de grandes qualités. Sa conversion, nous n’avons aucun lieu d’en douter, a été réelle et sincère. Il est susceptible de beaucoup de dévouement pour la cause du Seigneur, et il en a donné des preuves frappantes. Il est d’une activité infatigable et en même temps d’une grande originalité et indépendance d’esprit. S’il avait pris une autre tournure, il aurait pu rendre à l’Église des services éminents.

Il faut d’ailleurs distinguer en lui, jusqu’à un certain point, le docteur, le chef d’un mouvement et le simple chrétien. La charité chrétienne nous ordonne d’établir une pareille distinction. Le reproche essentiel que nous avons à lui faire, est que ces trois caractères ne sont pas en parfaite harmonie dans sa personne. Considéré sous le point de vue de son caractère chrétien en général, il mérite le témoignage le plus honorable. Ses prédications ainsi que son activité pastorale, pour autant qu’elles se rapportent à ce qui tient vraiment à la vie chrétienne, sont aussi dignes de grands éloges ; M. Darby sait fort bien édifier quand il veut ; il excelle à traiter certaines vérités saisissantes de l’Évangile ; soit par ce moyen, soit par sa cure d’âmes il a fait du bien à plusieurs personnes et a été, après Dieu, l’instrument de la conversion de quelques-unes. Mais quand il aborde dans ses enseignements les questions d’Église, qu’il se montre comme chef de parti, et qu’il cherche à réunir sous sa bannière les âmes déjà converties, alors il est décidément inférieur à lui-même. Notre critique concerne presque exclusivement son système d’Église, sa position et ses procédés comme directeur d’une société particulière. Nous tenions à faire cet aveu avant d’entrer en matière.

Chapitre 2

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Arrivant, qualifié comme il l’était, au milieu des troubles intérieurs de la congrégation dissidente de Lausanne, il ne pouvait guère manquer d’y débuter par de grands et rapides succès. Il n’eut qu’à ouvrir les bras pour recueillir tout ce qui se détachait de M. O., et se trouva bientôt entouré d’une masse de dissidents, qui voyaient en lui le sauveur de la congrégation en danger. Il n’y eut pas jusqu’aux ministres collègues d’O., qui ne se missent aux pieds de l’arrivant. « Depuis longtemps, disaient-ils naïvement, nous soupirions après un homme qui nous fit ajouter à la foi la science, en nous donnant une connaissance vraiment approfondie des vérités du salut. Et cet homme, nous l’avons enfin. » Les ministres dissidents ont cru remarquer que, dans le camp de la dissidence, ce sont en général les troupeaux qui mènent leurs conducteurs, et c’est ce qu’on vit arriver alors d’une manière frappante. Ces ministres prirent vis-à-vis de Darby l’humble attitude du reste du troupeau.

Incontestablement Darby rendit alors un vrai service à l’Église et à la vérité ; il attaqua avec autant de courage que d’habileté le méthodisme wesleyen, le terrassa, et, entraînant avec puissance les esprits dans un tout autre ordre d’idées, qu’il sut rendre attrayant, il fit oublier aux dissidents leurs rêves de perfection. Il avait assez appris à connaître en Angleterre l’école de Wesley, pour remporter ici sur elle une victoire aisée : et l’on ne saurait nier que, dans sa brochure : « De la doctrine des Wesleyens à l’égard de la perfection et de leur emploi de l’Écriture Sainte à ce sujet, » il n’ait, plus d’une fois, frappé juste. Il leur reproche, dans cet écrit, de se méprendre sur la source de la paix et du bonheur, en voulant, au lieu du simple sentiment de l’amour de Dieu, une entière disparition de la nature pécheresse, et d’affaiblir, de réduire à rien la notion même de péché, pour la faire cadrer à leur perfection. Puis il parle, avec autant de force que de clarté, du véritable sentiment de la grâce de Dieu, à la base duquel est et demeure toujours ici-bas la conscience du péché. Il signale aussi plus d’un passage dont les Wesleyens ont dû tordre le sens pour soutenir leur doctrine. Mais il se montre injuste envers cette Église en allant jusqu’à prononcer qu’il ne s’y trouve presque point de véritables chrétiens, et que dans leur doctrine et dans leur discipline ils mettent de côté tout ce qu’il y a de plus précieux dans les vérités du salut. De semblables assertions, dont il se trouve quelques-unes dans l’écrit dont nous parlons, trahissent l’homme de parti avec toutes ses haines personnelles et sa partialité. Et voilà la polémique qui préparait à Darby le triomphe de gagner à ses vues le plus ardent champion du méthodisme. Au printemps 1841, O. réunit son troupeau à celui de Darby, et se rangea modestement lui-même à ses côtés pour entrer, sous ses auspices, dans une nouvelle ère spirituelle.

Les seuls méthodistes bien prononcés dans le sens wesleyen qui s’étaient précédemment déjà détachés d’O., continuèrent à former un corps, et ils trouvèrent bientôt un nouveau soutien dans la personne de M. Cook, digne ecclésiastique, qui, fidèle aux traditions wesleyennes, évita de heurter l’église nationale et se concilia même bientôt la confiance de plusieurs ministres de cette église. Les Darbystes, au contraire, le traitèrent, lui et ses Wesleyens, avec une aigreur à laquelle cette petite congrégation doit peut-être de subsister encore.

On avait fait venir M. Darby à Lausanne, pour renverser le méthodisme : il vint, et fit ce qu’on voulait de lui. Mais il se trouva que ce triomphe n’était à ses yeux qu’une opération préliminaire, par laquelle il préludait à l’accomplissement de sa véritable mission. On vit dès lors son plan se dérouler et se réaliser de succès en succès, et on ne peut considérer l’ouverture surtout de cette espèce de campagne spirituelle, sans admirer l’habileté vraiment stratégique de cet homme qui, trouvant à son arrivée les esprits tout abattus par les tristes vicissitudes du temps présent, commença, la prophétie biblique à la main, par entraîner son monde à la contemplation du glorieux avenir de l’Église.

Les admirateurs de M. Darby avaient déjà fait circuler dans leurs sociétés l’opinion qu’on avait jusqu’alors mal compris les prophéties, et faussement appliqué à l’Église de Dieu, en général, bien des prédictions relatives aux seuls Juifs. « M. Darby, se disait-on, nous débrouille enfin ce tissu de difficultés : il nous fait jouir des magnifiques promesses de Dieu. » Ouvrant alors des soirées, que fréquentèrent aussi des membres de l’Église nationale, il exposa à cet auditoire mêlé ses vues sur l’attente actuelle de l’Église et sur les prophéties qui l’établissent.

« Le chrétien doit chercher à connaître non-seulement le salut qui est en Christ, mais encore les fruits de ce salut : il ne doit pas seulement s’assurer qu’il est dans la maison de son père ; il doit encore jouir de ses privilèges de famille. »

Voilà le premier et le dernier mot de l’orateur, le suprême principe d’où l’on pouvait déduire tous les développements qu’il donnait, et bien d’autres qu’il ne donnait pas.

Il veut d’abord en général qu’on étudie et qu’on médite les prophéties. « En effet, dit-il, si c’est par le but qu’ils pour suivent que les hommes se caractérisent, notre conduite dans le présent se ressentira de l’avenir qui fait notre espérance, elle en portera nécessairement le reflet et la couleur. Ceux qui n’ambitionnent que dignités, ceux qui ne rêvent que richesses, ceux qui n’attendent leur bonheur que des plaisirs du monde, agissent chacun selon ce qui est dans leur cœur ; leur vie respective est réglée par les objets qu’ils ambitionnent. Il en est de même de l’Église. Si les fidèles comprenaient leur vocation, qui est de participer à une gloire à venir toute céleste, qu’arriverait-il ? C’est qu’ils vivraient ici-bas comme des étrangers et des voyageurs ! » (p. 8.)

L’orateur s’élève ensuite longuement contre l’idée que la prophétie ne serait écrite que pour servir de preuve à la religion chrétienne. « La prophétie doit être une lampe à nos pieds, et une lumière à nos sentiers. Que dirait-on d’un homme pour qui les confidences de son plus tendre ami ne seraient qu’un moyen de s’assurer ensuite que son ami ne l’a pas trompé ? » De ces généralités préliminaires, qui d’ailleurs renferment de grandes et précieuses vérités, l’orateur passe à l’exposition des points de doctrine. À l’Église est réservée en partage la propre gloire de son chef, qui est le Créateur de toutes choses, le Sauveur du monde. Il faut que tout lui soit assujetti, à Lui et aux siens, qui doivent régner avec lui. On verra glorifiée cette pauvre terre où le péché a fait ses ravages, où Satan a exercé son empire, où le Fils de Dieu a vécu et souffert. Or le péché ou le mal, considéré d’un coup d’œil général, a pris ici-bas deux formes : l’apostasie ecclésiastique et l’apostasie civile.

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