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Les Forceurs de blocus

Jules Verne · 1872 · Free in the US

19,209 words · about 1 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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French
Published
1872
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19,209 words · about 1 h 21 min
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01

Le premier fleuve dont les eaux écumèrent sous les roues d’un bateau à vapeur fut la Clyde. C’était en 1812. Ce bateau se nommait la Comète et il faisait un service régulier entre Glasgow et Greenock, avec une vitesse de six milles à l’heure. Depuis cette époque, plus d’un million de steamers ou de packet−boats a remonté ou descendu le courant de la rivière écossaise, et les habitants de la grande cité commerçante doivent être singulièrement familiarisés avec les prodiges de la navigation à vapeur.

Cependant, le 3 décembre 1862, une foule énorme, composée d’armateurs, de négociants, de manufacturiers, d’ouvriers, de marins, de femmes, d’enfants, encombrait les rues boueuses de Glasgow et se dirigeait vers Kelvin−Dock, vaste établissement de constructions navales, appartenant à MM. Tod et Mac Grégor. Ce dernier nom prouve surabondamment que les fameux descendants des Highlanders sont devenus industriels, et que de tous ces vassaux des vieux clans ils ont fait des ouvriers d’usine.

Kelvin−Dock est situé à quelques minutes de la ville, sur la rive droite de la Clyde ; bientôt ses immenses chantiers furent envahis par les curieux ; pas un bout de quai, pas un mur de wharf, pas un toit de magasin qui offrît une place inoccupée ; la rivière elle−même était sillonnée d’embarcations, et, sur la rive gauche, les hauteurs de Govan fourmillaient de spectateurs.

Il ne s’agissait pas, cependant, d’une cérémonie extraordinaire, mais tout simplement de la mise à flot d’un navire. Le public de Glasgow ne pouvait manquer d’être fort blasé sur les incidents d’une pareille opération. Le Delphin — c’était le nom du bâtiment construit par MM. Tod et Mac Grégor — offrait−il donc quelque particularité ? Non, à vrai dire. C’était un grand navire de quinze cents tonneaux, en tôle d’acier, et dans lequel tout avait été combiné pour obtenir une marche supérieure. Sa machine, sortie des ateliers de Lancefield−Forge, était à haute pression, et possédait une force effective de cinq cents chevaux. Elle mettait en mouvement deux hélices jumelles, situées de chaque côté de l’étambot, dans les parties fines de l’arrière, et complètement indépendantes l’une de l’autre, − application toute nouvelle du système de MM. Dudgeon de Millwal, qui donne une grande vitesse aux navires et leur permet d’évoluer dans un cercle excessivement restreint. Quant au tirant d’eau du Delphin, il devait être peu considérable. Les connaisseurs ne s’y trompaient pas, et ils en concluaient avec raison que ce navire était destiné à fréquenter les passes d’une moyenne profondeur. Mais enfin toutes ces particularités ne pouvaient justifier en aucune façon l’empressement public. En somme, le Delphin n’avait rien de plus, rien de moins qu’un autre navire. Son lancement présentait−il donc quelque difficulté mécanique à surmonter ? Pas davantage. La Clyde avait déjà reçu dans ses eaux maint bâtiment d’un tonnage plus considérable, et la mise à flot du Delphin devait s’opérer de la façon la plus ordinaire.

En effet, quand la mer fut étale, au moment où le jusant se faisait sentir, les manœuvres commencèrent ; les coups de maillet retentirent avec un ensemble parfait sur les coins destinés à soulever la quille du navire. Bientôt un tressaillement courut dans toute la massive construction ; si peu qu’elle eût été soulevée, on sentit qu’elle s’ébranlait ; le glissement se détermina, s’accéléra, et, en quelques instants, le Delphin, abandonnant la cale soigneusement suiffée, se plongea dans la Clyde au milieu d’épaisses volutes de vapeurs blanches. Son arrière buta contre le fond de vase de la rivière, puis il se releva sur le dos d’une vague géante, et le magnifique steamer, emporté par son élan, aurait été se briser sur les quais des chantiers de Govan, si toutes ses ancres, mouillant à la fois avec un bruit formidable, n’eussent enrayé sa course.

Le lancement avait parfaitement réussi. Le Delphin se balançait tranquillement sur les eaux de la Clyde. Tous les spectateurs battirent des mains, quand il prit possession de son élément naturel, et des hurrahs immenses s’élevèrent sur les deux rives.

Mais pourquoi ces cris et ces applaudissements ? Sans doute les plus passionnés des spectateurs auraient été fort empêchés d’expliquer leur enthousiasme. D’où venait donc l’intérêt tout particulier excité par ce navire ? Du mystère qui couvrait sa destination, tout simplement. On ne savait à quel genre de commerce il allait se livrer, et, en interrogeant les divers groupes de curieux, on se fût étonné à bon droit de la diversité des opinions émises sur ce grave sujet.

Cependant les mieux informés, ou ceux qui se prétendaient tels, s’accordaient à reconnaître que ce steamer allait jouer un rôle dans cette guerre terrible qui décimait alors les États−Unis d’Amérique. Mais ils n’en savaient pas davantage, et si le Delphin était un corsaire, un transport, un navire confédéré ou un bâtiment de la marine fédérale, c’est ce que personne n’aurait pu dire.

« Hurrah ! s’écriait l’un, affirmant que le Delphin était construit pour le compte des États du Sud.

— Hip ! hip ! hip ! » criait l’autre, jurant que jamais plus rapide bâtiment n’aurait croisé sur les côtes américaines.

Donc, c’était l’inconnu, et pour savoir exactement à quoi s’en tenir, il aurait fallu être l’associé ou tout au moins l’intime ami de Vincent Playfair et Co, de Glasgow.

Riche, puissante et intelligente maison de commerce que celle dont la raison sociale était Vincent Playfair et Co. Vieille et honorée famille descendant de ces lords Tobacco qui bâtirent les plus beaux quartiers de la ville. Ces habiles négociants, à la suite de l’acte de l’Union, avaient fondé les premiers comptoirs de Glasgow en trafiquant des tabacs de la Virginie et du Maryland. D’immenses fortunes se firent ; un nouveau centre de commerce était créé. Bientôt Glasgow se fit industrielle et manufacturière ; les filatures et les fonderies s’élevèrent de toutes parts, et, en quelques années, la prospérité de la ville fut portée au plus haut point.

La maison Playfair demeura fidèle à l’esprit entreprenant de ses ancêtres. Elle se lança dans les opérations les plus hardies et soutint l’honneur du commerce anglais. Son chef actuel, Vincent Playfair, homme de cinquante ans, d’un tempérament essentiellement pratique et positif, bien qu’audacieux, était un armateur pur sang. Rien ne le touchait en dehors des questions commerciales, pas même le côté politique des transactions. D’ailleurs parfaitement honnête et loyal.

Cependant, cette idée d’avoir construit et armé le Delphin, il ne pouvait la revendiquer. Elle appartenait en propre à James Playfair, son neveu, un beau garçon de trente ans, et le plus hardi skipper de la marine marchande du Royaume−Uni.

C’était un jour, à Tontine−coffee−room, sous les arcades de la salle de ville, que James Playfair, après avoir lu avec rage les journaux américains, fit part à son oncle d’un projet très aventureux.

« Oncle Vincent, lui dit−il à brûle-pourpoint, il y a deux millions à gagner en moins d’un mois !

— Et que risque-t-on ? demanda l’oncle Vincent.

— Un navire et une cargaison.

— Pas autre chose ?

— Si, la peau de l’équipage et du capitaine ; mais cela ne compte pas.

— Voyons voir, dit l’oncle Vincent, qui affectionnait ce pléonasme.

— C’est tout vu, reprit James Playfair. Vous avez lu la , le , le , l’ de Richmond, l’ ?

— Vingt fois, neveu James.

— Vous croyez, comme moi, que la guerre des États−Unis durera longtemps encore ?

— Très longtemps.

— Vous savez combien cette lutte met en souffrance les intérêts de l’Angleterre et particulièrement ceux de Glasgow ?

— Et plus spécialement encore ceux de la maison Playfair et Co, répondit l’oncle Vincent.

— Surtout ceux−là, répliqua le jeune capitaine.

— Je m’en afflige tous les jours, James, et je n’envisage pas sans terreur les désastres commerciaux que cette guerre peut entraîner. Non que la maison Playfair ne soit solide, neveu, mais elle a des correspondants qui peuvent manquer. Ah ! ces Américains, qu’ils soient esclavagistes ou abolitionnistes, je les donne tous au diable ! »

Si au point de vue des grands principes d’humanité, toujours et partout supérieurs aux intérêts personnels, Vincent Playfair avait tort de parler ainsi, il avait raison à ne considérer que le point de vue purement commercial. La plus importante matière de l’exportation américaine manquait sur la place de Glasgow. La famine du coton, pour employer l’énergique expression anglaise, devenait de jour en jour plus menaçante. Des milliers d’ouvriers se voyaient réduits à vivre de la charité publique. Glasgow possédait vingt-cinq mille métiers mécaniques, qui, avant la guerre des États-Unis, produisaient six cent vingt-cinq mille mètres de coton filé par jour, c’est-à-dire cinquante millions de livres par an. Par ces chiffres, que l’on juge des perturbations apportées dans le mouvement industriel de la ville, quand la matière textile vint à manquer presque absolument. Les faillites éclataient à chaque heure. Les suspensions de travaux se produisaient dans toutes les usines. Les ouvriers mouraient de faim.

C’était le spectacle de cette immense misère qui avait donné à James Playfair l’idée de son hardi projet.

« J’irai chercher du coton, dit-il, et j’en rapporterai coûte que coûte. »

Mais comme il était aussi « négociant » que l’oncle Vincent, il résolut de procéder par voie d’échange, et de proposer l’opération sous la forme d’une affaire commerciale. « Oncle Vincent, dit-il, voilà mon idée.

— Voyons voir, James.

— C’est bien simple. Nous allons faire construire un navire d’une marche supérieure et d’une grande capacité.

— C’est possible, cela.

— Nous le chargerons de munitions de guerre, de vivres et d’habillements.

— Cela se trouve.

— Je prendrai le commandement de ce steamer. Je défierai à la course tous les navires de la marine fédérale. Je forcerai le blocus de l’un des ports du Sud.

— Tu vendras cher la cargaison aux confédérés, qui en ont besoin, dit l’oncle.

— Et je reviendrai chargé de coton…

— Qu’ils te donneront pour rien.

— Comme vous dites, oncle Vincent. Cela va-t-il ?

— Cela va. Mais passeras-tu ?

— Je passerai, si j’ai un bon navire.

— On t’en fera un tout exprès. Mais l’équipage ?

— Oh ! je le trouverai. Je n’ai pas besoin de beaucoup d’hommes. De quoi manœuvrer, et voilà tout. Il ne s’agit pas de se battre avec les fédéraux, mais de les distancer.

— On les distancera, répondit l’oncle Vincent d’une façon péremptoire. Maintenant, dis-moi, James, sur quel point de la côte américaine comptes-tu te diriger ?

— Jusqu’ici, l’oncle, quelques navires ont déjà forcé les blocus de la Nouvelle-Orléans, de Willmington et de Savannah. Moi, je songe à entrer tout droit à Charleston. Aucun bâtiment anglais n’a encore pu pénétrer dans ses passes, si ce n’est la Bermuda. Je ferai comme elle, et si mon navire tire peu d’eau, j’irai là où les bâtiments fédéraux ne pourront pas me .

— Le fait est, dit l’oncle Vincent, que Charleston regorge de coton. On le brûle pour s’en débarrasser.

— Oui, répondit James. De plus, la ville est presque investie. Beauregard est à court de munitions ; il me payera ma cargaison à prix d’or.

— Bien, neveu ! Et quand veux-tu partir ?

— Dans six mois. Il me faut des nuits longues, des nuits d’hiver, pour passer plus facilement.

— On t’en fera, neveu.

— C’est dit, l’oncle.

— C’est dit.

— Motus ?

— Motus ! »

Et voilà comment, cinq mois plus tard, le steamer le Delphin était lancé des chantiers de Kelvin-Dock, et pourquoi personne ne connaissait sa véritable destination.

02

L’armement du Delphin marcha rapidement. Son gréement était prêt ; il n’y eut plus qu’à l’ajuster ; le Delphin portait trois mâts de goëlette, luxe à peu près inutile. En effet, il ne comptait pas sur le vent pour échapper aux croiseurs fédéraux, mais bien sur la puissante machine renfermée dans ses flancs. Et il avait raison.

Vers la fin de décembre, le Delphin alla faire ses essais dans le golfe de la Clyde. Qui fut le plus satisfait du constructeur ou du capitaine, il est impossible de le dire. Le nouveau steamer filait merveilleusement, et le patent log accusa une vitesse de dix-sept milles à l’heure, vitesse que n’avait jamais obtenu navire anglais, français ou américain. Certes, le Delphin, dans une lutte avec les bâtiments les plus rapides, aurait gagné de plusieurs longueurs dans un match maritime.

Le 25 décembre, le chargement fut commencé. Le steamer vint se ranger au steam-boat-quay, un peu au-dessous de Glasgow-Bridge, le dernier pont qui enjambe la Clyde avant son embouchure. Là, de vastes wharfs contenaient un immense approvisionnement d’habillements, d’armes et de munitions, qui passa rapidement dans la cale du Delphin. La nature de cette cargaison trahissait la mystérieuse destination du navire, et la maison Playfair ne put garder plus longtemps son secret. D’ailleurs, le Delphin ne devait pas tarder à prendre la mer. Aucun croiseur américain n’avait été signalé dans les eaux anglaises. Et puis, quand il s’était agi de former l’équipage, comment garder un long silence ? On ne pouvait embarquer des hommes sans leur apprendre leur destination. Après tout, on allait risquer sa peau, et quand on va risquer sa peau, on aime assez à savoir comment et pourquoi.

Cependant, cette perspective n’arrêta personne. La paye était belle, et chacun avait une part dans l’opération. Aussi les marins se présentèrent-ils en grand nombre, et des meilleurs. James Playfair n’eut que l’embarras du choix. Mais il choisit bien, et au bout de vingt-quatre heures, ses rôles d’équipage portaient trente noms de matelots qui eussent fait honneur au yacht de Sa Très Gracieuse Majesté.

Le départ fut fixé au 3 janvier. Le 31 décembre, le Delphin était prêt. Sa cale regorgeait de munitions et de vivres, ses soutes de charbon. Rien ne le retenait plus.

Le 2 janvier, le skipper se trouvait à bord, promenant sur son navire le dernier coup d’œil du capitaine, quand un homme se présenta à la coupée du Delphin et demanda à parler à James Playfair. Un des matelots le conduisit sur la dunette.

C’était un solide gaillard à larges épaules, à figure rougeaude, et dont l’air niais cachait mal un certain fonds de finesse et de gaieté. Il ne semblait pas être au courant des usages maritimes, et regardait autour de lui, comme un homme peu habitué à fréquenter le pont d’un navire. Cependant, il se donnait des façons de loup de mer, regardant le gréement du Delphin, et se dandinant à la manière des matelots. Lorsqu’il fut arrivé en présence du capitaine, il le regarda fixement et lui dit :

« Le capitaine James Playfair ?

— C’est moi, répondit le skipper. Qu’est-ce que tu me veux ?

— M’embarquer à votre bord.

— Il n’y a plus de place. L’équipage est au complet.

— Oh ! un homme de plus ne vous embarrassera pas. Au contraire.

— Tu crois ? dit James Playfair, en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux.

— J’en suis sûr, répondit le matelot.

— Mais qui es-tu ? demanda le capitaine.

— Un rude marin, j’en réponds, un gaillard solide et un luron déterminé. Deux bras vigoureux comme ceux que j’ai l’honneur de vous proposer ne sont point à dédaigner à bord d’un navire.

— Mais il y a d’autres bâtiments que le Delphin et d’autres capitaines que James Playfair. Pourquoi viens-tu ici ?

— Parce que c’est à bord du Delphin que je veux servir, et sous les ordres du capitaine James Playfair.

— Je n’ai pas besoin de toi.

— On a toujours besoin d’un homme vigoureux, et si, pour vous prouver ma force, vous voulez m’essayer avec trois ou quatre des plus solides gaillards de votre équipage, je suis prêt !

— Comme tu y vas ! répondit James Playfair. Et comment te nommes-tu ?

— Crockston, pour vous servir. »

Le capitaine fit quelques pas en arrière, afin de mieux examiner cet hercule qui se présentait à lui d’une façon aussi « carrée ». La tournure, la taille, l’aspect du matelot ne démentaient point ses prétentions à la vigueur. On sentait qu’il devait être d’une force peu commune, et qu’il n’avait pas froid aux yeux.

« Où as-tu navigué ? lui demanda Playfair.

— Un peu partout.

— Et tu sais ce que le Delphin va faire là-bas ?

— Oui, et c’est ce qui me tente.

— Eh bien, Dieu me damne, si je laisse échapper un gaillard de ta trempe ! Va trouver le second, Mr. Mathew, et fais-toi inscrire. »

Après avoir prononcé ces paroles, James Playfair s’attendait à voir son homme tourner les talons et courir à l’avant du navire ; mais il se trompait. Crockston ne bougea pas.

« Eh bien, m’as-tu entendu ? demanda le capitaine.

— Oui, répondit le matelot. Mais ce n’est pas tout, j’ai encore quelque chose à vous proposer.

— Ah ! tu m’ennuies, répondit brusquement James, je n’ai pas de temps à perdre en conversations.

— Je ne vous ennuierai pas longtemps, reprit Crockston. Deux mots encore, et c’est tout. Je vais vous dire. J’ai un neveu.

— Il a un joli oncle, ce neveu-là, répondit James Playfair.

— Eh ! eh ! fit Crockston.

— En finiras-tu ? demanda le capitaine avec une forte impatience.

— Eh bien, voilà la chose. Quand on prend l’oncle, on s’arrange du neveu par-dessus le marché.

— Ah ! vraiment !

— Oui ! c’est l’habitude. L’un ne va pas sans l’autre.

— Et qu’est-ce que c’est que ton neveu ?

— Un garçon de quinze ans, un novice auquel j’apprends le métier. C’est plein de bonne volonté, et ça fera un solide marin un jour.

— Ah çà, maître Crockston, s’écria James Playfair, est-ce que tu prends le Delphin pour une école de mousses ?

— Ne disons pas de mal des mousses, repartit le marin. Il y en a un qui est devenu l’amiral Nelson, et un autre l’amiral Franklin.

— Eh parbleu ! l’ami, répondit James Playfair, tu as une manière de parler qui me va. Amène ton neveu ; mais, si je ne trouve pas dans son oncle le gaillard solide que tu prétends être, l’oncle aura affaire à moi. Va, et sois revenu dans une heure. »

Crockston ne se le fit pas dire deux fois. Il salua assez gauchement le capitaine du Delphin, et regagna le quai. Une heure après, il était de retour à bord avec son neveu, un garçon de quatorze à quinze ans, un peu frêle, un peu malingre, avec un air timide et étonné, et qui n’annonçait pas devoir tenir de son oncle pour l’aplomb moral et les qualités vigoureuses du corps. Crockston même était obligé de l’exciter par quelques bonnes paroles d’encouragement.

« Allons, disait-il, hardi là ! On ne nous mangera pas, que diable ! D’ailleurs, il est encore temps de s’en aller.

— Non, non ! répondit le jeune homme, et que Dieu nous protège. »

Le jour même, le matelot Crockston et le novice John Stiggs étaient inscrits sur le rôle d’équipage du Delphin.

Le lendemain matin, à cinq heures, les feux du steamer furent activement poussés ; le pont tremblotait sous les vibrations de la chaudière, et la vapeur s’échappait en sifflant par les soupapes. L’heure du départ était arrivée.

Une foule assez considérable se pressait, malgré l’heure matinale, sur les quais et sur Glasgow-Bridge. On venait saluer une dernière fois le hardi steamer. Vincent Playfair était là pour embrasser le capitaine James, mais il se conduisit en cette circonstance comme un vieux Romain du bon temps. Il eut une contenance héroïque, et les deux gros baisers dont il gratifia son neveu étaient l’indice d’une âme vigoureuse.

« Va, James, dit-il au jeune capitaine, va vite, et reviens plus vite encore. Surtout n’oublie pas d’abuser de la position. Vends cher, achète bon marché, et tu auras l’estime de ton oncle. »

Sur cette recommandation, empruntée au Manuel du parfait négociant, l’oncle et le neveu se séparèrent, et tous les visiteurs quittèrent le bord.

En ce moment, Crockston et John Stiggs se tenaient l’un près de l’autre sur le gaillard d’avant, et le premier disait au second :

« Ça va bien, ça va bien ! Avant deux heures nous serons en mer, et j’ai bonne idée d’un voyage qui commence de cette façon-là ! »

Pour toute réponse, le novice serra la main de Crockston.

James Playfair donnait alors ses derniers ordres pour le départ.

« Nous avons de la pression ? demanda-t-il à son second.

— Oui, capitaine, répondit Mr. Mathew.

— Eh bien, larguez les amarres. »

La manœuvre fut immédiatement exécutée. Les hélices se mirent en mouvement. Le Delphin s’ébranla, passa entre les navires du port, et disparut bientôt aux yeux de la foule qui le saluait de ses dernier hurrahs.

La descente de la Clyde s’opéra facilement. On peut dire que cette rivière a été faite de main d’homme, et même de main de maître. Depuis soixante ans, grâce aux dragues et à un curage incessant, elle a gagné quinze pieds en profondeur, et sa largeur a été triplée entre les quais de la ville. Bientôt la forêt des mâts et des cheminées se perdit dans la fumée et le brouillard. Le bruit des marteaux des fonderies et de la hache des chantiers de construction s’éteignit dans l’éloignement. À la hauteur du village de Partick, les maisons de campagne, les villas, les habitations de plaisance succédèrent aux usines. Le Delphin, modérant l’énergie de sa vapeur, évoluait entre les digues qui contiennent la rivière en contre−haut des rives et souvent au milieu de passes fort étroites. Inconvénient de peu d’importance ; pour une rivière navigable, en effet, mieux vaut la profondeur que la largeur. Le steamer, guidé par un de ces excellents pilotes de la mer d’Irlande, filait sans hésitation entre les bouées flottantes, les colonnes de pierre et de biggings surmontés de fanaux qui marquent le chenal. Il dépassa bientôt le bourg de Renfrew. La Clyde s’élargit alors au pied des collines de Kilpatrick, et devant la baie de Bowling, au fond de laquelle s’ouvre l’embouchure du canal qui réunit Édimbourg à Glasgow.

Enfin, à quatre cents pieds dans les airs, le château de Dumbarton dressa sa silhouette à peine estompée dans la brume, et bientôt, sur la rive gauche, les navires du port de Glasgow dansèrent sous l’action des vagues du Delphin. Quelques milles plus loin, Greenock, la patrie de James Watt, fut dépassée. Le Delphin se trouvait alors à l’embouchure de la Clyde et à l’entrée du golfe par lequel elle verse ses eaux dans le canal du Nord. Là, il sentit les premières ondulations de la mer, et il rangea les côtes pittoresques de l’île d’Arran.

Enfin, le promontoire de Cantyre, qui se jette au travers du canal, fut doublé ; on eut connaissance de l’île Rathlin ; le pilote regagna dans sa chaloupe son petit cutter qui croisait au large ; le Delphin, rendu à l’autorité de son capitaine, prit par le nord de l’Irlande une route moins fréquentée des navires, et bientôt, ayant perdu de vue les dernières terres européennes, il se trouva seul en plein Océan.

03

Le Delphin avait un bon équipage ; non pas des matelots de combat, des matelots d’abordage, mais des hommes manœuvrant bien. Il ne lui en fallait pas plus. Ces gaillards-là étaient tous des gens déterminés, mais tous plus ou moins négociants. Ils couraient après la fortune, non après la gloire. Ils n’avaient point de pavillon à montrer, point de couleurs à appuyer d’un

coup de canon, et d’ailleurs, toute l’artillerie du bord consistait en deux petits pierriers propres seulement à faire des signaux.

Le Delphin filait rapidement ; il répondait aux espérances des constructeurs et du capitaine, et bientôt il eut dépassé la limite des eaux britanniques. Du reste, pas un navire en vue ; la grande route de l’Océan était libre. D’ailleurs, nul bâtiment de la marine fédérale n’avait le droit de l’attaquer sous pavillon anglais. Le suivre, bien ; l’empêcher de forcer la ligne des blocus, rien de mieux. Aussi James Playfair avait-il tout sacrifié à la vitesse de son navire, précisément pour n’être pas suivi.

Quoi qu’il en soit, on faisait bonne garde à bord. Malgré le froid, un homme se tenait toujours dans la mâture, prêt à signaler la moindre voile à l’horizon. Lorsque le soir arriva, le capitaine James fit les recommandations les plus précises à Mr. Mathew.

« Ne laissez pas trop longtemps vos vigies dans les barres, lui dit-il. Le froid peut les saisir, et on ne fait pas bonne garde dans ces conditions. Relevez souvent vos hommes.

— C’est entendu, capitaine, répondit Mr. Mathew.

— Je vous recommande Crockston pour ce service. Le gaillard prétend avoir une vue excellente ; il faut le mettre à l’épreuve. Comprenez-le dans le quart du matin ; il surveillera les brumes matinales. S’il survient quelque chose de nouveau, que l’on me prévienne. »

James Playfair, cela dit, gagna sa cabine. Mr. Mathew fit venir Crockston et lui transmit les ordres du capitaine.

« Demain, à six heures, lui dit-il, tu te rendras à ton poste d’observation dans les barres de misaine. »

Crockston poussa en guise de réponse un grognement des plus . Mais Mr. Mathew n’avait pas le dos tourné, que le marin murmura bon nombre de paroles incompréhensibles, et finit par s’écrier :

« Que diable veut-il dire avec ses barres de misaine ? »

En ce moment, son neveu, John Stiggs, vint le rejoindre sur le gaillard d’avant.

« Eh bien ! mon brave Crockston ? lui dit-il.

— Eh bien ! cela va ! cela va ! répondit le marin avec un sourire forcé. Il n’y a qu’une chose ! Ce diable de bateau secoue ses puces comme un chien qui sort de la rivière, si bien que j’ai le cœur un peu brouillé.

— Pauvre ami ! dit le novice en regardant Crockston avec un vif sentiment de reconnaissance.

— Et quand je pense, reprit le marin, qu’à mon âge je me permets d’avoir le mal de mer ! Quelle femmelette je suis ! Mais ça se fera ! ça se fera ! Il y a bien aussi les barres de misaine qui me tracassent…

— Cher Crockston, et c’est pour moi…

— Pour vous et pour lui, répondit Crockston. Mais pas un mot là-dessus, John. Ayons confiance en Dieu ; il ne vous abandonnera pas. »

Sur ces mots, John Stiggs et Crockston regagnèrent le poste des matelots, et le marin ne s’endormit pas avant d’avoir vu le jeune novice tranquillement couché dans l’étroite cabine qui lui était réservée.

Le lendemain, à six heures, Crockston se leva pour aller prendre son poste ; il monta sur le pont, et le second lui donna l’ordre de monter dans la mâture et d’y faire bonne garde.

Le marin, à ces paroles, parut un peu indécis ; puis, prenant son parti, il se dirigea vers l’arrière du Delphin.

« Eh bien, où vas-tu donc ? cria Mr. Mathew.

— Où vous m’envoyez, répondit Crockston.

— Je te dis d’aller dans les barres de misaine.

— Eh ! j’y vais, répondit le matelot d’un ton imperturbable et en continuant de se diriger vers la dunette.

— Te moques-tu ? reprit Mr. Mathew avec impatience. Tu vas chercher les barres de misaine sur le mât d’artimon. Tu m’as l’air d’un cockney qui s’entend peu à tresser une garcette ou à faire une épissure ! À bord de quelle gabare as-tu donc navigué, l’ami ? Au mât de misaine, imbécile, au mât de misaine ! »

Les matelots de bordée, accourus aux paroles du second, ne purent retenir un immense éclat de rire en voyant l’air déconcerté de Crockston, qui revenait vers le gaillard d’avant.

« Comme ça, dit-il en considérant le mât, dont l’extrémité absolument invisible se perdait dans les brouillards du matin, comme ça, il faut que je grimpe là-haut ?

— Oui, répondit Mr. Mathew, et dépêche-toi ! Par Saint-Patrick, un navire fédéral aurait le temps d’engager son beaupré dans notre gréement avant que ce fainéant fût arrivé à son poste. Iras-tu, à la fin ? »

Crockston, sans mot dire, se hissa péniblement sur le bastingage ; puis il commença à gravir les enfléchures avec une insigne maladresse, et en homme qui ne savait se servir ni de ses pieds ni de ses mains ; puis, arrivé à la hune de misaine, au lieu de s’y élancer légèrement, il demeura immobile, se cramponnant aux agrès avec l’énergie d’un homme pris de vertige. Mr. Mathew, stupéfait de tant de gaucheries, et se sentant gagné par la colère, lui commanda de descendre à l’instant sur le pont.

« Ce garçon-là, dit-il au maître d’équipage, n’a jamais été matelot de sa vie. Johnston, allez donc voir un peu ce qu’il a dans son sac. »

Le maître d’équipage gagna rapidement le poste des matelots.

Pendant ce temps, Crockston redescendait péniblement ; mais le pied lui ayant manqué, il se raccrocha à une manœuvre courante, qui fila par le bout, et il tomba assez rudement sur le pont.

« Maladroit, double brute, marin d’eau douce ! s’écria Mr. Mathew en guise de consolation. Qu’es-tu venu faire à bord du Delphin ? Ah ! tu t’es donné pour un solide marin, tu ne sais pas seulement distinguer le mât d’artimon du mât de misaine ! Eh bien, nous allons causer un peu. »

Crockston ne répondit pas. Il tendait le dos en homme résigné à tout recevoir. Précisément alors, le maître d’équipage revint de sa visite.

« Voilà, dit-il au second, tout ce que j’ai trouvé dans le sac de ce paysan-là : un portefeuille suspect avec des lettres.

— Donnez, fit Mr. Mathew. Des lettres avec le timbre des États-Unis du Nord ! « M. Halliburtt, de Boston ! » Un abolitionniste ! un fédéral !… Misérable ! Tu n’es qu’un traître ! tu t’es fourvoyé à bord pour nous trahir ! Sois tranquille ! ton affaire est réglée, et tu vas tâter des griffes du chat à neuf queues ! Maître d’équipage, faites prévenir le capitaine. En attendant, vous autres, veillez sur ce coquin-là. »

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