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et
depuis la fondation de la colonie
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otre aimable concitoyen, Monsieur Siméon Mondou, ancien Secrétaire de la Fabrique de Notre-Dame, a fait paraître en 1888 un livre qui n’a pas reçu du public l’accueil qu’il méritait. L’auteur m’a manifesté le désir d’en faire une nouvelle édition. Il est convaincu que ce serait rendre un service important à la société catholique. Il a raison, et nous nous rendons à son désir en écrivant cette préface ; Dieu veuille bénir son dessein et les sentiments qui m’animent en la dictant : Il faut que les catholiques joignent à leurs manuels de piété, à leurs paroissiens le manuel des tombes où gisent les cendres, les ossements de leurs chers défunts, hélas si vite oubliés.
En promenant nos pas à travers cette vaste métropole, une pensée surgit dans l’âme et l’étreint. — Il nous faut mourir — oui tous — c’est vrai. — Mais au point de vue chrétien nous pouvons, nous devons nous consoler et nous dire comme le grand saint Paul : « O mort : je serai ta mort. » Je vivrai saintement afin de bien mourir. La vie présente n’est pas la vraie ; elle ne doit être qu’une préparation à une vie meilleure, heureuse pour toujours. On nous l’a souvent redit du haut de la chaire sacrée. Il ne faut donc pas répéter que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, puisqu’en la vivant avec une pieuse générosité, elle nous servira de véhicule vers les parvis éternels. Mais il faut quand même fortifier nos âmes par une filiale résignation, je dis filiale, parce que nous sommes fils du Dieu qui a frappé l’humanité de son décret de mort. Ineffable compensation, nous sommes cohéritiers de Jésus-Christ, et dans cet héritage nous trouvons les moyens de force, de courage et d’énergie pour lutter et remporter de saints triomphes. Voilà pourquoi les mausolées somptueux comme les simples croix des pauvres ne doivent pas trop nous désoler. Allez, parcourez ces avenues endeuillées ; découvrez-vous et priez. De grâce, ne visitez pas en touriste ce champ béni de la mort. Si vous avez un peu d’âge, ayez en main ce livre que je vous annonce, il vous dira à qui appartiennent ces cendres, ces ossements.
Ah ! c’est ici que repose mon excellent confrère, mon parent, mon ami. Et puis, voici les tombeaux de nos hommes illustres, de nos lettrés, écrivains, poètes, artistes. Effeuillez ce livre. Il vous sera comme un guide intelligent et sûr à travers ce labyrinthe de croix et de tombes qui devraient vous être connues. « Oui, parcourez avec une pieuse mélancolie ces allées, ces monuments, ces milliers de modestes demeures des morts, les unes récentes, entretenues pieusement, les autres, en plus grand nombre délaissées ; il vous semblera de ce sol entendre s’élever comme une voix puissante. » (La Croix de Paris.) Je continue d’appliquer à mon sujet les touchantes paroles de cet excellent journal. Oui, visiteur pieux et recueilli de notre cimetière catholique, recueillez la plainte de ceux qui sont partis. Vous entendrez leur cri de dédain pour toutes les vanités terrestres, l’appel à la prière des fils, des filles et des amis, pour obtenir une prochaine délivrance. Cette voix d’outre-tombe vous impressionnera de plus en plus vivement, à mesure que vous pénétrerez plus avant dans la cité des morts. À l’aide de ce livre précieux, le tenant en main et le pressant sur votre cœur, vous vous arrêterez subitement. Qu’y a-t-il ? Je vois vos yeux pleins de larmes ; vous sanglotez. Ah ! je comprends, vous êtes penché sur des tombes qui vous sont bien chères, celles d’un père, d’une mère, d’un époux, d’une épouse. Peut-être est-ce la tombe de votre meilleur ami d’enfance, de collège, qui vous a toujours tant affectionné, si bien compris ? Dites-moi, en avez-vous rencontré beaucoup comme lui depuis son départ ? Quel sérieux examen de conscience vous devrez faire en présence de ces tertres muets ! Je me trompe, une légère brise déferlant la colline, viendra agiter les feuilles des arbustes comme pour mêler aux vôtres les larmes des défunts chéris. En vous ressaisissant, vous vous demanderez : Combien d’aumônes ai-je faites, combien de prières ai-je dites ou fait dire pour le soulagement de ces chères âmes ? Ah ! il est donc bien vrai que je me suis contenté d’une mise en scène de douleur, de larmes banales et vite taries. — Entraîné par la passion, arrêté par le respect humain, engourdi par la négligence et les excès, un jour, peut-être, vous vous êtes complu dans le témoignage que vos larmes devaient être séchées ; que du reste, après le deuil d’exigence sociale, vous pouviez reprendre une vie plus ou moins vertueuse, pour le moins négligente, comme si, à côté de vos morts vous ne deviez pas un jour être étendu. Non, gravissez plutôt la colline, et contemplez cette forêt de croix, c’est le Credo d’un peuple de morts (Frank). En l’écoutant vous vous rappellerez l’émouvante prière de l’Église, lorsqu’elle appelle la miséricorde divine sur les trépassés « parce qu’ils ont cru, parce qu’ils ont espéré — quia speravit et credidit. » Oui, la visite des cimetières est une pratique pieuse, des plus louables ; je devrais dire un impôt, une dette sacrée attachés aux plus chers souvenirs des cœurs bien faits. C’est ce qui a inspiré un fameux écrivain français les lignes suivantes (Georges Montorgueil) : « À peine franchi le seuil des nécropoles, nous nous sentons en communion avec tous ceux qui reposent là, illustres ou anonymes, et qui ont passé avant nous, par cette porte ouverte sur l’éternité, où nous passerons. Même sans avoir compté, même sans avoir été de ceux dont les noms avant d’être gravés sur la pierre, le furent dans les mémoires, simplement parce qu’ils ont vécu, nous leur une reconnaissance infinie ; nous venons d’eux. Leur cendre nous a créés. La visite à nos proches terminée, la tombe parée, le souvenir donné avec les chrysanthèmes, nous rentrons d’un pas raccourci, nous attardant aux épitaphes, aux dédicaces obscures. Elles nous disent que ceux-là sont venus qui ont lutté, souffert, aimé et pleuré. Et puis encore, qu’ont-ils fait ? Ils nous ont faits. Et c’est déjà une grande leçon, puisqu’ils nous disent, quels qu’ils soient, si humbles qu’ils soient, que l’individu sert l’œuvre commune, et que ceux qui y ont dormi, avant tous ceux qui y dormiront, sont les ouvriers fugitifs du labeur éternel, et que notre monde vaut parce qu’ils ont valu. »
Que de réflexions salutaires surgissent des tombes de nos cimetières ! À quoi sert de les étouffer dans l’âme ? Pour mieux fuir des plaisirs néfastes, en vue des festins somptueux, des indécences, des bals et des mauvais théâtres ? Mais penchez-vous donc sur certaines tombes. Elles renferment les restes d’hommes ou de femmes dont vous avez connu les navrants excès et les délirantes voluptés. Ils ont brûlé leur vie avant d’aller brûler dans le feu vengeur de Dieu pour expier leurs forfaits. Après avoir émerveillé tout le monde par leurs talents incontestés, ils se sont suicidés par leurs orgies, mettant ainsi une fin volontaire à leur précieuse existence. Le déploiement des plus majestueuses pompes funèbres, l’accumulation des fleurs sur leurs cercueils n’ont pas empêché le fossoyeur d’accomplir son œuvre. Les amis, ennemis même, admirateurs des dons de l’intelligence, se sont retirés en se disant avec profond regret : « Quel malheur d’avoir si tôt privé la société des bienfaits de talents si précieux ! » Aux réflexions précédentes, je dois en ajouter une autre. Je la résumerai en me faisant l’interprète des voix des morts « longtemps connus, si tôt oubliés ». Oui, l’oubli étend son manteau sur tous nos tombeaux ; et n’était la tendresse du divin amour de l’Église, nous serions tous oubliés. C’est dans ce but que les cimetières entouraient toujours nos temples. Les nécessités des villes, même des villages détruisent de plus en plus cette consolante coutume. On ne veut plus s’arrêter à l’avantage spirituel des paroissiens en passant du sanctuaire où ils ont chanté les louanges de Dieu aux tombes de leurs chers défunts. Et pourtant ils sortent de leurs cimetières en proie à une douce mélancolie, disposés à mieux vivre pour mériter de mourir comme ceux dont ils arrosent les tombes de leurs larmes. Et puis, ils se disent avec un écrivain : « Nous revenons d’auprès d’eux meilleurs et réconfortés. Les raisons de vivre, il faut les demander aux tombeaux. » (G. Montorgueil.)
La sollicitude de l’Église, son zèle constant à multiplier la visite de nos cimetières a arraché un aveu formel à l’impiété actuellement si déplorable en France : « Le culte des morts, écrit le Dr Bertillon, s’affaiblit avec les autres religions ; c’est dans les parties de la ville où il y a le plus d’enterrements civils que les tombes ont moins de visiteurs. » Rien en cela d’étonnant ! Ceux qui ont mené une vie de jouisseurs, qui ont ridiculisé toute croyance religieuse, qui ont vécu de la vie animale, meurent comme la brute sans raison. Dieu permet qu’ils soient ignorés de leurs meilleurs amis.
Parmi les œuvres de zèle et de piété qui ont orné l’épiscopat de Mgr Fabre, il en est une qui mérite une mention bien spéciale. Le saint Évêque déplorant l’usage de couvrir les cercueils de fleurs et d’en décorer les chambres mortuaires, introduisit les cartes de messes. Elles obtinrent de plus en plus une popularité d’autant plus estimable que les fleurs sont si coûteuses, qu’elles se fanent et perdent leurs parfums si vite. Aussi bien, elles ne peuvent remédier aux chagrins et soulager en aucune façon les âmes des défunts. Il est fortement désirable que l’on cesse ces envois de fleurs ; ne sont-ils pas plutôt un épanchement de vanité qu’un témoignage de sympathie ? Que nos catholiques comprennent donc de plus en plus la valeur consolante du culte des morts. Qu’ils accueillent avec empressement et reconnaissance le livre que je leur présente. Il leur sera bien utile, indispensable, j’oserais dire, pour raviver les liens qui les rattachent aux tombes de leurs chers défunts. Rappelons-nous que la parenté ne meurt pas et qu’elle a droit à des relations. « Admirable commerce, s’écrie Chateaubriand, entre le fils vivant et le père décédé, entre la mère et la fille, entre l’époux et l’épouse, entre la vie et la mort… C’est une belle chose d’avoir, par l’attrait de l’amour, forcé le cœur de l’homme à la vertu ; et de penser que le même denier qui donne le pain du moment au misérable, donne peut-être à une âme délivrée une place éternelle à la table du Seigneur. » (Génie du Christ., du Purgatoire.)
Pendant votre séjour au Canada, vous avez remarqué que sur cette terre toujours française par le cœur et par la foi, on témoigne sa sympathie aux défunts et à leurs familles, à l’aide de cartes de messes, que l’on dépose dans une corbeille de la maison mortuaire, après y avoir inscrit le nombre de messes que l’on a fait célébrer à l’intention de la personne décédée. Noble et touchante habitude, qui permet aux âmes détenues dans les prisons du Purgatoire de profiter largement des fruits libérateurs du saint Sacrifice ! Et l’on n’est pas étonné de la voir fleurir dans un pays où le catholicisme implanté par nos pères a poussé des racines si profondes et où l’on célébrait, il y a quelques jours encore, des fêtes si brillantes en l’honneur de la divine Eucharistie. En constatant cet usage, qui répond si bien aux exigences de la piété humaine et de la charité chrétienne, vous vous êtes demandé pourquoi on ne chercherait pas à l’importer de la nouvelle France dans l’ancienne, et vous vous y employez avec le zèle ardent qu’une forte conviction inspire ! Je souhaite que votre initiative soit secondée et que les catholiques français travaillent, tant par l’exemple que par la parole ou par la plume, à introduire une si louable habitude dans toutes nos familles qui ont quelque souci d’assurer à leurs membres et à leurs amis décédés le repos que nos croyances leur promettent.
Le souvenir que vous nous apportez du Canada et qui ne nous fait pas oublier ceux que vous y avez laissés, constitue un excellent moyen de soulager les morts et de dégager le culte dont nos contemporains les entourent de certaines pratiques quelque peu empreintes de paganisme. Il présente, en outre, un caractère d’opportunité qui n’échappe à l’esprit de personne. Tout le monde sait, en effet, que l’Église de France a été dépouillée de ses biens pour avoir refusé de se à une constitution contraire aux principes de la sienne et, depuis la mainmise de l’État sur le patrimoine des fondations pieuses, les défunts sont privés de nombreux secours spirituels. On ne saurait, dès lors, trop encourager les fidèles qui tâchent d’inspirer à leurs frères vivants de nouveaux sacrifices pour leurs frères trépassés.
Aussi, j’approuve entièrement votre projet et je demande au Christ Sauveur de bénir d’une main généreuse non seulement l’homme de bien qui l’a conçu, mais encore tous ceux qui l’aideront à le réaliser — En tombant sur les ouvriers, la bénédiction divine ne manquera pas de s’étendre jusqu’à l’œuvre qu’ils auront entreprise et dont le succès est d’autant plus désirable qu’elle intéresse à la fois la terre, le purgatoire et le ciel. Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements et mes félicitations, l’assurance de mes sentiments respectueux et dévoués en Notre-Seigneur.
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onseigneur Gaume dans son admirable ouvrage « La vie n’est pas la vie » s’exprime ainsi : « Consoler ceux qui traversent avec nous la vallée des larmes, et nous consoler nous-mêmes, est l’un des plus chers objets de mes désirs. Pour tout l’or du monde, je voudrais qu’il me fût donné de réaliser ce bienfait, d’autant plus nécessaire que, sans exception, tous en ont besoin, continuellement besoin, soit pour porter dignement le fardeau de la vie, soit pour adoucir de cruels chagrins, soit pour prévenir de sanglants désespoirs. »
Notre illustre Archevêque, toujours prêt à procurer le bien de ses ouailles a compris depuis longtemps cette consolante pensée. Chaque année, à sa suite, tous nos concitoyens sans distinction d’origines, toutes les associations d’hommes et de femmes se dirigent en foule vers la grande nécropole et laissent vibrer leurs âmes avec celles des absents. « La mort n’est pas la mort : quel cauchemar de moins ! La certitude de la mort pèse sur l’homme, dès le jour où il s’éveille à la raison. Le matin, il ne peut se promettre la fin du jour ; et, le soir, il se dit : aurai-je un lendemain ? Cette pensée que tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend lui rappelle malgré lui, est pour les incrédules eux-mêmes une source intarissable de frayeurs et d’ennuis. La mort n’est pas la mort ; l’homme qui meurt ne cesse pas de vivre. Quelle immense consolation ! Nous voici dans une chambre mortuaire. Sur un lit funèbre gît expiré un père, une mère, une sœur, un frère tendrement aimé. Un époux, une épouse, de jeunes enfants désormais , plongés dans la douleur, pleurent celui qu’ils viennent de perdre et qui laisse après lui un vide affreux.
Tout à coup, le bruit des sanglots est suspendu. Le Dieu de la vie fait entendre sa voix. Il dit : « Ne vous attristez pas, comme si vous n’aviez plus d’espérance. La mort n’est pas la fin de la vie. Le père que vous pleurez n’est pas mort : il dort. La sœur que vous pleurez n’est pas morte : elle dort : Non est mortua, sed dormit.
« Ouvriers du père de famille, ils ont fini leur journée, et ils se reposent de leurs travaux. De mortels, ils sont devenus immortels. Ils vous attendent : vous les reverrez. Ils étaient à moi dans la vie, ils sont à moi dans la mort. J’ai tout créé et je n’anéantis rien. Je ne suis pas seulement la création, je suis la résurrection et la vie. »
La mort n’est pas la mort : cette parole tombée du ciel, était trop précieuse pour que l’Église catholique ne l’ait pas recueillie avec un soin jaloux. Personne ne la redit plus souvent, avec une éloquence plus touchante, avec une autorité plus haute. Mais c’est à l’heure des grandes tristesses, parce que c’est l’heure des grandes , qu’elle verse à pleine coupe le baume de cette consolante parole dans le cœur déchiré de ses enfants. Avez-vous jamais réfléchi à ce que fait l’Église dans les derniers moments de leur pèlerinage, et pour ceux qui partent et pour ceux qui restent ? Venez avec moi contempler ce spectacle tout plein d’immortalité.
Aux yeux de l’Église, le chrétien qui meurt n’est pas un être éphémère qui retourne au néant, c’est un voyageur bien-aimé qui se met en route. Avec la plus prévoyante sollicitude, elle fait pour lui ce que la mère la plus attentive fait pour l’enfant de sa tendresse, qui entreprend une course lointaine. Plusieurs choses sont nécessaires au voyageur : un passe-port, une bonne santé, un viatique, et, s’il doit traverser des pays inconnus ou dangereux, des guides et une escorte. Comme l’Église pourvoit à tout cela !
Auprès de son fils mourant, elle appelle l’ambassadeur du Dieu de l’éternité, vers qui il doit se rendre. En effaçant ses péchés, l’absolution rétablit en lui l’image auguste, dont la vue le fera reconnaître pour un membre de la grande famille catholique, qui rentre dans sa patrie ; et les invisibles, échelonnées sur la route, s’empressent de lui prêter aide et protection.
L’Église ne s’en tient pas là. Elle veut que son fils parte en bonne santé. Par le sacrement des malades, elle purifie son âme et rend l’intégrité à tous ses sens ; puis, afin qu’ils demeurent inviolables, elle les cachète avec le sceau du rédempteur, dont la seule présence met en fuite les légions ennemies.
Mais le voyageur a besoin de nourriture : l’Église lui apporte son viatique. Ce viatique est le pain des forts qui le soutiendra dans ses défaillances, c’est l’aliment de l’immortalité qui, lui communiquant ses propriétés divines, le rendra tel qu’il doit être, pour voir s’ouvrir devant lui les portes de la bienheureuse patrie ; en un mot, c’est son divin frère Jésus-Christ en personne, qui, se faisant le compagnon de son voyage, le tiendra par la main, pour lui faire franchir sans danger le passage décisif du temps à l’éternité.
Les préparatifs du voyage sont complets. Il ne reste plus qu’à donner le signal du départ et à placer le voyageur sous la conduite de guides fidèles et sous la garde d’une invincible escorte. Avec une assurance de foi, une tendresse de sentiments et une solennité de langage, à jamais inimitables, l’Église va s’acquitter de ce double soin.
S’approchant de son fils, elle lui dit : « Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout-puissant qui vous a créée ; au nom de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous ; au nom du Saint-Esprit, qui a été répandu en vous ; au nom des anges et des archanges, etc… Quand on songe que tout cela est une réalité, on se demande quelle est la dignité de l’âme et quel monarque a jamais voyagé, défendu par une pareille garde, environné d’un si brillant cortège ?
Le voyageur est parti. Rien n’a été oublié pour assurer le succès de son voyage et préparer son entrée triomphante dans la terre des vivants. Reste à consoler ses amis et ses proches ; car, pour l’Église, la plus tendre des Mères, les douleurs de tous ses enfants sont ses propres douleurs…
À sa voix, ils suivent dans le temple la dépouille mortelle de celui qui vient de les quitter. Là, que fait l’Église ? Elle chante. Tandis qu’on n’aperçoit dans le temple que des images lugubres et qu’on n’entend que le bruit des larmes et des sanglots, l’Église chante, elle chante toujours ! Quel est ce contraste ? Une mère peut-elle chanter à la mort de ses enfants ? Et de toutes les mères, l’Église n’est-elle pas la plus aimante ? Quel est donc ce mystère ?
Les soins dont elle nous environne depuis le berceau, ne permettent pas d’en douter : l’Église nous aime, et son amour est d’autant plus vif qu’il est plus noble. Dépositaire des promesses d’immortalité, elle les proclame hautement en présence de la mort. S’il y a quelques larmes dans sa voix, il y a aussi de la joie. Plus heureuse que Rachel, elle se console et nous console, parce qu’elle sait que ses fils lui seront rendus. Ainsi, dans les larmes des parents, la nature gémit ; dans les chants de l’Église, la foi proclame. L’une s’attriste en disant : Mort ; l’autre se réjouit en répondant : Résurrection. C’est ce qui a fait dire à un fameux poète (Lamartine)
Je te salue, Ô Mort ! libérateur céleste, Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste
Que t’a prêté longtemps l’épouvante et l’erreur, Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur. Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles, Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes ; Que tardes-tu ? Parais ; que je m’élance enfin Vers cet être immense, mon principe et ma fin !
Les cérémonies du temple étant achevées, elle conduit son enfant au lieu de son repos. Ce lieu s’appelle cimetière ; et cimetière veut dire dortoir : mot divin, mot révélateur, mot digne d’éternelles bénédictions. Nous appelons le cimetière, dortoir, dit la Bouche d’or de l’Orient, afin que vous sachiez que les morts ne sont pas morts, mais seulement endormis. Quelle consolation dans ce mot et quelle profonde philosophie ! Quand donc vous conduisez un mort au cimetière, ne vous désolez pas. Ce n’est pas à la mort que vous le conduisez, c’est au sommeil. Ce mot ne devrait-il pas suffire pour adoucir toutes les douleurs ? Le grand orateur a raison. Ce mot, non seulement console la nature, il donne encore à la douleur une dignité qui commande le respect et attire les sympathies. Connaissez-vous quelque chose de plus touchant, et à la fois de plus noble, que la conduite de saint Augustin à la mort de sa mère bien-aimée ?
« Nous étions arrivés à Ostie, où nous devions nous embarquer pour l’Afrique, lorsque ma tendre et digne mère, fut prise de fièvre. Ayant le pressentiment de sa mort, elle nous dit : Vous déposerez ici mon corps, et vous vous souviendrez de prier pour moi à l’autel du Seigneur. Le neuvième jour de sa maladie, âgée de cinquante-six ans, et moi de trente-trois, cette âme si religieuse et si bonne fut délivrée des liens du corps. Je pressais mes paupières pour retenir mes larmes ; mais ma douleur, douleur immense, refluait au fond de mon cœur : puis, s’échappait en larmes abondantes que mes yeux s’efforçaient d’absorber. Cette lutte m’était très pénible. Le petit Adéodat pleurait tout haut. Nous le fîmes taire ; car il ne nous paraissait pas convenable d’honorer cette mort par des gémissements et par des cris, attendu que c’est ainsi qu’on a coutume de déplorer la misère des mourants et en quelque sorte leur anéantissement. Or, ma mère ne mourait pas misérablement, ni elle ne mourait pas toute entière. Ses exemples, sa foi, des preuves certaines, nous en donnaient l’assurance. L’enfant calmé, Evodius prit le psautier et commença à chanter le psaume « Je chanterai la miséricorde du Seigneur ». Tous ensemble nous y répondions. Vos paroles, Seigneur, adoucirent ma douleur et me donnèrent la force de la concentrer ; tellement qu’on ne s’en aperçut ni à mes larmes ni à l’altération de mon visage. Le moment de la sépulture étant venu, nous portâmes le corps et nous le rendîmes à la terre sans larmes. Il en fut de même pendant l’offrande du sacrifice de notre rédemption. Je ne pleurai pas ; mais j’étais navré de douleur. Je me souvenais, Seigneur, de votre servante, je repassais dans ma mémoire sa vie, envers vous si pieuse et si sainte, et envers nous si douce et si exemplaire : et je m’en voyais subitement privé ; et seul je pleurai en votre présence sur elle et sur moi. Je donnai à mes larmes un libre cours, mon cœur s’y noya et y trouva le repos.
« Et maintenant, Seigneur, je vous le confesse dans cet écrit. Le lira qui voudra, et l’interprètera comme il voudra : S’il me trouve répréhensible d’avoir pleuré ma mère, pendant une petite partie d’une heure ; ma mère, que je voyais morte sous mes yeux, elle qui tant d’années m’avait pleuré pour me faire vivre à vos yeux, qu’il ne se moque pas de moi ; mais plutôt, s’il a une grande charité, qu’il pleure sur mes péchés devant vous, Père de tous les frères de votre Christ. » Tous les siècles chrétiens, toutes les familles chrétiennes nous offrent d’innombrables exemples de cette noble douleur, dans laquelle brille l’accord vraiment sublime de la nature qui s’afflige, et de la foi qui console. Pourquoi sublime ? Parce que, sur les ruines même de l’homme, il proclame hautement que, la vie n’étant pas la vie, la mort n’est pas la mort. Ces exemples sont si instructifs et si souvent utiles dans le cours de notre existence que je tiens à en citer un nouveau.
Saint Louis, aimait sa mère. Jamais tendresse filiale ne fut mieux justifiée. Aux exemples et aux leçons de sa pieuse mère, Louis devait la conservation de son innocence baptismale, et tous les trésors qu’elle renferme. Le saint roi, parti pour la croisade contre les Sarrasins, était à Jaffa, lorsqu’il apprit la mort de la reine Blanche, sa mère, arrivée le premier dimanche de l’Avent, premier jour de décembre 1262. Le cardinal légat, Eudes de Chateauroux, qui la reçut le premier, prit avec lui Gilles, archevêque de Tyr, garde du sceau du roi, et Geoffroi de Beaulieu, son confesseur, de l’ordre des Frères Prêcheurs. Le légat dit au roi qu’il désirait lui parler en secret dans sa chambre, en présence des deux autres. À son visage sérieux, le roi comprit qu’il lui apportait quelque triste nouvelle. Il les fit passer de sa chambre dans sa chapelle, où il s’assit devant l’autel et eux avec lui. Alors le légat représenta au roi les grâces que Dieu lui avait faites depuis son enfance, entre autres de lui avoir donné une mère qui l’avait élevé si chrétiennement, et qui avait si sagement gouverné son royaume. Enfin, ne pouvant plus retenir ses sanglots et ses pleurs, il ajouta qu’elle était morte ! À cette parole, le roi jeta un grand cri, puis fondant en larmes, il s’agenouilla devant l’autel, et, joignant les mains, il dit avec une sensible dévotion : « Je vous rends grâces, Seigneur, de m’avoir prêté une si bonne mère ; vous l’avez retirée quand il vous a plu. Il est vrai que je l’aimais plus qu’aucune créature mortelle, comme elle le méritait bien ; mais, puisque c’est votre bon plaisir, que votre Nom soit béni à jamais ! » Ensuite, le légat ayant fait une courte prière pour la défunte, le roi dit qu’il voulait demeurer seul dans sa chapelle, et retint seulement son confesseur. Il resta quelques temps à méditer et à pleurer devant l’autel, après quoi son confesseur lui représenta modestement qu’il avait assez donné à la nature, et qu’il était temps d’écouter la raison éclairée par la foi. Aussitôt le roi se leva et passa dans son oratoire, où il avait coutume de dire ses heures. Là, il récita avec son confesseur tout l’office des morts, et le confesseur admira que nonobstant la douleur dont il était pénétré, il ne fit pas la moindre faute en récitant un si long office. Outre les nombreux services qu’il fit faire en Palestine pour sa mère, le saint roi envoya en France la charge d’un cheval de pierreries à distribuer aux églises, demandant des prières pour elle et pour lui. Voilà le chrétien devant la mort.
À ces affirmations tant de fois réitérées, que la vie d’ici-bas n’est pas la vie, notre admirable Mère ajoute une nouvelle force, par un mot plus significatif encore que celui de dortoir. Le dortoir suppose le sommeil, et le sommeil suppose une demi-vie. Cela ne suffit point à la foi de l’Église. Quand des miracles lui ont appris que quelques-uns de ses enfants sont arrivés au terme heureux de leur pèlerinage, elle appelle le jour de leur mort, le jour de leur naissance.
Chaque page de son martyrologe répète l’affirmation de leur glorieuse immortalité : « À Jérusalem, à Rome, à Lyon, à Paris, etc… naissance de tel saint et de telle sainte qui, après la vie mourante, ou plutôt la mort vivante d’ici-bas, est entré en possession de la vie véritable. » L’Église est tellement sûre de leur bonheur, que ce jour est pour elle un jour de fête. En déployant, pour le célébrer, toute la pompe de ses cérémonies, que fait-elle ? À la face du ciel et de la terre, elle porte à la mort ce sublime défi : Ô mort ! où est maintenant ta victoire, où est ton aiguillon ? (1 Cor. xv, 55.) Et puis le chrétien résigné, s’écrie :
Après ces belles paroles que j’emprunte à Gaume, je me sens instinctivement porté à citer cette lettre admirable de notre bien-aimé archevêque, à la mort de sa vénérable mère.
Le 29 décembre dernier nous avions la douleur de perdre notre bonne mère. Elle s’est éteinte doucement, dans sa quatre-vingt-unième année, après quelques semaines de maladie, munie de tous les sacrements de notre sainte religion, et honorée de la bénédiction du Souverain-Pontife. Nous n’aurions jamais parlé publiquement d’une épreuve aussi intime, si vous ne nous en aviez fait une obligation, en quelque sorte, par la très grande part que vous avez daigné y prendre.
Il semble que tous, en effet, vous ayiez voulu faire de notre deuil votre deuil propre, et jamais nous n’avons mieux compris qu’aujourd’hui les liens tendres et forts qui unissent l’évêque aux fidèles, et les fidèles à leur premier pasteur.
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