Front matter
6 Roman COMPLET | 10 Centimes | 6 Roman COMPLET
ou Mademoiselle de Scuderi
Le célèbre roman fantastique
Chapitre I
Mlle Madeleine de Scudéri, la femme de lettres célèbre par la délicatesse de ses vers et par la faveur dont elle jouissait auprès de et de Madame de Maintenon, habitait un petit hôtel de la rue Saint-Honoré.
C’était en l’automne 1680 ; il était près de minuit lorsqu’on heurta à la porte de cette demeure avec tant de violence que tout le vestibule en retentit. Baptiste, le domestique de la noble demoiselle, était absent ; il avait reçu de sa maîtresse la permission d’aller en province assister au mariage de sa sœur. Il ne restait dans l’hôtel que la femme de chambre de Mlle de Scudéri, nommée La Martinière.
Les coups redoublaient. La Martinière, que ce vacarme insolite à pareille heure de la nuit effrayait, pensa que Baptiste avait eu tort de laisser la maison à la garde de deux femmes sans défense, d’autant plus qu’on parlait beaucoup, à cette époque, de vols et d’assassinats mystérieux commis à tous les coins de Paris. La femme de chambre, épouvantée, tremblante, ne sachant quel parti prendre, restait dans sa chambre.
Le vacarme continuait avec un bruit de tonnerre.
— Ouvrez, pour l’amour de Dieu, ouvrez donc ! criait une voix à l’extérieur.
Malgré la peur qu’elle ressentait, La Martinière se décida enfin à prendre un flambeau et à descendre dans le vestibule. Elle entendit à nouveau la voix de celui qui frappait :
— Pour l’amour de Dieu, ouvrez donc !…
Elle pensa : Ce ne sont pas là des paroles de voleur. Qui sait si ce n’est pas quelque malheureux poursuivi qui vient demander asile à Mademoiselle dont on connaît le bon cœur.
Prudemment, elle entrouvrit la fenêtre et demanda qui venait à cette heure tardive de la nuit faire un pareil tapage.
À la faible clarté de la lune qui se dégageait d’un épais nuage, elle aperçut un inconnu enveloppé dans un manteau gris et portant les bords de son chapeau rabattus sur les yeux.
La voix de l’inconnu lui répondit, douce et presque suppliante :
— Ah ! La Martinière, bonne dame, je sais que vous êtes seule à la maison avec votre maîtresse et que Baptiste est parti à la campagne ; mais vous pouvez m’ouvrir sans crainte. Il faut absolument que je parle à votre maîtresse à l’instant.
— Mais vous n’y pensez pas ! répartit la femme de chambre. Mademoiselle ne peut vous donner audience en pleine nuit : elle est endormie depuis longtemps et sous aucune raison je ne voudrais l’arracher au sommeil qui lui est si nécessaire à son âge.
— Je sais, répondit l’étrange visiteur, que votre maîtresse retranscrit en ce moment des vers qu’elle doit lire demain chez la marquise de Maintenon. Je vous en conjure, dame Martinière, ayez pitié de moi et ouvrez-moi la porte. Il s’agit de sauver un malheureux de la ruine ; sa liberté, son honneur, sa vie même dépendent de ces quelques instants d’entretien que je désire avoir avec votre maîtresse. Soyez persuadée qu’elle serait fort peinée si elle savait que vous avez impitoyablement refusé l’entrée de son hôtel à un désespéré qui venait implorer son aide.
— Mais, dit La Martinière, pourquoi appel à l’obligeance de ma maîtresse à une heure pareille ? Revenez donc demain à un moment propice.
— Vous oubliez, répliqua l’étranger, que la fatalité pour frapper ne tient compte ni du lieu, ni de l’heure. Ouvrez-moi, je vous en supplie ! Ne craignez pas un malheureux sans appui, qui vient supplier votre maîtresse de le sauver d’un imminent danger !
En prononçant ces paroles, l’inconnu poussa un profond soupir. Sa voix était celle d’un jeune homme, douce et persuasive. La Martinière se sentit émue et, sans plus tergiverser, elle alla chercher ses clefs.
À peine la porte était-elle ouverte que l’homme au manteau se jeta brusquement dans le vestibule et, passant devant La Martinière, lui commanda :
— Conduisez-moi auprès de votre maîtresse !
Effrayée, la femme de chambre éleva son flambeau et vit à la clarté de la flamme le visage du jeune homme pâle comme la mort et horriblement décomposé. Elle dut faire appel à tout son courage pour ne pas s’évanouir, lorsque l’inconnu, entr’ouvrant son manteau, laissa apercevoir la poignée brillante d’un stylet sur son pourpoint.
Il darda sur elle un regard étincelant et répéta d’un ton farouche :
— Conduisez-moi auprès de votre maîtresse, vous dis-je.
La Martinière ne douta plus que Mlle de Scudéri fût menacée d’un grand péril. Elle était toute dévouée à sa maîtresse qu’elle aimait d’une réelle affection. Aussi sentit-elle se réveiller en elle un courage dont elle ne se serait point crue capable en d’autres occasions, Elle referma rapidement la porte de l’appartement qu’elle avait laissée ouverte et se plaça devant en disant d’un ton énergique :
— Votre audace, maintenant que vous êtes entré, ne répond pas au ton suppliant que vous avez employé pour éveiller ma pitié. Vous ne verrez pas Mademoiselle en ce moment Si vous n’avez pas de mauvaises intentions, revenez demain au grand jour, lui expliquer votre affaire. En attendant, sortez d’ici.
L’homme étouffa un profond soupir, porta vers La Martinière un regard désespéré et saisit son stylet. La pauvre femme recommanda son âme à Dieu ; mais elle continua de regarder l’étranger en face et de s’appuyer plus fortement contre la porte que l’étranger devait franchir pour arriver jusqu’à Mlle de Scudéri.
— Faites ce que vous voudrez, dit-elle, je ne bouge pas d’ici. Achevez votre œuvre criminelle, mais sachez que vous trouverez une mort ignominieuse en place de Grève, avec vos odieux complices.
— Vous avez raison, dame Martinière, s’écria l’inconnu, j’ai l’air d’un voleur ou d’un assassin, armé comme je le suis, mais mes complices ne sont pas encore exécutés. Oh ! non, ils ne sont pas exécutés !…
Et, disant ces mots, il saisit son stylet et il darda son regard de feu sur la pauvre femme, à demi-morte de frayeur.
— Jésus-Maria ! s’écria-t-elle en attendant le coup de grâce.
Mais à ce moment, on entendit dans la rue un cliquetis d’armes mêlé à un piétinement de chevaux.
La maréchaussée ! s’écria La Martinière, au secours !… au secours !…
— Maudite femme ! maugréa l’inconnu, tu veux donc ma perte. C’en est fait, oui, c’en est fait ! Prends donc ceci et donne-le à ta maîtresse, aujourd’hui ou demain.
Brusquement, il arracha le flambeau à La Martinière, souffla la lumière et lui remit entre les mains une cassette, en ajoutant :
— Sur ton salut, donne ceci à ta maîtresse.
Puis, il se précipita hors de l’hôtel.
La Martinière s’était affaissée sur le carreau. Elle se releva avec peine et, en tâtonnant, elle regagna dans l’obscurité sa chambre où, tout épuisée, elle se laissa tomber dans un fauteuil. À ce moment, elle entendit une clef tournant dans la serrure de la grande porte. Quelqu’un ouvrit, referma la porte derrière lui et s’approcha d’un pas léger.
N’osant bouger, La Martinière attendit avec angoisse le dénouement de ce drame affreux. Quelle ne fut sa surprise lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit à son tour et qu’à la clarté de la lampe elle reconnut le brave Baptiste qui avait l’air d’un spectre et semblait tout effaré.
— Pour l’amour de Dieu ! fit-il, dites-moi dame Martinière ce qui se passe ici. Ah ! ce que j’ai eu peur ! Je ne sais quel pressentiment m’a poussé à quitter la noce hier soir. J’arrivais près de l’hôtel et voilà que Je tombe au milieu d’une patrouille de cavaliers. On m’arrête, on ne veut pas me lâcher. Brusquement je vois parmi eux Desgrais, le lieutenant de la maréchaussée, qui me connaît bien et qui me dit :
— Eh ! Baptiste, d’où diable, viens-tu à cette heure ? Rentre vite dans ta maison et garde-là bien. Ici, tu ne peux t’attendre à rien de bon. Nous sommes sur une piste et nous ferons une bonne prise ce soir.
Sur ce, on me relâche. J’accours ici ; et sur le seuil de la porte, que vois-je ? Un homme enveloppé d’un manteau sort d’ici, un stylet au poing, et me renverse. La maison est ouverte, les clefs sont sur la serrure Dites-moi ce que tout cela veut dire, dame Martinière.
La pauvre femme lui raconta tout ce qui s’était passé.
— Quant à la cassette que me remit l’inconnu, dit-elle en terminant son récit, m’est avis que nous ferons bien de la jeter dans la Seine. Qui nous garantit qu’en ouvrant cette boite notre bonne maîtresse ne tomberait pas morte sur le coup comme ce vieux marquis de Tournay lorsqu’il décacheta la lettre qu’il avait reçue d’une main inconnue ?
Les braves serviteurs restèrent longtemps indécis ; enfin ils décidèrent de tout dire le lendemain à leur maîtresse, et de lui remettre la mystérieuse cassette, tout en l’engageant à ne l’ouvrir qu’avec les plus grandes précautions…
Chapitre II
Baptiste n’avait pas tort de s’alarmer. À cette époque, en effet, Paris était le théâtre des crimes les plus audacieux, auxquels des imaginations diaboliques se plaisaient à donner un véritable caractère de terreur.
On avait arrêté ce célèbre empoisonneur italien nommé Elixi qui était parvenu à composer une substance vénéneuse, sans odeur et sans goût, provoquant une mort lente, ne laissant aucune trace dans le corps humain et déjouant tout l’art et toute la science des médecins qui attribuaient la mort à une cause naturelle. Dans sa prison de la Bastille, Elixi avait trouvé un élève dans un autre prisonnier, le capitaine Gaudin de Sainte-Croix. Celui-ci, au sortir de la Bastille, entra en relations avec la marquise de Brinvilliers : il la poussa peu à peu dans la voie du crime.
Les poisons préparés par Sainte-Croix étaient si subtils que quiconque les respirait était frappé de mort. Sainte-Croix en faisant ses préparations devait se couvrir le visage d’un masque de verre ; un jour son masque se détacha, il respira la poussière du poison et tomba raide mort. Quand on fit l’inventaire de son mobilier on retrouva des pièces qui attestèrent la culpabilité de sa complice, la marquise de Brinvilliers. Celle-ci fut arrêtée, condamnée à mort et brûlée vive.
Peu de temps après, une autre empoisonneuse, La Voisin, fut arrêtée par le lieutenant de la maréchaussée Desgrais. Elle fut envoyée devant la « Chambre ardente », instituée spécialement pour la recherche de ces crimes mystérieux et présidée par La Reynie. La Voisin avoua tout et la Chambre ardente la condamna aussi à mort. Bientôt de hauts personnages, parmi lesquels se trouvaient des ducs, des duchesses et un maréchal du royaume, furent soupçonnés d’avoir eu des rapports avec elle et . La Reynie se montra d’une sévérité qui égalait la cruauté et peu s’en fallut que ducs et duchesses n’eussent le sort des deux suppliciées.
À peine l’affaire des poisons fut-elle terminée que Paris fut affolé par une autre terreur. On racontait que toutes les personnes qui achetaient des bijoux s’exposaient à être assassinées. Une mystérieuse bande de voleurs semblait avoir pris à tâche de les dévaliser et ne reculait devant aucune audace. La police ne parvenait pas à mettre la main sur ces bandits. Fait étrange à noter : les victimes que l’on trouvait chaque matin dans les rues ou dans les maisons avaient toutes la même blessure mortelle : un coup de poignard dans le cœur.
La Reynie avait mis tout en œuvre pour découvrir les coupables ; mais en dépit des sentinelles et des patrouilles, la trace des assassins demeurait introuvable. Aussi ne sortait-on plus qu’armé jusqu’aux dents.
Ce qu’il y avait aussi d’incompréhensible dans tous ces crimes, c’est qu’on ne retrouvait pas le moindre indice des objets volés. Les malfaiteurs devaient être exactement renseignés sur les allées et venues de la police, puisque chaque fois qu’un surveillait un quartier, il ne s’y passait rien, alors que sur tous les autres points les vols et les assassinats redoublaient.
Chapitre III
Le lendemain matin, La Martinière raconta à sa maîtresse les événements de la nuit précédente et elle lui dépeignit toutes les horreurs qui se commettaient à Paris. En même temps elle lui remit en tremblant la mystérieuse cassette. Baptiste, dans un coin, était tout blême et mourait de peur. Tous deux supplièrent la noble demoiselle de n’ouvrir la cassette qu’avec les plus grandes précautions.
C’est ce que fit Mlle de Scudéri après avoir soupesé la cassette dans ses mains. Quelle ne fut sa surprise lorsqu’elle en retira deux bracelets d’or richement ornés de pierreries et un collier non moins éblouissant de beauté ! La Martinière remarqua que la fière Madame de Montespan n’avait point une parure semblable.
— Mais que veut dire tout ceci ? se demandait Mlle de Scudéri.
Soudain, elle aperçut au fond de la cassette un billet plié. Elle l’ouvrit et lut ;
« Vous avez plaidé devant le roi la cause de la loyauté en n’appelant ses rigueurs que sur les lâches. Nous qui défendons le droit du plus fort contre la lâcheté, en nous appropriant des trésors qui seraient gaspillés d’une manière indigne, nous vous savons gré d’avoir pris notre défense. Comme témoignage de notre reconnaissance, nous vous prions d’accepter cette parure. Nous vous saurons le plus grand gré de ne pas nous retirer votre appui et votre gracieuse faveur.
Est-il possible, s’écria Mlle de Scudéri, de pousser aussi loin l’audace et l’impudence ? Se peut-il qu’une parole jetée au hasard à la cour ait eu assez d’échos au dehors pour laisser peser sur moi une accusation odieuse de complicité avec ces ?…
Et la noble demoiselle se fit conduire aussitôt chez Madame de Maintenon qui la reçut aussitôt et à qui elle raconta ce qui s’était passé, en lui montrant la cassette qu’elle avait reçu si mystérieusement.
La marquise, en voyant ces magnifiques joyaux, ne put retenir une exclamation de surprise. Puis, après les avoir longuement admirés, elle se tourna vers Mlle de Scudéri :
— Savez-vous, mademoiselle, s’exclama-t-elle, que ces bracelets, ce collier ne peuvent sortir que des mains de René Cardillac !
René Cardillac était, à cette époque, le plus habile orfèvre et bijoutier de Paris ; il était en même temps l’un des hommes les plus inventifs et les plus bizarres de son temps. Personne n’était plus familiarisé que lui avec la nature et la valeur des pierres précieuses, personne ne savait les monter avec plus de talent, et personne n’aimait son art avec plus de passion ; il le prouvait bien, puisqu’il ne demandait, la plupart du temps, à ses clients, qu’un prix insignifiant de son travail, ou une somme si minime qu’elle n’était nullement en rapport avec la valeur réelle de l’objet. Aussi les commandes affluaient-elles chez lui, la besogne ne lui laissait point de trêve. Jour et nuit on l’entendait dans son atelier, marteler ou battre l’enclume, et telle était son ardeur que, bien souvent, quand son œuvre allait être achevée, il la rejetait au creuset parce qu’une partie de la monture ou un détail de quelque crochet de la chaîne ne le satisfaisait point il en résultait que tout ce qui sortait de ses mains était un chef-d’œuvre, mais il n’était pas facile d’obtenir de lui qu’il achevât rapidement une commande ; il y passait des semaines et des mois. En vain, pour le stimuler, lui offrait-on le double du prix convenu, il n’aurait pour rien au monde accepté un louis de plus et lorsqu’il était forcé de livrer enfin l’ouvrage à l’acheteur, il donnait des signes de chagrin qui faisaient pitié.
Cardillac, après avoir entrepris et achevé un travail avec tant d’ardeur, s’obstinait à ne pas vouloir le livrer à celui qui l’avait commandé. Plus d’une fois, de grands seigneurs qui avaient leurs entrées à Versailles, l’avaient vainement supplié de changer de système. On racontait qu’il s’était jeté aux pieds du roi pour implorer la grâce de ne rien faire pour lui, et l’on disait qu’il avait de même refusé les commandes de Mme de Maintenon, qu’il avait repoussé la demande qu’elle lui avait faite de monter une petite bague ornée des emblèmes des beaux-arts, dont elle voulait faire présent à Racine.
Je parie, dit Mme de Maintenon à Mlle de Scudéri, que Cardillac, si je le fais mander ici afin de savoir à qui il a livré cette parure, se refusera à venir, car il ne veut rien faire pour moi ; quoiqu’il soit devenu depuis quelque temps un peu moins sauvage.
Mlle de Scudéri, qui était impatiente de remettre la parure entre les mains de son légitime propriétaire, répondit que le meilleur leur moyen de vaincre les hésitations de l’original bijoutier, c’était de lui faire dire qu’on ne voulait rien lui commander, mais simplement avoir son avis sur la valeur de quelques bijoux. La marquise approuva cette innocente ruse. On fit appeler Cardillac, et il fut introduit peu de temps après dans l’appartement. Mme de Maintenon lui montra les bijoux sur le tapis vert foncé de la table, puis elle lui demanda si c’était lui qui les avait faits. Cardillac y jeta un coup d’œil :
— Vraiment, madame la marquise, il faut bien mal connaître l’ouvrage de René Cardillac pour croire un seul instant qu’il y ait dans le monde un autre bijoutier capable de monter une semblable parure. Vous avez raison, madame la marquise, ceci est mon ouvrage.
— Et pour qui donc avez-vous fait ces bijoux ? demanda Mme de Maintenon.
— Pour moi-même et pour moi seul, répondit Cardillac.
Et comme il voyait Mme de Maintenon et Mlle de Scudéri le regarder avec surprise :
— Oh ! vous avez beau trouver cela extraordinaire, continua-t-il, c’est comme je vous le dis ; j’ai rassemblé mes meilleures pierres par pur amour de l’art, et j’ai eu plus de plaisir que jamais à finir cet ouvrage avec soin. Il y a quelque temps. Cette parure disparut de mon atelier d’une manière inconcevable.
— Dieu soit loué, s’écria Mlle de Scudéri, les yeux brillants de joie. Et se levant de son siège avec la vivacité d’une jeune fille elle courut à Cardillac et posa ses deux mains sur les épaules de l’orfèvre.
— Reprenez, dit-elle, reprenez, maître René, votre bien que de hardis voleurs vous avaient enlevé.
Puis elle lui raconta tout au long comment elle était entrée en possession de la parure.
Lorsque Mlle de Scudéri eut cessé de parler, Cardillac s’empara de la cassette qu’elle lui tendait, s’inclina légèrement, mit un genou en terre, et dit :
— C’est à vous, noble et digne demoiselle, que le sort a destiné cette parure. Oui, je me souviens maintenant que pendant tout le temps que j’y travaillais, mes pensées se reportaient sans cesse sur vous ; c’est pour vous que je faisais ces bijoux. Ne refusez point de les accepter et de les porter ; c’est ce que j’ai fait de mieux depuis longtemps.
— Eh ! Eh ! répondit Mlle de Scudéri, avec enjouement, à quoi pensiez-vous donc, maître René ? Il ne convient pas à mon âge de me parer de ces pierres fines. Et d’où vous vient l’idée de me faire un si magnifique présent ? Allez, allez, maître René, si j’étais belle comme la marquise de Fontanges et riche comme elle, en vérité je ne laisserais pas cette parure sortir de mes mains ; mais que servirait à ces bras fanés d’avoir ces vains ornements, et que ferait ce cou ridé de ce collier étincelant ?
— Faites-moi cette charité, mademoiselle, acceptez, cette parure. Vous ne sauriez, croire quelle profonde vénération m’inspire votre vertu, votre grand mérite. Acceptez mon pauvre présent ne fût-ce que pour me donner l’occasion de vous prouver toute l’estime que j’ai pour vous.
Mlle de Scudéri hésitait encore, mais la marquise de Maintenon la força de prendre la cassette, et Cardillac, tombant à genoux, baisa le bord de la robe de la noble demoiselle, puis ses mains, gémit, soupira, pleura, sanglota, se releva et sortit.
La marquise, qui était ce jour-là de bonne humeur, eut un éclat de rire.
— Vous ne voyez, donc pas, mademoiselle, dit-elle, que maître René est éperdument épris de vous et que d’après la logique et les us de la galanterie, il commence par assiéger votre cœur au moyen de riches présents.
— Je ne pourrai jamais, madame la marquise, dit-elle, quoi qu’il arrive, me servir de cette parure ; elle a été n’importe comment entre les mains de ces suppôts du démon qui, avec une audace diabolique, pillent et assassinent et doivent certainement avoir fait un pacte avec Satan. J’ai horreur du sang qui semble encore souiller ces bijoux étincelants. Je ne puis me défendre d’un sombre pressentiment et j’ai idée que tout ceci cache quelque secret horrible et épouvantable.
La marquise fut d’avis que c’était pousser trop loin le scrupule, mais quand Mlle de Scudéri lui demanda ce qu’elle ferait en conscience à sa place, elle répondit sans hésitation :
— Je les jetterais plutôt à la Seine que de les porter jamais.
Chapitre IV
Il y avait plusieurs mois que ces événements s’étaient passés, quand un jour Mlle de Scudéri passa sur le Pont-Neuf dans le carrosse à glaces de la duchesse de Montansier. Tout à coup elle entendit des exclamations accompagnées de vociférations et de jurements. Un homme voulait à toute force se frayer un chemin au milieu de la foule, donnant et recevant des coups de poings et des horions. Quand il approcha du carrosse, Mlle de Scudéri, dont les regards étaient tombés sur lui, vit un jeune homme pâle comme la mort et qui semblait en proie à une extrême douleur. Il regardait fixement de son côté tout en jouant des coudes et des poings. À la fin il parvint jusqu’à la portière de la voiture qu’il ouvrit brusquement, jeta un billet sur les genoux de Mlle de Scudéri et disparut comme il était venu, au milieu d’une pluie de coups et d’injures.
La Martinière qui accompagnait sa maîtresse, avait poussé un cri d’horreur en voyant l’inconnu. Mlle de Scudéri s’évertuait en vain à tiret le cordon pour appeler le cocher ; celui-ci, comme s’il obéi à quelque mauvais génie, fouettait à tour de bras ses chevaux qui, l’écume à la bouche, se cabrèrent et traversèrent le pont au galop. Mlle de Scudéri répandit le contenu de son flacon d’odeurs sur la femme de chambre évanouie qui finit par ouvrir les yeux, et tremblante, le visage convulsé par la peur, se serra contre sa maîtresse en balbutiant :
— Sainte Vierge, que voulait donc ce terrible homme ? Ah ! c’était lui, oui, lui-même qui dans cette affreuse nuit vous apporta la cassette.
Mlle de Scudéri tâcha de rassurer la pauvre femme en lui disant qu’il n’était arrivé aucun malheur et qu’il fallait avant tout savoir ce que contenait ce billet. Elle déploya donc le papier et y lut les mots suivants :
« La fatalité que vous seule pouvez détourner me pousse dans l’abîme. Je vous supplie, comme l’enfant supplie sa
mère qu’il aime du plus ardent amour filial, d’envoyer sur le champ à maître René, sous un prétexte quelconque, pour y faire un changement, le collier et les bracelets que je vous ai fait remettre ; votre bonheur, votre vie en dépendent. J’attendrai jusqu’après demain. Si vous résistez à ma prière, j’entrerai de force chez vous et je me tuerai sous vos yeux.
— Il est évident, dit Mlle de Scudéri, après avoir achevé sa lecture, que si cet homme, mystérieux appartient à une bande de voleurs et d’assassins, il n’est animé contre moi d’aucun dessein coupable. S’il avait pu me voir dans cette nuit où la maréchaussée l’a fait fuir, qui sait quels bizarres aveux il m’aurait faits et quels sombres confidences auraient éclairci pour moi tous ces mystères dont je cherche en vain la moindre explication. Quelle que soit l’issue de cette aventure, je ferai ce que l’on me conseille par ce billet, quand ce ne serait que pour me débarrasser de cette maudite parure qui me semble être elle-même un talisman infernal.
Mlle de Scudéri était bien décidée à se rendre le lendemain matin chez le bijoutier avec la parure, mais on eût dit que tous les beaux esprits de Paris s’étaient entendus pour assiéger la demoiselle, ce matin-là dès la première heure, de vers, de pièces de théâtre et d’anecdotes.
Il était près de midi que le dernier des visiteurs ne s’était pas encore retiré. Mlle de Scudéri, qui devait se rendre chez la duchesse de Montansier, ajourna forcément au lendemain sa visite à maitre René Cardillac. Cependant elle était tourmentée d’une singulière inquiétude. Elle avait toujours devant les yeux le mystérieux jeune homme, et ses souvenirs qu’elle ne cessait de feuilleter, lui rappelaient vaguement cette figure et ces traits.
Toute la nuit elle eut un cauchemar affreux, et chaque fois qu’elle se réveillait, elle se reprochait de ne pas avoir pris la main que lui tendait l’infortuné prêt à tomber dans l’abîme, et elle s’accusait d’avoir précipité sans doute un événement funeste. Aussi, dès que le jour parut, elle se fit habiller et courut chez le bijoutier, munie de l’écrin.
Chapitre V
Dans la rue Saint-Nicaise, où demeurait Cardillac, la foule affluent de tous côtés se massait devant la porte de la maison. On criait, en faisait tapage et vacarme, on voulait entrer à toute force et les impatients n’étaient retenus qu’avec peine par la maréchaussée, qui formait cordon autour de l’habitation. Le tumulte était à son comble, des gens ivres de fureur criaient :
« Qu’on le mette en pièces, le misérable assassin ! »
Enfin parait Desgrais avec une escorte nombreuse, qui se fraye un passage à travers les groupes épais. La porte de la s’ouvre, un homme chargé de chaînes en sort et est entraîné au milieu des effroyables malédictions de la populace frénétique. C’est à ce moment que Mlle de Scudéri arrive devant la maison. Elle entend les vociférations de la foule et un sinistre pressentiment lui serre le cœur. Soudain un cri d’alarme frappe ses oreilles.
— Plus vite ! plus vite encore ! crie-t-elle au cocher.
Celui-ci parvient habilement à refouler les curieux et s’arrête devant la porte de Cardillac. Mlle de Scudéri aperçoit Desgrais et, à ses pieds, une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux défaits, à moitié nue, le visage empreint de terreur et de désespoir. Elle s’est jetée aux genoux du lieutenant et les tient enlacés ; elle crie avec l’accent de la plus navrante douleur :
— Il est innocent ! il est innocent !
En vain Desgrais et ses gens tâchent de la relever et de la repousser. Elle ne se laisse pas arracher de sa place. Tout à coup un homme de haute taille, d’un mouvement brutal, la saisit et l’entraîne violemment ; il trébuche maladroitement et laisse aller la jeune fille qui roule en bas des marches de pierre et reste étendue sur le pavé, sans parole et inanimée.
Mlle de Scudéri ne peut se contenir plus longtemps :
— Au nom du Christ, qu’est-il arrivé ? que se passe-t-il ? s’écrie-t-elle en ouvrant la portière de la voiture.
La foule s’écarte respectueusement devant la grande dame ; quelques femmes compatissantes ramassent la jeune fille, la font asseoir sur les marches du perron, lui baignent le front avec des spiritueux. Mlle de Scudéri s’approche de Desgrais et renouvelle sa question avec énergie.
— Il est arrivé un affreux malheur, répond Desgrais. René Cardillac a été trouvé mort ce matin, frappé d’un coup de poignard. C’est son ouvrier, Olivier Brusson, qui est le meurtrier ; on vient d’emmener le coupable en prison.
— Et la jeune fille ? s’écria Mlle de Scudéri.
— C’est Madelon, la fille de Cardillac, interrompit Desgrais. L’assassin devait l’épouser ; maintenant elle pleure et se désole et ne cesse de crier : « Olivier est innocent, tout à fait innocent ! » Elle doit savoir comment le crime a été commis et j’ai pour devoir de l’envoyer à la Conciergerie.
En prononçant ces paroles, Desgrais lançait des regards méchants qui trembler Mlle de Scudéri. Pendant ce temps, la jeune fille avait donné quelques signes de vie, mais elle n’articulait aucune parole, ne faisait aucun mouvement, restait les yeux fermés, et l’on ne savait si on devait la transporter dans la maison ou la laisser dans la rue jusqu’à ce qu’elle eût complètement recouvré ses sens.
Mlle de Scudéri, profondément émue, avait les larmes aux yeux. Elle contemplait tristement la malheureuse créature, et Desgrais et ses acolytes lui faisaient horreur. À ce moment, on entendit le bruit sourd de plusieurs pas dans l’escalier. C’était le cadavre de Cardillac que l’on descendait. Mlle de Scudéri prit une prompte détermination.
— Je me charge de la jeune fille, dit-elle à Desgrais, je l’emmène chez moi, occupez-vous du reste.
Grâce aux efforts de Fagon, un des plus fameux médecins de Paris à cette époque, la fille de Cardillac, qui était restée plusieurs heures dans un état un état de complète léthargie, fut enfin rappelée à la vie. Mlle de Scudéri acheva ce que le médecin avait commencé, en faisant pénétrer quelque lueur d’espoir dans l’âme de la pauvre enfant qui éclata en sanglots et trouva quelque soulagement à laisser couler ses larmes. Elle essaya alors, d’une voix entrecoupée fréquemment de hoquets convulsifs, de raconter ce qui s’était passé.
Vers minuit, elle avait été réveillée par quelques coups frappés doucement à sa porte, puis elle avait reconnu la voix d’Olivier qui la suppliait de se lever immédiatement et de descendre, parce que le vieux Cardillac se mourait. Épouvantée, elle avait sauté du lit et avait ouvert la porte. Olivier, le visage livide, inondé de sueur, s’était dirigé alors vers l’atelier, la lumière à la main. Elle l’avait suivi. Elle avait trouvé son père, gisant sur le sol, les yeux fixes, râlant et dans les dernières convulsions de l’agonie.
Elle s’était jetée sur lui en éclatant en gémissements et avait aperçu qu’il avait sa chemise tout ensanglantée. Olivier l’avait doucement menée à l’écart, puis il s’était occupé de laver et de panser la blessure que Cardillac avait reçue au sein gauche. L’orfèvre était revenu à lui peu à peu, le râle avait cessé ; il avait fixé sur elle d’abord, puis sur Olivier un regard plein de sympathie, il les avait l’un et l’autre attirés à lui, avait placé la main de sa fille dans celle du jeune homme et les avait serrés toutes deux dans les siennes. Olivier et elle étaient tombés à genoux auprès du moribond. Cardillac s’était relevé en poussant un cri déchirant, mais il était retombé aussitôt après et avait rendu le dernier soupir. Tous deux s’étaient abandonnés alors à la désolation. Olivier avait raconté comment son maître avait été assassiné sous ses yeux pendant une course nocturne qu’ils avaient dû faire ensemble. Il dit aussi comment il avait rapporté le blessé à la maison, tout en ne le croyant pas frappé mortellement. Au point du jour, les voisins, attirés par les gémissements, étaient entrés dans l’atelier dont la porte n’était pas verrouillée et avaient trouvé le jeune homme et sa fiancée agenouillés auprès du cadavre de Cardillac et inconsolables. Les cris et les clameurs avaient éveillé l’attention et les soupçons de la maréchaussée, qui était accourue et avait traîné Olivier en prison, sous l’inculpation d’avoir assassiné son maître. Madelon fit ensuite une touchante peinture de la vertu, de la piété, de la loyauté de son cher Olivier. Elle dit qu’il vénérait le bijoutier, son maître, comme il eut fait de son propre père, et elle ajouta que Cardillac l’avait choisi pour gendre, malgré sa pauvreté, parce qu’il voyait en lui non seulement un ouvrier de talent, mais un homme d’un caractère noble et loyal. Madelon racontait tout cela avec la plus profonde sincérité.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les Bijoux fatals.
