Texte entier
Enregistré conformément à l’acte du parlement du Canada, par C. O. Beauchemin & Fils, en l’année mil huit cent quatre-vingt-seize, au bureau du ministre de l’Agriculture, à Ottawa.
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Debout sur le sommet de la fière citadelle de Québec, un soldat en faction, immobile et attentif, s’appuyait lourdement sur sa carabine.
Du haut de ce rocher escarpé, il promenait lentement son regard sur le paysage que l’ombre de la nuit recouvrait d’un voile transparent.
Il était minuit, et seule la lumière vacillante des étoiles faisait ressortir les lignes saillantes des objets environnants.
Derrière lui se déroulait la vallée de la rivière St-Charles dont les taillis de pins et de hêtres faisaient une immense tache noire.
En face s’élevaient les falaises de Lévis, au delà desquelles s’étendaient les plaines unies de la Beauce.
À sa gauche la chute de Montmorency faisait entendre le grondement de ses eaux précipitées et brillait d’un éclat argentin.
À sa droite, s’étendaient silencieuses et désertes les plaines d’Abraham au-dessus desquelles s’élevait comme une vapeur de victoire sanglante.
On distinguait quelques lumières dans le château St-Louis, résidence du gouverneur civil, et dans les corps de garde des casernes des Jésuites, situées sur la place de la cathédrale ; mais le reste de la capitale était plongé dans l’obscurité et dans un morne silence.
Pas le moindre bruit ne s’élevait des rues étroites et des ruelles tortueuses de la basse-ville. Une lampe solitaire se balançait à la proue de la corvette de guerre ancrée dans le fleuve…
Il s’appuyait lourdement sur sa carabine. Son attitude aurait pu faire croire qu’il montait sa garde avec la vigilance automatique du soldat ; mais il n’en était pas ainsi. Jamais sentinelle n’avait été chargée d’une faction si pleine de lourdes responsabilités, et jamais garde n’avait été exécutée avec une plus minutieuse observation.
L’œil, l’oreille, le cerveau, l’être tout entier était absorbé par le devoir. Rien n’échappait à la pénétration de son regard, ni les changements dans les nuages qui obscurcissaient le ciel du côté du large, ni les ombres qui s’épaississaient dans le sentier de l’anse de Wolfe. Aucun son ne passait sans avoir frappé son oreille attentive, depuis le bruissement d’ailes du moineau qui avait établi son nid d’hiver dans les canons de la batterie, jusqu’à la course rapide du suisse par-dessus les sombres glacis des fortifications. Debout sur le sommet de la plus haute citadelle de l’Amérique, sa stature martiale se détachant nettement des ombres environnantes, comme un bloc de marbre sculpté se détache du sombre horizon, silencieux, solitaire et vigilant, il était le représentant et le gardien de la puissance britannique au Canada, à l’heure d’une crise redoutée.
Il avait conscience de sa position et se conduisait en conséquence.
Roderick Hardinge était un jeune homme au tempérament ardent. Il faisait partie de la petite milice qui gardait la ville de Québec et il ressentait vivement les critiques continuellement dirigées, durant les deux mois précédents, contre l’insuffisance de cette troupe. Il savait que les Américains avaient tout balayé devant eux à l’extrémité supérieure de la colonie. Schuyler avait occupé l’île aux Noix sans coup férir. Cinq cents soldats de l’armée active et cent volontaires avaient capitulé à St-Jean. Bedell, du New-Hampshire, avait pris Chambly et s’était emparé des immenses quantités de provisions et de munitions de guerre renfermées dans le fort. Montgomery s’avançait sur Montréal à la tête de toute son armée. La garnison de cette ville était trop faible pour soutenir l’attaque et devait infailliblement céder à un ennemi démesurément supérieur en nombre. Alors viendrait le tour de Québec. Il était bien connu que cette ville était, en réalité, le but de l’expédition américaine.
De même que la chute de Québec avait assuré la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais en 1759, la prise de Québec devait assurer la conquête du Canada par les Américains, dans l’hiver de 1775-76. Cela avait été parfaitement compris par le congrès continental à Philadelphie. Le plan de campagne avait été tracé par le général Schuyler avec cet objectif, et quand cet officier résigna son commandement pour cause de santé, après ses succès à St-Jean, Montgomery suivit la même idée et résolut de l’exécuter.
De Montréal, il adressa au congrès une lettre dans laquelle il disait énergiquement : « Tant que Québec ne sera pas pris, le Canada ne sera pas conquis. »
Roderick Hardinge avait appris avec peine que les autorités de Québec avaient peu ou point de confiance dans la milice qu’elles croyaient incapable de défendre la ville. Il était nécessaire de détruire ce préjugé, autant dans les intérêts de cette troupe que dans ceux de la cité. Hardinge entreprit cette tâche difficile. Il n’y avait pas de temps à perdre. Dans quinze jours, Québec pouvait être investi. Il se mit à l’œuvre, avec l’aide d’un seul compagnon. Tous deux tinrent leur projet dans le plus profond secret et ne le communiquèrent pas même au commandant du corps.
On était à la nuit du 6novembre1775. Hardinge sortit du quartier seul et sans attirer l’attention. Il se rendit aussitôt au poste de la citadelle le plus éloigné du corps de garde. Au cri de : « Qui vive » de la sentinelle, il donna le mot d’ordre. Puis appelant par son nom le factionnaire, qui était un soldat de son régiment, il lui donna l’ordre de lui remettre son fusil. La sentinelle obéit sans faire aucune question, ni recevoir aucune explication. Hardinge était un officier, et le simple soldat n’avait qu’à lui obéir. S’il avait quelque soupçon ou s’il était poussé par quelque sentiment de curiosité, il mis à l’abri de l’un et de l’autre par un nouvel ordre de se retirer hors de la vue, mais à portée de la voix, jusqu’à ce que ses services fussent requis. Un coup de sifflet devait être le signal.
Roderick Hardinge resta en faction de dix heures à minuit. Comme nous l’avons vu, il avait observé minutieusement tout ce que pouvait distinguer son regard vigilant. Mais ce regard se portait le plus assidûment vers un point de l’horizon : c’était le grand chemin qui conduisait de Lévis à la forêt, en traversant les plaines de la Beauce. Il était évident que c’était dans cette direction que devait apparaître l’objet qu’il guettait, et il ne fut pas désappointé.
Au premier coup de minuit sonnant à la tourelle de la cathédrale Notre-Dame, de l’un des points de ce grand chemin à cent verges au plus de la rive, une fusée bleue s’élança dans les airs.
À cette vue, Roderick se redressa subitement, enleva la carabine de son côté gauche, la jeta sur son épaule droite et se mit au port d’armes.
Le sixième coup de minuit venait de sonner, quand une seconde fusée bleue sillonna l’espace, mais cette fois, à au moins cinquante verges plus près que la première fois. Celui qui l’avait lancée avait évidemment dû courir vers la rivière.
Roderick fit un pas en avant et poussa un cri étouffé.
Le dernier des douze coups de cloche avait à peine résonné, qu’une troisième fusée s’éleva en sifflant du bord même du fleuve.
Roderick fit vivement volte-face et fit entendre un violent coup de sifflet. Le fidèle soldat dont il avait pris la faction accourut immédiatement. Hardinge lui jeta son fusil avec l’injonction de garder le silence. L’officier avait à peine eu le temps de disparaître dans les ténèbres, que la garde montante composée d’un caporal et de deux simples soldats se présenta et procéda à la formalité ordinaire du relèvement des sentinelles.
Le cœur palpitant d’émotion, Roderick Hardinge descendit rapidement des hauteurs de la citadelle dans la haute-ville.
En passant, il jeta un regard vers le château, mais les lumières qu’on y voyait briller deux heures plus tôt, étaient maintenant éteintes et le gouverneur dormait inconscient du danger qui accourait sur la ville durant cette nuit. Il traversa la place et entendit le bruit joyeux des officiers qui passaient gaiement la nuit à boire du vin et à jouer aux cartes.
Il répondit au « Qui vive » de la sentinelle postée à la porte qui gardait les hauteurs de la côte de la Montagne et doubla le pas en suivant le chemin tortueux qui en descend. La vieille côte a été la scène de plus d’un incident historique, mais certes, aucun de ces incidents n’a eu plus d’importance que cette démarche nocturne de Roderick Hardinge.
Le long des rues étroites et ténébreuses de la basse-ville, heurtant du pied les pierres du chemin ou trébuchant dans les ornières, il poursuivait sa route sans ralentir son allure précipitée.
Pas une âme dans les rues ; aucun signe de vie dans les entrepôts qui apparaissaient comme d’immenses cubes noirs, avec leurs barricades de portes et de fenêtres de tôle de fer.
En vingt minutes, le jeune officier eut atteint le fleuve au point où se trouve aujourd’hui le quai du Grand-Tronc. À ses pieds, il distingua un canot muni de ses deux rames. Sans un instant d’hésitation, il y prit place, détacha la chaîne qui le tenait amarré au rivage, mit les avirons dans leurs tollets, et, d’un vigoureux coup donné d’une main , tourna l’avant de la chaloupe vers la rive Sud.
En même temps, il éleva ses regards vers la ville. Elle était là, au-dessus de lui, silencieuse et inconsciente du danger qu’elle courait. Le rocher gigantesque du Cap Diamant s’élevait là haut comme une tour, semblant s’enorgueillir de sa force et se moquer des appréhensions du jeune officier. Celui-ci dirigea le canot sous la poupe de la corvette de guerre. Une seule lampe était suspendue à l’avant, mais aucune vigie ne le héla au passage.
« Le Jockey est évidemment un mythe pour tous ces gens-là », murmura-t-il ; « mais ils reconnaîtront bientôt qu’il est une terrible réalité, et c’est Roddy Hardinge qui le leur apprendra ».
Le Saint-Laurent n’est pas aussi large au-dessus de Québec qu’il ne l’est généralement sur son parcours, et en un quart d’heure, le rameur eut atteint la rive opposée. Au moment où la quille de la chaloupe gratta le sable de la berge, un homme s’avança à sa ren- contre. L’officier s’élança sur le rivage et s’approchant du nouveau personnage, il lui frappa familièrement l’épaule.
— Mon bon vieux Donald !
— Merci, maître. (Ces deux mots trahissaient un accent écossais fort prononcé.)
— Ponctuel comme d’habitude, Donald, toujours à la minute.
— Oui, Monsieur, mais j’ai bien failli être en retard. Le cheval, je le crains bien, s’en ressent plus que moi.
— Sans doute, sans doute ; as-tu voyagé beaucoup à cheval ?
— Près de dix heures, Monsieur, et sans jamais lâcher la bride.
— Oh ! comme mon cœur a bondi, Donald, quand j’ai vu ta première fusée ! Je pouvais à peine en croire mes yeux.
— Je suis arrivé juste à temps, maître. Si j’avais rompu une sangle, j’aurais été en retard ; mais voilà qui est fait.
— Oui, mon vieil ami, et bien fait.
Les deux hommes tinrent alors à voix basse une longue et vive conversation. À la manière animée du vieux et aux fréquentes exclamations du plus jeune, on eût pu reconnaître évidemment que le premier communiquait à l’autre des renseignements importants. Durant une courte pause qui se produisit pendant l’entretien, Donald tira un petit paquet enveloppé de papier, qu’il remit à Roderick Hardinge.
— C’était attaché au siège de ma selle, maître, dit-il, et je n’aurais, pour rien au monde, voulu le perdre.
Roderick entoura le paquet de son mouchoir et le plaça avec soin dans la poche intérieure de son habit, qu’il boutonna ensuite jusqu’au menton.
Au bout d’une demi-heure les deux hommes parurent prêts à se séparer.
— Je vais maintenant me hâter de retourner de l’autre côté, dit Roderick, et toi, Donald, retourne à l’auberge, tu dois avoir terriblement besoin de repos.
— Deux heures environ me remettront parfaitement, Monsieur.
— Et ton cheval ?
— Il est complètement fourbu. Monsieur.
— Alors, procure-t’en un autre et le meilleur que tu pourras trouver. Voici cinq souverains. Tu en useras largement au nom de Sa Majesté.
Donald s’inclina profondément, en signe de loyauté.
— Je serai en route une bonne heure avant le jour, maître Roddy. Le soleil levant me verra bien au delà des villages.
— Et nous nous rencontrerons ici de nouveau à minuit.
— Comptez là-dessus, Monsieur, à moins que ces canailles de rebelles ne me prennent et ne me pendent à l’un des grands chênes de la Chaudière.
— Ne crains rien, Donald ; la mort du traître n’a jamais été réservée à un vieux soldat du roi comme toi.
Le jeune officier reprit place dans son canot et se pencha aussitôt sur les avirons. Le vieux serviteur remonta la colline qui conduit à Lévis et disparut bientôt dans les ténèbres.
Roderick atteignit la rive nord sans encombres. Il amarra sa chaloupe au même vieux quai rongé et verdi par l’eau, où il l’avait détachée moins d’une heure auparavant. Il remonta à la ville par le chemin qu’il avait suivi précédemment. Aucun changement ne s’y était produit. Tout était dans le calme le plus profond. Tout le monde dormait encore. S’il désirait le secret, il devait être satisfait, car il était évident que personne n’avait été témoin de son étrange démarche. Lorsqu’il eut dépassé la porte de la haute-ville, il ralentit sensiblement le pas. Ce n’était pas l’effet de l’hésitation, mais bien de la délibération, il s’arrêta un instant en face des casernes. Les lumières étaient éteintes dans le quartier des officiers et aucun son ne se faisait entendre dans la salle du mess. Cette circonstance parut le détourner d’y entrer et il continua de se diriger en droite ligne vers le château St-Louis. Après avoir passé la garde, grâce au mot d’ordre, il frappa bruyamment à la porte principale.
Un officier de service qui dormait tout habillé sur un canapé dans le vestibule fut aussitôt sur pied et saisissant sa lanterne sourde placée derrière la porte, il ouvrit. Il n’eut pas plus tôt dirigé la lumière sur la figure de son visiteur, qu’il s’écria :
— Allons, Hardinge, qu’est-ce qui, diantre, peut bien vous amener ici à cette heure indue ? Entrez ! Il fait diablement froid.
— J’ai besoin de voir Son Excellence.
— Pas à présent, assurément ? Il n’était pas dispos hier soir, et il s’est retiré de bonne heure. Je ne crois pas qu’il soit bien aise de se faire ainsi réveiller avant le lever du jour.
— J’en suis bien fâché, mais il faut que je le voie.
— Quelque petite escapade, sans doute, et vous voulez que le vieux gouverneur vous en tire avant que la ville en ait vent, dit l’officier de garde qui était maintenant réveillé complètement et disposé à la jovialité.
— C’est une affaire beaucoup plus sérieuse que cela, Simpson, je suis bien fâché de le dire. Vous savez que je ne me présenterais pas ici à pareille heure sans le motif le plus urgent. Il faut absolument que je voie le gouverneur, et tout de suite.
Aucun signe d’impatience n’avait accompagné cette réplique, mais il parlait d’un ton si décidé, que l’officier, qui connaissait bien son ami, comprit que sa demande ne pouvait être rejetée. En conséquence, il s’occupa aussitôt de faire éveiller le gouverneur. Avec plus de promptitude que l’un et l’autre des jeunes gens l’avaient prévu, ce dignitaire se leva, s’habilla et se rendit dans une antichambre où il fit appeler Hardinge. Après quelques mots d’excuse, celui-ci découvrit à Son Excellence le sujet de sa visite.
Il dit comment, tandis que tout le monde, en ville, s’occupait de l’invasion de la colonie du côté de l’ouest, par l’armée continentale sous le commandement de Montgomery, on avait presque complètement perdu de vue l’autre colonne d’invasion qui s’avançait du côté de l’est, sous la conduite d’Arnold. Pour sa part, il déclara qu’il considérait cette dernière la plus dangereuse des deux. Elle était composée de troupes d’élite, avait été organisée sous les yeux de Washington lui-même et placée sous le commandement d’un bouillant général.
Outre ses autres qualités, Arnold avait l’avantage incalculable de connaître personnellement la ville, grâce à des visites répétées qu’il y avait faites tout récemment dans un but de commerce. La population de Québec paraissait ignorer complètement l’expédition d’Arnold. Elle semblait croire que sa colonne était ou devrait être noyée quelque part au milieu des cascades du Kennebec, ou du moins qu’elle ne réussirait jamais à se rendre jusqu’à la frontière, à Sertigan.
Le gouverneur croisa sa robe de chambre un peu plus serrée sur sa poitrine, renversa la tête sur le coussin de son fauteuil et laissa échapper un ou deux petits bâillements comprimés, comme s’il se fût un peu étonné que l’on eût interrompu son repos pour lui apporter tous ces renseignements qui lui étaient et déjà très familiers. Mais c’était un gentilhomme patient et courtois et il ne pouvait pas croire qu’un officier de milice même abuserait de son bon naturel au point de venir chez lui, à une telle heure, à moins qu’il n’eût à lui faire quelque communication vraiment importante. Il n’interrompit donc pas son visiteur.
Roderick Hardinge, continuant, dit que la crainte de voir Arnold fondre sur la ville comme un vautour pendant que la plus grande partie des troupes de la colonie était avec le général Carleton, près de Montréal et dans la péninsule du Richelieu, dans un moment où, conséquemment, la cité était presque sans défense, lui avait fait prendre la résolution de surveiller personnellement son approche. Ce pouvait être de la présomption de sa part, mais il n’avait pas pleine confiance dans les quelques rapports que l’on avait reçus, en ville, de cette expédition, et il avait voulu se satisfaire en s’informant par lui-même à des sources plus dignes de foi.
Ici Son Excellence sourit légèrement à la confession ingénue de son subalterne, mais quelques instants plus tard, il ouvrit les yeux très grands lorsque l’officier lui rapporta en détail toutes les circonstances que nous avons racontées dans les chapitres précédents.
— Votre Donald est-il un homme en qui l’on peut avoir une parfaite confiance ? demanda le lieutenant gouverneur.
— Je réponds de lui comme de moi-même. C’est un vieux serviteur qui a accompagné mon père dans toutes ses campagnes.
— Il dit qu’Arnold a passé la frontière ?
— Oui, Excellence.
— Et qu’il s’avance actuellement sur Québec ?
— Oui, Excellence.
— Et qu’il est actuellement à…
— À soixante milles de la ville.
Le lieutenant-gouverneur arracha son bonnet de velours de dessus sa tête et le lança sur la table.
— Soixante milles, avez-vous dit ?
— Soixante milles, Excellence.
Son Excellence reprit tranquillement son bonnet, le remit sur sa tête, se renversa sur son siège, plaça les coudes sur les bras de son fauteuil, joignit les mains qu’il agita mécaniquement devant ses lèvres, et, les yeux élevés au plafond, il s’absorba dans un petit calcul.
— Soixante milles. En faisant quinze milles par jour, monsieur Arnold mettra quatre jours à atteindre Lévis. C’est aujourd’hui le 7, n’est-ce pas ? Alors, le 11, nous pouvons nous attendre à la visite de ce monsieur.
— Arnold exécutera deux marches forcées de trente milles chacune. Excellence, et arrivera en face de cette ville dans deux jours. C’est aujourd’hui le 7 ; le 9, nous verrons son avant-garde sur les hauteurs de Lévis.
— Oh ! oh ! Et c’est ainsi que procède ce gaillard de rebelle ? Il doit avoir eu tout à coup une fameuse veine, car aux dernières nouvelles que nous avons eues sur son compte, la mutinerie s’était mise parmi ses hommes, et la débandade de sa troupe était imminente.
— C’est qu’ils mouraient de faim.
— Et auraient-ils été ravitaillés, par hasard ?
— Ils l’ont été.
— Par qui ?
— Par notre propre population, à Sertigan et tout le long de la Chaudière.
— Mais leurs chevaux ? Il est bien connu qu’ils les ont tous perdus dans les régions inhabitées.
— Ils ont été remplacés.
— Pas par nos concitoyens, assurément ?
— Oui, Monsieur, par nos propres gens.
— Impossible. Nos pauvres fermiers ont été volés et pillés par ces canailles.
— Pardon, Excellence ; mais ces canailles paient généreusement pour tout ce que leur troupe réquisitionne.
— En argent ?
— Non, Monsieur, en papier.
— Leur papier continental ?
— Pas autre chose.
— Des chiffons, de vils chiffons.
— Possible, mais nos fermiers les acceptent tout de même et sans hésitation, repartit le lieutenant en sortant de la poche de son habit le petit paquet qu’il y avait serré. Il le déplia et en retira plusieurs billets qu’il remit au gouverneur.
C’étaient des spécimens du papier-monnaie américain et des reçus signés par Arnold et plusieurs de ses officiers pour des animaux de boucherie et des provisions achetées des fermiers canadiens.
— En réalité, continua le jeune officier, Votre Excellence m’excusera si j’affirme que, d’après tous les renseignements que j’ai obtenus, et sur lesquels je vous assure de nouveau que vous pouvez compter, il est évident que la population des régions que la colonne d’invasion a traversées ou traverse en ce moment, est favorable à la cause américaine.
Une proclamation trompeuse écrite par le général Washington lui-même et traduite en français a été distribuée parmi cette population, qui a été séduite par les belles phrases qu’elle renferme sur la liberté et l’indépendance. C’est ce qui explique tous les rapports faux et illusoires que nous avons reçus jusqu’ici concernant cette expédition.
Nous avons été systématiquement et à dessein tenus dans les ténèbres sur ce sujet. Laissée à elle-même, l’armée d’Arnold, disloquée par l’insubordination, se serait débandée ou aurait péri de faim et de misère dans les régions inhabitées. Encouragée et ravitaillée par les propres sujets de Sa Majesté, elle marche maintenant en bataillons serrés sur Québec.
— Les traîtres des districts éloignés ne peuvent pas, malheureusement, être atteints aussi facilement que ceux qui sont sous nos yeux ; mais l’heure de leur châtiment arrivera pourtant. En attendant, il nous faut surveiller attentivement la désaffection et la trahison dans les murs mêmes de cette ville, dit le lieutenant-gouverneur d’un ton énergique et avec une chaleur très perceptible.
— Ce paquet pourra probablement aider Votre Excellence en cela, répliqua Hardinge, tout en remettant au représentant de la couronne anglaise le reste du paquet qu’il avait reçu de Donald.
— Qu’est-ce que ceci, demanda le gouverneur, en déliant les cordons qui entouraient le paquet ?
— Des lettres du colonel Arnold au général Schuyler qui était le commandant en chef de l’armée d’invasion aux débuts de l’expédition.
Arnold sera surpris, sinon , d’apprendre que Montgomery a succédé à Schuyler.
— Ah ! je vois. Eh bien, comme ces lettres ne sont pas adressées au général Montgomery et que le général Schuyler a quitté le pays, nous ne manquerons pas à l’étiquette en les ouvrant. Elles sont sans doute d’une lecture fort intéressante. Et celles-ci ?
— Ce sont des lettres d’Arnold à plusieurs citoyens distingués de Québec.
— Impossible !
— Veuillez lire les adresses.
Le gouverneur examina les suscriptions une par une et en silence, tout en faisant ses commentaires à voix basse :
Monsieur L. — Cela ne me surprend pas.
Monsieur F. — Il faudra voir à cela.
Monsieur O. — C’est assez probable.
Monsieur R. — Il doit y avoir quelque erreur. Il est trop fou pour prendre parti d’un côté ou de l’autre.
Monsieur G. — Sa femme devra décider cela pour lui.
Monsieur X. — Je lui donnerai une commission et il ira très bien.
Monsieur N. — Je n’en crois pas un mot.
Monsieur H. — Branle dans le manche. Il a trahi la France sous Montcalm, il peut bien trahir l’Angleterre sous Carleton.
Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il en eût parcouru une douzaine de plus. Enfin, la vingtième adresse frappa son regard et il s’écria :
Monsieur B. — Impossible ! Mon meilleur ami !… Mais si pourtant c’était vrai ? Qui sait ce que peuvent produire ces jours ténébreux ? B ! B ! Je vais m’éclairer sans retard.
En disant ces paroles, il jeta toutes les lettres sur la table et s’efforçant de maîtriser son émotion, il se tourna vers Roderick Hardinge et lui demanda :
— Avez-vous autre chose à me dire, mon jeune ami ?
— Rien de plus, Monsieur, sinon de m’excuser d’avoir accaparé une si grande portion de votre temps, surtout à cette heure indue.
— Que cela ne vous préoccupe pas. Si tout ce que vous m’avez dit est vrai, le renseignement est d’une importance incalculable. Je ne perdrai pas un instant et je ne vous oublierai pas, ni vous, ni votre vieux serviteur. Je vais envoyer des éclaireurs immédiatement et procéder moi-même à l’examen de ces lettres que vous avez placées entre mes mains. La situation est grave, jeune homme. Vous avez bien agi et pour vous montrer combien j’apprécie votre conduite, j’entends vous charger d’une nouvelle mission. Vous n’avez pas dormi cette nuit ?
— Non, Excellence.
Il est maintenant cinq heures et demie. Allez vous reposer jusqu’à midi. Alors, venez ici avec le meilleur cheval de selle de votre régiment. Je vous donnerai vos instructions.
Roderick Hardinge salua et prit congé au moment où les premières lueurs de l’aurore apparaissaient dans le firmament.
Personne ne l’accosta dans le vestibule. La sentinelle postée à l’entrée ne prit pas même garde à lui. Il se dirigea en droite ligne vers les casernes. Au moment où il traversait la place de la cathédrale, une gracieuse jeune fille à la figure encapuchonnée passa sans bruit à son côté et entra dans la vieille église. C’était la jolie Pauline Belmont. Roderick la reconnut et se retourna pour lui adresser la parole, mais elle avait disparu sous le porche.
Hélas ! Si l’un et l’autre avaient su… !
Il se produisit un mouvement remarquable à Québec, le matin du 7novembre1775. Les habitants qui étaient rentrés chez eux la veille au soir dans la sécurité de l’ignorance, se levèrent le lendemain avec la vague certitude d’un événement imminent. Il y avait de l’électricité dans l’air. L’atmosphère était chargée de nuages au moral comme au physique. Les gens ouvraient leurs fenêtres et regardaient au dehors avec anxiété. Ils s’arrêtaient sur le seuil de leurs portes comme s’ils avaient craint de s’avancer plus loin. Ceux qui osaient sortir se rassemblaient en groupes au coin des rues et s’entretenaient à voix basse. On ne connaissait rien de défini ; personne n’avait rien vu ; personne n’avait rien entendu. Et pourtant toutes sortes d’histoires fantastiques circulaient dans les groupes.
On disait que des feux étranges avaient brillé dans les airs durant la nuit. Une sentinelle fantôme avait monté la faction à la citadelle, un spectre sous la forme d’un canotier avait traversé la rivière avec des avirons assourdis, une ombre de cavalier sortie de la forêt avait traversé Lévis comme un tourbillon et son coursier, blanc d’écume, était tombé mort sur le rivage. Les incrédules pouvaient voir le corps de l’animal dans une carrière de sable, à moins de cent verges de l’endroit où il était tombé. Et ce n’était pas tout : un mystérieux visiteur s’était présenté chez le gouverneur peu après minuit. Il y avait eu une longue conférence entre les deux hommes. Le gouverneur était d’une colère terrible, et l’étranger était parti chargé d’une autre mission aussi étrange que celle qui l’avait amené au château.
Ces rumeurs et d’autres plus fantastiques encore volaient de bouche en bouche d’un bout à l’autre de la ville. Il est étonnant de voir combien la foule ignorante peut arriver près de la vérité des choses au-dessus d’elle et combien est puissant l’instinct des grands événements dans les esprits vulgaires. Dès dix heures du matin, Québec était en tumulte et la place de la cathédrale était remplie de monde.
En face de la place, à l’Est, étaient les casernes ; mais on ne voyait là aucun signe de commotion. Deux sentinelles allaient et venaient d’un bout à l’autre de leurs longs parcours aussi tranquillement qu’à la parade. Les soldats hors de service s’appuyaient contre le mur ou les montants des portes de l’édifice, les mains dans les poches ou les jambes croisées.
Quelques-uns même fumaient leur pipe avec cet air moitié insignifiant, moitié farouche que les gens trouvent si exaspérant, en temps de commotions populaires.
Néanmoins une observation plus attentive pouvait découvrir que la troupe était plus occupée que d’habitude. Des patrouilles sortaient de la cour à des intervalles plus fréquents, et ceux qui s’y connaissaient remarquaient qu’elles étaient doublées. On observait aussi que l’on plaçait des gardes à plus d’endroits que la veille. Par exemple, cent hommes, au moins, avaient été envoyés en détachement le long de la rivière, où, précédemment, il y avait peu ou point de garde.
Il y avait encore les allées et venues constantes d’officiers à cheval sortant des casernes ou y entrant, et portant évidemment des ordres. En traversant la foule, ils avançaient lentement, mais dans les rues latérales ils accéléraient le pas.
La matinée s’écoula ainsi. Le ciel devenait de plus en plus sombre et bientôt la neige commença à tomber en abondance. Un léger vent d’est s’éleva, et les blancs flocons chassés et tournoyants effaçaient les lignes de l’horizon. Les hauteurs de Lévis se fondaient au loin ; le lit du fleuve était surmonté d’une immense muraille de brume et le rocher escarpé de la citadelle semblait flotter comme un rideau de gaze.
Quelle délicieuse sensation d’isolement produit en nous une abondante chute de neige ! Elle nous sépare du reste du monde. Vous étendez la main pour chercher votre voisin, et vous ne touchez qu’un brouillard palpable. Vous levez la figure vers le ciel et le doux contact des flocons soyeux vous fait fermer les yeux comme dans un songe.
La grande foule assemblée sur la place était ainsi divisée en groupes indistincts et sa bruyante rumeur devenait un murmure dans la lourde atmosphère. Mais la multitude expectante et anxieuse n’en était pas moins là et elle allait sans cesse s’augmentant. Des femmes, un châle jeté sur la tête ou encapuchonnées, venaient maintenant augmenter le nombre des curieux.
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The end
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