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LES ASILES D’ALIÉNÉS
DE LA
PROVINCE DE QUÉBEC
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Nos excellents asiles d’aliénés de Beauport et de la Longue Pointe sont, depuis quelques mois, le but d’attaques aussi injustes que violentes : il n’y a guère à s’étonner de cela, car presque partout les institutions publiques sont périodiquement l’objet de ces sortes de critiques, le plus souvent dictées par la malveillance. Aux causes communes qui soumettent les établissements de ce genre à ces tracasseries, allant parfois jusqu’à la persécution, s’ajoute, dans la Province de Québec, un animus particulier produit par les antipathies de race et par le fanatisme d’une certaine catégorie de sectaires.
Pour montrer que nos asiles ne sont pas les seuls qui soient exposés aux traits de la calomnie, je me contenterai de reproduire quelques passages des écrits d’aliénistes américains sur ce sujet, après quoi, afin de faire voir de quelles odieuses machinations peuvent être victimes les administrations des établissements de la Province de Québec en particulier, je citerai un cas qui s’est produit, à l’époque où j’étais un des inspecteurs des institutions publiques de l’ancienne province du Haut et du Bas Canada réunis.
M. le Dr Gale, surintendant du Central Kentucky Lunatic Asylum, sorti victorieux d’une lutte de cette espèce, au cours de laquelle on l’avait accusé de cruauté et d’impéritie, disait, dans son rapport annuel de 1882 : — "The troubles here are but a of those had by almost every institution in this country and Europe. Such asylums as have had none are exceedingly fortunate, and are the exceptions to the rule."
M. le Dr Everts, traitant la même question devant l’association des Surintendants des asiles des États-Unis (voir le numéro d’octobre 1881, de l’American Journal of Insanity), dit, entre autres choses : — "To accuse managing boards of dishonesty, and medical superintendents and subordinates of incompetency, or criminal neglect of duty and abuse of authority, towards helpless prisoners is a common feature of public scandal… …Born agitators and professional reformers, who live and move upon the borderland of insanity, who are ever intent upon turning this world upside down, and having things done some other way no matter what the present way be — have appropriated all such suspicion, imputation, accusation and scandal as valuable contribution to their magazine of munitions, to be used in a general crusade against whatever appears to be established. Professed neurologists and flippant neurospasts of the medical profession, arrogating to themselves all knowledge of psychology and psychiatry, have by sneers, innuendo and direct assaults upon the character and qualification of medical officers serving in American hospitals for the insane, done what they could do toward the disparagement of hospital reputation. Hungry politicians of a low order have in notable instances, unscrupulously manufactured and promulgated accusations and reports as testimony against incumbents of hospital places, calculated to disquiet and abuse the public mind respecting the management of those great charities. Foreign hospitals and their methods have been extolled and contrasted as in every respect superior to our own."
M. le Dr Workman, qui a longtemps occupé la situation de surintendant de l’asile de Toronto, dans un article sur le sujet (numéro de Juillet 1881 de l’American Journal of Insanity) disait : — "The pernicious accusations here complained of, rarely, if ever, have their origin among the uneducated portion of the population. They are trumped up by persons professing more intelligence than moral honesty, and they are cherished into pestilant vigor by those who have had but too much education."
Dans un de ses rapports, M. le Dr Rogers de l’asile de l’État d’Indiana, dit : — "Institutions have been assailed in this manner often before, and the results always have been, and always will be, direful, as far at least as regards the general effect on those most interested — the immediate friends of the insane."
Je vais maintenant citer le cas de la Prison de Réforme de l’Île-aux-Noix (1861), pour donner une idée de ce que peuvent faire les préjugés nationaux et religieux, de ce que produit souvent ici la haine qui en découle, quand il s’agit de l’administration des établissements publics de la Province de Québec.
La Prison de Réforme du Bas-Canada, localisée d’abord à l’Île-aux-Noix, fut établie en Octobre 1858. Le premier Préfet de cette institution, un anglais protestant, ne rencontra point d’opposition dans la prise de possession de ses fonctions, bien qu’il ne fut pas un ami de la majorité de notre section de la province, bien qu’il n’appartint pas au Bas-Canada : il eut au contraire, ses coudées franches et ruina si parfaitement cet établissement qu’à la suite d’une enquête juridique, qui fut suscitée par des faits patents et non par des criailleries, il fut démis de ses fonctions, en mai 1860. M. le docteur Nelson fut nommé Préfet par intérim, et à la fin de l’année 1860. M.F. X. Prieur fut appelé à prendre la direction de l’institution. Dès qu’on apprit la nouvelle de cette nomination, avant même l’entrée en fonction du nouveau préfet, on se mit à l’attaquer publiquement et à ourdir contre lui des trames, au sein de la prison même et au dehors. La première semaine du séjour de M.Prieur à l’Île-aux-Noix n’était point terminée qu’une révolte éclata parmi les prisonniers protestants et de langue anglaise, révolte que le nouveau préfet maîtrisa au péril de sa vie. Un mois plus tard, un second soulèvement eut lieu à la suite duquel M. Prieur fit sévèrement quatre des principaux conspirateurs, parmi les condamnés, et démit un des employés de l’institution, le maître d’hôtel, pour participation dans ces complots. Ces deux révoltes, suivies de ces punitions et de cette démission méritées, qui toutes inévitablement s’étaient exercées sur des protestants et des individus de langue anglaise, furent le signal d’un tollé général contre M.Prieur, de la part d’une notable partie de la presse anglaise du pays.
Dans ces circonstances, nous avons toujours eu le malheur de compter des nôtres parmi les insulteurs et les persécuteurs : cette fois, ce fut le juge Mondelet qui joua ce rôle odieux. Aux assises criminelles de Mars 1861, ce zélateur des mauvaises causes, dans une adresse faite aux Grands Jurés, fit une charge à fond contre l’administration de M.Prieur, et pour conclusion de ses remarques, dit de la Réforme de l’Île-aux-Noix : — « On ne devrait pas laisser un seul instant subsister un état de choses semblable à celui qui s’y voit. » Il faut noter que ce magistrat n’avait rien vu autre chose que les mensonges et les calomnies de certains journaux et de leurs correspondants.
On accusait M.Prieur d’incapacité, de tyrannie, d’injustice et surtout d’une partialité révoltante exercée contre les protestants, contre les officiers et les détenus d’origine britannique, à l’avantage des catholiques et des Canadiens-français. Le principal fabricateur de ces calomnies écrivait dans le Commercial Advertiser, de Montréal, et, avec cette hypocrisie pharisaïque qui caractérise le genre, il signait "Justice."
Le Bureau des Inspecteurs des établissements publics, alors composé de cinq membres, dont trois étaient protestants et un seul Canadien-français, fut chargé de faire une enquête. On donna avis aux gens du Commercial Advertiser, en invitant les accusateurs à formuler leurs plaintes et à produire leurs témoins ; sommation à laquelle on ne fit aucune réponse. L’enquête eut lieu et ne fut close qu’après avoir mis le tout au clair : la décision du Bureau des Inspecteurs fut rendue à l’unanimité de tous ses membres, parmi lesquels il ne s’éleva ni le moindre doute, ni la moindre hésitation. Voici les trois principaux paragraphes du rapport, dont les motivés défient toute critique :
« Le Bureau est encore d’avis que cet esprit de malaise et de révolte, né des causes assignées ci-dessus, a été fomenté et excité par certains officiers de l’institution qui s’étaient pris d’inimitié contre M.Prieur, personnellement, avant son arrivée à l’Île-aux-Noix, à cause de sa nationalité et de sa religion. Ces officiers, ainsi prévenus contre le préfet, ont essayé par leurs discours et leur conduite, à exciter contre le préfet, les préjugés nationaux et religieux d’une partie des prisonniers. La preuve démontre qu’ils ont eu un trop malheureux succès et que beaucoup des prisonniers, d’origine britannique et de croyance protestante, ne voyaient le préfet qu’avec un œil de haine et de mépris, était Canadien-français et Catholique.
… « Le Bureau est encore d’opinion que la sévérité opportune du préfet était absolument nécessaire et qu’elle a eu un effet admirable sur la discipline de l’institution, laquelle est aujourd’hui dans un meilleur état et dans des conditions supérieures à celles qu’on a pu observer, à aucune époque de son existence.
« Le Bureau, pour terminer, déclare, à l’unanimité de ses membres, qu’il n’y a aucune espèce de vérité dans les accusations de sévérité, outrée et d’injustice proférées contre le préfet actuel de la prison de réforme du Bas-Canada : que, bien au contraire, M.Prieur s’est acquitté de ses devoirs, dans des circonstances singulièrement difficiles, avec conscience, diligence, impartialité et humanité, et qu’il est, par son intelligence, sa bonté et sa fermeté admirablement propre à remplir les fonctions laborieuses et importantes qui lui sont confiées. »
J’ai tenu à raconter cette histoire, parcequ’elle est caractéristique de la manière dont sont souvent traitées les administrations qui ont à leur tête des Canadiens-Français, à la moindre machination qu’il plait à quelqu’intriguant d’ourdir : cela s’est vu cent fois et cela se voit encore aujourd’hui.
On peut diviser en quatre chapitres les élucubrations qu’on a récemment publiées contre nos asiles d’aliénés de la Province de Québec : 1. Le chapitre des diatribes, 2 Le chapitre de la discipline intérieure, 3 Le chapitre du mode de maintien des asiles, 4 Le chapitre de l’internement des aliénés.
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À l’automne de 1884, plusieurs journaux commencèrent la guerre ouverte contre nos asiles d’aliénés, par la publication d’une espèce de factum, portant pour titre ou plutôt pour affiche, en gros caractères, les exclamations suivantes : — « The insane asylums — An English Medical Expert’s visit to Longue-Pointe and Beauport — A terrible indictment — The System pursued a Relic of the Middle Ages — The contract System denounced. »
L’auteur de ce document est un médecin anglais qui, hôte passager du pays, à titre de membre de l’Association du progrès des sciences, a oublié le soin de sa propre dignité jusqu’à se faire l’instrument d’une clique et jusqu’à se prêter au rôle de vulgaire insulteur de gazette. Ce médecin est un des rédacteurs du Journal of Mental Science, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et notamment d’un livre intitulé "Chapters in the History of the insane in the British Isles," 1882. M. le Dr. Daniel Hack Tuke n’est pas le premier venu et ses écrits ne sont pas, d’ordinaire, sans valeur : il est connu en Angleterre et son nom est inscrit dans les catalogues ; mais le fait qu’il ne se trouve pas mentionné dans un livre qui passe pour contenir la biographie abrégée des célébrités britanniques — "Men of the time", bien que n’étant nullement une preuve d’insignifiance irait, cependant, à faire croire que ce monsieur n’est pas à tel point fameux que d’offrir une exception au proverbe — Nul n’est prophète en son pays —. Quoiqu’il en soit, il est évident qu’il a voulu se donner, en Canada, les allures d’un Prophet abroad. Attendu que ceux, dont M. le docteur Tuke a voulu caresser les haines, l’ont représenté comme un oracle, ils ne devront, ni lui, ni eux, s’étonner que ceux qu’il a froissés cherchent à connaître à qui ils ont affaire.
M. le Dr Tuke est un homme ordinaire ; son talent est celui du compilateur ; il lui arrive parfois de dire, de lui-même, de bonnes choses ; mais, en général, du moment qu’il lâche la remorque, il navigue à l’aventure et se heurte aux lieux communs et aux platitudes. Comme aliéniste, il a pris une ornière et il la suit. Il réussit quelquefois dans l’analyse, mais quand il essaye de la , oh ! alors il devient tout à fait amusant. C’est ainsi que, dans ses Chapters, la pièce de résistance de ses œuvres, voulant, à la page 457, donner un brillant exposé des conséquences des principes qu’il adopte, il dit :
"The treatment of the insane ought to be such that we should be able to regard the asylums of the land as one Temple of Health, in which the priests of Esculapius, rivalling the Egyptians and Greeks of old, are constantly ministering, and are their time and talents on the altar of Psyche."
Il ne manque à tout cela que la description des habits sacerdotaux des sacrificateurs de Psyché ; car il est évident que la cravate blanche en étouffoir, l’habit noir à queue d’aronde, le pantalon collant et les escarpins de cuir verni breveté ne constitueraient pas un costume d’un goût assez classique, pour un sacerdoce imité des cultes d’Isis et d’Aphrodite, s’exerçant en présence d’élégantes congrégations de fous émancipés par la non-restraint.
Je parlerai plus loin de la théorie de la non-restraint, dépouillée de toutes fleurs de rhétorique et débarrassée des réminiscences mythologiques ; mais je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici, que la doctrine de la non-restraint a ses dangers, même en matière d’écritures. Bref M. le docteur Tuke fait partie du commun des mortels ; ses meilleurs écrits accusent plus de travail que de génie et il a certainement plus de creux que de profondeur.
La gazette, dans laquelle je lis le prétendu rapport de M. le Dr Tuke, est du mois d’Octobre dernier ; je vois, par cet écrit, que les courtes visites qu’il a faites, une à l’asile de Beauport, l’autre à l’asile de la Longue-Pointe, datent du mois d’Août, je ne connais pas l’époque des visites qu’il avoir faites à quelques-uns des asiles d’Ontario. La conclusion tirée par M. le Dr Tuke, de cet examen évidemment incomplet et insuffisant, c’est que les asiles de la Province de Québec sont des — relics of Barbarism — et que les asiles de la Province d’Ontario sont des — excellent institutions —.
Comme j’ai à m’inscrire en faux contre ce jugement, il convient de dire que j’ai été, pendant plusieurs années, inspecteur des asiles de Beauport, de Toronto, de Kingston (Rockwood) et d’Orillia ; que plus récemment, j’ai, en diverses occasions, visité en détail les asiles de Beauport et de Kingston, et que j’ai visité ceux de Toronto, de Saint-Jean, d’Halifax et de la Longue-Pointe. J’ai pris connaissance des rapports des médecins, des administrateurs et des inspecteurs de tous nos asiles canadiens : j’ai donc pu et dû acquérir une connaissance assez intime de l’état des choses et je le déclare, avec sincérité et confiance, les asiles de Beauport et de la Longue-Pointe, à tout prendre et en somme, ne le cèdent à aucun des autres ; tous sont des établissements qui font honneur au Canada ; aucun d’eux n’est parfait ; on peut trouver bien ou mal certaines dispositions, certaines manières d’être selon les idées qu’on entretient, qui dans une de ces institutions, qui dans l’autre. Le contraste en bloc que veut établir M. le Dr Tuke et le langage dont il se sert, ne constituent pas le rapport d’une enquête ; ce n’est pas même l’appréciation d’un homme raisonnable et qui se respecte, c’est une diatribe et une sotte méchanceté.
Nos deux asiles de la Province de Québec je le répète, peuvent subir l’examen et la comparaison. Comme sites, Beauport est sans rival et Saint-Jean-de-Dieu a peu d’égaux ; les édifices, d’aspect et d’ampleur, comptent parmi ceux des institutions de première classe ; les terrains et les parterres de Beauport sont superbes et ceux de la Longue-Pointe, plus récemment travaillés, sont déjà très beaux ; les divisions intérieures, le chauffage, l’éclairage, la ventilation sont dans des conditions ou d’excellence ou de bonne moyenne ; la nourriture est saine et abondante ; l’habillement et la literie des aliénés, dont la grande majorité, comme ailleurs, appartient à la classe pauvre, sont très convenables, avec les différences qui partout distinguent les catégories des fous propres et tranquilles, des fous malpropres et gâteux et des fous temporairement violents et destructeurs ; les soins domestiques et la discipline sont doux et marqués au coin de la charité et du respect pour la souffrance et le malheur, sans tomber dans les lubies et les faux dehors des rêves et des utopies ; le traitement moral et physique y est ce qu’il est partout ailleurs en somme. Ces deux asiles ont des médecins ordinaires et des médecins visiteurs ; ils sont régulièrement inspectés par des fonctionnaires nommés par le gouvernement ; on s’efforce d’améliorer, avec le temps et selon les moyens fournis : — quelquefois aussi, on opère des changements, pour obéir aux fantaisies qui ont cours, et ces changements ne sont pas toujours des améliorations, cela s’applique à Ontario comme à Québec. On ne sacrifie point à Psyché, ni à aucune autre divinité fantastique dans ces asiles, on se contente d’être chrétiens, c’est pourquoi on se préoccupe de l’âme des malheureux comme de leurs corps ; des prêtres et des ministres y prennent soin de ceux qui leur appartiennent, chacun à sa manière et selon sa croyance. La tranquillité comparative des aliénés de ces deux asiles est remarquable : on y a eu, comme ailleurs, des accidents à enregistrer, mais ils y sont rares ; la santé des aliénés y est relativement bonne, et les cas de guérisons aussi nombreux que dans Ontario. En tenant compte du fait que, dans ces deux institutions, on admet indistinctement, avec raison selon moi, les cas d’idiotisme, d’imbécillité, de démence comme les cas de folie , les incurables comme les cas réputés curables, la statistique y accuse un état de choses très favorable. En disant cela, je tiens cependant, comme homme du métier, à faire mes réserves ; car je sais tout ce qu’ont de fallacieux, partout, ces données statistiques, dans lesquelles on ne peut pas tenir compte des mille et une circonstances qu’il importerait essentiellement de connaître, pour asseoir une opinion raisonnée : en cela Tuke paraît être de l’avis de tout le monde, car dans une note, au bas de la page 91 de ses Chapters, parlant de St Luke d’Angleterre il dit :
"Statistics of recovery are given for different periods, but the fallacies attending such comparisons are so great that I have not cited the figures."
Tout ce qui précède satisfait Tuke dans Ontario, mais lui insuffisant dans Québec : la raison de ces deux poids et de ces deux mesures est évidente.
Je viens de parler du système qui consiste à recevoir toutes les classes d’aliénés dans des établissements communs à toutes. C’est une question controversée, comme bien d’autres, sur laquelle chacun peut avoir ses opinions : après des années d’étude et de réflexion, j’en arrive, sur le sujet, à la même conclusion que j’exprimais quand j’étais Inspecteur, dans mon rapport particulier de 1862 ; je cite la version anglaise :
"I do not deny that some advantages, as well as inconveniences, might result from a classification of the asylums of the country, provided always that poor should be suitably lodged and clothed, and treated in other respects like the rich.
"The only system praticable in Canada, in my opinion is that which makes a lunatic asylum both a hospital for the cure of such as are curable, and a retreat for the incurable, — in which the unfortunates of all classes, poor as well as rich, may find a suitable refuge, in which luxury and pomps may have no place, but in which if need be, a compartment may be devoted to the accomodation of the insane members of wealthy families who ought, in each case, to be required to pay a fee sufficient to cover all expenses on a liberal scale."
Nos asiles canadiens se rangent tous entre les deux classes d’asiles étrangers, dont l’une se distingue par un luxe d’ameublement et d’entretien dont les avantages sont discutables, et l’autre se compose des asiles pauvres et trop réduits, d’un genre voisin du genre alms houses et work houses. La question du luxe dans l’ameublement, de la délicatesse dans la nourriture et dans l’habillement, d’un surplus dans le service, est purement et simplement une question d’argent. Que les familles riches fassent ce qui leur semble raisonnable pour leurs aliénés ou qu’elles exagèrent les dépenses, sans profit pour le malade, souvent à son détriment, c’est leur affaire ; mais de la part de l’État ce serait un acte de mauvaise administration que d’augmenter inutilement les dépenses, pour le puéril motif de faire de l’ostentation et du pharisaïsme, ou pour le plaisir ridicule de caresser les fantaisies d’utopistes et de rêveurs.
J’ai vu, dans un asile étranger, un aliéné très riche dont la famille prodiguait pour son chef tout ce que le luxe peut imaginer de séduisant. Ce malheureux avait des appartements dont les murs étaient couverts de tableaux, une table et un service particuliers lui étaient affectés : il contemplait tout cela avec un œil d’imbécile satisfaction, avec une contenance d’idiote vanité et de calme complaisant, qui faisaient mal à voir. Mon impression fut que toute cette exhibition avait eu la plus déplorable influence sur la maladie, devenue alors évidemment incurable, et je crus comprendre que c’était aussi l’avis des autorités de l’institution : on avait, à force de satisfactions, produit chez le malade une tranquillité dégénérée en torpeur ; tant les apparences trompent en pareille matière.
Je ne suivrai pas le diffamateur de nos deux grandes institutions, à travers le long réquisitoire que, évidemment, il a préparé à l’instigation d’ennemis de ces deux asiles et d’adversaires des administrations qui les dirigent, il suffira d’un assez rapide examen de quelques parties de cette production, pour en démontrer la non valeur et la futilité, pour faire ressortir l’animus qui a présidé à sa confection.
M. le Dr Tuke commence par l’asile de Saint-Jean-de-Dieu, à la Longue-Pointe. Il constate que cet asile a des édifices imposants, « a prominent object from the St Lawrence in approaching Montreal, » il a trouvé les sœurs de la Providence polies et il remercie le médecin visiteur de sa complaisance : il déclare que la pharmacie, qu’il nomme apothecaire (sic), est un modèle de propreté : il a trouvé tout assez bien dans les parties de l’établissement affectées au service général, au logement des aliénés de la classe des malades privés et de la classe pauvre des fous propres et tranquilles ; mais ce recul n’est fait que pour mieux sauter, et la détraction ne tarde pas à prendre la place des éloges mérités, pour se répandre même sur des sujets étrangers à la question du mérite intrinsèque des asiles, qui a servi de prétexte à ce factum. Dr Tuke critique jusqu’à un livre, dont les Sœurs de la Providence se servent dans l’exécution de leurs devoirs de gardes-malades, on lit ce qui suit dans le second paragraphe de son mémoire :
« The nuns have themselves published a pharmaceutical and medical work, a large volume, entitled Traité élémentaire de Matière Médicale et Guide Pratique, a copy of which the worthy Mother superior was good enough to present to me. I was somewhat desappointed to find, on examining its pages that only one was devoted to mental alienation, of which nine lines suffice for the treatment of the disorder. Among the moral remedies, I regret to see that “punitions” are enumerated ; their nature is not specified. »
Dr Tuke s’est imaginé bien à tort ou, ce qui serait plus mal, a voulu gratuitement insinuer que ce livre des Sœurs de la Providence a été composé et publié pour le service spécial des aliénés, afin d’avoir l’occasion de s’étonner de n’y rencontrer qu’une page dédiée à la folie : or le fait est que ce volume a été publié plusieurs années avant qu’il question de l’asile de Saint-Jean-de-Dieu ; le livre a été imprimé en 1870, tandis que les commencements de l’asile ne datent que de 1876. Cet ouvrage, fort utile, est une pharmacopée, accompagnée de notions élémentaires sur les diverses maladies ; chaque affection n’y occupe, naturellement, que peu d’espace, mais chaque chose est à sa place et va droit au but proposé, qui est clairement et modestement défini dans l’Introduction où se lisent les lignes suivantes : — « Ce que nous nous proposons par la publication de ce livre, c’est de mettre la Sœur de Charité en état de remplir, d’une manière plus parfaite, le but qu’elle s’est proposé en se consacrant à Dieu, » et plus loin : — « de se mettre au fait de ce qui lui est nécessaire de savoir, pour seconder avec intelligence les efforts des médecins, ou en leur absence donner elle-même, dans les cas urgents, les premiers soins aux malades. »
Certes, les nobles et saintes femmes qui portent en elles la consécration opérée par le dévouement, poussé jusqu’à l’immolation de tout le moi humain, les femmes instruites qui ont tracé ces belles lignes, les femmes modestes qui se donnent, devant Dieu et devant les hommes, pour rôle, d’être servantes des malades sous la direction des médecins, peuvent regarder de haut leurs détracteurs et pardonner facilement d’ineptes sarcasmes, impuissants à les atteindre. Le Guide Pratique ne contient qu’une page spécialement consacrée à l’aliénation mentale, c’est autant que beaucoup de manuels et de dictionnaires abrégés célèbres ; et si quelqu’un était réduit à ne pouvoir consulter, sur cette affection, que le livre des Sœurs de la Providence ou les Chapters de M. le Dr Daniel Hack Tuke, M. D. F. R. C. P., il ferait bien de choisir, de préférence, le livre des Sœurs. M. le Dr Tuke pourrait dire, sans doute, que son ouvrage n’est pas un traité sur l’aliénation mentale, mais une histoire des asiles d’aliénés d’Angleterre ; ce à quoi on peut lui répondre que le volume des Sœurs de la Providence est une pharmacopée-guide, et non pas un ouvrage sur la folie.
Le livre des Sœurs, à la page 947, dont il est ici question, dit à propos du traitement de la folie : — « Le traitement moral consiste à appliquer l’art de l’éducation à la folie par le moyen de l’obéissance, du travail, de la ponctualité, des distractions, des punitions et des récompenses, de la confiance, du changement de lieu, de l’affermissement du principe moral et religieux, en prenant en considération le caractère individuel du malade et l’espèce de folie. »
Il serait difficile de dire plus et de dire mieux en si peu de mots, sur le traitement moral de l’aliénation mentale. La rage de critiquer les religieuses et les besoins d’une mauvaise thèse ont aveuglé M. le Dr Tuke, jusqu’à le pousser à se mettre, à propos de ce passage, dans le cas d’être convaincu ou d’ignorance ou d’insigne mauvaise foi. En effet, quand il dit : — « Among the moral remedies, I regret to see that “punitions” are enumerated » — M. le Dr Tuke fait exhibition d’une ignorance déplorable, si son regret est sincère ; si ce regret n’est pas sincère, alors il fait exhibition d’une odieuse mauvaise foi ; car les punitions comme les récompenses font bien certainement partie du traitement de la folie et de la discipline des aliénés : je ne crois pas qu’un seul aliéniste, de quelque valeur, voulut nier cette vérité, qui est élémentaire, découlant, comme de source, de la nature des choses. La récompense a pour notion antithétique obligée, nécessaire, la punition. L’idée de mérite comporte la possibilité du démérite, il en est de même de l’idée de bonne ou de mauvaise conduite, soit qu’il s’agisse de l’être moralement responsable gouverné par la loi, soit qu’il s’agisse de l’être seulement sensitif gouverné par l’instinct. Il est de vérité primordiale qu’une différence d’être vis-à-vis du monde extérieur, dans le gouvernement des hommes et même des bêtes, comporte une différence de traitement, qu’on appelle selon le cas louange, encouragement, récompense ou contrainte, répulsion, châtiment : il faut prévenir les mauvais résultats d’actes dommageables aux personnes ou aux choses, il faut conjurer le retour de ces actes, quand on n’a pu les empêcher complètement de se produire, et il faut en châtier les auteurs pour leur éducation et pour l’exemple : les aliénés n’échappent point à cette loi qui s’applique à tous les êtres sensibles.
Il suffit d’un raisonnement de ce genre, à quiconque adopte pour méthode l’étude des choses selon leur nature ; mais comme il y a des gens pour qui l’autorité des noms l’emporte sur la philosophie — qui fait plus ou moins défaut — je vais citer les remarques de deux aliénistes de renom sur le sujet. M. le Dr Gale, du Kentucky, dans son intéressant rapport de 1882, a un chapitre intitulé : — « Restraint and Punishments » au troisième paragraphe duquel on lit : — « Punishments are sometimes as essentially necessary as remedial agents for the purpose of control in individual cases, and for the maintenance of discipline. »
Le Dr T. S. Bell, dans la revue qu’il a fait des procédés de l’enquête sur la conduite des officiers de l’Anchorage asylum, cite à propos des questions d’internement et des châtiments des aliénés, le cas de l’aliéné Théodore Glay, le fils ainé du célèbre Henry Glay : le Dr Bell parlant, dans un sens approbatif, du traitement de ce malade d’illustre lignée, dit : — « I may say here, that while Theodore Glay was generally quiet and harmless, he would have occasional outbreaks, for which he was punished when the institution was under the of some of the most devoted friends that his father ever possessed. »
En un mot, la logique et l’expérience des maîtres sont d’accord, pour proclamer les punitions nécessaires en certains cas, et les Sœurs de la Providence ont scientifiquement raison contre M. le Dr Tuke, sur cette question. Ce dernier, croyant sans doute avoir bon marché de modestes Sœurs de Charité, n’a pas mis fin à ses quolibets avec sa malencontreuse critique d’un excellent livre, il dit encore : — « Two skeletons in the apothecaire (sic) were shown to us by Ste Thérèse, as being much valued subjects of anatomical study for the nuns, who would, it is not unlikely, consider their knowledge of the medical art sufficient for the needs of the patients. »
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