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LE
Par de MONTREUIL
Ill. de J.H. Hulot.
01
LE
Par de MONTREUIL
Ill. de J.H. Hulot.
L y a une soixantaine d’années, à Québec, le faubourg Saint-Sauveur était considéré comme le quartier des pauvres gens. On n’y voyait que des maisonnettes de très modeste apparence : les rues y étaient étroites, si étroites, que sans élever beaucoup la voix, les voisins pouvaient facilement s’y entretenir d’un côté à l’autre.
Durant les mois d’été, le soir, après souper, ils s’asseyaient sur le pas de la porte, sur le bord du trottoir ou sur des chaises qu’ils rangeaient jusque sur la chaussée, sans crainte de gêner la circulation des piétons, car tout le monde se connaissait dans le voisinage, et comme il n’y avait pas de place pour la jalousie, toutes les misères y étant égales, les voisins étaient amis. Et l’on causait avec la parfaite aisance de gens qui se sentent tout-à-fait chez eux.
La plupart de ces hommes étant des ouvriers qui travaillaient dans toutes les parties de la ville, ces réunions plein air étaient l’occasion d’échanger les nouvelles que chacun avait apprises, au cours de la journée.
Lorsque dans un bout de rue, il se trouvait un homme qui pouvait lire un journal, on se groupait autour de lui, et quand le liseur dépliait le papier impatiemment attendu, tout le monde faisait silence ; les uns vidaient leurs pipes, en les secouant sur le talon de leurs bottes, les femmes faisaient taire les marmots qu’elles enveloppaient dans leurs tabliers.
Dans la rue Plançon, le liseur attitré était Pierre Nado, un jeune homme de trente ans, marié et père de deux jolis enfants. Pierre était un garçon d’humeur gaie, qu’on ne prenait jamais à court d’une fine répartie. Il possédait aussi un beau talent de chanteur, et il lui arrivait souvent de mettre fin aux taquineries de ses amis, en attaquant à pleine voix quelque refrain populaire.
Ce soir-là, il venait de lire à ses voisins le récit d’une affaire tragique qui révoltait toute la ville.
Le jour de Pâques, un inconnu était entré chez un riche avocat de la haute ville, et après avoir assailli une jeune fille qui se trouvait seule au logis, le misérable s’était emparé d’une somme considérable que le maître de la maison avait imprudemment laissée dans le tiroir d’un secrétaire.
Les auditeurs de Pierre Nado avaient fait sur cette affaire divers commentaires, et comme une bonne vieille menaçait de s’éterniser dans l’expression de son apitoiement, sur le sort de la « pauvre demoiselle et du pauvre monsieur » victime de cet attentat, Pierre Nado fit brusquement cette sortie qui mit fin aux lamentations de sa voisine : « Voyons, la mère, gardez votre sympathie et vos larmes pour vos amis, car pour ces riches, vous devez bien savoir que des gens pauvres comme nous, ça ne vaut pas une puce de leurs chiens. »
Et, selon son habitude, il se mit à chanter. Il avait encore aux lèvres les bribes d’un refrain joyeux, lorsque deux policiers tournèrent le coin de la rue et se dirigèrent vers le groupe dont Pierre était le centre. En les apercevant, il fit d’un ton badin cette réflexion : « En voilà deux qui doivent se tromper d’adresse, car il n’y a que des honnêtes gens dans la rue Plançon. »
Cependant, les policiers s’étaient, approchés. L’un d’eux demanda à Pierre : « C’est vous qui êtes Pierre Nado ? »
— « Absolument, de la tête aux pieds », répondit l’ouvrier sans perdre sa bonne humeur.
— « Je vous arrête au nom de la loi » dit l’émissaire de la justice. Cette fois, Nado pâlit : « Pourquoi m’arrêtez-vous ? » demanda-t-il, d’une voix qui n’était plus assurée.
— « Ce n’est pas à moi de vous l’apprendre, répliqua le policier avec rudesse ; vous devez en savoir plus long que moi sur ce sujet. » Et s’emparant des mains de Nado, il y passa les menottes infamantes.
La femme et les enfants de Nado voulaient se jeter entre lui et les agents de la loi, mais ceux-ci, s’armant de leurs bâtons, prouvèrent qu’ils étaient décidés à s’en servir, sans égard à l’âge ni à la faiblesse. La pauvre femme ne sut plus que serrer ses petits autour
d’elle en . Les voisins s’étaient levés et protestaient que Nado était un brave homme incapable de mauvaise action, et qu’il devait être victime d’une erreur. Rien n’y fit et le pauvre ouvrier dut suivre les policiers.
Nado partit donc en consolant sa femme et ses enfants et en les assurant qu’il reviendrait bientôt, répétant avec conviction qu’il était victime d’une méprise qui serait vite reconnue.
Ce soir-là, les habitants de la rue Plançon restèrent plus tard dehors car ils espéraient voir revenir leur voisin ; les femmes s’étaient groupées autour de madame Nado et lui prodiguaient les consolations que leur inspirait la confiance qu’elles avaient en l’honnêteté de son mari.
Une bonne vieille s’offrit même à passer la nuit avec elle, ce que la pauvre épouse accepta avec empressement, ne se sentant pas le courage de rester seule avec son chagrin.
Ce fut une triste nuit d’angoisse que passèrent les deux femmes ; la vieille voisine, ne sachant comment atténuer une douleur si tragique, se réfugia dans la prière. Jusqu’au matin, elle récita son rosaire, auquel la femme de Nado répondit d’une voix souvent étouffée par les sanglots.
Dans la chambre voisine, les enfants dormaient, oublieux et inconscients de la détresse qui veillait à côté d’eux.
Vers midi, l’épouse infortunée vit revenir l’un des policiers qui avaient arrêté son mari. Il venait de la part de Nado.
Hélas ! elles n’étaient guère rassurantes les nouvelles qu’apportait ce messager de détresse. L’ouvrier était tout simplement accusé de vol avec effraction et d’assaut sur une jeune fille.
C’était l’affaire Nangin qu’on lui imputait.
On avait montré l’ouvrier à qui, osant à peine le regarder, avait dit le reconnaître comme l’homme qui était entré chez elle, le matin de Pâques et l’avait assaillie.
Nado fut donc ramené en prison pour attendre son procès, qui eut lieu quelques semaines plus tard.
C’était la triste aurore d’une longue réclusion qui se levait pour le malheureux, et pour sa femme et ses enfants, le signal d’une vie de misère et d’humiliation.
Le procès ne dura que deux jours. La preuve était accablante. La justice ne pouvait hésiter devant le témoignage de la victime affirmant que Nado était bien l’homme qui avait tenté de l’assassiner. parut à la cour brisée d’émotion, et son extrême pâleur rendait sa beauté si touchante que les spectateurs se sentaient pris d’indignation pour le misérable qui avait osé violenter cette intéressante et candide enfant.
Nado protestait énergiquement de son innocence, mais ses dénégations lui donnaient l’apparence d’un criminel endurci, et lorsque Zilda Nangin, les mains jointes et le visage de larmes, s’écria spontanément, implorant le juge : « Ayez pitié de l’accusé, il a une femme et des petits enfants », elle parut magnanime de mansuétude et de charité.
Le juge, avant de prononcer contre Nado la lourde sentence de vingt ans de pénitencier, s’attarda à parler de l’angélique bonté de la victime.
02
Comme Zilda Nangin allait reprendre son siège, après le geste de pardon qui avait ému l’auditoire, elle s’évanouit.
Hermas Nolier, un jeune médecin qui se trouvait dans le prétoire, lui prodigua ses soins. Il l’emporta dans une chambre voisine avec ; et lorsqu’elle rouvrit les yeux, ce fut le visage d’Hermas qu’elle vit penché sur le sien.
Après l’espèce d’effarement qu’elle éprouvait, depuis deux jours, à se trouver au milieu de cette foule curieuse, dans l’enceinte d’une cour de justice, elle sentit un véritable apaisement à voir fixé sur elle le regard anxieux et protecteur de ce beau jeune homme. Elle lui tendit la main comme à une vieille connaissance.
03
Tandis qu’avec tout le décorum de la cour, se déroulait ce drame lugubre, la pauvre femme de Nado vivait d’angoisses que les mots ne sauraient rendre.
Terrassée par le choc que lui avait causé l’arrestation de son mari, elle avait dû s’aliter et se trouva incapable d’assister au procès. Elle en fut donc réduite à attendre qu’un voisin charitable, appelé comme témoin, par l’avocat de l’accusé, charitablement, chaque soir, lui relater les séances de la cour. La malheureuse le questionnait sur mille circonstances qui avait échappé à son esprit peu observateur, et dès le premier jour, elle comprît à l’allure de cet homme que le doute était entré dans son esprit. Elle qui avait foi en l’innocence de Pierre, elle en éprouva une sourde révolte. L’épouse infortunée se rendit compte, aussi, que ses voisins ne lui témoignaient plus la même bienveillance ; il y avait comme une nuance de pitié et même de méfiance dans leurs manières, depuis l’arrestation de son mari : il y avait des enfants qui évitaient de jouer avec les siens. Le lendemain du jour où avait déclaré reconnaître en Nado l’homme qui l’avait assaillie dans la maison de son oncle, un gamin qui s’était querellé avec le petit Nado, lui avait crié : « Ton père est un voleur, tout le monde le dit ».
L’enfant outré de colère, s’était rué sur son camarade et l’avait rudement châtié.
Et la mère du jeune calomniateur étant survenue, au moment où ouvrait la porte pour appeler son fils, la voisine cruelle lui avait jeté cette parole méchante : « Votre enfant promet bien de ressembler à son père ». La pauvre mère avait simplement répondu, en cachant ses larmes : « Si mon fils devient méchant, il ne ressemblera plus à son père. »
Elle se rappelait tout cela, maintenant, et quoiqu’elle eût gardé toute sa confiance en l’honneur de son mari, elle n’avait plus confiance en la justice des hommes.
Aussi, le deuxième jour du procès, lorsque le voisin obligeant vint lui rendre compte de ce qui s’était passé à la cour, elle n’eût pas besoin de l’interroger pour savoir que tout espoir était perdu : l’angoisse de son cœur l’en avertit plus tôt que le visage consterné du messager
« Ils ont osé le condamner ? dit-elle presque bas, comme si elle eut peur de la réponse prévue.
— « Hélas ! répondit l’homme impitoyable, d’un ton sentencieux, la preuve était écrasante ». Et il s’en alla, sans adresser une parole de consolation à cette malheureuse abandonnée.
comprit qu’elle n’avait plus d’amis, et ce soir-là, elle s’enferma dans sa maison avec ses enfants, qu’elle mit au lit de bonne heure. Elle resta longtemps assise auprès de leur petite couchette, regardant souvent vers la porte, tendant l’oreille au moindre bruit. Elle espérait, peut-être, que quelque voisin charitable viendrait apporter à sa détresse le soulagement d’un peu de sympathie. Mais nul ne vint frapper à cette porte que le malheur avait marquée.
Le lendemain matin, se leva de bonne heure, après une nuit sans sommeil. Elle fit déjeuner les petits, mais elle fut elle-même incapable de rien manger ; après avoir rangé son petit ménage, elle fit la toilette de ses enfants — toilette bien modeste, qui consistait pour le petit garçon en un complet de coutil, et pour la fillette, une robe d’indienne. Elle mit ensuite sa robe des dimanches, sa pauvre robe en alpaca fanée, mais propre, et son chapeau de paille, qu’elle rafraîchissait chaque printemps depuis trois ans. Puis, sans seulement prendre la peine de se regarder au miroir, elle sortit en portant sa petite fille dans ses bras et donnant la main à son petit garçon.
La pauvrette allait dire adieu à son époux, car, depuis la veille, elle savait qu’il avait été condamné à vingt ans de pénitencier.
Il n’y avait pas de tramway à cette époque, et la malheureuse n’avait pas les moyens de se payer une voiture de place. Elle parcourut donc à pieds la longue distance qui séparait sa demeure de la prison, où Nado, depuis la veille, n’espérait plus rien de la justice des hommes. Plusieurs fois, durant le trajet, la pauvre femme dut s’arrêter pour laisser reposer les petits qui n’en pouvaient plus, quoiqu’elle les portât à tour de rôle. Épuisée, elle aussi, par cette marche et sa maladie récente, l’infortunée traînait péniblement ses pieds endoloris.
Il lui fallut plus de deux heures, pour parcourir son calvaire. Une entrevue comme celle que Nado eut avec sa femme ne se décrit pas. Ceux qui ont dans l’âme assez de bonté pour concevoir la douleur d’autrui se feront une assez juste idée de la détresse de ces jeunes époux séparés dans le plein épanouissement de leur bonheur modeste. Pour les autres, toute tentative de description serait une dépense de vaines paroles.
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Dans un boudoir modeste, aux meubles anciens, Zilda Nangin est assise auprès de son fiancé, Hermas Nodier. Le jeune homme a déposé sur les genoux de son aimée, une gerbe de roses et elle en aspire le parfum en plongeant son visage pâle dans les pétales veloutés.
Hermas la regardait avec une expression de vénération amoureuse. Zilda sentit peser sur elle ce regard persistant, et tournant vers lui ses grands yeux bruns, où semblait s’être figée une expression d’incurable tristesse, elle lui posa, d’une voix basse et presqu’inquiète, cette banale question : « À quoi songiez-vous donc, en me regardant ainsi ? »
— « Je me rappelais le jour où vous m’êtes apparue, si irrésistiblement belle dans votre pâleur d’enfant malade ; je vous revois toujours, candide et un peu effarée, dans le décor austère d’une cour de justice, surmontant votre timidité, pour implorer la clémence des juges en faveur du misérable qui avait failli vous assassiner. »
— « Oh ! je vous en prie, ne me rappelez jamais ce jour terrible, j’ai trop souffert », fit-elle en fermant les yeux, avec une expression d’horreur.
— « Pauvre enfant chérie, murmura Hermas, en lui serrant les doigts avec ferveur, vos nerfs ont gardé de cet instant terrible un ébranlement dont ils ne sont pas remis encore, mais cela passera. Je vous aimerai tant que vous ne songerez plus qu’au présent.
— « Mais, pourquoi », ajouta-t-il, d’un ton de reproche « retardez-vous toujours l’heure de notre bonheur ? Fixez ce soir, voulez-vous le jour de notre mariage. Je vous en prie, ne prolongez pas plus longtemps cette épreuve. Vous, si bonne pour tous, ne comprenez-vous pas que vous me torturez par ces atermoiements ? Ne m’aimez-vous donc plus ? »
— « Ô Hermas ! ne parlez pas ainsi, vous êtes ma seule raison de vivre ; c’est seulement depuis que je vous connais que j’aime la vie ; mais j’ai peur que vous ne m’aimiez pas toujours, vous. »
— Je ne pourrais pas vivre encore et ne plus vous aimer, répondit le jeune homme, en pressant sur ses lèvres les doigts de sa fiancée.
— « Pourriez-vous m’aimer encore, même si j’avais commis un crime ? »
— « Vous commettre un crime ?… Je douterais plutôt de ma raison que de votre innocence. »
— « Ah ! vous ne pourriez plus m’aimer, si j’avais commis un crime », reprit-elle avec une profonde expression de mélancolie.
Il la regarda, un peu étonnée de sa persistance, puis reprenant sa gaîté ; « Petite romanesque », dit-il d’un ton grondeur, « pourquoi vouloir mêler des pensées tragiques à notre douce idylle ? Je vous aime tout simplement à la folie, mais si ce n’est pas ainsi qu’il faut vous le dire, eh bien, oui, je vous aimerais, même si vous aviez commis tous les crimes possibles. Je vous le répète, je douterais plutôt de ma raison que de votre , et lors même que l’univers entier se liguerait pour vous accuser, je vous défendrais. Et je vous aimerais davantage, parce que vous seriez malheureuse. »
Un flot de larmes envahit les yeux de Zilda, à cette protestation passionnée ; elle tendit ses lèvres à Her- mas, et dans un baiser, elle promit que dans deux mois elle serait sa femme.
05
Les semaines qui suivirent furent employées par la jeune fiancée à la confection de son trousseau, car, à cette époque, ces demoiselles tenaient à honneur de coudre elles-mêmes le beau linge de toile durable qu’elles emportaient de la maison paternelle à celle de leur mari.
Sans abandonner la direction de la maison de son oncle, Zilda s’appliqua à confectionner diverses pièces de son trousseau.
Enfin, la noce fut célébrée, fort simplement — car l’oncle riche mais avare — n’aimait pas le luxe.
Le jeune couple alla s’établir dans une paroisse de la province de Québec, où Hermas avait déjà ouvert un bureau de médecin.
Une vie bien différente commença alors pour Zilda, qui avait vécu à l’écart de la société dans la maison de son oncle. Elle devint le centre d’un petit monde élégant, fut de toutes les fêtes, où elle se fit surtout remarquer par son inaltérable bonté. En toute occasion, elle était d’une charité exemplaire, mais on la voyait rarement gaie.
Hermas, qui continuait à adorer sa femme, s’inquiétait, parfois de la persistante mélancolie qu’il lisait dans ses yeux. Elle répondait, alors : « Puisque je vous aime et que vous m’aimez, soyons heureux sans aller chercher dans le mystère des âmes des sujets de tristesse. »
Deux années passèrent ainsi dans la sereine monotonie d’une existence sans tragédie et sans événement marquant, puis, un jour, Zilda annonça à son mari une nouvelle qui le combla de joie. Ils auraient donc un enfant à chérir. En effet, Zilda devint mère, et pendant quelque temps, Hermas fut si aveuglé de son bonheur nouveau, qu’il ne remarqua pas que la vue même de son enfant ne parvenait pas à distraire sa femme de son incurable mélancolie. Pourtant, la vigilante tendresse qu’il avait vouée à sa compagne ne pouvait longtemps se désintéresser. Mais, incapable de diagnostiquer le mal qui mettait de la pâleur à ses joues et de la tristesse dans ses yeux, il en avait conclu que Zilda, lors du criminel attentat dont elle avait été victime, avait reçu un choc qui avait détruit à jamais l’équilibre nerveux et exaspéré son extrême sensibilité. Le seul remède, pensait-il, était de la distraire. Et il s’y employait de son mieux, redoublant de soins et d’attention.
La jeune mère entièrement dévouée aux soins de sa fille, était heureuse de trouver dans ses devoirs nouveaux un prétexte à s’isoler un peu du monde ; elle sortait rarement, et lorsque la petite lui laissait quelque répit, on pouvait être certain de la trouver dans un coin du petit salon, gravement occupée à écrire.
Hermas entrant, un jour à l’improviste, s’approcha sans façon pour l’embrasser. Mais en le voyant venir à elle Zilda fit prestement disparaître au fond d’un tiroir le cahier sur lequel elle était en train de griffonner. Ce geste inattendu surprit son mari, qui ne put s’empêcher de lui dire, sans colère, mais avec quelque inquiétude : « Pourquoi as-tu caché ce cahier. Ne dois-je pas savoir ce qu’il contient ? »
— « Je ne veux pas que tu lises maintenant », répondit sa femme.
— « Alors, plus tard, je pourrai le lire ? »
— « Oui, je veux que tu sois le premier à la lire cette histoire, cette histoire
— « Ah ! c’est une histoire, tu as donc des ambitions d’auteur, ma petite femme, » dit-il en la prenant dans ses bras.
Elle sourit mélancoliquement et répondit : « Oh je n’ambitionne pas la gloire, je ne demande que de l’indulgence, beaucoup d’indulgence. »
Hermas se mit à rire : « Voilà madame qui rédige sa préface, je crois ; indulgence, c’est le mot à la mode chez les écrivains ; ils réclament tous de l’« indulgence, beaucoup d’indulgence » mais le lecteur qui y voit clair, traduit à sa manière par « Admiration ». Et dire que je serai le premier critique de ma chère auteur, comme si le rôle de mari et de père ne suffisait pas à mon bonheur ».
Et Hermas riait de tout son cœur.
— « Mais dis-moi, est-ce en prose ou en poésie que tu écris ce mystérieux ouvrage ? »
Il vit qu’elle demeurait sérieuse, malgré sa gaîté à lui, et il ajouta, railleur toujours : « Oui, je devine que c’est de la poésie, car ma petite femme a déjà la légendaire susceptibilité des poètes. »
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Il ne fut plus question de cet incident entre eux, et peut-être, Hermas l’avait-il oublié, car un plus grave souci était venu solliciter son attention : Zilda était sérieusement malade. Le mal qui depuis si longtemps semblait la ronger sourdement, avait fini par la terrasser. La jeune femme se mourait de consomption, et sachant que sa fin était proche, elle attendait la mort avec une sereine résignation.
Un vieux prêtre à cheveux blancs était auprès d’elle ; il tenait à la main le cahier que nous avons vu Zilda dérober si prestement aux regards de son mari, dans le chapitre précédent.
— « Dois-je le lui remettre immédiatement ? » demandait l’homme de Dieu.
— « Oui, répondait la mourante, mais je veux qu’il ne lise qu’après mes funérailles, parce que je ne veux pas que le dernier regard qu’il jettera sur ma dépouille en soit un de dégoût et d’horreur ».
— « Dieu vous pardonnera, murmura le ministre de l’Église, ne pensez plus qu’à Lui. »
Quelques instants plus tard, Hermas entra dans la chambre de sa chère femme, qui n’avait déjà plus la force de parler. Le prêtre lui transmit le message suprême, mais le pauvre homme terrassé par la douleur ne chercha pas le pourquoi de ce caprice d’une moribonde. Il tomba à genoux auprès du lit, secoué de sanglots.
07
Pendant plusieurs jours, le veuf fut comme étourdi par son chagrin et demeura à l’écart de toute nouvelle du dehors.
Il ignorait donc encore les démarches qui avaient été faites auprès du procureur général en vue de libérer un malheureux qu’une erreur de justice avait fait détenir depuis sept ans au pénitencier de Saint-Vincent de Paul, lorsque, trois jours après les funérailles de Zilda, le bon curé vint veiller avec lui et conseilla de lire immédiatement le cahier laissé par la morte. Le brave homme, qui connaissait le contenu de ce document néfaste, voulait être là pour atténuer par son amitié et ses conseils le désespoir qu’il prévoyait.
Et ce fut en présence de son ami que Hermas lut la triste histoire que voici. Certes, Zilda n’était pas un écrivain, elle n’avait pas visé à l’éloquence, mais elle avait écrit avec son cœur un épisode tragique, dont les conséquences néfastes avaient été bien au delà de son imprévoyance.
L’HISTOIRE DE ZILDA
Lorsqu’elle sortit du pensionnat des Ursulines, à Québec, Zilda Nangin était une bonne jeune fille, que tout le monde estimait. Mais elle était jolie, et sous une apparence de modestie timide, elle était vaniteuse et aimait le luxe. Durant les années qu’elle avait passées au couvent, elle s’était bercée des plus belles illusions pour l’heure de son entrée dans le monde ; elle pensait naïvement que l’austère maison de son oncle — un célibataire riche qui l’avait recueillie au berceau et élevée comme sa fille — se transformerait en un palais de tous les enchantements, pour fêter la jeune débutante.
Je vous laisse à mesurer l’ampleur de son désappointement, lorsqu’au lendemain de son retour définitif dans la demeure du vieux garçon, celui-ci se contenta de lui dire sur le ton de la bonté qu’à l’avenir elle devrait partager avec la vieille ménagère, Lisette, les soins au ménage.
De fêtes, de bals, de soirées, où la naïve pensionnaire avait rêvé d’éblouir ses anciennes compagnes par la magnificence de ses toilettes et sa beauté triomphante il n’en fut jamais question. Et le vieux garçon avare, eut certainement douté de l’équilibre cérébral de sa nièce, si la pauvre jeune fille eût osé lui dévoiler, les pensées qui s’étaient égarées dans son esprit. Zilda fut seule à connaître l’étendue de son désenchantement. Elle avait peu d’amies, car son oncle ne la conduisit pas dans le monde, comme elle l’avait espéré ; toutes ses distractions se bornèrent donc à quelques visites échangées avec ses anciennes compagnes de pensionnat. Encore se sentait-elle gênée par la simplicité de sa mise, devant les riches toilettes de quelques-unes d’entre elles.
Elle sortait rarement, s’intéressant à la musique et surtout à la lecture. Elle lisait de préférence des histoires merveilleuses où des princes charmants enlevaient des jeunes filles malheureuses et les emportaient au pays des fées. Abandonnée à elle-même, au lieu de s’appliquer à quelque étude sérieuse qui eusse dissipé l’ennui et orné son esprit, elle laissa de dangereuses chimères s’emparer de son âme.
Chaque fois qu’elle rencontrait une jeune fille mieux mise qu’elle, la malheureuse Zilda se disait avec dépit : « Ah si mon oncle était plus généreux, j’aurais moi aussi, de belles robes et de beaux chapeaux que mes amies m’envieraient. »
La pauvre enfant n’avait que dix-huit ans, elle n’était pas à l’âge de la sagesse, sans doute, et c’est pour cela qu’elle ne comprenait pas que les seuls biens enviables, en ce monde sont un cœur droit et un esprit cultivé.
Parfois, lorsqu’elle voyait son oncle serrer de gros rouleaux de billets de banque dans son coffre-fort, elle pensait : « Que de jolis colifichets je pourrais acheter avec quelques-uns de ces billets ! » Mais il ne venait jamais à la pensée du brave homme de lui en offrir de ces beaux billets qu’elle ne faisait qu’entrevoir. Et monsieur Nangin était loin de penser que sa nièce était profondément malheureuse sous son toit.
Si quelqu’un eût osé lui faire une remarque à ce sujet, le bon oncle aurait répondu en toute honnêteté : « Ma nièce ne manque de rien, elle a tout le confort désirable, dans ma
Sans doute, Zilda avait dans la maison de son oncle, tout le confort que peut donner l’aisance, mais elle s’ennuyait, et l’ennui est un dangereux conseiller pour une jeune fille sans expérience et livrée à elle-même comme l’était la pauvre Zilda.
Un dimanche matin, au moment de partir pour la grand’messe. s’aperçut qu’il avait oublié dans ses poches, un rouleau de billets de banque dont il n’avait nul besoin à l’église. Il ouvrit donc un tiroir de son secrétaire et y enferma le précieux dépôt.
À ce moment, Zilda était auprès de son oncle, occupée à donner un morceau de sucre à son canari. Si le vieux garçon avait surpris le regard d’intense convoitise que la jeune fille arrêta sur le paquet de billets, il eut certainement hésité à les laisser sous la protection d’une telle gardienne. D’ailleurs, c’était peut-être la première fois qu’il commettait l’imprudence de ne pas placer ses valeurs dans son coffre-fort ; mais en plein jour et sa nièce étant seule à la maison, que pouvait-il redouter ?
Il partit donc sans inquiétude.
En sortant, il vit sur le bord du trottoir deux hommes de modeste apparence qui causaient joyeusement ensemble.
C’était le printemps, l’un des premiers beaux jours, et le soleil mettait de la bonté dans les âmes, car le vieux garçon qui ne brillait pas par son amour des pauvres, jeta, en passant, un regard de bienveillance sur les causeurs. Il leur trouva une mine honnête, sans doute, car pendant un instant, la physionomie de l’un d’eux sembla s’imprimer dans son esprit.
Et tout en humant à pleins poumons l’air printanier, s’achemina vers la basilique, en appuyant sa marche tranquille du mouvement régulier de sa canne à pommeau d’or.
Aussitôt que son oncle fut sorti, Zilda s’arrêta machinalement devant le tiroir qui contenait les billets : « Si j’avais cette petite fortune », pensa-t-elle ; puis, aussitôt, cette autre pensée lui vint : « Si je la prenais !… »
Sans beaucoup réfléchir, d’un geste machinal, elle ouvrit la porte de dehors pour s’assurer que son oncle s’en allait, sans revenir sur ses pas, comme cela lui arrivait, parfois, pour échanger sa canne contre son parapluie, ou pour lester ses poches de quelques cigares.
Elle vit que tournait le coin de la rue à pas pressés, et entendant sonner les derniers coups de la cloche annonçant que c’était l’heure de la messe, elle comprit qu’il se hâtait afin de n’être pas en retard. Au moment de refermer la porte elle arrêta distraitement son regard sur les deux hommes qui causaient devant la maison et comme l’un d’eux la regardait à ce moment, cela fut cause qu’elle le remarqua plus que son compagnon, Zilda vit qu’il était blond, de taille moyenne, qu’il portait un chapeau gris, en feutre mou, un peu défraîchi
La jeune fille fit ces constatations sans arrière pensée, car elle ne préméditait pas un crime. Mais en rentrant, la première chose qu’elle aperçut fut le tiroir tentateur. « Je vais l’ouvrir », se dit-elle inconsidérément. Et s’armant d’un outil, la malheureuse fit sauter la serrure. Mais, à peine eût-elle accompli cette mauvaise action, qu’elle en entrevit toutes les conséquences. Son oncle indigné la chasserait de sa maison, et tout le monde connaîtrait son indignité. Il fallait donc dramatiser sa faute, afin de détourner les soupçons. « Bah, se dit Zilda, je conterai à mon oncle qu’un voleur est entré, qu’il a volé l’argent et m’a battue. Cela sera sans conséquence et je garderai cet argent. Mon oncle est riche et ne souffrira nullement de ce larcin. D’ailleurs, j’en emploierai une partie à des bonnes œuvres, j’en donnerai aux pauvres, ce que mon oncle ne fait jamais. »
Ayant ainsi raisonné, et presque sans inquiétude sur les suites que pouvait avoir une telle machination, elle alla cacher le fruit de son larcin, puis monta à sa chambre, qu’elle bouleversa pour lui donner l’apparence d’avoir été le théâtre d’une lutte.
Lorsqu’elle entendit revenir son oncle, Zilda s’étendit en travers du corridor, donnant soigneusement à ses vêtements l’allure de désordre qu’elle jugea nécessaire au succès de son manège, et fit semblant d’être évanouie.
Hélas ! son petit coup de théâtre réussit au delà de ce qu’elle avait prévu.
, indigné du vol dont il avait été l’objet, déclara qu’à tout prix, il voulait faire un exemple, malgré les supplications de la nièce, qui, n’ayant pas le courage d’avouer la vérité, suppliait son protecteur de ne donner à cette affaire aucune publicité, invoquant la répugnance qu’elle éprouvait à devenir le point de mire de la foule curieuse et d’aller témoigner en justice. Toutes les raisons qu’elle put imaginer ne servirent à rien, l’avare fut inexorable.
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