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Le Roi vierge

Catulle Mendès · 1881 · Free in the US

66,484 words · about 4 h 39 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Catulle Mendès
Language
French
Published
1881
Length
66,484 words · about 4 h 39 min
Sections
16 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (16)
  1. Livre 1, 1 about 4 min
  2. Livre 1, 2 about 5 min
  3. Livre 1, 3 about 16 min
  4. Livre 1, 4 about 7 min
  5. Livre 1, 5 about 1 h 1 min
  6. Livre 1, 6 about 31 min
  7. Livre 2, 1 about 17 min
  8. Livre 2, 2 about 25 min
  9. Livre 2, 3 about 1 h 21 min
  10. Livre 2, 4 about 1 min
  11. Livre 3, 1 about 3 min
  12. Livre 3, 2 about 6 min
  13. Livre 3, 3 about 6 min
  14. Livre 3, 4 about 3 min
  15. Livre 3, 5 about 8 min
  16. Livre 3, 6 about 4 min

Continue:

Livre 1, 1

Deux heures du matin : on attendait que l’auguste invitée donnât l’exemple du départ.

C’était dans une maison pareille à celle d’Herculanum ou de , érigée au milieu d’une capitale du Nord par la fantaisie d’un prince qui se piquait d’archaïsme.

Sur le pavage de mosaïque, figurant le quadrige du Soleil, qu’emportent des étalons cabrés ; entre les murs peints d’Adonis pâles, demi-nus dans les roses, et de défaillantes Vénus ; la belle cohue royale avait promené dans les clartés chaudes ses uniformes qu’allumait l’orfévrerie des plaques et des croix, ses chevelures de femmes, embrasées de pierreries et d’où les fleurs ruisselaient en guirlandes jusque dans le creux blanc des dos, ses traînes au lent glissement, derrière lesquelles s’inclinaient en reculant un peu les habits noirs des attachés d’ambassade, le gardénia à la boutonnière. Tout un soir, du haut des socles, les yeux blancs des douze Césars de marbre avaient considéré la fête, avec un air de songer, semblait-il, à d’antiques orgies ; on eût dit voir sourire, quand le frôlait un bras nu et charnu, le groin énorme de Vitellius.

Il y eut un brouhaha de paroles à voix basse, un tassement de foule vers les murs de la salle ; une femme s’avançait entre une double haie de saluts courtisans, le bout d’un gant pâle posé sur la manche passementée d’or du Grand-Écuyer.

Blonde, de ce blond un peu roux des feuilles de maïs brûlées par le soleil, blanche de la blancheur opaque des cires ; front petit sous un diadème, vagues yeux bleus, larges, saillants comme ceux des Junons au regard de génisse ; le nez courbe, aux ailes lourdes, des impérieuses archi- duchesses, la bouche un peu grasse d’une Parisienne qui rit ; nu-cou, poitrine vaste et largement découverte, elle émanait, toute de neige et d’or, comme une sirène d’un flot, d’une robe de satin vert de mer, sans manches, dont la jupe courte, çà et là rebroussée par des touffes de fleurs marines, coulait sur une première jupe de tulle très bouffante et prolongeant les petites vagues mousseuses de ses vingt-quatre volants dans une traîne d’écume et d’algues.

C’était la toute-puissante et la toute-belle.

Sur son passage chuchotaient les admirations et les respects. Autrefois, toute proche encore des hasards où sa verve aventurière avait ensorcelé le destin, dans l’orgueil récent de la conquête, elle s’était plu à entendre ce murmure des flatteries ; elle avait aimé les fêtes qui célébraient la grâce de sa jeune Majesté. Puis des années s’écoulèrent. Les reines aussi vieillissent. On est très belle, on songe qu’on ne le sera pas toujours. La fatigue vient, des gloires et des joies toujours renouvelées. Qui sait d’ailleurs ce que l’avenir réserve aux plus triomphants ? Ce qui est inconnu sera peut-être terrible. Mais la peur de tout perdre ne chasse pas l’ennui de tout posséder ; on est moins heureuse d’être adorée, moins fière d’être obéie ; quelquefois on passe devant un miroir sans y regarder sa beauté ni sa couronne.

Elle marchait lentement, le front un peu penché, comme pour saluer, la bouche à demi ouverte, comme pour sourire, mais n’achevant ni le sourire ni le salut, ne voyant peut-être pas, n’entendant peut-être pas, accoutumée aux apothéoses et n’y prenant plus garde.

Près de la porte, elle eut un petit frémissement de paupière ; elle tourna tout à fait la tête vers un homme qui était là, plus courbé que les autres, un étranger, sans doute, car il étalait sur le revers de son frac de gala toute une constellation d’ordres insolites.

Maigre, grand, trop grand, on eût dit, pendant qu’il saluait, d’une perche cassée en deux ; de courtes touffes de poils gris — car il n’était plus jeune — hérissaient çà et là son crâne rose, pointu ; son visage, où la bouche s’ouvrait en O, avait je ne sais quoi d’ahuri, comme celui d’un pitre ; et ses yeux clignaient comiquement sous le double verre du lorgnon. En outre, un peu de désordre dans l’habit, et la cravate presque dénouée. À peine convenable, en vérité. Pourtant une certaine élégance fière aristocratisait ce débraillement, et les mains longues étaient parfaites. Moitié bobèche, moitié grand seigneur. Un homme singulier.

— Le prince Flédro-Schèmyl ? dit la reine.

Il s’agenouilla presque, extasié d’être reconnu. Alors s’acheva le sourire commencé qu’elle avait aux lèvres ; ce fut comme une fleur qui éclot tout à fait ; elle eut aussi dans les yeux une petite lueur gaie. La fierté de son royal visage s’atténuait dans une expression de douceur rieuse, un peu moqueuse même, tendre cependant : la moue d’une jeune mère qui gronde un enfant aimé, en le menaçant du doigt. Ce ne devait pas être le prince Flédro-Schèmyl qui lui donnait ce joli air de contentement ; elle s’amusait d’un espoir peut-être, ou d’un souvenir.

— Comment se porte mon cousin le roi de Thuringe ? dit-elle.

Il prit une mine piteuse et répondit dans un grand soupir :

— Hélas ! assez mal, madame.

— Ah ? fit-elle, en souriant toujours.

— Oui ! dit-il en soupirant encore.

— Eh bien, monsieur le chambellan, venez au Château demain. Vous me parlerez de la maladie du roi.

Elle passa. Maintenant c’était un petit rire qu’elle avait aux lèvres, dédaigneux, point cruel. Un air de dire : Ah ! le fou !

Livre 1, 2

Les journaux ont annoncé tout récemment que le prince Flédro-Schèmyl était mort ou qu’il s’était marié ; je ne sais pas bien lequel des deux. Naguère encore, on le tenait pour un bon vivant, quoiqu’il se plaignît avec amertume d’une gastrite invétérée et qu’il portât, disait-il, un cercueil sous le crâne — on citait le mot sans l’expliquer ; — et il était célibataire, à ce qu’il semblait.

En Allemagne, on lui donnait de l’Excellence, non-seulement parce qu’il était prince — prince russe, cela va sans dire — mais aussi parce qu’il était chambellan, et plus chambellan que per- sonne. Chambellan de qui ? Chambellan de tout le monde. Il paraissait probable que, durant les rares entre-temps de ses voyages, il en exerçait l’office à Pétersbourg dans la maison de la grande-duchesse Marie, et il était certain que tous les petits souverains d’Allemagne lui en avaient conféré le titre. Dire pour quels services eût été difficile ; lui-même il avait la modestie, ou la pudeur, de l’oublier. Les principicules germains se montraient si peu avares de cette distinction qu’on a pu voir, dans le duché de Saxe-Meiningen, un honnête croque-notes porter la livrée illustre de chambellan, parce qu’il avait enseigné la flûte à la nièce du duc régnant. Pourquoi non ? Autrefois, en France, quiconque pratiquait la fonction de langoyeur de porcs était de droit conseiller du roi.

Justifiées ou non, ses charges honorifiques ne laissaient pas d’être fort avantageuses au prince Flédro-Schèmyl. Où qu’il allât, et Dieu sait qu’il allait partout ! sa chambellanie errante prenait place dans les carrosses grands-ducaux, s’asseyait aux tables princières, s’insinuait dans les loges royales. Ce parasitisme courtisan, dont il faisait montre par une cynique impertinence, ou, peut-- être, par ingénuité d’orgueil, venait en aide fort à propos à personnelles, assez diminuées probablement ; il devait avoir été riche et devait être pauvre ; car il ne dépensait guère, sinon tout à coup, par saccades ; des habitudes de prodigue qui n’a plus de quoi l’être.

Un autre bénéfice de ses dignités, c’était qu’elles lui permettaient de prendre, — et il s’y entendait à ravir, — les airs un peu mystérieux et des personnes de cour ; un chambellan, autant dire un diplomate. Il excellait à émettre sur les événements politiques, sur les personnages illustres, empereurs, rois, princes, ministres, des opinions à demi exprimées en quelques brèves paroles qui semblaient contenir un sens étrangement profond. Les péchés intimes des boudoirs augustes, il les connaissait tous, certainement ; seule, une discrétion, qui commandait l’estime, l’empêchait d’en parler autrement qu’à mots couverts ; on pouvait deviner, il ne s’y opposait pas ; même il complimentait les auditeurs perspicaces par une espèce de sourire entendu qui signifiait : « Oui, oui, c’est cela, vous avez mis le doigt dessus ; » mais il n’avait rien dit ! Oh ! il s’était bien gardé de rien dire ! Rien, en effet, et cela par la meilleure des raisons peut-être ; de sorte que très souvent on a dû lui apprendre, vraies ou fausses, les nouvelles mêmes dont il paraissait si bien instruit.

Ce rôle le divertissait ; il y était merveilleusement servi par de petits yeux un peu jaunes, qui clignotaient à propos derrière un binocle prudent, par des gestes quelquefois hasardeux comme une confidence, mais qu’il rétractait vivement, comme s’il eût craint de s’être trahi, et surtout par une façon de dire grasse, molle, très lente, embarrassée même, qui, sous un semblant visiblement affecté de ne pas trouver les mots, feignait d’éviter les indiscrétions compromettantes.

Mais ces manières d’être, qui, jointes à sa boutonnière prismatique et à des allures savamment hautaines, lui valaient les égards curieux des touristes de distinction, il se hâtait de s’en défaire dès qu’il mettait le pied dans les salons officiels. Contradiction remarquable et sans doute d’une habileté suprême : le prince Flédro-Schèmyl, homme de cour avec ceux qui ne l’étaient pas, cessait absolument de l’être avec ceux qui l’étaient ; ce diplomate, maître de lui, devenait je ne sais quel impudent bouffon ; un bohème, tout à coup, jaillissait du chambellan ; lui, si correct aux tables des hôtels, c’était le chapeau sur l’oreille, un chapeau tout bossué et sans poils, la cravate débraillée, des boutons de moins au gilet, la culotte usée aux genoux, sa culotte de chambellan ! qu’il traversait les salles des Résidences.

Avec une audace de Triboulet, il ne s’interdisait jamais rien là justement où presque tout est défendu ; traînant un débraillement de viveur cynique à travers l’auguste étiquette, imposant ses impertinences à force d’aplomb canaille. La politique, les intrigues de cabinet, les graves questions de préséance, il s’inquiétait bien de cela en vérité ! Jamais en repos, toujours en verve, conseiller de grosses équipées, infatigable inventeur de farces, il abondait en anecdotes hardies, expliquait au prince héritier de Mersebourg ou de Saxe-Gotha les coulisses des Bouffes-Parisiens, lui recommandait, faute de mieux, une belle fille de brasserie, Ottilia ou Lolotte, à laquelle il se chargeait de le présenter, et, au dessert des repas cérémoniaux, feignant d’être gris bien qu’il n’eût bu que de l’eau rougie, risquait un mot cru à l’oreille de la landgravine, ou lui conseillait pour le prochain bal de la cour, le costume de au deuxième acte de la Périchole ! Il était extraordinaire qu’on ne l’eût pas encore fait jeter à la porte par la valetaille des palais. On craignait sans doute de mécontenter les nombreux souverains dont il était chambellan, et l’on se tirait d’embarras par ce mot : « un original ». D’ailleurs, on le trouvait amusant ; et il se sentait si bien en posture de tout hasarder, qu’un matin d’août il osa se baigner, nu, dans la pièce d’eau d’un parc princier, sous les fenêtres mêmes de la duchesse régnante.

Malgré tout cela, à cause de tout cela, si vous voulez, le prince Flédro-Schèmyl passait pour un personnage fort intéressant. Quelques-uns allaient jusqu’à l’aimer, — quelques-unes aussi, disait-on. Pourtant une chose le gâtait un peu. Il se disait Russe ; tout le monde savait qu’il était de race polonaise. « Schèmyl » est circassien ; « Flédro » est lithuanien. Cette double patrie avait quelque chose de fâcheux. On entrevoyait dans le passé du prince je ne sais quel abandon de son pays natal pour une nationalité d’emprunt, un haussement d’épaules devant les cadavres des martyrs, une acceptation souriante des crimes accomplis. Des gens avaient remarqué qu’il se taisait — bien qu’il fût singulièrement bavard — dès qu’on parlait de la Pologne. Au demeurant, homme d’esprit, convive aimable, causeur lettré, ayant même écrit en français plusieurs comédies-proverbes qu’il eut le bon goût et la prudence de ne jamais faire jouer que devant des têtes couronnées.

Livre 1, 3

Le lendemain, il fut introduit dans les petits appartements de la reine par une femme de chambre toute de dentelles et de soie rose habillée, point trop jeune, mais jolie, pimpante, les gestes vifs, du rouge aux lèvres, du rose aux joues, du noir sous les yeux, l’air d’une Marton ou d’une de ces soubrettes de féeries qui accompagnent la princesse Aventurine vers le palais des Génies. Elle l’avait accompagnée en effet ; maintenant, elles étaient arrivées. La maîtresse était devenue reine ; la servante resta soubrette. Point de jupes courtes cependant, peut-être pour ne pas effaroucher les évêques qui venaient s’entretenir quelquefois avec la souveraine. Mais elle n’avait jamais quitté les manières sournoises et furtives de celles qui reçoivent et donnent des billets doux et qu’on embrasse dans les frisons de la nuque en leur mettant une bourse dans la main. Ce fut avec un air de mystère qu’elle dit au prince : « Sa Majesté va venir. » Il se sentit flatté. Il y a de vastes vestibules où se tiennent des huissiers imposants ; on l’avait fait entrer, sur les pas d’une camériste adroite, par des corridors qui ont l’air de se glisser autour des grandes salles pour ne pas être aperçus. Un peu romanesque, il se faisait l’effet de quelque confident du duc de , venant demander à Anne d’Autriche la rose qu’elle avait eue hier soir dans les cheveux.

Il regarda autour de lui. S’il n’avait pas su qu’il était chez la reine, il aurait pu se croire chez quelque belle impure, opulente et délicate.

La chambre était peu vaste : non pas une salle, mais un boudoir. Pour plafond, un grand miroir, clair comme une eau limpide, que traversaient des chevelures de branches aquatiques couleur d’émeraude, et où s’incrustaient des na- cres blanches ici et là dorées, simulant des iris jaunes ou de pâles nymphéas. Un lac qui servait de ciel. Sur le satin blond des murs se plissaient des Malines ; dans les coins, des glaces de Venise, oblongues, aux cadres de cristal fleuri, inclinaient leurs surfaces pures, que décoraient en reliefs opaques des Arlequins et des Colombines. des portes, d’où pendaient des dentelles avec des plis de robes, des lanternes d’Orient aux clochettes légères, aux fins croissants d’or, remuaient sous le moindre souffle leur clinquant précieux. Une pendule de Sèvres, pâle et fardée de rose, coquette et vieillotte, était comme une petite douairière parmi les brimborions de la cheminée, boîtes à pralines, miniatures anciennes, grêles bergères en biscuit, à jupes retroussées, le chaperon de fleurs incliné vers l’épaule, qui souriaient à des poussahs de Chine, ventrus, accroupis sur leurs jambes et remuant la tête en laissant pendre la langue. Puis, dans les coins, ou épars dans la chambre, des chaises de satin pâle aux pieds d’or, chefs-d’œuvre d’un tapissier moderne, des coussins tombés d’une chaise longue, et dont l’étoffe éteinte avait dû orner la chaire d’une châtelaine. Le luxe de jadis avoisinant la grâce d’aujourd’hui. Ces contrastes se fondaient dans une harmonie générale d’élégance et de luxe doux ; et de toutes parts, des coussins, des chaises, des dentelles naguère frôlées, des miroirs où l’on s’était mirée, des porcelaines même qu’avaient touchées des doigts roses, émanait sensiblement une aromatique réminiscence de présence féminine. Il y avait des souvenirs de causeries rieuses, à voix basses, lèvres près des lèvres, dans le rapprochement des chaises qui se touchaient du pied ; ces coussins étaient tombés là pour qu’une amie familière à demi étendue pût s’accouder au genou de la souveraine, en levant les yeux vers elle ! Le silence était plein d’un reste de chuchotements frivoles. Pourtant, devant l’unique fenêtre, un prie-Dieu étalait sur son vieux pupitre de noyer un Évangile ouvert — un prie-Dieu très-ancien, sombre, sans ornements, dur et monacal, trouvé sans doute dans l’oratoire de quelque abbesse de Burgos ou de Valladolid.

Il se fit un bruit de petits pieds rapides qui frôlent des tapis.

— La reine, pensa le prince Flédro-Schèmyl, tout enorgueilli.

Mais, la porte s’étant ouverte, il put à peine cacher une moue de désappointement ; celle qui était là, c’était la comtesse de Soïnoff.

D’abord, elle pouffa de rire. C’était sa façon de saluer les gens ; comme elle était ambassadrice, ces jolis rires-là avaient failli créer d’assez sérieux embarras au gouvernement que représentait son mari. Par bonheur, il était convenu qu’elle était folle — bien que les gens avisés en doutassent un peu. On lui attribuait cette parole grave : « La vie est un jour de Mi-Carême. Quelques-uns se masquent, moi je ris. »

Elle avait la passion de se compromettre, et l’adresse de ne jamais être compromise qu’à moitié. Pas jolie, une frimousse au lieu de visage sous de courts cheveux qui s’ébouriffaient en frisons ; trop brune et ne se fardant pas, maigre avec de si petits os, mais des braises dans les yeux et des piments aux lèvres ; toilettes hardies, au point qu’elle étonnait les filles elles-mêmes par l’inattendu de ses chapeaux ou la bizarrerie affolée de ses robes, et les femmes de la cour par la nudité de sa poitrine plate, couleur de cuir de Russie ; causeries libertines, où elle ne craignait pas de hasarder le mot vif et le geste qui souligne ; regardant les hommes sous le nez et les femmes dans le corsage ; enragée de curiosités canailles, éprise aussi des belles choses, camarade perverse des divas de café-concert, enthousiaste protectrice de Hans Hammer, le grand musicien d’Allemagne ; ayant des amants, certes, et le laissant voir, mais ne l’avouant à personne, pas même à eux dans le tête-à-tête, elle se permettait tout, avec l’air de ne rien permettre ; son audace défendait d’oser.

On lui attribuait cent extravagances ; aucune n’était prouvée. Elle avait une légende plutôt qu’une histoire. On chuchotait qu’on l’avait vue au bal de l’Opéra, en domino quelquefois, plus souvent en débardeur, la face nue, et le reste, comme disant aux gens : « Je vous défie de me reconnaître ; » que, non pas jalouse, mais par gageure, elle avait rendu folle d’elle, en lui empruntant un travesti, une belle fille des Bouffes dont son mari était l’amant ; pis encore : qu’elle s’était prise d’un caprice sinistre et joli pour un célèbre clown qu’on allait guillotiner, et qui se nommait Aladin ou Papiol. Mais ces aventures étaient si excessives qu’elles étonnaient les médisants eux-mêmes ; et comme à tout prendre, l’innocence la plus douteuse est moins invrai- semblable qu’une perversité pareille, la renommée de se tirait d’affaire, tant bien que mal, par l’incroyable. D’ailleurs, on redoutait la comtesse à cause de l’amitié de la reine. La crainte s’achève en respect ; on passe tout à qui peut tout. En somme, une petite créature frivole, mais qui pouvait être terrible ; méprisée à demi, tout à fait adorée, de qui l’on disait à voix basse tout le mal imaginable, à voix haute tout le bien possible ; abominablement dépravée sans doute, et peut-être vertueuse ! Étonnante.

Elle dit sans cesser de rire :

— Mais à quelle heure venez-vous, prince Flédro ? Le jour est-il levé ? Les mœurs allemandes, toujours. Les femmes, là-bas, mettent leurs corsets avant l’aurore, à l’heure où nous retirons les nôtres. C’est fort heureux pour vous que j’aie couché au Château ; sans cela vous n’auriez pas été reçu. Je vous assure qu’il n’y a d’éveillés ici que moi et un petit rouge-gorge qui vient frapper du bec, le matin, à la vitre de ma croisée.

Elle disait cela avec un air de frissonner, en croisant devant son cou les dentelles d’une mantille dont les longs bouts retombaient sur un peignoir de foulard paille, tout serré contre elle, appliqué aux brisures du petit corps maigre ; et il sortait de son frisson l’odeur un peu chaude, exquise, du lit récent.

Elle reprit :

— Vous permettez que je me couche sur la chaise longue ? C’est qu’il fait très froid ce matin ! Et maintenant, de quoi s’agit-il, parlez, que voulez-vous ?

Un peu étourdi par ce bavardage, un peu charmé aussi par ces gestes grêles et vifs et par un parfum qui avait de quoi plaire à son expérience libertine, le prince était fort mécontent néanmoins ; il dit, après un salut profond :

— Sa Majesté m’avait laissé espérer…

— Que vous seriez reçu par elle même ? Oh ! prince, vous n’y pensez pas. Mais tout le monde aurait su la chose, — peut-on se cacher lorsqu’on est reine ? — et les gens auraient fait mille histoires. Car, enfin vous devez venir de la part du roi Frédérick ; ce n’est pas pour rien que vous avez fait trois cents lieues, que vous étiez hier soir à la maison Pompéienne, un peu en avant des autres, sur le passage de Sa Majesté. Vous êtes chargé d’un message, certainement ; et la politi- que n’est pour rien dans l’affaire. Croyez-vous que l’on ne se rappelle pas ce qui s’est passé quand est venu rendre visite à son royal cousin et à sa royale cousine ? Ah ! le pauvre petit roi ! Je me souviendrai toujours de la mine qu’il avait. Un joli homme d’ailleurs. Un peu trop bien coiffé. Mais les yeux sont très doux. Svelte comme il est, on eût dit d’une longue jeune fille en habits blancs de général ! Seulement, il se rendait ridicule, oui. Des soupirs à fendre le cœur, des regards qui avaient l’air de rendre l’âme ; tout à fait les façons d’un fiancé allemand, lorsque Gretchen ou Charlotte n’est pas venue à l’heure dite sous les tilleuls de la promenade. Et, le jour du départ, ce fut bien pis ! Je vous avoue que je mourais d’envie de rire. Il avait les paupières toutes gonflées de larmes ; il n’osait pas bouger, il regardait de côté, en se tenant les mains, comme un Lubin de comédie. S’imagine-t-on cela ? se rendre amoureux d’une reine, quand on est roi ! Tout mystère est impossible. Il faudrait correspondre par le moyen des ambassadeurs ; pas de billets doux, des lettres de créance, les moindres bouderies consignées dans des protocoles, et, en cas de querelle, des ultima- tums. Le plus furtif rendez-vous serait de l’histoire. Voyez le bruit qu’ont fait les aventures de Cléopâtre et d’Antoine, et encore Cléopâtre était veuve, de beaucoup de gens. Enfin, le roi votre maître avait cette absurde fantaisie. Oh ! je crois qu’il était sincère ; et la reine qui est meilleure que moi avait pitié de lui, un peu. Mais ce fut un très grand scandale ! Et vous vous êtes imaginé que Sa Majesté s’exposerait en vous recevant elle-même à faire renaître le bruit de cette aventure déjà vieille, oubliée ? Point du tout. Me voilà, moi. De quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes presque ambassadeur et je suis tout à fait ambassadrice. Allons, dites, parlez, que veut le roi de Thuringe ?

— Offrir à Sa Majesté la reine l’hommage respectueux de son fidèle dévouement, dit le prince Flédro-Schèmyl, diplomate.

— Oui, oui. Après ?

— Rien de plus, reprit-il, l’air plus clos encore.

Elle fut toute secouée d’un petit rire, comme une marionnette dont on tire à la fois tous les fils.

— Oh ! le mystérieux ! dit-elle en se moquant. Vous êtes de l’ancienne école. Se tenir sur le qui-vive, parler par monosyllabes. Talleyrand, tout à fait. C’est le vieux jeu ! comme disent les petits journalistes. Prenez exemple sur moi, qui parle toujours et ne dis jamais rien.

Il garda le silence.

— Mais, continua-t-elle avec une jolie moue effrayée, c’est donc très-grave, ce que votre roi demande ? Il n’a pourtant pas la renommée d’être un don Juan bien formidable. Il ne tient guère de son aïeul toujours prêt à abdiquer pour l’amour d’une belle fille qui avait dansé sans maillot au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Vous savez ce que l’on raconte de ? Quand il arriva au Paradis, Saint-Pierre s’écria : « Voici le roi Frédérick, enfermez les onze mille vierges ? » Votre maître est plus réservé ; on n’a pas besoin de cacher les jeunes filles quand il vient. Il ressemble plutôt à Frédérick de Souabe, — je suis très pédante, c’est convenu, — qui mourut de continence, en Palestine, pour n’avoir pas voulu se laisser déshabiller par la nièce d’un Sarrazin. Est-ce vrai, dites, que votre maître n’a jamais osé entrer dans la salle où son grand-père a réuni les portraits des plus belles créatures de son temps, et que, les jours de bals officiels, il s’échappe, monte à cheval et se réfugie chez sa vieille nourrice dans les montagnes, tout effaré d’avoir vu des gorges et des bras nus de femmes ? C’est très ridicule, cela. Vous devez vous ennuyer considérablement à Nonnenbourg avec un roi pareil. Ce n’est pas une cour, c’est un couvent, et beaucoup de couvents sont plus gais. On dit aussi qu’il refuse de se marier. L’archiduchesse Lisi en est fort attristée. Pauvre mignonne ! je l’ai connue toute petite. Elle promettait de ne pas être laide, pour une Allemande. Vous n’auriez pas une reine éclatante, mais le roi aurait une bonne femme. Eh ! qu’il l’épouse donc ! Faut-il que je me mêle du mariage ? Non, je sais, il ne veut pas. Il reste le « fiancé de la musique ». Il a ce froid et entêté caprice. Aussi je ne suis pas du tout effrayée de son amour pour notre reine à nous. C’est une tendresse qui est un rêve. Sa Majesté l’a charmé parce qu’elle est lointaine, divine, impossible. Oui, oui, je me figure tout cela. Vous pouvez donc me dire ce qu’il exige. Une parole de pitié, un ruban qu’elle a porté, peut-être ? Oh ! ces faveurs-là lui suffisent.

— Ainsi, je n’aurai pas l’honneur de voir la reine ? dit le prince Flédro-Schèmyl après un silence.

Elle répondit sèchement :

— Non.

Alors il se décida à parler.

Ce que le roi Frédérick demandait, ce que lui, prince Flédro, messager confidentiel, était chargé d’obtenir, c’était un portrait de la reine.

— Un portrait ? dit la comtesse étonnée. Il n’a pas de portraits d’elle ? Mais on en vend partout. C’est l’usage. À toutes les vitrines, entre le mien et celui d’une écuyère du cirque. Que ne mêle-t-on pas à présent ? Notre image s’encanaille. Oh ! moi, j’en ai beaucoup, des portraits de la reine, et je vous en donnerai autant qu’il vous plaira d’en avoir !

— Mon maître demande à genoux, un portrait qui lui serait envoyé par Sa Majesté elle-même.

Elle prit une mine très grave. L’air d’une poupée sérieuse.

— Impossible, prince Flédro ! Tout à fait impossible. Ce serait une faveur considérable et compromettante. Pour qui nous prenez-vous ? Je trouve que votre vertueux roi se montre très impertinent ! Que s’est-il donc laissé dire ? Ah ! oui, autrefois, nous étions imprudentes et folles un peu. C’était la mode. Puis, la griserie du commencement ! On ne regardait pas à un sourire perdu et ramassé. Maintenant nous faisons des économies. Cela nous divertissait de bavarder avec cette bonne grosse fille qui chantait la Gardeuse d’ours aux petites fêtes du Château. Nous allions aux premières, très décolletées, pour populariser notre beauté. Et beaucoup d’autres extravagances. Mais ce temps est passé. Nous sommes sévères et dignes ; nous sommes dévotes aussi. Nous avons de graves pensées. Nous parlons politique pendant qu’on nous coiffe. Il faut songer à l’avenir de la dynastie. Les républicains nous tourmentent beaucoup. Vous ne lisez donc pas les journaux ? Un cataclysme serait fort possible, si l’on ne prenait garde. Nous nous observons, parce qu’on nous regarde. Nous allons encore au Bois, mais les roses sont coupées. Et puis, trente-quatre ans. Pas moi, — elle ! Presque des matrones. Notre portrait ? En robe de bal peut-être, avec la peau qu’on voit ? Ah ! mais il n’est pas chaste du tout, votre ! Je plains, et je vous en félicite ; vous ferez quelque chose de lui. Enfin, ne comptez pas du tout sur le portrait. Moi d’abord, je m’y oppose. Je ne lui donnerais pas même le mien, s’il me le demandait !

Le prince Flédro-Schèmyl montrait une mine désolée. Il s’inclina profondément en poussant un long soupir et fit un pas vers la porte.

— Oh ! mais, dit-elle en s’asseyant sur la chaise longue et en ramassant entre ses genoux les plis de son foulard paille, vous ayez l’air d’être au désespoir, monsieur l’ambassadeur ? Voyons, revenez, et dites-moi tout. Que vous avait-on promis, en cas de réussite ?

Le prince Flédro se rapprocha.

— Je vais être franc.

— Sans doute. Est-ce qu’on ment !

— J’espérais une très haute récompense.

— On vous faisait ministre pour l’amour d’un portrait ?

— Moins que cela.

— Aussi, je m’étonnais. Ne vous fâchez pas ! Vous comprenez mal ce que je veux dire. J’entends qu’il y a des fonctions, non moins élevées, qui vous conviennent mieux.

— Mais celles que vous exercez en ce moment, par exemple, dit-elle en pouffant de rire. Elles n’ont rien que de fort glorieux, du reste. Mercure était un des douze grands dieux.

Ceci le dérida. Il renonçait à être imposant. Il devint tout à fait bon enfant.

— Le roi m’avait promis, dit-il, de me nommer surintendant des théâtres de Nonnenbourg. Vous devinez ma joie. J’aurais fait représenter l’un après l’autre tous les drames lyriques de Hans Hammer ! mais non pas avec la parcimonie des vulgaires. Ayant les coffres de l’État pour caisse directoriale, c’est par Mackart ou par Honner que j’aurais fait peindre les décors, et je voulais engager un ange pour jouer le rôle du Chevalier-au-Cygne.

Elle le menaça du doigt en le regardant de côté.

— Pas mal, dit-elle. Ceci est habile. Vous connaissez ma folie. On vous a conté l’histoire d’un éventail brisé sur le rebord d’une loge. Mais, avouez une chose : vous auriez joué vos comédies aussi ?

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