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Le Rhin français

Onésime Reclus · 1915 · Free in the US

23,794 words · about 1 h 40 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Onésime Reclus
Language
French
Published
1915
Length
23,794 words · about 1 h 40 min
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LE RHIN FRANÇAIS

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Annexion de la Rive Gauche

Texte entier

L’Allemagne ne se souciait aucunement du Maroc. Elle n’avait avec l’empire ni contiguïté, ni voisinage, ni souvenirs communs de paix ou de guerre, ni commerce ; très peu de ses nationaux y vivaient, très peu y passaient.

Vinrent les jours de gloire, l’ère bismarckienne ; elle s’enfla de vanité jusqu’à se croire dores et déjà la maîtresse du monde.

Alors elle visa délibérément le Maroc. S’en emparer, c’était humilier l’Angleterre, abaisser la France, conquérir tôt ou tard, et sans doute avant longtemps, l’Algérie, la Tunisie, Bizerte, dominer la Méditerranée. C’était aussi, avant beaucoup d’années, le Transsaharien que les Français avaient follement négligé de tracer entre l’Atlas et le Soudan, puis la conquête du Niger, puis le Congo, déjà menacé par le Caméron.

Cette concupiscence effrontée se cacha quelques années, puis apparut au grand jour. C’est là surtout que le Soltan-el-Brouz, mandataire de son peuple, nous a le plus exaspérés. Sottement d’ailleurs, puisqu’il nous a fait entrevoir que la guerre était inévitable. De coups d’épingle en soufflets, de soufflets en coups de poing en attendant les coups de canon, il nous a sauvés de nous-mêmes, en nous prouvant tous les jours qu’il n’y avait pas de paix possible avec « l’empire mondial ». En 1905, ce fut l’algarade de Tanger et la proclamation, à peine voilée, du protectorat allemand sur le Moghreb-el-Aksa en même temps que sur le monde islamique, ensuite vint l’affaire de Casablanca et, pour finir, en 1911, l’intolérable insolence d’Agadir.

Après quoi, bien qu’une insigne lâcheté d’une France ultra-pacifique eût cédé aux Allemands 25 millions d’hectares de territoire français, au bout de leur Kameroun, au détriment de notre Congo, la Teutonnie devenue teutonnomane, se regarda comme dépouillée de son dû ; le Maroc ne lui appartenait-il pas, puisqu’elle le désirait, elle, le surpeuple, dépositaire de l’hyperdoctrine ?

Il n’y a pas de doute : Cette déconvenue de leur orgueil, ce noli tangere, opposé par la France méprisable et méprisée à la horde de Bismarck et de de Moltke, fut la principale cause du hérissement de la race « divine » contre la France, l’Angleterre et la Russie.

Loué soit donc le Maroc ! Cette guerre a sauvé l’Europe, Russie à part : la Russie est infranchissable, impénétrable, indestructible.

Une paix prolongée eût permis aux Allemands du Deutschland et de l’Autriche, aidés des Magyars, leurs orgueilleux complices, de préparer dans l’ombre le coup de foudre d’une guerre infernalement machinée, contre les nations libres.

Ainsi l’araignée tisse sa toile, dévore et n’est jamais rassasiée.

Si la paix avait duré par malheur quarante à cinquante ans de plus, nous aurions été poursuivis tout à coup, comme à l’hallali, par une immense armée, double de celle de 1914, par quinze à vingt millions car ils augmentent fort, bien que leur natalité décroisse notablement. Et nous ne nous accroissons guère assassinés que nous sommes par la stérilité volontaire.

Puis, et surtout, Anglais, Belges, Français, Russes, Serbes, et les Hollandais, les Scandinaves, les Suisses, les Italiens, les Roumains, tous les neutres d’aujourd’hui, dont c’est une honte qu’ils soient restés neutres quand des fleuves de notre sang coulaient pour eux aussi bien que pour nous, tous nous nous serions vus tout à coup ligotés dans la camisole de force, la poire d’angoisse au gosier. On connaît aujourd’hui toutes les traîtrises de l’avant-guerre et toutes les gentillesses de la préparation des Allemands pour la « défense de leurs droits méconnus ».

On sait trop comment ce troupeau d’esclaves a été façonné par ses maîtres à la pratique de l’espionnage transcendental ; comment ils ont emprisonné la France, la Belgique, la Hollande, l’Italie, on peut dire la terre entière, dans des filets à mailles serrées. Partout des amis souriants avec les voisins de la ville, du bourg, du village, du hameau, dont ils livreront un jour tous les secrets à l’envahisseur : otages précieux, maisons riches, beaux chevaux, beau bétail, fourrage, sentiers, raccourcis ; partout des fermiers espions dans des fermes de situation choisie, près d’un pont, d’une bouche de tunnel, sur un lieu culminant ; partout des usines où l’on cache des plateformes de béton pour obusiers monstres, des maisons de commerce et des banques pseudo-françaises qui sont teutonnes, des mines de fer également teutonnes sous un masque national ; bref, la fausse paix avant la guerre sans merci.

Ainsi germait la victoire des Barbares dans les pays confiants, débonnaires, qu’ils voulaient conquérir sur des races supposées abâtardies. Et précisément la moindre d’entre elles leur est supérieure en vertus, en ressort vital, en honneur, en indépendance d’esprit.

La guerre déchaînée par ces fous, ces fourbes, ces ambitieux, ces soudards a tourné contre eux.

Attaquer à la fois la Russie, l’Angleterre et la France, le nombre, l’argent et l’honneur, c’était braver le destin.

Détruire comme Attila, non plus seulement avec la massue et la lance et le glaive, mais avec tous les secrets d’une chimie dont ils sont prodigieusement fiers, c’était affronter, d’abord le mépris, puis la fureur des peuples.

La bête puante est par terre ; on va se partager sa chair et ses os.

On fera d’elle un débiteur touchant à l’insolvabilité, un commerçant ayant contre lui des droits prohibitifs, un amiral commandant à des bateaux de pêche, un généralissime n’ayant même plus sous ses ordres une ridicule garde nationale.

Indemnités de guerre auxquelles conviendrait à peine le mot préféré des Allemands : colossales ; paiement intégral de toutes les barbaries, tueries, destructions en France, en Belgique, en Pologne, en Serbie ; armées des Alliés maintenues à Berlin et autres lieux adaptés jusqu’à paiement intégral de ces « innombrables » milliards ; traités de commerce aussi onéreux pour eux que nous fut le traité de Francfort ; en un mot, annihilement de leur injuste prépondérance.

Rien de tout cela ne les sauvera des pertes de territoire ; on les sur toutes leurs frontières.

La part de la France sera sur la rive gauche du Rhin, là où ils avaient fait de l’Alsace-Lorraine, « terre d’Empire », le monument de leur incommensurable orgueil.

On a vanté le Rhin sans mesure, les Allemands surtout. Quant aux Français, ils ont eu le tort insigne de le louer plus que le Rhône, de trop s’extasier sur son « héroïque percée » du Taunus et du Hunsrück, qui est bien moins vaillante que la transgression du Jura par le fleuve de Genève et de Lyon.

C’est d’ailleurs un fort beau courant.

Il naît des Alpes suisses, remplit le lac de Constance, un peu moins vaste que le Léman, et se brise dans une cascade de vingt mètres de haut qu’on prétendait la plus puissante de l’Europe lorsqu’on ne connaissait pas les fos de la Scandinavie,

Quand il sort de la « libre Helvétie » pour tourner brusquement au nord le long de l’Alsace, il roule en moyenne 1000 mètres cubes de belles eaux vertes ; 399 en étiage.

Il serait plus magnifique si ses largeurs n’avaient été réduites le plus possible à 250 mètres pour les nécessités de la batellerie. Son très célèbre défilé de quinze lieues, entre Mayence et Coblence, ne manque pas de grandeur ; il aurait plus de beauté si ses collines, ses falaises n’étaient grise ou brune et si ses burgs n’avaient pas été réparés, reconstruits ou truqués.

Passé Cologne, la contrée s’aplatit, le Rhin se fait paresseux, il se divise, mêle en Hollande ses bras à ceux de la Meuse et verse, plus ou moins, 2200 mètres cubes par seconde dans la mer du Nord. Long d’un peu au delà de trois cents lieues, il draine à peu près 20 millions d’hectares.

Très petit, tout menu quand on le compare aux grands rios de l’Amérique méridionale, c’est en Europe un maître courant qui fut antan difficile à franchir pour les armées. Moins par lui-même que par les fausses rivières, les bras morts, les lagunes, les marais qui, disparus maintenant, accompagnaient jadis ses deux bords. Maintenant, des forts supposés imprenables, mais qu’heureusement on peut affamer ou tourner, ont la prétention d’en interdire le passage aux dégénérés de l’Ouest : ce que nous sommes pour les bouledogues à lunettes dont se compose la nation surnaturelle.

Voilà ce qu’est le Rhin ; le Rhin paternel, le père Rhin, disent les Allemands ; le Rhin où nous montons la garde ; le libre Rhin allemand que n’auront jamais les Français ; le Rhin où croissent nos raisins, disent-ils encore.

Y a-t-il vraiment des frontières aujourd’hui que les canons portent à 20, 30, voire 38 kilomètres, que les avions volent dans l’azur, que deux, trois, cinq millions d’hommes s’abattent soudain le long de deux, trois cents, cinq cents lieues, sur le peuple qu’on veut vaincre et, s’il se peut, anéantir ?

Oui, les frontières existent, quoique, par le fait, tout soit maintenant frontière. À chaque heure la limite entre Allemagne et France change sur un front de cent cinquante lieues — les batailles ont présentement cette ampleur, voire une ampleur double ou triple.

On voit bien, en Belgique, qu’il y a des frontières : là un canal large de quelques mètres seulement, l’Yser, arrêta les Barbares du xx pendant nombre de mois, et l’on ne sait encore combien de dizaines de milliers des leurs y ont péri.

En France, la forêt de l’Argonne et les Hauts de Meuse ont résisté à toute la fureur de l’envahisseur dont ils nous avaient sauvés il y a cent vingt ans.

Seulement, la frontière sinueuse qui va de la mer du Nord à la plaine de la Haute-Alsace n’est frontière qu’à force de levées de terre, de tranchées, de mitrailleuses, de canons conseillés d’en haut par des aéroplanes.

Par définition, un cours d’eau quelconque est une frontière, puisqu’il est un obstacle ; on s’en dispute les ponts avec acharnement ; on en construit là où l’on peut ; et construits, soit ponts ordinaires, ponts en bois ou ponts de bateaux, on les défend, on les attaque à coups de canons.

Si l’Yser, simple fossé navigable aux chalans, est une borne sur laquelle Anglais, Belges et Français ont inscrit le fameux : Non amplius ibis ! Qu’est donc le Rhin, sinon une très précieuse frontière qu’il nous faudra bientôt fortifier à la moderne, à notre profit dans la paix, après avoir détruit dans la guerre les ouvrages militaires de la race de proie ?

On ne contestera pas qu’un fleuve de l’ampleur du Rhin se traverse plus malaisément qu’un ruisseau comme l’Yser sur lequel il suffit de jeter quelques planches ou d’aligner deux à trois bateaux.

Élargir la France jusqu’à ce « père des eaux », c’est nous donner des sûretés contre ceux auxquels il faudrait appliquer le superlatif de barbares, si vraiment barbarissime n’affaiblissait pas le mot simple dans le sens qui lui enlève la simplicité des primitifs et qui évoque toute idée de goujaterie et de cruauté.

Écartons aussitôt la race, par la raison qu’il n’y a plus de races, mais seulement des religions ou religiosités, des idées communes, des sentiments communs, des civilisations plus que

séculaires, voire millénaires, comme la chinoise ou la gréco-latine.

Écartons aussi l’histoire ; à tout le moins ce que nous en balbutient les annales des temps éloignés.

Sans doute César et Tacite ont dit que le Rhin sépare les Gaules de la Germanie. Mais qu’était-ce que les Gaulois, qu’était-ce que les Germains ? Comment ces peuples se confrontaient-ils ou s’entremêlaient-ils ?

Les Celtes, les Gaulois, les Kymris n’étaient certes pas de race intègre ; ils étaient plaqués sur des Ligures, et ceux-ci plaqués antérieurement sur d’autres espèces d’hommes. Il n’y avait pas encore de terriens solidement ancrés dans le sol ; les tribus se combattaient, se pénétraient, se renouvelaient, mais les éléments antiques représentés par les femmes reprenaient toujours le dessus avec les changements nécessités par l’intervention maritale des envahisseurs.

De même les Germains devaient s’être prodigieusement mêlés dans leurs pérégrinations de l’Orient à l’Occident vers des régions toujours plus tièdes, plus fécondes, plus aimables.

Au fait, ce qu’on nomme de nos jours le type germain, taille haute, yeux bleus, cheveux blonds, est traversé, peut-être dominé en Allemagne, par celui des bruns aux yeux noirs, de taille moindre et pas tout en jambes.

Mises au rancart, les ineffables sottises proférées au nom de la race ce qu’il faut retenir de l’ère antique, c’est que les Cisrhénans ont longtemps vécu de notre vie, assimilés à nous par la même civilisation.

C’est au nom de leur latinité d’alors que nous les réclamons ; elle ne peut pas de ne pas avoir laissé chez eux quelques possibilités d’une fraternité future.

Il n’est pas indifférent que la langue, la loi, la coutume de Rome aient prévalu des jours de César aux années de l’invasion des Barbares, qui d’ailleurs n’appartenaient pas seulement aux hordes de la Germanie ; des Slaves, des Tartares, des Finnois, des Mongols, grandes armées ou bandes de cheminots, insultèrent aussi à la grandeur romaine.

Longtemps Strasbourg, après avoir été une ville des Celtes, fut Argentoratum, ensuite Argentina. À ses Noviomagus des Gaulois, Spire devint la Colonia Nemeta ; Worms, d’abord le Borbotomagus celtique, se mua en ville romaine ; Mayence a corrompu son nom de Mogontiaoum ; Coblence, celui de Confluentes ; Cologne, celui de Colonia, tout au long, Colonia Agrippina, auparavant Oppidum Ubiorum ; Aix-la-Chapelle vivait sous le nom d’Aquæ, les Eaux (minérales) ; Trêves, enfin, dans sa belle vallée de la Moselle, Colonia Augusta Trevirorum, eut la splendeur d’un grand centre latin et ses ruines d’alors en font, pour ainsi dire, une Nîmes septentrionale.

À quoi tiennent les destinées ? La conquête de la Gaule par les Romains aurait dû naturellement se compléter par celle de la Germanie, et cela fait, les Allemands se glorifieraient aujourd’hui de leur latinisme, au lieu de d’orgueil à la pensée qu’ils sont le peuple intact, le peuple qui pense, le peuple qui agit, le peuple élu, et en vérité le seul peuple.

Auguste, qui était une sorte de roi des rois, passa, dit-on, des nuits à gémir, en criant : « Varus, rends-moi mes légions ! » Étonné, inquiet et comme sidéré, il conseilla, il ordonna d’arrêter la conquête un moment contrariée par un sauvage quelconque, Hermann, dit à la latine Arminius, qui avait été auparavant soldat romain. Ce déserteur attira trois légions dans les embûches de la sylve, il les embrouilla dans le clapotis des marais et les massacra à loisir ; les Allemands en ont fait leur grand héros national.

En réalité, ce fut ici la lutte entre des hommes policés, organisés, et des primitifs amorphes : le Français du Canada contre l’Iroquois, ou l’Anglais contre le Zoulou.

Quelques années après, Germanicus conquit les Barbares dont Auguste avait été effrayé, mais ce triomphe n’eut pas de suites. Il aurait fallu le pousser jusqu’aux bourbiers de cette Pologne où « la boue est le cinquième élément, après la terre, l’eau, l’air et le feu ». Ces grands palus, et au midi, les Carpathes, soumises plus tard par Trajan, auraient borné l’empire et la Germanie se serait fondue dans le moule romain.

Mais le monde est ce qu’il est.

En ce qui intéresse la France, nous devons envisager les pays de la rive gauche du Rhin comme liés à nous par des communautés ancestrales d’où pourront se dégager des affinités électives.

Il se peut qu’on invoque des souvenirs bien plus récents.

En 1793, nos victoires annexèrent à la France les territoires cisrhénans, qui furent divisés en cinq départements, la Belgique à part, devenue également française : les Forêts (c’est à peu près le Luxembourg dit indépendant ; cette subdivision ne tarda pas à disparaître, au profit du département de la Sarre) ; la Sarre, chef-lieu Trêves ; le Mont-Tonnerre, chef-lieu Mayence ; Rhin-et-Moselle, chef-lieu Coblence ; Roer, chef-lieu Aix-la-Chapelle.

En 1797, le peuple des quatre se jugea protégé plutôt qu’annexé. Il demanda par pétition une incorporation plus complète lui donnant tous les droits et privilèges des Français de France.

Dans les quatre départements, Sarre, Mont-Tonnerre, Rhin-et-Moselle, Roer, les villes votèrent avec enthousiasme, Mayence en tête. Peu de cantons se montrèrent indifférents ; il n’y en eut aucun d’hostile, et la majorité fut superbe.

Depuis lors, le Rhin a versé une mer à la mer. Cent ans de souveraineté teutonne, les déroutes de 1813, 1814, 1815, les triomphes insolents de la Prusse ont évidemment fort accru le prestige de Berlin, fort diminué l’attirance de Paris. Mais sans doute toute cette sympathie n’est pas morte partout ; elle ne l’était pas du moins après 1830, voire après 1848.

Dire qu’elle ne revivra jamais, qu’il est impossible qu’elle renaisse, dépasserait la vérité ; toute étincelle n’est pas encore éteinte. Et certes il n’y aura plus beaucoup de gloire à se dire Allemands.

À quelqu’un qui s’indignait de voir l’Alsace-Lorraine se refuser d’abdiquer la qualité de française, le premier et, l’on doit l’espérer, l’avant-avant-dernier empereur de l’Allemagne, l’« inoubliable grand-père », Guillaume soit-disant le Grand, répondit : « La France n’a possédé la rive gauche du Rhin que pendant vingt ans et les traces en sont visibles encore soixante-dix ans après. »

On n’en est plus à se demander quel a été le potentat le plus coupable de l’histoire et, derrière lui la nation la plus digne de châtiment.

L’homme fulgurant qu’on charge de tous les « péchés d’Israël », Napoléon a tué, mutilé, condamné aux Invalides bien moins d’hommes que , et cela durant vingt années de gloire. Encore fut-il aussi souvent attaqué qu’attaquant, grâce à l’or anglais qui ne cessa d’ameuter contre lui Allemands, Autrichiens et Russes. Lorsqu’il partit pour la fatale Russie, il pouvait se dire : « J’emmène à la boucherie à hommes ; mais il n’y a pas que des Français avec moi ; des Allemands, des Polonais, des Italiens partageront l’honneur de mes victoires. — Alors la fière Deutschland le suivait, l’oreille basse. — Je n’expose donc qu’à moitié mon peuple. »

Pour remonter à plus de deux mille années en arrière, Alexandre le Grand, partant pour la conquête des Indes « afin d’être loué par les Athéniens », n’exposait en fait de Macédoniens que les hoplites de sa phalange.

Quand , tellement admiré, puis si décrié depuis de l’autre côté du Rhin, partait en guerre, il ne mettait en ligne que de petites armées où ses gentilshommes menaient galamment au feu autant ou plus d’Irlandais, de Suisses, de mercenaires, d’aventuriers de toute nation que de Français de France.

Mais le petit-fils de l’inoubliable grand-père, lequel était un peu obtus, s’est mis délibérément devant la mort ou la mutilation possible de six à sept millions des siens, de vingt-cinq millions de jeunes hommes et de quadragénaires de sept nations ; devant la ruine totale de vingt provinces ; devant la guerre sans pitié, sans remords, sans « Rucklosigkeit », comme ils disent ; ce qui répond à « sans égard à quoi que ce soit, au droit, à la justice », et fort heureusement pour nous, sans calcul exact des possibilités, voire des probabilités. Tout son peuple l’a suivi, gonflé de haine, en criant : « Hoch ! Hoch ! Hurrah ! »

Jamais vainqueurs ne purent exiger plus loyalement des vaincus une rétribution sévère, un « n’y revenez

plus » retentissant. Jamais la France n’eut meilleure occasion de dire aux Germains de Mayence, de Coblence, de Cologne, d’Aix-la-Chapelle ; la maison est à moi, c’est à vous d’en sortir.

Comment traiter les Allemands autrement qu’ils proclamaient faire de nous après la victoire infinie dont ils ne doutaient pas ?

Certes, nous n’abuserons pas du triomphe comme ils se vantaient d’avance d’en user.

Ne nous occupons pas de la haine cuite et recuite d’il y a cent ans : du

haineux philosophe Fichte, qui n’habitait pas les temples sereins de la sagesse ; du publiciste Gœrres ; du poëte Arndt ; de Ruckert, autre poëte qui a dit à peu près : « En sortant de France, retourne-toi et jette une pierre ; peut-être écraseras-tu une fleur ». Et tant d’autres fous furieux à ne pas les compter : parmi eux les grands historiens Treitschke, Mommsen.

N’ouvrons que des livres nouveaux ou récents, de généraux, de philosophes, d’historiens, de savants. Livres dont pas une seule fois l’« empereur du monde » n’a flétri les auteurs de la formule chère aux ultra-rhénans : Halt’s Maul ! Il les approuvait, il les inspirait.

Voici quelques extraits des de ces coryphées de la nation sans pareille. Le mépris y exulte, la haine y vibre, la générosité en est absente, la brutalité « s’y déboutonne », l’ambition n’y connaît pas de bornes.

Dignes continuateurs des venimeux « Discours de Fichte à la nation allemande », ces écrits répètent assidûment deux kyrielles, toujours les mêmes. L’une, c’est la barbarie de la Russie, l’égoïsme de l’Angleterre, la vanité, puérilité, servilité de la France et la déliquescence de tous les Latins d’Europe et d’Amérique ; l’autre, c’est le vertigineux panégyrique des vertus allemandes.

Inutile de s’y arrêter ; mais il importe de connaître d’eux les accrocs qu’ils prétendent faire à notre territoire ; en quoi ils nous encouragent à déclarer ceux que nous prétendons faire au leur.

Notons avant tout que ces atteintes à nos biens sont en désaccord formel avec les assurances proclamées par le sublime empereur lui-même dans un discours de 1905 où l’orgueil dépasse les limites de l’hypertrophie du moi :

« Je jure que si le monde parle jamais d’un pouvoir universel allemand ou d’un pouvoir Hohenzollern universel, ce pouvoir ne sera pas basé sur les conquêtes, mais sur l’effort mutuel des nations pour arriver à un centre commun. »

Dans ce livre compact, qui date de cette même année 1905 où le

s’est institué centre probable du monde, Reimer partage en trois la France, heureuse d’après lui d’être sauvée de la décadence et d’être désormais participante de l’ascension germanique.

Le Nord, jusqu’à la Bretagne, et la Wallonie ou Belgique de langue française bénéficieront de l’inestimable avantage d’avoir beaucoup de sang allemand versé dans leurs artères par les immigrations d’antan. Ils auront la joie pure d’entrer dans la « cité germanique » après épuration et teutonnisation de l’ensemble de leurs familles.

La « Cité germanique ? » « De même que les Romains gouvernèrent le monde comme hommes libres, comme citoyens romains, ainsi faut-il que les Germains y règnent maintenant comme citoyens allemands. » Mais de cette Civitas ne sera pas nanti tout le monde : il faudra la mériter par ses vertus allemandes !

Le Centre et l’Ouest, Paris compris, jusqu’à Clermont-Ferrand et à Bordeaux, resteront indépendants (en apparence), sous le protectorat de l’Allemagne, mais soumis à une patiente allémanisation ; la stérilité y sera imposée aux familles qui n’auraient pas de sang deutsch dans les veines : chose logique en un pays de célibataires et de fils uniques.

Tout le reste, de Lyon à Nice, à Hendaye, sera colonisé par les bons Boches, on ne saurait dire encore dans quelles conditions, « Le grand empire ne saurait souffrir d’être en contiguïté avec une masse étrangère dangereuse… Il nous faut communiquer directement avec l’Atlantique et la Méditerranée, acquérir par les un accès à la péninsule ibérienne ; nous établirons ainsi la liaison avec l’Amérique du Sud, devenue une partie de notre empire ».

Ce vertige d’ambition consterne. L’Allemagne va dévorer l’Europe et l’Amérique, sans compter l’Asie, visée par le chemin de fer de Bagdad, et l’Afrique, passionnément convoitée. Or, l’Allemagne touche à la Russie, quarante-deux à quarante-trois fois plus vaste que la terre teutonne, et d’une population presque triple, s’augmentant deux à trois fois plus vite que la pullulance des Boches ; elle touche aussi à la France, nation vivace, électrique ; elle est à deux pas de l’Angleterre, maîtresse des mers ; elle prend sans façon l’Amérique méridionale, trente et tant de fois plus grande que le domaine de Berlin, habitée par une race entêtée ibérien et d’entêtement indien et dont l’accroissement annuel est relativement très supérieur à celui du « pays qui est au-dessus de tout dans le monde ».

Voilà, nous Français, comment nous traite l’Iroquois Reimer, qui n’a pas honte de proposer l’expropriation, l’émasculation des nôtres, et toute mesure propre à favoriser la stérilité de nos familles pour faire place aux familles allemandes : pensions à partir d’un certain âge à tout ménage français sans enfants ; pensions à ceux qui seront restés célibataires ; avantages faits au clergé catholique et aux couvents qui, par définition, ne se propagent pas par voie naturelle ; faveurs octroyées aux maisons de prostitution qui détournent la sève de son droit chemin et, finalement, font œuvre de stérilité ; transport des Français expropriés n’importe où, jusque en Chine, et surtout en Chine, où ils feront obstacle à la race jaune, au « Mongolisme. »

On y lit ces lignes, folles, bien entendu, et magnifiquement impudentes :

« Voici ce qu’on pourra voir avant peu d’années : la bannière de l’Allemagne flottant sur 86 millions d’Allemands, et ceux-ci gouvernant un territoire peuplé de 130 millions

. Sur ce vaste domaine, les Allemands seuls auront des droits politiques ; seuls ils serviront dans l’armée et dans la marine, seuls ils pourront avoir accès à la propriété. Alors ils seront comme au moyen âge un peuple de maîtres condescendant simplement à ce que les travaux inférieurs soient exécutés par les peuples soumis à leur domination. »

Qu’est-ce à dire ? Ils veulent bien admettre que nous et les autres peuples nous devenions des esclaves. Car domestique, esclave, c’est la même chose pour cette Allemagne naturellement obséquieuse et soumise.

D’après la carte qui accompagne cette œuvre incongrue, le territoire purement allemand va des environs de Paris à Petrograd. La vieille Lutèce est la capitale d’une province d’un Reichsland comme l’était récemment « l’Alsace-Lorraine » ; la Belgique fait partie du Deutschland ; la Hollande et l’Angleterre sont protégées ; également protégée la Pologne.

Grœsseres Deutschland, n’est pas timide ; elle n’y va pas par quatre chemins. « Pas de victoire complète, s’écrie-t-elle, si, de par notre force, nous n’avons pas soumis le monde entier à la libre action de l’Allemagne devant laquelle s’ouvrent trois immenses domaines ; Orient, Extrême-Orient, Afrique. Quel peuple y portera le flambeau de la civilisation ? Cela n’est pas encore décidé. Soyons seulement vainqueurs et c’est nous qui verserons le flot de la pensée aux peuples qui l’attendent. Voilà ce que doit être aujourd’hui l’horizon de l’homme d’État allemand ; son esprit doit être capable d’embrasser à la fois la Chine et les Indes, les bouches de l’Euphrate, le Cap de Bonne-Espérance et le Congo… Après des sacrifices tellement effroyables, nous devons garantir l’avenir en prenant des gages à l’Ouest et à l’Est, soit par annexion directe, soit par la création d’États placés sous l’influence politique et économique de l’Allemagne ». Voilà comment en pleine guerre, quand tout homme sensé prévoit leur défaite, les Boches disposent souverainement de l’Europe et du monde.

Il en dit tant que si le sort lui avait donné le rang de César, le monde en aurait souffert autant ou plus que du fatal Guillaume.

Daniel Frymann, l’auteur de ce livre, imprimé en 1912, arrivé à sa cinquième édition, « est plus royaliste que le roi ». Il blâme vertement le Kaiser de n’avoir pas complété le coup d’Agadir par la guerre immédiate : Guerre inexpiable, car, dit-il, « que nous importe que nos actes plaisent ou ne plaisent pas aux autres États. Cela nous laisse de sang-froid. Il nous faut des terres »… « Des terres à l’Ouest ou à l’Est, des terres vides conquises sur les vaincus… » Notamment « dans les Balkans, pour le grand avantage du peuple allemand et le salut à tout jamais des Germains d’Autriche et de Hongrie, aujourd’hui si menacés ».

En Alsace-Lorraine, après l’éclatante victoire, on dira aux Alsaciens-Lorrains : « Nous vous avons laissés opter une fois ; cette fois encore, optez, mais que ce soit sérieux ! Que tout homme majeur d’entre vous déclare officiellement qu’il appartient à l’empire d’Allemagne, sans restrictions ; qu’il s’engage à bannir, lui et les siens, la langue française, à la maison comme au dehors ; à ne recevoir de France ni livres, ni journaux, ni brochures ! Qui n’acceptera pas ces conditions quittera le pays à bref délai ! »

De même pour les Danois : « Qui ne se reconnaîtra pas sujet prussien en tout et pour tout, qu’il passe la frontière ».

Quant aux Polonais, il n’y a qu’à renforcer les décrets d’expropriation et autres mesures draconiennes prises contre eux.

La Hollande et la Belgique seront rattachées à la Prusse avec toutes les conséquences de l’annexion ; car « les petits États ont perdu le droit à l’existence. N’est digne de l’indépendance que celui qui la garantit l’épée au poing ». D’ailleurs Frymann trouve insupportables les insolences, les piqûres d’épingle de tous ces myrmidons, Hollande, Belgique, « républiques de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud » ; leurs résistances lui semblent intolérables.

Pour amener la guerre on devra se servir de la moindre des infractions au moindre des avantages reconnus aux Allemands et protégés allemands du Maroc. N’importe quelle vétille suffira. « Il nous faut proscrire toute sentimentalité, agir froidement en politiques réalistes. »

Avec tout cela, une bouffissure de vanité qui est comme une bouffonnerie. Il faut prendre garde que les Allemands ne se corrompent, car « que deviendrait le monde si l’Allemagne dégénérait ?… La fondation du nouvel empire allemand n’a été que le commencement d’un nouveau Saint-Empire — saint, non par la grâce du pape de Rome, mais saint, sanctifié par la noblesse de la race germanique ».

À noter que Frymann range parmi les grands idéalistes Arminius et .

La « modération » de ces conditions de paix aura peut-être pour effet d’éveiller notre « modération » à nous. En tout cas, elle nous met brutalement au rang des peuples inférieurs, inutiles, dont, disent les docteurs de là-bas, la suppression serait un grand profit pour le monde. Car, dit l’illustre professeur Lasson, « nous sommes intellectuellement et moralement supérieurs à tous les autres hommes ; hors de pair. Notre armée est, pour ainsi dire, une image réduite de

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