Au lecteur
Lecteur,
Si tu es sensible au douces poinctes d’amour, et susceptible de pitié, tu donneras des larmes à la mémoire de Philandre, et ton cœur à la beauté et au mérite de Calistée. Les attraits de ses yeux sont si doux qu’ils desrobent l’âme à ceux qui sont allechez, et ce larcin est si glorieux, que quiconque a du sentiment pour l’honneur, le doit souhaitter avec passion : toutes fois ne le fait pas, mais vis sons troubler le repos de celuy qui t’est acquis. Adieu.
Livre 1
Calistée, object de mes vœux, A qui les hommes et les dieux Rendent un amoureux hommage, Te voyant ainsi qu’un Soleil A nul qu’à toy-mesme pareil, Tiendrois-je caché mon servage ?
Non, je veux que de mon amour La posterité parle un jour, Et qu’elle raconte à sa race Que ta beauté royne des cœurs, Fut la cause de mes ardeurs, Et que l’histoire que je trace,
Je l’offre à tes divins appas, Encore qu’elle ne soit pas Digne de toy, belle adversaire ; Mais, après t’avoir immolé Mon cœur de ta flame bruslé, Quelle autre offrande puis-je faire ?
Reçois-la donc, et lis ces vers Où sont peints les effects divers D’amour le doux roy de mon âme. Possible apprendras-tu d’aimer, Et en me voyant consumer, Voudras-tu brusler de ma flame ?
Comme un chevreul, après l’hyver, Voyant le printemps arriver S’esgaye en son aimé bocage, Et solitaire loing du bruit, Où son pied libre le conduit Erre sans crainte de dommage ;
Quand, lors qu’il pense estre plus seur, Un traict luy traverse le cœur, Qui rend sa douce vie esteinte ; Ainsi Philandre, dans les bois, Au plaisant avril de ses mois, Du traict d’amour eut l’âme atteinte.
Un jour qu’il s’alloit reposant Au bord d’un crystal qui, jazant, Faisoit rouler son onde claire Parmy l’esmail des prez fleureux Où les zéphyres amoureux Voletoient d’une aisle legère,
Il ouyt la charmeuse voix De Florize, nymphe des bois, Dont la douce et mignarde halene Alloit au ciel les dieux saisir. Soudain il fut point d’un désir De voir ceste belle syrène.
Après qu’il eut en mainte part Porté son curieux regard Pour voir l’object de son envie, Amour cet invincible roy, Désireux d’imprimer sa loy Sur la liberté de sa vie,
La luy fit voir sous un ormeau Roüillé du vif surjon de l’eau, Qui dans les prez s’alloit espandre, Son visage à demy couvert S’appuyoit sur un gazon vert, Et son corps dessus l’herbe tendre.
Son poil nonchalamment espars, Ses yeux armez de doux regards, Sa face de beautez vermeilles, Et sa voix d’accens gracieux Le changeoient maintenant en yeux, Tantost le rendoient en oreilles.
Espris de ce soleil nouveau, S’en allant le long d’un ruisseau Pour passer à l’autre rivage Où doucement il reposoit, Jà, Philandre se disposoit, A lui descouvrir son servage.
Mais pendant qu’il s’acheminoit Où amour vainqueur le trainoit, La nymphe se fut escartée, Si bien que son espoir deceu Ne peut voir son désir conceu A sa naissance souhaittée.
Dès lors, pressé de mille ennuis, Vagabond les jours et les nuicts, Il chercha tantost aux valées, Or, au bord d’un flot ruisselant, De son soleil estincelant Les douces beautez recelées.
La fille de l’air maintes-fois Lors que d’une plaintive voix Il réclamait son inhumaine, Les oiseaux et les doux zéphirs Touchez du vent de ses soupirs, Plaignirent sa dolente peine.
Ces plaintes pourtant sans secours, N’empeschèrent pas que tousjours Il ne fust point de son martyre ; Son mal n’avoit d’autre confort Que l’espérance de la mort, Et un chaud désir de le dire.
Maintes-fois les larmes aux yeux, Il dit : – hé ! Pitoyables dieux ! Que n’est ma vie terminée Avec ma tristesse et mon dueil, Ou l’absence de ce soleil Qui rend mon àme infortunée,
Plus je desire de le voir, Alors j’en ay moins de pouvoir, Et semble qu’avoir ceste envie Soit un si grand crime commis Qu’il ne me puisse estre remis Que par la perte de ma vie.
Hélas ! Si réclamer ses yeux De mon âme victorieux Est une offense irrémissible, Ô dieux ! Pourquoy permettez-vous Qu’ils luisent si beaux et si doux, Et que mon cœur soit si sensible ?
Quand premier flamber je les vis, Mes yeux d’estonnement ravis, Se pleurent tant à voir leur flame, Que, sans craindre de se brusler, Ils firent doucement couler Mille rayons dedans mon ame.
Encores, pour mieux me dompter, Amour, hélas ! Fit révolter Mes oreilles des yeux complices, Si bien que mes sens mutinez Semblaient seulement destinez Pour me traîner à ces supplices.
Supplices sont-ils voirement ; Mais, las ! Incomparablement Cuisans en leur rigueur extrême ; Car quel mal se peut comparer Au mal qui me fait souspirer Privé de la beauté que j’ayme ?
Ces rochers que l’age a noircy Quand je pleure pleurent aussi, Mesme le printanier zéphire, Par le branle de ses cerceaux Faisant mouvoir les arbrisseaux, Avec moi tristement souspire.
Ces eaux qui bruyent en courant, Ne vont par les bois murmurant, Sinon pour plaindre ma souffrance ; Et toy, Florize, tu ne veux, Te rendant propice à mes vœux, Mettre fin à ta longue absence.
Mais, à tort je me plains de toy ; Car, tu ignores qu’à ta loy Amour ait mon àme sousmise : Faictes donc, pitoyables dieux, Que la veue de ses beaux yeux Me soit par vous bientost permise !
Ainsi Philandre souspiroit, Pendant que son mal empiroit En l’absence de sa déesse, Sans qu’il peust, après tant de dueil, Revoir esclairer ce bel œil Le doux suject de sa tristesse.
Enfin, un jour il l’apperceut Le long du bord où il receut Une atteinte d’amour en l’âme. Une autre nymphe la suyvoit De qui l’œil embraser pouvoit Les cœurs d’une amoureuse flame.
Pressé de son amour ardent Il vint et luy dit l’abordant : – arreste, belle dédaigneuse, Ne me cache plus tes beaux yeux, Dont l’esloignement soucieux Retient mon âme langoureuse.
Cest abord la nymphe estonna, Et son visage environna D’un pourpre pareil à la rose Esclattante d’un front vermeil, Quand la courrière du soleil A la porte du jour esclose.
La nymphe qui l’accompagnoit, Pareil estonnement peignoit Dessus sa face rougissante ; Quand le berger plein de douleur Tira du profond de son cœur Cette parole languissante :
- nymphe, ne vous estonnez point, Si mon cœur, vivement espoint Du traict de vostre belle veuë, Publiant sa captivité, Dit que, loing de vostre beauté, Une triste langueur le tuë.
Tout ainsi que le jour vermeil Agréable effect du soleil, Apparoist, où sa cause esclaire, Mon amour, effect de vos yeux, Esclatte et résonne en tous lieux, Où ils font briller leur lumière.
Pour céler un si doux tourment, Ains un si doux contentement Que les dieux quittent l’ambrosie Pour en savourer la douceur ; Seroit-ce pas avoir le cœur Possédé d’une frénaisie ?
Le soleil pompeux de beauté Au doux resveil de sa clarté Ne reçoit-il pas les hommages De mille oyseaux, qui trémoussant Vont au ciel à l’envi poussant Les traicts de leurs plaisants ramages ?
Et vous, parfaict soleil d’amour, Dont l’œil couronné d’un beau jour Esclaire le ciel et la terre, Ne recevrez-vous pas les vœux De mon cœur qui vit langoureux En vostre prison qui l’enserre ?
Abattrez-vous le sainct autel Qu’amour, ce grand dieu immortel, A dressé luy-mesme en mon âme, Où je fais à vostre œil vainqueur Le sacrifice de mon cœur, Consumé d’une chaste flame ?
Las ! Quand il voulut me blesser, Il ne sceut mon cœur traverser Que du beau traict de vostre veuë, Traict qui, m’ostant la liberté, Me fit cognoistre la beauté Pour royne des cœurs recogneuë.
La nymphe qui secrettement En son âme l’alloit aymant Depuis qu’elle eut la cognoissance De son mérite nompareil, Tournant devers luy son bel œil Qui donnoit à son mal naissance,
Luy dit : − amour ne daigne point Faire les traicts dont il t’espoint Des tristes regards de ma veue ; Car on me peut voir aisément Sans brusler de l’embrasement Dont tu dis que l’ardeur te tue.
- ma belle, pourquoy voulez-vous Estimer que vos regards doux Ne soient les traicts inévitables, Dont amour blesse les mortels, Puisque les grands dieux immortels Les redoutent (eux redoutables) ?
-pensez, dit-il, qu’amour, ce roy Qui prescrit aux hommes la loy, Et tient les dieux sous son empire, N’arme son arc victorieux Que des regards de vos beaux yeux, Dont mon cœur traversé souspire.
Un cœur souspire librement Quand il souffre peu de tourment : Mais quand la douleur est extrême, Et telle que tu me la feints, Tous les sens de tristesse atteints N’ont point d’action en eux mesmes ;
Car la langue qui seule peut Exprimer le mal dont se deult Une âme de douleur atteinte, Ne peut rompre l’empeschement Que luy apporte le tourment, Ou qui procède de la crainte.
— mais quoy ? C’est humeur des amans De feindre des embrazemens Quand ils sont tous remplis de glace ! Ainsi dit la nymphe, faisant Paroistre un sous-ris séduisant Parmi les attraits de sa face.
— celui qui peut feindre n’est point D’autre traict de douleur espoint, Ou n’a pas encor veu Florize ; Mais, quiconque vit esclairé De ton beau regard adoré, Il ne cognoist point la feintise ;
Car, ayant en toy des beautez Autant qu’en ont les deïtez, Tu ne peux estre qu’adorable ; Si que, de ton amour blessé Chacun est doucement forcé De t’advouer l’incomparable.
Les effects de tes yeux sont tels Qu’ils changent les cœurs en autels, Pour t’y adorer, belle idole. Mesme le grand maistre des dieux Blessé par le traict de tes yeux, Victime à ta beauté s’immole.
Tout ce que le ciel nous faict voir, Et tout ce qu’on peut concevoir De beau, de parfaict et d’aymable Est en toy avec tant d’appas, Que te voir et ne t’aymer pas Est une erreur inexcusable.
De moy, je t’immole mon cœur, Astre dont le regard vainqueur Repaist mon âme d’ambrosie. Et ne m’importe que les dieux, Quand j’idolatreray tes yeux, Soient emflammez de jalousie !
Ainsi parloit-il tout ardant, D’un œil plein d’amour regardant Les beaux yeux de sa vainqueresse, Dont le cœur desja se rendoit Et impatient attendoit La guérison de sa tristesse.
Mais elle, pour ne faire voir Qu’amour au joug de son pouvoir Attachoit son obeyssance, Ne daigna plus luy repartir, Desdain qui fit soudain partir Le berger privé d’espérance.
En s’en allant il souspira, Et la nymphe se retira De ce discours au vif touchée ; Mais plus quand elle ouyt de loing : — ô ciel ! Sois fidelle tesmoin Qu’elle a ma jeunesse fauchée !
Je meurs, mais heureux et content, Puisque mon cœur ferme et constant Préfère sa flame à sa vie. J’aime mieux me fondre en langueur Que de rompre le noeud vainqueur Qui retient mon ame asservie.
Mais les dieux vangeront un jour Ceste insensible à mon amour, Hélas ! Ayez en souvenance, Ô vous supremes deïtez Afin que de ses cruautez Elle face la pénitence.
Ces plaintes qu’amour enfantoit, Et devers la nymphe portoit, Eurent tant de pouvoir sur elle, Qu’en fin son courage endurcy S’amolissant par la mercy La fit devenir moins cruelle.
Son cœur alors meu de pitié Eust de sa nouvelle amitié Au berger donné cognoissance ; Mais la crainte l’en empescha, De manière qu’elle cacha Dessous un feint ris sa souffrance.
Ce ris tesmoin d’une rigueur, Moins véritable dans son cœur Qu’apparente sur son visage Fit dire à l’autre nymphe : − hélas Comment sous de si doux appas Peux-tu cacher si fier courage ?
− quoy ? Tu appelles donc fierté Une marque d’honnesteté, Luy dit Florize. Ha ! Cléonice, (ainsi la nymphe se nommoit) Estimes-tu que s’il m’aimoit, Que j’eusse à desdain son service ?
Le feu dont il dit que l’ardeur Luy brusle nuict et jour le cœur, Ce n’est qu’un feu imaginaire. Mais, ne parlons plus de l’amour ; Ains, taschons d’employer le jour A ce qui mieux nous puisse plaire.
Quelque jour s’escoula depuis, Sans se revoir, car ses ennuis L’esloignèrent dans les bocages, Où langoureux il se plaignoit Voire les oiseaux enseignoit A plaindre avec luy ses outrages.
Elle qu’amour et le regret Dévoraient d’un souci secret, Cependant se mouroit d’envie D’alléger sa triste langueur, Et luy dire qu’amour vainqueur L’avoit à son joug asservie.
Elle fut souvent dans le bois Devers les antres les plus cois, Croyant d’y rencontrer Philandre, Toutesfois ne le treuvant pas Elle arrestoit souvent ses pas, Chantant afin qu’il peust l’entendre.
Un jour que sous un chesne ombreux D’un chant et doux et langoureux Elle animoit sa voix charmante, Disant : − amour, hélas ! Comment Peuvent brusler si vivement Les yeux d’une personne absente ?
Depuis le jour que ce berger Peut à son amour m’engager, J’ai mon âme si fort esprise Du charme vainqueur de ses yeux, Que je ne voy rien en ces lieux Que par desdain je ne mesprise.
Tout ce qui jadis me plaisoit Lors que ce berger ne faisoit Comme il faict la loy à mon âme, Ne me peut plaire, seulement Treuvé-je du contentement A son souvenir qui m’enflame.
Sa beauté si fort me revient, Que d’elle seule il me souvient, Et, de ceste douce pensée, Naist un ardent desir d’amour, Qui rend mon ame nuict et jour D’un traict de langueur traversée ;
Langueur qui me plairoit bien mieux Si ses beaux et aimables yeux Cognoissoient le mal que j’endure ; Mais las ! Mes feintes cruautez Me les ont si loin escartez Qu’ils ne peuvent voir quand je pleure.
Amour, hé ! Fais les revenir, Et m’en donnant le souvenir Donne m’en aussi la présence. Par mon œil de larmes baigné, N’ai-je pas assez tesmoigné Que je recognois ta puissance ?
Lorsqu’elle souspiroit ainsi, Le berger, rongé de soucy, Parut sur le bord d’une prée, En qui l’aurore par ses pleurs Avoit renouvellé les fleurs Dont sa face estait diaprée.
La nymphe, voyant son soleil, Eut le visage aussi vermeil Que celuy de la belle Aurore, Quand, honteuse et pleine d’amour, Elle voit, sur le point du jour, Son beau Céphale qu’elle adore.
Le berger aussi la voyant Alla tout craintif larmoyant, Mais ses larmes furent seichées, Comme celles que l’aube espand, Qui sechent tout soudain estant Des rayons du soleil touchées.
La honte tous deux les tenoit, L’un, lors qu’il se ressouvenoit Du desdain de son adversaire, L’autre n’osant pas descouvrir Ce qu’elle ne pouvoit couvrir, Et qu’elle ne vouloit pas taire.
Mais, Amour, lassé de les voir Parmy ces craintes recevoir Une douleur par trop cuisante, Fit, comme un dieu plein d’équité, Que l’amant de sa crainte osté Vint le premier devers l’amante.
Puis (je ne sçay s’il recogneut Que la nymphe pour luy ne fut Comme elle estoit si dédaigneuse), Luy dit : − princesse de mon cœur, Pardonne à mon extresme ardeur, Si ma plainte t’est ennuyeuse.
Si le feu qui me va bruslant N’était en moi si violent, Je pourrois, pour ne te desplaire, Sans me plaindre souffrir mon mal : Mais, rien ne lui estant esgal, Sans mourir je ne puis me taire.
De toy seule dépend mon sort ; Je vois et ma vie et ma mort Peinte en tes yeux roys de mon âme. Je vis, si chassant tes rigueurs. Tu veux que je t’ayme ; et je meurs Si tu tiens à mespris ma flame.
Si tu me dis que pour guérir De l’amour qui me faict mourir, Il ne te faut point voir, cruelle, Fais donc que tes yeux n’ayent pas Tous ces charmes et ces appas, Qui te font trop aimable et belle.
La nymphe qu’Amour possédoit, Quand ces plaintes elle entendoit, Ne pouvoit, sans aucune feinte, Cacher son amoureux tourment. Aussi pourquoy plus longuement Se fust-elle en cela contrainte ?
Il estoit temps de descouvrir, Voire ses pensées lui ouvrir Pour faire voir que son mérite Avoit au profond de son cœur, Du traict de son œil, son vainqueur, La douce loy d’amour escrite.
Aussi luy dit-elle, en riant, Et avec sa voix mariant Ses regards, flambeaux de sa vie : − berger, si je n’ay pas esté Telle que tu as souhaitté, Ne me crois pas ton ennemie.
Car, par une feinte rigueur, Ayant à mespris ta langueur, J’ay voulu de toy faire espreuve, Estimant que par fiction Ton âme eusse l’affection, Que véritable ores je treuve.
Si tu m’aymes, je t’ayme aussi, Ayant d’un semblable soucy L’âme nuict et jour offencée : Et rien n’allège mon esmoy, Sinon quand mon cœur vole à toy Sur les ailes de la pensée.
− ma belle, lui dit le berger, Puis que tu daignes soulager Mon triste, mais plaisant martyre, Je te jure devant les cieux, Qu’il n’est rien qui face (mon mieux) Que de ta loy je me retire.
Je ne puis assez estimer L’honneur que ce m’est de t’aimer Et d’estre aimé de toy, ma belle : Mais je puis bien asseurément Te dire qu’éternellement Philandre te sera fidelle.
− aussi, dit-elle, je croy bien, Qu’au monde il ne peut estre rien Qui de moy te puisse distraire : Si tu considères tout-jour Que ce n’est peu d’heur en amour De prendre la loy et la faire.
Ayme-moy, et crois que toy seul Es le seul object de mon œil Et que je te suis plus acquise Que je ne le suis pas à moy. − aussi, dit-il, asseure-toy, Que Philandre est tout à Florize.
Ce discours, suivy d’un baiser, Qu’elle ne luy sceut refuser Unit si doucement leur âme, Que dèslors, ils ne furent qu’un, Ne respirans qu’un air commun Et à l’une et à l’autre flame.
Un temps s’écoula si heureux Parmy leurs plaisirs amoureux, Qu’à leurs vœux tout estoit propice. Où que les portast leur désir, Ils cueilloient les fruicts du plaisir Que produit la royne d’érice.
Les antres estoient leurs palais Où les plus mignards oiselets Desgoisoient leurs plus doux ramages : Pendant qu’enlassez de leurs bras Ils mouroient et ne mouroient pas Parmy les amoureux orages.
Mais le sort jaloux de les voir Tant de doux plaisirs recevoir, Aigrit la douceur de leurs flames Car las ! Il ne peut longuement Souffrir que le contentement Face sa demeure en nos àmes.
Une fois qu’au combat d’amour Ils estoient au mitan du jour, Lassez d’un si long exercice, L’un disoit d’une douce voix : − viens, ô zéphir, bon-heur des bois, Viens, et dedans mon sein te glice.
− viens tost alentir mes ardeurs, (disoit l’autre) par tes froideurs. Va par tout sans aucune crainte : Tout t’est permis ô dieu mignard, Tu es si frais et si gaillard, De toy il me plaist d’estre estrainte.
Ce petit zéphire volant Alloit dedans leur sein coulant, Mais plus dans celui de Florize Y remarquant mille beautez, Qui pouvoient les divinitez Rendre l’âme d’amour esprise.
A la fin, entrant et sortant, Ayant de son œil inconstant Toutes ces raretez foulées, Il vit d’un beau jardin caché Du nectar d’amour espanché Les mottes doucement moüillées.
Soudain, touché de repentir D’avoir consenty d’alentir Les ardeurs de ceste bergère Qu’il commençoit desja d’aymer, Se laissa de dueil consumer S’esloignant d’une aisle légère.
Mais paravant que de mourir, Il essaya de se guérir Par le remède de la plainte, Si qu’il dit : − adieu, prez et bois Que j’ay tant chéris autrefois, Ayez l’âme de dueil attainte.
Je vous quitte, mais à regret ; La rigueur d’un soucy secret M’oste, et à vous, et à moy-mesme : Mais cacheray-je en vous laissant La douleur qui me va blessant ? Non, je ne puis, elle est extrême.
Sçachez donc, vous bois, et vous prez, Vous, antres, et ruisseaux, qu’aprez Que la belle nymphe Florize Dans les bras de son cher amant Eust gousté le contentement Que le plus dans le monde on prise,
Lassée d’avoir combattu, Et veu son Philandre abattu Vainqueur et vaincu rendre l’âme, Elle me pria d’alentir Le chaud qui lui faisoit sentir Le soleil et la vive flame.
Je glisse dans son sein, où las ! Tout un moment je ne fus pas Sans aimer ses rares merveilles ; Je volette par tout son corps Y descouvrant les beaux thrésors De deux colines nompareilles.
Car Amour, de ses propres mains, Entre deux beaux piliers germains Les avoit doucement formées : Là, mille délices voloient Qui d’un ardent désir brusloient Les âmes d’amour emflammées.
Une mousse d’or les couvroit, A l’entre-deux se descouvroit Le naturel esclat des roses Et des œillets bien rougissans, Lors qu’ils vont s’espanoüissans, Quand l’aube a ses portes escloses.
Au mitan de cette rougeur, Estoit la porte de l’honneur, Et des delices de la vie : Voire d’un jardin où les dieux N’ayans plus de nectar aux cieux Eussent trouvé de l’ambrosie.
Voyant toutes ces raretez, Qui n’eust porté ses volontez A désirer leur joüissance ? Il est vray, je la désiray, Mais soudain je me retiray M’estant deceu en ma créance.
Car j’estimois ceste beauté Digne d’une divinité A moy par amour reservée ; Mais voyant son esclave cœur Sous le joug d’un berger vainqueur Porter en luy sa loy gravée,
D’un cuisant regret affolé Je suis bien loing d’elle volé, Pour finir avecques ma vie La douleur que j’eus quand je vis Les plaisirs, par autre, ravis, Pour qui seuls j’avois eu d’envie.
Mais si je meurs, ô prez et bois, Souvenez-vous que mille fois Je vous ay rendus agréables, Et que mes frais soupirs ont faict Que maint berger bien satisfaict, Vous a jugez fort délectables.
Je vous ay esmaillés de fleurs De mille diverses couleurs, Et porté les bandes légères Des oyseaux à vous fréquenter, Et sous vos ombrages chanter, Avec les nymphes bocagères.
Faites donc, après mon trespas Que Florize ne sente pas, La faveur d’un autre zéphire. Je t’en prie, ô père du jour, Et toy Vénus, et toy Amour, Adieu donc, bois, je me retire !
Ainsi mourut ce petit dieu L’honneur d’un solitaire lieu, Et les délices d’un bocage ; Puis, le soleil pour l’obliger, Mesmes de sa mort se venger, R’enflama son ardent visage.
Rayonneux de mille clartez, Aux antres les plus escartez Où il n’avoit porté sa veuë, Il esclaira si ardamment Qu’il rendit en un seul moment La forest de frais dépourveuë.
Les oiseaux, en perdant leur voix, Quittèrent le séjour des bois, Et la nymphe en fut si touchée, Qu’elle disoit : − zéphire, hélas ! Où es-tu allé ? Mon soulas, Qui retient ton aisle attachée ?
Que ne viens-tu me secourir ? Te plais-tu à me voir mourir. Ha ! Volage, viens à mon aide, Nul que toy, petit dieu des fleurs, En ces violentes chaleurs, Ne peut m’apporter du remède.
En vain elle le réclamoit, Le soleil si fort l’enflamoit, Que dès lors une fièvre ardente La tourmenta si vivement, Qu’en quatre jours la consumant, Elle ne fut que my-vivante.
Ses yeux où un millier d’attraits, De charmes, d’appas, et de traicts, Et d’amorces inévitables, Luisoient jadis si doucement, S’ouvroient à demy seulement Moüillez de larmes pitoyables.
Elle qui eut le teint vermeil, Plus que celuy du blond soleil, Devint si défaicte, et si pasle, Qu’à la voir on eust estimé Son corps, encore qu’animé, Un corps qu’au tombeau on desvalle.
Le berger, voyant que le sort, Donnant à sa nymphe la mort, Rendoit toute sa gloire estainte, Et jugeant en ce triste point Les pleurs vaines, ne pleura point, Mais fit à l’amour ceste plainte :
− Amour, recours des amoureux Traversés du sort rigoureux, Unique roy de ma pensée : Ne vois-tu pas que ce soleil Venant au point de son sommeil, Ta gloire est partout effacée.
Que tardes-tu à secourir Celle dont la mort fait mourir Et mon espoir, et ta puissance ? Si son œil meurt, qui te craindra Et qui désormais te rendra Ny de vœux, ny d’obeyssance ?
Quand tu as triomphé des dieux, N’a-ce pas esté par ces yeux Que le mal au trespas va rendre, Et ces inévitables dards N’estoient-ce pas les doux regards De ces yeux qui sçavoient tout prendre ?
Lors, Amour, se resouvenant Qu’onc ne s’en alla couronnant D’une glorieuse victoire, Que par ces yeux remplis d’appas, En vint esloigner le trespas, Afin de conserver sa gloire.
Peu à peu le mal s’en alla, Et son teint se renouvella, Comme en avril les belles prées S’esmaillent de diverses fleurs, Qui peignent de mille couleurs Les bords des fontaines sacrées.
Son œil armé de maint esclair Brilla plus luisant et plus clair Que le soleil après l’orage, Quand sa reluisante beauté D’un clair rayon a surmonté Le noir amas de maint nuage.
Livre 2
Depuis cest heureux accident Leur amour n’eut d’astre ascendant Que la félicité parfaicte ; Car il n’y avoit de plaisirs Que pour contenter leurs désirs, Enfants de leur flame secrette.
Les antres, les bois et les prez, De cent belles fleurs diaprez Estoient les tesmoins de leur vie. Car tant seulement aux ruisseaux, Aux fleurs et aux gentils oyseaux Ils décèloient leur douce envie.
Un jour un crystal argenté D’un haut rocher précipité Au fond d’une ombreuse vallée, Trainant son onde à dos rompu, Par un murmure interrompu, Redisoit leur flame célée.
Echo, ceste fille de l’air, Receut ce murmurant parler, Dont elle en forma, caqueteuse, Un bruit confus qui s’espandit, Et d’un traict soupçonneux fendit Une âme en amour langoureuse.
C’estoit Lysis, rempli de deuil Au doux souvenir du bel œil De Florize, object de sa peine, Quand traversé de ce bruict sourd, Il se leva comme un qui court Espouvanté d’une ombre vaine
Et bandant l’oreille à ce son, Qui faisoit naistre un vif soupçon A son âme d’amour esprise, Il ouyt une voix en l’air, (bien que confusément) parler Et de Philandre et de Florize.
Soudain, par mille traicts jaloux, Amour lui altéra le poulx, Et le fit courir à la plainte, Aux tristes souspirs, et aux pleurs Ordinaire recours des cœurs Blessez d’une amoureuse attainte.
Puis, laschant ses moites regards, Tournez en cent diverses parts, Il vit, sur l’escorce d’un arbre, Philandre et Florize enlassez : Ses esprits soudain oppressez Le firent semblable à un marbre.
Car, privé de tout mouvement, Il n’eut point d’autre sentiment Que celuy de sa flame ardente ; Mais enfin, revenu à luy, Parmy son violent ennuy, Il dit d’une voix triste et lente :
– un autre donc va savourant Le fruict que j’allais espérant De toy, cher object de ma flame : Et moy je n’auray d’autre bien Que l’honneur d’avoir un lien Le plus beau qui ait onc pris âme.
Soit, car bien que la fière loy Du sort jaloux et de mon roy M’oblige à un ingrat martyre, Je me console en mes travaux, D’avoir pour cause de mes maux L’astre de l’amoureux empire.
Mais las ! à quoy ? Si ce flambeau M’ouvre la porte du tombeau Par mille rigueurs inhumaines. Plustost, sous les pieds du mespris, Foulons sa beauté qui m’a pris Sans souffrir en vain tant de peines !
Gravons au pied de ce rocher : Si son œil jadis me fut cher Maintenant il m’est haïssable ! Mais non, car si, en l’adorant, Le ciel veut que j’aille mourant, Je tiendray ma mort honorable.
Je veux donc me paistre de dueil Jusques au point de mon cercueil, Puis que telle est ma destinée : Car à quoy me plaindre des cieux Si pour me rendre soucieux La parque est toujours obstinée ?
Peu après, triste et esploré, S’estant en un bord retiré Pour entretenir ses pensées, Voyant le soleil dessus soy, Il dit : – vis-tu si ferme foy Ny peines si mal compensées ?
A ces mots, un torrent de pleurs S’enfanta des tristes vapeurs Dont il avoit l’ame couverte. Enfin, voyant le soir ombreux, Il dit : – combien plus ténébreux Est mon cœur proche de sa perte !
Aussi tost que le jour ardent Fut clos au point de l’occident, Il s’en alla plein de souffrance, Et bruslé d’un brasier jaloux Qui, changé bien tost en courroux, Vainquit sa longue patience.
Pendant que l’astre qui reluit Parmy les ombres de la nuict Poursuivit sa noire carrière, Il pleura jusqu’au point du jour Que la belle estoile d’amour Déferme au soleil la barrière.
Alors vagabond dans les bois, Il fit retentir de sa voix Les monts, la plaine et les vallées, Disant : tes beautez, mon soulas, Seront telles tousjours helas ! A mes tristes yeux recelées ?
Si parmy son jaloux travail Il voyoit l’agréable esmail Des fleurs nouvellement escloses, Il disoit : – combien est plus beau Ce teint et ce corail jumeau Parsemé de lis et de roses ?
Et puis haussant ses moites yeux Devers le bel astre des cieux, Il disoit : – cache ta lumière, Flambeau qui fais le jour vermeil ; Car il n’est point d’autre soleil Que l’œil de ma belle guerrière.
Mais à quoy ? Disoit-il après Ne treuver fleur emmy les prez, Ni flame au ciel belle à ma veuë, Pour une si fière beauté Que son ingratte cruauté Par cent traits de mespris me tuë ?
Las ! En quel poinct suis-je réduit ! Je poursuis celle qui me fuit, Et j’adore mon ennemie ? Hé ! Quelle tyrannique loy ! Non, non, je veux rompre ma foy, Plustost qu’en vain perdre la vie.
Toutesfois, vivons en espoir, Possible encor pourray-je voir Le doux subject de mon martyre ? A mesme, dans un antre ombreux, Il vit son soleil amoureux Auprès de Philandre reluire.
Soudain, blessé d’un traict jaloux, Il cheut dessus ses deux genoux, Et puis du front donnant sur l’herbe, Il s’escria : – ha ! Sort malin, Pourquoy prolonges-tu ma fin Au joug de ma chère superbe ?
Esploré lors, il dévala, Et par un trac ombreux alla Devers la cause de sa flame, D’où il vit Philandre lassé, Des bras de la nymphe enlassé, Emmy les plaisirs rendre l’âme.
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The end
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