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LE
ET
LA GRANDE OURSE
Avant-propos
AVANT-PROPOS.
Ce travail, qui a déjà paru dans le tome premier des Mémoires de la Société de linguistique de Paris, est imprimé sous cette nouvelle forme, revue, corrigée et augmentée, depuis bientôt trois ans. S’il n’a pas été publié plus tôt, c’est que je désirais le munir d’une préface que je n’ai pas écrite. Je ne comptais pas la faire bien longue, car ç’eût été charger mon petit héros d’un fardeau disproportionné, mais précisément parce que je voulais dire beaucoup de choses clairement et en peu de mots, je n’ai pu jusqu’ici trouver en même temps le loisir et la disposition nécessaires. J’aurais exposé dans cette préface l’état actuel de la science dans la question de l’origine des contes ; j’aurais émis à ce sujet quelques vues personnelles, et surtout j’aurais indiqué la méthode qui, suivant moi, doit être appliquée à ce genre d’investigations. Je regrette de n’avoir pas écrit cette dernière partie : mon mémoire, tel qu’il est, pèche précisément du côté de la méthode, et je tenais à montrer que je n’ignorais pas les règles qu’on peut me reprocher de n’avoir pas rigoureusement suivies. Mon étude sur Poucet, qui paraît avec la date de 1875, remonte à 1868 ; elle est en réalité mon premier pas dans un domaine nouveau pour moi. Je ne me dissimule pas qu’on y sent quelque tâtonnement. J’ai suivi l’ordre dans lequel les faits et les idées se sont successivement présentés à moi, plutôt que celui dans lequel ils s’enchaînent en eux-mêmes. La conclusion peut paraître aventurée, et elle a été, dans le sein de la Société où j’ai lu mon travail, l’objet de critiques dont certaines sont peut-être fondées. J’aurais aussi voulu répondre à ces objections, mais si je remets encore à beaucoup de lendemains, mon petit livre ne sortira jamais de la prison noire où comme Daümling lui-même, il est enserré depuis si longtemps. L’occasion de dire ce que je voudrais dire sur ces questions se retrouvera ; celle de mettre au jour ce petit volume se présente si bien que je la saisis. Chargé de représenter l’école des hautes Études au jubilé trois fois séculaire de l’Université de Leyden, je n’ai pas voulu arriver les mains tout-à-fait vides : c’est un bien petit cadeau que j’offre à mes savants collègues ; puissent-il dire : δόσις γ’ ὀλίγη τε φίλη τε !
Je joins encore ici une variante languedocienne qui m’a été communiquée l’année dernière par , le félibre de Lansargues, que j’en remercie vivement. m’a dit que le conte, sous une forme très-voisine, était populaire en Provence ; le héros y porte le nom, difficile à traduire, mais explicable par les inconstances de sa naissance (cf. Pantagruel, , 27) de Pedoun-Pedet. Quant à celui de Peperelet, il est identique au Grain-de-poivre grec.
PEPERELET.
I’aviè na fes una fenna que faguèt un enfant tan pichotet, pichotet, pichotet, qu’èra pas pus gros qu’una fura : es pèr acò que lou batejèroun Peperelet. Mès amai seguesse pichotet èra talamen brave que sa maire n’èra bauja. Tabe quand s’en anèt soul pèr la paga, qu’èra tan brave, d’un sugaman ie faguèt un parel de braietas, una camisa, un pichot bourdou, un boumbetet et una bounetela : emb’ acò semblava un omenet.
Un jour que sa maire aviè quioch, ie fai : « Peperelet, vai t’en pourtà quela fouasseta à toun paire e à tous fraires que buscaioun dines lous bos. » E Peperelet qu’èra de bona commanda : « Oui, s’hou dis, maire, ie vou. » Pren la fouasseta jouta soun brasset, e dran dran s’en vai coum’ un omenet. En camin véi veni lou loup ; pecaire ! se dona pòu e vai se rescondre jout’un caulet. Lou loup passet sens lou véire ; mès la vaca que trevava pèr aqui mangèt lou caulét amai lou paure Peperelet.
Après un brieu, sa maire que lou vei pa veni, vai defora en lon sounan : res ie respond. A la fin qu’a proun sounat : « Peperelet ! Peperelet ! » ausis una vosseta que ie respond : « Soùi aici, maire. — Ounte ? — Dins lou ventre de la vaca. » La maire mena la vaca à la jassa, e quand caguèt, caguèt Peperelet embè la bousa. Alors sa maire lou prén, lou mes dins una gauda plena d’aiga, pioi lou lava ben, l’assuya ben, ie lava sa fata, e quand saguèt seca, ie carga sa camiseta, sas braietas, soun pichot gourdoun, soun boumbetet, e lou gal cantèt, e la sourneta feniguét.
Texte entier
AVANT-PROPOS.
Ce travail, qui a déjà paru dans le tome premier des Mémoires de la Société de linguistique de Paris, est imprimé sous cette nouvelle forme, revue, corrigée et augmentée, depuis bientôt trois ans. S’il n’a pas été publié plus tôt, c’est que je désirais le munir d’une préface que je n’ai pas écrite. Je ne comptais pas la faire bien longue, car ç’eût été charger mon petit héros d’un fardeau disproportionné, mais précisément parce que je voulais dire beaucoup de choses clairement et en peu de mots, je n’ai pu jusqu’ici trouver en même temps le loisir et la disposition nécessaires. J’aurais exposé dans cette préface l’état actuel de la science dans la question de l’origine des contes ; j’aurais émis à ce sujet quelques vues personnelles, et surtout j’aurais indiqué la méthode qui, suivant moi, doit être appliquée à ce genre d’investigations. Je regrette de n’avoir pas écrit cette dernière partie : mon mémoire, tel qu’il est, pèche précisément du côté de la méthode, et je tenais à montrer que je n’ignorais pas les règles qu’on peut me reprocher de n’avoir pas rigoureusement suivies. Mon étude sur Poucet, qui paraît avec la date de 1875, remonte à 1868 ; elle est en réalité mon premier pas dans un domaine nouveau pour moi. Je ne me dissimule pas qu’on y sent quelque tâtonnement. J’ai suivi l’ordre dans lequel les faits et les idées se sont successivement présentés à moi, plutôt que celui dans lequel ils s’enchaînent en eux-mêmes. La conclusion peut paraître aventurée, et elle a été, dans le sein de la Société où j’ai lu mon travail, l’objet de critiques dont certaines sont peut-être fondées. J’aurais aussi voulu répondre à ces objections, mais si je remets encore à beaucoup de lendemains, mon petit livre ne sortira jamais de la prison noire où comme Daümling lui-même, il est enserré depuis si longtemps. L’occasion de dire ce que je voudrais dire sur ces questions se retrouvera ; celle de mettre au jour ce petit volume se présente si bien que je la saisis. Chargé de représenter l’école des hautes Études au jubilé trois fois séculaire de l’Université de Leyden, je n’ai pas voulu arriver les mains tout-à-fait vides : c’est un bien petit cadeau que j’offre à mes savants collègues ; puissent-il dire : δόσις γ’ ὀλίγη τε φίλη τε !
Je joins encore ici une variante languedocienne qui m’a été communiquée l’année dernière par , le félibre de Lansargues, que j’en remercie vivement. m’a dit que le conte, sous une forme très-voisine, était populaire en Provence ; le héros y porte le nom, difficile à traduire, mais explicable par les inconstances de sa naissance (cf. Pantagruel, , 27) de Pedoun-Pedet. Quant à celui de Peperelet, il est identique au Grain-de-poivre grec.
PEPERELET.
I’aviè na fes una fenna que faguèt un enfant tan pichotet, pichotet, pichotet, qu’èra pas pus gros qu’una fura : es pèr acò que lou batejèroun Peperelet. Mès amai seguesse pichotet èra talamen brave que sa maire n’èra bauja. Tabe quand s’en anèt soul pèr la paga, qu’èra tan brave, d’un sugaman ie faguèt un parel de braietas, una camisa, un pichot bourdou, un boumbetet et una bounetela : emb’ acò semblava un omenet.
Un jour que sa maire aviè quioch, ie fai : « Peperelet, vai t’en pourtà quela fouasseta à toun paire e à tous fraires que buscaioun dines lous bos. » E Peperelet qu’èra de bona commanda : « Oui, s’hou dis, maire, ie vou. » Pren la fouasseta jouta soun brasset, e dran dran s’en vai coum’ un omenet. En camin véi veni lou loup ; pecaire ! se dona pòu e vai se rescondre jout’un caulet. Lou loup passet sens lou véire ; mès la vaca que trevava pèr aqui mangèt lou caulét amai lou paure Peperelet.
Après un brieu, sa maire que lou vei pa veni, vai defora en lon sounan : res ie respond. A la fin qu’a proun sounat : « Peperelet ! Peperelet ! » ausis una vosseta que ie respond : « Soùi aici, maire. — Ounte ? — Dins lou ventre de la vaca. » La maire mena la vaca à la jassa, e quand caguèt, caguèt Peperelet embè la bousa. Alors sa maire lou prén, lou mes dins una gauda plena d’aiga, pioi lou lava ben, l’assuya ben, ie lava sa fata, e quand saguèt seca, ie carga sa camiseta, sas braietas, soun pichot gourdoun, soun boumbetet, e lou gal cantèt, e la sourneta feniguét.
n lisant l’excellent Dictionnaire étymologique de la langue wallonne, de , j’ai été frappé d’une expression dont je n’avais encore remarqué le pendant nulle part. La voici :
Dans cette intéressante notice sont contenus quatre faits qu’il me sera permis de considérer séparément pour mieux m’en rendre compte. Il résulte de l’expression recueillie et expliquée par le savant lexicographe liégeois : que les habitants du pays wallon se représentent la constellation que nous appelons Grande-Ourse comme un chariot ; que les quatre étoiles α ϐ γ δ sont pour eux les quatre roues du char, et les étoiles ε ζ η les trois chevaux qui le traînent ; que la petite étoile à peine visible à l’œil nu appelée par les astronomes g, qui se trouve au-dessus de ζ, est à leurs yeux le conducteur du char ; qu’ils appellent ce conducteur Pôcè, c’est-à-dire Poucet. Voyons rapidement en quoi chacune de ces idées est propre au peuple wallon, en quoi elle lui est commune avec d’autres.
.
n sait que les peuples indo-européens ne possèdent pas et n’ont jamais possédé de religion proprement sidérale. Les dieux de notre race sont la personnification, plus ou moins distincte et plus ou moins ancienne, des grands phénomènes naturels. Née probablement dans un pays de montagnes, sous les climats violents de la Haute Asie centrale, la religion porte dans chacun de ses mythes la trace de la joie ou de l’effroi que jetaient dans l’âme encore presque uniquement sensible des hommes d’autrefois les convulsions terribles, mais souvent bienfaisantes qu’ils avaient à subir sans moyens de s’en défendre. Si l’on ose émettre une opinion sur les origines, encore bien obscures, des religions sémitiques, elles semblent s’être développées chez un peuple plus réfléchi, moins passionné, et soumis à des conditions de vie différentes. Les grandes plaines où se sont assises les premières civilisations sémitiques n’offraient pas les spectacles grandioses et saisissants des pâturages montagneux où la divinité se révélait dans les orages ; la sérénité des nuits, la transparence de l’air, l’absence de lignes qui arrêtassent les regards, tout contribuait à reporter vers le ciel les yeux des pâtres qui menaient leurs troupeaux dans ces immenses prairies. Aussi les Chaldéens furent-ils, d’après la tradition de toute l’antiquité, les premiers astronomes ; mais avant qu’ils eussent l’idée d’observer scientifiquement la marche des astres, ils avaient adoré leur splendeur. Les cinq grandes planètes leur semblèrent particulièrement avoir quelque chose de divin : au milieu de l’immobilité des étoiles, elles seules se mouvaient, et leur course paraissait naturellement volontaire avant qu’on en eût constaté la régularité et calculé les variations. Avec le soleil et la lune, doués du même mouvement, les cinq grandes planètes constituèrent donc l’heptade sacrée des Babyloniens, heptade qui domina non-seulement leur culte, mais plus tard leur science, et qui s’est conservée jusqu’à nos jours dans notre semaine, à chacun des jours de laquelle préside en réalité une des planètes : les noms des dieux assyriens, changés par les Grecs, suivant leur usage, en ceux des dieux helléniques, puis transposés de nouveau par les Romains, ont disparu dans cette double transformation ; mais les noms de leurs remplaçants latins désignent encore pour nous cinq jours au moins de la semaine, tandis que chez les peuples germaniques, subissant une traduction nouvelle, ils sont détrônés par ceux des vieilles divinités tudesques. C’est un des cas, devenus moins rares depuis les belles découvertes contemporaines, où notre civilisation se reconnaît l’héritière de ces antiques sociétés orientales qu’on croyait mortes sans avoir laissé de traces ; nous retrouvons plus d’une fois avec étonnement, dans nos idées les plus habituelles, dans les notions qui nous sont les plus familières, la manière de penser et de sentir de ces peuples qui nous apparaissent si lointains. Nous devons signaler et raviver de tels souvenirs avec une reconnaissante piété.
Mais ce n’est point là le sujet de cette étude. Je veux seulement constater que les religions indo-européennes ne nous offrent rien de semblable au culte planétaire. Jacob Grimm s’est étonné de cette lacune chez les Allemands : elle leur est commune avec leurs frères. Les peuples de l’Europe, au moins, ne semblent même pas avoir eu de noms pour désigner les planètes : ceux qu’ils leur ont donnés sont, comme nous venons de le dire, empruntés aux Orientaux. Vénus seule, généralement divisée en étoile du soir et étoile du matin, a été l’objet de légendes mythologiques et de dénominations diverses ; les quatre autres planètes ne sont mentionnées, si je ne me trompe, avec des noms particuliers, dans aucun texte ancien antérieur à l’introduction en Grèce de l’astronomie asiatique.
L’impression produite sur nos ancêtres par le ciel étoilé fut tout autre. Ils en restèrent pour les astres à ce premier état qui semble avoir précédé, même à l’égard des autres phénomènes naturels, l’état proprement religieux. Ils se bornèrent à transporter dans le ciel les objets qui leur étaient le plus familiers sur la terre : ils le peuplèrent comme ils pouvaient se représenter que serait peuplé un vaste champ. Cette conception naïve s’est conservée en partie, mêlée à bien d’autres choses, dans ce singulier catalogue des astres que nous a transmis la Grèce et qui contient le plus souvent des inventions toutes personnelles, des légendes relativement modernes et même, comme on sait, un bon nombre de flatteries d’astronomes officiels. Deux choses caractérisent les plus anciennes dénominations astronomiques, celles que nous pouvons sans crainte reporter aux plus anciens temps de l’existence de notre race : elles ne portent que sur les groupes d’étoiles les plus visibles et les plus naturellement constitués, — elles considèrent moins, pour établir leurs analogies, les lignes qu’on peut tracer en passant par les étoiles que ces étoiles elles-mêmes, prises chacune à part. Cette dernière remarque est due à Jacob Grimm, qui a vu avec raison dans ce trait le signe ordinaire d’une haute antiquité. Il faut ajouter que les noms de cette catégorie se retrouvent d’habitude, ou identiques ou analogues, chez la plupart des peuples qui composent la grande famille à laquelle nous appartenons. Pour nous en tenir à cette constellation splendide dont la forme presque régulière frappe tout d’abord les yeux qui se lèvent au ciel par une belle nuit, nous trouvons chez différents peuples indo-européens, avec quelques variantes, une même manière de se la représenter. Je ne parle pas ici du nom d’Ourse (Ἆρκτος) qui, comme l’a fort bien montré , repose sur une simple erreur étymologique et veut proprement dire « étoile » : il est clair qu’il n’a aucun rapport avec la forme de la constellation, et Grimm conjecturait en vain, pour expliquer ce nom bizarre, que les trois étoiles supérieures avaient d’abord rappelé l’image de la queue d’un ours, et qu’on avait alors donné à l’ensemble le nom de l’animal, sans y regarder de trop près pour la ressemblance du corps. La représentation habituelle qu’on s’est faite de la Grande-Ourse a été celle d’un char, et ce nom, qui remonte à une si haute antiquité, nous indique assez bien quelle pouvait être la plus antique forme du char. Les quatre roues, qui sont presque placées aux quatre angles d’un carré parfait, nous font penser à ces grands tombereaux, comme on en voit encore dans nos campagnes, qui sont à peu près aussi larges que longs, et forment, par leurs quatre pans droits et hauts, une sorte d’édifice massif que supportent quatre roues basses.
Les nations diverses sont d’accord en effet pour attribuer aux étoiles α β γ δ le rôle des quatre roues. Mais elles varient sur la valeur qu’elles donnent aux trois étoiles qui se trouvent au devant. Les unes en font le timon du char, les autres en font les bêtes qui le traînent. La conception hellénique appartenait à la première catégorie, comme le montre le scholiaste d’Aratos sur le vers 27 (Ἄρκτοι ἅμα τροχόωσι τὸ δὴ καλέονται ἅμαξαι.) des Phénomènes : τῶν τεσσάρων ἀστέρων ἀντὶ τροχῶν παραλαμϐανομένων, τῶν δὲ τριῶν τῆς οὐρᾶς ἀντὶ ῥυμοῦ. La même manière de se représenter la constellation est indiquée par le latin temo qui désigne soit le groupe entier, soit les trois étoiles antérieures ; elle est d’ailleurs exprimée clairement dans ce vers ajouté par Domitien dans sa traduction d’Aratos : Tres temone, rotisque micant sublime quaternae. On la retrouve dans l’allemand deichsel, nom donné à ces trois étoiles (et qui en anglo-saxon, peut désigner aussi (thistl) la constellation tout entière), et dans le tchèque ogka « timon, » pour les trois étoiles de devant.
À la seconde manière de comprendre la figure se rattache, nous l’avons dit en commençant, la représentation wallonne : les trois étoiles de devant sont les trois chevaux en ligne. Laquelle de ces représentations est la plus ancienne ? Il ne faut pas attacher grande importance à ce que la seconde n’est constatée que dans un patois moderne, tandis que la première se trouve en latin ; on sait assez qu’en mythologie comparée l’antiquité des faits est bien différente et fort souvent inverse de celle des documents qui les offrent : d’ailleurs je chercherai tout à l’heure à montrer que plusieurs autres peuples ont eu la même idée. La question revient en somme à celle-ci : quel est le plus ancien mode d’attelage ? a-t-on commencé par atteler les bœufs (car il est clair que pour trouver la forme antique de la conception wallonne il faut remplacer les chevaux par des bœufs) deux à deux sous le joug de chaque côté d’un timon, ou bien les a-t-on d’abord attachés au char par des cordes, l’un à la file de l’autre, avant d’inventer les brancards ? Je laisse la question à résoudre aux archéologues : je ferai seulement remarquer que la manière de comprendre les trois étoiles comme trois bœufs, au lieu de se figurer la ligne qui les traverse comme le timon, est d’après l’ingénieuse remarque de Grimm, celle qu’on est porté à regarder comme la plus primitive.
Cette idée de trois bœufs rappelle une dénomination latine, usitée à côté de plaustrum et de temo, et qui semble aller plus loin encore dans la même voie : je veux parler de septem triones. Tout le monde a jusqu’à présent adopté l’explication de Varron, d’après lequel ce nom désigne sept bœufs de labour. Seulement Preller pense qu’on appelait triones, pour teriones, de terere, les bœufs occupés à battre le blé dans l’aire, et il a fort ingénieusement rapproché ce mot d’une croyance rapportée par Grimm. On sait que la Grande-Ourse prend dans le ciel différentes positions, de manière que les trois étoiles ε ζ η se trouvent dirigées dans des sens différents ; aussi dit-on en Suisse que le chariot se retourne à minuit avec un grand bruit, et c’est une superstition qui se retrouve dans beaucoup d’endroits. Preller suppose que c’est ce qui a fait choisir, pour les placer au ciel, des triones qui font le tour de l’aire, au lieu de simples bœufs (R.M., ). Mais tout récemment a voulu expliquer le mot septemtriones par une méprise analogue à celle qu’il a constatée pour ἂρxτος. Triones, d’après lui, ne voudrait pas dire « bœufs ; » ce mot, qui ne se rencontre nulle part, serait une pure invention de Varron pour satisfaire à l’étymologie qu’il avait en tête, et triones serait pour *striones *steriones (cf. tego taurus truncus pour *stego *staurus *struncus) et voudrait dire « étoiles ; » on aurait appelé la constellation tout simplement « les sept étoiles, » à côté du nom indépendant de plaustrum. On peut voir une confirmation de cette hypothèse dans la forme septemtrio, qui répondrait au Siebengestirn (= les Pléiades) des Allemands ; trio ou sterio signifierait alors « assemblage d’étoiles, » comme Gestirn ; la forme singulière serait la plus ancienne, et le pluriel irrationnel se serait introduit sous l’influence du mot septem. — Toutefois, je ne puis dissimuler qu’il y a plus d’une objection à l’ingénieuse conjecture de . Il paraît d’abord singulier que l’s, si bien conservée dans *sterula stella, soit tombée dans le mot *sterio trio. Il est bien vrai ensuite qu’il faut se méfier des mots que Varron cite à l’appui de ses étymologies, surtout quand ils ne se rencontrent pas ailleurs ; mais il est peut-être téméraire de supposer que quand il dit : « Encore aujourd’hui les bouviers appellent triones les bœufs de labour, » il invente complètement le mot et le sens. Cette supposition devient encore plus invraisemblable si on remarque que le premier auteur de cette explication n’est pas Varron, mais Aelius Stilo, qu’Aulu-Gelle (, 8) appelle magister Varronis, et dont l’autorité, outre qu’elle est sensiblement plus ancienne, est de toutes façons plus considérable. C’est ce qui ressort d’un passage d’Aulu-Gelle que n’a pas relevé, et qui me paraît décisif. D’ailleurs si trio, au sens de « bœuf, » ne se trouve que dans les grammairiens cités, au sens d’« étoile » il ne se trouve nulle part, et le nom propre Trio, qui a appartenu au moins à deux familles romaines, semble un sobriquet emprunté à un bœuf plutôt qu’à un astre. Mais ce qui me fait surtout hésiter à entrer dans les vues du savant professeur d’Oxford, c’est que je comprends autrement que lui les appellations de boves et temo, appliquées par le même Varron à notre constellation, et dont il fait une seule et même désignation, tandis que j’y vois deux noms distincts. Il est à remarquer, en effet, comme je l’ai dit plus haut, qu’on ne trouve jamais boves et temo, pour dire la Grande-Ourse, en dehors de ce passage, dont le contexte se prête d’ailleurs très-bien à mon explication. Je crois donc que les Romains ont appelé nos sept étoiles « les sept bœufs, » septem boves ou septem triones, et je signale ces noms comme nous offrant sans doute le seul vestige romain d’une autre compréhension de la constellation polaire, compréhension plus simple encore que celle du char, et dans laquelle les sept étoiles sont pleinement indépendantes les unes des autres et ne tiennent de leur assemblage d’autre rapprochement qu’une représentation identique. Cette dénomination serait la plus primitive d’après l’observation de Grimm rapportée plus haut : l’idée de concevoir les astres isolés comme des bœufs paissant dans le champ céleste est d’ailleurs très-naturelle, et on verra plus loin qu’on peut en retrouver la trace ailleurs.
Je reviens à l’idée du char traîné par trois bœufs ou chevaux, qui est celle du pays wallon, et, je pense, de la plupart de nos provinces. Le troisième point de la définition wallonne, c’est que la petite étoile qui se trouve au-dessus de ζ est le conducteur du char. L’idée d’un conducteur au char céleste se ailleurs ; seulement d’autres peuples le placent, non pas là, mais au devant du char ; il marche en tête de l’attelage, et c’est pourquoi je pense que très-anciennement on s’est représenté le char non pas comme abandonné et immobile, ce que suppose l’addition pure et simple du timon, mais comme traîné et mis en mouvement par les trois bœufs attelés. Ce conducteur est appelé par les Grecs βοώτης, le bouvier ; mais la dénomination postérieure d’άρκτος, appliquée à la constellation qu’il touche de près, lui fit donner plus tard le nom d’άρκτούρος ou άρκτοφύλαξ, et on l’encadra dans la fable de Callisto changée en ourse et placée au ciel. Mais le βοώτης a aussi ses légendes, évidemment plus anciennes : d’après l’une d’elles, Icarios, père d’Erigone, ayant chargé un char d’outres pleines de vin, le conduisit dans l’Attique et distribua aux laboureurs les présents de Dionysos ; ceux-ci, quand ils ressentirent les effets de l’ivresse, se crurent empoisonnés, se jetèrent sur Icarios et le tuèrent, mais Zeus le transporta dans le ciel avec sa fille Erigone et le chien fidèle qui avait assisté à sa mort et qui révéla la place où était jeté son cadavre , — et sans doute aussi avec son char ; car ce doit être là le premier motif de toute l’histoire. Une autre légende plus simple raconte que Philomelos, fils de Demeter et d’Iasion, avec le peu d’argent qu’il avait, acheta deux (trois ?) bœufs, et fabriqua le premier char : et sa mère admira tant son invention qu’elle le transporta au ciel avec son char et ses bœufs, « arantem eum inter sidera constituisse et Bootem appellasse. » — Cette variante nous fait voir dans la constellation principale, non plus un char proprement dit, mais une charrue (bien qu’elle dise plaustrum), et nous retrouverons la charrue par la suite ; entre les deux il y a d’ailleurs évidemment une grande affinité.
En regard des fables si nombreuses où les Grecs nous montrent des héros transportés parmi les astres, se placent les légendes germaniques qui nous représentent des personnages condamnés à faire éternellement là-haut ce qu’ils ont trop aimé ici-bas. On sait que le chasseur sauvage donna sa part de paradis pour son plaisir favori, ce qui fait qu’il est condamné à chasser à outrance jusqu’à la fin du monde. De même, d’après une tradition allemande (Grimm, D.M., 688), « un charretier mena un jour Notre Seigneur ; en récompense, celui-ci lui promit le royaume du ciel, mais le charretier dit qu’il aimait mieux conduire éternellement sa voiture d’orient en . » Son vœu fut exaucé : le char est au ciel, « et l’étoile la plus haute des trois étoiles antérieures, celle qu’on appelle le cavalier, dit Grimm, c’est le charretier. » Grimm a fait ici une erreur ; les trois étoiles du timon ou les trois bœufs (chevaux) de l’attelage ne peuvent être interrompus par un personnage humain. Il s’agit ici, comme dans les autres récits analogues, de cette petite étoile qui s’appelle en effet le cavalier, et à laquelle les modernes ont transporté l’histoire et les attributions du βοώτης. Le nom de cavalier, reiter, lui convient fort bien si on se représente une voiture attelée de trois chevaux : sur celui du milieu, le postillon est en selle. On l’appelle en effet ainsi en France ; je lis dans le Cours d’Astronomie de : « On donne aussi quelquefois à la Grande-Ourse le nom de Chariot : α β γ δ sont les roues, ε ζ η sont les chevaux ; une toute petite étoile, située tout près de ζ, figure le postillon. »
Voilà donc plusieurs nations chez lesquelles les quatre étoiles disposées en carré, les trois étoiles antérieures et la petite étoile située au-dessus de ζ, figurent la même chose que chez les Wallons. Le nom de Poucet donné à cette petite étoile n’est pas propre non plus aux Français du nord : Jacob Grimm nous apprend qu’en Basse-Allemagne on l’appelle dümeke, à Osnabrück dümke, dans le Mecklembourg düming, dans le Holstein on dit : Hans Dümken, Hans Dümkt sitt opm wagn ; dès le siècle, Prætorius parle de pollicari auriga, dümeke fuhrman (D.M., ). Ne trouverait-on pas quelque sens analogue aux mots lithuaniens gryjulio, gryjdo rats (rats = roues, char), que Grimm n’a pas expliqués ? Il est certain que ce nom n’est pas inconnu des Slaves : Grimm cite, d’après le dictionnaire de Jungmann, l’expression tchèque paleçky u wozu, « Poucet en char, » pour la Grande-Ourse.
este à savoir maintenant quel rapport on a pu établir entre le petit Poucet et le conducteur du char céleste, pourquoi on a pensé à ce héros lilliputien pour lui confier la direction de ce colossal attelage. C’est ce qui s’expliquera si on recherche la plus ancienne forme des contes de Poucet et ce qui aidera en même temps à démêler cette plus ancienne forme à travers les mille variantes qu’a reçues chez les peuples divers cette odyssée en miniature.
Des contes qui se rattachent à ce cycle, ceux que j’ai réunis jusqu’à présent et que j’examine ici sont les contes :
lithuanien (Schleicher, Litauische Mærchen, Weimar, 1857, ) ;
grec (Hahn, Griechische und albanesische Mærchen, Leipzig, 1864, , ) ;
albanais (Hahn, , ) ;
allemands. 1. Grimm, Kindermærchen, , (rhénan) et (hessois) ; cf. , ib. — 2. (souabe) Birlinger, Volksthümliches aus Schwaben, Freiburg, 1861, , ) ;
norvégien (Asbjœrnsen et Moe, Norske Folke-Eventyr, éd., Christiania, 1866, ) ;
esclavon (Vogl, Slavonische Volksmærchen, Wien, 1837, ) ;
roumain de la Bukowina (publié en allemand par Staufe dans Wolf, Zeitschrift für deutsche Mythologie, , ).
D’autres contes, que je n’ai pu lire, sont indiqués par Grimm qui en cite çà et là quelques traits que je relèverai s’il y a lieu.
Les contes anglais (Tom Thumb) et français doivent être examinés à part.
Un assez grand nombre de ces contes ont une introduction qui nous indique clairement que le héros du récit est un être merveilleux et surnaturel. Il ne naît pas comme les autres hommes : il est miraculeusement accordé à des parents affligés d’une longue stérilité. C’est là un trait qui, presque partout où il se rencontre, nous annonce que nous sommes en présence d’un récit véritablement mythique. Le conte lithuanien n’a conservé qu’un vague souvenir de ce fait : « Il y avait une fois un homme et une femme qui n’avaient pas d’enfants, mais ils étaient riches. Enfin ils eurent un enfant qui n’était pas plus grand que le pouce. » — Le début du Daumesdick rhénan est plus intéressant : « Il y avait un pauvre paysan, qui était un soir assis au coin de son feu et tisonnait, pendant que sa femme filait à côté de lui. Il dit : Comme c’est triste de ne pas avoir d’enfants ! Notre maison est toujours silencieuse, quand ailleurs c’est si bruyant et si joyeux. — Oui, répondit la femme en soupirant, si nous en avions seulement un seul, quand même il serait tout petit, pas plus grand que le pouce, j’en serais contente ; nous l’aimerions bien. Et il arriva que la femme s’alita, et au bout de sept mois, elle mit au monde un enfant qui était bien fait de tous ses membres, mais qui n’était pas plus grand que le pouce. Ils dirent alors : Il est comme nous l’avons souhaité, et ce sera notre cher enfant, et à cause de sa taille ils l’appelèrent Poucet (Daumesdick). Ils ne le laissèrent pas manquer de nourriture, mais l’enfant ne grandit pas ; il resta comme il avait été à la première heure. » — Le conte esclavon est presque pareil ; seulement les parents supplient Dieu de leur envoyer un fils, « quand il ne serait pas plus gros qu’un moineau… L’enfant qui leur naquit n’était guère plus gros qu’ils ne l’avaient désiré, c’est pourquoi ils lui donnèrent le nom de Kerza (moineau). » — Le conte grec de Grain de poivre qui d’ailleurs n’est qu’un fragment et s’est confondu, dans la version recueillie par à Smyrne, avec une autre histoire, a un début plus extraordinaire encore : « Il y avait une fois un vieil homme et une vieille femme qui n’avaient pas d’enfants : un jour la vieille alla aux champs et en rapporta une corbeille de fèves, et la regardant elle dit : Je voudrais que toutes ces fèves fussent des petits enfants. À peine avait-elle parlé qu’une bande de petits enfants sauta de la corbeille et se mit à danser autour d’elle. Mais une telle famille sembla trop considérable à la vieille, et elle s’écria : Je voudrais que vous redevinssiez des fèves. À peine avait-elle parlé que les enfants grimpèrent vite dans la corbeille et y redevinrent des fèves, excepté un petit garçon que la vieille emmena avec elle à sa maison. Il était si petit qu’on l’appelait Grain de poivre, mais si gentil et si bon que tout le monde l’aimait. » — Enfin le conte albanais nous introduit non moins clairement dans le domaine du merveilleux : « Il y avait une fois un vieux et une vieille à qui Dieu n’avait pas donné d’enfants. Ils s’enquirent ici et s’enquirent là, et on leur dit : « Si vous voulez taire des enfants, il n’y a qu’un moyen : prenez une outre et soufflez dedans pendant vingt jours et vingt nuits, et dans l’outre vous trouverez alors un enfant. Ils firent ainsi, et après vingt jours ils trouvèrent dans l’outre un enfant gros comme une noisette. Ils le prirent, l’habillèrent et le nourrirent, mais il ne grandit plus, et quand il eut quinze ans il était toujours grand comme une noisette. »
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The end
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