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Depuis huit ans j’avais quitté le toit paternel pour obéir à mon père, dont le seul tort était la faiblesse de vouloir élever ses enfants dans une carrière totalement opposée à celle qu’il avait parcourue. Fils et petit-fils de bons , il avait eu en héritage de beaux domaines, de beaux pâturages, et s’était trouvé le plus riche propriétaire de la riche Normandie. Sa sœur, plus jeune que lui de beaucoup d’années, avait épousé un officier qui n’avait, pour toute fortune, que son épée et son courage ; l’une et l’autre l’avaient élevé aux premiers grades, et le fermier Maurice se trouva bientôt avoir un beau-frère général.
J’étais déjà né quand ma tante se maria, et je me rappelais très-bien les belles épaulettes de mon oncle ; son brillant uniforme m’avait séduit ; je me plaisais à faire l’exercice avec sa canne, et ses armes ne m’inspiraient aucune frayeur. Mon père avait conclu de tout cela que j’aimerais l’état militaire. Depuis longtemps il avait abandonné ses rustiques occupations, et une jolie maison de campagne remplaçait la modeste ferme de ses pères. Je fus envoyé au collége à Rouen. On jugea à de m’y faire commencer une éducation que je devais terminer à Paris d’une manière brillante.
Ce fut dans une de mes vacances, et à peine âgé de huit ans, que je vis, pour la première fois, le spectacle de la douleur. Cette image déchirante, en attristant ma jeune âme, y grava pour jamais son terrible souvenir. Mon oncle paya de sa vie la gloire de nos armes, et laissa son épouse inconsolable, veuve au printemps de sa vie, et portant dans son sein le fruit de leurs chastes amours. Je la vois encore, pâle et silencieuse, ne témoignant point sa douleur par de vains éclats, mais semblant résignée à souffrir jusqu’au moment où elle deviendrait mère. En effet, son âme aimante et douce quitta la terre après avoir déposé son orpheline dans les bras de mon père, qui jura de l’adopter pour fille.
I
Depuis huit ans j’avais quitté le toit paternel pour obéir à mon père, dont le seul tort était la faiblesse de vouloir élever ses enfants dans une carrière totalement opposée à celle qu’il avait parcourue. Fils et petit-fils de bons , il avait eu en héritage de beaux domaines, de beaux pâturages, et s’était trouvé le plus riche propriétaire de la riche Normandie. Sa sœur, plus jeune que lui de beaucoup d’années, avait épousé un officier qui n’avait, pour toute fortune, que son épée et son courage ; l’une et l’autre l’avaient élevé aux premiers grades, et le fermier Maurice se trouva bientôt avoir un beau-frère général.
J’étais déjà né quand ma tante se maria, et je me rappelais très-bien les belles épaulettes de mon oncle ; son brillant uniforme m’avait séduit ; je me plaisais à faire l’exercice avec sa canne, et ses armes ne m’inspiraient aucune frayeur. Mon père avait conclu de tout cela que j’aimerais l’état militaire. Depuis longtemps il avait abandonné ses rustiques occupations, et une jolie maison de campagne remplaçait la modeste ferme de ses pères. Je fus envoyé au collége à Rouen. On jugea à de m’y faire commencer une éducation que je devais terminer à Paris d’une manière brillante.
Ce fut dans une de mes vacances, et à peine âgé de huit ans, que je vis, pour la première fois, le spectacle de la douleur. Cette image déchirante, en attristant ma jeune âme, y grava pour jamais son terrible souvenir. Mon oncle paya de sa vie la gloire de nos armes, et laissa son épouse inconsolable, veuve au printemps de sa vie, et portant dans son sein le fruit de leurs chastes amours. Je la vois encore, pâle et silencieuse, ne témoignant point sa douleur par de vains éclats, mais semblant résignée à souffrir jusqu’au moment où elle deviendrait mère. En effet, son âme aimante et douce quitta la terre après avoir déposé son orpheline dans les bras de mon père, qui jura de l’adopter pour fille.
J’aimais donc cette malheureuse enfant avant que la raison m’eût éclairé sur ce penchant involontaire qui nous entraîne vers un autre. J’attendais avec impatience l’époque où l’on me permettait de faire de petits voyages chez mon père, car c’était le seul moment où je pusse voir et caresser Marie. Je la regardais déjà comme mon bien, et il se mêlait à mon enfantine affection un sentiment protecteur qui faisait parfois sourire mon père, et semblait le consoler un peu de la perte de sa sœur.
Enfin je quittai tout à fait les jeux de l’enfance, et je partis pour Paris. J’avais alors seize ans, et Marie avait vu s’écouler huit printemps ; elle pleura beaucoup en recevant mes adieux, me promit de s’appliquer à ses études et d’être bien instruite à mon retour.
J’étais loin de penser que mon absence dût être si longue ; mais peu à peu mes idées changèrent, et bientôt mes regrets . Je me livrai d’abord au travail avec transport ; je suivis tous les cours, je cultivai tous les arts, sans me fixer à aucun, et sans me déterminer sur la carrière que je devais embrasser par la suite. Enfin, une circonstance légère en apparence décida de mon sort. Une jeune fille était accusée injustement d’un crime capital : j’assistai aux débats du procès ; sa défense fut confiée à un avocat habile et généreux ; j’entendis proclamer son innocence. La joie et le désintéressement de son éloquent défenseur me touchèrent vivement, et j’écrivis à mon père que je voulais entrer dans le barreau. Il eût, je crois, préféré l’état militaire ; mais, incapable de contrarier en rien mes désirs, il vint lui-même à Paris m’apporter son consentement, et je commençai mon cours de droit.
Mon père, dans son voyage, me parla beaucoup de Marie. C’était, me disait-il, un enfant charmant qui le dédommageait un peu de mon absence. J’étais bien aise de lui voir cet intérêt dans la vie, car l’affection qu’il portait à ma cousine me permettait de rester éloigné de lui sans l’affliger trop vivement.
Je me livrai donc entièrement aux études arides de la profession que je voulais suivre, études qui surent me garantir de ces erreurs dangereuses, de ces désirs immodérés que la jeunesse prend souvent pour les besoins du cœur ; le mien resta pur, et je n’eus à me reprocher que quelques légères étourderies qui ne corrompirent jamais mes mœurs. J’arrivai à vingt-quatre ans sans avoir le ridicule des jeunes gens du jour, qui se moquent de tout sentiment tendre et passionné, et qui, à peine au début de leur carrière, se flattent de connaître le cœur humain, et surtout celui des femmes. Celles que j’avais vues jusqu’alors avaient pu me séduire un instant, mais non me captiver ; l’image de Marie enfant m’apparaissait comme au travers d’un nuage, et semblait me préserver de tous ces sentiments exaltés pour lesquels mon âme n’avait, hélas ! qu’un penchant trop décidé.
Ce fut au milieu de ces dispositions que je reçus une lettre de mon père. Elle me frappa d’un sentiment inexplicable, et fit entrer dans mon âme un regret que je ne pouvais encore définir. Cette lettre contenait la nouvelle du mariage de Marie avec le comte de Mulsen, riche seigneur dont la famille, d’origine allemande, était depuis longtemps établie en Sicile, où il était né. Le comte avait beaucoup connu le père de Marie, à qui il avait eu même de grandes obligations. Ayant appris qu’il était mort, il avait quitté le séjour de Paris pendant quelque temps, pour venir s’informer du sort de sa veuve et de sa famille. En voyant Marie, la reconnaissance lui avait semblé un devoir bien doux à remplir, et il s’était proposé pour époux de l’orpheline. Mon père ajoutait que le comte était un très-bel homme, quoique ayant déjà passé la première jeunesse ; que Marie avait accepté sans répugnance une aussi avantageuse proposition, et qu’il se trouvait heureux d’assurer ainsi à sa nièce, sans fortune, un riche établissement. Je connaissais la faiblesse de mon père, et je devinai bien qu’il était fier de voir la fille de sa sœur monter à un rang aussi élevé. On me désirait, disait-il, pour conclure cet hymen.
Je partis dans des sentiments bien opposés à ceux de mon père. Il me semblait que c’était mon bien dont on allait disposer ; car, sans m’être jamais rendu compte de ce que j’éprouvais, je regardais Marie comme celle qui devait être un jour la compagne de ma vie ; et cette idée, quelque vague qu’elle fût, avait suffi pour m’inspirer des sentiments plus et une conduite plus régulière qu’on ne l’attend ordinairement de mon âge. Je voyageai avec une précipitation extrême, car mon père m’annonçait qu’on n’attendait plus que moi. J’allais revoir cette maison où s’était écoulée ma paisible enfance ; en y rentrant, je sentais s’agiter dans mon sein toutes les passions de ma jeunesse.
À l’extrémité de la longue avenue qui conduisait au toit paternel, je descendis de voiture ; je croyais arriver plus vite à pied ; je marchais avec une agitation convulsive, et aucun sentiment doux ne calmait mon cœur. Les fenêtres du salon étaient brillamment éclairées ; j’entendis un bruit de musique qui me fit un mal affreux, et je traversai plusieurs pièces remplies de monde sans être même remarqué. Chacun se livrait aux plaisirs : c’était une fête… c’était la noce de Marie !… Je l’aperçus enfin ; elle était assise près de mon père, et quand je n’aurais pas reconnu sa belle chevelure blonde, son œil d’azur et sa douce physionomie, le bouquet virginal qui ornait sa tête me l’aurait assez désignée. Mon père me tendit les bras ; je ne m’y précipitai point. Le froid de la mort avait glacé mes veines…
— Elle est donc mariée ? dis-je d’une voix sombre.
— Oui, répondit mon père. Mais viens, mon fils, viens sur mon sein…
Je ne l’entendais déjà plus… La fatigue de ma route précipitée, la vue de Marie, l’amour qui venait de s’emparer avec violence de toutes les puissances de mon âme, tout contribua à me ravir l’usage de mes sens. Je tombai à leurs pieds, et je fus plus d’un mois aux portes du tombeau.
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The end
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