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Le Grand Testament

François Villon · 1876 · Free in the US

12,341 words · about 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François Villon
Language
French
Published
1876
Length
12,341 words · about 52 min
Sections
49 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (49)
  1. I under 1 min
  2. II under 1 min
  3. III under 1 min
  4. IV under 1 min
  5. V under 1 min
  6. VI under 1 min
  7. VII under 1 min
  8. VIII under 1 min
  9. IX under 1 min
  10. X under 1 min
  11. XI under 1 min
  12. XII under 1 min
  13. XIII under 1 min
  14. XIV under 1 min
  15. XV under 1 min
  16. XVI under 1 min
  17. XVII under 1 min
  18. XVIII under 1 min
  19. XIX under 1 min
  20. XX under 1 min
  21. XXI under 1 min
  22. XXII under 1 min
  23. XXIII under 1 min
  24. XXIV under 1 min
  25. XXV under 1 min
  26. XXVI under 1 min
  27. XXVII under 1 min
  28. XXVIII under 1 min
  29. XXIX under 1 min
  30. XXX under 1 min
  31. XXXI under 1 min
  32. XXXII under 1 min
  33. XXXIII under 1 min
  34. XXXIV under 1 min
  35. XXXV under 1 min
  36. XXXVI under 1 min
  37. XXXVII under 1 min
  38. Xxxviii under 1 min
  39. XXXIX under 1 min
  40. XL under 1 min
  41. XLI about 2 min
  42. XLII under 1 min
  43. XLIII under 1 min
  44. XLIV under 1 min
  45. XLV under 1 min
  46. XLVI about 3 min
  47. XLVII under 1 min
  48. XLVIII under 1 min
  49. XLIX about 37 min

Continue:

I

n l’an trentiesme de mon eage, Que toutes mes hontes j’eu beues, Ne du tout fol, ne du tout sage. Nonobstant maintes peines eues, Lesquelles j’ay toutes receues Soubz la main Thibault d’Aussigny. S’evesque il est, seignant les rues, Qu’il soit le mien je le regny !

II

Mon seigneur n’est, ne mon evesque ; Soubz luy ne tiens, s’il n’est en friche ; Foy ne luy doy, ne hommage avecque ; Je ne suis son serf ne sa biche. Peu m’a d’une petite miche Et de froide eau, tout ung esté.

Large ou estroit, moult me fut chiche. Tel luy soit Dieu qu’il m’a esté.

III

Et, s’aucun me vouloit reprendre Et dire que je le mauldys, Non fais, si bien me sçait comprendre, Et rien de luy je ne mesdys. Voycy tout le mal que j’en dys : S’il m’a esté misericors, Jésus, le roy de paradis, Tel luy soit à l’ame et au corps !

IV

S’il m’a esté dur et cruel Trop plus que cy ne le racompte, Je vueil que le Dieu eternel Luy soit doncq semblable, à ce compte !… Mais l’Eglise nous dit et compte Que prions pour nos ennemis ; Je vous dis que j’ay tort et honte : Tous ses faictz soient à Dieu remis !

V

Si prieray Dieu de bon cueur, Pour l’ame du bon feu Cotard. Mais quoy ! ce sera doncq par cueur, Car de lire je suys faitard. Priere en feray de Picard ; S’il ne le sçait, voise l’apprandre, S’il m’en croyt, ains qu’il soit plus tard A Douay, ou à Lysle en Flandre !

VI

Combien souvent je veuil qu’on prie Pour luy, foy que doy mon baptesme, Obstant qu’à chascun ne le crye, Il ne fauldra pas à son esme. Au Psaultier prens, quand suys à mesme, Qui n’est de beuf ne cordoen, Le verset escript le septiesme Du psaulme de Deus laudem.

VII

Si pry au benoist Filz de Dieu, Qu’à tous mes besoings je reclame, Que ma pauvre prière ayt lieu Verz luy, de qui tiens corps et ame, Qui m’a preservé de maint blasme Et franchy de vile puissance. Loué soit-il, et Nostre-Dame, Et Loys, le bon roy de France !

VIII

Auquel doint Dieu l’heur de Jacob, De Salomon l’honneur et gloire ; Quant de prouesse, il en a trop ; De force aussi, par m’ame, voire ! En ce monde-cy transitoire, Tant qu’il a de long et de lé ; Affin que de luy soit memoire, Vive autant que Mathusalé !

IX

Et douze beaulx enfans, tous masles, Veoir, de son très cher sang royal,

Aussi preux que fut le grand Charles, Conceuz en ventre nuptial, Bons comme fut sainct Martial. Ainsi en preigne au bon Dauphin ; Je ne luy souhaicte autre mal, Et puys paradis à la fin.

X

Pour ce que foible je me sens, Trop plus de biens que de santé, Tant que je suys en mon plain sens, Si peu que Dieu m’en a presté, Car d’autre ne l’ay emprunté, J’ay ce Testament très estable Faict, de dernière voulenté, Seul pour tout et irrevocable :

XI

Escript l’ay l’an soixante et ung, Que le bon roy me delivra De la dure prison de Mehun, Et que vie me recouvra, Dont suys, tant que mon cueur vivra, Tenu vers luy me humilier, Ce que feray jusqu’il mourra : Bienfaict ne se doibt oublier.

Icy commence Villon à entrer en matière pleine d’erudition et de bon sçavoir.

XII

Or est vray qu’apres plaingtz et pleurs et angoisseux gemissemens,

Après tristesses et douleurs, Labeurs et griefz cheminemens, Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme une pelote, M’ouvrist plus que tous les Commens D’Averroys sur Aristote.

XIII

Combien qu’au plus fort de mes maulx, En cheminant sans croix ne pile, Dieu, qui les Pellerins d’Esmaus Conforta, ce dit l’Evangile, Me montra une bonne ville Et pourveut du don d’esperance ; Combien que le pecheur soit vile, Riens ne hayt que perseverance.

XIV

Je suys pecheur, je le sçay bien ; Pourtant Dieu ne veult pas ma mort, Mais convertisse et vive en bien ; Mieulx tout autre que peché mord, Soye vraye voulenté ou enhort, Dieu voit, et sa misericorde, conscience me remord, Par sa grace pardon m’accorde.

XV

Et, comme le noble Romant De la Rose dit et confesse En son premier commencement, Qu’on doit jeune cueur, en jeunesse, Quant on le voit vieil en vieillesse, Excuser ; helas ! il dit voir.

Ceulx donc qui me font telle oppresse, En meurté ne me vouldroient veoir.

XVI

Se, pour ma mort, le bien publique D’aucune chose vaulsist myeulx, A mourir comme ung homme inique Je me jugeasse, ainsi m’aid Dieux ! Grief ne faiz à jeune ne vieulx, Soye sur pied ou soye en bière : Les montz ne bougent de leurs lieux, Pour un paouvre, n’avant, n’arrière.

XVII

Au temps que Alexandre regna, Ung hom, nommé Diomedès, Devant luy on luy amena, Engrillonné poulces et detz Comme ung larron ; car il fut des Escumeurs que voyons courir. Si fut mys devant le cadès, Pour estre jugé à mourir.

XVIII

L’empereur si l’arraisonna : « Pourquoy es-tu larron de mer ? » L’autre, responce luy donna : « Pourquoy larron me faiz nommer ? « Pour ce qu’on me voit escumer « En une petiote fuste ? « Se comme toy me peusse armer, « Comme toy empereur je fusse.

XIX

« Mais que veux-tu ! De ma fortune, « Contre qui ne puis bonnement, « Qui si durement m’infortune, « Me vient tout ce gouvernement. « Excuse-moy aucunement, « Et sçaches qu’en grand pauvreté « (Ce mot dit-on communément) « Ne gist pas trop grand loyaulté. »

XX

Quand l’empereur eut remiré De Diomedès tout le dict : « Ta fortune je te mueray, « Mauvaise en bonne ! » ce luy dit. Si fist-il. Onc puis ne mesprit A personne, mais fut vray homme ; Valère, pour vray, le rescript, Qui fut nommé le grand à Romme.

XXI

Se Dieu m’eust donné rencontrer Ung autre piteux Alexandre, Qui m’eust faict en bon heur entrer, Et lors qui m’eust veu condescendre A mal, estre ars et mys en cendre Jugé me fusse de ma voix. Necessité faict gens mesprendre, Et faim saillir le loup des boys.

XXII

Je plaings le temps de ma jeunesse, Ouquel j’ay plus qu’autre gallé,

Jusque à l’entrée de vieillesse, Qui son partement m’a celé. Il ne s’en est à pied allé, N’à cheval ; las ! et comment donc ? Soudainement s’en est vollé, Et ne m’a laissé quelque don.

XXIII

Allé s’en est, et je demeure, Pauvre de sens et de sçavoir, Triste, failly, plus noir que meure, Qui n’ay ne cens, rente, n’avoir ; Des miens le moindre, je dy voir, De me desadvouer s’avance, Oublyans naturel devoir, Par faulte d’ung peu de chevance.

XXIV

Si ne crains avoir despendu, Par friander et par leschier ; Par trop aimer n’ay riens vendu, Que nuls me puissent reprouchier, Au moins qui leur couste trop cher. Je le dys, et ne croys mesdire. De ce ne me puis revencher : Qui n’a meffait ne le doit dire.

XXV

Est vérité que j’ay aymé Et que aymeroye voulentiers ; Mais triste cueur, ventre affamé, Qui n’est rassasié au tiers, Me oste des amoureux sentiers. Au fort, quelqu’un s’en recompense,

Qui est remply sur les chantiers, Car de la panse vient la danse.

XXVI

Bien sçay se j’eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes meurs dedié, J’eusse maison et couche molle ! Mais quoy ? je fuyoye l’escolle, Comme faict le mauvays enfant… En escrivant ceste parolle, A peu que le cueur ne me fend.

XXVII

Le dict du Saige est très beaulx dictz, Favorable, et bien n’en puis mais, Qui dit : « Esjoys-toy, mon filz, A ton adolescence ; mais Ailleurs sers bien d’ung autre mectz, Car jeunesse et adolescence (C’est son parler, ne moins ne mais) Ne sont qu’abbus et ignorance. »

XXVIII

Mes jours s’en sont allez errant, Comme, dit Job, d’une touaille Sont les filetz, quant tisserant Tient en son poing ardente paille : Lors, s’il y a nul bout qui saille, Soudainement il le ravit. Si ne crains rien qui plus m’assaille, Car à la mort tout assouvyst.

XXIX

Où sont les gratieux gallans Que je suyvoye au temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faictz et en dictz ? Les aucuns sont mortz et roydiz ; D’eulx n’est-il plus rien maintenant. Respit ils ayent en paradis, Et Dieu saulve le remenant !

XXX

Et les aucuns sont devenuz, Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres, Les autres mendient tous nudz, Et pain ne voyent qu’aux fenestres ; Les autres sont entrez en cloistres ; De Celestins et de Chartreux, Bottez, housez, com pescheurs d’oystres : Voilà l’estat divers d’entre eulx.

XXXI

Aux grans maistres Dieu doint bien faire, Vivans en paix et en requoy. En eulx il n’y a que refaire ; Si s’en fait bon taire tout quoy. Mais aux pauvres qui n’ont de quoy, Comme moy, Dieu doint patience ; Aux aultres ne fault qui ne quoy, Car assez ont pain et pitance.

XXXII

Bons vins ont, souvent embrochez, Saulces, brouetz et gros poissons ;

Tartres, flans, œufz fritz et pochez, Perduz, et en toutes façons. Pas ne ressemblent les maçons, Que servir fault à si grand peine ; Ils ne veulent nulz eschançons, Car de verser chascun se peine.

XXXIII

En cest incident me suys mys, Qui de rien ne sert à mon faict. Je ne suys juge, ne commis, Pour punyr n’absouldre meffaict. De tous suys le plus imparfaict. Loué soit le doulx Jesus-Christ ! Que par moy leur soit satisfaict ! Ce que j’ay escript est escript.

XXXIV

Laissons le monstier où il est ; Parlons de chose plus plaisante. Ceste matière à tous ne plaist : Ennuyeuse est et desplaisante. Pauvreté, chagrine et dolente, Tousjours despiteuse et rebelle, Dit quelque parolle cuysante ; S’elle n’ose, si le pense-elle.

XXXV

Pauvre je suys de ma jeunesse, De pauvre et de petite extrace. Mon pere n’eut oncq grand richesse. Ne son ayeul, nommé Erace. Pauvreté tous nous suyt et trace. Sur les tumbeaulx de mes ancestres,

Les ames desquelz Dieu embrasse, On n’y voyt couronnes ne sceptres.

XXXVI

De pouvreté me guermentant, Souventesfoys me dit le cueur : « Homme, ne te doulouse tant Et ne demaine tel douleur, Se tu n’as tant qu’eust Jacques Cueur. Myeulx vault vivre soubz gros bureaux Pauvre, qu’avoir esté seigneur Et pourrir soubz riches tumbeaux ! »

XXXVII

Qu’avoir esté seigneur !… Que dys ? Seigneur, lasse ! ne l’est-il mais ! Selon ce que d’aulcun en dict, Son lieu ne congnoistra jamais. Quant du surplus, je m’en desmectz. Il n’appartient à moy, pecheur ; Aux theologiens le remectz, Car c’est office de prescheur.

Xxxviii

Si ne suys, bien le considère, Filz d’ange, portant dyadème D’etoille ne d’autre sydère. Mon pere est mort, Dieu en ayt l’ame, Quant est du corps, il gyst soubz lame… J’entends que ma mère mourra, Et le sçait bien, la pauvre femme ; Et le filz pas ne demourra.

XXXIX

Je congnoys que pauvres et riches, Sages et folz, prebstres et laiz, Noble et vilain, larges et chiches, Petitz et grans, et beaulx et laidz, Dames à rebrassez colletz, De quelconque condicion, Portant attours et bourreletz, Mort saisit sans exception.

XL

Et mourut Paris et Helène. Quiconques meurt, meurt à douleur. Celluy qui perd vent et alaine, Son fiel se crève sur son cueur, Puys sue Dieu sçait quelle sueur ! Et n’est qui de ses maulx l’allège : Car enfans n’a, frère ne sœur, Qui lors voulsist estre son pleige.

XLI

La mort le faict fremir, pallir, Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Joinctes et nerfs croistre et estendre. Corps feminin, qui tant est tendre, Polly, souef, si precieulx, Te faudra-il ces maulx attendre ? Ouy, ou tout vif aller ès cieulx.

BALLADE

DES DAMES DU TEMPS JADIS.

Dictes-moy où, n’en quel pays, Est Flora, la belle Romaine ; Archipiada, ne Thaïs, Qui fut sa cousine germaine ; Echo, parlant quand bruyt on maine Dessus rivière ou sus estan, Qui beauté eut trop plus qu’humaine ? Mais où sont les neiges d’antan !

Où est la très sage Heloïs, Pour qui fut chastré et puis moyne Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ? Pour son amour eut cest essoyne. Semblablement, où est la royne Qui commanda que Buridan Fust jetté en ung sac en Seine ? Mais où sont les neiges d’antan !

La royne Blanche comme ung lys, Qui chantoit à voix de sereine ; Berthe au grand pied, Bietris, Allys ; Harembourges, qui tint le Mayne, Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qu’Anglois bruslèrent à Rouen ; Où sont-ilz, Vierge souveraine ?… Mais où sont les neiges d’antan !

ENVOI.

Prince, n’enquerez de sepmaine Où elles sont, ne de cest an, Qu’à ce refrain ne vous remaine : Mais où sont les neiges d’antan !

BALLADE

DES SEIGNEURS DU TEMPS JADIS.

Suyvant le propos precedent.

Qui plus ? Où est le tiers Calixte, Dernier decedé de ce nom, Qui quatre ans tint le Papaliste ? Alphonse, le roy d’Aragon, Le gracieux duc de Bourbon, Et Artus, le duc de Bretaigne, Et Charles septiesme, le Bon ?… Mais où est le preux Charlemaigne !

Semblablement, le roy Scotiste, Qui demy-face eut, ce dit-on, Vermeille comme une amathiste Depuys le front jusqu’au menton ? Le roy de Chypre, de renom ; Helas ! et le bon roy d’Espaigne, Duquel je ne sçay pas le nom ?… Mais où est le preux Charlemaigne !

D’en plus parler je me desiste ; Ce n’est que toute abusion. Il n’est qui contre mort resiste, Ne qui treuve provision. Encor fais une question : Lancelot, le roy de Behaigne, Où est-il ? Où est son tayon ?… Mais où est le preux Charlemaigne !

ENVOI.

Où est Claquin, le bon Breton ? Où le comte Daulphin d’Auvergne, Et le bon feu duc d’Alençon ?… Mais où est le preux Charlemaigne !

BALLADE

A ce propos, en vieil françois.

Mais où sont ly sainctz apostoles, D’aulbes vestuz, d’amys coeffez, Qui sont ceincts de sainctes estoles, Dont par le col prent ly mauffez, De maltalent tout eschauffez ? Aussi bien meurt filz que servans ; De ceste vie sont bouffez : Autant en emporte ly vens.

Voire, où sont de Constantinobles L’emperier aux poings dorez, Ou de France ly roy tresnobles, Sur tous autres roys decorez,

Qui, pour ly grand Dieux adorez, Bastist eglises et convens ? S’en son temps il fut honorez, Autant en emporte ly vens.

Où sont de Vienne et de Grenobles Ly Daulphin, ly preux, ly senez ? Où, de Dijon, Sallins et Dolles, Ly sires et ly filz aisnez ? Où autant de leurs gens privez, Heraulx, trompettes, poursuyvans ? Ont-ilz bien bouté soubz le nez ?… Autant en emporte ly vens.

ENVOI.

Princes à mort sont destinez, Et tous autres qui sont vivans ; S’ils en sont coursez ou tennez, Autant en emporte ly vens.

XLII

Puys que papes, roys, filz de roys, Et conceuz en ventres de roynes, Sont enseveliz, mortz et froidz, En aultruy mains passent leurs resnes ; Moy, pauvre mercerot de Renes, Mourray-je pas? Ouy, se Dieu plaist ; Mais que j’aye faict mes estrenes, Honneste mort ne me desplaist.

XLIII

Ce monde n’est perpetuel, Quoy que pense riche pillart ; Tous sommes soubz coutel mortel.

Ce confort prent pauvre vieillart, Lequel d’estre plaisant raillart Eut le bruyt, lorsque jeune estoit, Qu’on tiendrait à fol et paillart, Se, vieil, à railler se mettoit.

XLIV

Or luy convient-il mendier, Car à ce force le contraint. Regrette huy sa mort, et hier ; Tristesse son cueur si estrainct, Souvent, se n’estoit Dieu qu’il crainct, Il feroit un horrible faict. Si advient qu’en ce Dieu enfrainct, Et que luy-mesmes se deffaict.

XLV

Car, s’en jeunesse il fut plaisant, Ores plus rien ne dit qui plaise. Tousjours vieil synge est desplaisant : Moue ne faict qui ne desplaise. S’il se taist, affin qu’il complaise, Il est tenu pour fol recreu ; S’il parle, on luy dit qu’il se taise. Et qu’en son prunier n’a pas creu.

XLVI

Aussi, ces pauvres femmelettes, Qui vieilles sont et n’ont de quoy, Quand voyent jeunes pucellettes En admenez et en requoy, Lors demandent à Dieu pourquoy Si tost nasquirent, n’à quel droit ? Notre Seigneur s’en taist tout coy, Car, au tanser, il le perdroit.

LES REGRETS

DE LA BELLE HEAULMIÈRE

Jà parvenue à vieillesse.

Advis m’est que j’oy regretter La belle qui fut heaulmière, Soy jeune fille souhaitter Et parler en ceste manière : « Ha ! vieillesse felonne et fière, Pourquoy m’as si tost abatue ? Qui me tient que je ne me fière, Et qu’à ce coup je ne me tue ?

« Tollu m’as ma haulte franchise Que beauté m’avoit ordonné Sur clercz, marchans et gens d’Eglise : Car alors n’estoit homme né Qui tout le sien ne m’eust donné, Quoy qu’il en fust des repentailles, Mais que luy eusse abandonné Ce que reffusent truandailles.

« A maint homme l’ay reffusé, Qui n’estoit à moy grand saigesse, Pour l’amour d’ung garson rusé, Auquel j’en feiz grande largesse. A qui que je feisse finesse, Par m’ame, je l’amoye bien ! Or ne me faisoit que rudesse, Et ne m’amoyt que pour le mien.

« Jà ne me sceut tant detrayner, Fouller au piedz, que ne l’aymasse, Et m’eust-il faict les rains trayner, S’il m’eust dit que je le baisasse Et que tous mes maux oubliasse ; Le glouton, de mal entaché, M’embrassoit… J’en suis bien plus grasse ! Que m’en reste-il ? Honte et peché.

« Or il est mort, passé trente ans, Et je remains vieille et chenue. Quand je pense, lasse ! au bon temps, Quelle fus, quelle devenue ; Quand me regarde toute nue, Et je me voy si très-changée, Pauvre, seiche, maigre, menue, Je suis presque toute enragée.

« Qu’est devenu ce front poly, Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz, Grand entr’œil, le regard joly, Dont prenoye les plus subtilz ; Ce beau nez droit, grand ne petiz ; Ces petites joinctes oreilles, Menton fourchu, cler vis traictis, Et ces belles lèvres vermeilles ?

« Ces gentes espaules menues, Ces bras longs et ces mains tretisses ; Petitz tetins, hanches charnues, Eslevées, propres, faictisses A tenir amoureuses lysses ; Ces larges reins, ce sadinet,

Assis sur grosses fermes cuysses, Dedans son joly jardinet ?

« Le front ridé, les cheveulx gris, Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz, Qui faisoient regars et ris, Dont maintz marchans furent attaincts ; Nez courbé, de beaulté loingtains ; Oreilles pendans et moussues ; Le vis pally, mort et destaincts ; Menton foncé, lèvres peaussues :

« C’est d’humaine beauté l’yssues ! Les bras courts et les mains contraictes, Les espaulles toutes bossues ; Mammelles, quoy ! toutes retraictes ; Telles les hanches que les tettes. Du sadinet, fy ! Quant des cuysses, Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes Grivelées comme saulcisses.

« Ainsi le bon temps regretons Entre nous, pauvres vieilles sottes, Assises bas, à croppetons, Tout en ung tas comme pelottes, A petit feu de chenevottes, Tost allumées, tost estainctes ; Et jadis fusmes si mignottes !… Ainsi en prend à maintz et maintes. »

BALLADE DE LA BELLE HEAULMIÈRE

Aux filles de joie.

« Or y pensez, belle Gantière, Qui m’escolière souliez estre, Et vous, Blanche la Savetière, Ores est temps de vous congnoistre. Prenez à dextre et à senestre ; N’espargnez homme, je vous prie : Car vieilles n’ont ne cours ne estre, Ne que monnoye qu’on descrie.

« Et vous, la gente Saulcissière, Qui de dancer estes adextre ; Guillemette la Tapissière, Ne mesprenez vers vostre maistre ; Tous vous fauldra clorre fenestre, Quand deviendrez vieille, flestrie ; Plus ne servirez qu’un vieil prebstre, Ne que monnoye qu’on descrie.

« Jehanneton la Chaperonnière, Gardez qu’ennuy ne vous empestre ; Katherine la Bouchière, N’envoyez plus les hommes paistre : Car qui belle n’est, ne perpetre Leur bonne grace, mais leur rie. Laide vieillesse amour n’impetre, Ne que monnoye qu’on descrie.

ENVOI.

« Filles, veuillez vous entremettre D’escouter pourquoy pleure et crie

C’est que ne puys remède y mettre, Ne que monnoye qu’on descrie. »

XLVII

Ceste leçon icy leur baille La belle et bonne de jadis ; Bien dit ou mal, vaille que vaille, Enregistrer j’ay faict ces ditz Par mon clerc Fremin l’estourdys, Aussi rassis que je pense estre… S’il me desment, je le mauldys : Selon le clerc est deu le maistre.

XLVIII

Si aperçoy le grand danger Là où l’homme amoureux se boute… Hé ! qui me vouldroit laidanger De ce mot, en disant : « Escoute ! Se d’aymer t’estrange et reboute Le barat de celles nommées, Tu fais une bien folle doubte, Car ce sont femmes diffamées.

XLIX

« S’ils n’ayment fors que pour l’argent, On ne les ayme que pour l’heure. Rondement ayment toute gent, Et rient lors quant bourse pleure. De celles n’est qui ne recoeuvre ; Mais en femmes d’honneur et nom Franc homme, se Dieu me sequeure, Se doit employer ; ailleurs, non. »

L.

Je prens qu’aucun dye cecy, Si ne me contente-il en rien. En effect, je concludz ainsy, Et sy le cuyde entendre bien, Qu’on doit aymer en lieu de bien. Asçavoir-mon se ces fillettes, Qu’en parolles toute jour tien, Ne furent pas femmes honnestes ?

LI.

Honnestes, si furent vrayement, Sans avoir reproches ne blasmes. S’il est vray que, au commencement, Une chascune de ces femmes Lors prindrent, ains qu’eussent diffames, L’une ung clerc, ung lay, l’autre ung moine, Pour estaindre d’amours les flammes, Plus chauldes que feu Sainct-Antoine.

LII.

Or firent selon le decret Leurs amys, et bien y appert ; Elles aymoient en lieu secret, Car autre qu’eulx n’y avoit part. Toutesfois, ceste amour se part : Car celle qui n’en avoit qu’un D’icelluy s’eslongne et despart, Et ayme myeulx aymer chascun.

LIII.

Qui les meut à ce ? J’imagine, Sans l’honneur des dames blasmer

Que c’est nature feminine, Qui tout vivement veult aymer. Autre chose n’y sçay rymer ; Fors qu’on dit, à Reims et à Troys, Voire à l’Isle et à Sainct-Omer, Que six ouvriers font plus que troys.

LIV.

Or ont les folz amans le bond, Et les dames prins la vollée ; C’est le droit loyer qu’amours ont ; Toute foy y est violée, Quelque doulx baiser n’acollée. De chiens, d’oyseaulx, d’armes, d’amours, Chascun le dit à la vollée : « Pour ung plaisir mille doulours. »

DOUBLE BALLADE

SUR LE MÊME PROPOS.

Pour ce, aymez tant que vouldrez, Suyvez assemblées et festes, En la fin jà mieulx n’en vauldrez, Et sy n’y romprez que vos testes : Folles amours font les gens bestes : Salmon en idolatrya ; Samson en perdit ses lunettes… Bien heureux est qui rien n’y a !

Orpheus, le doux menestrier, Jouant de flustes et musettes,

En fut en dangier du meurtrier Bon chien Cerberus à troys testes ; Et Narcissus, le bel honnestes, En ung profond puys se noya, Pour l’amour de ses amourettes… Bien heureux est qui rien n’y a !

Sardana, le preux chevalier, Qui conquist le regne de Crètes, En voult devenir moulier Et filer entre pucellettes. David ly roy, saige prophètes, Craincte de Dieu en oublya, Voyant laver cuisses bien faictes… Bien heureux est qui rien n’y a !

Ammon en voult deshonnorer, Feignant de manger tartelettes, Sa sœur Thamar, et deflorer, Qui fist choses moult deshonnestes ; Herodes (pas ne sont sornettes) Sainct Jean-Baptiste en decolla, Pour dances, saultz et chansonnettes… Bien heureux est qui rien n’y a !

De moy, pauvre, je veuil parler ; J’en fuz batu, comme à ru telles, Tout nud, jà ne le quiers celer. Qui me feit mascher ces groiselles, Fors Katherine de Vauselles ? Noé le tiers ot, qui fut là. Mitaines à ces nopces telles, Bien heureux est qui rien n’y a !

Mais que ce jeune bachelier Laissast ces jeunes bachelettes, Non ! et, le deust-on vif brusler, Comme ung chevaucheur d’escovettes. Plus doulces luy sont que civettes ; Mais toutesfoys fol s’y fia : Soient blanches, soient brunettes, Bien heureux est qui rien n’y a !

LV.

Si celle que jadis servoye De si bon cueur et loyaument, Dont tant de maulx et griefz j’avoye, Et souffroye tant de torment, Se dit m’eust, au commencement, Sa voulenté (mais nenny, las !), J’eusse mys peine aucunement, De moy retraire de ses las.

LVI.

Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d’escouter, Sans m’accorder ne contredire ; Qui plus, me souffroit arrester, Joignant elle près s’accouter ; Et ainsi m’alloit amusant, Et me souffroit tout racompter, Mais ce n’estoit qu’en m’abusant.

LVII.

Abusé m’a, et faict entendre Tousjours d’ung que ce fust ung aultre ; De farine, que ce fust cendre ;

D’ung mortier, ung chapeau de feautre ; De viel machefer, que fust peaultre ; D’ambesas, que ce fussent ternes… Toujours trompant ou moy ou aultre, Et vendoit vessies pour lanternes.

LVIII.

Du ciel, une poisle d’arain ; Des nues, une peau de veau ; Du matin, qu’estoit le serain ; D’un trongnon de chou, ung naveau ; D’orde cervoise, vin nouveau ; D’une truie, ung molin à vent ; Et d’une hart, ung escheveau ; D’un gras abbé, ung poursuyvant.

LIX.

Ainsi m’ont amours abusé, Et pourmené de l’uys au pesle. Je croy qu’homme n’est si rusé, Fust fin comme argent de crepelle, Qui n’y laissast linge et drapelle, Mais qu’il fust ainsi manyé Comme moy, qui partout m’appelle : L’Amant remys et renyé.

LX.

Je renye Amours et despite ; Je deffie à feu et à sang. Mort par elles me precipite, Et si ne leur vault pas d’ung blanc. Ma vielle ay mys soubz le banc ; Amans je ne suyvray jamais ; Se jadis je fuz de leur ranc, Je declaire que n’en suys mais.

LXI.

Car j’ay mys le plumail au vent : Or le suyve qui a attente ; De ce me tays dorenevant. Poursuyvre je vueil mon entente, Et, s’aucun m’interroge ou tente Comment d’amours ose mesdire, Ceste parolle les contente : « Qui meurt a ses loix de tout dire. »

LXII.

Je cognoys approcher ma soef ; Je crache, blanc comme cotton, Jacobins gros comme ung estoeuf : Qu’est-ce à dire ? que Jehanneton Plus ne me tient pour valeton, Mais pour ung vieil usé regnart… De vieil porte voix et le ton, Et ne suys qu’ung jeune coquart.

LXIII.

Dieu mercy et Jaques Thibault, Qui tant d’eau froide m’a faict boyre, En ung bas lieu, non pas en hault ; Manger d’angoisse mainte poire ; Enferré… Quand j’en ay memoire, Je pry pour luy et reliqua, Que Dieu luy doint… et voire, voire, Ce que je pense… et cetera.

LXIV.

Toutesfoys, je n’y pense mal, Pour luy et pour son lieutenant ;

Aussy pour son official, Qui est plaisant et advenant, Que faire n’ay du remenant ; Mais du petit maistre Robert ?… Je les ayme, tout d’ung tenant, Ainsi que faict Dieu le Lombart.

LXV.

Si me souvient, à mon advis, Que je feis, à mon partement, Certains lays, l’an cinquante six, Qu’aucuns, sans mon consentement, Voulurent nommer Testament ; Leur plaisir fut, et non le mien : Mais quoy ! on dit communement, Qu’un chascun n’est maistre du sien.

LXVI.

S’ainsi estoit qu’aulcun n’eust pas Receu les lays que je luy mande, J’ordonne que, après mon trespas, A mes hoirs en face demande ; Qui sont-ilz ? si on le demande : Moreau, Provins, Robin Turgis ; De moy, par dictez que leur mande, Ont eu jusqu’au lict où je gys.

LXVII.

Pour le revoquer ne le dy, Et y courust toute ma terre ; De pitié en suys refroidy, Envers le bastard de la Barre : Parmy ses trois gluyons de foerre, Je luy donne mes vieilles nattes ;

Bonnes seront pour tenir serre, Et soy soustenir sur ses pattes.

LXVIII.

Somme, plus ne diray qu’ung mot, Car commencer veuil à tester : Devant mon clerc Fremin, qui m’ot (S’il ne dort), je vueil protester, Que n’entends homme detester, En ceste presente ordonnance ; Et ne la vueil manifester Sinon au royaulme de France.

LXIX.

Je sens mon cueur qui s’affoiblist, Et plus je ne puys papier. Fremin, siez-toy près de mon lict, Que l’on ne me viengne espier ! Prens tost encre, plume et papier, Ce que nomme escryz vistement ; Puys fais-le partout copier, Et vecy le commancement.

Ici commance Villon à tester.

LXX.

Au nom de Dieu, Père eternel. Et du Filz que Vierge parit, Dieu au Père coeternel, Ensemble et du Sainct Esperit, Qui saulva ce qu’Adam perit, Et du pery pare les Cieulx…

Qui bien ce croyt, peu ne merit. De gens mortz se font petiz Dieux.

LXXI.

Mortz estoient, et corps et ames, En damnée perdition ; Corps pourriz, et ames en flammes, De quelconque condition ; Toutesfoys, fais exception Des patriarches et prophètes ; Car, selon ma conception, Oncques grand chault n’eurent aux fesses.

LXXII.

Qui me diroit : « Qui te faict mectre Si très-avant ceste parolle, Qui n’es en Theologie maistre ? A toy est presumption folle. » — C’est de Jesus la parabolle, Touchant le Riche ensevely En feu, non pas en couche molle, Et du Ladre, de dessus ly.

LXXIII.

Si du Ladre eust veu le doy ardre, Jà n’en eust requis refrigère, N’au bout d’icelluy doiz aherdre, Pour refreschir sa maschouëre. Pions y feront mate chère, Qui boyvent pourpoinct et chemise. Puys que boyture y est si chère, Dieu nous garde de la main mise !

LXXIV.

Ou nom de Dieu, comme j’ay dit, Et de sa glorieuse Mère, Sans peché soit parfaict ce dict Par moy, plus maigre que chimère ; Si je n’ay eu fièvre effimère, Ce m’a faict divine clemence ; Mais d’autre dueil et perte amère Je me tays, et ainsi commence :

LXXV.

Premier, je donne ma pauvre ame A la benoiste Trinité, Et la commande à Nostre Dame, Chambre de la divinité ; Priant toute la charité Des dignes neuf Ordres des cieulx, Que par eulx soit ce don porté Devant le Trosne precieux

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