I
On cherche le fantastique bien souvent là où il n’est pas, et on oublie de le demander là où il vient naturellement, comme l’herbe dans les plaines et le sable au bord de la mer. Les maisons de santé l’ont connu longtemps avant le sombre Prussien Hoffmann et l’Américain Edgar Poë, qui méritaient l’un et l’autre, à tant de titres, une place d’honneur dans ces établissements destinés au traitement des aberrations mentales. Quel autre endroit du monde, en effet, réunit dans le même espace autant de variétés de maniaques, de lunatiques, de rêveurs, de névralgiques, d’êtres bizarres, de folles et de fous, et de fous et de folles de toutes les espèces, de toutes les nuances : fous d’orgueil, fous et folles d’amour, fous d’ambition ? Et, par un spécial, les maisons de santé, véritable patrie du fantastique, ont le commencement et la fin de toutes les insanités de ce monde. C’est là qu’on les met lorsqu’on a encore quelque espoir de les guérir ; c’est là qu’on les conduit quand leur guérison n’est pas complète, tandis que les maisons purement spéciales de fous, comme Bicêtre et Charenton, ne reçoivent les malades de l’esprit que lorsqu’ils ont perdu pour ainsi dire leur numéro d’ordre dans la vie, qu’ils ne comptent plus, qu’il n’y a plus à s’occuper d’eux que comme choses et non comme intelligences.
Il ne sera question ici que des bizarreries et des singularités humaines, mais des singularités rares, précieuses, et comme sauraient difficilement en offrir les récits du coin du feu pendant les plus émouvantes soirées d’hiver. Cette vanité m’est peut-être permise. Je ne crée pas mes histoires, je les donne comme elles me sont venues ; je ne suis pas au- teur, je ne suis qu’un simple historiographe.
Nous étions au commencement de l’, année bien jaune de teint. Le choléra et l’anarchie politique régnaient ; Paris n’offrait pas un séjour fort gai, malgré les drôleries dont certains législateurs le régalaient chaque jour.
À cette époque donc, qui se caractérisera plus nettement elle-même dans le cours de ce récit, nous vîmes arriver, par une chaude journée de mai, et l’on sait si le mois de mai fut ardent à Paris, une famille étrangère, composée du père, de la mère et d’une jeune fille. C’était la famille Kanali. La mère venait se faire traiter d’une affection nerveuse, la fille d’une chlorose ; le père se portait à merveille.
Il parut naturel qu’il accompagnât sa femme et sa fille dans un établissement où elles venaient pour suivre un traitement toujours d’assez longue durée. On les installa tous trois.
Singulier moment que celui qu’ils avaient choisi pour venir chez nous ! L’épidémie prenait des allures fort peu rassurantes dans son développement, très-éloigné encore de toucher au terme final, car elle allait bientôt au contraire grandir et s’étendre dans des proportions redoutables. Pourquoi, sous de pareilles menaces, ces étrangers venaient-ils dans une maison comme la nôtre, dans une maison qui avait été forcée de mettre plus de cent cinquante lits à la disposition des malades ? Pourquoi y venaient-ils, lorsque leur position leur permettait de se réfugier ailleurs, à de moindres frais de dépense et sans s’exposer aux dangers d’une semblable résidence ? Que d’autres maisons plus sûres ne leur offrait pas notre grande ville, si leurs affaires les obligeaient absolument à y séjourner pendant quelque temps ! D’ailleurs la maladie de la mère et celle de la fille ne me paraissaient pas assez graves, pas assez difficiles à traiter pour demander à n’être soignées que chez nous. L’air salubre de la campagne surtout eût hâté leur guérison ; jamais la campagne, pour le dire en passant, n’avait été plus belle, plus riche, plus faite pour attirer ceux qui n’avaient pas la liberté de s’éloigner beaucoup du foyer de l’épidémie.
Le choix de notre maison, par la famille Kanali, était donc une véritable énigme pour moi, une énigme d’autant plus obscure, que nos nouveaux pensionnaires jouissaient visiblement d’une aisance réelle, d’un bien-être à les autoriser à vivre où il leur plairait. À bon droit j’étais étonné de cette détermination de la part d’une famille où je voyais une mère très-susceptible, par son organisation nerveuse au plus haut degré, de gagner tous les maux imaginables, et une jeune fille d’une si rare beauté, qu’il y avait pour ainsi dire crime à la laisser exposée aux coups d’un fléau qui n’avait pitié de personne ; mais je fus plus étonné encore, si c’est possible, quand j’appris que la famille Kanali, avant de venir chez nous, avait habité l’hôpital du Val-de-Grâce, où la maladie régnante avait fait et faisait autant de victimes qu’à sa première apparition . C’était véritablement à confondre ! Qu’était-ce donc que cette famille qui ne pouvait se passer de cohabiter avec le péril ?
C’est à expliquer. Je vais le faire :
Kanali, le chef de la famille de ce nom, sur les recommandations officielles du gouvernement autrichien, avait obtenu du nôtre la faveur de venir étudier à Paris le caractère de l’épidémie. Sa témérité avait pour raison ce but médical et philanthropique. Il serait mieux de dire qu’elle avait ce prétexte. Je dirai bientôt pour quel motif réel il s’exposait, ainsi que sa famille, aux atteintes d’un mal presque inévitable, en se logeant avec elle au milieu de nous.
C’était un homme à part que ce docteur Kanali, et il mérite, je crois, qu’on prenne la peine de l’arrêter un instant au passage, ne fût-ce que pour l’indiquer seulement à grands traits. Il avait alors une cinquantaine d’années environ, mais on pouvait se tromper de beaucoup sur son âge, tant il était frais, rose, d’une tournure jeune, tant il avait parfois de souplesse et de légèreté dans ses mouvements. Je dis parfois, car Kanali, que nous appelions quelquefois le docteur Kanali, changeait de caractère et d’expression avec une inconcevable rapidité. Tantôt il se montrait gai, amusant, sémillant, plein d’entrain, de fougue, ruisselant de saillies ; tantôt il était réfléchi, grave, lent dans son regard et dans ses paroles. Il allait avec la violence d’une tempête de la sentence au calembour, au coq-à-l’âne le plus étourdis- sant ; et il terminait souvent une citation latine ou grecque par une pirouette sur les talons ou un entrechat. Le professeur partait tout à coup de son repos et devenait un paillasse ou un clown ; il quittait le fauteuil où il dissertait pour bondir sur la table comme un charlatan de place publique.
Il n’était pas facile de dire de quel pays venait ; il n’avait aucun accent : ni la prononciation anglaise, ni la prononciation allemande, encore moins la prononciation italienne, celle qu’il aurait dû plus naturellement avoir. Il s’habillait avec soin, mais, pour un homme sérieux et chargé d’une mission très-sérieuse, il aimait un peu trop, à mon avis, les couleurs voyantes, jeunes, pimpantes : cela sentait le comédien de province. Je l’ai vu porter des gilets à raies jaunes et blanches, des pantalons gris-perle et des cravates de nuances tout à fait printanières. Je l’appelais souvent, à cause de cette frivolité de costume, le docteur Lindor. Il ne s’en fâchait pas ; bien au contraire, il encourageait cette plaisanterie en chantant : Je suis Lindor, ma naissance est commune ! Mais l’air achevé, il sortait méthodiquement de sa poche une large tabatière d’or sur laquelle on voyait le portrait d’un vénérable savant à barbe blanche, Galien ou Hippocrate, et il prenait une prise d’un air solennel. Et d’autres fois, s’arrêtant au beau milieu d’une conversation scientifique, il lui arrivait, après avoir pris du tabac, de fermer brusquement sa tabatière avec le coude à la manière grotesque des comiques de bas étage et de fredonner : J’ai du bon tabac dans ma tabatière.
Au commencement, ces façons si extraordinairement dissemblables me surprirent au point de me faire douter du bon sens de notre hôte ; plus tard, m’y étant habitué, je m’y arrêtais beaucoup moins. D’ailleurs, ces excentricités me furent expliquées par le passé du plutôt par les passés du personnage. Comme la terre qui le portait, et dont il était pétri ainsi que nous tous, il accusait, par son humeur prismatique et son caractère, diverses époques de transition ; il portait en lui les traces de son terrain primitif et celles de son terrain tertiaire. Sa vie avait été bouffonne et réfléchie, studieuse et fardée. Ainsi se traduisait par lui-même cet homme mobile et bigarré ; excellent au fond par nature, géné- reux, sympathique ; décousu, sans doute, mais laissant échapper par ses déchirures les pièces d’or de la bonté.
Kanali, beaucoup plus jeune que son mari, n’avait aucune conformité de caractère avec lui : c’était une personne calme, une de ces femmes qui sont résignées avant le malheur, d’une tranquillité rêveuse, et, pour la faire connaître d’un seul coup, une de ces figures détachées d’un tableau sur bois de Hemling ou de van Eyck, les maîtres peintres de l’immobilité sainte, les grands poëtes de l’extase.
Je vais dire maintenant ce qui se passa pendant ma première entrevue avec les Kanali, peu de jours après leur installation dans la maison de santé. Leur domestique vint me prier de monter à l’appartement qu’ils occupaient, tout à fait à l’extrémité occidentale de la grande cour intérieure, et dans un angle du bâtiment d’où l’on découvrait les marronniers et les catalpas de plusieurs vastes jardins entièrement détruits depuis les derniers bouleversements de terrains qui eurent lieu lors de l’ouverture des nouveaux boulevards. Les trois croisées du salon, où ils passaient une partie de la journée et toutes leurs soirées, étaient ouvertes. Il régnait dans cette pièce plus qu’une demi-obscurité. On avait éteint les lampes, sans doute pour permettre à la lune, dont le lever était d’une vraie magnificence ce soir-là, d’éclairer seule, de sa lumière recueillie, ce salon où les bruits de la maison n’arrivaient presque pas. En d’autres temps, je l’eusse regardé très-certainement comme l’endroit le plus agréable à habiter, ainsi, du reste, que tout l’appartement. Mais l’époque où l’on vivait en altérait toute la valeur. L’infirmerie était placée juste en face, et les malades la peuplaient déjà en grande partie. Cette longue galerie de sinistre façade, aux rideaux uniformément blancs, ces croisées, qui, en s’ouvrant, laissaient toujours voir au fond de la perspective un lit, une tête de malade, ou un infirmier, ne présentaient pas aux gens logés vis-à-vis un horizon bien enviable, surtout en huit cent quarante-neuf, quand derrière ces rideaux s’accomplissaient et se renouvelaient à chaque minute des drames de douleur.
Nous avions loyalement prévenu les Kanali de l’inconvénient du voisinage. Le chef de la famille reçut l’avis d’une façon bien singulière ; je dirai plus, il y eut presque de la satisfaction dans le ton avec lequel il y répondit. J’en fus tellement surpris que la pensée me vint — oui, elle alla jusque-là — qu’il s’était peut-être arrangé pour avoir tout exprès un logement placé en regard de la grande infirmerie. Kanali n’exprima aucune espèce d’opinion quand on l’informa du voisinage qu’elle aurait. Sa mère seule parut très-émue ; un frisson vert parcourut ses membres ; elle pâlit jusqu’aux mains ; mais, ce grand effroi passé, elle montra un calme d’airain, comme si la fatalité eût passé par là.
Quand, j’entrai au salon, , en veste de basin blanc, était renversé à l’orientale sur le divan et savourait un cigare. Le bonheur n’a jamais porté plus allègrement sa digestion. La fumée qui se dégageait en longues spirales d’argent de ses paresseuses lèvres, après s’être jouée un instant dans les rayons lunaires, diagonalement tirés du ciel sur le parquet, courait se perdre dans l’espace en moutonnant par petites vagues au-dessus de la tête de sa fille, assise tout près de la croisée. avait abandonné sur ses genoux le livre qu’elle avait lu jusqu’au moment où la lumière du jour le lui avait permis. Une amère mélancolie immobilisait son visage aux trois quarts éclairé par la blancheur de l’astre des tristesses amoureuses ; et ces deux mélancolies semblaient se confier en effet des choses d’amour et de regret.
Kanali réunissait sur ses traits, et fondues avec un grand charme d’originalité, la fierté italienne, la solidité allemande et la grâce française. Cette dernière nuance, pour me servir d’une expression tirée du vocabulaire des peintres, glaçait les deux autres et les poétisait d’une harmonie adorable. Ses yeux noirs, d’un vif méridional, éclairant une figure d’une blancheur ferme, accusaient l’origine du père de sa mère, un Italien de la Dalmatie, et celle de sa mère, une Hongroise. Fabricius Kanali avait jeté sur le tout le vernis de la grâce française.
C’était évidemment la souffrance d’amour qui avait pâli cet heureux visage, et la chlorose, qui était venue renforcer le mat de sa blancheur, n’était encore que la souffrance d’amour contenue.
Marthe Kanali devait aimer, beaucoup aimer : nous qui étudions de près toutes les maladies, dont nous sommes pour ainsi dire les porte-clefs, nous devinons aussi cette douce et dangereuse maladie ; seulement nous ne la guérissons pas, nous ne la guérissons jamais. Or, Marthe aimait, tout le disait pour elle, ses cheveux négligemment disposés autour de sa tête, sa tête inclinée dans la vapeur lumineuse où elle se plongeait, son cou penché vers ce profond infini qui attire toute passion, parce que toute passion est un vertige entraînant vers l’abîme, ses mains mollement abandonnées sur ses genoux.
Elle ressemblait beaucoup à sa mère, mais comme l’aurore ressemble au crépuscule du soir ; il n’y a pas d’analogie plus grande, il n’y a pas de plus grande différence. devait son expression à une jeunesse sans ressemblance avec celle de sa fille. Elle avait habitué sa vie à d’autres aspirations que l’amour ; sa langueur venait des profondeurs de l’âme et non des passagères inquiétudes du cœur. C’était toute une longue méditation que ce front ombragé de cheveux gris bien avant l’âge. Le visage seul demeurait jeune ; la tête avait plus vécu que le visage, parce que la pensée avait trois fois l’âge du corps. Cette pensée n’était pas de celles qui se fatiguent et se voûtent à creuser la vie réelle : elle avait fouillé d’autres mondes ; elle en avait rapporté bien des doutes et bien des épouvantes, particularités que je n’appris qu’avec le temps. Voilà pourquoi j’en parle avec tant de certitude par anticipation. Je ne prétends rien deviner : ces caractères que je retrace m’étaient connus avant de prendre la plume pour les dessiner dans un coin de la page. Je me borne seulement à introduire le lecteur qui me suit dans l’étonnement où j’entrai moi-même à ces premiers instants de mon entrevue avec les membres de la famille Kanali.
Au-dessus du fauteuil qu’occupait s’était perché un oiseau qu’elle avait apporté avec elle et qu’elle paraissait affectionner beaucoup. Cet oiseau était une chouette, aux yeux jaunes et mélancoliques, au bec blanc terminé par une pointe noire. Étrange choix qu’un pareil oiseau ! De temps en temps cette chouette ouvrait ses paupières ridées, et alors ses yeux de feu, entourés d’un cercle noirâtre, se démasquaient, et son regard immobile, rouge et lugubre, dardait dans l’obscurité.
— Monsieur Morel, me dit avec un accent légèrement teinté d’italien, mais un peu plus guttural parfois que l’italien, monsieur Morel, je vous ai fait appeler pour savoir de vous à quelle heure on ferme la maison de santé.
— Elle ne ferme jamais, madame.
J’amenai par ma réponse une grande et pénible contrariété sur le visage de .
— Comment ? jamais ! dit de son côté en se levant.
— Entendons-nous ; je veux dire par là, me repris-je au plus vite, que ses portes restent ouvertes à tous ceux qui se présentent, quelle que soit l’heure de la nuit. Mais la grille se ferme à dix heures, à neuf heures dans l’hiver.
— Très bien ! dit un peu plus rassurée et en regardant le ciel où la lune montait toujours plus brillante et plus large.
— Très-bien ! dit d’un ton beaucoup moins solennel et en bon bourgeois qui ne dédaigne pas les serrures.
Il se remit à fumer.
— Et du moment où les grilles sont fermées, personne n’entre ? continua à s’informer .
— Non, madame, personne ne s’introduit plus sans sonner.
— Ni sans se faire connaître ?
— Ni sans se faire connaître.
poursuivit :
— Et n’entre pas qui veut, même en se faisant connaître ? Cela dépend, n’est-ce pas, monsieur ?
— Sans doute, madame, sans doute, cela dépend…
avait constamment souri d’un petit air de dédain à toutes ces questions adressées avec des craintes diverses par ses parents.
recommença ses questions :
— Et les murs qui entourent la maison sont-ils très-élevés ? les murs extérieurs ?…
— Ah ! oui, madame, très-élevés, je vous l’affirme.
— C’est bien vu, murmura, .
— Très-bien vu, répéta , en examinant si son cigare ne s’éteignait pas.
— Cependant de ces grands arbres que j’aperçois d’ici, continua , on pourrait s’élancer sur la crête des murs, et par ce moyen s’introduire…
— Madame, ces arbres, qui vous paraissent si près de nous parce qu’il est nuit, sont en réalité à une assez grande distance, et je vous affirme de nouveau qu’il n’y a pas de voleur, si hardi qu’il fût, qui oserait…
— Oh ! ce n’est pas les voleurs que nous craignons, m’interrompit avec la même lenteur de parole, et tandis qu’un regard d’effroi courait dans ses yeux, au-dessus desquels la chouette, depuis quelques minutes, ouvrait et fermait les siens avec une sinistre gravité.
— Quant aux voleurs, répéta à son tour , quant aux voleurs, nous ne nous en inquiétons, guère., en effet. a raison.
Et , sans rien changer à sa pose horizontale, lâcha un éclat de rire suivi d’une bouffée de tabac qui remplit l’appartement et au milieu de laquelle on ne vit plus flotter que les deux ronds de feu qui indiquaient la place des yeux de l’oiseau nocturne.
II
Ah çà ! que craignent-ils donc, me demandai-je, si ce n’est pas les voleurs qu’ils craignent ?
Après un temps de réflexion pendant lequel je crus m’être éclairé, je continuai à demi-voix en me plaçant le plus possible entre .
— Je ne vois alors, leur dis-je à tous deux, que les amants qui aient pour habitude de franchir les murs afin de s’introduire auprès de celle qu’ils aiment.
— Monsieur Morel ! m’interrompit de nouveau en posant avec force sa main émue sur mon bras et sans abaisser la voix, précaution de convenance que j’avais cru, moi, devoir prendre, de peur d’être entendu de sa fille ; non ! il n’y a pas que les voleurs et les amants qui soient à craindre dans ces temps d’épreuve terrible que nous traversons par la volonté de Dieu. Puis, comme si le geste complétait chez elle la pensée, elle regarda la sombre rangée de fenêtres de la grande infirmerie où s’éteignaient tant d’existences au milieu de cette nuit, pourtant si limpide et si belle au dehors.
— Oh ! ma foi si ! c’est bien les amants qu’il faut craindre, dit , mais on y veille, et si jamais…
— Fabricius ! reprit avec solennité , Fabricius ! il n’y a pas qu’eux à craindre, vous le savez.
Après avoir laissé tomber ces dernières paroles de ses lèvres, courut embrasser sa fille ; elle la serra avec des élans de tendresse contre son cœur, dont j’entendais battre les sourdes palpitations.
Pendant cette effusion, la chouette, jalouse peut-être de ces preuves d’affection qui n’étaient pas pour elle, fit entendre son cri ordinaire, ce cri si peu agréable à entendre sortir la nuit du fond de quelque monument en ruines : Crou, crou, crou ! et la double huppe tigrée de sa tête s’ébouriffa avec un bruit et des frissonnements étranges de plumes.
Tout en entourant sa fille de ses étreintes maternelles et de ses caresses, ne cessait de porter ses regards sur les pâles murs de l’infirmerie. Elle posait son effroi de place en place et comme de lampe en lampe allumée derrière les rideaux. Quel rapport, me demandais-je pendant cette scène d’attendrissement et d’effroi, y a-t-il entre la crainte effarée de cette mère pour son enfant, crainte à laquelle je ne sais plus quel motif donner, puisqu’elle n’appréhende ni les voleurs ni les amants, et cette galerie de mourants placée devant nous ? examinait tantôt sa mère avec un intérêt mêlé d’une inquiétude obscure, et tantôt son père avec un sentiment empreint d’une volonté résolue.
Décidément, je commençais à ressentir une espèce de malaise voisin de la peur, au milieu de ces trois personnages ; je pourrais dire de ces quatre personnages, car l’oiseau de nuit comptait bien pour un, tant il occupait de place dans la famille Kanali. Ma présence devenant inutile du moment où je l’avais rassurée, comme je l’avais pu, sur la sécurité de la maison de santé, je jugeai à propos de me retirer.
Je sortis de l’appartement.
m’avait suivi. Il m’arrêta à quelques pas de la porte, et là il me dit, de façon à n’être entendu ni de sa femme ni de sa fille :
— Tous n’êtes pas habitué à avoir des hôtes comme nous dans votre maison, je parie ?
— J’avoue, répondis-je, qu’au premier abord vous ne ressemblez guère aux personnes…
— Nous ne ressemblons à personne, m’interrompit d’un air sérieux, mais en corrigeant subitement ce mouvement grave par un coup familier sur mon épaule. Nous ne ressemblons à personne, reprit-il, bien que nous ne courions pas le moins du monde après l’originalité. Mais il y a dans la vie des origines, des positions, des événements qui donnent aux individus des aspects incroyables. Êtes-vous entré quelquefois dans une salle de spectacle quand la pièce était commencée ?… Oui, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous avez vu autour de vous des gens qui riaient ou qui pleuraient en écoutant cette pièce, tandis que vous, vous n’y compreniez rien, et vous étiez tenté de dire : « Mais ces gens-là sont fous de prendre intérêt, de rire, de s’émouvoir à ces choses-là qui n’ont aucun sens ! » Eh bien ! la vie de chaque famille est un drame ou une comédie qui se joue ; vous ne comprenez rien à cette comédie ou à ce drame parce que, mon cher monsieur Morel, vous êtes entré longtemps après le rideau levé. Tout vous paraît décousu en nous, monstrueux, extravagant. Que ne puis-je vous faire revenir de votre erreur ! Si je vous expliquais ce que vous ne savez pas… Pour le moment, ne faites pas grande attention, mon cher monsieur Morel, à ce que vous venez d’entendre d’un peu bizarre là dedans. Causons tous deux raison un instant.
— Volontiers, monsieur le docteur.
— Laissons le docteur, je vous prie.
— Comme il vous plaira.
— Vous me faites l’effet d’un bon vivant.
L’entrée en matière était originale.
— En ce moment-ci, les bons vivants, répondis-je un peu surpris de l’épithète, sont exposés à devenir, en quelques heures, de très-mauvais vivants.
— Non, reprit , non ; vous avez un bon masque.
— Comment ? un bon masque !
— Oui, une figure admirablement propre au théâtre : de petits yeux brillants, pleins de feu…
— Chacun les a comme il peut, dis-je avec quelque humeur. L’examen me paraissait assez drôle.
— Vous avez le nez en vrille.
— Monsieur ! m’écriai-je…
— Ne vous fâchez pas ! les nez en vrille sont précieux, excellents ; ils inspirent la gaieté, l’expansion, la joie ; on rit avant que la bouche que ces nez couronnent ait parlé. Tiercelin, le grand acteur Tiercelin, avait le nez en vrille ; Préville, le nez en vrille ; Brunet, le nez en vrille ; Rébard, qui vient de mourir, le nez en vrille, le plus beau nez en vrille dont jamais visage ait été doué. Et non-seulement vous avez le nez en vrille, mais, comme eux, perfectionnement superbe ! vous avez le menton ridiculement pointu.
— Permettez, ah ! permettez, monsieur ; cette description…
— Vous auriez joué les Sainville et les Arnal avec une supériorité assurée.
— Ah çà ! est-ce que vous auriez l’intention de m’engager à jouer la comédie ? dis-je, forcé à la fin de prendre la chose en plaisanterie.
— Ah ! monsieur Morel, la comédie ! connaissez-vous rien de plus excellent au monde que de la représenter ? Quel art ! quelle profession ! Je n’en mets aucune au-dessus de celle du comédien. Le public ! la rampe ! le bruit de l’orchestre ! l’émotion de voir qu’on vous écoute, qu’on vous applaudit, qu’on vous aime ! Il n’y a pas de succès qui égale celui du comédien. J’ai vu Potier, j’ai vu Brunet, j’ai vu Baptiste ; je les ai suivis, je les ai étudiés, eh bien ! j’aimerais mieux être Brunet ou Potier que…
Il s’arrêta. Allait-il m’apprendre, à la fin de sa période enthousiaste, qu’il avait joué, lui aussi, la comédie ? Il reprit d’un ton moins personnel :
— Les théâtres de Paris sont-ils florissants en ce moment ? Il y a près de vingt ans que j’ai quitté la France, je ne suis plus au courant…
— Je fréquente peu les théâtres, mes occupations m’en tiennent éloigné. Mais je puis vous assurer cependant, sans craindre de beaucoup me tromper, qu’ils ne sont pas en train de s’enrichir, placés comme ils le sont entre la crise politique dont nous ne sommes pas encore sortis, et la crise épidémique où nous venons d’entrer.
— Le Palais-Royal, par exemple, ce théâtre si suivi de mon temps ?…
— J’ai entendu dire qu’il jouait dans le désert.
— Les Variétés ?
— Fermées.
— Le Vaudeville ?
— Son dernier directeur s’est fait limonadier.
— Et le Gymnase ?
— Pas plus heureux que les autres.
— Je les ai vus si florissants !
— Vous les fréquentiez donc beaucoup autrefois, que vous prenez un si sincère intérêt à leur fortune ?
me répondit d’une façon discrète :
— Oh ! beaucoup ! — Ah ! c’était le bon temps, ajouta-t-il en regardant le ciel, auquel il envoya un soupir qui dut monter au plus haut étage de la maison. C’était le bon temps !
Je crus devoir respecter le long silence dont il fit suivre cette dernière expression de regret. le rompit brusquement par une question qui fit sur moi l’effet d’un coup de canon tiré aux oreilles au moment où l’on s’y attendrait le moins.
— Pourriez-vous me dire, monsieur Morel, me demanda-t-il, l’endroit où se réunissent les fossoyeurs après leur ouvrage ?
Je restai interdit ; je crus n’avoir pas compris sa question.
Il la recommença.
— Je vous demande si vous connaissez à Paris le lieu de réunion où se rendent les fossoyeurs pour prendre en commun leur repas.
Cette fois, j’avais compris ; mais prenant la question, à cause du ton dont elle était faite et à cause du sujet dont nous venions de parler, pour une véritable plaisanterie, je n’y répondis que par ces paroles dilatoires :
— Je vous dirai cela plus tard.
Et je me mis à descendre l’escalier.
me rattrapa à la troisième marche :
— Mais je suis très-sérieux, me dit-il, très-sérieux en vous parlant ainsi.
Quel diable d’homme ! pensai-je ; pourquoi donc tient-il tant à savoir où se réunissent les fossoyeurs ? Qu’est-ce donc que cette monstrueuse curiosité, que cette fantaisie extravagante ?
— Est-ce que vous auriez l’intention de les employer pour votre propre compte ? demandai-je à .
— Peut-être, monsieur Morel, peut-être, mais pas comme vous l’entendez.
— Il n’y a pas deux manières de l’entendre.
— Croyez-vous, monsieur Morel ?
— Je n’en connais qu’une seule pour ma part : quand on les emploie, c’est pour se faire…
— Taisez-vous, monsieur Morel, taisez-vous ! ne rembrunissons pas le présent ; il est assez sombre comme il est. Quant à moi, acheva en fredonnant un refrain qu’il emprunta à Béranger :
Je savais parfaitement où se réunissaient ces messieurs, comme venait de les appeler le docteur Kanali ; mais cette fois encore, supposant toujours qu’il voulait, malgré ses protestations contraires, rire et s’amuser de moi, j’éludai de nouveau sa question, qui resta sans réponse précise.
Vous verrez plus tard qu’il ne riait pas.
Je tenais beaucoup à savoir, je l’avoue à la honte de ma curiosité, pourquoi la famille Kanali avait échangé le séjour pompeux du Val-de-Grâce, un véritable palais, pour celui de notre maison de santé, une mince résidence bourgeoise en comparaison. Il y a au Val-de-Grâce des appartements princiers, un service de maison royal, un jardin immense, où l’on se promène sous de belles charmilles taillées sur le modèle de celles de Saint-Cloud, des points de vue à l’infini de quelque côté que la vue se porte. Elle passe à vol d’oiseau par-dessus la grande ville pour planer, ailes dé- ployées, à l’ouest sur les bois de Versailles et de Meudon, au midi sur des campagnes vertes et riantes. Que cachait cet échange sans raison plausible ? Et remarquez que, pour étudier l’épidémie, le docteur Kanali était bien plus heureusement placé au Val-de-Grâce, où il y avait toujours plus de deux mille malades, que chez nous, qui étions loin d’atteindre ce chiffre imposant.
Il est probable que je n’aurais jamais connu la cause qui lui avait fait préférer une résidence à l’autre sans le hasard de la circonstance que je vais rapporter.
Un médecin du Val-de-Grâce qui avait été attaché dans le temps au service médical de notre maison vint un jour nous faire visite ; Ce fut une belle occasion pour moi de contenter ma curiosité. Ce médecin s’appelait .
Je l’interrogeai, et mon désir fut satisfait au delà de ce que j’attendais. me dit tout bas qu’il y avait de l’amour et de la magie dans le motif qui avait obligé le docteur Kanali à quitter brusquement un beau matin le Val-de-Grâce. De l’amour et de la magie ! c’était plus que n’en demandait un obscur infirmier comme moi, peu gâté par les surprises de la vie, pour écouter de toutes ses oreilles. De l’amour et de la magie ! mais je n’avais jamais été à pareille fête.
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The end
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