Read here

Le Don Quichotte montréalais sur sa rossinante

Alexis Pelletier · 1873 · Free in the US

68,542 words · about 4 h 48 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1873 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Don_Quichotte_montréalais_sur_sa_rossinante&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Alexis Pelletier
Language
French
Published
1873
Length
68,542 words · about 4 h 48 min
Sections
29 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (29)
  1. Front matter about 2 h 24 min
  2. 00 about 6 min
  3. 01 about 9 min
  4. 02 about 6 min
  5. 03 about 5 min
  6. 04 about 7 min
  7. 05 about 5 min
  8. 06 about 6 min
  9. 07 about 7 min
  10. 08 about 5 min
  11. 09 about 3 min
  12. 10 about 3 min
  13. 11 about 6 min
  14. 12 about 9 min
  15. 13 about 9 min
  16. 14 about 5 min
  17. 15 about 9 min
  18. 16 about 4 min
  19. 17 about 4 min
  20. 18 about 4 min
  21. 19 about 2 min
  22. 20 about 9 min
  23. 21 about 4 min
  24. 22 about 3 min
  25. 23 about 4 min
  26. 24 about 3 min
  27. 25 about 2 min
  28. 26 about 4 min
  29. 27 about 1 min

Continue:

Front matter

LE

sur sa

ou

00

-

doit se sentir soulagé. Le pauvre homme souffrait d’une furieuse indigestion, si l’on en juge par la masse informe et putride qu’il a vomie. L’indigestion est un mal fréquent chez ceux qui n’usent pas d’une nourriture saine ; est là pour nous en fournir la preuve. Il s’obstine à grignoter les plantes vénéneuses qui ont été implantées dans le parc fangeux, que l’on nomme l’Institut-Canadien de Montréal ; or, tant qu’il grignotera de ces choses-là, il aura le hoquet, éprouvera des nausées et des spasmes, puis finira par dégobiller sans cérémonie en pleine place publique.

Il ne se croit pas malade du tout cependant. Il est même l’homme du monde le plus satisfait de sa santé, surtout de sa santé morale et intellectuelle. Il en est si satisfait qu’il pose complaisamment comme type de candeur et d’innocence, de sincérité et de justice, de zèle éclairé et de piété tendre, de logique et de savoir.

Qui connaît ce merle, sait que depuis longtemps la candeur et l’innocence, la sincérité et la justice ont déserté de chez lui pour établir domicile ailleurs. Elles se trouvaient si mal logées !

Le zèle, dont il semble brûler pour tant de choses saintes qu’il voit outrager avec stupeur, comme il dit, est un feu qui n’est pas malin du tout. S’il n’a que lui pour se réchauffer il n’échappera certainement pas au frisson.

Sa piété est du même genre que son zèle à peu près ; elle a ceci de particulier que c’est une grimace qui n’est pas du tout belle à voir.

Quant à la logique et au savoir, il est fort amusant de l’entendre se vanter d’en avoir la possession pleine et entière. S’il se décide un bon jour à émigrer au pays des oies et des singes, ses , pourra peut-être prétendre à occuper là une place quelque peu distinguée à titre de penseur et de logicien ; mais hors de là, bernique ! Le dernier œuf qu’il a pondu n’a que du volume ; pour de la logique et du sens commun, il n’en contient pas un atome.

Et s’il s’agit du savoir, comment peut-il prétendre en avoir ! N’a-t-il pas pris soin de lui fermer hermétiquement toutes les avenues en se cuirassant de cent épaisseurs d’ignorance ? Qu’on ne m’objecte pas qu’il doit être savant, puisqu’il fait des livres. Être auteur comme il l’est, n’est pas chose difficile : il suffit de savoir salir du papier, voilà tout.

Il ne laisse pas cependant de se prendre au sérieux et il aime à se rendre hommage. Il se sent infiniment sage, raisonnable, profond, savant, inspiré, religieux. Il le dit et le répète, sans avoir pourtant assez de ressources pour varier ses tours de phrases. Avec tout cela, il ne possède de disciple convaincu que lui-même.

Ridiculement barbouillé de Voltaire, Rousseau, Quinet, Michelet, Eugène Sue, Victor Hugo et d’autres de même acabit, il se dresse fièrement sur les pattes de derrière, et se proclame ni plus ni moins que le seul interprète véridique et infaillible des Saintes Écritures. C’est la pure vérité ; je n’exagère pas le moins du monde. À l’entendre, c’est lui qui est le vrai pontife du catholicisme ; il n’y en a pas eu et il n’y en a pas d’autres que lui. Il veut forcément nous amener à conclure qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Dessaulles est son prophète.

Puisque en est rendu à copier Mahomet, j’aimerais beaucoup à savoir s’il a, lui aussi, voyagé sur la jument El-Borac, et si la divinité l’a favorisé jusqu’au point de lui permettre des entretiens intimes avec le grand coq blanc que son précurseur et maître a rencontré dans le premier ciel. J’incline à croire qu’il a eu ces privilèges, car il affirme carrément que l’Église n’a jamais bien compris ce qu’était l’esprit du Christ. Pour lui, il le comprend, et si l’Église veut avoir assez de bonne volonté pour suivre ses cours de dogme, il lui promet de lui communiquer en quelques jours seulement plus d’intelligence que n’a pu lui en communiquer le Saint Esprit en dix-huit longs siècles.

accuse les Papes de vouloir se faire Dieux : n’est-ce pas lui plutôt qui est travaillé de cette sacrilège manie ?

Les Papes ! il en dit long sur leur compte. Il trouve qu’ils ne s’y entendent guère en religion. Quant aux évêques et aux prêtres, il n’hésite pas à déclarer qu’ils n’y entendent rien du tout.

Il se propose de ramener tout ce monde-là à la raison, non pas à la raison telle qu’on l’a entendue jusqu’ici, mais à la raison laïque. Disons-le de suite : dans ses mirobolantes cogitations, l’illustre Dessaulles, cet homme-puits, comme dirait Victor-Hugo, a découvert qu’à une certaine période de la vie, qu’il ne détermine point, la raison humaine se bifurque : d’une part, elle devient raison laïque et de l’autre, raison ecclésiastique. La première est excellente ; la seconde ne vaut absolument rien. Pourquoi cela ? C’est ce que notre vase d’érudition n’explique point ; mais il est à présumer que c’est parcequ’une soutane ne permet pas des allures aussi dégagées qu’un habit à queue.

Entre tous les évêques, il en est un qui a le privilège de lui déplaire singulièrement, et c’est surtout pour harceler cet évêque qu’il a mis au jour le monstrueux pamphlet hérétique qu’il intitule : « La grande guerre ecclésiastique. » Cet évêque, est de Montréal. Il se plaint que le vénérable prélat est toujours sur son dos. C’est peu croyable, car jamais de Montréal ne s’est servi d’une aussi chétive mouture, quelque amour de l’humilité qu’il ait. Néanmoins, il persiste à se plaindre et répète le même refrain jusqu’à s’ennuyer lui-même, soit son goût pour l’assommant.

Qu’a donc fait à le vénérable évêque de Montréal, ce pasteur si pieux, si saint, si rempli de mansuétude ? « Plein de mansuétude, de piété et de sainteté ! interrompt en trépignant de colère. Ce n’est pas vrai ; vous vous trompez grossièrement. Oubliez-vous donc qu’il a condamné l’enseignement qu’on puise à l’Institut-Canadien de Montréal et qu’il a fait ratifier cette condamnation par Rome ? Oubliez-vous encore qu’il a condamné et fait condamner par la Congrégation de l’Index l’Annuaire du dit Institut qui se sentait fier et heureux de porter dans ses flancs la plus belle dissertation que m’ait jamais inspirée la raison laïque ? Comment après cela lui trouver de la mansuétude, de la piété, de la sainteté surtout. C’est un opiniâtre, un hypocrite, un homme qui tend à exercer partout sa domination. Mon cher Institut ! ma belle dissertation ! Ça me saigne le cœur de les voir voués à l’exécration publique. Ça m’exaspère aussi, et je veux les venger, coûte que coûte. »

Et là-dessus le voilà . Pour démontrer que son cher Institut-Canadien et sa belle dissertation, pure expression de la raison laïque, sont aussi immaculés que le grand coq blanc que vit Mahomet dans le premier ciel, malgré les flétrissures indélébiles que leur ont imprimées les très-justes condamnations de Rome et de de Montréal, il compile gauchement tout ce que les plus sots d’entre les impies se sont avisés de dire contre la divinité et l’autorité de l’Église, contre la puissance spirituelle et temporelle du Pape, contre la pureté de sa doctrine et son infaillibilité, contre les prétentions intolérables et les vices du clergé ; il jette tout cela dans un effroyable pêle-mêle, sans autre ciment qu’une bave insolente, puis il s’écrie : « Voyez si l’Institut et moi ne devions pas être immanquablement condamnés, n’ayant affaire qu’à des ignorants, des fourbes, des hypocrites, des mécréants. » Se calmant peu à peu, il finit par prendre le ton plaintif en constatant que le manteau d’innocence le recouvre et que l’auréole de justice, qui brille sur son front, toujours demeuré candide, ne sont vus que de lui seul.

Est-il possible ! Rester incompris, quand on a tant d’esprit, même du génie ! N’être pas aimé, quand on a tant de vertus ! Se voir dédaigné, lorsqu’on a tant de charmes ! Grand Dieu ! Malherbe ne s’est donc pas trompé lorsqu’il a dit que dans ce bas monde,

Aimable et pur ! Je compatis beaucoup à toutes vos infortunes. Pour vous consoler, je vais jeter un léger coup d’œil sur votre Grande guerre ecclésiastique, et vous faire constater ce que vous ne soupçonnez peut-être pas, qu’il y a là-dedans des bêtises et des énormités en si grand nombre que cinquante paires de bœufs ne les porteraient pas. Or, ayant été gros d’autant, non-seulement pendant quelques mois, mais pendant des années entières, vous êtes nécessairement une puissance de première ordre. La conclusion est rigoureuse.

Comme vous tenez à ne pas rester confondu dans la foule, malgré les feintes tendresses que vous lui témoignez, je suis bien sûr de vous faire grand plaisir en établissant que les prémisses qui amènent cette conclusion sont de tout point inattaquables. Vos droits à ne plus figurer parmi le commun des mortels seront ainsi publiquement reconnus, et l’on vous casera là où personne ne s’avisera plus de vous déranger.

01

s’embrouille et se contredit. — Son prétendu progrès. — En quoi consiste le véritable progrès — Ce que sont les idées de à ce propos.

Vous vous êtes permis, illustre Dessaulles, d’adresser directement la parole à de Montréal. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je vous l’adresse directement à vous-même. Ce que vous vous permettez est permis à autrui, soit votre puissance à produire des énormités.

Si j’entre en conversation avec vous, ce n’est pas que je vous estime ; non, je vous méprise souverainement, parce que vous vous rendez digne de tout mépris. Je ne viens que vous combattre en faveur de ceux que vos sophismes pourraient surprendre. Si je n’avais pas cette raison de vous considérer en face, je me regarderais comme gravement coupable de le faire. Nec ave ci dixeritis, a dit l’apôtre St. Paul, en parlant des hommes de votre espèce. Vous devez connaître cette parole, vous qui vous faites un mérite d’invoquer l’Écriture Sainte pour appuyer vos stupidités sacrilèges. Vous conviendrez que je l’applique fort à propos.

Votre visage est offensant et il l’est au suprême degré. Je le cinglerai donc de bonne encre et je vous avertis que je m’y emploierai. Quand on est ce que vous êtes et qu’on fait profession de l’être, on ne mérite pas plus d’égards que le gamin qui vous insulte sur la rue. Cependant, je ne vous traiterai pas comme tel, uniquement par respect pour moi. Je pousserai même la bienveillance à votre égard jusqu’à ne point sortir du cadre de votre grande guerre ecclésiastique. J’ai assez là pour vous flauber comme il suffit.

Cette grande guerre ecclésiastique, savez-vous que vous l’avez bêtement faite. Oui, bêtement, c’est le mot propre. Quel chaos ! vous parlez de tout sans ordre aucun, et puis vous vous laissez aller à des répétitions qui ne finissent plus. Biffez vos redites, et votre grande guerre ecclésiastique sera réduite de moitié. Quand au fond, elle sera tout aussi bête ; mais, quand à la forme, elle sera bien moins lourde. On la lit par pénitence, ou par devoir ; soyez-en sûr. C’est pourquoi, on n’aura pas de peine à se conformer à l’injonction de de Montréal qui défend de la lire.

À la page 48 de cette grande guerre ecclésiastique, que la Minerve a quelque peu fait connaître, toute dévote qu’elle soit, il vous est arrivé d’écrire ce qui suit : L’humanité marche irrésistiblement vers Dieu, son but suprême, comme le fleuve coule vers l’océan dans la durée des siècles ! Et ni l’un ni l’autre ne sauraient suspendre leur marche ou remonter vers leur source. »

Voilà du pompeux. , et cette phrase est la plus ronflante que vous n’ayez jamais bâtie. Malheureusement, l’idée qu’elle habille est absolument fausse. Je m’étonne qu’un penseur, qu’un amant de la liberté comme vous faites profession de l’être, ait pu se résoudre à l’écrire. Perspicace comme vous prétendez l’être, ne vous apercevez-vous pas que vous détruisez toute liberté en soumettant tout à une irrésistible nécessité. Mais alors que devient votre fameux pamphlet ? Tout ce que vous blâmez, même le plus petit détail, est nécessaire ; c’est le fleuve qui, quoique vous en disiez, coule vers l’océan, en suivant la voie qui est la meilleure pour y arriver. Qu’en dites-vous ? Admettez-le, si la raison laïque, dont vous parlez tant, a quelque valeur, et avouez que les cent trente pages de votre pamphlet ne signifient rien depuis le premier mot jusqu’au dernier. Est-il possible qu’un géant de votre taille se réduise ainsi en quelques lignes à n’être plus que zéro ! Vraiment, vous perdez à écrire.

Et puis, vous voudrez bien admettre encore que vous ne vous comprenez guère vous-même, soit dit en passant. Vous convenez que l’humanité vient de Dieu ; vous reconnaissez qu’elle doit irrésistiblement marcher vers lui, et cependant vous lui refusez la faculté de pouvoir remonter vers sa source ! Vous êtes assurément le plus fameux farceur que je connaisse. Mais cette raison, cette chère raison, que vous dorlottez avec tant de tendresse, que devient-elle avec des affirmations aussi contradictoires ? Vous l’assassinez ni plus ni moins, hormis donc que ce que vous appelez raison laïque ne soit que folie pure, ce qui pourrait bien être. Quand on est , l’honorable Dessaulles ; quand on se déclare pontife suprême et qu’on pose comme supérieur par l’intelligence à l’Église catholique, au Pape et aux Évêques, il faut au moins faire preuve de sens commun. Avouez que ce n’est pas trop exiger.

En vérité, , votre belle Hélène, c’est-à-dire cette raison laïque, que vous vous glorifiez de posséder dans sa plénitude et que vous désirez nous voir adorer tous, a beaucoup de ressemblance avec la Dulcinée de Don Quichotte ; elle vous pousse à de singulières escapades. Ou elle vous gouverne fort mal, ou vous n’êtes pas susceptible d’être assujetti à un gouvernail. Dans l’un ou l’autre cas, laissez les gens tranquilles et ne les invitez pas à voguer à votre suite.

Vous poursuivez et vous dites : « La vraie formule du progrès, c’est la grande parole prononcée il y a dix-huit siècles : « Soyez parfait comme votre père est parfait. » Voilà qui est très-bien. C’est court, mais plein de bons sens chrétien. Vous ne le soupçonnez pas ou vous avez un instant oublié qui vous êtes . Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que vous ajoutez immédiatement : « Or, comme l’homme ne saurait jamais égaler Dieu en perfection, ce précepte signifie qu’il doit se perfectionner toujours autant que sa nature le lui permet. »

Vous faites erreur ici en regardant l’homme comme placé dans l’ordre purement naturel et cette erreur est capitale. On la nomme naturalisme.

Si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vous ferai un court exposé des premières leçons du catéchisme que vous ne savez plus, si jamais vous l’avez appris. Cet exposé vous donnera une bien plus haute idée de la dignité humaine que celle que vous avez puisée dans tous vos volumes de philosophie transcendante.

Les créatures intelligentes, l’ange et l’homme, ont été créées pour une fin qui n’est autre que Dieu. Le connaître par une vision et le posséder par un amour parfaitement conformes à leur nature était tout ce qu’elles pouvaient exiger, et tout ce dont elles étaient capables par elles-mêmes. Mais, dans son infinie miséricorde, Dieu n’a pas voulu que cette fin, qui est purement naturelle, fut la leur. Il les a destinées à une fin absolument surnaturelle, en les appelant à le connaître et à l’aimer, non pas d’après un mode naturel, mais d’après un mode essentiellement divin.

Dieu, qui est l’infini par essence, se connaît et s’aime dans toute la mesure où il est intelligible et aimable, c’est-à-dire, infiniment. Il a donc un mode particulier de se connaître et de s’aimer, et ce mode est incommunicable par nature. Il constitue les opérations essentiellement divines qui font que Dieu existe en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit.

Eh bien ! Dieu nous a destinés à le voir, non pas d’une vue qui nous est propre, mais de la vue divine elle-même avec laquelle il se contemple ; il nous a destinés à l’aimer, non pas d’un amour découlant de notre propre nature, mais de l’amour divin dont il s’aime lui-même, Au ciel, nous verrons Dieu, comme il se voit lui-même, c’est-à-dire dans le Verbe et par le Verbe, in lumine tuo videbimus lumen ; nous l’aimerons comme il s’aime lui-même, dans le Saint Esprit et par le Saint Esprit, signati estis spiritu sancto… Qui habitat in vobis. En tant que communiqués, cette vue et cet amour seront finis, car la créature ne saurait porter l’infini ; mais, dans leurs principes, ils sont essentiellement divins.

Puisque notre fin dernière consiste à faire des opérations véritablement divines, il faut nécessairement que nous soyons nous-mêmes divinisés, car autrement nous ne pourrions pas être mis en rapport avec notre fin. C’est ce que Dieu, qui est infiniment sage, n’a pas omis de faire. Par la grâce sanctifiante, que nous communiquent les sacrements et que le péché mortel seul peut nous faire perdre, nous devenons réellement participants de la nature divine, suivant cette parole de l’apôtre Saint Pierre : ut per efficiamini divinæ consortes naturæ. Voilà pourquoi Dieu nous dit par la bouche du Psalmiste : Ego dixi : Dei estis, et filii Excelsi omnes : vous êtes des dieux, je le dis, et les fils du Très-Haut.

La grâce sanctifiante ne peut exister en nous comme substance divine, car il n’y a qu’un Dieu et conséquemment qu’une seule substance divine. C’est un mode, une forme divine imprimée à nos âmes par l’application immédiate de la substance de Dieu même. Ainsi, une âme ayant la grâce sanctifiante, est une âme dont la forme est divine, et, dans l’ordre de la grâce, cette forme tient lieu de nature.

Ainsi donc participer à la nature divine pour arriver à jouir de Dieu comme lui-même jouit de lui-même, et user de moyens en rapport parfait avec cette fin à atteindre, c’est-à-dire vraiment surnaturels, voilà ce qui constitue l’ordre surnaturel dans lequel seul nous sommes placés. L’ordre naturel, pris purement connue tel, n’a jamais existé de fait, indépendamment de l’ordre surnaturel, quoiqu’il eut pu exister indépendamment de lui, si Dieu en eut disposé autrement ; il n’existe que comme fondement de ce dernier dans lequel il se trouve englobé. Voilà pourquoi tout est perdu pour l’homme, s’il n’atteint pas la fin surnaturelle à laquelle Dieu a daigné l’élever. Dieu ne lui ayant pas laissé de fin naturelle à atteindre, il tombe alors dans l’enfer, qui n’est pas une fin, mais le lieu de supplices où gémiront éternellement ceux qui ont refusé d’arriver là où ils étaient miséricordieusement appelés.

La grâce sanctifiante étant finie, en tant qu’elle nous est communiquée, quoique essentiellement divine en elle-même et dans son principe, il en résulte qu’elle peut croître indéfiniment en nous. Or, augmenter constamment la grâce qui est en nous par les moyens surnaturels que Dieu a mis à notre disposition, voilà ce qui constitue le seul, le véritable progrès, et c’est à réaliser un tel progrès que N.-S. Jésus-Christ nous convie, lorsqu’il nous dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Le progrès dans l’ordre naturel n’est pas défendu ; ce serait une erreur que de le prétendre ; il est même très-permis. Mais il doit être contenu dans de justes limites et ne jamais contrarier le progrès dans l’ordre surnaturel. Loin de là, il doit lui être en tout subordonné et il n’a de raison d’être que pour le favoriser.

Donc, , prétendre, comme vous le faites, que les paroles de Notre-Seigneur : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait signifient que nous devons nous perfectionner autant que la nature nous le permet, c’est-à-dire, d’une façon tout-à-fait naturelle et rien de plus, est absolument faux et contraire à l’enseignement évangélique. Pour notre perfection véritable, la nature ne peut absolument rien ; bien plus, elle y met souvent les plus terribles obstacles.

Les anciens Grecs et les anciens Romains, qui vivaient embourbés dans la vie des sens, ne voyaient que la nature, et ils avaient sur la perfection humaine exactement les mêmes idées que vous, . Vous n’avez donc pas belle grâce à venir nous chanter, de la voix qu’on vous connaît, que le Pape, les évêques et les prêtres sont des arriérés et que vous, vous seul, êtes l’homme révélateur du véritable progrès. Vos prétentions ne sont pas minces ; mais elles ne manquent pas de ridicule non plus. Songez donc qu’il y a longtemps, bien longtemps que l’Église a décrotté tous vos pareils. Avec vos vieilles idées des peuples enfants et malpropres, vous nous faites l’effet d’une hideuse momie d’Égypte.

N’étant pas plus avancé que vous n’êtes dans vos études, il est à croire qu’il s’écoulera encore bien des temps avant que vous sur le savoir, les bons moines du Moyen Âge que vous honorez de vos mépris. Soyez donc économe de votre temps et ne le perdez pas à écrire des pamphlets qui vous accusent de la plus incroyable simplicité. Je ne m’explique guère le plaisir que vous trouvez à passer pour inepte en nous exhibant de temps à autre, comme de magnifiques trouvailles, quelques vieilles nippes païennes que le christianisme a enterrées il y a dix-huit siècles.

02

De la raison laïque de et de la raison humaine — Nécessité de la foi. — De la liberté.

Vous comptez beaucoup, même entièrement, sur la raison humaine, sur la vôtre en particulier. Toute fringante qu’elle soit, je viens de vous démontrer que ce n’est pas cependant un bijou. À votre propre raison, vous donnez la préférence sur l’autorité de l’Église, du Pape et des Évêques. Vous êtes donc déiste, c’est-à-dire que vous êtes dans cette catégorie d’impies et de blasphémateurs qui croient que c’est avoir assez fait que de reconnaître l’existence de Dieu. Quant au reste, vous en faites facilement et joyeusement justice. Avec Dieu et sa parole, parole que vous interprétez à votre guise et qui n’est plus que la vôtre par conséquent, vous vous déclarez satisfait. Pour moi, je vous avouerai qu’un oisillon de votre espèce ne m’inspire pas la moindre confian- ce quand je le vois interpréter la parole de Dieu. Quoique vous disiez, j’aime mieux les explications et interprétations de l’Église que les vôtres. Vous venez un peu tard, voyez-vous, et avec une raison qui semble bien peu affermie et même fortement engagée dans la voie du radotage.

Cette raison humaine, considérée humainement, que peut-elle la plupart du temps ? Vous le savez par expérience ; je viens de vous le mettre sous les yeux : se contredire et entasser inepties sur inepties sitôt qu’elle veut construire de ses propres mains un édifice religieux. Où en serions-nous, par exemple, s’il nous fallait accepter un code religieux de votre fabrique ? À admettre ni plus ni moins que des ineffabilités semblables à celles que Mahomet, votre modèle, nous dit lui avoir été révélées par son grand coq blanc.

La raison humaine seule ne peut nous servir de guide et rien de surprenant dans cette proposition. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit relativement à l’ordre surnaturel. Si vous m’avez compris, vous avez dû voir que l’homme, étant appelé à une fin absolument surnaturelle, doit de toute nécessité croire des vérités absolument surnaturelles c’est-à-dire des vérités que nulle intelligence créée, si parfaite qu’on la suppose, ne comprendra jamais. La chose est évidente, car autrement l’ordre surnaturel ne serait pas lui-même, ce qui est absurde.

Et d’ailleurs n’admettez-vous pas vous-même la vérité sur laquelle j’insiste ici, lorsque vous dites, page 48 de vos abominations, que l’homme ne saurait jamais égaler Dieu ? Or, si l’homme ne saurait jamais égaler Dieu, il s’en suit rigoureusement que l’homme ne comprendra jamais Dieu parfaitement, et que Dieu, par conséquent, peut nous révéler, comme c’est en effet ce qui a eu lieu, une foule de vérités touchant sa nature, ses opérations, etc., que nous ne pourrons jamais comprendre. Donc la foi, dans notre état présent, est absolument nécessaire et quiconque le nie renonce par là même au titre d’être raisonnable. Pourriez-vous refuser d’admettre cette conclusion, vous, l’homme raisonnable et philosophique par excellence, si l’on en croit vos affirmations ?

Donc, encore en matière de foi, il n’y a pas à discuter, mais il faut admettre. Tout le rôle de la raison, en pareille matière, se borne à bien établir le fait de la révélation. Ce fait, une fois établi, il ne reste plus qu’à courber le front et qu’à dire amen. Est-ce là cependant ce que vous faites ? Pas le moins du monde. Pour vous, malgré certaines affirmations qui vous allaient à merveille quand elles servaient à fortifier une partie de votre thèse, mais dont vous vous gardez bien de tirer les conséquences, il n’y a pas de foi. C’est la raison humaine qui décide de tout, la raison humaine incarnée dans votre individu. La preuve, vous me la donnez page 87 de votre Grande guerre ecclésiastique lorsque vous dites : « D’une personne à une autre, d’une intelligence à une autre, il ne saurait y avoir d’autre rapport possible que la parole, et la discussion. Pour faire accepter une vérité, il ne faut pas seulement affirmer, mais il faut examiner, discuter et convaincre. Et le seul résultat possible de notre entretien, vous m’affirmant une opinion et moi l’examinant, c’est la conclusion : Je suis convaincu où je ne le suis pas. Si je ne le suis pas, comme la loi du Christ est la loi parfaite de la liberté, vous n’avez pas le droit de m’imposer une opinion dont, dans ma conscience, cette lumière intérieure que Dieu m’a donnée, je ne puis voir la rectitude. La violence pourra sans doute me faire taire, mais produira-t-elle l’adhésion de l’Esprit ? Certainement non… L’ultramontanisme veut que ce soit le Pape, conseillé par un entourage qui, depuis des siècles, se montre absolument étranger aux plus simples notions de la philosophie du droit, qui soit l’arbitre suprême des principes et des opinions des hommes. »

Ainsi, d’après vous, , Dieu ou celui qui le représente très-certainement ne saurait être cru sur ses seules affirmations. Il faut qu’il discute, qu’il vous convainque par des raisons que vous agréez, et, s’il vous de n’être pas convaincu, vous l’enverrez promener. Peut-on rien imaginer de plus affreux, de plus orgueilleusement bête ? Je ne le pense pas. Il n’y a pas de système plus propre que celui-là à mettre la stupidité en honneur. En effet, plus on est stupide, moins on comprend, et, comme on ne doit admettre que les vérités que l’on comprend, il s’en suit que les plus stupides seront les plus libres, n’étant pas obligés de croire les vérités dont ils ne voient point la rectitude et qui les gêneraient dans la pratique. Cette théologie, qui est la vôtre, est bonne pour les veaux ; mais les hommes, qui portent le visage tourné vers le ciel, ne sauraient s’en contenter.

Vous invoquez ce passage des Saintes Écritures où il est dit que la loi du Christ est la loi de la parfaite liberté. Mais vous interprétez ces paroles en vrai luron que vous êtes. Allez-vous, en bonne vérité, vous mettre en tête de nous faire accroire que Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre ôter tout frein à la pensée comme aux passions humaines ? Pourquoi descendre du ciel dans la but de nous apprendre que nous n’avions qu’à vivre en pourceaux, comme les grands philosophes de l’antiquité, pour être agréables à ses yeux ? C’était parfaitement inutile ; il n’avait qu’à laisser aller le monde comme il allait.

La liberté, que nous donne la loi du Christ, est une liberté qui nous affranchit du mal, tant dans nos pensées ou opinions que dans nos actes. Le pouvoir de penser comme de faire le mal ne constitue pas la vraie liberté ; c’est, au contraire, une faiblesse, par conséquent un manque de liberté. Tous ceux qui, en ce bas monde, ont le moins de liberté, et vous comptez parmi ces gens-là, illustre , sont ceux qui boivent l’erreur et l’iniquité comme l’eau. Dieu est le plus libre des êtres, parcequ’il n’est sujet ni à l’erreur ni au mal. Plus on lui ressemble, c’est-à-dire moins on tombe dans l’erreur et moins on commet de fautes, plus on est libre.

La conclusion à tirer de là, c’est que l’Église romaine, par ses Congrégations, surtout par la Congrégation de l’Index, favorise extrêmement la liberté, loin de la restreindre, quoiqu’en dise votre pauvre petite raison qui choppe à la moindre difficulté. En comprimant la licence des opinions, la liberté de penser, de même qu’en défendant sous les peines les plus sévères les œuvres où pullulent les erreurs de toute sorte, elle ne fait rien autre chose que nous maintenir dans la vraie liberté des enfants de Dieu.

Il y a une vérité et c’est le plus excellent de tous les biens ; vous êtes forcé d’en convenir. Si donc il est légitime, comme on ne saurait en douter, de comprimer l’audace des voleurs et des brigands qui tentent de nous ravir des biens purement temporels, comment ne le serait-il pas de réduire à l’impuissance d’agir ces mécréants qui veulent tuer la vérité et nous donner en retour les élucubrations de leur esprit malade et fiévreux ?

L’erreur conduit immanquablement au mal, et le mal est un assujétissement aux mauvaises passions et au démon. Donc, tout ce qui tend à nous soustraire à l’erreur et au mal nous préserve de l’esclavage et nous maintient dans la liberté. C’est ce que fait la Sainte Église romaine par l’intermédiaire des Congrégations qu’elle a établies.

Je sais que vous n’admettez point cette conclusion et que vous continuerez de pester contre les Congrégations romaines, surtout contre celle de l’Index. Mais toutes vos injurieuses éloquences à l’adresse de ces saintes Congrégations ne prouvent pas plus contre elles que les clameurs des repris de justice ne prouvent contre le tribunal civil qui les a condamnés.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…