Dédicace
Le monument que rappelle ce livre, est intimement lié aux nobles souvenirs de la Maison de Savoie ; c’est un bonheur pour moi de le publier sous les auspices de votre auguste nom. Le premier apanage des Princes de Savoie fut toujours, et reste encore l’ du peuple ; et si, huit siècles déjà passés, tel n’était le privilège de leur nom, vous le lui feriez, Madame. Vous l’inscrivez dans les cœurs, comme il l’est dans l’histoire ; et vous avez daigné vouloir qu’il le fût au commencement de ces pages, fidèle expression du respect sans bornes avec lequel je suis,
Introduction
Les simples mœurs d’un pays voisin de la France, et, dans ce pays, au milieu d’un beau site, un épisode de 1792, tel est le sujet de ce livre de littérature chrétienne ; il fut écrit pour la famille.
1
Toute petite, mais riche de la renommée de ses thermes, de la fraîcheur de ses paysages, la ville d’Aix s’assied au revers de la colline qui l’abrite, entre-mêle de bouquets d’arbres l’ardoise et le métal scintillant de ses toits, pare pour l’étranger l’élégant crépi de ses maisons, et regarde la nappe de son lac, le long des prairies, sur la lisière des champs ; ceux-ci sont semés de touffes de noyers, de guirlandes de vignes et de flèches de peupliers. La main des hommes lui donna pour ceinture un amphithéâtre de pampre, et celle de la nature ferma sur elle les grands rideaux des montagnes.
Sur la rive opposée, au nord-ouest, s’élève entre lac et rocher, un monument du xix ; il apparaît solitaire au bout d’un monticule en forme de promontoire ; c’est l’Abbaye d’Hautecombe, autrefois le Saint-Denis des princes de la maison de Savoie. Entre l’Abbaye et le Bujey, le Rhône coule le long des roches du Colombier, sises sur le territoire français.
Les bâtiments du monastère actuel ont pris la place de ceux d’autrefois ; ils n’ont pas le prestige des vieux ans ; la pierre romane du xii n’est plus là ; les comités révolutionnaires de 1793 l’ont brisée. Mais sur le sol des tombes ducales, une nouvelle enceinte, d’autres monuments, d’autres fils de saint Bernard perpétuent les souvenirs de l’histoire. La pieuse munificence du roi Charles-Félix a rendu aux cendres de ses ancêtres leur demeure funèbre, renouvelé leurs mausolées, et réjoui leurs ombres du retour des cénobites ; puis il est venu s’emparer du cercueil qu’il s’était préparé parmi les siens.
Chargé de rétablir le monument sur le pied du passé, le chevalier Mélano adopta les inspirations gothiques, et son beau talent fit de l’église un mausolée digne des illustres défunts. Les artistes Vacca et Cacciatori eurent pour leur part la statuaire et la peinture : l’édifice dut à leurs habiles mains sa principale illustration.
Vingt ans de travaux, trois millions et plus de dépenses accomplirent l’œuvre d’art que le voyageur visite aujourd’hui. L’or qu’elle coûta ne fut pas celui du peuple ; le Monarque fit tout de son avoir.
Du côté des flots, là tourelle élance finement son argile rougeâtre, au bord du précipice ; du côté de la montagne, et le long du chemin, une petite galerie, ornée de statues, sert de fronton au monument. Celui-ci traverse le monticule de sa longueur de cent-soixante et quelques pieds ; le passant ne voit la galerie sur sa tête, à triple hauteur d’homme environ qu’en arrivant au vestibule. De loin la tourelle est donc le seul signe du dehors qui témoigne du dedans. Ainsi le voulut l’auguste restaurateur des tombes de ses pères ; il prescrivit à l’architecte de reproduire le plan de l’ancienne église, lui laissant libre l’ornementation intérieure. Celle-ci est somptueuse ; et pourtant l’enceinte garde parfaitement le caractère d’un grand mausolée. La disposition du vestibule y contribue d’une manière admirable. Composé de deux chapelles en regard, il est plus élevé que le plain-pied des nefs ; il en résulte qu’à l’œil du spectateur, plongeant dans le bas de l’enceinte, les voûtes du centre semblent s’abaisser, et la perspective prolongée entre deux rangs de tombeaux, s’enfoncer dans le demi-jour du sanctuaire. Les simulacres des princes couchés dans leurs cellules s’échelonnent dans les nefs latérales, en face des entre-colonnements ; un rideau de pierre descend de chaque cellule et s’ouvre à deux pans ; de l’un à l’autre rideau le mur se décore d’un cordon frangé, surmonté de ses pics. Le long de la nef du centre, le devant des six massifs de colonnes encadre sa statue dans la niche qu’il lui fait sous ses voussures en lancette ; par-dessus s’avance la saillie d’un pignon triangulaire. Les quatre coins du massif, évidés en colonnettes, se hérissent de pics et d’aiguilles pyramidales entre-mêlés de niches en étage ; le vide de l’entre-colonnement se couronne d’une arcade pendante, en guise de tenture.
Partout l’inépuisable fécondité de
l’église est pleine de délicatesse italienne ; le luxe des détails est dans sa plénitude ; c’est un art qui se joue jusque dans les minuties, et sans bornes. L’autel a sa richesse, le candélabre la sienne, le tabernacle aussi ; les broderies des voûtes s’enchevêtrent comme les tiges rampantes des melonnières. Le dôme à ses peintures, le chœur de même, et de plus, sa bordure de festons aux mille caprices sur un fond satin bleu ; le coloris de ses vitraux, son fenêtrage à petits arcs en bourrelet éclairent d’un jour rêveur la splendide enceinte de la mort.
Voisine du chœur, une chapelle tout inondée de lumière, loge dans son pourtour une rangée de saints personnages ; de ses trois faces l’une s’ouvre tout entière en arceaux de fenêtres, et le haut de son vitrail a pour cadre les magnifiques trilobés de ses roses ; là, rayonne la croix, la Vierge et Jésus sur ses genoux.
Mais c’est surtout dans un petit sanctuaire isolé de l’enceinte cruciforme qu’il faut aller
chercher la féerie des détails, le fini des miniatures ; ici, vous prendriez le ciel de la voûte pour une étoffe d’azur, semée d’étoiles ; les panneaux des murs, pour un léger duvet de lichen et de mousse. Rien de plus doux que ces croix de Malte pourprées, détachées sur le velours du verre, au milieu de leur couronne d’or ; rien de plus gracieux que la ceinture de ce cordon à pics renversés qui va d’une colonnette à l’autre ; et l’autel de Marie, on dirait que la main de l’ange en fit la délicatesse.
Maintenant, que vous semble de l’idée du Monarque prodiguant son or à l’honneur des tombes de ses aïeux ? dotant les arts d’une œuvre à la fois grecque, italienne et gothique ? installant au xix les disciples de saint Bernard dans le voisinage de France ? implantant de nouveau le passé dans le présent ? Qu’est-ce à dire ? La part du pauvre prélevée, et Charles était d’un sang qui la préleva toujours l’emploi de l’or fut digne de la
et la piété royale fit bien de devancer ces voix unanimes qui glorifient aujourd’hui ce qu’édifia partout la religion du passé.
N’était-il pas triste en effet, n’était-il pas flétrissant pour tous de heurter du pied, dans : la basilique ouverte à tous les vents, ici, un débris de chérubin roulant dans la poussière ? là, le tronçon de l’épée maniée par un preux de la croisade ? et tout auprès de la terre glaise attendant le moule du potier, des ossements humains, parmi les ronces humectées de pluie, sous les cintres entrebâilles ?
N’était-il pas déplorable d’avoir à compter les cicatrices quasi toutes fraîches de la mutilation ? les statuettes de la sainte Famille, celles des bergers, des mages, de l’ange Gabriel, les figurines du bœuf, de l’âne autour de la Crêche, martelées, saccagées dans les logettes mignonnes de leurs chapiteaux ? et ces chapiteaux eux-mêmes, fracassés au bout de leurs fûts, devenus semblables aux de crânes rongés ? Et puis songez, après cela, aux proscrits qui avaient vécu dans les cachots, recevant leur pain à travers les barreaux de fer, comme les bêtes fauves !… Qui donc, étant le Monarque, n’eût fait comme lui ?
Les cénobites, échappés à l’espionnage des clubs, étaient allés raconter aux foyers qui les accueillaient les maux qu’ils avaient soufferts, n’ayant que des pleurs pour satisfaire à la dette de l’hospitalité. On dit que l’un d’eux, ne pouvant plus résister aux prières de la famille qui l’avait adopté, consentit à écrire pour ceux dont il partageait la table, les soucis et les joies, le Dernier jour du monastère d’Hautecombe ; mais il exigea que le recueil de ses souvenirs fût, après sa mort, envoyé à sa mère qu’il avait laissée dans le duché de Savoie. Celle-ci mourut longtemps après que l’ouragan révolutionnaire eut cessé de détruire. Le pasteur de son village, vieux condisciple de son fils, lui ferma les yeux, et reçut d’elle ces pages de l’exil.
2
C’était le vingt-deux septembre 1792, premier jour de la république française. La petite capitale du Bujey s’agitait dans l’enceinte de ses collines, et pas bien loin d’elle, au delà des monts de Savoie, l’Abbaye Bernardine d’Hautecombe voyait venir la tourmente qui devait l’emporter. Les moines se contre-passaient silencieusement, et le salut qu’ils se faisaient avait tout l’air du dernier salut. L’écho de la tempête leur arrivait de plus en plus terrible de la ville de Belley leur voisine. Celle-ci toute brûlante de la fièvre sociale, brisait avec les souvenirs de la seigneurie épiscopale, mais du moins ne versait pas le sang des victimes humaines, comme les tueurs de Danton.
À la veille des maux qui troublaient d’avance nos nuits et nos pensées du jour, chacun de nous contemplait pour la dernière fois la magnificence des flots sous le promontoire claustral. Douce et bleue comme le firmament, la liquide étendue était là, sympathique à nos peines, comme autrefois, aux douceurs de nos joies. La bordure des monts déjà fanée découpait tristement la double rive du lac. De l’une à l’autre cime le soleil s’en allait mesurant son cours, et dissipait la brume d’automne.
Et nos cœurs se disaient : — Voilà ce qu’il faut quitter. Demain, dans l’exil, nos yeux ne verront plus l’abri des montagnes précipitant sur l’onde leur pente solitaire ; l’écume du torrent bondissant sur les roches nues ou buissonneuses dont la lumière gaze les hauts reliefs. À d’autres désormais les carrés de pierre antique, debout sur la rive, aux quatre points cardinaux ; les tapis de culture inclinés à mi-côte ; ces reflets scintillant dans les golfes, comme un réseau de perles, à la lisière des grandes eaux. Galeries des vallons, cimes lointaines, toujours blanches de neiges, vous n’êtes plus pour nous. Simulacres guerriers des enfants de Bérold, de quoi vous servira d’avoir pour inscriptions les annales de la gloire ? Vous restez pour la désolation. — Or, tandis qu’à l’angle du jardin dominant l’abîme, la troupe des vieillards conversait douloureusement, ils cherchaient des yeux, au delà des flots, l’asile de leurs ancêtres ; et chacun, au moment de fuir, le reconnaissait à quelque indice touchant, parmi les arbres de la vallée, au bout de quelque éminence levant la tête au pied des rochers. Puis ils nommaient la ville ou le village natal, Aix, le Bourget, la Bâthie, Épersy ; et tout près d’eux, le double Eden de la rive opposée, Saint-Innocent, Tresserve, collines jumelles, brodées de pampre dont la vague monte les degrés. Vous diriez deux navires échoués sur la rive, dont les flancs se changèrent en bosquets, et les mâts, en tiges de peupliers, parmi les toits des laboureurs.
En ce moment les têtes des moines sortirent de l’ombre du figuier qui couronnait leurs cheveux blancs ; quelque oreille suspecte écoutait. Accolée au pilastre d’un portail roman, une mine malencontreuse de femme apparaissait au fond d’un corridor ; elle avait corset rouge et jupe noire ; sa taille était mince, longue, étirée, comme celle d’un squelette ; ses joues, osseuses ; sa figure, grêle, olivâtre ; elle obliquait son œil chassieux ; on eût dit de son front deux travers de doigts de rides épaisses ; ses cheveux grisonnaient sous leur coiffe de toile rousse, ouverte en éventail par devant, pointue par derrière, et rejetant sur les épaules deux bandelettes parallèles ; ses lèvres, naturellement pincées, venant à s’ouvrir, l’intérieur de la bouche se montrait désossé ; d’un air dolent, plaintif, elle laissa tomber ces paroles : — Quelque chose, s’il vous plaît, au nom de Dieu. — Touché de sa demande, le groupe des conversants passa de la défiance à la pitié ; l’aumônier courut glisser un peu d’argent dans la main de cet être fantastique ; ce n’était pas l’aumône qu’il lui fallait, mais un tête-à-tête familier. Elle saisit la main qui donnait, la retient dans la sienne, et grandissant à vue d’œil, allongeant outre mesure un cou démesuré, elle dit d’un ton prophétique : — Se garde qui pourra ; il y a quelque chose en l’air ; le temps est à l’orage ; il y a des malheurs pour tous, pour la fiancée, pour vous, ici, là-bas, dans ce nid d’hirondelle que les hommes ont bâti sous la roche, entre lac et montagne. Monsieur, croyez-moi, laissez les fiancés se bénir eux-mêmes ; n’y allez pas ; vous ramènerez l’ouragan à la suite de la fête, la Convention dans vos stalles, et tout finira pour vous avant que la nuit soit passée. — Le moine interdit né savait que répondre ; c’était pour lui une apparition mystérieuse que cette femme de mauvais augure. Ses confrères, glissant l’un après l’autre, le long des murs, avaient tout écouté. Ils n’en revenaient pas, ne savaient que penser de cette figure étrange qui commandait au moins la surprise, sinon le respect, et n’osant se moquer, ils s’apprêtaient à congédier la vieille insensée. Celle-ci, s’épargnant l’affront, les prévint, en s’éloignant, déploya de ses doigts fiévreux un fragment d’écriture, et branlant la tête, leur jeta fièrement ces paroles, en montrant son papier : — Nous verrons ; à demain. — Sans revenir de son élan prophétique, elle prend à deux mains son bâton égal aux deux tiers de sa taille, et sur ce long appui penche en avant la moitié de son corps, grommèle quelques mots, et se met à descendre péniblement entre les murs du jardin et les buissons de la montagne. La pente du chemin, à courbe de siphon, allait finir au bord du lac, sous un massif de noyers.
Gémissante, elle s’assied, la tête et les bras tristement posés sur les genoux, sombre à la vue du beau spectacle qu’elle a sous les yeux ; elle attendait la fiancée qu’elle avait bien souvent endormie, toute petite, dans ses bras, et qu’elle plaignait d’être mariée en un jour de calamité.
Il y avait dans cette femme le type de plusieurs personnages ; d’un esprit inquiet, mobile, elle avait fini par ne vouloir plus de tente fixe sur la terre. Il lui fallait de l’air, de l’espace et des courses ; errante, les mêmes lieux ne la voyaient pas souvent ; son pain, qu’elle ne mendiait pas, lui venait toujours ; l’hospitalité allait au-devant de sa vertu justement estimée ; Pourtant il arrivait quelquefois qu’elle n’était guère la bienvenue ; on redoutait le maléfice de ses prétendus sortiléges. Hâtant le pas ou le ralentissant, suivant qu’il y avait lieu d’outre-passer ou de stationner, elle avait toujours un regard pour la porte ou la fenêtre devant laquelle elle passait. Les enfants la huaient parfois ; mais elle n’avait pas d’oreilles pour ces bruits-là, et les enfants eux-mêmes lui servaient souvent d’ingénus
émissaires. C’était ainsi que la vieille Corvény savait tout, voyait tout, entendait tout, et passait pour sorcière. Elle résistait à sa réputation, mais non pas à l’œil de ceux qu’elle chérissait surtout, des prêtres. Bien qu’elle ne fût ni impure, ni mécréante, ni sorcière, rien ne la désorientait comme le visage d’un homme d’église. Un tel homme la décontenançait toujours ; alors ses pronostics l’embarrassaient ; elle les donnait en femme commune, en suspecte, et, pour n’être pas défaite complétement, finissait par se retrancher dans le mystère. Fière d’ailleurs, elle ne pouvait supporter la défiance ni l’examen, parlait peu, voulait être crue sur parole, et tout cela la mettait fort mal avec les presbytères dont elle aimait pourtant les degrés ; car son âme était pure et sa foi sincère.
Elle avait singulièrement intrigué les solitaires d’Hautecombe par ses prophéties de malheur, et tout d’abord le malheur vint sur elle. Du reste, ni avis, ni pronostic ne pouvait arrêter le cours des choses ; il n’était pas même au pouvoir de l’abbé du monastère d’empêcher l’entraînement de ses tenanciers. C’était un jour de fête héréditairement consacré, et de divers côtés les barques s’en allaient vers le village qualifié par la pauvre femme de nid d’hirondelle entre lac et rocher. L’abbé du monastère, dom de Varas, sentait d’ailleurs que ce serait la dernière, joie populaire dont il serait du haut de son séjour claustral, et il ne voulait pas s’en priver. Tout était à merveille pour la fête et les époux, hors la mère Corvény, assise comme un fantôme en vue des flots, et ruminant malheur pour ceux qui chantaient dans l’incurie de l’avenir.
Cependant les jeunes filles, vêtues de couleurs vives, rouges pour la plupart, dessinaient au revers de la montagne le zig-zag du sentier qu’elles suivaient en courant, pour venir à l’Abbaye, et déjà le chemin qu’avait mesuré le bâton de la triste Corvény était barré de lignes pétulantes de jeunes hommes, figurant des pas de danse, le bras passé de l’un à l’autre, et faisant chorus en chantant ; toutes ces bouches furent muettes quand le couple des fiancés vint supplier l’abbé suzerain de leur octroyer les clés de la chapelle nuptiale, et la bannière aux armoiries du couvent, que les fermiers du monastère devaient arborer sur la flottille de la fête et des noces.
L’abbé de Varas avait quelque chose de l’allure de saint Bernard ; il n’en avait pas le génie, mais il en avait volontiers le noble et pur enthousiasme ; il mettait son âme à l’unisson du législateur de son ordre de celui dont les actes et les livres faisaient à ses yeux le premier fleuron de son monastère. Il aimait à retrouver dans les épitaphes des princes de Savoie la vérité de l’histoire ; il aimait à s’entourer de leur glorieux souvenir ; il en avait retenu les devises de dévouement et de foi. Ce n’était pas lui qui allait prendre la dîme dans le champ du pauvre, de la veuve ou de l’orphelin ; ce n’était pas pour lui que les censitaires étaient les manufacturiers de l’oisive opulence d’autrui ; il savait distinguer la saison bonne de la saison mauvaise ; la règle de ses droits dépendait du sort de ses hommes ; son code était la pitié ; il emporta son code avec lui.
Une grave et douce animation-vivifiait toujours sa belle stature. Il y avait sur son visage quelque chose d’éthéré qui s’enfuyait de la terre ; quelque chose qui dépassait la région des sens émanait de son âme toute paternelle. Il n’y avait que le mal délibéré qui pût troubler sa douceur ; il réagissait alors avec l’éloquence de là vérité ; l’éclair partait du regard ; tout dans lui accusait le mouvement de la pensée ; la veine frontale dessinait vivement sa ligne bleue et participait au gonflement des narines ; le geste et la voix subissaient la phase d’animation, et le front lucide et transparent en devenait le rapide indicateur.
Tel il parut lorsqu’il prit la parole pour faire ses dernières exhortations à l’ancienne et à la nouvelle génération des villageois qu’il aimait. La multitude des maux qui allaient fondre sur L’Église fit que sa voix prit tout d’un coup l’accent de la douleur ; il en résulta un sentiment pénible pour ses gens surpris de l’expression de son début. Ceux-ci, en effet, n’ayant d’autre esprit public que l’amour de leurs rois, d’autre nationalité que la religion, n’avaient appris qu’en s’indignant ce qui se passait de l’autre côté de leurs montagnes, et ne se figuraient pas facilement qu’on pût venir dans leurs retraites changer si tôt la face des choses. Il y avait pourtant dans cette assemblée de laboureurs quelques rares demi-partisans du mal, égarés par la lecture clandestine des journaux de l’époque. L’abbé de Varas n’avait pu les guérir de leur mauvaise ambition ; il les avait charmés par Fonction de ses entretiens, mais non changés ; ceux-là surtout il voulut les prémunir encore une fois sans nuire à leur fête, — « Mes enfants, dit-il, il est doux pour moi d’ouvrir le temple de la Vierge à ces jeunes fiancés. Je n’aurai plus deux fois ce bonheur. Je m’en vais. Voici l’heure où les tombes des ancêtres de nos princes seront brisées et leurs dépouilles peut-être jetées, d’ici dans le sépulcre des grandes eaux. Les méchants viendront de leurs abominables mains peser le poids des vases de l’autel comme on pèse une vile matière. Vous verrez tout cela ; et dans ces murs désolés, il n’y aura plus que dévastation. Vieillards et jeunes
hommes, vous verrez venir à vous la barque de l’homme inique, et vous frémirez ; pour vous faire sourire à leur démence, ils vendront au plus offrant ce que nous aurons laissé, le champ que nous avions au soleil, et que vous n’aurez pas maudit en le labourant, j’en atteste le ciel et vous. Si vous prenez nos biens, ne prenez pas le crime. Qu’il ne se trouve pas parmi vous un violateur du sanctuaire ; fécondez plutôt le flanc du rocher ou l’abîme des flots ; n’ouvrez pas un trafic sacrilége sur l’autel du Seigneur ; et, si jamais quelque exilé de France suivait le chemin que vous seuls connaissez, que de toutes parts lui vienne son pain de chaque jour, posé sous l’arbre de la forêt, dans le creux du rocher. Réjouissez-le de ce qu’il n’y a pas parmi vous de traître ouvrant la main au denier qui provient de la vente du juste. Nous ne pourrons pas, nous, chercher un asile au pays de France : le mal y est sans bornes. Il y a moins de confusion dans les essaims d’abeilles que vous voyez s’entre-tuer pêle-mêle en bourdonnant qu’il n’y en a delà ces monts dans la foule qui vocifère sur les places, dans les conseils de ceux qui délibèrent. La terreur est partout ; la sûreté nulle part. La nuit et le jour l’épouvante passe et repasse avec les mille messages qui vont bouleverser ce qui fut autrefois. Au sortir du guichet, les têtes des victimes tombent sous le fer des assassins ; la couronne d’un bon roi, l’ami, l’allié du vôtre, est dans la boue ; ils vont vouloir sa tête ; n’importe, quand l’impie aura passé, Dieu sèmera sur son chemin, et il germera ce qu’on ne croyait pas. Le ciel sauvera la France ; il se souviendra de ses anciens jours. L’Église opprimée eut toujours l’appui de son glaive ; ses prêtres couraient porter, de l’aurore au couchant, la semence divine ; et les guerriers pieux qui dorment ici de leur sommeil six fois séculaire furent les frères d’armes des chevaliers français. Les temps sont bien changés : les sages de la France rejetant prêtres et rois, rejettent Dieu et la privent d’amis. Tout est contre elle ; seule, elle entreprend la lutte avec le monde ; il faut que le fer de ses soldats suffise à tout. Bientôt le bruit du canon roulera dans l’enceinte de ces montagnes. Jeunes hommes, tant qu’au milieu de ce bruit vous pourrez entendre la voix de vos chefs, votre sang sera pour vos rois. Vieillards, qui verrez passer l’ouragan dans vos retraites, donnez son pain à l’homme qui viendra sans le maudire. S’il est impie, balayez après lui la trace de ses pas ; puis, quand viendront des jours meilleurs, qu’il ne se trouve point parmi vous d’apostats ; ce nom n’est pas fait pour vous. Souvenez-vous des hommes qui vous aimèrent. »
À ces derniers mots, un cri d’enthousiasme partit de l’assemblée : l’apostat parmi nous ! que la montagne l’écrase ! que les corbeaux lui arrachent les yeux ! que le gouffre soit, son tombeau ! — L’abbé de Varas put à peine maîtriser ses larmes ; l’émotion suffoquait sa voix ; il applaudit de la main à ces transports et se hâta de les tourner vers la fête qu’il avait à regret suspendue. Il fit saluer l’embarcation par les cloches du monastère ; lui-même, au bout de la tour du précipice, parut, dominant l’étendue.
La sombre Corvény, qui voyait ce qui se passait là-haut, à travers le feuillage des arbres, se mit à pleurer en murmurant : — La tour est son trône ; le vent l’emportera comme le chaume ; c’est pitié, c’est douleur, pour lui, pour moi, pour tous. Qu’y faire ? On n’a jamais vu de temps pareil. — Puis, sur le point d’être en face des jeunes filles fraîchement parées, elle se hâta de rajuster sa mise, en tout temps la même, pour faire et recevoir bon accueil. La précaution, loin d’être à contre-temps, ne fut pas même suffisante. De grands éclats de rire partirent du milieu des jeunes femmes qui ne l’avaient jamais vue ; elles se crurent en société de bohémienne, devinant bien que la vieille aventurière attendait la charité de la traversée. Elle en fut quitte pour quelques cajoleries moqueuses : — Belle fée, les chouettes se noient sur l’eau ; gare à vous, lui disaient les rameurs. — Puis on la prit. Elle ne répliqua pas et se contenta de s’envelopper de la gravité de son âge. Un instinct de pitié poussa la fiancée à choisir son vis-à-vis. La nomade Corvény fut singulièrement flattée de se trouver ainsi au rang d’honneur. La bonne jeune fille la prit sous sa tutelle et les moqueurs se turent. La vieille errante, plus insensible que le marbre aux folâtreries qui se propageaient sur les bancs des nacelles, puisa de l’eau dans le creux de sa main, en mouilla ses lèvres, puis se mit à compter quelques grains de chapelet, et, laissant tomber sa tête, parut s’assoupir.
Quelques coups d’oeil jetés à la dérobée l’instruisaient du jeu des physionomies ; sa belle protectrice surprenait seule ces furtifs regards tout pleins d’amour pour elle.
Le lac était enchanteur ; la petite Méditerranée de six lieues de tour ressemblait à un beau tapis d’azur à reflet glacé. Ses bords étaient couronnés de molles vapeurs, sinueuses comme la courbure des rives. Au loin, la blancheur des neiges se peignait de rayons roses dans le vague de l’étendue. Tout était grâce et magnificence autour de la flottille villageoise. Il n’y avait que la passagère de rencontre, toujours préoccupée de futurs sinistres, qui fût disposée à s’interdire l’ivresse du moment. Elle marmottait entre ses dents ce que nul ne pouvait entendre, ceci surtout : Rires d’enfants touchent aux pleurs. — Puis elle écartait les banderoles qui formaient la tenture des nefs, quand la brise repliait sur elle leurs couleurs riantes. La multitude de ces tresses déroulées d’en haut faisait le tour des nacelles comme les franges d’une mantille ; rouges, blanches, vertes, elles s’éparpillaient ensemble ou flottaient ondoyantes l’une après l’autre, et retombaient effleurant l’onde et le sein des jeunes femmes. Les nacelles, avec leurs arches de verdure et les pieux entourés de guirlandes qui leur servaient de colonnes, ressemblaient à des tentes mobiles ; des bouquets de plantes de montagnes embaumaient ces berceaux conduits par l’aviron. Toutes les rames s’élevaient tombaient ensemble et les douze barques, dociles au concert des nochers, voguaient côte à côte. Elles glissèrent en un clin d’œil, et comme par enchantement, de l’une à l’autre rive, obliquant leur route, au milieu des transports d’une éclatante joie.
La troupe villageoise venait de se répandre sur le rivage, folâtre et bruyante ; puis on l’avait vue s’éparpiller aussitôt, confondue dans cette fourmilière d’hommes et de femmes débarquant de tous côtés ; c’était un pêle-mêle d’habits courts en laine blanche, de bonnets couleur garance, de feutres noirs en ombelle, de disques de toile, penchés sur la tête des femmes ; c’était une confusion de doux et bons visages où l’on ne distinguait que la candeur et la grâce familière des physionomies, touchant privilège du paysan de Savoie. La foule, pressée, montait, descendait, et ce flux et reflux s’étendait de la grève au pied des monts. Le lac et les rochers fermaient alors de toutes parts ce coin de terre où la vigne s’incline chaudement au soleil du midi, parmi quelques toits de chaume perçant çà et là leurs couronnes de verdure. Détaché de ce qui l’environne, le site même avait fait nommer la presqu’île solitaire : Bryzont ; Corvény la qualifiait de nid d’hirondelle.
La vieille femme était restée seule dans la barque des fiancés, consternée à la vue de tout ce remuement populaire ; un invincible pressentiment la dominait : ce jour devait finir par un grand désastre ; elle se figurait le lac couvert d’embarcations dispersées par les vents, poussant dans l’ombre des cris de détresse vers toutes les rives, et à la suite de la tempête, un ouragan bien autrement affreux, les soldats de la Convention tombant tout à coup sur le pays, ravageant ce qu’elle eût voulu sauver en mourant, ce qui était sacré pour tous. Ces pressentiments avaient chez elle le caractère d’une sorte d’obsession surhumaine, si bien qu’elle les avait manifestés au couvent avec le prestige d’une vraie prophétesse. Le soleil avait beau, en un ciel pur, projeter de longues colonnes d’or sur le miroir du lac, Corvény, semblable à l’animal du désert, humait, pour ainsi dire, l’orage par tous ses pores. La couleur de l’étoile couchée là veille, du soleil levé le lendemain, le cri de l’oiseau, le sifflement du reptile, un trait, une tache à l’horizon, c’étaient là ses indices ; elle riait des autres.
On disait bien, et l’histoire a dit de même, que l’armée du général Montesquiou était désorganisée, qu’il devait rester dans ses quartiers des Alpes jusqu’au printemps ; mais pour elle, l’heure de l’invasion était sonnée ; les affiliés des clubs, qu’elle supposait partout, endormaient le peuple ; elle protestait solennellement que ce jour serait le premier des jours mauvais de son pays. « Et ils ne me croiront pas, les malheureux ! » criait-elle, les bras levés dans la barque. Puis retombée sur le banc de la nacelle, qui la balançait, elle froissait, déchirait le papier qu’elle tirait de son sein, et debout encore, répétait avec agitation, — et voilà qui dit tout… — Pendant cela passait et repassait devant elle un sérieux personnage, dont l’aspect n’avait rien de sympathique avec les plaisirs de la foule. La richesse et l’élégance du jabot qu’il portait, les boucles d’argent qui plaquaient sa chaussure, le ruban moiré servant de compresse au rouleau de cheveux qui lui tombait de la tête sur les épaules, le lustré de ses braies de satin, de son feutre à bords rebroussés, maintenus par des cordons de soie ; toute sa personne enfin disait qu’il n’était pas là pour une fête de village : son inquiétude le disait encore mieux. Son rôle, s’il en avait un, c’était d’épier. Dans ses traits, un peu pâles, mais fins et délicats, la nature semblait avoir voulu mettre tous les signes d’une belle âme, et lui, semblait avoir travaillé à se refaire, de longue main, en substituant à ce naturel exquis quelque chose d’amer, de dédaigneux, pour ne pas dire d’inhumain. Le culte souverain qu’il annonçait pour lui-même rendait farouche le sérieux de son maintien. D’un œil vif, scrutateur, il s’était mis à étudier les mouvements de la prophétesse du hameau, à réfléchir sur la précision de ses oracles, à conjecturer sur leur source, intrigué surtout par ce papier dont il avait remarqué, sinon la forme, du moins l’écriture.
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The end
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