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Le Comte Gaston de Raousset-Boulbon, sa vie et ses aventures, d’après ses papiers et sa correspondance

Henry de La Madelène · 1859 · Free in the US

41,183 words · about 2 h 53 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Henry de La Madelène
Language
French
Published
1859
Length
41,183 words · about 2 h 53 min
Sections
18 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (18)
  1. Introduction about 2 min
  2. 1 about 5 min
  3. 2 about 6 min
  4. 3 about 6 min
  5. 4 about 3 min
  6. 5 about 5 min
  7. 6 about 15 min
  8. 7 about 8 min
  9. 8 about 4 min
  10. 9 about 9 min
  11. 10 about 8 min
  12. 11 about 18 min
  13. 12 about 9 min
  14. 13 about 22 min
  15. 14 about 19 min
  16. 15 about 10 min
  17. 16 about 18 min
  18. 17 about 6 min

Continue:

Introduction

L’esprit d’aventure est dans l’essence même du génie français : de tout temps, il s’est rencontré en France des audacieux, pris d’inquiétude, obéissant aux impulsions secrètes et s’en allant devant eux, au hasard, sans grand souci de retour.

Ces vagabonds sublimes ont appris le nom de la France à tous les coins du globe ; partout ils ont planté son drapeau ; partout, ils l’ont fait respecter. Ce sont, en quelque sorte, des messagers mystérieux, continuant à leur insu la tradition héroïque de la race franque, en vue des desseins de Dieu, comme disaient nos pères : Gesta Dei per Francos.

Au début, rien ne les distingue des aventuriers vulgaires : personne ne les soutient, personne ne s’inquiète d’eux. Mais tout à coup, au milieu des hasards de leur vie nouvelle, les voilà qui conçoivent un grand dessein. Ils mettent au service de leur idée tout leur courage, toute leur persistance, et l’on reste confondu d’admiration devant leurs efforts, leur patience et leur désintéressement. Dès ce moment, ils se transforment ; ils entrent dans la grande famille des Albuquerque et des Cortez : les aventuriers sont des héros.

Le Midi, il faut le reconnaître, a toujours été et est encore, par excellence, la pépinière féconde de ces étranges missionnaires. Ses cadets gascons continuent à chercher fortune aux quatre points cardinaux.

Au dix-huitième siècle, c’était Dupleix conquérant l’Inde, et Victor d’Olivier restaurant le trône de Cochinchine ; au commencement de ce siècle, le général Allard gouvernant Lahore. De nos jours, c’est le comte de Lastelle à Madagascar, le général d’Orgoni en Birmanie et Gaston de Raousset en Sonore.

On s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, du comte Gaston de Raousset-Boulbon et de ses aventureuses entreprises. Sa fin tragique a ému les deux mondes.

Ce qu’on en a écrit jusqu’à ce jour, tant en France qu’à l’étranger, nous encourage dans la publication de notre travail ; M. le comte de Raousset-Boulbon n’est ni connu ni jugé comme il mérite de l’être.

Grâce à des recherches patientes, grâce surtout à l’obligeance de personnes que nous ne saurions trop remercier ici, nous avons pu rassembler la plus grande partie de sa correspondance, prendre connaissance de ses papiers intimes, et compulser quantité de journaux californiens et mexicains, tour à tour sympathiques et hostiles à ses idées et à ses actes.

Si la France avait secondé M. de Raousset, elle serait aujourd’hui maîtresse d’une colonie magnifique, comme elle serait maîtresse de l’Indoustan si elle n’avait pas abandonné Dupleix. C’est en suivant les plans de Dupleix que lord Clive et Warren Hastings ont soumis cent millions d’hommes à l’Angleterre ; demain, en suivant les plans de Raousset, les États-Unis vont fonder en Sonore une puissante république.

On a dit de M. de Raousset : — C’est un Cortez avorté. Il eût été plus juste de dire : C’est un Cortez tué au début.

Qui peut savoir ce qu’avec un peu de chance eût accompli ce jeune audacieux, si résolu, si persistant ? Jusqu’où serait-il allé ? Faire de grandes choses avec de petits moyens est le propre des esprits supérieurs. À ce titre, qui contestera la supériorité de M. de Raousset ?

Pour nous, pendant tout le temps qu’a duré ce travail, nous avons eu présente aux yeux sa chère et douloureuse image ; nous nous flattons bien moins d’avoir réussi à raconter sa vie que d’avoir tenté d’élever un monument sympathique au compatriote, à l’ami, au représentant de l’esprit vivant de la France, à cette gloire d’une heure, dernier et vif éclair d’une chevalerie qui s’en va.

1

Le comte Gaston Raoulx de Raousset-Boulbon est né à Avignon, le 2 décembre 1817, et appartient à l’une des plus nobles et des plus anciennes familles de Provence ; il était encore au berceau lorsqu’il perdit sa mère, et sa première enfance s’écoula en Gascogne, auprès de son aïeule maternelle.

Dès cette époque, l’enfant montra ce que serait l’homme. Fier, hautain, irascible, nul ne pouvait plier sa petite volonté. Il subissait dans un silence farouche les punitions que lui attiraient ses espiègleries ; jamais on ne put l’amener à demander pardon.

Un soir, à la suite de je ne sais quelle peccadille, sa grand’mère voulut le faire mettre à genoux en plein salon. L’enfant se révolta contre cette humiliation, s’échappa des mains qui le retenaient, et, s’acculant dans un coin, les poings fermés et les yeux flamboyants :

— Osez me toucher ! s’écria-t-il d’une voix dont l’énergie étonna tout le monde.

Il avait alors à peine sept ans.

Les domestiques le redoutaient et l’avaient caractérisé d’un mot :

— M. Gaston, disaient-ils, c’est un petit loup !

On lui obéissait comme à un homme. Un jour, il avait donné un ordre dont un domestique ne crut pas devoir tenir compte ; Gaston furieux chassa le domestique. Celui-ci, comme on pense, ne se tint pas pour congédié, et, le lendemain, il se retrouvait en présence de son jeune maître. Gaston, pâle de colère, le saisit par le bras, le traîna par devant M de Sariac et demanda impérieusement comment il se faisait que cet homme fût encore dans la maison.

— Parce que je commande seule ici, lui répondit sévèrement la grand’mère.

— Vraiment ? dit Gaston, eh bien ! alors, il vous faut choisir entre Baptiste et moi, car s’il ne sort pas d’ici, j’en sortirai !

On n’attacha aucune importance à ce propos, et Baptiste fut conservé.

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, on appela en vain Gaston ; il était parti selon sa promesse ; l’alarme fut grande ; on le chercha dans tout le pays, et on ne le retrouva que le soir à trois bonnes lieues du château, sur la route de Toulouse.

Ce ne fut pas sa seule escapade.

Quand son père vint le chercher pour le conduire au pensionnat des Jésuites, à Fribourg, le petit loup, terrifié par la mine sévère du vieux comte de Raousset, prit une seconde fois la fuite et passa deux nuits dans les bois ; on le ramena à demi-mort de froid et de faim.

Comme on le voit, les révérends Pères avaient en Gaston un merveilleux sujet pour prouver l’excellence de leur méthode d’éducation.

Gaston arriva au milieu de ses petits camarades, l’œil en dessous, les dents serrées, la main prête à repousser par la force toute attaque à sa qualité de nouveau. L’accueil qu’il reçut vainquit bien vite ses défiances ; sa générosité naturelle s’éveilla subitement en présence de la cordialité de ces joyeux enfants qui venaient à lui comme au devant d’un ami attendu. Son cœur gonflé se dilata, et, comme il se plaisait à le répéter depuis, pour la première fois son âme s’épanouit sans contrainte.

L’habileté des Jésuites est connue : au lieu de heurter à tout propos cette fierté, de froisser cet amour-propre, de provoquer pour les vaincre les révoltes de cet esprit violent, ils s’attachèrent surtout à développer les ardeurs généreuses de son âme. Ils tournèrent vers le travail son amour-propre même et son impétuosité. Ils lui firent faire par l’émulation et le point d’honneur ce qu’aucune autorité n’aurait obtenu de lui par la crainte. Gaston passa huit ans à Fribourg sans être puni une seule fois. Au dernier moment, le révérend Père recteur se démentit malheureusement, et, pour une infraction constatée, condamna Gaston à se mettre à genoux pendant l’étude du soir. Il n’était guère probable que le jeune homme de dix-sept ans accepterait l’humiliation contre laquelle l’enfant de huit ans avait protesté. Gaston résista

— C’est bien assez de se mettre à genoux devant Dieu ! répondit-il au Père Galicé.

— Vous obéirez, répliqua le Père, ou vous quitterez le pensionnat. Choisissez !

— Mon choix est fait, dit Gaston, je pars !

Il partit en effet le soir même.

Gaston ne garda pas rancune aux Pères Jésuites ; il les a toujours défendus. Il disait hautement qu’il était leur obligé, et que c’était à eux surtout qu’il devait l’élévation de son caractère et le sentiment profond de sa dignité personnelle.

En sortant de Fribourg, Gaston vint rejoindre son père au château de Boulbon, près Tarascon.

Le vieux comte accueillit son fils avec la froideur et l’étiquette d’un autre âge. Tout élan se glaça dans le cœur du jeune homme. Une tristesse soudaine l’envahit, et il sentit son âme se replier douloureusement.

Gaston touchait à sa dix-huitième année. Le jour même où il atteignit cet âge, son père le manda en son cabinet, et, par-devant notaire, lui rendit avec une fidélité scrupuleuse ses comptes de tutelle. Lorsque Gaston lui en eut donné une décharge en règle, il le fit émanciper et le mit immédiatement en possession de la fortune qui lui revenait de sa mère, fortune considérable qui devait bientôt se fondre dans ses mains jeunes et téméraires.

C’était un terrible vieillard que ce vieux comte. En lisant dans les Mémoires d’outre-tombe, l’admirable chapitre où M. de Chateaubriand raconte la vie du château de Combourg, nous avons toujours involontairement pensé au père de Gaston. Altier, taciturne, dur, sauvage, il passait l’année presque entière dans cette ruine de Boulbon dont un pavillon seul était à peu près habitable, écoutant dédaigneusement le bruit du siècle, évoquant avec amertume les souvenirs du passé. Sa vie avait eu toutes les traverses des hommes de son temps que n’avait pas atteints la terrible justice révolutionnaire, mais c’était en vain que la révolution française avait grondé sur sa tête et tout changé autour de lui : l’émigré, rentré en France, n’avait rien oublié ni rien appris. Sous la restauration, il bouda le roi , qu’il traitait de jacobin ; après la révolution de juillet, pour ne pas payer directement l’impôt au roi Louis-Philippe, il fit cession de tous ses biens à sa femme. Ces faits peignent l’homme.

On écrirait une légende curieuse en rassemblant les traits du même genre qui se racontent encore aujourd’hui en Provence sur le vieux comte ; son obstination, sa morgue, comme aussi sa générosité et sa loyauté chevaleresque, en faisaient un type véritable. Mais sa haute mine inspirait plutôt la crainte que la tendresse, et il enrageait de voir les petits enfants s’enfuir devant lui.

Gaston, on le conçoit, étouffa bientôt dans cette retraite glaciale ; la vie bouillonnait en lui et le besoin d’action l’envahissait. Il dévora en quelques mois la bibliothèque de son père, et courut le pays à cheval, pour se dérober en quelque sorte à lui-même : mais un moment vint où il n’eut plus un livre à relire, et où il n’entendit plus, sans frémir, la cloche qui l’appelait à ce dîner de chaque jour, toujours le même, cérémonieux, triste, où personne n’osait ouvrir la bouche devant le maître.

Il partit pour Paris, Paris la tentation éternelle.

2

Gaston avait dix-neuf ans : c’était ce qu’on est convenu d’appeler un cavalier accompli. Moyen de taille, mais admirablement bien proportionné, il était souple et élégant dans ses moindres mouvements. Son front large et pur rayonnait d’audace et de résolution. Il avait la chevelure blonde et la barbe fauve, le nez droit et fin, l’œil superbe, humide, ardent, par moments insoutenable de fixité lumineuse.

« La première fois que je l’ai vu, nous écrit un de ses amis les plus intimes, il était à écrire, assis en dehors de sa table, sur l’angle de sa chaise, droit sur ses reins, la tête haute. Sa voix, son geste, son regard, tout en lui dictait des ordres. Je l’ai revu depuis en vingt circonstances : dans les clubs, dans la rue, dans le monde, chez lui, j’ai toujours retrouvé ces allures fières, cet air de commandement, ces mouvements impérieux, et tout cela sans jactance, sans emphase ; il avait vraiment de la race. »

Une infirmité cruelle déparait seule cette riche nature. Gaston était presque sourd et parfois même sourd tout à fait. Les conditions atmosphériques avaient une grande influence sur ses organes : en temps sec, il entendait à merveille. Quelque temps qu’il fît, il entendait toujours les voix familières.

Cette malheureuse surdité exceptée, personne n’était mieux doué ; écuyer intrépide, prévôt d’escrime, fin tireur, il chantait avec goût, dessinait d’une façon et faisait des vers charmants à ses moments perdus. Nul ne concevait plus rapidement et n’exécutait plus résolument. Causeur spirituel, il devenait, en s’animant, orateur chaleureux, et son éloquence entraînante charmait ceux même qu’il attaquait. Tout en lui était premier mouvement, impétuosité, passion. Un jour quelqu’un lui dit :

— Mais Gaston, quand donc serez-vous calme ?

— Quand je serai mort ! répondit-il.

Il était sincère, ouvert, et d’une sûreté de relations sans égale ; mais, comme son père, il supportait difficilement la contradiction, et ceux qui le connaissaient peu le trouvaient hautain et dédaigneux. Ce qui dominait en lui, c’était le besoin d’initiative, de commandement, de puissance. Il étouffait dans la société moderne et cherchait en vain une place à sa taille. La vie bourgeoise, la lutte des intérêts matériels lui faisaient lever le cœur ; il voulait agir, il appelait l’action, et tout ce qu’il rencontrait lui semblait mort, mesquin, aplati, inutile.

Un soir, après un souper joyeux avec des amis de son âge, il se laissa aller à une de ces rêveries qui le prenaient souvent quand il était seul.

— À quoi songez-vous ? lui demanda-t-on.

— Je songe que nous sommes des malheureux, répondit-il, et que nous perdons notre jeunesse en des sottises. Qu’a de plus ce souper que celui d’hier ? Qu’aura de plus celui de demain ? Oh ! je voudrais faire quelque chose de grand !

C’était bien l’homme : au milieu de sa vie élégante, pendant ses folies les plus grandes, aux jours de ses les plus ruineuses ou de ses spéculations les plus téméraires, le désir de faire quelque chose de grand l’étreignait malgré tout. Il devait avoir bientôt assez du triste bagage des joies modernes, et sa jeunesse ne devait pas rester longtemps encore, stérilement orageuse, dans les loisirs et les élégances de Paris.

Aux ardeurs de cette vie nouvelle, les principes si patiemment inculqués par les révérends Pères se fondirent les uns après les autres. Gaston était sorti de Fribourg royaliste et catholique ; après deux ans de vie parisienne, le royaliste ne croyait plus au roi et le catholique riait de Rome. Toutes les fictions vénérables dans lesquelles il avait été élevé défilèrent devant lui, interrogées par sa raison audacieuse. Il chercha la vie parmi toutes ces choses mortes, et il ne trouva pas d’écho pour ses cris.

Il avait rêvé un roi-chevalier, du sang d’Henri IV, débarquant un beau jour sur un point quelconque du pays, plantant son drapeau et ralliant autour de lui les débris de la noblesse de France. Ce roi guerroyait vaillamment pour reconquérir sa couronne ; et Gaston se voyait à ses côtés comme Bayard à côté de François I ou Crillon, son compatriote, à côté du Béarnais : et c’étaient des défis, des chevauchées, des assauts, des batailles, puis, l’entrée triomphale à Paris, les sourires des duchesses, l’action politique sur les destinées de son temps, enfin la retraite honorée de sa glorieuse vieillesse, dans Boulbon rebâti à neuf, sur l’ancien plan, pierres pour pierres.

Il ne lui fallut pas longtemps, hélas, pour savoir ce que valaient ses rêves. Le Roi proclamait bien haut son horreur de la guerre civile, s’entourait de conseillers séniles, et préférait évidemment les quiétudes de Froshdorff et les fêtes de Venise aux hasards des batailles héroïques. La noblesse boudait le gouvernement de juillet, mais songeait bien plus à refaire sa fortune qu’à reconquérir une influence perdue. La jeunesse royaliste, énervée dans les bras des Laïs modernes, ne quittait guère leurs salons équivoques, élevait quelques chevaux anglais, et faisait, par ton, le pèlerinage de l’exil. Nulle part l’ardeur, nulle part la foi ; la bourgeoisie avait tout envahi, tout rétréci ; on citait encore quelques fous, mais en y regardant de près, il était facile de retrouver le calcul jusque dans les folies : l’esprit français était transformé.

Un court voyage que Gaston fit dans le Morbihan porta le dernier coup à ses illusions chevaleresques. Il vit de près ces Vendéens dont les mémoires et les romans royalistes lui avaient donné une si étrange idée. Malgré les dernières tentatives, la terre héroïque était sans murmures et rien ne restait des géants de 92. De temps en temps, il rencontrait quelques vieux capitaines de paroisse, légendes vivantes, fantômes d’autres temps, étrangers, en quelque sorte, dans leur pays même. Parfois aussi, il retrouvait au fond de leurs châtellenies en ruines, quelques gentilshommes fidèles, vivant en dehors du mouvement moderne et prêts à recommencer la guerre de buissons. Mais cette guerre même était devenue impossible. Il chercha en vain les chemins creux, les haies séculaires, les taillis impénétrables, immortalisés par les luttes de Cathelineau et de Bonchamp. Il revint à Paris par une route royale, désabusé, humilié presque, et de ce jour il commença à prêter l’oreille aux bruits nouveaux qui montaient du fond des foules.

Aussi, quand il revint, à quelque temps de là, passer un mois ou deux à Boulbon, le vieux comte fronça le sourcil aux airs jeune-France de son fils.

Ici se place une petite anecdote qui donnera une idée des rapports de Gaston avec son père.

L’accueil fut froid et solennel comme d’habitude : le dîner méthodique et silencieux comme par le passé.

Après le dîner, et comme Gaston fumait un cigarre sur la terrasse, M. de Raousset rompit le silence glacial qu’il avait gardé et dit à sa femme :

— Madame, il me serait pénible de discuter avec mon fils, et il me serait impossible de supporter sa résistance. Vous le voyez, il nous revient de Paris avec toute sa barbe et le cigarre aux dents. Passe pour le cigarre ! Mais dites-lui, je vous prie, qu’il ne convient pas à un homme de sa naissance de porter une barbe de moujik, et que je lui serai obligé de m’en faire le sacrifice.

La commission était délicate ; Gaston tenait à sa barbe et non sans raison, car elle lui allait à merveille. Mais comment oser contredire le terrible vieillard ? M de Raousset s’exécuta, et Gaston, cédant aux prières de sa belle-mère, parut le lendemain à table complètement rasé.

— Monsieur, lui dit le comte, je vous remercie de votre déférence à mon désir.

Et ce fut tout.

À quelques jours de là, le comte reprit :

— Madame, je vous autorise à dire à mon fils qu’il peut laisser repousser sa barbe ; toutes réflexions faites, je n’y vois pas d’inconvénients.

Gaston profita de la permission, comme on peut le croire ; mais le vieillard trouva sans doute que cette barbe était bien longue à repousser, et qu’il n’était pas convenable qu’un homme de son sang eût pendant trois ou quatre semaines un air négligé et malpropre.

— Décidément, dit-il un soir, la barbe ne va pas à Gaston. Madame, je vous prie de lui dire de se raser de nouveau.

Cette fois, le bouillant jeune homme trouva l’exigence intolérable. Il remonta dans son appartement, boucla ses malles et repartit le soir même pour Paris.

Un an après cette aventure, M. de M***, ami de la famille, était retenu à coucher à Boulbon. La comtesse de Raousset eut l’imprudence de dire à un domestique : — Préparez pour M. de M*** la chambre de Gaston. — Madame ! s’écria le vieillard en se levant tout droit, M. Gaston n’a plus de chambre ici.

Le père et le fils ne devaient plus se revoir.

3

Nous ne suivrons pas Gaston de Raousset dans le tourbillon de cette vie parisienne dans laquelle il s’était replongé à son retour de Boulbon. Seulement nous constaterons que s’il gaspilla sa fortune en quelques mois, ce fut avec une aisance à faire pâlir les maigres prodigues de nos jours. Il faisait de son argent un emploi malheureux, mais jusqu’en cet emploi il restait l’homme de la passion, de la fantaisie, de l’imprévu. Un jour, obligé d’abandonner sa charmante villa d’Auteuil, il achète un bateau à vapeur et passe trois mois sur la Seine, avec des violons et un fin cuisinier enlevé à l’ambassade anglaise. Une autre fois, appelé à Rouen pour une affaire, il avise une jolie maison, au bord de l’eau, l’achète incontinent et l’habite jusqu’à ce que sa fantaisie s’en lasse. Un an après, ruiné à demi, il tente une entreprise industrielle, et nous le retrouvons, rue de Rivoli, à la tête du plus confortable et du plus élégant hôtel de Paris : et ainsi de suite jusqu’en l’année 1845.

Nous retrouvons dans ses papiers une grande quantité de vers qui remontent à cette époque tourmentée, inquiète, où son activité fiévreuse se consume stérilement sur elle-même. La plupart sont des vers d’amour et n’ont pas un caractère bien accusé. Çà et là cependant se rencontrent quelques strophes d’un sentiment profond et qui nous ont paru dignes d’être conservées.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alors, comme aujourd’hui, les discordes civiles Livraient au factions les peuples et les villes. Lorsqu’entre deux combats il écrivait ses vers, Le Dante, ce grand cœur plein d’amère tristesse, Dans son âme unissant Florence et sa maîtresse, Portait le ciel et les enfers !

Aujourd’hui, comme alors terrible, sur nos têtes L’horizon menaçant se charge de tempêtes ; Dieu se lasse et s’irrite, il retire la main Qui maintient en repos l’équilibre du monde. Qui peut de l’avenir sonder la nuit profonde ? Qui sait où nous serons demain ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans une pièce des plus légères, on trouve les vers qui suivent. Ils prouvent que, malgré la turbulence de sa vie, Gaston de Raousset était souvent dominé par des pensées sévères.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dieu condamna l’homme au travail austère Et de la douleur le fit compagnon : Il faut déchirer le sein de la terre Pour en féconder le moindre sillon.

Plus on veut savoir plus grande est la peine La science amère est lente à venir, Et quand on arrive enfin, hors d’haleine, Vient la pâle mort, suprême avenir ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une autre fois, il tire son horoscope. La pièce entière est très-belle ; mais nous devons nous borner à un extrait :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans les rouges haillons sur ses genoux drapés, La vieille consulta les tarots fatidiques ; Elle lut dans ma main les lignes symboliques ; Elle hocha la tête et puis elle me dit :

« Ce n’est pas moi qui parle, écoute ; c’est l’esprit ! » Enfant qui ne crois pas, écoute, quand ton heure » Plaintive aura sonné comme ce vent qui pleure, » Lorsque tu sentiras plier ton front hardi, » Lorsque tu douteras si le ciel t’a maudit, » Enfant, rappelle-toi la sorcière espagnole !… » Fortune, amis, jeunesse, amours, feuille qui vole Et que le temps emporte et qu’il ne rend jamais, » Bientôt tu perdras tout ! — Des jours que tu rêvais, » Des soleils appelés par ton âme ravie » Peut-être les rayons luiront-ils sur ta vie » Peut-être vers le soir, lorsque la trahison, » La faim, la soif, le feu, le fer et le poison » Se seront émoussés sur ton corps et ton âme, » Alors, si ton grand cœur n’a pas perdu sa flamme, » Si, mille fois trompé, tu conserves la foi, » Si tu luttes encor… enfant ! tu seras roi !…

» Peut-être !… mais avant, ta tête qui s’incline » Aura longtemps saigné sous le bandeau d’épine ! » Tu souffriras !… hélas ! chacun pourra te voir, » Comme la grappe mûre est jetée au pressoir,

» Foulé par le destin, le destin que tu railles, » Destin toujours aveugle et toujours sans entrailles ! » Tu souffriras ! ton or glissera dans ta main, » Tu seras pauvre et seul ; tu gagneras ton pain ; » Tes jours seront mauvais sur la terre lointaine, » Au delà de ces mers où l’avenir te mène. » Reverras-tu jamais ton antique berceau » Et ton vieil écusson, gravé sous le créneau ? » Souvent les souvenirs, sur ta bouche attendrie, » Mêleront les sanglots au nom de la patrie ; » Mais la reverras-tu ?… Loin, par delà les flots, » Qui sait, qui pourra dire où dormiront tes os ? » Est-ce la bête fauve ou la blanche colombe » Qui dans l’ombre des nuits visitera ta tombe ? »

La pauvre bohémienne, hélas, aura raison ! Ingratitude, oubli, mensonge, trahison, Se mêlent dans la coupe où tes lèvres avides Vont aspirer la vie et qu’il faut que tu vides !

« — Cœur altéré d’amour, tu chercheras l’amour » Comme l’œil de l’aiglon cherche l’éclat du jour, » Comme le daim blessé court à travers les plaines, » Cherchant l’ombre des bois, l’eau claire des fontaines. » Croyant, et plein d’espoir, ton cœur se donnera. » Aime donc, et malheur ! car on te trahira ! » Oui, malheur ! mais surtout à chaque destinée, » Par un hasard quelconque à la tienne enchaînée ! » Jusqu’au jour du triomphe !… oui… jusques à ce jour, » Quiconque t’aimera, mourra de cet amour ! »

Citons, pour finir, ce refrain étrange d’une chanson faite à table, un soir de folie, et que les événements ont rendu si tristement prophétique :

Mon cœur en désespéré Court la prétentaine, Qui peut savoir si j’irai Jusqu’à la trentaine ! Mais que l’avenir soit gai Ou qu’on me fusille… Baisez-moi, Camille, ô gué ! Baisez-moi, Camille !

Bien que les travaux littéraires de Gaston de Raousset ne remontent pas tous à cette même époque, on nous pardonnera de les grouper ici, pour n’avoir plus à y revenir.

Le journal la Presse a publié il y a quelques mois un roman que tout le monde a lu, et qui, en dehors de la curiosité toute spéciale qu’éveillait son nom déjà célèbre, a eu un très-franc et très-légitime succès. Ce roman, œuvre hâtive, d’une composition un peu lâchée, sans grands effets dramatiques, se recommande par un style vif, élégant et souple, une grande sûreté de manière et une rare franchise psychologique. Gaston s’est peint à grands traits dans ce jeune Langenais, ruiné si vite, dernier représentant d’une race finie, revenant, épris d’idées nouvelles, heurter de front les préjugés augustes qui bercèrent son enfance et dont son âge mûr a secoué le joug. Tout en trouvant une éloquence entraînante pour la glorification du passé, il affirme l’avenir avec une conviction profonde. C’est l’œuvre d’un homme qui a beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup résisté, et qui, vaincu enfin par la lumière, proclame son vainqueur au lieu de le maudire.

La littérature dramatique devait nécessairement tenter un esprit résolu et décidé comme celui de Gaston. Il a fait plusieurs drames, et, comme toujours, avec une ardente rapidité. Ses essais furent plus ou moins heureux, mais comme il était avant tout un homme sincère vis-à-vis de lui-même, plus d’une fois, en relisant à tête reposée le produit de ses nuits fébriles, il jeta l’œuvre au feu, sans hésitation et presque sans regrets. Nous croyons devoir citer, cependant, Bianca Capello, œuvre plus caressée, vingt fois refaite, et les Albigeois, esquisse sinistre et mouvementée d’une époque de troubles civils et religieux.

Les manuscrits de ces deux drames existent. Ils nous ont paru dignes de tenter un directeur intelligent.

4

Vers 1845, Gaston de Raousset, lassé d’oisiveté, de plaisirs et de dissipation, se sentit énergiquement repris de ce besoin d’activité, d’émotion et d’entreprise qui était le fond même de sa nature. Rien n’était à faire en France pour lui, mais à cette époque, sous l’administration intelligente du maréchal Bugeaud, la colonie africaine offrait plus d’une tentation aux audacieux. Gaston se décida résolument, rassembla les débris de sa fortune, partit pour l’Algérie, et commença des travaux de colonisation sur un plan grandiose.

La mort de son père lui permit de faire toutes les améliorations que comportait sa vaste entreprise. Gaston avait apporté en Afrique ses goûts de grande vie ; on se rappelle encore à Alger les chasses excentriques qu’il inventa contre les bêtes fauves les plus redoutées ; la part brillante qu’il prit à diverses expéditions militaires, et cette générosité insouciante qui faisait ouvrir une table de roi à ce gentilhomme plus qu’à demi ruiné, qui ne pouvait pas prendre sa ruine au sérieux.

Une brochure que nous avons sous les yeux et qu’il publia en 1847 prouve à la fois de quel amour il s’était pris jour sa nouvelle patrie et aussi avec quel remarquable coup-d’œil il jugeait de ce qui était à faire.

Gaston de Raousset revendique avec énergie les droits de la population civile :

« Personne plus que nous, dit-il, ne rend hommage aux services de l’armée d’Afrique ; mais si la tâche du soldat est belle, la nôtre a son prix.

» La force qui détruit est dans l’armée ; la force qui produit et qui fonde est en nous.

» La France a jeté un milliard en Algérie ; grâce à une population civile assez énergique pour n’avoir pas fui les aventures, il y a aujourd’hui près de huit cent millions de capitaux immobilisés en Algérie.

» Ce chiffre a son éloquence.

» La société européenne de l’Algérie fût-elle uniquement composée des cantiniers de l’armée, comme le disent les uns ; se fût-elle formée, comme le disent les autres, du rebut de l’Europe et de l’écume de la Méditerranée, cette population compte aujourd’hui cent dix mille âmes. Elle travaille, elle possède ; ce n’est pas une plèbe, c’est une société intéressée à l’ordre et mûre pour le règne de la loi. »

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