Front matter
LE COLONIALISME
COLONIALISME
—
Introduction
L’expansion coloniale n’est pas, de nos jours, un phénomène particulier à tel ou tel État. Elle est devenue en quelque sorte l’une des caractéristiques du monde contemporain, et apparaît, par suite, comme l’une des manifestations organiques du régime capitaliste.
Aussi longtemps qu’elle demeurait le fait d’une ou de plusieurs puissances isolées, il était permis, sinon de s’en désintéresser, du moins de la reléguer au rang des préoccupations et des événements secondaires. Tant que l’Angleterre, héritière des empires exotiques de la France, de la Hollande, de l’Espagne, ne compta point de rivales sérieuses, dans les continents ou les archipels lointains, le problème ne pouvait surgir en toute sa grandeur. Mais dans le dernier quart du siècle écoulé la répartition politique du monde a été renouvelée : les pavillons européens ont été plantés sur les îles de la Papouasie et dans les bassins lacustres de l’Afrique centrale. Tous les pays, ou peu s’en faut, ont affirmé des velléités de conquêtes ; des dizaines de millions de jaunes et de noirs ont été assujettis, astreints à l’impôt, incorporés aux milices, forcés au travail le plus pénible et le plus mal rétribué, si bien que leur sort a semblé plus lamentable et plus dur que la condition des prolétaires blancs les moins favorisés.
L’Europe et après elle l’Union américaine, issue de souches européennes, se sont déversées sur toutes les terres qui demeuraient disponibles. Cette occupation brutale évoque les souvenirs historiques des grandes migrations de peuples, des invasions barbares, — des avalanches humaines qui se succédèrent de l’apparition des Cimbres à la prise de Constantinople. Le phénomène est assez ample et assez saisissant pour secouer notre indifférence ; il vaut d’être étudié en lui-même, dans ses causes, dans ses conséquences multiples.
Ce n’est pas uniquement parce qu’il s’est, à vrai dire, universalisé, et parce qu’il a brisé tous les cadres, qu’il mérite d’être examiné minutieusement. Il intéresse, au plus haut degré, la vie présente et aussi l’avenir du prolétariat. Il importe de rechercher quelle influence le colonialisme peut et doit exercer sur l’évolution des sociétés, quels éléments perturbateurs il jette dans l’atmosphère, quels effets économiques il engendre nécessairement.
Ces quelques observations précisent le sens de ce petit livre, et en circonscrivent en même temps le domaine. La classe ouvrière, qui sera l’instrument d’unification de l’humanité future, ne saurait pourvoir à toutes ses tâches, si elle ne connaissait exactement le milieu où elle opère.
Or, l’on n’a pas défini tout le régime contemporain, lorsqu’on a signalé l’extension du , la concentration capitaliste, la ruine de la petite industrie, le déracinement des populations rurales, la crise agricole, le grossissement continu de l’armée prolétarienne, la croissance du chômage. Le développement colonial n’est pas le trait le moins significatif du système. Il pèse à cette heure sur les Allemands comme sur les Anglais, sur les Américains comme sur les Français. Il domine toutes les combinaisons de forces du lendemain, et commande déjà toutes les guerres d’aujourd’hui.
Les congrès socialistes ont inscrit, à plusieurs reprises, le colonialisme à leur ordre du jour ; aux assises d’Amsterdam, en 1904, deux spécialistes en la matière, Hyndman et van Kol, ont remis des rapports qui offrent le plus haut intérêt, mais qui n’embrassent pas l’ensemble des questions posées, et il n’en pouvait être autrement, au surplus, puisque ces rapports devaient être des résumés.
Notre objectif est ici de montrer les sources profondes du mouvement colonial, les caractères généraux qu’il présente, les résultats qu’il a donnés et ceux qu’il engendrera fatalement, la répercussion qu’il aura sur la contexture économique du globe et sur les relations des classes en présence. Notre conclusion se synthétiserait assez bien en ces lignes : le colonialisme, issu du mécanisme capitaliste, déchaîné par les convoitises et par les besoins pressants des possédants, hâte l’effondrement de la société actuelle, exaspère et universalise les conflits sociaux.
I
APERÇU GÉNÉRAL DE LA COLONISATION CONTEMPORAINE
C’est dans la période qui s’intercale entre 1880 et nos jours, que toutes les puissances dites civilisées se sont ruées à l’assaut des continents africains et asiatiques ; c’est dans ces vingt-cinq années que se multiplient les expéditions, les négociations avec les potentats indigènes, les conventions territoriales.
Les empires exotiques de l’Espagne et du Portugal avaient été étrangement rétrécis par les guerres, les évacuations, les insurrections du passé. Les soulèvements de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, dans le premier quart du XIX, avaient à tout jamais dissous les immenses domaines qui avaient fait si longtemps la fierté et la richesse des gouvernements de Madrid et de Lisbonne. De leurs splendides possessions du passé, les deux royaumes ne conservaient plus que des miettes. Les Espagnols tiraient encore quelque profit des Philippines, de Porto-Rico, de Cuba, que pillaient leurs moines, leurs généraux, leurs fonctionnaires civils. On sait comment l’Union, soutenant d’abord les autonomistes des îles, rompit soudain avec la régence de et s’appropria à la fois Manille et la Havane. Il restait encore à l’Espagne les Carolines, qui avaient jadis failli lui valoir une guerre avec Bismarck. En 1899, elle les vendit à l’Allemagne. À dater de ce jour, elle a cessé définitivement d’être une puissance coloniale.
Le Portugal a été moins cruellement frappé, mais ses dépendances d’Afrique, quelque étendues qu’elles soient, ne contribuent plus à sa fortune. Depuis qu’il a perdu le Brésil, dont l’histoire propre commence avec celle du Mexique, du Pérou, de la Colombie, de l’Argentine, il n’a jamais marqué la moindre initiative. La pénétration anglaise a habilement séparé l’Angola, que baigne l’Atlantique, du Mozambique, sur l’Océan Indien, et ainsi fermé tout avenir à des terres qui pouvaient être fécondes.
La Hollande a résisté plus longtemps. Java et les possessions voisines de l’Insulinde demeurent sous la tutelle toujours oppressive du cabinet de La Haye. Là, se serre une population autrement nombreuse que celle de la métropole, mais la Néerlande elle aussi se contente des débris d’un empire, et bien qu’elle reprenne de temps à autre sa terrible campagne d’Atjeh elle ne cherche plus à accroître son patrimoine. La colonisation espagnole, la colonisation portugaise, la colonisation hollandaise appartiennent aux siècles écoulés.
L’Angleterre, par contre, n’a cessé de développer la superficie de ses terres et l’effectif de ses sujets. Si l’Europe, dans son ensemble, a annexé près des trois quarts des continents et des îles, le Royaume-Uni à lui seul occupe bien les deux septièmes du monde habité. On a calculé que de 1885 à 1900 il a acquis de trois à quatre millions de milles carrés, — soit de quinze à vingt fois la France, — avec 60 millions d’hommes. Le contingent total de ses ressortissants doit excéder, à l’heure actuelle, 350 millions. Il a des annexes créées d’ancienne date, telles l’Inde, et les provinces canadiennes arrachées à la France en 1763, le Cap conquis sur la Hollande à l’heure des grandes guerres de l’Empire, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce furent là les piliers, en quelque sorte, d’une domination qui s’étendit de proche en proche.
Si l’on examine les récentes acquisitions, celles qui se placent dans le dernier quart de siècle, elles peuvent à peu près s’énumérer comme il suit : Bornéo (1888) ; Weï-Haï-Veï, sur le littoral chinois (1898) ; le Bechuanaland (1895) ; la Rhodesia (1888), c’est-à-dire une immense contrée au nord du cap de Bonne-Espérance ; les districts du Zambèze et du Nyassa (1891), — et l’Ouganda (1890), dans l’Afrique du centre ; l’Afrique orientale (1886-1890) ; la Nigeria, soit une grande portion du bassin du Niger, avec les cités maîtresses de Kano, Bida, Yacoba, et de 25 à 40 millions d’hommes ; le Transvaal et l’Orange (1900) ; la Nouvelle-Guinée (1887).
Mais ce n’est point tout encore. Les Anglais ont étrangement agrandi certaines possessions où ils étaient déjà établis ; — l’Inde, par exemple, que les récentes campagnes du Chitral et du Thibet ont pourvue de bastions renforcés, la Birmanie, les Strait’s Settlements, les États Malais, les dépendances de la côte occidentale d’Afrique. Si vaste que fût déjà, avant 1880, leur zone de souveraineté, ils l’ont démesurément accrue ; ils ont fait beaucoup plus peut-être en comblant certaines lacunes, en supprimant certaines résistances. Maîtres effectifs de l’Égypte, ils ont ressaisi le Soudan égyptien qui leur avait échappé depuis le grand soulèvement Mahdiste ; ils ont profité de la campagne de lord Kitchener contre les derviches, pour entamer le chemin de fer du Haut-Nil, qui courra à la rencontre de celui de l’Afrique australe, et amorcera la longue ligne du Cap au Caire. La construction d’une voie ininterrompue, d’une extrémité à l’autre du continent noir, l’exécution du programme conçu simultanément par lord Cromer, l’habile et dur proconsul d’Égypte, et par Cecil Rhodes, le conquistador de la Rhodesia, sera la grande œuvre des années qui vont s’écouler. L’Angleterre se hâtera d’autant plus d’accomplir ce plan colossal, que la victoire japonaise ferme l’Asie aux puissances blanches, et qu’elle devra abandonner toute visée sur la vallée chinoise du Yang-Tsé.
Tout compte fait, l’expansion coloniale récente de la Grande-Bretagne ne le cède pas en importance aux poussées antérieures. Pour la bien apprécier, il faut l’envisager dans son ensemble. Les contemporains s’attachent parfois beaucoup trop aux détails ; ils s’intéressent aux petites expéditions, à certaines annexions, mais négligent les larges conquêtes qui s’opèrent dans l’ombre, et dont la portée pratique est autrement considérable. Pendant des mois et des mois, le monde a été tenu en suspens par la guerre des Boers, par la résistance valeureuse, mais inutile, qu’opposèrent les Kronje, les Dewet, les Delarey ; et pourtant la main-mise du cabinet de Londres sur la région du Niger passait presque inaperçue : c’est qu’ici les épisodes romanesques ou héroïques faisaient défaut. Cécil Rhodes n’a vraiment paru intéressant qu’à la veille de sa mort, lorsque déjà était achevée une entreprise qui égale presque celle d’un Clive.
L’Angleterre est le type de la puissance coloniale contemporaine ; nulle autre n’a érigé à ce point le colonialisme en système ; nulle autre, après avoir recueilli certains profits, n’a éprouvé aussi tôt les inconvénients du système. Mais les émules furent nombreuses et leur histoire mérite aussi d’être contée en raccourci.
La France, en 1880, gardait de son ancienne domination : les établissements de l’Inde, la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Pierre et Miquelon, la Guyane, soit 850,000 âmes ; de la période de la monarchie de Juillet et de l’Empire, elle tenait l’Algérie, Mayotte, les établissements de la Guinée et de la côte d’Ivoire, plus ou moins inoccupés, il est vrai, — le protectorat de la côte des Somalis, demeuré plutôt théorique, — la Nouvelle-Calédonie, quelques îles d’Océanie, le Cambodge et la Cochinchine, le Sénégal, soit un peu plus de 9 millions d’âmes.
À l’heure actuelle, on évalue à près de 52 millions le total de ses ressortissants exotiques. Elle a constitué un vaste domaine en Afrique, de la Tunisie au Fouta-D’jallon, au Congo, et au Tchad. Tandis que l’Angleterre s’étendait sur le continent noir, en suivant la direction du nord au sud et celle du sud au nord, de façon à relier Alexandrie aux grands lacs et les grands lacs au Cap, la France s’attachait à saisir toute la partie massive de l’ouest. Elle n’a pas réussi complètement à appliquer ce programme, parce qu’elle a eu à compter avec le Royaume-Uni d’abord, puis avec l’Allemagne, et avec l’État-Indépendant, dont le roi des Belges est le chef ; mais elle a annexé déjà un champ immense, dont la population monte au moins à 30 millions d’unités. Certains de ses dirigeants avaient fait le rêve de joindre la mer Rouge à l’Atlantique, Saint-Louis à Djibouti, et l’expédition fameuse du commandant Marchand parut inspirée par cette idée. Or, l’on sait comment l’impérialisme français dut reculer, à Fachoda, devant l’impérialisme britannique : Djibouti est restée isolée sur le littoral de l’est. Si l’on énumère chronologiquement les conquêtes de la France dans l’Afrique occidentale, on obtient la série suivante : la Tunisie (1880), le Soudan (1880-1893), le Congo (1884), le Dahomey (1893), mais en réalité la conquête a été de tous les jours, et c’est par une succession de raids souvent inconnus du pays et des Chambres (qui étaient appelées, après coup, à voter les crédits nécessaires), qu’étaient comblées les lacunes, et arrondis les contours de ce domaine africain. Pour prendre un exemple, le plus significatif de tous, l’expansion soudanaise a duré treize années sans interruption.
Madagascar, que sa position insulaire a défendue quelque peu contre une annexion hâtive, mais sur laquelle la France avait jeté de longue date son dévolu, a été définitivement assujettie en 1896. On estime sa population à 2 millions 1/2 d’habitants. Elle est devenue comme le noyau d’un groupe insulaire, qui comprend la Réunion, les Comores et Mayotte.
L’empire Indo-Chinois de la République le cède à peine, en importance, à son empire d’Afrique. avait occupé la Cochinchine et obtenu le protectorat du Cambodge, léguant au régime, qui lui succéderait, 3 millions de sujets jaunes. L’acquisition du Tonkin, de l’Annam et du Laos, (1884-1885, et conventions ultérieures), a porté cet effectif à plus de 18 millions.
Les ambitions des coloniaux français ne sont pas encore satisfaites. Ils espèrent qu’avant longtemps le Maroc sera réduit au sort de la Tunisie ; c’est avec peine qu’ils ont dû abandonner à l’Italie l’expectative de la Tripolitaine ; c’est avec douleur qu’ils ont enregistré les victoires terrestres et navales du Japon, qui dérobent pour toujours à leurs convoitises la Chine méridionale, et en particulier cette province du Yunnan, déjà soumise en théorie à une pénétration économique. Quant au Siam, ils feraient volontiers bon marché de son indépendance.
La colonisation russe se caractérise par ce trait, qu’elle opérait dans des contrées limitrophes de la métropole. Alors que la France et l’Angleterre étaient tenues d’envoyer à grands frais des expéditions à travers les mers, les tsars n’avaient qu’à déverser leurs cosaques à l’est et au sud, pour saisir d’énormes provinces. De plus, tandis que la France et l’Angleterre dispersaient leurs domaines sur les continents et les océans, la Russie déployait le sien en Asie. Il est vrai que ce domaine avait fini par comprendre toute l’Asie septentrionale, et qu’il était devenu, par suite, l’un des plus importants en étendue qui fussent au monde.
C’est de longue date que les explorateurs partis de Moscou ou d’ailleurs avaient reconnu la Sibérie, et établi sur elle une suzeraineté nominale. La grande poussée commença sous , et l’échec de Pérowski, près de Khiva, en 1837, ne déconcerta point les projets de l’empereur sur les khanats du Turkestan, Boukhara et Khokand devinrent les objectifs essentiels de la campagne. En 1847 était fondé le fort Aralsk, à l’embouchure du Syr-Daria, dans la mer d’Aral : c’était la base des opérations futures ; en 1848, la prise d’Ak-Medjid ouvrit l’ère de la conquête. Sous , la ville de , celle d’Aulié-Ata, et finalement celle de Tchemkend (1864), tombent entre les mains des Russes. L’élan est donné : Tchernaïef enlève Tachkend, en 1865, et Romanowski, Khodjend, en 1866. Kaufmann, deux ans plus tard, entre dans Samarcand ; le khanat de Khokand et le khanat de Khiva se reconnaissent vassaux. La dernière résistance des Turcomans est brisée par Skobelef, à Geop-Tepe, en 1881. On sait comment, dans les vingt dernières années, le cabinet de Pétersbourg a essayé de tirer parti du Turkestan, en développant ses ressources économiques, et en le reliant à l’Europe par une voie ferrée.
À l’heure où lançait ses premières colonnes sur les khanats, il ordonnait l’annexion intégrale du Caucase. Ce programme ne fut réalisé qu’après une guerre de destruction implacable contre le célèbre Chamyl (1859).
Mais c’est surtout vers la Chine septentrionale, que la Russie officielle tournait ses regards. De la construction de Nicolaievsk, à l’embouchure de l’Amour, et du traité d’Aigoun, qui assure à la Sibérie un débouché sur le Pacifique (1858), jusqu’aux événements récents, une pensée assez cohérente et logique a dominé l’action des tsars. Il s’agissait, pour eux, de saisir l’hégémonie de l’Extrême-Orient. La main-mise sur Port-Arthur, après la guerre sino-japonaise ; l’établissement d’une souveraineté déguisée, mais réelle, sur la Mandchourie ; l’achèvement rapide du Transsibérien et du Transmandchourien, marquèrent, dans les dernières années, les intentions du gouvernement impérial. La Corée eût été, à son tour, assujettie, Pékin et Tientsin menacées, si les armées et les escadres japonaises n’avaient déterminé une catastrophe et refoulé la domination russe.
L’Allemagne est une des plus jeunes puissances coloniales, et d’ailleurs, trop tard venue, elle n’a guère fait fortune dans la carrière. C’est avec appréhension, avec réserve que ses pouvoirs publics abordèrent une entreprise, dont, à l’origine, ils contestaient l’opportunité. Avant de seconder les compagnies de commerce fondées à Hambourg, à Lubeck ou à Brême, Bismarck tenta de dégager l’État de toute solidarité. Par la force même des événements, il fut entraîné à favoriser cette expansion, et ses successeurs, dociles à la politique mondiale de Guillaume II, n’ont reculé devant aucun sacrifice pour accroître les possessions exotiques.
Les dépendances allemandes comprennent présentement : sur la côte occidentale d’Afrique, le Togoland (1884, 2 1/2 millions d’habitants), et le Cameroun (1884, 3 1/2 millions d’habitants), le Sud-Ouest-Africain (1884-1890, 200,000 habitants) ; sur le littoral de l’est, l’Afrique orientale (1885-1890, 8 millions d’habitants) ; en Chine, l’enclave de Kiao-Tchéou (1897, 60,000 habitants), qui devait être un grand foyer d’activité politique et économique ; en Océanie, l’archipel Bismarck et les îles (1885) ; les Marshall (1886) ; les Carolines, les Palaos, et les Mariannes (1897). Dans l’ensemble, l’empire germanique compte ainsi une quinzaine de millions de ressortissants.
Les entreprises coloniales de l’Italie sont demeurées jusqu’ici totalement infructueuses. Depuis son effroyable désastre d’Abyssinie, la péninsule ne possède plus que l’Érythrée, sur la côte de la mer Rouge (450,000 habitants), le sultanat d’Obbia (1889), le pays des Somalis et les établissements du Benadir.
Les États-Unis, qui s’étaient gardés pendant longtemps de sortir de leurs frontières continentales, ont annexé, au lendemain de leur guerre avec l’Espagne, l’archipel des Philippines (8 millions d’habitants), Cuba (1,600,000 habitants), Porto-Rico (1 million d’habitants) ; ils se sont installés également, grâce à une révolution heureuse, dans l’île de Hawaï. Eux aussi ont versé dans la politique mondiale, et peut-être ne sont-ils qu’au début des conquêtes.
L’État indépendant du Congo, gouverné au nom du roi des Belges, apparaît comme l’une des créations les plus significatives du . Succédant à l’association internationale du Congo, fondée par en 1883, il a été reconnu par les puissances en 1884-85, et son statut a été réglé par l’acte de Berlin de 1885. Nous aurons à étudier d’un peu plus près le et l’histoire de cette contrée, qui n’est pas une dépendance de la Belgique, — mais, à vrai dire, le domaine d’un groupement de capitalistes, et qui pourtant possède tous les attributs juridiques d’un pays régulièrement administré. Sur une étendue qui représente 82 fois celle de la Belgique, l’État indépendant groupe 30 millions d’habitants. Il offre au publiciste, qui envisage, dans ses causes et dans ses conséquences, la poussée coloniale contemporaine, le plus riche des champs d’observation.
II
LES CAUSES DU
Le colonialisme contemporain, comme d’ailleurs le colonialisme de toutes les époques, découle du régime économique. L’expansion exotique de notre âge se ramène même à une explication beaucoup plus simple que les migrations des temps antiques. C’est parce que la classe possédante, — la bourgeoisie industrielle et commerçante, — recherche soit des débouchés pour les produits de ses usines, soit un placement pour ses réserves d’argent, soit de nouvelles sources d’exploitation et de richesse, qu’elle a détourné l’action publique vers les entreprises d’outre-mer.
Les anciens ont connu les grands déplacements de peuples. Les cités helléniques détachèrent, pendant des siècles, des rameaux qui s’implantèrent sur tout le pourtour de la Méditerranée. Les Phéniciens semèrent un peu partout des comptoirs qui devinrent, telle Carthage, des empires ; plus tard, les hordes barbares se déversèrent sur Rome expirante, et enfin, à une date moins éloignée de nous, les croisades répondirent au grand assaut de l’islamisme. Mais ces mouvements de masses, qui se transportaient à des milliers de kilomètres de leur point de départ, n’offraient qu’une rudimentaire analogie avec le phénomène que nous étudions ici. Les excédents de population, les querelles politiques, le fanatisme religieux, les famines successives sont à l’origine de toutes ces poussées soudaines ou continues.
La colonisation espagnole, portugaise, hollandaise des xvi et xvii siècles, ne saurait être assimilée non plus, totalement, en dépit des traits de rapprochement indéniables, à celle de la France, de l’Angleterre ou de l’Allemagne de 1900. C’est avec le temps que les tentatives des particuliers devinrent des entreprises d’État, et que l’aristocratie dominante, les pouvoirs publics, dans la péninsule ibérique et aux Pays-Bas, s’intéressèrent aux affaires des mondes nouveaux. Ce n’était pas non plus la seule ambition d’accaparer des plantations, qui entraînait les hommes à affronter les périls des terres inconnues. Nul n’ignore quel rôle jouèrent les sectes réformées dissidentes dans la fondation des colonies de l’Amérique du Nord. Mais déjà la religion n’était plus que le manteau de la rapacité, et le clergé espagnol, en évangélisant le Pérou, le Chili ou la Bolivie, aspirait avant tout à partager, avec les conquistadores, le revenu des mines d’or ou d’argent.
La colonisation hollandaise a pris, au suprême degré, le caractère mercantile. Ce qui la différencie le mieux, de l’expansion européenne de la fin du XVII, c’est qu’elle pas au même point fatale et nécessaire ; c’est qu’elle semble moins un système préconçu qu’une aventure heureuse. Les navigateurs qui quittèrent Amsterdam, à la recherche de domaines à saisir, n’étaient nullement désireux d’apporter aux peuplades noires, jaunes ou rouges, une civilisation plus raffinée ou une religion plus complexe. Ils voulaient se procurer les essences précieuses, les denrées rares, que l’Europe, dans le développement de sa richesse et de son luxe, réclamait à tout prix. Dans certaines îles de leur empire, ils limitaient strictement le nombre des girofliers, afin de maintenir le cours du produit. Ailleurs ils interdisaient aux blancs, sous peine de mort, l’entrée des districts de culture, de peur de toute indiscrétion et de toute imitation. Les Néerlandais introduisirent, avant les Espagnols de Luçon, les pratiques qui fleurissent aujourd’hui au Congo.
C’est une colonisation capitaliste et strictement mercantile que la nôtre, et nous tâcherons d’en montrer le mécanisme. Là-dessus, J. Ferry pensait au fond comme Crispi, et nourrit la même conception que le président Roosevelt, ou feu Cecil Rhodes. Alors que les générations antérieures recherchaient l’or ou les marchandises coûteuses, notre génération se préoccupe principalement d’élargir le marché de son industrie, de parer à la surproduction chronique, qui l’accable. Mais les gouvernements, lorsqu’ils sollicitent, des Parlements, des crédits pour les expéditions de Chine ou d’ailleurs, n’ont garde d’avouer les causes exactes de leurs entreprises. Ou s’ils laissent percer les motifs vrais, ils s’efforcent tout de suite de les masquer par des déclamations creuses et des raisonnements de haute métaphysique sociale. Ces sophismes qui se sont étalés impunément, à la tribune ou dans les journaux, depuis un quart de siècle, il importe de ne les point laisser subsister.
Le peuple, trop souvent sentimental et naïf, détourné de toute perception nette des réalités par l’éducation de l’école primaire, offre à la duperie des mots une masse malléable à merci. Les ministres dirigeants et les économistes, engagés dans le colonialisme, ont accumulé les formules dérisoires, pour le convaincre.
On a accrédité cette idée que plus vaste est le domaine exotique d’une nation, et plus consistant est son prestige. Ferry demandait jadis aux Français s’ils voulaient que leur pays devînt « une Suisse », et Seeley, le théoricien de l’impérialisme britannique, écrivait : « Les États qui garderont une faible étendue en face de ces colossales agglomérations de la Russie, de l’Amérique, tomberont au second rang. » À ce compte-là, il suffirait d’annexer quelque désert, quelque terre inhospitalière, pour passer ou rester au premier plan des grandes puissances, et la France de 1900, maîtresse de l’Indo-Chine, de Madagascar et du Tchad, l’emporterait, en vigueur relative, sur la France de 1880. L’effondrement actuel de la Russie fait justice de cette thèse, qui n’a jamais, au surplus, été qu’accessoire dans l’esprit de ceux qui la soutenaient. Chauvinisme, mégalomanie idéaliste, phraséologie pauvre, et répétitions conscientes et voulues : voilà tout le fond de la propagande coloniale dans les pays latins et dans les pays anglo-saxons —, en admettant toutefois les fameuses distinctions d’origine ethnique.
Mais à quoi bon s’étendre ? Il suffit de cataloguer les arguments forgés pour les besoins de la cause. M. Leroy-Beaulieu fait appel à l’âme même des collectivités humaines, qui doivent sans relâche élargir leur horizon : « La conscience nationale, dit-il, sait que seule la colonisation peut maintenir ouverte cette vaste carrière d’activité et d’expansion, ce champ nécessaire de l’idéal, dont ne peut se passer complètement un peuple qui n’est pas caduc. »
Les devoirs des gens policés, vis-à-vis de ceux qui ne le sont pas, ou qui le sont moins, ont été, des centaines de fois, invoqués. Les groupements politiques de l’Europe occidentale ou centrale, qui jouissent d’une constitution, de certaines libertés, d’un semblant d’ordre public, qui ont réussi à assurer la sécurité des routes et à purger les forêts des bêtes fauves, ont des obligations strictes et inéluctables à l’égard des tribus d’Océanie ou d’Afrique. Peuvent-ils permettre que des roitelets fauchent des milliers de vies humaines, que les missionnaires soient exterminés, que les trafiquants soient attirés dans d’abominables guet-apens ? La civilisation, que nous avons reçue en dépôt des Grecs et des Romains, nous ne saurions la garder immobile, inféconde entre nos mains. De même que les chrétiens et les musulmans firent œuvre de propagande pour leur foi, en parcourant le monde, l’épée à la main ou le cimeterre au poing ; de même, nous manquerions à notre tâche la plus sacrée, si nous n’allions pas supprimer, sur la côte de Guinée, les massacres traditionnels, ou abolir la traite sur les grands lacs africains ! Ainsi l’humanité est intéressée aux entreprises publiques ou privées des Européens dans les terres vierges. Chaque expédition, chaque conquête, marque un progrès de la justice, de l’ordre, de la science, de la bonté. Ceux qui combattent les aventures, au nom d’on ne sait quels principes erronés, sont des ennemis de l’évolution du monde, des ignorants, des rétrogrades. Un pays se déshonorerait, s’il n’essayait pas d’arracher à sa torpeur séculaire, à sa barbarie honteuse, quelque parcelle des contrées à demi explorées. À l’inverse, il saisit des titres de gloire devant la postérité, s’il accomplit une œuvre utile et durable d’assimilation. Voilà la substance de certains développements que J. Ferry en France, Crispi en Italie prodiguèrent jadis, à l’époque de la grande poussée.
Mais ce n’est pas tout : pour justifier ce programme d’expansion civilisatrice, on a façonné la théorie des races inférieures. Le blanc est l’homme supérieur ; aucun type d’être vivant ne pourrait être comparé au sien. De même qu’il a domestiqué le cheval, le chameau, l’éléphant et le chien, de même il mettra en tutelle tous les hommes qui ne sont pas blancs. Une volonté providentielle les a destinés à servir, à peiner pour autrui, à travailler sans récompense. En 1866, l’Américain Helper écrivait : « Conformément aux commandements du Tout-Puissant, il faut que tous ceux dans les veines desquels coule du sang noir soient exterminés. » Nous verrons comment ces doctrines furent appliquées littéralement en Australie : les premiers colons algériens étaient fort disposés à les étendre aux Arabes ; les compagnies congolaises, par esprit d’économie bien entendue, ménagent quelque peu la vie de leurs ressortissants, mais partout le dogme de la servitude a été professé. Bien plus, il domine partout la politique des États, qui refusent tous droits à leurs « nationaux de couleur », si l’on peut s’exprimer ainsi. Le Peulh et le Cafre, le Bantou et la Papou, le Canaque et l’Annamite, le Hova et le Sakalave, le Krouman et le Maori sont des citoyens de seconde ou de troisième classe. Ils correspondent, à peu de choses près, pour les colonialistes anglais, français, allemands, à l’esclave de Rome ou de Sparte. Nous verrons plus loin à quelles conséquences pratiques a abouti cette conception. Ici, il nous suffit de la signaler.
Lorsqu’on ne mène pas une expédition coloniale pour dégager le drapeau, l’honneur , souvent engagés par des individualités dépourvues de mandat, on invoque encore la surpopulation. Remarquez que les gouvernements ont allégué, presque toujours, l’accident, le cas fortuit, pour expliquer leurs dépenses de soldats et d’argent. Chez nous, personne n’aurait songé à prendre la Tunisie, si les Kroumirs n’avaient créé des démêlés de frontière ; et les Anglais ne se seraient pas installés en Égypte, si la sûreté des Européens n’avait été menacée à Alexandrie. Mais enfin les théories générales produisent une impression beaucoup plus profonde que la simple énonciation d’un fait brutal. Le nombre des habitants de l’Europe tend à s’élever, et chaque année des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers d’hommes, quittent la Belgique, l’Allemagne, l’Italie. N’est-il pas équitable de leur donner une patrie nouvelle, de seconder leur effort, de leur conférer la protection du pavillon ? On n’observe pas que certains pays, tel la France, n’ont pas d’émigration ; — que d’autres, tels l’Italie et l’Allemagne, qui en ont, déversent leur trop plein sur l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil, — au lieu de féconder l’Érythrée, le Benadir, ou le Cameroun. Mais c’est là un raisonnement qu’on fait miroiter devant les prolétaires, comme on représente aux possédants, avec Turgot, Talleyrand et Thiers, la nécessité d’expulser, en terres éloignées, les pauvres, les chômeurs, les réfractaires, contempteurs nés de la propriété privée. Ô colonialisme ! Que de thèses absurdes l’on échafauda en ton honneur ! — Passons maintenant aux réalités.
Pour beaucoup d’économistes, la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager un riche pays. Rouher et J. Ferry exprimaient la même pensée lorsqu’ils saluaient, l’un dans le Mexique, l’autre dans le Tonkin, des placements de pères de famille. La colonisation contemporaine n’est qu’une opération de capitaux.
Il arrive parfois qu’une puissance européenne ou qu’une association de capitalistes, en ouvrant une dépendance exotique à l’exploitation, se préoccupe moins de créer une clientèle pour la cotonnade ou la métallurgie, que de monopoliser, par l’assujettissement du travail noir ou jaune, une matière précieuse. Il est évident que l’État indépendant du Congo vise moins à introduire des tissus, des machines ou des couteaux, qu’à exporter la plus grande somme de caoutchouc ou d’ivoire. Certaines dépendances françaises, anglaises, allemandes, de la côte de Guinée apparaissent aussi surtout comme de vastes plantations, mais ce type de colonisations tend à s’effacer de plus en plus devant l’autre.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Colonialisme.
