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La Vie d’un pope

Leonid Andreïev · 1911 · Free in the US

20,458 words · about 1 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Leonid Andreïev
Language
French
Published
1911
Length
20,458 words · about 1 h 26 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. I about 6 min
  2. II about 7 min
  3. III about 3 min
  4. IV about 9 min
  5. V about 6 min
  6. VI about 10 min
  7. VII about 6 min
  8. VIII about 4 min
  9. IX about 3 min
  10. X about 6 min
  11. XI about 12 min
  12. XII about 15 min

Continue:

I

Sur toute l’existence de Vassili Fiveisky pesait une fatalité mystérieuse et farouche. En butte à des malédictions inconnues, il avait porté, dès sa jeunesse, le fardeau de la tristesse, de la douleur et de la maladie, et les plaies toujours saignantes de son cœur ne se cicatrisaient jamais.

Au milieu des hommes, il allait solitaire, environné, semblait-il, d’une atmosphère délétère et spéciale, comme d’un nuage invisible et transparent.

Fils d’un père humble et patient, pauvre prêtre ignoré, il était, lui aussi, un humble et un patient, et longtemps, il n’avait pas eu conscience de cette préméditation sournoise et méchante que les misères à fondre sur sa tête sans beauté.

Il tombait vite et se relevait lentement, pour retomber encore, et de nouveau se relever plus lentement ; c’était une fourmi laborieuse, et, broutille sur broutille, grain de sable sur grain de sable, sans cesse, il restaurait sa fourmilière détruite, sur les grand’routes de la vie.

Et lorsqu’il eut été ordonné prêtre, et qu’ayant épousé une belle jeune fille, elle lui eut donné un fils et une fille, il crut sa destinée bien établie, solidement et définitivement, comme celle des autres hommes ; — et il bénit Dieu, parce qu’il croyait en lui, et parce qu’il avait une âme sans malice.

Or, dans la septième année de son bonheur, par un torride après-midi de juillet, il arriva ceci : les enfants du village s’en allèrent à la baignade, et parmi eux, le fils du pope, nommé Vassili, un garçonnet noiraud et renfermé, comme son père. Et Vassili se noya.

La jeune popadia, accourue sur la berge avec la foule, assista au simple et déchirant spectacle de la mort : jamais elle n’oublia les battements de son cœur, si sourds et si lents, que chacun d’eux semblait devoir être le dernier ; et la transparence insolite de l’air, où passaient et repassaient les figures familières, mais devenues étrangères en cet instant ; et la confusion singulière des discours, où chaque parole entendue, semble s’arrondir dans l’air, pour fondre et s’effacer ensuite, au milieu des paroles nouvelles.

Elle en conçut pour toute sa vie l’épouvante des jours clairs et ensoleillés ; ils faisaient revivre à ses yeux les larges carrures détachées en plein soleil, les pieds nus solidement campés dans les débris de légumes jonchant la berge, l’élan régulier de la barque blanche, où repose, tout au fond, le petit corps fluet et recroquevillé, si proche et déjà si lointain, étranger à jamais.

Et longtemps après, quand déjà l’herbe eut poussé sur la tombe du petit Vassia, la popadia répétait encore, inlassable, la prière des mères malheureuses :

— Seigneur, prends ma vie, mais rends-moi mon enfant !…

Dès lors, toute la maisonnée du père Vassili, se mit à craindre les jours lumineux de l’été, où le soleil brûle d’un feu trop vif, où la rivière décevante, incendiée par ses rayons, brille d’un intolérable éclat…

Ces jours-là, quand tout s’épanouissait alentour, les hommes, les champs, les bêtes, des regards d’angoisse se posaient sur la popadia, et tous, à dessein, s’efforçaient de parler fort et de rire bruyamment. Mais elle, indolente et morne, fixait sur eux un regard si étrange et si obstiné, qu’ils détournaient les yeux ; elle s’en allait errer par la maison à la recherche d’objets familiers : des clefs, un verre, une cuiller. Tous ces objets, on les mettait à sa portée ; mais elle continuait à chercher, toujours plus anxieuse et plus opiniâtre, à mesure que le soleil luisait plus gaiement et plus haut dans le ciel.

Alors, elle venait à son mari, posait une main glacée sur son épaule et répétait indéfiniment sa vaine demande :

— Vassia, dis, Vassia ?

— Quoi, ma chérie ? répondait le père Vassili, humble et navré, et, de ses doigts tremblants, aux ongles incultes et souillés de terre, il lissait doucement les cheveux en désordre.

Elle était encore jeune et jolie, et sur la soutane usée du prêtre sa main, lourde et blanche, reposait comme une main de marbre.

— Qu’y a-t-il, chérie ? Veux-tu boire un peu de thé ? Tu n’as pas encore bu.

— Vassia, dis, Vassia ? implorait-elle encore, et, sa main découragée abandonnant l’épaule, elle poursuivait ses recherches, toujours fiévreuse et plus impatiente.

La maison avec ses chambres en désordre une fois explorée, elle allait au jardin, du jardin à la cour, pour s’en revenir encore à la maison. Cependant, le soleil montait toujours dans le ciel ; à travers les arbres, la rivière resplendissait chaude et tranquille, et la fille de la popadia, Nastia, cramponnée d’une main à ses jupes, la suivait pas à pas, déjà taciturne et grave, comme si l’ombre noire des choses à venir eût envahi son cerveau de six ans ; ses petits pas pressés s’efforçaient à égaler les pas longs et distraits de la mère, et ses yeux, sournoisement baissés, jetaient des regards chagrins sur le jardin familier, mais toujours plein d’un mystérieux attrait.

Dès que le soleil était parvenu au zénith, la popadia s’enfermait dans sa chambre, les volets clos ; et là, dans l’obscurité, elle buvait jusqu’à l’ivresse, avivant à chaque gorgée l’amertume de son chagrin et la brûlure de ses souvenirs.

Elle pleurait et se parlait à elle-même, d’une voix traînante et mal assurée, comme les gens qui lisent avec peine un ouvrage difficile : c’étaient indéfiniment les mêmes histoires, où vivait, riait et mourait, un petit garçon tranquille et noiraud ; et, dans ses paroles chantantes et ses phrases de livre, les yeux, le sourire et les raisonnements vieillots de l’enfant revivaient un instant.

Quand, pour la première fois, le père Vassili s’aperçut que sa femme s’enivrait, il comprit, à son air de révolte exaspérée et d’amère gaîté, que c’était pour la vie ; il se mit à frotter l’une contre l’autre ses mains sèches et brûlantes et partit subitement d’un rire silencieux et stupide qui ne s’arrêtait plus ; enfin, il se raidit, et se détournant de sa femme qui pleurait douloureusement, il réussit à contenir ce rire déplacé ; mais, par instants, il pouffait encore sous cape, les mains devant la bouche comme un écolier en faute.

Tout à coup, il redevint sérieux et ses mâchoires se refermèrent comme un étau de fer ; il ne sut pas trouver un mot de tendresse ou de consolation pour la popadia qui divaguait ; seulement, quand elle se fut endormie, il lui signa le front par trois fois, s’arrêta dans le jardin auprès de Nastia pour lui caresser froidement les cheveux, et s’en alla aux champs.

Longtemps, il marcha au milieu des hautes moissons de seigle, les yeux fixés sur la poussière blanche et moelleuse du chemin, où se lisait encore l’empreinte arrondie des pieds nus. Au détour de la route, il s’arrêta. Devant lui, autour de lui, jusqu’à l’horizon lointain, les épis lourds ondoyaient sur les tiges frêles ; là-haut, dans le ciel bleu tout pâle de chaleur, resplendissait un soleil implacable, et c’était tout. Pas un arbre, pas une maison, pas un homme !

Il était seul, perdu dans l’immensité lourde des épis, devant le visage lointain du ciel torride.

Le père Vassili leva les yeux : ils étaient petits et enfoncés, noirs comme des charbons, et brûlaient d’un feu sombre, reflet de l’embrasement du ciel ; il croisa les bras sur sa poitrine et voulut parler. Les mâchoires de fer, serrées comme un étau, frémirent, ses dents grincèrent, et, d’un effort semblable à un bâillement convulsif, le pope ouvrit la bouche et prononça ces paroles à voix haute et distincte :

— Je crois !

Le cri de sa prière, lancé comme un défi, se perdit sans écho dans l’immensité du ciel et des champs ; et de nouveau, avec passion, comme pour persuader ou pour avertir, il répéta :

— Je crois !

De retour à la maison, il entreprit encore une fois de reconstruire, grain de sable sur grain de sable, sa fourmilière détruite ; il assista à la traite des vaches, peigna lui-même les longs cheveux rêches de Nastia et, malgré l’heure tardive, fit dix verstes, pour aller consulter le médecin du canton sur la maladie de sa femme.

Le médecin lui remit des gouttes dans une fiole.

II

Le père Vassili n’était aimé de personne, ni de ses paroissiens, ni de ses subordonnés.

À l’église, il s’acquittait mal et pauvrement de son office ; sa voix sèche et sans ampleur ânonnait dans les lectures ; à certains moments, il précipitait ses mots au point de dérouter le diacre ; à d’autres, il lambinait sans motif.

Bien qu’il ne fût pas cupide, sa façon d’accueillir l’argent et les offrandes était si gauche qu’on le croyait intéressé et qu’on en riait à sa barbe. Et comme, de plus, on le savait très malheureux dans sa vie privée, tout le monde aux environs le tenait à l’é- cart avec un certain mépris ; et même, on considérait comme un mauvais présage de le rencontrer ou de s’entretenir avec lui.

Le jour anniversaire de sa naissance, il avait invité à souper les notables du village et tous avaient répondu par une acceptation ; mais quand vint l’heure du souper, le clergé fut seul à venir ; parmi les paroissiens de marque, nul ne parut au festin ; le pope s’en trouva humilié devant ses subordonnés, et la popadia, qui voyait ainsi prodigués en pure perte les vins de prix et les commandés à la ville, en fut cruellement mortifiée :

— On ne veut même plus venir chez nous, soupira-t-elle tristement et sans avoir touché aux vins.

Quand les invités s’en allèrent, ils étaient ivres et dirent à peine merci ; d’ailleurs, dans leur voracité hâtive, ils n’avaient apprécié ni les desserts, ni la finesse des vins.

Le plus inconvenant à l’égard du pope était le marguillier, un certain Ivan Porphyritch ; il méprisait franchement le prêtre pour sa malchance, et, quand l’effrayante ivrognerie de la popadia devint chose avérée au village, il se jura de ne plus baiser désormais la main du pope.

C’était à la sortie de la messe : au moment où le père tendit vers lui sa main, Ivan Porphyritch affecta de se détourner avec insolence.

La main brunie par le hâle resta suspendue en l’air, lamentable, et le pope rougit jusqu’aux oreilles, sans mot dire.

Cet incident, dont parla tout le village, ne fit que confirmer encore Ivan Porphyritch dans son opinion que le pope était un homme mauvais et sans dignité ; il résolut de travailler les paysans pour les inciter à se plaindre à l’hyparchie et à demander un autre pasteur.

Cet Ivan Porphyritch était lui-même un homme riche, parfaitement heureux et universellement respecté ; il avait un air d’im- portance, des joues fermes et rebondies, une grande barbe noire ; et la toison noire aussi qui lui recouvrait tout le corps, surtout la poitrine et les jambes, lui semblait être l’indice d’un bonheur particulier ; il était d’ailleurs hautain, présomptueux, toujours gai, et persuadé que Dieu l’avait élu entre les autres hommes. Un terrible accident de chemin de fer, où périrent de nombreuses victimes, ne lui coûta que sa casquette qui fut souillée de terre. « Et encore, elle était vieille ! » concluait-il d’un air suffisant, car cette circonstance lui semblait être un nouveau mérite à son actif.

Tout cela faisait du marguillier un être terrible et extraordinaire aux yeux timides du pope. S’ils venaient à se croiser, il ôtait le premier son chapeau à larges bords avec une hâte peu convenable ; il sentait même en s’éloignant, ses pas se presser, comme ceux d’un homme effrayé et honteux de son effroi, et ses jambes flageolantes s’embarrasser dans les plis de sa soutane. Il lui semblait que toute sa destinée énigmatique et cruelle s’incarnait dans cette barbe noire énorme, ces mains poilues, cette démarche imperturbable, et qu’il lui fallait se ramasser, se faire tout petit, se bien cacher derrière les murs, sous peine d’être écrasé comme une fourmi par ce grand corps menaçant.

Peu à peu, tout ce qui appartenait à Ivan Porphyritch, tout ce qui le concernait, avait pris pour lui un tel intérêt que parfois, pendant des journées entières, sa pensée s’absorbait sur le marguillier, sa femme, ses enfants, sa richesse.

Même, quand il travaillait aux champs parmi les paysans, paysan lui-même avec ses grosses bottes graissées et sa chemise de chanvre, il lui arrivait fréquemment de se retourner vers le village ; et c’était toujours, près de l’église, la maison à deux étages du marguillier, avec son toit recouvert de tuiles rouges, qu’il apercevait la première. Mais sa propre maisonnette, avec son humble toiture de bois, il la découvrait à grand’peine, au milieu de la verdure grisâtre des saules échevelés par le vent ; et le seul aspect de ces deux toits si voisins et si dissemblables avait quelque chose de navrant qui lui serrait le cœur.

Un jour, lors de la fête de l’Épiphanie, la popadia revint de l’église toute en larmes et se plaignit d’avoir été insultée ; elle passait devant Ivan Porphyritch pour aller à son banc ; et lui, avait dit assez haut pour être entendu de tout le monde :

— On ne devrait pas laisser cette ivrognesse entrer à l’église ; c’est une honte !…

La popadia pleurait en racontant l’injure ; et, dans cet instant, les progrès de sa vieillesse et de son affaissement pendant les quatre années qui avaient suivi la mort de Vassia apparurent au pope avec une cruelle et indiscutable évidence.

Elle était jeune encore, mais déjà des fils d’argent sillonnaient ses cheveux ; ses dents avaient noirci et ses yeux s’étaient gonflés ; elle fumait et c’était pitié de la voir avec sa cigarette qu’elle tenait gauchement, à la manière des femmes, entre deux doigts dressés. Tout en fumant, elle pleurait, et la ciga- rette tremblotait entre ses lèvres enflées par les larmes.

— Seigneur Dieu ! Pourquoi ? Seigneur ! répétait-elle, en regardant tomber avec une insistance imbécile, la pluie fine de septembre.

Les gouttes d’eau avaient brouillé les vitres, et, dans l’ombre maintenant descendue, les branches du bouleau, lourdes de pluie, remuaient comme des fantômes. Dans la maison, on ne chauffait pas encore, pour ménager le bois, et l’air y était humide, froid, hostile comme dans une cour.

— Que faire avec des gens pareils, chérie ? disait le pope en manière d’excuse, — et il se frottait les mains, qu’il avait sèches et brûlantes, — il faut prendre patience !

— Seigneur ! Seigneur ! personne ne nous défendra donc ? gémissait la popadia.

Dans un coin, les yeux de loup de la morne Nastia luisaient immobiles et froids à travers les mèches éparses de ses cheveux rudes…

Quand la nuit fut venue, la popadia était ivre ; et alors, commença pour le pope la plus intolérable, la plus cruelle, la plus lamentable des épreuves, celle dont il ne se souvint jamais sans un sursaut de honte et de chasteté outragée.

Dans l’obscurité maladive des persiennes closes, dans les rêvasseries monstrueuses engendrées par l’alcool et les phrases traînantes indéfiniment ressassées, la popadia conçut un espoir insensé : mettre au monde un second fils en qui revivrait l’enfant mort prématurément. Oui, l’enfant allait renaître avec son doux sourire, avec ses yeux resplendissants d’une calme lumière, avec son parler tranquille et déjà raisonnable ; il allait renaître dans la beauté de son enfance innocente, tel enfin qu’il était en cette terrible journée de juillet, où le soleil ardent brûlait dans le ciel, où la rivière aveuglante et perfide étincelait au loin !…

Et, tout enflammée de sa folle espérance, belle, jusqu’à l’indécence, du feu qui l’embrasait, la popadia voulut les caresses de son époux : tantôt elle le suppliait humblement, tantôt elle minaudait et se faisait provocante. Mais l’effroi ne quittait pas le visage assombri du prêtre.

Alors, douloureusement, elle s’efforça de redevenir la créature tendre et désirable qu’elle était il y a dix ans : elle prit un visage timide et virginal, et murmura de petites phrases naïves de fillette ; mais ses lèvres gonflées par l’alcool ne lui obéissaient pas, et sous les cils baissés brûlait, ardent et significatif, le feu d’un désir insensé… Et cependant le pope, la face abîmée dans ses mains fiévreuses, murmurait faiblement :

— Il ne faut pas ! il ne faut pas !

Alors, elle se jeta à genoux, et d’une voix enrouée l’implora :

— Par pitié ! rends-moi Vassia ! rends-le moi, pope ! rends-le, maudit !

La pluie d’automne fouettait obstinément les volets hermétiquement clos, et seule autour d’eux, la nuit mauvaise respirait, lourde et profonde.

Isolés, dans leur maison, du monde exté- rieur, il leur semblait qu’un songe farouche et sans issue les emportait dans son orbite, parmi des cris de douleur et des imprécations forcenées. La démence les guettait à la porte. Son souffle était dans l’atmosphère étouffante de la chambre, et son regard, dans la flamme rouge de la lampe, qui s’éteignait sous le verre enfumé.

— Tu ne veux pas ! Tu ne veux pas ! cria la popadia, et, dans sa frénésie de maternité, elle avait arraché ses vêtements d’un geste impudique et se dressait toute nue et haletante, lubrique et terrible comme une bacchante, touchante et pitoyable comme une mère. Tu ne veux pas ! Alors, je te le jure devant Dieu, j’irai dans la rue, j’irai, toute nue, me jeter au cou du premier homme venu !… Rends-moi Vassia ; maudit !

Et sa passion triompha de la chasteté du prêtre. Au travers des longs gémissements de la nuit d’automne et des paroles hagardes, il lui sembla que la vie, la vie elle-même, l’éternelle menteuse, lui découvrait enfin ses mamelles obscures et mystérieuses ; et, dans les ténèbres de sa conscience, une pensée prodigieuse brilla comme un éclair : la pensée d’une résurrection miraculeuse, d’une lointaine et merveilleuse possibilité.

Et aux transports furieux de la popadia, il répondit, lui, le chaste, lui, le pudique, par d’autres transports, où se fondaient ensemble et l’espérance lumineuse, et la prière et la profondeur d’un désespoir sans bornes !

III

Le printemps venu, la popadia était enceinte.

Elle passa tout l’été sans se griser, et une joie paisible rayonna de nouveau dans la demeure du père Vassili.

Cependant, l’ennemi invisible ne désarmait pas : on perdit un porc de quatre cents livres, engraissé pour la vente ; Nastia eut le corps couvert de dartres, et la maladie ne cédait à aucun remède.

Toutes ces épreuves semblèrent néanmoins supportables ; la popadia s’en réjouissait même dans le fond de son cœur, car elle doutait toujours de son grand bonheur, et croyait l’acheter par toutes ces misères : il lui semblait, que si le porc, bête de prix, était crevé, si Nastia était tombée malade, si d’autres maux encore avaient fondu sur eux, en revanche, jamais personne n’oserait offenser son enfant.

Et, pour ce fils tant désiré, elle aurait donné et la maison et Nastia ; elle aurait donné avec ravissement et sa vie et son âme à la puissance invisible et impitoyable, toujours altérée de nouveaux sacrifices.

Elle avait embelli, elle ne craignait plus Ivan Porphyritch ; en allant à sa place à l’église, elle bombait fièrement son ventre arrondi et jetait sur les gens des regards hardis et assurés.

Pour ne pas risquer de nuire à l’enfant, elle cessa de vaquer aux pénibles travaux du ménage, et passa toutes ses journées dans la forêt domaniale.

Là, dans la haute futaie toute chaude de l’été déclinant, toute sombre et pleine de parfums, sous la voûte impénétrable des frondaisons, elle cueillait, blottis dans l’herbe, une foule de champignons blancs ; ils se pressaient étroitement les uns contre les autres ; la popadia trouvait à leurs têtes noires, à leurs airs naïfs, de vagues ressemblances avec une nichée de tout petits garçons, et cette idée lui inspirait une sorte d’émotion attendrie.

Puis, elle marchait encore, de son pas ample et prudent de femme sur le point d’être mère, et la forêt profonde devenait pour elle un être vivant, caressant et sensé.

L’automne, puis l’hiver s’écoulèrent tranquilles et heureux. La popadia passait toutes ses soirées à coudre des langes et de petits maillots ; pensive, elle maniait le linge de ses doigts blancs, dorés par la lampe d’une lumière rosée ; sa main pétrissait et lissait l’étoffe moelleuse comme pour la caresser.

Une pensée spéciale, une pensée commune aux jeunes mères, se peignait sur ses traits, et, dans l’ombre bleue de l’abat-jour, son charmant visage semblait, aux yeux du pope, éclairé du dedans par une lumière tendre et délicate.

Craignant de troubler d’un geste trop brusque sa belle et radieuse songerie, le père Vassili arpentait silencieusement la chambre… le bruit de ses pas, amorti par des pantoufles moelleuses, résonnait doucement, imperceptiblement.

Il contemplait tour à tour sa femme, la chambre tiède et bonne, douce comme une amie : ainsi donc, tout était bien chez lui, comme chez les autres hommes, et tout y respirait un calme profond et joyeux.

Son âme souriait doucement, car il ne savait pas que déjà l’ombre d’une grande douleur descendait sur son front, et que, même en ces jours de paix et de répit, une destinée sombre et énigmatique pesait sur sa vie.

La nuit de l’Épiphanie, la popadia accouchait heureusement d’un garçon qu’on nomma Vassili. Il avait une grosse tête et des jambes fluettes. Aucune pensée n’appa- raissait dans le regard étrangement immobile et hébété de ses yeux ronds.

Trois années s’écoulèrent, pour le pope et sa femme, dans les angoisses, le doute, l’espoir ; mais, au bout de trois ans, il devint évident que le nouveau Vassia était né idiot. Conçu dans la démence, il était venu au monde dément.

IV

Dès lors, l’accablante torpeur des regrets régna dans la maison du père Vassili, et l’effrayante image de l’idiot y pesa sur toutes les pensées, sur tous les actes.

Comme autrefois, le ménage allait son train ; les poêles chauffaient, les gens parlaient de leurs affaires ; mais la joie de vivre n’était plus là, et tout s’en allait à la dérive.

Les ouvriers flânaient en accomplissant leur tâche et s’en allaient sans motif ; d’autres les remplaçaient, mais, au bout de peu de jours, ils ressentaient le même ennui découragé, la même indifférence et devenaient grossiers.

Les repas étaient irréguliers, servis trop tôt ou trop tard, et toujours un convive y manquait.

Le linge et les vêtements tombaient en loques, et, bien que la popadia manifestât constamment l’intention de ravauder les chaussettes de son mari, elles étaient toujours trouées, et le père Vassili se blessait les pieds.

L’enfant avait maintenant quatre ans, mais il ne marchait pas encore, et il ne savait dire qu’un seul mot : « Donne ! ». Il était méchant et exigeant : si on venait à lui refuser quelque chose, il poussait des cris de bête, aigus et bruyants, et tendait en avant ses mains aux doigts crochus.

Il était malpropre dans ses habitudes, et satisfaisait ses besoins, au hasard, par terre, comme les animaux ; c’était une véritable torture que de le changer de linge, car il épiait, avec une malice sournoise, le moment où la tête de sa sœur se penchait vers lui pour plonger les mains dans ses cheveux et en arracher des mèches entières.

Un jour, il mordit Nastia ; elle le jeta sur le lit, et le battit longuement, cruellement, comme s’il n’eût pas été un enfant, mais un morceau de viande corrompue. Dès lors il prit le goût de mordre et de montrer les dents d’un air menaçant, à la façon des chiens.

Il était par ailleurs difficile à nourrir, car, dans son impatiente avidité, il exagérait la gaucherie de ses mouvements, et s’étranglait ou renversait son écuelle. Son aspect inspirait l’aversion, presque l’effroi : sur des épaules petites, encore tout à fait infantiles, se mouvait une grosse tête, et le visage énorme, immobile et large semblait celui d’un adulte. Il y avait quelque chose d’impressionnant dans ce désaccord violent entre la tête et le corps : l’on eût dit que l’enfant avait revêtu, on ne sait trop pourquoi, un masque monstrueux.

Épuisée de souffrances, la popadia se remit à boire. Elle buvait démesurément, au point de se rendre malade et de perdre la raison ; mais la surexcitation de l’alcool restait impuissante à l’entraîner hors de ce cercle d’airain, où trônait implacable l’image de l’enfant stupide.

Comme jadis, elle s’efforçait de puiser dans l’eau-de-vie les souvenirs amers et brûlants d’autrefois ; mais les souvenirs même la fuyaient, et le néant mortel ne lui rendait plus un son, plus une image…

De toutes les forces de son cerveau surchauffé, elle évoquait le doux visage du garçonnet mort, chantonnait les petites chansons qu’il aimait à fredonner, souriait de son sourire, simulait la façon dont l’eau taciturne l’avait étreint et bâillonné… Et déjà le voici qui s’approche ; voici que la grande douleur tant désirée va s’allumer dans son cœur… ; quand, soudain, l’insaisissable image s’évanouit à ses regards…, tout s’effondre, s’efface…, et, du fond des ténèbres mortes et froides, le masque de l’idiot surgit, épouvantable.

Alors, il semblait à la popadia qu’elle venait d’enterrer Vassia pour la seconde fois, et elle souhaitait de pouvoir se briser la tête contre un mur.

Épouvantée, elle courait à la chambre et appelait son mari :

— Vassili ! Vassili ! vite, viens !

Le père Vassili accourait et s’asseyait dans un recoin obscur, aussi indifférent, aussi calme, aussi lointain, que si l’épouvante et la folie n’eussent pas régné dans la maison ; on ne voyait plus ses yeux et, sous le front bombé, se creusaient seulement deux taches noires qui donnaient à son visage émacié l’aspect d’une tête de mort.

Le menton appuyé dans ses deux mains osseuses, il restait là, figé dans un silence, une immobilité absolus, tandis que la popadia, un peu rassurée pourtant, barricadait, avec une hâte folle, la porte donnant accès dans la chambre de l’idiot.

Elle y portait la table et les chaises, y entassait les coussins et les vêtements, mais ce n’était pas assez ; il lui fallait encore ébranler et pousser, avec la force d’un homme, une ancienne et pesante commode, et la traî- ner jusqu’à la porte en égratignant le plancher.

— Enlève les chaises ! criait-elle toute haletante.

Et lui, toujours muet, se levait, débarrassait la porte et se retirait de nouveau dans son coin.

Un instant, la popadia s’apaise et se , comprimant de sa main les mouvements précipités de son sein ; mais, tout à coup, elle se dresse d’un bond, rejette en arrière les mèches touffues de ses cheveux, et prête l’oreille avec une indicible épouvante à ce qu’elle imagine derrière le mur.

— Tu entends, Vassili, tu entends ?

Les deux taches noires se fixent sur elle, immobiles, et une voix s’élève, indifférente et morne :

— Tout est tranquille, il dort ; calme-toi, ma femme.

Un sourire clair et joyeux, un sourire d’enfant illumine les traits de la popadia, et, encore indécise, elle revient s’asseoir sur le bord de la chaise.

— C’est vrai ? Il dort ? Tu l’as vu toi-même ? Ne mens pas ! C’est un péché de mentir !

— Mais oui, je l’ai vu, il dort.

— Alors, qui donc parle, là, derrière le mur ?

— Il n’y a personne, c’est toi qui crois entendre parler.

La popadia exulte d’une joie fiévreuse : elle rit bruyamment et secoue la tête d’un air mutin, en chassant de la main quelque chose… Évidemment, c’est cela… ; quelqu’un a voulu l’effrayer pour se jouer d’elle, et, comme ce n’est qu’une plaisanterie, elle est la première à en rire.

Mais son rire solitaire reste sans écho et meurt dans le silence, comme une pierre qui tombe dans un abîme sans fond ; et le sourire crispe encore ses lèvres que déjà l’épouvante glacée renaît dans son regard.

Plaintive, elle recommence à gémir :

— Vassili, j’ai peur de toi, comme tu es changé tout de même !… viens un peu à la lumière !

Obéissant, le père Vassili s’approche de la table ; la chaude lumière de la lampe inonde son visage sans parvenir à le réchauffer ; cependant, comme ses traits n’expriment aucun effroi, la terreur de la popadia se dissipe ; elle colle ses lèvres à l’oreille de son époux et chuchote :

— Pope, dis, pope, tu te rappelles Vassia, l’autre Vassia ?

— Non !

— Alors, pourquoi gémis-tu dans tes rêves ? Pourquoi gémis-tu ?

— Je suis parfois mal à l’aise

La popadia éclate d’un rire irrité :

— Toi, mal à l’aise ?… allons donc ! — Et elle donne du doigt dans la poitrine osseuse, mais large et robuste, du prêtre. — Pourquoi mens-tu ?

Le père Vassili ne répond rien ; la popadia jette un regard hostile sur sa figure froide, sa barbe inculte croissant en broussailles clairsemées sur les joues caves ; elle hausse les épaules d’un air de dégoût.

— Pouah ! comme tu es changé tout de même ! tu es devenu méchant, froid, répugnant comme une grenouille !… Est-ce ma faute, s’il est né ainsi ? Allons, parle donc !… À quoi penses-tu ?… À quoi donc es-tu toujours à penser, à penser, à penser ?…

Mais le père Vassili persiste à se taire, et scrute d’un regard attentif, irritant, le visage pâle et épuisé de la popadia. Et, quand meurent les derniers sons de ses paroles incohérentes, elle sent de nouveau les anneaux d’airain de ce lugubre silence lui étreindre la tête et la poitrine, et en faire jaillir, irrésistiblement, des paroles pressées, inattendues.

— Mais moi, je sais, je sais, pope !

— Que sais-tu ?

— Je sais à quoi tu penses… Tu ne… Et elle s’écarte soudain du prêtre avec effroi. Tu ne crois pas en Dieu !… Voilà quoi !

Et, tout aussitôt, elle comprend la gravité de ses paroles ; un sourire pitoyable, implorant le pardon, effleure ses lèvres gonflées, brûlées par l’eau-de-vie et rouges comme du sang.

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